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Brasser les expériences, des Marchécoutes transdisciplinaires !

Le PAS – Parcours Audio Sensible, la « Marchécoute », prédisposent des terrains d’entente qui me permettent de déployer et décliner différentes formes d’écoutes mobiles, ambulantes, souvent « minumentales » transdisciplinaires et collectives.
Les trois qualificatifs, à savoir mobiles, minumentales et collectives, sont d’autant plus importants qu’ils posent un premier cadre d’action, une première forme structurelle, à laquelle on pourrait ajouter une dimension temporelle, qui se situerait dans une durée plutôt longue, plus propice à l’immersion esthétique.
L’idée de transdiciplinarité quand à elle, implique la collaboration de différents protagonistes, issus d’univers professionnels, ou de champs de recherches, si possible différents.
Enfin, l’idée de pratiques hors-le-murs, hors des lieux généralement dédiés à certaines réalisations et recherches artistiques, scientifiques, vient compléter cette idée de « terrains d’entente ». Voici donc posé comme préalable, un cadre d’intervention qui pourrait convenir à un brassage d’expériences annoncé dans le titre de et article.
Je souhaiterais d’emblée, rencontrer, ou bien même construire, des espaces de rencontres entre des pratiques qui, je le déplore souvent, restent très cloisonnées, si ce n’est très chapellisées.
Ces terrains d’entente, au sens large et polysémique du terme, sans doute territoires hétéropiques façon Foucault, pourraient dans l’idéal, accueillir tant l’oreille et le geste du musicien, de l’artiste sonore, du marcheur-danseur-performeur, plasticien, écrivain, poète, scénographe, philosophe, paysagiste, urbaniste, architecte, sociologue, médecin, anthropologue, écologue… Et de tout citoyen marcheur écouteur de bonne volonté !
Imaginons des formes de laboratoires ouverts, où les paysages s’entendent autant qu’ils se voient, sinon plus, où la parole et les idées circulent sans avoir peur des silences, voire même en les privilégiant comme des ferments propices à la germination de nouvelles hybridations.
D’autre part, Nicolas Bourriaud, dans son approche de l’esthétique relationnelle, nous explique que fabriquer de la sociabilité, au-delà de fabriquer de l’œuvre, serait un des enjeux primordiaux de l’art, et ce afin de mieux habiter le monde. Le faire, et la façon de faire, de co-faire, est donc ici plus importante que toute résultante matérielle, dispositifs ou installations. La question esthétique, et au-delà d’un projet sociétal, le partage d’expériences, de savoir-faire, le fait de mettre son propre projet dans un bain collectif, implique d’accepter le risque de le voir se faire contaminer par d’autres, donc parfois d’être sensiblement détourné de son chemin initial. Gageons qu’il en ressortira plus riche encore, nourri de rencontres et de sérendipités fécondes.
Partir marcher en groupe, parfois sans leader guide, sans même des thématiques bien définies, hormis le fait de pratiquer collectivement un parcours auriculaire, et de laisser se développer des échanges assez libres, permet de quitter les sentiers battus, de ne pas se laisser enfermer dans une habitude sclérosante. L’altérité née du mouvement est une valeur ajoutée indéniable, pour qui sait l’accepter, la cultiver.
Dans cette idée, les corps marchants, mobiles, nomades, réceptifs, sont eux-même des espaces de création intérieure, en résonance avec les lieux, les co-acteurs et co-arpenteurs. Il est toujours stimulant de croiser de nombreux points de vue, d’ouïe, autour du monde sonore, des territoires d’écoute, de favoriser des pratiques mixtes, pour faire bouillonner tout cela, qui plus est à ciel ouvert. C’est une expérience somme toute assez rare. J’ai eu néanmoins la chance de participer très activement, il y a quelques années, à une de ces actions hybridantes. Un projet – une utopie ?- hélas aujourd’hui bel et bien terminé.
Sans avoir vécu une telle aventure, on a bin du mal à imaginer la richesse de rencontres, d’ateliers véritablement transdisciplinaires. Il est difficile, de l‘extérieur, de mesurer les bénéfices de tels brassages, où se mêlent les expériences et réflexions de musiciens, acousticiens, musicologues, poètes sonores, chercheurs en neurosciences, créateurs radiophoniques, audio naturalistes, éditeurs, aménageurs, enseignants, élus…
Ces espaces foisonnants sont des creusets effervescents, lieux de débats où l’écoute est sans cesse remise en question, et ravivée par des expériences dedans/dehors, des partages de savoirs, des écritures communes, et une foule d’interrogations fertiles…
C’est là où la marche, l’écoute, rassemblant des individus d’horizons divers, dans des lieux pas forcément dédiés, dans une mouvance polyphonique, ouvrent des espaces inédits, aux lisières et aux interstices jamais figées, offrant donc des parcelles de liberté exploratoire sans pareille.
Le problème étant de trouver, de créer, d’entretenir des occasions propices à ces échanges, à faire accepter de mettre en place des conditions de création originales. Ces dernières s’avérant parfois fort improbables, aux vues de l’institution, du centre d’art, de l’association, souvent peu habitués à de telles pratiques un brin déstabilisantes.
Sans parler du fait, hélas incontournable, de réunir des moyens matériels et financiers, logistiques, pour mener à bien ce genre de projets.
Même aujourd’hui où le système universitaire par exemple, met en place des UMR (Unités Mixtes de Recherches) et Labex (Laboratoires d’Excellence) réunissant plusieurs laboratoires de recherche, il faut néanmoins convaincre les partenaires potentiels de l’utilité de telles démarches croisées. Une difficulté étant, dans le domaines de l’écoute, du paysage sonore, de la marche comme outil perceptif, de considérer les recherches comme faisant une large part au sensible, parfois difficile à évaluer quantitativement, dans des résultats attendus, notamment dans le secteur des sciences humaines.
En premier lieu, défendre le fait qu’une recherche puise se dérouler hors-les-murs, dans des cadres théoriques bousculés, mêler création sonore, esthétique, artistique, et approches de territoires acoustiques, sociaux, écologiques, n’est pas forcément chose facilement saisissable. D’autant plus si la proposition émane de l’extérieur de l’institution !
On comprendra donc que les enjeux sont de taille, et le défi bien réel. Au-delà des contraintes administratives et financières, le fait même de réunir des activistes de domaines qui, a priori, n’ont pas obligation d’œuvrer de concert, dans un esprit de création, d’écritures collectives, est un premier challenge à surmonter. Se risquer à se frotter à l’autre dans toute sa différence, sa diversité, ne va pas toujours de soi.
Faut-il pour cela créer de nouvelles formes de structures, imaginer des équipes et des modes opératoires peut-être plus souples, plus informels, plus éphémères ? La question est posée, ne trouvant sans doute pas de réponses définitives et pleinement satisfaisantes.
Une forme de cas par cas doit-elle être envisagée, comme une fabrique de communs qui se retrouverait toujours différente, selon les projets et les protagonistes ?
L’itinérance, la mobilité, le non rattachement à des structures fortement structurées, voire un brin figées dans des habitudes professionnelles freinant certaines spontanéités innovantes est-elle une partie de réponse envisageable ? Ou bien un handicap supplémentaire ?
Un projet de territoire questionnant la diversité des acteurs, des lieux et des modes opératoires doit certainement questionner les contraintes contextuelles pour émuler des actions où chacun apporterait sa pierre à l’édifice tout en bénéficiant de véritables acquis partagés au sein d’une communauté, fut-elle éphémère, d’activistes marcheurs écouteurs.
Paysages sonores, des écritures contextuelles

Il y a quelques jours, une structure culturelle me demandait de choisir un son de paysage sonore que j’avais réalisé, pour étayer un dossier de présentation. Je (re)parcourais alors, dans mes disques durs, les pièces sonores, j’emploie ici à dessein cette expression aux contours assez indéfinis, pour tâcher d’en trouver une qui collerait au mieux au projet.
Chose toujours difficile, entre choix cornéliens et insatisfaction chronique à l’écoute de ce que j’ai précédemment composé et mis en boite. Madagascar, Lyon, Cagliari, Mulhouse, Charleroi, Victoriaville… que choisir, sachant qu’à chaque lieu, avec ses sons, ses ambiances, ses projets, une écriture in situ, purement subjective, venait se superposer aux espaces arpentés, voire les refabriquer de toute pièce.
Je me rendais compte une fois de plus combien, presque à l’insu de tout projet initial, les écritures, qu’elles soient sonores, textuelles, graphiques, étaient pensées dans, avec, et pour le lieu, et avaient de la sorte leurs propres histoires qui faisaient qu’il était quasiment impossible de les transposer ailleurs, sans les ré-écrire assez profondément. Sinon à les considérer ici comme des œuvres-traces, des exemples de constructions se référant à un espace-temps donné, et ce dans un contexte particulier.
Chaque espace a ainsi, ou trouve sous l’oreille et la patte de l’artiste, ses échos, ses résonances, ses ambiances, prenons ces termes dans une acception large, et donc son ou ses histoires intrinsèques. Sans compter sur l’état d’esprit du preneur de son qui retravaille lui-même ses collectages, pour en écrire des carnets sonores, traces auriculaires organisées, avec ses propres perceptions, ressentis, états d’esprit, interprétations, revendications…
Cette permanente contextualisation induit fortement non seulement la façon de travailler les matières sonores collectées, mais également la façon ou les façons de les mettre en écoute a posteriori, de les scénariser, d’en trouver des formes et formats de restitutions ad hoc, ou en tous cas cohérents.
Les matériaux sonores, mais aussi les acoustiques intimement collées à ces derniers, intrinsèquement entrelacés, faisant partie même de la texture originelle, convoquent et stimulent très vite des trames narratrices, participant à construire un paysage sonore à chaque fois singulier, unique et éminemment personnel.
Ces paysages sensibles, loin d’être fixés, figés, pour reprendre une terminologie des arts acousmatiques, seront constamment remis en question par les mises en situation d’écoute proposées, installées, pensées en fonction des circonstances .
J’aime ainsi à penser que chaque lieu visité de l’oreille, arpenté, enregistré, re-composé, est en capacité de créer une parcelle d’écoute singulière, comme un objet presque tangible. Et que cette multitude de parcelles d’écoutes accumulées au fil du temps, mises bout à bout, ou s’imbriquant dans les méandres d’une écriture contextuelle, racontera une histoire d’un monde sonore fragile, en devenir, en chantier permanent. Ce sont des histoires parfois intimes, personnelles, que l’on aura plaisir à partager, peut-être nées au tout départ lors de PAS – Parcours Audio Sensibles in situ, des Marchécoutes généreusement matricielles dans leurs propres et capricieuses contextualités.
Acrostiche Desartsonnants

Démarches, des marches, avancées dans des sons, rythme du pied à terre, fouler l’herbe sèche, frôler l’arbre séculaire, puiser l’énergie d’avancer sans cesse…
Ecoute, aux aguets, oreille bienveillante, reliée au monde ambiant par l’empathie du promeneur écoutant.
Sons, une multitude, doux ou criards, brefs ou interminables, masses sonores colorant l’espace des scènes auriculaires.
Arts, bruits domestiqués, sons remodelés, triturés, agencés, installés, sonifiés, et des marches parcours comme des opus concertant les musiques des lieux.
Rythmes, ceux de la marche, de l’écoute, des sons en mouvements, des gestes phoniques, du temps qui passe, de ce qui nous met en mouvement, itérations kinesthésiques.
Territoires, arpentés, traversés, construits, empilements de strates paysagères sonifères, écritures de traces façon cartophonie.
Sensible, rumeurs à fleur de peau, d’oreille, de pied, d’un corps réceptacle vibrant, résonateur d’ondes fugaces, fréquences intimes en échos…
Oreille, organe de l’entendement, et de ce qui le dépasse, focale réceptrice, connectée vers l’ailleurs, l’autre, l’hors-soi, transductrice du sonore vers l’image sensible
Nuit, espace-temps privilégié, face cachée du jour, amplificatrice des sons-bruits, des rumeurs et lueurs complices, brouillant les pistes trop évidentes.
Narrations, des récits en chantiers, histoires de sons, de bruits, de traces phoniques, de territoires d’écoute, parcours structurant la cohérence des cheminements auriculaires.
Auriculaire, le monde à portée d’oreille, l’écoute au long cours, une pointe d’imaginaire, une science vibratoire, tout ce qui vient à nous, par ouïe interposée et corps transducteur.
Nomade, tel un son toujours en route, un écoutant ivre de parcours, une rumeur universelle, une onde parcourant le monde, un refus d’immobilisme, une envie d’exogène…
Transmission, partage d’expériences, ressentis altruistes, donner voir et à entendre, autrement, offrande sonores singulières autant qu’universelles.
Scènes, là où se fait entendre le sonore, où on le met en scène, juste lui, sans rien lui ajouter, sans rien amplifier, mise en situation d’écoute à oreilles nues sur la grande scène sonore du Monde.
Le ralentissement, une décélération sonore éco-créative

PAS – Parcours Audio Sensible – Armée du Salut – Grand Parc de Miribel Jonage
Poursuivant ma réflexion autour d’une approche « minumentale », je parlerai ici de ralentissements, ou des formes de ralentis créatifs, stimulants.
Il ne faut pas, ici, considérer le fait de ralentir comme une décroissance négative, une perte d’activités contre-productive, appauvrissante, un élan dynamique brisé, mais bien au contraire comme un rééquilibrage physique et mental apportant de nouvelles énergies moins stressantes.
Je prendrai, comme à mon habitude, le cas du paysage sonore, ou en tout cas des actions de création liées, de marche, d’écoute, se posant dans le cadre de projets à résonances environnementales, dans le sens large du terme.
La première chose, a priori élémentaire, mais pas toujours la plus aisée à assimiler ou pratiquer, est de prendre le temps. Prendre le temps de réfléchir avant de faire, prendre de faire, sinon de laisser faire parfois, comme une déprise libératrice.
Prendre le temps de poser son écoute, non pas comme un flash ultra-bref, désirant capturer un maximum en un minimum de temps, mais comme une séquence, ou un ensemble de séquences, suffisamment longues pour que nous ressentions l’enveloppe du paysage ambiant. Des séquences assez conséquences pour que nous prenions conscience non pas de l’environnementalité du paysage, mais de notre appartenance ambiante à ce dernier. Faire partie du paysage, y compris sonore, c’est conscientiser nos responsabilités d’écouteurs bruiteurs, pour ne pas nous mettre en marge, voire au-dessus, de ce qui nous environne. Je reprends ici des propos, forts judicieux, de Gilles Clément, qui dénonce les dangers du concept d’environnement, par la possibilité à l’homme de s’en extraire, de se différencier de ce qui l’environne, donc de se déresponsabiliser des méfaits qu’il pourrait, et ne manque pas de commettre.
Cet aparté refermé, revenons au ralentissement.

Projet de calligraphie sonore
Outre le fait du plaisir de prendre le temps, moments quasi contemplatifs pour d’écouter alentours, nous pouvons dans un même temps ralentir nos mouvements, nos actes, nos gestes, nos productions, nos déplacements… La marche par exemple, qui constitue pour moi un dispositif d’écoute et d’écriture sensible éminemment pertinent, et ses arrêts points d’ouïe associés, se fera à une cadence délibérément lente, sinon très lente. Approche qui pourrait suggérer, toute proportion gardée, une résonance butoïste, une lente danse, fortement liée à la fois au sol et au cosmos.
Le ralentissement d’une marche n’est d’ailleurs pas si évident que cela, non pas pour le “guide”, mais pour les promeneurs embarqués qui devront faire l’effort de la lenteur, et qui plus est du silence. Ralentissement du geste, raréfaction de la parole, attitude pouvant paraître contre-nature, donc contraignante. Mais l’accès à une perception augmentée, sans autre dispositif que notre propre corps au ralenti, mérite bien quelques efforts, surtout dans une société qui ne cesse de nous bousculer, de nous pousser à agir de plus en plus vite, à flux tendu, avec peu d’espaces de repos, de possibilités de laisser décanter les informations reçues.
Nous pouvons également ralentir, diminuer, le nombre de propositions, pour nous attarder sur celles qui nous paraissent les plus riches à long terme. Là encore, le rythme trépidant, souvent imposé par les opérateurs culturels, les institutions publiques, les collectivités, les budgets, sont, dans le désir de (trop) bien faire bien, au risque du saupoudrage, éloigné du projet de territoire en immersion.
Ralentir le torrent de projets pour s’appuyer sur des constructions plus longues est une action qui permet de mobiliser des énergies de façon plus concentrées et au final créatives.
Prendre le temps de faire, de faire murir, sans succomber à la sur-production à la chaine, laisser faire le temps, quitte à laisser s’installer une patine qui frottera le projet à une certaine usure temporelle, en examinant ce qui résiste plus ou moins à cette érosion voulue, et en dégraissant le projet de ses excédents qui noient le cœur de la démarche.
Prendre le temps de laisser faire, sans forcément imposer une intervention humaine. Installer une écoute en jachère, en friche, sauvage, non anthropique. Pour cela, laisser des espaces où, non seulement il y aura ralentissement, mais abandon, où les sons pourront être ce qu’ils sont, entre silences et chaos, sorte de zones acoustiques primaires où l’oreille ne ferait, éventuellement, qu’écouter, et à la limite serait même absente. Ralentir la mainmise, jusqu’à l’effacement-même de l’écoutant. Effacement symbolique ou physique, rêve d’un retour aux sons premiers, au chaos génératif, au seul bruit de la mer à perte oreilles, des volcans émergents… Imaginons, rêvons, utopisons…
Ralentir le flot de paroles, d’explications surabondantes, de thèses, pour laisser place à une expérience brute, à du « no comment », à l’essence de l’exploration sensorielle, quitte à être un brin perturbé, déboussolé, désorienté, à en perdre, momentanément, le sens de l’espace et du temps, et à se laisser porter par l’émotion purement instinctive, viscérale.
Ralentir et diminuer les excroissances sonores urbaines, « mégapolitaines », serait certainement une action des plus importantes à mener. À condition de ne pas systématiquement rejeter vers l’extérieur de la cité les fauteurs de troubles (voitures, vie festive), transformant les périphéries en de véritables poubelles sonores. Et c’est malheureusement la stratégie adoptée dans bien des cas ces dernières décennies. On ralentit les cœurs de ville, via des piétonniers, pour saturer acoustiquement les périphéries.
Parallèlement, ralentir, voire enrayer, l’extinction d’espèces, la disparition des chants d’oiseaux, dans les espaces ruraux et naturels, devient une urgence absolue, un cas de force majeur. Ce déséquilibre exponentiel nous est clairement signifié à l’oreille par la paupérisation sonore grandissante de nombreux écosystèmes, témoignage d’une biodiversité Oh combien menacée.
Deux défis qui semblent de plus en plus relever d’une mission impossible, à moins que de renverser rapidement et radicalement la vapeur, chose actuellement hautement improbable. Un simple ralentissement, même dans le cadre d’un geste artistique, s’avère souvent problématique à mener, même si chaque parcelle d’espace apaisé, ralenti, est une petite victoire face à l’accélération trépidante du monde.
Parmi toutes ces approches ralentissantes, il y en a certaines que je mets en action régulièrement, d’autres que je tente de développer, d’étendre, d’autres encore auxquelles je participe avec mes petites mains et oreilles d’écoutant citoyen, et d’autres enfin que j’aspire à développer au cœur de mes pratiques. L’artiste audio-paysagiste que je suis, depuis longtemps préoccupé, engagé, dans une mouvance liée à l’écologie sonore telle que l’a pensée Murray Schaffer, reste conscient des difficultés actuelles à ralentir les choses pour que ces efforts ne restent pas de simples utopies, mais des aspirations motivantes.
D’autre part, « marchécouter » sans presser le pas, ni le tympan, le ralentir même, est une façon de résister à des violences cumulées, physiques, psychologiques, sociales, économiques, politiques… Et sans doute une façon de les dénoncer, de tenter de les désamorcer, en ne répondant pas à la violence par la violence, mais au contraire par une attitude déccélérante, une écoute bienveillante, attentionnée et généreuse.

AudioGraphie – @Nathalie Bou et Gilles Malatray – Installation silencieuse – Parc de La Feyssine Lyon
Parcours d’écoutes et esthétique minumentale
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Des parcours
J’ai découvert récemment, dans un roman de Will Self, écrivain prolixe, marcheur à ses heures qui me fascine littéralement, le concept du « Minumental », un pendant inverse du Monumental.
J’ai eu dés lors envie de rattacher ce concept à une exposition qu’avait organisé le MAC/VAL autour de l’ Imagination miniaturante.
Deux approches qu’il me plait de mettre en résonance avec et dans certains PAS – Parcours Audio Sensibles.
Will self évoque le Minumental dan un roman intitulé « Le piéton de Hollywood », ce qui fait qu’implicitement, la marche est d’emblée rattachée au Minumental. Self part du Monumental, et par frottements, par résistance sans doute en contre-pied, laisse entrevoir l’idée, l’existence d’un Mimumental qui lui ferait l’opposé garde-fou. D’ailleurs, dans l’œuvre de l’écrivain, Dieu sait si la folie n’est jamais loin, si ce n’est omniprésente.
Une œuvre minumentale, un courant minumentaliste seraient pour moi, tout ce qui, de prime abord, ne sauterait pas aux yeux, et par delà aux oreilles. Loin de la monstration ostentatoire, du désir parfois mégalomane de créer de l’imposant, du voyant, jusque dans une démesure envahissante. Loin de la débauche de matière et de matériaux, prouesse technique, de désir inassouvi de montrer sa puissance de feu et de création coûte que coûte, quitte à l’imposer sans vergogne dans un espace public souvent saturé dans les hyper centres, est de mise.
Certes, la généralisation amène une banalisation réductrice, et tous les artistes du monumental ne sont certainement pas atteints d’une paranoïa du gigantisme.
Pour ma part, je préfère l’idée du Minumental comme un espace physique et mental plus discret, moins envahissant, plus intime, et au final peut-être plus respectueux.
Le PAS – Parcours Audio Sensible tel que je le développe tente de rester dans des dimensions modestes, tant par ses dispositifs techniques, quasi inexistants, que par les jauges publiques volontairement resserrées, en passant par une règle du silence en générale de mise.
Les postures proposées sont également très souvent des prétextes, ou des occasions, pour aller chercher la plus petite chose ouissible, le détail, le micro bruit, qui résistera à la rumeur ambiante, si forte soit-elle, en se glissant vers l’intimité du micro-paysage. Oreille collée à la source, écoute en duo, dos à dos, stéthoscopes et longues-ouïe bricolés, il faut traquer le micro organisme sonore. Ainsi, la plus grande partie du parcours jouera à passer de larges ambiances vers le microscopique minumentaliste, et retour.
D’ailleurs le monde sonore est d’une grande complexité pour l’aborder dérechef, dans son ensemble, sans risquer de s’y noyer, voire de fatiguer prématurément l’auditeur déambulateur. Prendre le parti d’en écouter, d’en saisir des fragments, c’est commencer à tirer des fils d’écoute qui nous raccrocheront à des choses plus aisément saisissables, sans se perdre dans l’écheveau, ni l’emmêler dans la complexité de ses enroulements, de ses emplilements. Proche des courants philosophiques de la phénoménologie, vers laquelle je reviens régulièrement pour reconstruire des processus de lectures, d’analyses, des gestes perceptuels, je pense que le fait d’entreprendre le monde dans des parties à l’échelle desquelles on pourra circonscrire des espaces auriculaires, construira au final une cohérence du tout.
D’aucuns diront que le tout est parties, et que dans chaque partie est contenu le tout, conception avec laquelle mon écoute résonne, voire raisonne souvent. Dissocier pour assembler, y compris le monde des sons me paraît une saine logique à portée d’oreilles.
J’entrevois l’idée du microcosme minumental qui nous permettrait de sortir la tête des sons indemnes, ou tout au moins pas trop ballotés par des flots sonores aux ondes tsunamiques. Une question qui interroge également des formes de protection contre la violence de l’information massive, y compris sensorielle, en même temps que la recherche d’une bienveillance que le Monumental ne me semble pas des plus apte à partager. Le tout jeune enfant ira chercher le petit bout de laine, le petit gravier, avec lesquels il jouera longuement, pour comprendre progressivement la structure du monde qui l’entoure, et comment il peut y avoir prise en manipulant la petite chose, à son échelle. Il testera par de micro gestes sur d’infimes matières, la place qu’il occupe dans le monde de géants environnant.
Si l’on garde un tant soit peu une âme d’enfant, le Minumental nous fera construire des objets perceptuels à notre échelle, quitte à les ré-assembler au fil de nos découvertes. Un oiseau pépiant, une branche qui craque, un arbre qui bruisse, un ruisseau qui tintinnabule, des pommes de pins qui tombent autour de nous, des feuilles bruissantes qui s’envolent ou que l’on froisse du pied, petit à petit, morceau par morceau, comme des notes de musique élaborant une symphonie en devenir, la forêt se construit morceau par morceau, sous nos oreilles émerveillées.
Le Minumental nous permet de partir du tout petit, pour aller vers le plus grand, sans limitation, en ouvrant notre écoute à une multiple somme de modestes récurrences, pour l’emmener vers un univers infiniment plus complexe, qui échapperait à notre vision de la finitude.
J’écrivais un jour, dans un commentaire d’article, que le PAS – Parcours Audio Sensible offrait quelques variations de marche d’écoute dans la grande famille des Soundwalks, lesquels, lorsqu’ils sont joués sans autre dispositif que les oreilles nues, pouvaient être qualifiés d’Arte Povera des arts sonores. C’est d’ailleurs une façon de citer ces pratiques artistiques singulières, dont l’incroyable travail de Giuseppe Penone autour des arbres et de la nature.
L’imagination miniaturante
Cartes, maquettes et objets
Comme je l’ai précisé en début de ce texte, l’idée d’imagination miniaturisante est empruntée au thème d’une exposition organisée par le MAC/VAL de Vitry sur Seine .
La présentation de cette exposition note en sous-titre, « De la projection d’un imaginaire, d’un idéal, à la modélisation du réel ». Projection, imaginaire, idéal, réel, modélisation, des termes qui construisent une, ou des formes de paysages, de représentations, entre concrétude de terrain et abstraction mentale, comme un idéal de rêve, ou un rêve d’idéal. Il nous faut réduire le sujet pour nous l’accaparer, en faire une maquette, un modèle réduit, une représentation. Réduction certes, mais surtout à l’échelle du volume, pas forcément sonore, de l’encombrement, du poids, non pas une réduction du sens qui serait simplifié, trop épuré. Bien au contraire, cette réduction apparaît comme un condensé en capacité de nettoyer les scories d’un paysage trop encombré, pour nous en faire percevoir, toucher, la substantifique moêlle. L’équivalent d’une réduction culinaire, d’un fumet.
Ramenant le sujet vers la marche, l’écoute, la première réduction qui me vient à l’esprit est celle de la carte, du topo-guide. Une représentation graphique, à une échelle donnée, d’un territoire complexe, avec, vus du dessus, ses reliefs, végétations, bâtiments, voies de circulation, étendues d’eau… espace symbolique, mais oh combien parlant pour celui qui en détient les codes, les grilles de lecture.
Lorsque nous parcourions, avec un ami, les immensités de certaines montagnes, dont le fascinant massif de la Vanoise, ses forêts, alpages, glaciers, lacs, une des premières choses que nous faisions était de consulter des cartes. Nous utilisions celles du randonneur marcheur, les « classiques » IGN au 1:25000, qui assurent une bonne lisibilité du terrain, et où apparaissent suffisamment de détails, de sentiers, pour guider la marche. Ces cartes sont une forme de réduction d’un terrain qui prend place dans un sac à dos, pouvant être déployées à l’envi. La consultation préalable nous permet de construire, presque mentalement, un itinéraire, de repérer les chemins, les passages, les escarpements et dénivelés, les points de vue potentiels. Pour qui sait lire une telle carte, on se représente le paysage de façon assez fidèle, ses vallées, ses sommets, ses cols, ses refuges, la végétation… Un véritable livre d’images codifiées puis décrypté par le randonneur aguerri. Au retour de randonnée, la carte est également mémoire. On peut y tracer, y retracer les cheminements, les passages non balisés pour les retrouver par la suite, se faire défiler le film de nos marches, où chaleur, lumières, effets kinesthésiques, parfois déplaisir de la fatigue physique, mais aussi sons du torrent, du vent sur les crêtes, de la fontaine à l’eau glacée sont inscrits comme gravés dans un simple bout de papier, « par chemin » vecteur d’imaginaire et de réel confondus. Cette carte, réduction a posteriori de nos marches, a le pouvoir de réactiver, bien des années plus tard, des expériences humaines physiques, sensorielles, et bien sur pour moi auditives. J’entends encore nettement, en regardant des cartes de la Vanoise, tels échos capricieux d’une combe, les ensonnaillements de troupeaux traversés, des cris d’alerte des marmottes guetteuses, dont le pelage d’été se confond avec le gris des pierriers, des pierres qui glissent sous nos pas avec des crissements métalliques, le vacarme d’un torrent qui nous surprend au détour d’un chemin forestier… Et celui de nos longs silences respectueux des lieux, et plus complices que bien des paroles futiles. Plus que la photo, elle-même réduction miniaturisante et figée, fixée, d’un territoire, la carte, guide et mémoire, conserve les souvenirs, les crayonnements, les plaisirs et parfois souffrance de marches au final jouissives.
La carte est pour moi une forme d’objet synecdotique, dont la surface réduite contiendrait un tout, à la fois constitué d’actes physiques, de sensations, de ressentis, de mémoire et de condensés de territoires/paysages arpentés, auscultés. D’autres objets dont je reparlerai ultérieurement peuvent également jouer ce rôle.
Une autre réduction modélisatrice est incontestablement la maquette, d’ailleurs très proche de la carte si ce n’est dans le fait qu’elle prend forme dans des volumes à trois dimensions, et avec une matérialité plus tangible, du fait-même de ses matières et matériaux. La maquette est une autre représentation territoriale, non pliable, donc plus difficile à déplacer.
Je prendrai ici comme exemple une carte confrontée à trois maquettes urbaines Lyonnaises. Toutes les trois ont ceci en commun de représenter la ville de Lyon, tout au moins une partie son hyper centre pour deux d’entre elles, et un bâtiment spécifique pour la troisième.
La première n’est pas une maquette mais une représentation cartographique au sol, à l’entrée d’un parking urbain, d’une partie du centre de la cité. Lyon sur lequel on marche, la ville à ses pieds, situation de domination, ou posture plus humble du flâneur qui l’arpenterait en raccourcis, traversant métaphoriquement, en deux enjambées la Presqu’ile Lyonnaise.
Ce qui est intéressant, c’est qu’à quelques mètres, d’ici en entrant dans la librairie Archipel, centre de ressources autour de l’urbanisme et de l’architecture du territoire Lyonnais, nous nous trouvons face à une maquette monumentale de Lyon intra muros. Celle-ci est exposée au mur sur les trois niveaux du lieux. La maquette monumentale réduit néanmoins la ville en relief en une minumentalité posée sur l’espace d’un mur. Une façon d’embrasser presque tout Lyon d’un regard, en en découvrant ses reliefs, notamment architecturaux.

Cette vision de maquette verticale nous propose un regard curieux d’une ville modélisée, donc réduite pour entrer dans les murs, et posée verticalement, vue non pas par-dessus, comme habituellement, mais de coté. Un pas de côté donc. Cette monu-minumentalité produit un curieux effet de décalage. Cependant, le tissu urbain est bien reconnaissable, surtout pour un Lyonnais marcheur urbain, qui peut se projeter dans cette espace-maquette, jusqu’à en entendre les rumeurs suggérées par la cité. Rumeurs et émergences qui s’échapperaient de cette représentation pour venir titiller nos oreilles urbaines. L’imaginaire permet de mettre en relation des sens synesthésiques, l’image suggérant les sons, et vis et versa, pour qui veut bien se laisser aller à une certaine forme de modélisation du réel, pour reprendre les mots du MAC/VAL.
La deuxième maquette Lyonnaise qui m’intéresse, dans le cadre de cette idée de réduction miniaturisante, est situés sur l’un des plus beaux belvédères (littéralement joliment voir) de la ville, sur le parvis de la basilique de Fourvière, embrassant une large étendue à 180°du paysage Lyonnais. Paradoxalement, et avec bonheur, cette maquette située dans un des plus remarquables points de vue de la cité, est prévue à l’usage de ceux qui n’en profiteront pas, les aveugles. Elle se touche, s’ausculte de la main, se suit des doigts, pour justement avoir conscience de la ville qui s’étend à nos pieds. Cette réduction offre à qui ne voit pas le plaisir de contempler la ville, ses collines, ses architectures singulières, ses promontoires. Et le plaisir est bel et bien de voir avec ses mains, y compris pour un voyant. Si on ajoute alors nos oreilles à ce petit festin sensoriel, Lyon nous apparaît comme un objet modèle réduit décalé, poétique, sensible, à fleur de peau, et de tympan. C’est un jeu que je propose aux promeneurs des hauteurs, fermez les yeux, toucher la ville, écoutez la en même temps, et percevez les espaces en contre-bas, au loin, comme rarement sans doute vous ne l’avez fait. La petite taille de cette maquette nous offre des panoramas incroyablement larges, des projections mentales surprenantes.


Et pour en finir avec les maquettes Lyonnaise, une qui réduit et modélise cette fois-ci une seule structure et ses jardins environnants. Elle est située dans la Maison des aveugles de Lyon, sur les sommets du 9e arrondissement, à quelques encablures au-dessous du site de Fourvière, dont je viens de parler. Cette fois-ci encore, cette maquette est à destination d’aveugles, ceux qui résident dans la maison. Elle a été réalisée pour et avec les résidents, dans le cadre d’un projet de « Carte sonore », en complément d’un audio guide géolocalisé autour de la vie de l’établissement, de la parole des résidents, et d’un imaginaire bâti sur et autour ces lieux. Cette maquette s’inscrit dans un important dispositif culturel et artistique mis en place sur trois années, avec des captations de portaits vidéos, sonores, l’intervention in situ de musiciens et danseurs qui travailleront avec les résidents, des paysagistes, graphistes, designers, archéologues… qui apporteront chacun à leur façon leur compétence pour lire et écrire les lieux de vie de cette maison. Dans cet ambitieux projet où le son, et donc l’écoute, tient une place prédominante, la maquette n’est qu’une petite partie du travail, mais néanmoins une représentation qui occupe une place symbolique intéressante. Ce n’est pas une maquette « classique », figurative, reproduction à l’échelle réduite descriptive. Elle est avant tout à toucher, utilise des matériaux, des codes formels, et même des échelles qui sont issus de la représentation des résidents. Comme sa voisine de Fourvière, lle donne à voir en touchant, au milieu d’un tissages de traces sonores, où l’imaginaire d’un non-voyant nous fait appréhender des espaces autrement. Cette forme minumentale illustre pour moi parfaitement cet imaginaire à la fois miniaturisant et ouvrant des portes perceptives pour le peu très élargies.

Objets
Objets (inanimés) avez-vous donc une âme, se demandait en son temps Lamartine ?
La question reste aujourd’hui posée.
Objets symboles, objets récits, objets synthèses, objets de l’imaginaire, objets de l’affectif, que peuvent traduire, nous raconter, nous résumer parfois, une chaussure, une carte, un micro, du point de vue du marcheur pu du promeneur écouteur ?
Lors de rencontres nationales des concepteurs et animateursde Sentiers métropolitains, au Mucem de Marseille, une très longue vitrine a été mise en place, racontant à sa façon une vraie fausse chronologie de ces projets de randonnées urbaines, depuis la mise en place du GR 2013 jusqu’aux expériences marchées dans les cités et franges – lisières de la ville aujourd’hui.

Cette vitrine est un peu comme un livre déplié en longueur, offrant à lire les réflexions, méthodes, explorations, objets usuels, tracés… qui ont jalonné, et jalonnent encore le parcours, ou plutôt les multiples parcours d’un marcheur baliseur animateur de parcours urbains, péri-urbains, métropolitains…
Nous avons là une forme de carte en relief, donnant à voir, mais surtout à imaginer, à extrapoler, les milliers de kilomètres possibles, et les infinies façons de les arpenter. Une modélisation pédestre en quelque sorte. Un imaginaire au pas à pas. Un chemins d’histoires, au sens large des termes.
L’objet re-prend ici toute sa place, bribes de narrations qui, mises bout à bout, façonnent une histoire, une ribambelle d’histoires des marches exploratoires, sensibles, sociales, esthétiques, politiques, poétiques, des marches qui projettent la marche plus loin que la marche, dans le sillage des flâneurs baudelériens, des psychogéographes situationnistes debordiens…
La chaussure éculée, le carnet de croquis, le tracé d’une carte, la boussole, le topo-guide, le porte-voix, la photo de paysages urbains, le bâton, le sac à dos, les pierres collectées ici ou là, le texte griffonné sur un calepin, sont autant de petits bouts faisant récit, ou tissant récits, de traversées urbaines parfois surprenantes dans la trivialité de leur décalage. On ne montre plus ici, ou pour ma part on ne fait plus entendre, les beautés grandioses d’une montagne, le mystère d’une forêt obscure et profonde, la puissance des vagues s’écrasant sur une falaise, mais des pavillons de banlieue, les lisières incertaines de la ville en perpétuelle construction, des zones industrielles, des parcs urbains, des voies ferrées abandonnées…
Pas de grands discours pour cela, l’objet, la suite d’objets, concentre, dans son pouvoir évocateur, une force d’imagination à toute épreuve.
Une chaussure de marche en bout de course, trouée, au cuir craquelé, aux formes avachies, suggérera parfois plus que tout autre média, les épreuves physiques du marcheur, la répétition des gestes, la fatigue, l’usure, la persistance, la trace, le rêve, le corps repu.
Des objets traces, des objets traceurs, des objets diseurs, des objets condensés d’expériences, déportés de leurs actions in situ pour venir nous faire voire, quitte à user d’un imaginaire collectif, ou non, l’aventure des cheminements urbains. Un racontage de rêves pedestro-citadins, des chemins de traverse en devenir.
Si Desartsonnants, « marchécouteur », faisait sa propre vitrine, à son image, y compris sonore, on y trouverait également des trompes, morceaux de vuvuzellas, des mini haut-parleurs, des casques, des stéthoscopes, des micros, un magnétophones, des cartes SD, des carnets de notes, paraboles… Un petit monde symbolisant en le réduisant dans un espace confiné, loin des étendues à ciel ouvert, une infinités de PAS – Parcours Audio Sensibles, offrant au corps kinesthésique à voir et à entendre.
Des marches, des cartes, des maquettes, des objets, nous fabriquons ainsi tout un panel de fictions miniatures, de micros récits, de minumentalités qui préfèrent l’intime à l’extime, de discret à l’ostentatoire, le creux de l’oreille au porte voix.
Écouter, comment s’entendre (mieux)?

Écouter c’est trouver l’endroit, le moment, la posture…
Écouter c’est trouver le rythme, la présence, le partage…
Écouter c’est trouver le détour, la surprise, le plaisir…
Écouter c’est vivre, un peu mieux…
Et avec ta ville, comment tu t’entends ?
Et avec toi, comment tu t’entends ?
Et avec moi, lui, avec eux, comment tu t’entends ?
PAS – Parcours Audio Sensibles et Marchécoute, des générateurs d’émotions contemplatives

Un PAS – Parcours Audio Sensible, une Marchécoute doivent chercher l’empathie territoriale, sensitive, parfois transcendée via une forte charge émotive. Quitte à assumer une subjectivité à fleur de peau et de tympan. Ne pas ressentir une affinité pour le terrain, ses ambiances sonores, visuelles, lumineuses, olfactives, kinesthésiques, c’est risquer de passer à côté de tellement de micros événements, ceux qui donnent tout le sens, l’essence de la marchécoute.
…Une nuit, un lieu sombre, un commerce encore ouvert, un groupe qui devise en sirotant des bières, des espaces résonnants…Nous jouons les voyeurs auditeurs dénués de toutes mauvaises intentions, si ce n’est que d’emprunter quelques bribes sonores dans la chaleur d’une nuit d’été pour écrire notre histoire…
Marcher pour trouver des aménités, ce n’est pas refuser l’inhospitalier, c’est lui trouver son pendant, comme une réponse en négatif, un miroir ou un écho généreux. Je me sens souvent comme électrisé par l’immersion auriculaire que je mets en place par la marche, l’écoute, le déploiement d’antennes sensorielles qui vont puiser les sucs invisibles de la cité comme de la forêt. Je me nourris de mille détails qui mettront en branle mon récit.
…Une sente qui s’enfonce dans un espace indéfini, aux lisières de la cité, couloir vert habité d’oiseaux pépiants, espace abandonné, ou pas encore colonisé par l’excroissance citadine, espace fragile, entre les rumeurs de la ville et les abords d’une campagne voisine, entre-deux incertain et de ce fait attirant…
Marcher pour se sentir vivant, les corps animés d’une jouissance à pousser les pieds et les oreilles vers les frontières du tangible, de l’audible, vers d’autres corporalités en mouvement, vers l’in-habitude chronique des lieux sonifères. L’altérité est comme une rencontre permanente, laissant venir au marchécouteur les rumeurs les plus tenaces comme les douceurs sucrées de sonneries et autres tintements campanaires.
…Une traversée, elle aussi nocturne, d’un très ancien hôpital, des voûtes, jardins intérieurs aux fontaines accueillantes, des charriots qui émergent en ferraillant de ces couloirs enchevêtrés, les ronronnements de distributeurs de boissons, les souffles rauques d’une multitude de ventilations cliquetantes… Une cloche sonne au loin. Une science-fiction estivale, post Tarkoskienne…
La géographie des émotions, des sentiments, n’est pas chose délétère, mais source de plaisirs vagabonds, d’expériences sociales, humaines, affectives, tant avec les lieux arpentés qu’avec les êtres qui les parcourent, habitent, aménagent, racontent…
…Une balade de banc en banc, fabriquant des affûts auriculaires, espace matérialisés où s’assoir devant, au centre, contre, derrière, des scènes sonores dessinent un parcours singulier, des haltes comme des oasis sonores, accueillant le flâneur urbain avec tout l’égard qui lui est dû…
La marchécoute ne peut pas être simple outil d’analyse, d’expertise, carnet écritoire et réceptacle de données, elle doit remuer des émois, exalter des forces vives, riches en sons en couleurs, exacerber des ressentis, peut-être des résistances, comme une symphonie vibrante d’une orchestre chauffé à blanc…
…Une traversée d’un gigantesque marché à Tananarive; tout y est pour moi démesure, l’espace, la foule, les couleurs les odeurs, les sons… Je m’y noie avec au départ une certaine apréhension, puis avec allégresse. J’avale de tout mon corps ce maelström sensitif, ce torrent sensoriel, qui laisse pantois le primo promeneur que je suis, et marquera à vie ma mémoire, aujourd’hui encore stupéfaite…
La Marchécoute doit être une forme d’abandon, d’acceptation de l’imprévu, de l’irrationnel, du trivial, comme objets de surprises tonifiantes. Il nous faut quitter les sentiers rebattus pour les chemins de traverse canailles, ou bien alors avoir un regard/écoute qui va creuser notre connaissance des lieux, jusqu’à lui donner une autre consistance, une autre vie, une perception chamboulée, une remise en question du beau et de ce qui pourrait ne pas l’être, une exaltation de celui qui se défait pour refaire autrement, auraient dit les situs.
…C’est un long tunnel urbain, humide, sauvage, ténébreux, où coule une rivière, où les sons et les lumières paraissent, dans l’étalement, dans la durée, surréalistes, où le corps expérimente le passage avec la curiosité d’un explorateur qui ne risque pas de se perdre, juste de s’étonner d’être là, de vivre ce moment hors du temps où des ombres et des voix flottent sur sa tête, tout étourdi de vivre la ville dans ses dessous cachés…
La Marchécoute doit souder un collectif, ou tout au moins affirmer une action collective, une communauté d’oreilles grandes ouvertes, prêtes à ausculter les recoins du paysage sans a priori discriminant. Un guide écoutant est en mesure de proposer des espaces de contemplations auriculaires, une forme de visite tel un musée de l’écoute en plein-air, où les œuvres seraient sérendipitiennes, ou l’état contemplatif serait accentué par la valorisation d’une esthétique relationnelle – telle que la conçoit et défend Nicolas Bourriaud.
…Plus de trente personnes mirent presque deux heures, en nocturne, pour descendre les pentes de la Croix-rousse, lentement, très lentement, zigue-zaguant, en silence, s’arrêtant, traversant des terrasses de bars, des jardins publics, s’asseyant ici ou là sur des bancs, s’offrant aux regards étonnés des promeneurs croisés, bousculant les ambiances, passant d’ouvertures en fermetures spatiales, de rumeurs en sonorités ténues… Le groupe y résista, se solidifia, fit corps, et oreilles, adopta et partagea un rythme quiet de déambulation, des points d’ouïe mettant en scène le moindre son. Peu de consignes, beaucoup de postures non injonctives, plutôt généreusement proposées…
Je pratique et propose une écoute, ou plutôt une collection d’écoutes manifestes, volontaires, assumées dans un mixage esthético-écologique, ou plutôt écosophique, des cheminements avant tout sensoriels, souvent réfléchis par la suite, des constructions-traces mémorielles ne prétendant pas être la réalité environnementale, plutôt un faisceau de fausses ou de réalités biaisées de subjectivité, et pourquoi pas de pures inventions… Mais je doute que les pures inventions naissent ex-nihilo, le terrain, le vivant, l’arpentage, abreuvent sans cesse les récits, d’autant plus riches si collectifs, s’ils sont notre. Je construis également des collections de chemins, de terres sonores, de promenades, de rencontres, d’échanges, d’autre-parts itinérants, salons à la fois publics et intimes, au bord d’une route, d’un sentier, d’une place, d’une clairière… En duo ou en groupe, l’échange et la partage, le plaisir de faire, de se glisser dans l’espace sonore, y compris silencieux, sont les maitres mots.
…Des lieux anachroniques déportent nos habitudes; parkings souterrains, terrasses de hautes tours, tunnels, chantiers, églises, impasses, gares, centres commerciaux, chemins et rivages obscures, forêts en nocturne… Ce sont des lieux de décuplement sensoriels, amplificateurs d’émotions, vecteurs de contemplations, prêtons leurs l’oreille, suivons des guides passionnés de curiosités en marge du rassurant, en marche jubilatoire et communicative…
Si nous considérons que les choses étant ce qu’est le son, il nous faut parfois aller à la limite de perdre connaissances pour remettre à neuf des modes perceptifs décuplés. Cent fois sur ton sentier tu remets ton courage.
A bon machécouteur salut !
PAS – Parcours Audio Sensible, Mulhouse à portée d’oreilles

Un workshop en deux épisodes.
Première étape, nous faisons un repérage, arpentage de la ville en deux parties, de rives en marché et de cœur historique en friche industrielles.
Devisant sur l’histoire de cette cité textile, où filatures et tissages ont contribué à dessiner une architecture singulière, cités ouvrières de petites maisons ou bâtiments signés d’architectes renommés, nous arpentons la ville en quête de lieux bien-sonnants.
Le deuxième jour de repérage s’effectuera sous une bonne couche de neige, donnant à cette ville Alsacienne une atmosphère ouatée, quasi engourdie de silence, sorte de carte postale d’un Noël tardif.
Quelques mois plus tard, je reviens à Mulhouse pour emmener visiter de l’oreille deux groupes.
Le premier soir, un festival mixant sérigraphie et musique fait que je retrouve une dizaine de collègues activistes sonores, un petit monde et réseaux tissés de sons.
En une journée, nous marcherons six heures la ville.
Trois premières heures dans sa proche périphérie.
Des cités ouvrières qui se réveillent doucement, le bord d’une rivière bruissonnante, des friches industrielles endormies… et surtout, un lieu incroyable, comme je n’en avais encore jamais ni vu, ni entendu. Sous une dalle d’un très grand marché, un long et ténébreux tunnel traverse de part en part en souterrain, sur une assez longue distance, le quartier.
Ce passage assez incroyable est coupé en deux, une partie assez étroite étant le passage de la rivière, l’autre, beaucoup plus large, étant vraisemblablement un régulateur de crues, évitant que le cours d’eau enterré ne dévaste le quartier s’il venait à déborder violemment.
Un éclairage diffus provient de grilles régulièrement espacées au plafond, donnant sur le marché, à ce jour en pleine activité.
Il faut se garder de rester sous ces grilles car, dans certains secteurs, des marchands déversent régulièrement des sceaux d’eaux, cascades ponctuelles s’écrasant bruyamment au sol.
Ce immense tunnel est très réverbérant, et donne à chaque son une forte présence, accentué par la demie obscurité ambiante.
Au départ de ce long boyau, des canalisations nous font entendre toute une série de sons aquatiques d’une grande variété, renforçant la magie auriculaire des lieux.
Des voix étouffées, tels des murmures incompréhensibles, nous parviennent via les grilles donnant sur le marché.
Visuellement, certaines de ces ouvertures nous donnent à voir des contreplongées surréalistes de marcheurs sur nos têtes. Une visions digne d’un Tarkowski au meilleure de sa forme.
Ni les mots ni les sons enregistrés me semblent assez forts, assez parlants, pour rendre cette ambiance où sons et lumières nous ravissent. Il faut absolument vivre l’expérience si vous visitez Mulhouse !
Nous crions, chantons, sonnons de la trompe, accompagnons nos pas de notes d’harmonica, prenant un grand plaisir à faire sonner et résonner les lieux, comme à en écouter ses murmures.
Au loin se dessine une fenêtre verte, très lumineuse, marquant la sortie de ce passage dans un bel écrin de verdure, ce jour très ensoleillé.
Nous débouchons sur un passage en contrebas, herbeux et arboré, où les oiseaux nous saluent au sortir de notre déambulation souterraine. Le contraste du tunnel sombre et du plein-air lumineux, le changement radical de température et d’ambiances acoustiques est saisissant. Nous passons sans transition du monde mystérieux des ténèbres au soleil resplendissant, scénario digne d’un film fantastique.
Nous longerons par la suite la petite rivière de l’Ill, bordée de grands murs joliment ornés de graphes, et ponctuée de petites chutes d’eau bouillonnantes, puis de grands parcs périurbains que vient doucement animer le passage d’un train, avant que de retrouver les grandes cités textiles. Beaucoup sont abandonnées, ou en voie de réhabilitation, l’une d’entre elle transformée en friche artistique. C’est dans cette dernière que s’achèvera la première traversée auriculaire Mulhousienne.
L’après-midi, nous nous attaquerons au centre historique.
De toutes autres ambiances.
Au départ, une grande place centrale, cœur de ville emblématique aux belles architectures traditionnelles, qui est ce jour peuplée de terrasses accueillant un foule devisant tranquillement sous le soleil.
Nous pénétrons dans le grand temple, ancienne église imposante, pour profiter un instant de son acoustique sereine, et mettre nos oreilles en condition, en état de marche oserais-je dire. Un duo de chanteuses y répète, le parcours débute musicalement, ce qui est très agréable aux oreilles.
A la sortie, un manège d’enfants et une fontaine conversent joyeusement, offrant au promeneurs écoutants que nous sommes l’occasion d’un intéressant mixage en fondue enchainée.
Je répète sans cesse que mes PAS sont des longues séances de composition en marche, où l’un des principaux intérêts est de se considérer comme une sorte d’orchestrateur de paysages sonores, mixant au gré de nos rencontres les sons de la ville, ou d’ailleurs.
Dés la place quittée dans un bel effet de coupure propre aux centres urbains, la rumeur de la ville s’atténue rapidement, pour focaliser notre écoute sur des émergences moins nombreuses, plus facilement localisables et reconnaissables dans leurs sources. La présence humaine, notamment par la voix reste prédominante.
La traversée d’un parc urbain nous offre une halte sous une sorte de scène de concert en béton, invitation de s’assoir et d’écouter le parc, et au loin, les cloches du temples et son imposant bourdon animer la cité d’une belle carillonnade.
De nombreuses acoustiques jalonneront notre parcours, dont une assez exceptionnelle.
Il s’agit d’un très long bâtiment arrondi, se refermant sur lui-même. Dans l’enceinte, un jardin est traversé par une allée centrale qui coupe l’espace bâti de part en part. Au centre de ce large rond, un gros point est peint au sol. Il marque incontestablement le centre de l’ensemble et pour moi, un point d’ouïe incontournable, un sweet-spot, comme dirait nos collègues anglophones, à ne pas rater.
Soupçonnant, au vue de la configuration des lieux, la possible présence d’échos, je sorts ma trompe test, celle qui me permets souvent de faire sonner des lieux, et d’en révéler des effets acoustiques.
Mon instinct ne m’a pas trompé. Les sons rebondissent de façades en façades, dans une série d’échos facétieux dont nous jouons joyeusement, sous le regard intrigué et amusé des passants.
Plus loin, ce sera la porte ouverte d’une très ancienne chapelle qui nous invitera à venir tendre l’oreille. Un orchestre à plectres y répète, jouant dans une magnifique acoustique qui nous révèle les moindre détails musicaux. Cette séquence fait écho avec la répétition dans le grand temple, au départ du PAS, une sorte de boucle impromptue mais qui au finale structure logiquement notre déambulation.
La nuit tombe doucement, et nos pas nous ramèneront progressivement vers la place centrale, repus de sons, fourbus de ces longues marches, mais néanmoins heureux de ces déambulations qui nous auront mis la cité à portée d’oreilles.
TRACES
Des images
https://www.flickr.com/photos/142233795@N02/albums/72157698014155180
Une vidéo
Des sons
Points d’ouïe et mouvements pendulaires

©photo Jeanne Schmid
Au sommet d’une combe, surplombant la ville, un musée du temps.
Histoire d’une cité horlogère.
En extérieur, une fontaine, monumentale, métallique.
Un long balancier rythme le temps de son mouvement en va et vient lancinants, inlassablement.
Cet assemblage chronométrique se fait également entendre.
Il grince, gémit, ferraille, cliquète, avec parfois de réels désynchronisations semblant contrarier la rigueur du balancier tel qu’on le voit osciller.
De petites contradictions véritablement anachroniques, où le son et le mouvement observés, ne partageraient pas toujours le même espace-temps.
Au bas de la ville, le remontoir.
Une petite cabine ascenseur-funiculaire qui permet d’avaler rapidement la raide pente menant à la gare, à moindre effort.
Là encore, un mouvement pendulaire, tout autre.
Linéaire, de haut en bas, et vice et versa.
Ce remontoir est très utilisé, parcourant chaque jours d’innombrables trajets.
Dedans-dehors, il a aussi sa façon de souligner à l’oreille ses rotations verticales.
Les poulies et câbles grincent, grondent, les portes chuintent; toute une palette sonore associée aux flux de voyageurs transitant de bas en haut de la cité.
Et si, par un dérèglement, un glissement géographique, l’horloge du musée dialoguait avec le remontoir, créant une ligne sonore, contrepoint imaginaire du bas de la ville jusqu’à une ligne de crêtes ?
Résidence artistique « Écoute voir Le Locle, Point d’ouïe et Points de vue » à Luxor Factory, avec Jeanne Schmid – octobre 2018
Points d’ouïe, Points de vue, villes chantiers impermanentes

©photo Mathieu Brèthes
Trous, brèches, gravats fissures, coques vides, facades, ossatures, lézardes, poutres, moellons, poussière, béton, rambardes…
La ville chantier se chante et se déchante, en bruissements organiques.
Craquements, sifflements, heurts, fracas, grondements, raclements, gémissements, stridences, échos, roulements, martèlements…
La ville en chantier n’en finit pas de gronder, sans oublier de rire, entre démolitions et résurrections, phénix malgré elle, de pierre, de verre, de briques et de broc.
Chantiers permanents, certains faisant fi du passé, tables rases radicales, ou perspectives ménageant des poches de souvenirs, des rémanences incertaines, des ouvertures à venir, traversées hasardeuses, brèches intemporelles…
Des délaissés, dents creuses, friches, terrains vagues, recoins presque sauvages, enclos à l’abandon, ruines, quasi non lieux, un panel hétéroclite d’agencements pour marcheur impudent…
La ville interstitielle déplace sans arrêt ses lisières, quitte à s’étonner sans cesse, contraint ses ambitions, ses impatiences chroniques, hésite à reconquérir des espaces encore trop entre-deux.
Étalements voraces, érections urbaniques, la ville louvoie entre verticalité et horizontalité, parfois toutes deux s’imposant, agressivement invasives.

©photos Jeanne Schmid
La ville palimpseste, stratifiée, se réécrit sans cesse en couches de bitume, de pierre, de terre et de verdure, lorsque celle-ci survit encore à l’ogresque appétit minéral.
La ville comme paysage sonore n’échappe pas aux chantiers, ceux-là mêmes qui vont la faire vivre, même spasmodiquement, en tous cas perdurer.
Quand tout les chantiers se taisent, les ruines s’imposent alors, sans complexe, avec le silence allant de paire.
Un grand pan de désolation.
La ville ici, n’est pas silence mais chantier.
Elle est sertie, dans un écrin de combes et de forêts dont les contours se font indécis au fil des périphéries repoussées.
Elle est aussi une cité minée, fissurée, malmenée dans son centre, par un cours d’eau souterrain, et sans doute par l’audace inconsciente de bâtisseurs bravant les marécages ancestraux.
Ici, des pieux souterrains, remèdes à l’instabilité, cherchant la roche mère pour asseoir la cité sans qu’elle ne penche et tangue trop, ne craquèle dangereusement.
Ici des chantiers salvateurs luttant sans répit contre l’impermanence intrinsèque des choses. Y compris celles qu’on pourrait croire indestructibles.
Ici les bravades, architectures édifiantes, défiant l’érosion du temps et des eaux sournoisement complices.
Et tout cela s’entend comme un écho, tout à la fois proche et lointain, une résonance surannée d’un manifeste d’architecture sonore post Russolo.
Et tout cela se regarde comme le film qui déroulerait le chronos d’une ville fragile et néanmoins résiliante.
Résidences artistique « Écoute voir Le Locle, Ponts d’ouïe, Point de vue » avec Jeanne Schmid, à LuXor Factory – Le Locle – octobre 2018
Écoute voir Le Locle, carte postale sonore

©Franz – LuXor Factory
Une histoire qui démarre
tissée de sons
moteur joyeux
comme une douceur
que viennent confirmer des cloches
douze coups de l’église
puis en écho
la volée du temple
en rumeur lointaine
descente vers la ville

©Jeanne Schmid
cœur de ville
Hôtel de ville
un mariage
lui aussi joyeux
du soleil
musiques du Maghreb
cris
danses
klaxons
Drapeaux (inaudibles)
l’espace s’ébroue
acoustique festive
le convoi s’ébranle
puis tout s’assagit
en apparence

©Jeanne Schmid
De l’autre côté de la rue
un chantier fébrile
voix
moteurs
marteaux
grincements
raclements
échos
un toit refait peau neuve
toujours du soleil
qui n’imprègne pas mes micros
si ce n’est d’une allégresse ambiante
perceptible
la ville bruissonne
l’oreille s’en régale.
Résidence artistique « Écoute voir Le Locle » avec Jeanne Schmid – LuXor Factory Octobre 2018
Traversée dans l’aire du temps
Expérimentation, ou comment tirer parti des plantages numériques

©Dessin Jeanne Schmid
Une traversée urbaine
dans l’aire du temps passant
en parcelles pixels
vaguelettes mouvantes
bribes scansions de sons
pointillismes couleurs
traits de bruits lumineux
qui fragmentent l’espace
dans des flux modulants
parcours décomposé
parcours recomposé
comme un songe troublé
point par point pas à pas.
Vidéo et audio © Jeanne Schmid et Gilles Malatray – Desartsonnants
https://jeanne-schmid.com/2018/10/16/traversee-dans-laire-du-temps/
Résidence artistique – Écoute voir le Locle, Point d’ouïe, Points de vue – Octobre 2018 LuXor Factory
Point d’ouïe, Le Locle, dans l’aire du temps

©photo Jeanne Schmid
Le locle est une petite cité historique Suisse, majeure dans l’histoire de l’horlogerie. Dans l’aire du temps !
Mesure du temps, chronographie, ponctualité oblige, mécanismes de précision, un certain sens du luxe, des manufactures aux architectures singulières, jusqu’aux objets connectés qui commencent à se tailler une place non négligeable dans notre quotidien… on ne réside pas dans cette ville sans mesurer l’emprise du temps qui défile.

©photo Jeanne Schmid
Il est des temps multiples, des temps facétieux, joueurs, scandés par différents sons de la vie. Desartsonnants en triture les signes sonores, Jeanne Schmid les photographie, les dessine, nous réfléchissons aux croisements possibles, bref, nous n’échappons forcément pas aux temps qui passent. Nous tâchons d’en garder trace, même fugace.
Résidence artistique à LuXor Factory Écoute voir Le Locle, Points d’ouïe, Points de vue – octobre 2018
Points d’ouïe, Points de vue, résidences, résistances

Une résidence artistique est un moyen de s’immerger dans un territoire, ville, espace naturel, ou autres lisières et interstices hybrides.
C’est un moyen de gratter les lieux, d’y imprimer le poids de ses pas arpenteurs, de s’y asseoir aussi, écouteur observateur, à la recherche de balises urbaines spacio temporelles.
Par exemple sur cette place publique, presque tous les jours, à certaines heures, se retrouvent des personnages sur des bancs, souvent les mêmes, moi compris.
Couples, ados, marginaux, retraités, cadres…
L’histoire se tisse, se lit, s’écrit, façon Pérec.
Les rythmes se précisent.
Et de ce fait les espaces.
Sortie d’écoles, flux de travailleurs, une acmé, un apaisement avec la nuit qui tombe; des cycles qui au final ne varient que par de menus événements.
Les sons et lumières entretiennent de réelles accointances.
Les ambiances se précisent aussi, au rythme des jours et de la saison.
La résidence nous offre de nouveaux repères, qu’ils nous faut aller chercher, des rituels, des ailleurs à se construire, des surprises à accueillir.
L’ailleurs stimule la sérendipité qui nous ouvre des portes inattendues.
Ici, des évidences, des récurrences, quasi universelles, des voix, du vent, de l’eau, des flux.
Ici des singularités, des accents, des expressions, des codes couleurs qui changent, des signalétiques du cru, des architectures singulières, anachroniquement entremêlées.
Ici, nous nous re-créons nos propres symboles, dans un lieu où nous n’avons pas (encore) d’espaces qui puissent nous situer fortement dans l’ancrage d’une géographie sensible.
Une résidence, c’est un moment, plus ou moins long, où le temps et l’espace s’offrent autrement. Ils nous permettent à la fois de développer des gestes, des postures, des dispositifs d’écritures nomades, et de nous créer une nouvelle palette de jeux, ou tout au moins de l’élargir, de l’adapter aux contextes, aux ambiances in situ.
L’hétérotopie de Foucault y prend souvent tout son sens, strates de territoires géographiques, esthétiques, politiques, sociaux…
Mon oreille par exemple, procède par une forme de syntonisation, ocsillant entre le paysage intérieur de mes souvenirs, de mes expériences, et le paysage extérieur plus ou moins inconnu, que j’appréhende peu à peu, me mettant autant que faire se peut au diapason des lieux.
Mon œil sans aucun doute en fait-il de même.
Mon corps entier cherche une syntonie où accorder un maximum de fréquences, internes et externes, tendant à vibrer et résonner de concert.
Le dépaysement est pour cela un stimulateur sans pareil.
Une résidence, c’est augmenter une collection de parcours et de sites liés à des expériences sensibles, ici des Points d’ouïe, Points de vue, des parcours sensibles, entre autres choses.
C’est aussi se frotter à d’autres personnes, autochtones ou non, à d’autres pratiques, d’autres connaissances, hybridations.
Un moyen de travailler l’altérité, de pourfendre l’a priori.
De résidence, non assignée, à résistance, quelques pas, sans plus.
Quitte à déstabiliser notre confort bâti sur une série de repères (trop) bien identifiés.
Une résidence, ou plutôt l’enchainement de différentes résidences, nous fait nous sentir appartenir à un monde multiple, complexe, mouvant, si possible accueillant, sans enraciner nos pensées et gestes dans un cocon terreau trop sédentarisant.
Gilles Malatray – Texte en résidence à LuXor Factory (Jura Suisse), avec L’artiste plasticienne Jeanne Schmid
Le Locle, Octobre 2018
Des règlements temporels ?

©dessin Jeanne Schmid
Le temps tic
vraiment vrai ?
le temps tac
passe comme il peut
s’écoule comme il pleut
comme il veut
en non fleuve tranquille
il s’ébroue
soubressaute
est compté
mesuré
scandé
montré
montres en main
mécanismes à l’appui
roues âge défilants
chronos féériques
faucheuse irrémédiable
hors loges sécurisantes
balanciers funambules
sur le fil de je ne sais quoi
et de fils en aiguilles
globe-trotteuses
et réveils difficiles
secondes et moi
une minute s’il vous plait
vous n’êtes pas alors
en retards retors sans excuse
pont que tu, elle
nous avançons
ou retardons
dés lors d’été qui n’est plus
dés lors diverses
qui est un tic
qui est un tact
toujours fuyant
tout passe en ses temps dans
passés composés, ou bien décomposés
de rendez-vous manqués
l’heure des traqués
sur des ruines battant la chamade
y’a quelque chose qui cloche
et quand sonne l’heure
la retraite fuyante
vie est, est-ce demeure
le temps l’emporte levant
car l’arythmie nous guette
en cassures métriques
des pas cadencés
des non cas danses
coucou, montre moi
ce qui s’écroule en sablier
ce qui flux en son temps
aiguilles âges des croisements
l’horloge rit toujours
de nous voir retardés
nous croyant en avance
des mesurés sommes nous
m’user du temps
musée du tant
tempus fugit.
©Dessins Jeanne Schmid – ©Texte et création sonore Gilles Malatray – Résidence artistique le Locle – LuXor Factory – Octobre 2018
En écho
PAS – Parcours Audio Sensible en duo d’écoute avec Jeanne Schmid

©Photo Jeanne Schmid
Le Locle, résidence artistique à Luxor Factory, « Écoute voir le Locle ! »
18H30 environ
Ciel bleu, très bleu
Température au sol, environ 18°
Guide Jeanne Schmid
Presque tous les jours, on se dit que milieu novembre, à 1000m d’altitude, dans le Jura Suisse, cet été indien qui n’en finit pas de perdurer a, malgré la douceur ambiante, quelque chose d’inquiétant, en ces temps anthropocéniques.
Néanmoins, nous commençons notre PAS. Une exception puisque, si les conditions restent les mêmes, un compagnon guidant et moi, enregistreur guidé, nous ne sommes plus cette fois-ci à Lyon. Une première internationale extra Lugdunum !
Deuxième exception, des petites parties seront filmées, autres traces de ma comparse plasticienne Jeanne Schmid.
©vidéo Jeanne Schmid
Commençons par une longue volée de marches pour descendre vers le cœur de la ville.
Celle-ci, nichée dans une combe allongée, verdoyante, est entourée de deux balmes escarpées, donc les cheminements se révèlent très souvent pentus, ce qui nous réservent de beaux points d’ouïe et de vue.
La ville est apaisée, les badauds et consommateurs en terrasses, intrigués par nos harnachements audio-visuels, nous regardent en souriant, et nous saluent.
Les passants comme les automobilistes sont d’une grande courtoisie, certains chauffeurs attendant que nous ayons enregistré et filmé au milieu d’une chaussée pour passer, sans même un coup de klaxon !
Le jour tombe progressivement, et nous montons sur les hauteurs de la ville, tout en devisant, commentant, examinant, écoutant…

Plus nous prenons de la hauteur, plus les lumières s’adoucissent, avec la nuit tombante, de même que les sons se font plus doux, plus épars. De splendides lumières, la rumeur de la ville à nos pieds valent bien quelques volées de marches raides.
Nous ferons ainsi une boucle urbaine, de collines en collines, qui nous ramènera à notre point de départ, la terrasse de notre lieu de résidence, en attendant le prochain PAS.
En écoute
Point d’ouïe, ce qui cloche, joliment, au Locle

©photo Jeanne Schmid
S’il est une signature sonore que j’apprécie tout particulièrement, c’est bien celle, aérienne, imprimée dans un paysage auriculaire, qu’égrènent les cloches.
Les déferlantes campanaires, vigoureuses, vivifiantes, celles qui balaient la ville, la secouent parfois de sa torpeur, me mettent les oreilles en liesse.
Chaque volée a sa personnalité, ses rythmes, ses couleurs, ses harmonies, son écrin acoustique, architectural. C’est ce qui fait que, rarement, voire jamais, une sonnerie n’est rigoureusement identique à l’autre. C’est pourquoi je considère les cloches, à l’instar des fontaines, lorsque l’on prend le temps d’écouter l’une et l’autre dans leurs cadres, comme de véritables signatures acoustiques.
Les volées du grand temple du Locle sont superbes. De la terrasse où nous résidons, à quelque encablures du clocher, nous les entendons clairement, éclats d’airain virevoltant au dessus des toits, semblant tout à coup se rapprocher, ou s’éloigner, selon les caprices d’un vent complice.
Traverser une ville, c’est souvent pour moi l’occasion de lever les oreilles, et de tendre les micros vers les clochers, pour augmenter peu à peu une collection d’objets sonnants, qui participent activement à la fabrique de paysages sonores.
Résidence artistique à LuXor Factory, avec Jeanne Schmid
Le Locle, entrailles sonores

Une balade, sous un soleil radieux, nous emmène du centre du Locle vers sa périphérie, le Col des roches, faille frontière avec la France. Ici, un spectaculaire effondrement géologique, en crête d’une balme, a découpé nettement un passage frontalier trans-jurassien.
Nous avons suivi, pour y arriver, le capricieux cours du Bied, rivière parfois contrainte et enterrée, parfois batifolant à l’air libre.
Après les fontaines du Locle, nous continuons logiquement d’explorer les flux – aquatiques – ambiants.
A l’arrivée, au pied d’une falaise, nous nous rendons au site des Moulins souterrains, but de notre visite,
Un musée à la scénographie très agréable nous accueille; tout savoir sur les moulins locaux, minoteries, boulangeries, électricité, scieries… La puissance hydraulique qui s’expose dans sa diversité.
Les personnes qui animent le lieu ce jour sont vraiment très coopératives, et nous aident généreusement à éclairer notre lanterne pour mieux appréhender le site.
Enfin, ce que nous attendons avec impatience se présente devant, et sous nos pieds. Nous franchissons une entrée, quelques escaliers pour descendre dans les entrailles de la terre, dans un gouffre assez profond, humide et un brin frisquet.
Une grotte aménagée, profonde, entrailles bouillonnantes et humides, se découpe à la verticale, aménagée d’escaliers de pierre ou de métal glissants. Le pas se fait très prudent.
L’eau nous saute d’emblée aux oreilles, encore lointaine, réverbérée par sa niche de roche majestueuse. Me voila rassuré, les ondes aquatiques seront bien du voyage ! Et même bien plus présentes que je ne me l’imaginais a priori.
Ça chuinte joliment sous nos pieds.

Nous rencontrons un premier mécanisme de moulin, tournant à l’horizontale. Il cliquette, grince, grogne sourdement, se révèle dans un joli panel sonore. Une première manne.
Quelques marches encore, plus profondément, une roue de moulin. Énorme, imposante, comme un mécanisme vivant, une clepsydre peut-être, dans cette ville horlogère… !
On peut toujours se risquer à cette association métaphorique à la fois improbable et qui pourtant coulerait de source…
Nous la frôlons, ou elle nous frôle, de toute sa hauteur. L’eau qui court, qui jaillit, animant ses pales de bois, change parfois de débit, dans un bruit étrangement métallique. Elle finit par venir s’ébrouer au fond d’un bassin pierreux, avant que de continuer sa chute. Toujours plus bas.
Quasiment au centre de la grotte, l’eau nous entoure, nous submerge, nous enveloppe de ses nappes sonores, dans une étrange verticalité. Eau dessus, eau dessous, eau proche, eau lointaine… Une palette de sonorités aquatiques en offrande, pour le bonheur des oreilles et micros.
De la matière fluctuante, une spatialité à capturer et retravailler. Très inspirant !

D’autres marches, des détours via des couloirs quasi organiques, suintants et ruisselants, nous conduisent de plus en plus profondément dans ces entrailles bruissantes.
Une deuxième roue, du même acabit que la première, nous attend un peu au dessous, toujours aussi imposante, sonore, mais avec de nouvelles variations lumineuses et sonores.
La roche, le bois, l’eau, sont comme des éléments et mouvements-flux intimement liés, aussi naturels qu’aménagés, domptés.
Nous remonterons par un autre cheminement souterrain, au fil d’une gangue rocheuse, comme une matrice baignée d’eau fraîche, découvrant ainsi d’autres Points d’ouïe et Points de vue.
De la gouttelette à la chute, de reflets en reflets, ce site, vraiment spectaculaire, s’offre dans toute sa puissance, jusque dans ses infimes nuances et subtilités, mises en exergue par la pénombre environnante.
Parcours sensible s’il en fut.
Sons des entrailles
©photos Jeanne Schmid
©son Gilles Malatray
Résidence LuXor Factory – octobre 2018 – Le Locle (CH)
Tourbillons d’eau
Tout d’abord une promenade au gré des rues du Locle.
Nous croisons moult fontaines, comme un fil conducteur qui s’impose au gré des PAS.
En capter leurs signatures sonores tissent la ville d’un réseau bruissonnant.
Jeanne prend une empreinte tourbillonnante.

Desartonnants la sonifie, ainsi va la ville, aquatique.
Portrait sonore à écouter de préférence au casque
Résidence artistique à Luxor Factory, le 10 octobre 2018
Vers la limite des flux
Parcourant avec Jeanne la ville du Locle, de gauche à droite, et inversement, d’Est en Ouest, de haut en bas – collines, voire montagnes obligent – la question des flux urbains traverse nos parcours piétons, voire les influe, les détourne.
Nous nous faufilons dans les méandres de circulations capricieuses, piétons, voitures, et parfois surprenons un vent qui glisse, chuintant au travers de la ville.
Parmi ces mouvements, tantôt fugaces, tantôt prégnants, il est cependant un flux qui paraît résister, persister, sinon émerger, comme une signature urbaine.

Éclaboussures et gouttes ©Jeanne Schmid
L’eau en effet irrigue le territoire investi.
Non pas des rivières et fleuves majestueux, larges, voire ostentatoires, mais un flux caché, souterrain, que l’on peut imaginer courant sous nos pieds, dans le ruissèlement de circulations enterrées. Le Bied, c’est le nom de cette rivière, visible en amont et en aval de la cité, traverse la ville à l’insu des piétons, qui peut-être suivent son courant par une sorte d’attirance inconsciente.
Suivre en surface le Bied, c’est imaginer un monde dont l’accès ne s’offre pas spontanément, mais qui laisse la liberté de construire un récit fluctuant au fil d’ondes intangibles, mais aux énergies fertiles
En surface, de multiples résurgences. Pas forcément celles du Bied, mais néanmoins des résurgences liquides.
Le Locle est constellé d’une trentaine de fontaines.
Pour la plupart discrètes elles aussi, pas de celles qui érigent des Naïades géantes aux formes arrondies, des chevaux écumants, fougueux, au bronze lustré crachant l’eau bouillonnante de leurs naseaux furieux.
Ce sont des fontaines oasis, aux eaux fraiches et gouteuses.
Pour jouir pleinement de ces haltes bruissantes, il faut leurs tendre l’oreille, ou mieux encore, s’approcher au plus près, s’asseoir sur la margelle, intime, jusqu’à ce que le flux masque pratiquement toute ambiance sonore alentours, et devienne un point focal parfois quasi hypnotique. Expérience de la durée…
Nous croisons des fontaines aux sonorités variées, dans différents registres, différentes tonalités. Certaines plus sourdes, d’autres plus cristallines. Certaines au débit régulier, d’autres aux émergences entrecoupées de petits soubresauts fugaces.
Chacune a son ambiance, ses attraits pour capter les promeneurs découvreurs que nous sommes. Les miroitements de la lumière, les clapotis de micro-vagues retiennent l’œil et l’oreille. Prendre et travailler une empreinte au frottis de charbon, capter l’image, le son, comme des matières fécondes à alimenter notre récit en cours.
Une sorte de circuit se dessine alors, dans un pointillisme aquatique, jalonné de marqueurs Points d’ouïe et Points de vue, cartographie naissante d’une cité liquide.
Dans la cité horlogère du Locle, le temps est rythmé par l’histoire et l’activité des fabriques de montres et chronographes en tous genres, mais aussi des fontaines qui ponctuent la ville, repères de cheminements sensibles, guides partitionnant l’espace urbain au pas à pas, éléments d’un récit urbain en marche.
Aux limites de la cité, au col des Roches, une anfractuosité minérale, cassure frontalière Franco-Suisse entaillant le relief, des moulins souterrains se cachent sous nos pieds. Un conteur qui vécut ici en parlait en ces termes.
«Nous nous trouvons maintenant dans un moulin à eau, un moulin souterrain. Bien au-dessous du sol mugit un torrent ; personne, là-haut, ne s’en doute ; l’eau tombe de plusieurs toises sur les roues bruissantes, qui tournent et menacent d’accrocher nos habits et de nous faire tourner avec elles. Les marches sur lesquelles nous nous trouvons, sont usées et humides ; des murs de pierre l’eau ruisselle, et, tout près, s’ouvre l’abîme.»
Hans Christian Andersen, 1836
La limite des flux, c’est ici de perdre la trace de l’eau qui disparaît sous la ville, de la fontaine qui se tait en hiver, de la quasi intangibilité du liquide, des distances entre deux points bouillonnants…
La limite des flux, c’est aussi désirer un brin de stabilité, d’immobilité, assis sur un banc par exemple, sans autre volonté que de résister un instant aux mouvements perpétuels de la cité.
Le Locle – Résidence Luxor Factory – Octobre 2018 – Texte et sons ©Gilles Malatray – Photos et dessins ©Jeanne Schmid
En écoute
Écoute voir ! Le Locle, Point d’ouïe, Point de vue

©photo Jeanne Schmid
En résidence avec Jeanne Schmid, à Luxor Factory, Le Locle cité Neuchâteloise dont l’urbanisme horloger est classé au patrimoine Mondial de l’Unesco, nous posons une écoute et un regard croisé sur le site investi, arpenté au pas à pas.
Le Locle, Point d’ouïe, Point de vue
Aborder une ville par les sens, cherchant son essence, dans tous les sens, c’est l’arpenter pour tenter d’en lire des lignes fortes, directrices, saillantes ou sous-jacentes.
Après un temps de tâtonnements, errances, déambulations, hésitations, hypothèses, nous appréhendons Le Locle via trois axes qui nous semblent pertinents, si ce n’est évidents.
Il s’agit pour nous de retranscrire des parcelles de vie, de respirations, d’évolution d’une ville en mouvement perpétuel, d’en capturer des instants, fragments, paysages, au travers le filtre de nos pratiques artistiques. La ville et ses activités, ses habitants, ses industries, vivantes ou disparues, ses pratiques collectives, est le vivier de notre investigation, de notre récit en construction.
Comme dans tout récit, les traces du passé, du présent, et certainement d’un imaginaire assumé, d’une fiction audio-visuelle, tissent une petite histoire du Locle, à notre façon.
Le flux, le temps, l’impermence sont les trois lignes fortes que nous posons d’emblée comme fils conducteurs.
La ville flux est une ville sans cesse traversée de flux, aquatiques ou autres.
– Une rivière souterraine, une trentaine de fontaines, des moulins enterrés, la pluie parfois… L’eau est une quasi constante, structurante ici
– Les flux humains qui traversent la ville, flux de pas et de voix.
– Flux de voitures, dont les chuintements se mêlent parfois à ceux de l’eau.
La ville temps s’impose au Locle, un point fort de l’horlogerie, de la micromécanique de précision, du décolletage, avec sa quarantaine de fabriques. La mesure du temps qui passe, du présent et du passé est sans cesse rappellé au promeneur, via notamment l’urbanisme horloger (site classé au Patrimoine Mondial de l’Unesco).
En regard de notre première approche, le temps est également un flux, de celui qui marque l’histoire d’un lieu, entre passé présent et vision d’avenir.
La ville impermanence, c’est la ville qui bouge, qui connaît une succession d’incendies, démolissions, qui se fissure par endroits, subit des affaissement, écroulements. Les transformations sont permanentes, déconstructions et reconstructions. La ville est chantier, son impermanence la fait résistante aux flux comme au temps qui passe, et lui assure une résilience vitale.
Autour du flux, Fontaines Locloises, notre première production à quatre mains, quatre yeux et quatre oreilles.
Vidéo Jeanne Schmid, son Gilles Malatray
Des rives en rives, Walk Dating nocturne

©photo Charlène Gruet
Une marche exploratoire du « Parcours métropolitainS »
C’est une très douce fin de journée, à nuit tombante, vers 20H30, le long des quais du Rhône à Lyon.
Trois marcheurs et quatre marcheuses, réunis ce soir là pour tester un parcours pédestre, en nocturne, au fil de l’eau.
Objectif, descendre le Rhône (une petite partie Lyonnaise) cap au sud, le longer par les berges aménagées, et remonter cap au nord, via la Saône, également par les berges aménagées.
Lyon a su, ces dernières années, mettre en valeur ses cours d’eau, et relier, connecter les piétons aux flux aquatiques.
En cette période de rentrée scolaire, la chaleur aidant, le début de notre périple sera très animé.
Les nombreuses péniches bars restaurants amarrées le long du Rhône voient leurs terrasses bondées.
D’autres préfèrent les pelouses pour siroter des bières et autres boissons.
Les conversations vont bon train.
Vélos, et différents objets roulants non motorisés filent et slaloment en tous sens.
Des voix, des voix et encore des voix, à droite, à gauche, devant, derrière, nous sommes immergés dans un flux vocalisant, riant, avec une certaine bonne humeur ambiante.
Tous les membres de notre communauté ambulante et ponctuelle ne se connaissent pas, même si, avant de nous mettre en marche nous avons discuté autour de nos pratiques respectives.
Et les « spécialités » sont variées, trek urbain, performances marchées sur un quartier Lyonnais, travail sur les formes et traces urbaines, Parcours d’écoute, doctorat autour de marches féminines Algériennes, projets de territoire, poésie, arts plastiques…
Notre groupe est vraiment pluri… et la marche nous rassemble.
D’ailleurs, tout au long du parcours, de petits groupes se créeront, se modifieront, s’aggloméreront, se séparerons à nouveaux, se reconstitueront… au fil des conversations.
Le concept du Walk Dating est né dira (et illustrera) l’une d’entre nous.
Le secteurs des péniches de loisirs étant passé, la foule, dense au début de parcours se raréfie progressivement. Nous croisons maintenant de petits groupes, étudiants en goguette, jogguers noctambules, amoureux cherchant les coins d’ombre. L’ambiance se fait plus intime.
Nous longeons l’imposante Piscine du Rhône et ses colossaux pylônes, sensés éclairer l’édifice, mais que personne d »entre nous ne se souvient avoir vu allumés.`Nous filons vers le sud, direction Perrache, pont Galliéni.
Les bas-quais, assez encaissés, nous protègent de l’agitation tonitruante des voies routières, très circulées, abrités dans un petit couloir apaisé au fil de l’eau.
Nous quittons les rives du Rhône pour enjamber le fleuve par le pont Galliéni.
Rupture.
Nous sommes à nouveaux au cœur de la ville trépidante et pétaradante, remontés en surface dirais-je..
Gare de Perrache à notre gauche, que nous longeons via la place Carnot… Des jets d’eaux glougloutent et susurrent à notre passage, et sûrement continueront-iles après.
Un quai aux ramifications complexes, envahi de voitures.
Nous descendons cette fois-ci vers la Saône, via une rampe pavée, enchâssant une étrange petite voie ferrée plus en service.
Nouvelle rupture, un apaisement s’installe.
Une installation artistiquement singulière, ou brute, de bric et de broc, au pied de la rampe d’accès aux quais semble nous faire un malin clin d’œil en signe de bienvenue. Les quais de Saône sont, dans leur début, plus obscurs, plus intimes peut-être, dans ce début de parcours, moins festifs, en tous cas que les précédents.
Ici aussi, nous marchons au en suivant des aménagements de promenades piétonnes, plus resserrées que précédemment, configuration tologique exige, parsemées d’œuvre d’art type Land Art urbain.
De longues passerelles, constructions de bois entrecroisés de l’artiste Tadashi Kawamata font sonner nos pas sur des caillebotis serpentant au dessus de l’eau.
Un pont de pierre nous révèle de beaux échos, et d’intéressantes réverbérations.
Ici et là, des groupe d’étudiants fêtant une rentrée a priori joyeuse. Nous les contournons, les traversons, les saluons, zigzagant dans ces joyeux sittings.
Une interruption dans notre parcours. Des travaux non achevés sur une centaine de mètres, dus à des problèmes de malfaçon, de maîtrise d’œuvre, d’assurance, nous oblige à rebrousser chemin pour quitter temporairement les bas-quais. Depuis quelques années, cette partie est à l’abandon, protégée de hautes grilles, attendant que se résolvent les questions technico-judiciaires pour voir le cheminement pédestre prendre totalement et intégralement forme, sans cette coupure accidentelle.
Les quais sont maintenant de ce côté-ci aussi très peuplés, très arpentés, très occupés par des groupes festifs, même si la densité de l’occupation est moindre que sur le côté Rhône.
La promenade se terminera à la hauteur du quartier des Terreaux, par un petit rafraichissement débriefing bien mérité.
Une belle promenade où lumières et sons jouent en miroir sur les eaux scintillantes.
Une presque boucle qui nous permet de tester une petite traversée urbaine nocturne, où l’espace sensible est riche de surprises.
L’envie de pousser, une fois prochaine, plus au sud, jusqu’à la pointe de la Confluence. Peut-être aussi de rejouer cette promenade en deux épisodes, Nord-Sud par le Rhône, Sud-Nord par la Saône, en l’agrandissant un peu.
Chemin faisant, nous avons construit des traces, chacun chacune à sa façon; Croquis, photos, carte sensible, texte, notre voyage de rive en rive se matérialise ainsi et construit une parcelle de mémoire, et une extrapolation du projet Parcours métropolitainS, Grand Lyon et lisières. Mémoire et outil prospectif. Comment parcourir sa ville, ses alentours, relier des points géographiques, des espaces emblématiques, ou triviaux, comment surprendre encore le marcheur ?
Aujourd’hui, les lisières, thématique qui nous préoccupe, étaient celle de l’eau, fleuve et rivière, structurant fortement le territoire Lyonnais, le centre en tous cas, prétexte à déambulations nocturnes, à expérimentations d’écritures plurielles, sensibles et kinesthésiques.
A suivre.
Des traces
Carte sensible ©Alice Neveu 
Album photos ©Chalène Gruet, Croquis ©Claire Daudin : https://flic.kr/s/aHsmo1wJkC
PAS – Parcours Audio Sensible, partition n°8 – 4’33 »
Ré-interprétation : Un PAS – Partition en 3 mouvements marchés outdoor, avec public
(0:00–0:30) 1er mouvement — Marche/silence
(0:31–2:53) 2e mouvement — Marche/silence
(2:54–4:33) 3e mouvement — Marche/silence
Clin d’œil et d’oreille à la manière de John Cage
On peut imaginer d’autres durées, si possible multiples telles 8’66 » – 41’06 »

Des PAS – Parcours Audio Sensibles avec Alice Neveu

Rencontre entre Desartsonnants, promeneur écoutant, et Alice Neveu, artiste marcheuse performeuse plasticienne, travaillant actuellement sur le quartier de la Guillotière à Lyon.
Première déambulation pour faire connaissance, une fin de matinée ensoleillée, juste avant les vacances, et bien entendu à la « Guill’ ».
Nous marchons à l’envi, sans itinéraire, juste pour papoter, faire connaissance, parler de nos marches, relations à la ville, à l’autre, collections de traces, actions, affinités, territoires…
Fin du prologue, rendez-vous est pris pour deux nouvelles balades dés septembre.
Nous sommes en septembre, les marches peuvent reprendre.
Une première que je guiderai, toujours entre le 7e et le 3e arrondissement, donc toujours à la Guillotière, de l’autre côté du pont, échappant à la Presqu’ile..
Ambiance nocturne.
Entre chiens et loups, 8H15 à cette période de l’année.
Une de mes périodes favorites, moment de bascule, d’étouffements, de rééquilibrage parfois.
Une température clémente, voire chaude pour l’heure.
Départ à l’épicentre de la Guillotière, place Gabriel Péri, autrement nommée localement Place du Pont.
Un lieu de rendez-vous d’une population bigarrée, quartier où se croise le Maghreb, l’Afrique noire et l’Asie, en des lieux, zones géographiquement assez bien définis.
Ici les robes de mariées brillantes de perles, les pâtisseries au miel, les kebabs et couscous…
Ici les salons de coiffures avec colorations et tresses Africaines, les bars où on à l’impression d’entendre un grillot conter ses terres brûlantes.
Ici des supermarchés où des montagnes de riz, épices, légumes asiatiques et accessoires de cuisine s’entassent, des restos à Bo buns.
Ici une immense boutique arménienne, très ancienne institution Lyonnaise, où on trouvent (presque) tous les épices thés cafés, fruits confits du monde, caverne d’Ali Baba où les yeux et le nez sont à la fête. Dans tous le quartiers, les senteurs sont de la partie.
Ici des bars restaurants flambants neufs, branchés, d’autres anciens, dans leur jus.
La Guillotière est un territoire toujours en mouvement, en couleurs, en odeurs, et en sons…
Cette nuit tombante, nous arpenterons rues et ruelles, places et parcs, sans itinérau-ire prédéfini…
Alice se chargera de construire une trace à sa façon.
Une deuxième balade, non prévue au programme initial, avec un petit groupe, nous emmènera, toujours en nocturne, des quais du Rhône à ceux de la Saône, dans le cadre d’une expérience de repérage pour le projet Parcours métropolitainS, Grand Lyon et lisières. Mais de celle-là, je reparlerai dans un autre article spécifique.
Troisième PAS, en duo d’écoute.
Un de ceux que j’aime à pratiquer régulièrement.
Une heure, un lieu de RDV, quelqu’un m’invite, me guide, j’enregistre, des échanges en marchant et devisant, à la volée, sans retouche, sans montage, sans coupure…
Ainsi, une collection de balades Lyonnaises, dans différents quartiers, à différentes heures, avec différentes personnes, qui se constitue progressivement. Des envies d’installer tout cela je ne sais encore où, ni comment.
Récits de ville.
Aujourd’hui, 16H30, chaleur assez étouffante pour la saison, sortie des écoles, tout bruisse.
Des moteurs énervés, des voix enjouées, harangueuses, un chassée-croisé entre vendeurs à la sauvette et policiers très nombreux ce jour sur la place Gabriel Péri…
On déambule de places en ruelles, voire ici dans une galerie, celle de Loren Larage, figure emblématique de la culture Lyonnaise, défendeur infatigable de l’art brut, singulier, activiste de quartier, et d’ailleurs, entre ateliers avec des enfants et raconteur intarissable sur son seuil de sa galerie.
Passages couverts, jardins, école lovée dans un recoin, mais à cette heure ci remplie, presque saturée, de voix enfantines.
Un bar (« moderne ») où des chats se prélassent sur les tables, concept.
Le quartier change à vue d’œil et d’oreilles, brassant les signes d’une gentrification en marche et d’une résistance active. Frottements.
Derniers bastions à la fois populaire, canaille, étudiant, culturel, artistique, associatif, patchwork séduisant qui garde encore des ambiances bien spécifiques, agoras de coin de rue, cuisine tous azimuts, et vie nocturne…
Il y a de quoi dire.
Il y a de multiples surprises pour qui veut les saisir au vol.
Et nous tentons de le faire.
Le magnétophone poilu ne passe pas toujours inaperçu.
Regard et oreilles vers le haut, ou à ras le sol, indiscrétion assumée, prêt à dérober le trivial dans son ébullition du moment.
Marche erratique, au gré des événements et envies d’Alice.
La paroles se collent à la marche, errante et donc sans itinéraire, collée au moment et au lieu, comme à la chose advenante.
Un piano, celui d’une école de danse toute proche, laisse filer de guillerettes mélodies par les fenêtres grandes ouvertes à même la rue, tandis qu’une main enragée klaxonne à tout va, pestant contre le camion qui bloque son véhicule.
Scène de guérilla motorisée dont la cité regorge.
Polyphonie urbaine, pour le meilleur et pour le pire.
Choisissons le meilleur, si possible, les sons du vivant bien vivant.
Pour le reste, et il en reste, le magnétophone vous raconte.
En écoute
PAS – Parcours Audio Sensibles dans le Haut-Bugey

Une résidence Tiers-lieux, workshop d’une dizaine de jours dans le Centre d’Art Contemporain de Lacoux
Une problématique autour de l’Anthropocène
une fin de plateau montagnard en éperon saillant, dominant une profonde faille jurassique
des forêts, cascades, prairies
un camping sauvage
une yourte,
25 artistes de France, Belgique, Allemagne, Maroc
un souffle de folie, jour et nuit (ou presque)
des dessins, sculptures, ondes sonores
des performances
des mises en scène du vivant, du végétal
deux marches sensibles, vibratoires
deux marches où écoute(s) et graphies s’entremêlent
du lâcher-prise
la conscience de la mère nature
de soi
de l’autre
des ondes circulantes
une collecte de sons
de silences, de mots
de gestes
d’expériences kinesthésiques
de matières
de lumières
de rencontres
de croisements
d’hybridations
une profonde écoute
de ressentis parfois exacerbés
des échanges fertiles
humains
profondément humains
une aventure collective
d’une rare intensité
presque hors du temps.
Des images
Encore des images
PAS – Parcours Audio Sensibles, des phrases et des images

Je ne suis jamais aussi heureux que lorsque mes oreilles et mes pieds arpentent, avec de nouvelles personnes, de nouveaux cheminements. Mais les retrouvailles de lieux et de gens, les re-parcours qui ne cessent de m’étonner, de me surprendre, sont aussi exaltants.

« Je suis le souverain de tout lieu que j’arpente, mon droit en cela n’est pas à discuter » Alexander Selkirk – Cité par Henry David Thoreau – Walden

« Chaque lieu où je m’asseyais était un lieu où je pouvais vivre, et le paysage irradiait autour de moi en conséquence » Henry David Thoreau – Walden

Il me faut marcher avec les autres, conteurs, poètes, plasticiens, performeurs, théâtreux, écologistes, urbanistes, sociologues, écouteurs, paysagistes, ou tout simplement marcheurs… Il me faut marcher avec les autres pour comprendre la teneur de mon propre projet et peut-être un peu mieux la façon de le forger. Il ne s’agit pas là de trouver une inspiration, un éclair de génie, de nouvelles explorations reproductibles, mais de partager des moments de rencontre, des situations, des contextes, de chercher l’esprit de la marche, de l’écoute, tout au moins celui auquel j’aspire.
Paysages toniques, micro récits auriculaires
Projet Titre à venir
Haut plateau du massif du Bugey
Centre d’Art Contemporain de Lacoux – 16/27 août 2018

Lundi 8H15
Brume
Une brume effilochée, et pourtant tenace, court sur les arêtes boisées des combes environnantes.
Durant de longs moments, seul un vent tonique se fait entendre, déversant par à-coups une fraîcheur à la caresse par trop revigorante.
Mardi 6H30
Dialogue
Deux buses invisibles devisent, l’une dans une futaie en contre-bas, face au banc sur lequel je suis assis, l’autre à l’orée de la forêt, à flanc de coteau, juste derrière moi.
Elles entament un dialogue matinal, joute de cris-réponses perçants, entrecoupés de silences
qui tracent une ligne d’écoute quasi stable.
Je suis un point d’écoute focal, médian entre les deux rapaces bavards.

Mercredi 8H30
Rituel
Chaque jour ou presque, dans le champ voisinant notre campement, un rituel sonore se répète à mes oreilles.
Progressivement, une «enclochatement » paysager se fait entendre, poudrant la prairie de droite de tintements malicieux.
Le troupeau de chèvres de notre hôte s’installe en gambadant, parfois caché dans les prémices de la forêt, parfois courant à notre rencontre.
Ces animaux au regard malicieux et aux mouvements tintinnabulants nous font rentrer dans le vif de la matinée, si ce n’est de la journée.
Jeudi 7H30
Retournement
Ce matin là, le vent a tourné, et le paysage sonore semble avoir subi une révolution auriculaire conjointe.
De nouvelles sources sont ainsi apparues, mécaniques, en quasi opposition avec la quiétude pastorale visuelle.
Une carrière invisible, derrière la colline, assène des chocs métalliques au paysage, qui viennent buter en sourds échos dans le foisonnement de la forêt.
Ils jouent à tromper sournoisement la, notre perception des espaces sonores.
A ne plus savoir qui est l’écho ou la source initiale, comme matrice énergétique acoustique.

Vendredi 10H
Apparition – disparition
Je marche, nous marchons au fil d’une rivière, ou torrent, ou les deux.
A son extrémité, ou début, elle s’achève, ou nait au grand jour, tout en haut d’une falaise en imposante cascade jaillissante.
Sur le sentier capricieux, l’écoute nous joue des tours.
Au gré d’un dénivelé, d’un détour boisé, d’un obstacle minéral, des basculements incessants, glissements ou cassures acoustiques scandent un paysage aquatique en continuel évolution.
La rivière joue à cache-cache, je l’entends, elle disparait de mon champ auditif, puis revient, puis s’en va, se rapproche, s’éloigne, semble loin, puis toute proche… Méandres d’écoutes.
samedi 16H
Récurrence
Un groupe d’une dizaine de personnes entament un PAS – Parcours Audio sensibles aux alentours du village de Lacoux.
Marcher lentement, faire halte sur des points d’ouïe, écouter ensemble, les règles sont toujours très simples.
Au départ, une fête, repas villageois au lointain; puis une sente forestière; un silence presque (trop) parfait.
Le sentier nous ramène au-dessus du village où la fête en contrebas nous revient à l’oreille, invisible, claire, un brin fantomatique. Nouvel estompage sur le chemin du retour. Réapparition fugace à l’approche du centre du village, comme un yoyo sonore.
Dimanche 8H
Réminiscence
Le séjour touche à sa fin, le village s’ébroue, s’éveille doucement, très doucement, dans une fraîcheur automnale. Bientôt, les randonneurs arriverons. Bientôt, l’oreille reprendra sa place urbaine, avec l’empreinte prégnante de cette résidence montagnarde en contrepoint, tenace et douce réminiscence.

Point d’ouïe Titre à venir, Prémices en banc d’écoute

Premier jour sur place pour les trois ou quatre premiers arrivants au workshop Titre à venir#5.
Nous procédons à l’installation de nos toiles de tente dans un site magnifique, un coteau à flanc de forêt dominant une combe peu encaissée et assez étroite, loin de toute habitation, espace de calme s’il en fut, acoustiquement, autant que visuellement; un oasis en espace naturel, montagnard, au sein des les haut-plateaux du massif du Bugey, entre forêts, combes, reculées et falaises un peu plus bas; une douce rupture avec l’urbanité Lyonnaise nous avons quittée ce début d’après-midi.
C’est dans cet espace de camping joliment sauvage que nous installons notre campement pour la dizaine de jours qui vont suivre.
A nuit tombante, ce beau moment si joliment nommé entre chiens et loups, nous marchons du Centre d’Art Contemporain de Lacoux, là où nous travaillons, vers notre campement, un peu plus haut, à près de deux kilomètres, effectués en devisant, sans nous presser.
Nous arrivons avec la nuit.
Un banc, que j’ai installé devant la combe dans l’après-midi nous accueille, sereinement.
Une halte pour notre trio, après cette petite marche de fin de journée.
D’un commun accord, sans rien nous dire, nous nous installons sur ce banc; nous nous installons également progressivement dans le silence; ou est-ce le silence qui s’installe en nous ?
Instant magique.
La lumière tombante, les ombres paysagères et les sons, même les plus ténus, prennent alors une place imposante, nous incluant dans ce décor, comme des guetteurs, à l’affut du moindre signe-bruissement, mais aussi rêveurs noctambules, s’enfonçant dans une quiète rêverie.
Cette posture de banc d’écoute, que j’affectionne tout particulièrement, mais qui reste assez rare dans une action commune, non préméditée, renforce un geste sensible, et surtout collectif.
Nous partageons, en silence, des ressentis, une forme de douce extase sensorielle sans doute, tels des randonneurs habitués à marcher ensemble de longues heures, au même rythme, sans mot dire, mais dans une forme de communion intime et quasi secrète pour le non initié, pour celui qui en est extérieur.
Nous ne savons pas combien de temps va durer cette scène, n’osant pas rompre ce silence qui laisse place à tous les micros bruits ambiants, chien au loin, rapace nocturne, feuilles qui chutent presque imperceptiblement du grand tilleul voisin, sans oublier deux voitures et quelques avions, comme pour nous rappeler notre appartenance à la civilisation contemporaine. Rien d’agressif toute fois, même les moteurs semblent un brin ouatés pour ne pas trop perturber, déranger, un paysage nocturne toute en rondeurs apaisantes.
Après avoir vérifié, c’est un peu plus d’une heure que nous avons passée sur ce banc, où la perte de repères temporels a gommé toute notion du temps écoulé, et construit un paysage qui aurait pu être ici comme à des milliers de kilomètres.
Et si la fraîcheur montagnarde, allant de paire avec l’épaississement de l’obscurité, n’avait pas mis fin à cette séquence impromptue, qui sait jusqu’où nous aurions poussée une forme de performance perceptuelle, aiguisée par le jeu de l’épuisement.
Je poursuivrai une heure encore, en solitaire, cette station d’écoute, jusqu’à ce que la fatigue me gagne, et me fasse sombrer dans un sommeil encore bercé de cette envoûtante ambiance.
Une très belle entrée en matière pour un workshop où le sensible est au centre de beaucoup de nos pratiques, dans un cadre qui devrait nous réserver encore beaucoup d’agréables surprises. A nous de les laisser venir et d’en tirer une matière que, malgré tous les plans que nous avons pu tirés en amont, reste encore sujette au micro événement non programmé, aux phénomènes inattendus, diraient certains philosophes de la perception.
A suivre…
Point d’ouïe, paysage qui cloche

C’est un concert de carillon, église Saint Pierre aux liens de Vaise, Lyon 9e, dimanche 12 août 2018.

Il fait bon, un public assez nombreux est venu dans le petit jardin du presbytère, endroit isolé de la circulation, juste sous le clocher où chanteront les dames d’airain, 12 au total. Beaucoup d’habitants du quartier Vaisois ne connaissent d’ailleurs pas ce petit carillon caché tout en haut de la chambre des cloches. Il faut dire que, contrairement aux régions Nordiques, aux Flandres, les carillons Lyonnais se font hélas très discrets et sonnent de plus de plus rarement. le grand carillon de l’Hôtel de ville centrale, fort de ses 65 cloches est pourtant un instrument remarquable ! Raréfaction des carillonneurs sur la région, grogne des empêcheurs de sonner en rond, un peu des deux…
Le maître carillonneur Valenciennois Gilles Lerouge* sait parfaitement tirer partie du petit carillon de Vaise, jonglant avec brio pour garder la mélodie au plus proche de sa source en évitant habilement les notes manquantes. Son jeu est tout en nuances, de Morricone à Bach en passant par des chansons traditionnelles Françaises, sans oublier le « P’tit quinquin », hymne national populaire du Nord.
Les cloches, je le dis souvent, sont de véritables instruments de musique et qui plus est, une des plus belles et anciennes installations sonores en espace public. A ce titre, elles méritent non seulement toute notre attention,mais qu’on les défendent de ceux qui voudraient les faire taire, préférant sans doute laisser plus de place au bruit des voitures.
Chaque fois que j’entends un carillon, ou même une cloche égrener ses notes d’airain, je tends une oreille réjouie vers ce joyeux remue-ménage aérien, qui vient joliment réveiller le paysage de ses nappes sonores bienveillantes, n’en déplaise à certains.
| *Gilles Lerouge est né à Valenciennes le 22 octobre 1959 |
| Co-titulaire du carillon de Saint-Amand-les-Eaux, dans le Nord.Gilles Lerouge commence le carillon dès l’âge de 10 ans à Saint-Amand-les-Eaux. Il obtient, à Valenciennes, le Premier Prix de solfège et piano et entre à l’Ecole Française de Carillon. Il obtient le diplôme de Maître-Carillonneur en 1991. Gilles Lerouge est Directeur de l’Ecole Municipale de Musique et de l’Harmonie municipale de Saint-Amand-les-Eaux (Nord) Musicien professionnel en formation de jazz, il est le grand spécialiste du répertoire de jazz. Sources http://asso.nordnet.fr/arpac/carillon/interpretes.htm |
JEU ÉCOUTE – Espaces – postures
Promeneur écoutant toujours inassouvi, quelques questions se posent à chaque PAS – Parcours Audio Sensibles, remettant en question mes façons de faire, selon les sites investis.
Qu’elle est la place de mon corps écoutant dans l’espace ?
Comment je place, déplace, mon corps écoutant dans l’espace ?
Comment l’espace propose à mon corps écoutant des postures qui « vont de soi » ?
Il est évident pour moi que la balade sonore, silencieuse, le PAS – Parcours Audio Sensible, ne sont en aucun cas des finalités. Ils sont plutôt des moyens d’action, des supports – dispositifs d’écoute, y compris et surtout à oreilles nues, des invitations à rencontrer le Paysage, le Monde, l’Autre, par le seul fait de tendre l’oreille, et d’avoir l’oreille tendre.
La question de la posture, je marche, je m’allonge, je m’adosse, je longe, je traverse, je m’assois, je suis avec l’autre, les autres… est au centre de l’écoute, et se construit pour, dans et avec l’espace.
Espace personnel, espace commun, singulier, physique, mental, autant de strates hétérotopiques que le corps traverse, et qui traversent le corps.
Le mouvement, le geste, la posture, la façon d’investir les lieux, vont créer un terrain propice pour entrer en vibration avec les lieux, trouver des résonances sympathiques, activer des empathies, partager des aménités, mettre l’écoutant en position de récepteur actif.
Trouver la bonne cadence, le moment opportun où s’assoir, le geste qui va caresser, effleurer, tendre la main, mettre en perspective le regard et l’oreille, implique d’avoir conscience d’une très forte adéquation entre le corps et l’espace, ou pour citer Perec, les Espèces d’espaces.
Le geste chorégraphique est sans doute celui que je sens le plus proche de ma façon d’appréhender l’écoute, bien que n’étant pas personnellement, tant s’en faut, un danseur digne de ce nom.
C’est d’ailleurs à ce point que peuvent se jouer des rencontres où chacun amène ses compétences pour enrichir mutuellement les expériences auriculaires, en croisant des sensibilités et savoir-faire, de façon à trouver des réponses et des enrichissements circonstanciés.
L’œil du photographe, du vidéaste, ou la maîtrise d’un paysage par le coup de crayon d’un artiste dessinateur, peintre, posent également d’autres repères, des représentations qui peuvent mettre l’oreille et la pensée dans des situations inédites, inouïes, en créant des stimuli dynamiques décalés.
Tout ce qui peut élargir le jeu, stimuler des postures qui me placent et me font agir au cœur même de l’écoute, de la construction de paysages sensibles, m’entraine à pousser plus avant mes pérégrinations d’un corps-oreille en quête de belles écoutes.
J’ai collecté ici une petite série d’images qui présentent ou me suggèrent des cheminement possibles. Et il y en a tant ! Tant d’autres possibles !

Le dossier images par ici
Marcher, parler, danser l’espace Matières/manières d’écoutes

Le corps est dans l’espace
Il y bouge
s’y déplace
s’y déploie
s’y replie
y prend place
danse
écoute
sensible aux stimuli
réceptacle sensoriel
miroir de soi
de l’autre
d’un iota de ville toujours en devenir
le corps construit sa bulle
il occupe sa bulle
croise celles des autres
les traverse
les modifie parfois
y crée des interstices
espaces privés publics
personnels et communs
intimes et extimes
imbriquements complexes
tissu de gestes physiques
tissu de gestes perceptuels
tissu de gestes relationnels
tissu de gestes conceptuels
l’espace est dans le corps.

La ville comme terrain kinesthésique
arpenter
sentir
se sentir
re-sentir
se protéger
s’ouvrir
entre les entre-deux
les entre-sols
les entre-soi
entre-l’autre et entre autres choses
aller vers ou s’éloigner
tendre l’oreille
prêter l’oreille
bien ou mieux s’entendre avec
une ville un corps autrui
oreille arpenteuse
oreille épieuse
oreille un brin voyeuse
oreille généreuse
oreille voyageuse
oreille cartilagineuse
organe prolongement d’un corps
comme un cap tendu vers
ou aimant sonifère
l’écoute est mouvante
La kinesthésie comme terrain urbanique.

Tout espace est in-carné
à prendre corps
à bras le corps
à corps perdus et retrouvés
de villages en cités
l’oreille au pied du mur
le mur à portée d’oreilles
et le mouvement syncrétique
telle hétérotopie mouvante
cité de sons en friche
rumeurs et signes
magmas et émergences
accrochés au construit
architecture liquide
flux et autres flux
le corps s’y noie
le corps s’y baigne
adapte sa rythmie-cité
aménage sa sur-vie
via les sens chahutés
des résistances salutaires à terre
tout in-carnation est espace.

La marche met en branle
le mouvement architecture
la trajectoire balise
le parcours accomplit
l’espace contraint
l’obstacle stimule
la barrière se contourne
ou donne envie de franchir
la lisière se dessine
comme parfois structure
le sensible y fait sens
le phénomène y apparait
la carte peut guider
ou tracer les traces
ou faire perdre le Nord
à celui qui s’y fie
tandis que l’oreille entre autre
jauge juge repère
l’ébranlement met en marche.

La parole se fait nomade
elle dit
commente
invente
raconte
récite
interpelle
appelle
urbanise
ré-unit
critique
revendique
résiste
va de paire à l’action
réinvente l’Agora
fabrique le récit
les mythes de cités inaccomplies
elle se colle à l’écoute complice
s’encanaille d’emprunts
part du corps racontant
des histoires ambulantes
les propose à autrui
ou en son for intérieur
le mot peut se coucher
sur le grand livre des villes
ou s’oraliser façon griot
le nomade se fait parole.

Aller plus loin que la marche
danser l’espace
lâcher prise
un brin de révolte douce
des corps à l’unisson
des corps frictions
forcer l’union
prendre prises
les aspérités aidant
des contrepoints urbains
les sons comme musique(s)
donnent le la comme le là
façon de chorémarchécouter
les acoustiques s’en mêlent
la ville est corps écoute
réceptacle sonique
spectacle auriculaire
le bruit se fait complice
le groupe crée de l’espace
l’espace soude les contacts
le spectateur peut y emboiter le pas
ou pas
la marche s’organiser autrement
ses rythmes impulser le tempo
en cadences stimulantes
chamboulements urbains
l’oreille se démultiplie
relie la ville au corps
et le corps à la ville
danser plus loin pour aller.

Ce texte est né de rencontres d’ami.es complices de marches/expériences, qui dansent et performent la cité, la traversent autrement, et me donnent l’énergie d’expérimenter encore en frottant mon oreille et battant le pavé.
Lyon, dans la chaleur de l’été 2018
ZEP – Zone d’Écoute prioritaire Lyon

La World Listening Day Lyonnaise
Le mercredi 18 juillet, comme tous les ans à cette même date, au quatre coins du Monde, on célébrait la Journée mondiale de l’écoute, autrement et initialement nommée World Listening Day, impulsée par le réseau World Listening Project
Desartsonnants étant Lyonnais ce jour là choisit d’investir le parc de la tête d’Or, et d’inviter tous ceux qui le souhaiterait à venir marchècouter ce magnifique poumon vert urbain de quelques 120 hectares.
Une poignée de personnes répondirent à l’appel et acceptèrent une marche silencieuse d’une bonne heure.
Ce jour là, pas de Point d’ouïe, pas d’arrêts sur écoute,mais le parti de marcher lentement, sans interruption, en jonglant d’une source sonore à l’autre, dans un grand mixage plein de coupures, de superpositions, de transitions, est somme toute de belles surprises. Surprises parfois calculées par le guide, ou tout au moins revisitées à l’aune de la marche.
Pas de repérage préalable pour cette marche dans ce parc, qui m’est du reste assez familier; une errance guidée par les événements sonores, la recherche de l’ombre parfois, et les humeurs du meneur.
Un première petite boucle de mise en jambes et en oreilles.
Cris d’enfants
jeux de ballons
bribes de conversations volées ci et là
Cygnes barbotant dans le lac
sous-bois bruissonnant du vent dans les feuilles…
Retour à la porte d’entrée pour récupérer une nouvelle promeneuse, nouveau départ pour une grande boucle cette fois-ci.
allée gravillonnée, crissements de pas
joggeurs haletants
une pelouse où les voix s’égaillent dans un vase espace, belle spécialité acoustique
traversée d’une troupe d’oies bavardes (pléonasme), qui nous regardent méfiantes
un autre groupe d’oie se posent, augmentant cette basse-cour dans un déchainements de cacardages impressionnants
traversée d’une roseraie assez calme
passerelle en bois qui résonne sous nos pas
petite chute d’eau rafraîchissante
une famille africaine, dont les enfants sont effrayés par un (petit) chien, pourtant pas méchant. Cris, cris, cris, interjections, rires, pleurs… Nous passons discrètement au milieu de cette scène très animée.
un jardin botanique alpestre assez calme
de tout jeunes canards dans un filet d’eau poussent des petits cris aigus.
une voix ferrée droite, des trains grondent au-dessus de nos tête, cachés par un talus arboré.
nouveau tronçon d’une allée gravillonnée, beaucoup plus de joggeurs dans la chaleur diminuant de cette fin de journée. Chacun y va de son rythme, martèlements piétinements incessants, respirations saccadées, aisance ou souffrance. Le passage-séquence a quelque chose d’envoûtant, telles des variations répétitives à la Steve Reich.
Une allée centrale goudronnée, avec cette-fois-ci des vélos, skates, trottinettes… autres mobilités, autres rythmes, autres sons.
allée longeant le lac, une buvette en cours de fermeture, sons métalliques, charriots
La grande porte à nouveau, fin de ce PAS.
A quelque encablures de la sortie, le guide libère la parole, échanges, d’expériences, de connaissances, ainsi s’achève la World listening Day lyonnaise.

Coupe de sons, Point d’ouïe

N’ayant sans vergogne regardé aucun match de football durant cette coupe du monde, j’ai décidé hier, demi-finale oblige, de réparer cela, en ne regardant pas non plus ce dernier match.
Néanmoins, j’ai pris le parti d’écouter, non pas le match lui-même, mais plutôt ce qu’il génère comme ambiance dans l’espace public.
A 20H tapante, je me suis posté sur un banc d’écoute. Je l’ai choisi hors des places ou des rues où se trouvent beaucoup de bars, un brin éloigné du centre, là où l’on est entre des scènes acoustiques de proximité et la rumeur de la ville.
La première heure s’est révélée d’un calme plat assez décevant, pas de variations remarquables des ambiances habituelles, les même voitures, voix, sources sonores disparates. Heureusement, j’avais prévu un bon roman.
Puis, des cris qui s’échappent des fenêtres, des sifflets, une explosion de voix; j’en déduis que la France, ou plutôt son équipe footbalistique, a marqué un but.
Quelques interjections suivront, plus discrètes, puis tout redeviendra « comme avant ».
Le soufflé retombe, encore une période calme, sans remous, sans grandes émergences.
Puis les voix investissent, voire envahissent l’espace public « On est en final » et autres phrases de cet acabit. Le message est explicite, le match bouclé.
Voix, cris, pétards, prélude au 14 juillet à venir, sifflets, tout s’agite autour de moi, impassible écoutant sur son banc assis.
Petit à petit, les voitures sen mêlent, entrent en jeu, toutes cornes braillardes. Un déluge de klaxons, meuglant à qui mieux mieux, et des cris, des chants, des vociférations, comme mariage géant qui durera longtemps, une tonique débauche d’énergie.
Si le scénario avait été autre, je suppose qu’un calme qui aurait tout du désenjouement, si ce n’est de la désolation, marqueur de profondes déceptions, se serait installé, tout drapeaux rentrés, toute fierté retombée, toute gauloiserie éteinte.
J’ai hésité à enregistrer ces séquences, avant de décider de m’offrir cette petite séance à oreille nue, juste pour entendre les remous-variations d’une tranche de mondial, sans les images, ni les commentaires d’aucuns journalistes cocoricausant.
PAS – Parcours Audio Sensibles, carnets de marche

Le carnet griffonné est-il une forme d’in-carné, in carnet, de la marche parcours, de la marche écoute ?
Les notes et autres relevés donnent-ils chair à un corpus audio kinesthésique, et une certaine matérialisation de déambulations de pieds en cap ?
J’annote les distances, les reliefs, les matières, lumières, ambiances sonores, divagations, hésitations, interrogations, bifurcations, explorations, plus ou moins abouties, comme la matrice d’une mobilité en quête de points d’ancrage.
J’écris l’écoute comme on graverait un interminable sillon, offrant de la place à une mémoire/partition, qui nous permettrait d’innombrables re-lectures audio paysagères, et plus largement pluri-sensibles.
Je couche des mots, jetés en pâture, où des chemins à peine tracés, encore Oh combien broussailleux, qui interrogent de potentiels marcheurs en devenir, quitte à les égarer d’emblée un peu plus encore. Un chemin interrogé est d’ors et déjà une voie possible en construction.
Je m’octroie le droit de re-faire le monde, celui que je traverse de l’écoute, oreille en avant, comme celui que j’aurais pu traverser, ou que je fabrique à contrecoup.
Mes carnets, quels qu’ils fussent, agglutinent des signes à l’âme vagabonde, tentant de mettre de l’ordre dans la marche, dans sa re-présentation, tout comme le promeneur écoutant impénitent en ordre de marche.
Le pied, l’oreille, l’esprit, le corps, entité ou dissocié, contribuent, souvent sans en avoir conscience, à marquer quantité de cheminements perceptuels, envisageables dans leurs multiples déclinaisons.
Mon être, à son corps arpentant, marche-écoute, mais s’écoute aussi, comme il le peut, au rythme de ses pieds et à l’invitation de ses oreilles, traçant des notes caminantes et quasi musicales. Il fabrique ainsi, par carnets interposés, une de ces milles histoires aux trajectoires parfois erratiques. Fixer le rituel, un rituel, de son stylo fébrile.
Les notes griffonnées entassent des particules de monde, qui ne cessent de s’agréger ou de se dissoudre dans l’action capricieuse de la marche.
Entre insatisfaction et apaisement, fatigue et enthousiasme, coucher des signes sur le papier, ou ailleurs, affirme le désir de parcourir encore, des chemins bruissonnants autant que sauvageons, dont une infime partie se laissera au final capturer.
Mon crayon, prolongement des pieds et des oreilles, tente de fixer un marquage, en partie factuel et en partie symbolique, comme le guide facétieux d’un chemin d’écoute, ou d’un chemin tout court, mu par la volonté de tracer la route, un peu plus loin devant.
De la façon d’écouter

Entreprendre un PAS – Parcours Audio Sensible, c’est accepter de ne pas avoir prise sur ce que nous allons rencontrer de l’oreille, mais c’est néanmoins avoir conscience de pouvoir décider la façon dont nous allons écouter, entendre, ces aléas auriculaires.
Une rythmicité kinesthésique

Le philosophe Michel Malherbe dit qu’en marchant, il faut se détacher de soi-même pour traverser un lieu, et que c’est ce dernier qui ordonne la façon de le traverser. Chose à laquelle j’adhère totalement, y compris et surtout dans l’acte d’écoute.
J’ai du reste mis beaucoup de temps avant de trouver un bon rythme, une bonne vitesse, de bonnes fluctuations, pour parcourir, presque sereinement, des territoires sonores, quels qu’ils soient. Tout cela demande de la patience, et une disponibilité amène à l’environnement, ce qui nous place dans une modeste position d’écoutant, néanmoins actif et acteur du paysage.
Il m’a ainsi fallu du temps et des kilomètres, pour m’adapter aux lieux, aux personnes emmenées, aux ambiances fluctuantes. L’exercice de la marche exige une certaine pugnacité pour trouver, adopter, proposer, et surtout partager la juste cadence, celle qui fera nous sentir en phase, en communion, avec l’espace et le groupe. Mais aussi pour saisir l’instant opportun, le moment optimum, où l’on doit s’arrêter, et la durée de la pause de cette fenêtre d’écoute immobile.
Néanmoins, lorsque cette rythmicité kinesthésique est assimilée, devenue un geste naturel, presque un acte méditatif, silencieux, c’est tout un pan du monde qui s’ouvre à l’oreille, au corps, et à l’esprit.
Point d’ouïe, portraits, cartographies…

Traces vibratiles de David Bartholoméo , PAS – Parcours Audio Sensible en duo – Ile Barbe Lyon 9e – Projet collectif Titre à venir, autour de l’anthropocène
Supposons que le territoire, le paysage, soient aussi sonores. Et ils le sont, pour le meilleur et pour le pire.
Supposons que nous voulions, avec des résidents, des enfants, d’autres, tout d’abord les marcher, les écouter, les apprivoiser.
Supposons que, avec les mêmes personnes, nous voulions en dessiner leurs contours, même mouvants, à l’oreille, les cartographier, en faire, par différents dispositifs et médias, un, ou une série de portraits sensibles, auriculaires…
Il n’y a plus qu’à…
PAS – Parcours Audio Sensibles, Cagliari 2018

Cagliari , le retour.
Après un séjour fin avril 2017, lors d’un stage de prise de sons naturalistes encadré par Bernard Fort du GMVL de Lyon, et dans le cadre du projet Européen Erasmus+ « Le paysage sonore dans lequel nous vivons », nous sommes de nouveau accueillis par Amici della Musica di Cagliari.
Lors du premier séjour, nous avons arpenté la campagne, les lieux où l’eau et les oiseaux règnent en maître, et tenté d’en capter les ambiances significatives.
Mais nous avons aussi tendu oreilles et micros sur l’incroyable procession de la San Efisio.
Cette année, en mai 2018, c’est la ville même de Cagliari qui sera le décor principale de nos audioscènes. Il faut dire qu’elle s’y prête bien, et même joue le jeux de la diversité sonore, avec son port, ses ruelles, places, son marché couvert, ses hauteurs…
Notre séjour s’articule autour d’un très intéressant colloque « Natura percepita/Natura idealizzata » auquel je suis invité à intervenir, et guider en préambule un PAS – Parcours Audio Sensible dans la belle capitale régionale Sarde.
Cagliari m’ouvre, avenante et riante, de belles fenêtres d’écoutes.
La mer, le port, les clapotis, ressacs
Des avions à basse altitude, tout prêt d’atterrir aux abords de la ville
Des ruelles à la fois minérales et très fleuries
Des places, petites ou grandes, intimes ou populaires
Une galerie couverte toute bruissonnante
Un marché couvert, une profusion de, couleurs et odeurs
Une tour dominante et des terrasses surplombantes
De jour comme de nuit, je la marche avec plaisir.
Ensuite, j’en capterai des bribes en tendant mes micros.
Cette année, je guide donc un PAS. Nous y enchainons, comme de coutume, déambulations et Points d’ouïe statiques.
Une petite terrasse ouvrant une fenêtre en contrebas sur le boulevard longeant le port, la mer en toile de fond, muette à cette distance
Un parking souterrain où jouer de la voix pour exciter les capricieuses réverbérations
Des ruelles enchainées, d’ombres est de lumières, de sons et de presque silences
Un théâtre nous nous écoutons les rumeurs dans le hall de l’Auditorium, passage obligé
Encore un entrelacs de ruelles intimes
Une place où un guide commente une fresque à un groupe de touristes
Un guitariste, curieusement positionné à un carrefour assez bruyant, mixage de voix, musiques, voitures…
Encore des ruelles accueillantes
Une placette très doucement animée, une de mes préférées, de jour comme de nuit
L’intérieur d’une église, avec le même groupe de touristes et leur guide…
Pause et causerie informelle devant une boisson rafraîchissante.
La plupart des promeneurs sont de Cagliari. j’adore emmener marchécouter des résidents qui redécouvrent de l’oreille leurs lieux territoires de vie.
J’ai ici un grand avantage sur les autochtones, ne comprenant pas un mot d’Italien, je joui pleinement de la musique des mots et des voix sans cesse croisées.

Cagliari en replis et déplis
Durant mes pérégrinations, repérages, flâneries, je tends parfois les micros.
Et construit un petit récit audio, des plus personnel, une vision auriculaire de la cité, parmi tant d’autre.
Cette fois-ci, j’ai envie de télescopages, de mixages, et autres incongruités acoustiques.
Je fais entrer le dehors dedans, fais sortir l’intérieur à l’extérieur, replie la ville en recouvrant le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, mêle la gare au port, la fontaine aux ruelles, la place haute à la ville basse.
Un joyeux désordre qui n’en a que faire de la géographie bien ordonnée.
Une élucubration où jour et nuits se confondent.
Quelques maltraitantes sonores donc.
La nuit, presque omniprésente, et son gommage de certaines sonorités.
Un non-sens qui perd le promeneur en lui déboussolant les esgourdes, qui embrouille même l’idée de parcours dans une dé-linéarisé assumée.
Un jeu de l’ouïe, où les clapotis n’en font qu’à leur tête.
L’expérience d’une durée fugace.
Des réminiscences sonores, comme ces traces de formes et de lumières en persistances retiennes.
Les acoustiques brassent des lieux qui n’ont pas lieu d’être, si ce n’est dans l’imaginaire d’un écoutant fasciné par les espaces imbriqués d’une ville imprévisible et néanmoins amène.
Points d’ouïe, installer l’intangible

Installer sans presque rien installer
Ne rien ajouter
Ne rien enlever non plus
Ne rien modifier, pour ce qui est du sonore
Et pourtant installer
Ne rien installer d’autre que ce qui est déjà en place
ou disparu
ou en voie de l’être,
ou naissant
ou à venir
ou en transition/métamorphose
Ne pas installer d’autres sons que ceux qui se font déjà entendre, ou qui le feront
Par contre
Installer des Points d’ouïe
Installer des mises en situation
Des mises en condition
Des espaces d’écoute
Des haltes auriculaires
D’autres amènes oasis
Disposer ici et à
Quelques chaises en rond
Alignées
En file indienne
Face à face
Dos à dos
Dispersées
Nomades
Selon l’envie
Selon les lieux
Selon les sons
Des bancs aussi
Des nattes
Des tapis de sol
Des Hamacs
Des transats
Mais toujours pas d’autres sons
Que ce qui veulent bien être là
Et il y en aura toujours
Sinon, installer le silence
Utopie s’il en fût
Installer des signalétiques
Des cadres d’écoute
Des visées auriculaires
Des consignes/conseils/propositions/suggestions
Des phrases décalées injonctions à l’écoute
Des espaces de rêve aussi
Une clairière au creux des sons
Installer des objets amplificateurs
Une cabane affût
des longue-ouïes
A la rigueur un mobile tintinnabulant doucement
Un parcours balisé
Suivant la rivière
Une sente forestière
Une ruelle
Installer l’écoutant
Installer l’écoute
Des postures d’écoutes
L’écoute même.

Des PAS – Parcours Audio Sensibles, comme une action de décélération

A peine levé, il me faut répondre aux courriels accumulés, lire les nouveaux, penser au planning de cette nouvelle journée qui s ‘annonce d’ors et déjà chaotique… Puis régler l’administratif, mixer des sons en souffrance, passer quelques coups de téléphone, envoyer un devis, répondre à un projet, aller à un rendez-vous à l’autre bout de la ville, ne pas oublier la lessive, les courses…
Dépêche toi, dépêche moi, le temps presse !
Nous vivons dans un monde speed-action, où un flux d’informations, tout média confondu, nous inonde, où il nous faut répondre à de multiples sollicitations, où l’ère numérique nous désapprend la patience, celle d’attendre une réponse tardive, de prendre le temps d’échafauder des projets au long cours. Des clips, du zapping, un grignotage, physique et intellectuel, entre deux chaises, des actions qui devraient être terminées à peine commencées.
Certes, ces journées hyperactives peuvent être jouissives, exaltantes, brasser du projet, des idées, multiplier les rencontres, ne pas laisser de blancs comme on dit en radio, ne pas laisser de vide. La nature on le sait a horreur du vide, et sans doute nous aussi, inconsciemment. Problème métaphysique d’occulter certaines angoisses récurrentes, ou culture de l’entreprenariat moderne, ou bien encore mélange des deux, notre train d’enfer frise parfois le burn-out.
Entre Lao-Tseu qui déclarait « Accède à la vacuité, tu seras le centre du monde » et Sénèque qui argumentait « Un travail sans arrêt brise l’élan de l’esprit; il reprendra ses forces en se détendant », deux organisations nous sont proposées, parmi d’autres. La non accumulation, le vide, la méditation pour se retrouver, retrouver une partie de l’essentiel, et une alternance entre activités et repos pour trouver un équilibre productif. Ces deux modes de vie, édictés entre le Ve siècle av. JC et le premier siècle de notre ère, n’ont me semble t-il pas pris une ride, et sont même franchement d’actualité. Pour ma part, la pensée Taoïste me semblant, outre sa belle invitation à l’émerveillement tranquille, à a quiétude, difficile à mettre en place, je pencherais pour l’approche fragmentée des rythmes de vie façon Sénèque.

C’est ici que mes PAS entrent en jeux.
Faire un PAS, c’est prendre le temps. Prendre le temps à bras le corps, ou du bout des pieds. Prendre le temps de prendre le temps.
Je cherche dans l’écoute convoquée par ces gestes sensibles et kinesthésiques, une brisure temporelle qui pourrait donner la sensation d’un ralentissement bienfaisant.
Je cherche dans les PAS, ce que je nomme souvent des aménités paysagères, et humaines, des rencontres entre des lieux et des personnes, qui laisseraient toute idée de brutalité et de stress au vestiaire.
Faire un PAS c’est marcher, s’arrêter, écouter, en silence. Le silence est aussi une façon de décélérer l’écoute, de minimiser et de contenir ponctuellement une production sonore parfois interrompue dans un flux de paroles envahissantes.
Cette pratique s’effectue en slow marche, qui ne cherche pas, bien au contraire, la performance des kilomètres/heures parcourus, mais plutôt une lenteur immersive, et qui plus est peuplée de haltes points d’ouïe.
Ces PAS sont un geste collectif assumé qui cherchent l’apaisement, soudent un groupe de résistance à la frénésie ambiante, qui d’ailleurs, en milieu urbain, se frotte avec l’agitation ambiante, et que l’on regarde comme une sorte d’étrange secte contemplative.
Cette forme décélération est, à notre modeste échelle, une résistance à l’accélération invasive et exponentielle, un contre-poids sans prétention, si ce n’est que celle de partager une synergie apaisante.
La décélération est en marche, tout au moins ponctuellement.
Ces parcours ne sont pourtant pas une panacée universelle, qui va soigner, et qui plus est guérir, toute la folle vélocité du monde, mais au moins tentent-ils, dans l’esprit de Sénèque, de ménager des zones calmes, des coupures régénérantes, des oasis d’espace-temps où prendre son temps n’est pas le perdre, bien au contraire.
Point d’ouïe – Station d’écoute collective n°1

Station d’écoute collective n°1
ZEP – Zone d’Écoute Prioritaire
Action locale, In situ
Écoute statique, sur une durée assez longue, au cœur de la cité Lyonnaise. Former un groupe d’écoutants pour entrer en empathie avec la ville, s’immerger dans ses ambiances sonores, se laisser porter par les sons/musiques… Une expérience performative, sensorielle, relationnelle, perceptuelle.
Action délocalisée, ex situ
Vous pouvez pratiquer la même action ici ou là, ou ailleurs, si possible à la même date et dans les mêmes créneaux horaires, pour être en symbiose acoustique. Dans ce cas, toute trace photographique, sonore, écrite… Sera la bienvenue pour former et renforcer une communauté d’écoutants mettant ses oreilles en commun. voire créer des événements liés…
Croisements d’infos; faisons connaitre et partageons nos actions Station d’écoute et autres ZEP- Zones d’Écoute prioritaires !
contact : Desartsonnants@gmail.com

Points d’ouïe, du sentier au chantier d’écoute

Les PAS – Parcours Audio Sensibles, jalonnés de haltes Points d’ouïe, mettent en avant des formes d’approches a priori paradoxales.
Au départ, tout est déjà là, installé, existant, préexistant, en mouvement, l’audible, le visuel, la matière, les multiples vibrations… Il n’y aurait donc plus qu’a puiser, tous sens activés, dans cette abondante ressource généreusement offerte à tout un chacun.
Pourtant, les PAS n’offrent pas une scène décorum auriculaire figée, « prête à l’écoute », mais engagent plutôt un chantier d’écoute permanent, à inventer et à construire et reconstruire au jour le jour, pas à pas.
Chacun doit fabriquer sa propre écoute, son propre paysage, qui ne sont pas d’emblée offerts comme une manne accessible et acquise sans effort.
Néanmoins, une des grandes richesses de ce perpétuel chantier est qu’il peut être activé dans tous les lieux possibles et imaginables, à n’importe quel moment, par des milliers de piétons (écoutants) planétaires, pour reprendre le formule de Thierry Davila*.
Plus que des réseaux, ou des objets numériques connectés, c’est l’oreille et par delà l’écoutant tout entier, corps vibrant, résonateur sensible, qui sont ici connectés en direct au monde. Et lorsque l’on prend conscience de cela, le chantier d’écoute n’en devient que plus intensément riche.
Les aménités auriculaires

© Ienke Kastelein
Pierres et murs ont leurs secrets
enfouis au cœur des cités
des jardins et autres oasis sonores
ils les livrent à l’oreille curieuse
attentives à leurs échos
bienveillantes à leurs leurs résonances
réceptives à leurs histoires cachées
de points d’ouïe en aménités auriculaires
des sites se révèlent lors de PAS – Parcours Audio Sensibles
une expérience intime, collective, poétique, partagée
transmise à fleur de tympan…

© Ienke Kastelein

Saillans (26)

Cour des voraces – Lyon 4e

Place Bellevue Lyon 4e

Auch (32)
L’oreille collée au paysage
s’encanaille au cœur de la ville
pour en saisir la vibration
entrer dans la résonance
ausculter la pierre vive
faire bloc dans l’écoute
tracer des lignes auriculaires
ménager des silences habités
flâner dans le sillage des rues
y œuvrer de concert.

Loupian (34)
Point d’ouïe, la feuille tout près des arbres…

PAS – Parcours Audio Sensible – Grand Parc de Miribel Jonage, avec Abi Abo et l‘Armée du salut Lyon
Mon éternel Back To The Trees
Tout d’abord, une branche de ma famille, paternelle en l’occurrence, se nomme Sylvestre. Un signe généalogique ?
J’ai d’ailleurs constaté que je me suis toujours bien entendu avec les Sylvain(e), Sylvie, Silvia, Silvana, Sylviane, sans toutefois rencontrer de Sylphides, si ce n’ai dans l’œuvre Wagnérienne.
Dans mes premières lectures d’épopées médiévales de Chrétien de Troyes, la forêt, passage initiatique de futurs chevaliers me fascinait, tout autant que celle, appel, terre d’aventure et d’humanité, de Jack London.
Mon père d’ailleurs, passionné de forêts, en a planté, entretenu, et mes parents m’ont moult fois emmené y faire des cabanes, ou apprendre à traquer la girolle et le charbonnier, ou simplement arpenter ses chemins escarpés.
Deux de mes oncles étaient bûcherons. Et là encore j’ai vu de près le travail au corps de la forêt. Je sens encore l’odeur, de résine, à la fois douce et prégnante, qu’il ramenaient à la maison.
Dans mes premières études d’horticulteur paysagiste, j’ai appris à le connaître, reconnaître, nommer, classer, planter, agencer, entretenir, apprendre leurs spécificités, quels étaient leurs sols et expositions préférés…
J’ai appris également, progressivement à distinguer le frémissement, le chant éolien d’un Populus Tremula (peulpier tremble) de celui d’un verne, d’un saule pleureur ou des grands roseaux…. Et parfois quels oiseaux aiment à s’y poser et chanter à l’abri des profondes frondaisons.
La rencontre d’Élie Tête, fondateur de l’ACIRENE, et admirateur des arbres, de leurs formes, couleurs, senteurs, avec qui j’ai appris à écouter et comprendre en partie l’environnement sonore, à en faire paysage, n’a fait que renforcer cet attrait sylvestre.

Campus Corpus, exploration /auscultation sensible de la Doua, avec Patrick Mathon et Natacha Paquignon
Aujourd’hui encore, et sans doute plus que jamais, mes PAS – Parcours Audio Sensibles, traversent des forêts, des parcs, des bosquets, rencontrent beaucoup d’arbres, isolés ou en groupe, jusqu’au cœur même de la cité.

Auscultation PAS – Lausanne (CH), avec Jeanne Schmidt, Journées des alternatives urbaines

PAS – Parcours Audio Sensible – Grand Parc de Miribel Jonage, avec Abi Abo et l‘Armée du salut Lyon
Je les touche, les effleure, les caresse, colle mon oreille contre ou dans leurs feuillages, les ausculte et même en enregistre le chant de leurs écorces, épines, feuilles, grâce à des stéthoscopes trafiqués, bidouillés pour ce faire. Je les donne à entendre aux promeneurs écoutants que j’accompagne. Gardez grande ouvertes vos feuilles toujours vertes.
Je participe depuis quelques années, depuis sa naissance, à toutes les éditions du festival Back To The Trees (BTTT) en Franche-Comté. Nous nous retrouvons ainsi, artistes sonores, plasticiens, musiciens, graphistes, sculpteurs, poètes, performeurs… en fin de journée et de nuit, à construite un parcours sensible autour de l’arbre et dans la forêt. De superbes rencontres en chemins forestiers et clairières nocturnes.


Installation sonore Canopée – Château Buffon à Montbard, avec CRANE Lab, dans le cadre du festival ex-voO (21)
J’ai d’ailleurs été invité ces dernières années à mettre en place, avec Sterenn Marchand Plantec, une collègue plasticienne, une installation sonore et visuelle « Canopée », dans un sous-bois du château de Buffon à Montbard. Buffon, un immense encyclopédiste, dessinateur naturaliste, célèbre entre autre pour ces planches d’oiseaux nous invitait là dans un cadre idéal pour installer dans les arbres de vais faux-oiseaux, qui chantèrent plus de trois mois jours et nuit, mais discrètement pour ne pas déranger la vraie gent oiselière. Et ils firent assurément bon ménage ! Quand au public, une façon de leur rappeler les beautés et fragilités de nos écosystèmes.


Échos de la saline – Saline Royale d’Arc et Senans (25)
Parallèlement, j’installai d’autres sons, les échos et résonances de la Saline Royale d’arc et Senans notamment, dans une allée de tilleuls bordant les jardins de ce superbe site. Invité par Lionel Viard et l’équipe de la Saline, un collectif d’amis férus de sons, créé et réuni pour l’occasion, plancha sur un dispositif de diffusion sonore totalement inédit, conçu pour le lieu. Œuvres collectives et individuelles s’y répondirent, de voix en échos, de piaillement en ruissellements, le tout voyageant d’arbre en arbre, de branche en branche, venant cueillir ci-et -à l’écoute du visiteur surpris, ne sachant où donner de l’oreille. Les échos de la Saline.
Bref, toujours des arbres au centre de l’histoire sonore qui se construit au pas à pas. Peut-être une sorte de tronc (commun), solide colonne vertébrale et auriculaire.
J’aime parfois à leur suspendre temporairement quelques légers mobiles éoliens tintinabullants sous le souffle d’Éole

Dans mes promenades urbaines, je recherche l’abri, l’ombre protectrice, la présence réconfortante d’un arbre jouxtant un banc, banc d’écoute il s’entend, tout en m’inquiétant pour ces vénérables végétaux. Je crains pour leur survie, devant les massacres écologiques en cours, prenant conscience de leur fragilité qui nous renvoie à la notre propre.

Banc d’écoute sous un arbre – Festival City Sonic à Mons – Sonic Radio avec Zoé Tabourdiot
Les arbres, je les écoute plus que jamais, respectueusement, tentant de tirer de la sève circulant dans les entrailles de leurs troncs séculaire, l’énergie nécessaire pour faire entendre les choses, qui vont comme elles vont, dans leurs aménités intrinsèques comme dans les crises les plus alarmantes.

Installation d’écoute, sous les arbres exactement – Ceamins de traverses – Grand Parc de Miribel Jonage, avec Abi Abo

Inauguration d’un Point d’ouïe – Prieuré de Vausse (21) avec CRANE Lab, dans le cadre du festival ex-voO (21)
PAS – Parcours Audio Sensibles, tentative de définitions non définitives

Des mots et des actes, tentatives de définitions contextualisées. Une réflexion lexicologique en chantier, non exhaustive tant s’en faut ! Liste non triée, non hiérarchisée, écrite selon ce qui me venait à l’esprit dans l’instant de la rédaction.
– Écoute : Tendre l’oreille et oreille tendre, se tendre vers et se détendre ici…
– Paysage sonore : Nos lieux de vie, des villes, des forêts, des parcs, des espaces péri-urbains, des sites naturels, entre nos deux oreilles exactement.
– Ensemble : Un groupe de promeneur écoutant à l’oreille solidaire, en synergie de faire avec les autres.
– Parcours : Partir d’un points pour aller vers un ailleurs qui transformera, peut-être, notre façon de voir, et d’entendre, les choses, sonore et autres.
– Ville/cité : Une entité géographique, sociale, territoriale, complexe, que l’on abordera par le petit bout de l’oreillette, ou par le grand, selon les cas.
– Point d’ouïe : un arrêt sur son, un point focal où il fait bon écouter, un espace-temps immobile surprenant.
– Lenteur : Où il faut prendre le temps de marcher et d’écouter sans rien presser, en sentant la présence d’autrui dans chaque geste partagé.
– Partage : Faire ensemble, créer une dynamique collective pour mieux échanger sur nos ressentis, nos émotions, colères, espoirs, désirs…
– Géographie : Une géographie du sensible qui trace des espaces à portée de tympan.
– Société : Des espaces – temps où les communs sont en écoute, voire se construisent en écoutant.
– Marche : Le moteur-même de l’action. un geste kinesthésique, une façon de lire et d’écrire le cheminement, le territoire, de le traverser collectivement et d’en être traversé.
– Repérage : Découvrir des lieux pour en saisir les saillantes auriculaires, les ambiances caractéristiques, se qui nous tire l’oreille.
– Improvisation : Jouer avec l’inattendu, les événements sonores, composer l’espace d’écoute en fonction de ce qui s’y passe, jouer de la sérendipité.
– Corps : Un corps agissant, sensible, émetteur et récepteur, en lien avec d’autres corps, immergé dans une sonosphère vivante.
– Oreille : Le réceptacle de nos petits et grands plaisirs auriculaires, mais aussi de potentiels désagréments.
– Aménités (humaines, paysagères, urbaines…) : Ce qui nous charme, nous met en joie, nous servira de modèle pour embellir notre marche, voire notre vie.
– Nuit : Un espace privilégié pour re-découvrir de l’oreille nos villes et campagnes. Des instants d’apaisement propices à la rêverie de promeneurs solidaires.
– Effets acoustiques : Chercher et jouer avec des échos, des réverbérations, des lieux surprenant nos écoutes.
– Marqueurs sonores : Ce qui fait qu’un espace se révèle singulier, un carillon, une fontaine…
– Sensible : Nos sens en émoi, en éveil, en alerte, en jouissance de l’instant présent, paysage à fleur de peau, d’oreilles, nous sommes des êtres pluri-sensoriels. Développer notre sensibilité pour ne pas rester de marbre.
– Voir : L’œil guide l’oreille, et vice et versa, une complicité/complémentarité bien entendu(e).
– Mixage : L’espace acoustique comme un vaste terrain de jeu, jeu de l’ouïe, parcours en fondues, en ruptures, en glissements progressifs, agrégations sonores, diminution, amplification, zooms… La marche secoue des sons.
– Ambiances : Harmonies ou dysharmonies, atmosphère plus ou moins agréables, fonctionnements ou dysfonctionnement, ce qui nous imprègne.
– Audio : Littéralement, j’écoute !
– Silence : Ce qui permet aux sons de (mieux) trouver les place, espace qui, ou inquiet, poétique ou trivial. Le PAS se fait en silence, pour mieux laisser la place aux sons.
– Oasis : Une zone de calme « naturelle » ou construite, un lieu Agora ou l’échange sera privilégié.
– Récit : De l’histoire qui fait naitre, qui explique, qui transmet, qui charme, à la trace qui conserve en mémoire.
– Traces : Des paroles, des images, des sons, des façon de ré-incarné un geste passé, une action éphémère, immatérielles, ou de la transposer.
– Territoire : Là où la présence humaine se montre, se fait sentir, où l’oreille se socialise (ou non).
– Auriculaire : Une des synonymes d’acoustique que j’aime bien il sonne joliment.
– Mémoire : Ce qui restera en nous d’un parcours, d’une action d’écoute collective, qui peut-être changera notre façon de ressentir les choses.
– Art (sonore) : Une modeste façon de décaler notre regard, notre écoute, notre vision-audition du monde.
– Écologie (sonore) : Sensibiliser, prévenir, conserver (les aménités paysagères), améliorer, prendre conscience d’un patrimoine sonore Oh combien fragile et souvent bruyamment malmené.
– Patrimoine : Des spécificités territoriales et humaines hérités de traditions, de savoir-faire, des cloches, des langues et des accents, des chants et des sonnailles, ce qui fait vie.
– Écho : Un mythe ou un phénomène physique dont je ne me lasse pas, avec lequel j’adore jouer.
– Campanaire : Relatif à la cloche, un objet musical installé de puis fort longtemps dans l’espace public, à défendre envers et contre tout.
– Chemin : Ce qui nous mène à, vers, et aussi ce que l’on construit en marchant, y.
– Poésie : Ce qui nous emmène vers une sensibilité exacerbé, un imaginaire bienveillant, un décalage stimulant.
– Environnement : Ce qui nous entoure, écosystèmes fragiles, agréables ou oppressants, voire hostiles, là où nous sommes à la fois écoutant récepteurs et hommes sonores producteurs, pour le meilleur et pour le pire.
– Philosophie : Ce qui est lié à la sagesse (d’entendre et de s’entendre) à la recherche de clés auditive, à une phénoménologie descriptive du geste d’écoute et de ses sources.
– Hétérotopies : Concept de lieux superposés selon Michel Foucault. Un espace sonore à la fois physique, social, artistique, territoire et paysage en couches.
– Mouvement : Tout ce qui nous empêche de trop prendre racine, met en marche notre corps, notre oreille et notre pensée, nous unis dans une réflexion sociale parfois revendicative, voire résistante.
– Résistance : Ce qui nous évite de tomber dans la pensée unique, l’écoute pré-fabriquée, de résister à la folle accélération du monde, d’accepter l’altérité et l’hybridation pour vivre plus dignement.
– Groupe : Ensemble d’individus potentiellement ou temporairement communauté de promeneurs écoutants, mettent en commun leur énergie et volonté à mieux entendre le monde, et par delà, à mieux s’entendre.
– Chemins de travers : Emprunter des passages inhabituels, décalés, écouter le quotidien le trivial, rompre avec les habitudes des chemins machinaux; mettre du piment dans notre écoute, notre parcours.
– Errance : vagabondage sans itinéraire préalable, utilisation de cartes pour mieux se perdre, et sans doute se retrouver.
– Images : Images acoustiques, visuelles, mentales, tout ce que la promenade écoute peut générer, entre interprétation et rêverie.
– Politique : Au sens premier, qui est partie prenante dans la vie de la Cité, mais peut-être contestataire aussi, marcher/écouter, c’est aussi montrer, questionner, résister, proposer…
– Quotidien : Montrer sous un autre angle (sonore) les richesses d’un dépaysement à partir de nos quotidiens, faire sortir nos trajets d’un geste machinal, ouvrir les oreilles sur le détail comme sur le panorama in-entendu, ou inécouté.
– Universalité : Entendre le Monde comme un vaste chantier d’écoute où se partagent des valeurs universelles, de la voix aux sons des pas en forêt, du vent et de l’eau ruisselante…
– Transmission, apprentissages : Faire passer ses expériences, ses valeurs, ses récits, ses joies et questionnements, donner envie de poursuivre plus avant les chemins d’écoute.
– Promeneur écoutant : Emprunté au compositeur Michel Chion. Dans mon cas, personnage engagé dans une écoute collective, en mouvement, et rune réflexion autour de ce qui fait sens dans nos vie par le prisme, entre autre, du sonore. Atelier our marcheurs entendant à ciel ouvert.
– Installation sonore : Par extension, ou imagination/décalage, considérer que toute écoute peut permettre une posture mentale qui nous ferait considérer le paysage sonore comme une immense installation sonore à ciel ouvert, à 360°, interactive, auto-générative, et plus si affinités…
– Audition/addiction : L’écoute à forte dose peut générer des habitudes addictives dont il fait parfois savoir se dégager our remette les oreilles sur terre, ou les déconnecter de leur activités d’écoutantes forcenées.
– Parole : Source sonore très présente par le biais de la voix. La parole qui précède, qui ritualise, qui fait entrer dans, celle qui suit, qui se libère après une marche silencieuse , qui partage les ressentis, qui exprime son propre parcours et celui du groupe, cette qui aide à conserver en mémoire, celle qui matérialise et parfois combat, ou réunit.
– Postures : Des postures mentales (attention, bienveillance, ouverture, curiosité…) ou physiques, faire ensemble, être guidé (ou guider), s’assoir, tourner le dos à, ausculter, se toucher, s’allonger…
– Plaisir : Un des moteur essentiel pour des parcours d’écoute dont on gardera un souvenir agréable, une impression forte, une envie peut-être de refaire.
– Synesthésie : Quand un son devient forme, couleur, abstraction mentale…
– Transitions : Passer d’un lieu ou une ambiance à l’autre en ressentant les espaces intermédiaires, passer entre, par, dedans, à côté, transiter pour appréhender les vides et les creux, les espaces indéterminés, quasi indéfinis.
– Collaborations : Inviter un graphiste, un élu, un habitant, une danseuse, un musicien improvisateur… à découvrir, faire sonner, élargir ses savoir-faire, hybrider ses pratiques, cultivé une altérité féconde, construite ensemble…
– Acoustique :Tout ce qui vibre autour de nous, colore l’espace, révèle et signe des topophonies, des architectures…
– Acousmatique : Écoute immersive, sans voir les sons, point d’ouïe enfermé qui ne laisse de la place pratiquement qu’à nos oreilles, plaisir et surprises du hors-champ, très fréquent dans l’acte d’écoute.
– Écrit : ce qui peut venir fixer l’écoute, la transposer, la matérialiser via des mots et images mentales, mais aussi substituer au microphone lorsque celui-ci ne parvient pas à faire ressentir le sensible et l’émotion du parcours.
– Questions : Retrouver des questions façon fraîcheur enfantine. Pourquoi le paysage sonore n’existe t-il que s’il y a des auditeurs pour l’écouter ? Pourquoi le chemin n’existe t-il que s’il y a des marcheurs pour le tracé ?
– Synergie : Lorsque la somme de nos énergie amplifie nos capacités perceptives.
– Variations : Sur la base d’un parcours, d’une thématique, explorer les différentes façon de faire, comparer les différentes phases, étapes, modification, ne jamais reproduire à l’identique, une faon d’avancer sans se répéter.
– Contexte : Ce qui entoure la marche, l’écoute. Le lieu de l’action, les circonstances, le climat, l’ambiance, l’histoire, les personnes… Tout ce dont il faut absolument tenir compte pour ne pas dénaturer l’action, mais au contraire la rendre plus crédible.
– Partage : Un élément moteur pour que les PAS – Parcours Audio Sensibles prennent tous leurs sens. Il faut que les expériences et ressentis soient généreusement partagés.
– Guide : Celui qui accompagne, qui montre le chemin, qui imprime l’allure, qui propose des postures, qui sait « sentir » les attentes du groupe et y répondre. Celui qui parfois désoriente et parfois fait se retrouver.
– Sérendipité : Transformer l’imprévu, l’inattendu, l’in-entendu, l’accident, la perturbation en un élément de jeu, de découverte. Rester ouvert à tout ce qui peut venir modifier le parcours et s’en servir comme une nouvelle richesse. Une forme d’improvisation positive.
– Rituel : Ce qui permet d’assoir une base reproductible et rassurante. Mise en condition, mise en marche, offrande et cérémonie de l’écoute, inauguration de points d’ouïe…
– Relationnel (art /esthétique) : Le fait que le faire ensemble soit plus important que la chose faite. Une œuvre immatérielle, construite sur des relations avant tout humaines.
– Nature : Un espace naturel, la nature des chose. Question d’origine. ce qui se fait tout seul (nature) face à ce qui est fabriqué (culture). Un son naturel, culturel, résiduel, conceptuel, hybrides ?
– Couleur : Ce qui donne des aspects singuliers aux sons, des timbres, des chaleurs, des éléments reconnaissables,identifiables.
– Humanité :
– Sens : Le sens de la marche, géographiquement parlant, ou la recherche de définition, de justification, d’un forme de philosophie ambulante, nomade. Les sens qui nous font aborder le paysage sonore comme une construction sensible, pluri-sensorielle.
– Culture : Ce qui fait qu’un son ne sera pas forcément le même ici ou là, que ces perceptions, jugements de valeur, appréciations esthétiques varieront beaucoup. L’écoute et la perception auditive st éminemment culturelle. On peu t également parler de culture de l’oreille lorsque l’écoute est développée comme un apprentissage visant à améliorer l’acuité auditive, sa (re)connaissance des sources. Le chemin de campagne n’a rien de naturel, u-il est construit à travers champs et bois. Comme la campagne aménagée, l’environnement est donc culturel. Quand aux sons…
– Inauguration (de points d’ouïe) : Une cérémonie officielle, publique, discours et moment d’écoute à l’appui, certifiant un Point d’ouïe comme un site reconnu, identifié, cartographie, renseigné. Un repérage préalable, souvent public, aide à le choisir, à l’aide d’une série de critères esthétiques et sensibles.
– Nomadisme : Ce qui met le promeneur écoutant en mouvement, évite qu’il ne s’enracine dans un paysage trop figé par l’habitude.
– Dépaysement : Un changement plutôt positif, stimulant, à l’inverse du « Mal du pays », dans notre façon de voir les chose, d’aborder un territoire inconnu. A lire le superbe ouvrage de Jean-Christophe Bailly « Dépaysement, le voyage en France »
– Empathie : Entrer et rester en contact avec autrui, et les territoires explorés… Ne pas se faire engloutir par l’émotionnel mais néanmoins, le cultiver comme une émulation créative, et généreuse.
– Bruit de fond : Une masse résiduelle, arrière-fond sonore peu ou pas maitrisée ni contrôlée, un brouillage assez désagréable et perturbant dans son invasion chronique et parfois hégémonique.
– Kinesthésie : Le corps en marche, dans l’espace public, dans l’espace humain, dans un forme de danse, le monde ressenti comme une expérience toujours en mouvement.
– Itinéraire : Se tracer un chemin à suivre tout en sachant que l’on pourra s’en éloigner parfois, bifurquer, hésiter, prendre la tangente…
– Tourisme (culturel) : Visiter en s’imprégnant du patrimoine des langues, des coutumes, des savoir-faire, des sonorités intrinsèques… Mais surtout sans envahir, sans dégrader, sans imposer une présence, une idée, surtout dominante, un préconçu….
– Identité (sonore) : A l’origine, ce qui est identique. Aujourd’hui, surtout ce qui est identifiable, reconnaissable – la cloche, la fontaine, l’écho de la montagne… Des sons et ambiances dans lesquels on se reconnait. Mais attention aux dérives phobiques et excluantes !
– Zoom : Objectif à focal variable, grossissement et dé-grossissement. Se rapprocher d’un son, coller l’oreille à, focaliser un point d’ouïe, isoler, user de la parabole (acoustique)… Tout un monde de micro sonorités inouïes…
– Plans (sonores) : Étagement spatial du plus près (1er plan), au plus loin (rumeur), avec tous les intermédiaires selon les lieux. Mais les sons bougent très vites, s’éloignent, se rapproches, plans mouvants, fugaces, qui peuvent brouiller les carte de l’écoute. Ne restons pas en plan, en tous cas pas systématiquement. Sans parler des bons plans qui se révèlent parfois des mauvais plans…
– Signal : Signe ou geste convenu pour montrer, alerter, déclencher… Sonal, bip, sirène, cloche… Signaux informatifs, de préférence qualitatifs. Signal sur bruit (rapport), rechercher la qualité d’une information qui se détache du bruit de fond, très utile e milieu urbain.
– Scénario : Construction, trame, qui permet, si tout ce passe bien, de raconter, de montrer, de faire entendre, de mettre en scène, à portée d’oreilles, une histoire. Évitons les scénario catastrophes.
– Carte/cartographie : La représentation, ou les procédés représentatif d’un territoire géographique donné, avec la mise en exergue parfois de ses spécificités (dont les sources sonores). Carte mentale, du sensible au subjectif. Outil pour (moins) se perdre. Approche audio-géomatique en chantier.
– Enregistreur : Ce qui sert à enregistrer, à capturer à conserver des données, en un instant T et un lieu donné. Appareils, microphones, pas si objectif qu’on veut bien le dire, l’oreille reste la grande cadreuse. Parfois impuissant à retranscrire la charge émotive que l’on croyais capturée. Les mots peuvent perdre le relai si nécessaire.
– Field recording : Enregistrement in situ, de terrain, de choses existantes, issue à l’origine de la volonté de garder des traces ethnographiques (langues, chants…) et audio-naturalistes (espèces animales menacées). Également sources inspiratrices de paysages sonores.
– Sources (sonores) : Ce qui sourd de, l’eau, de la terre à l’origine. Ne pas confondre ici l’état de surdité et le verbe sourdre. Ce qui nous fait identifier un son par son producteur, son origine. Ce qui ne coule pas toujours de source à l’oreille.
– Décalages : Écart temporel, spatial, ou perceptif. Créer un décalage poétique par des gestes inhabituels, écoute de lieux où l’oreille n’as pas coutume à s’y frotter. Le décalage est bien souvent ce qui permet de vivre plus fortement une action, et de la mémoriser à plus long terme.
– Flux : Déplacements, dans un même sens, de données, de personnes, d’objets, de fluides, de sons… Attention de ne pas se laisser emporter, il faudrait parfois aller à contre-courant, mais pas si facile que cela !
– Coupures (effet de) : Brusque changement dans une ambiance acoustique, généralement disparition ou affaiblissement important et rapide. Il suffit pour cela qu’une source s’éteigne, ou de tourner à l’angle d’une rue, d’un bâtiment… En urbanisme, nous trouvons aussi un effet de coupure, mais en général beaucoup plus préjudiciable. Voie de circulation coupant une ville, un quartier…
– Dispositif : Agencement d’éléments, matériels ou non, pour mettre en scène, en pratique, un parcours, une écoute, une pédagogie, une installation sonore…
– Création sonore : Composition, installation, performance, à dominante sonore, mais non musicale, ou au frontières (imprécises) de…
– Soundwalk : L’équivalent anglophone des balades sonores, promenades écoute, et pour moi, une des formes des PAS – Parcours Audio Sensibles.
– Radio/radiophonie : La radio est un incroyable écran sonore. Terrain de jeu, d’exploration sonore, de diffusion, boite à images sonore, je ne cesserai de défendre ce média, lorsqu’il n’est pas trop médiatiquement instrumentalisé.
– Technologie : Des outils et des techniques qui, lorsqu’elles se font transparentes et ne prennent pas tout l’espace, sont d’incontournables leviers de création, même si parfois on peut faire sans.
– Casque : Dispositif et espace de diffusion intime (trop ?), permettant d’emmener des sonorités nomades au ras les oreilles. Parfois objet d’isolement, parfois prétextes à de beaux parcours d’écoute, parfois destructeurs de tympans… Personnellement, je limite drastiquement son usage. J’utilise aussi des casque anti-bruits plus ou moins trafiqués.
– Microphones : Matériel entonnoir à la base de la captation sonore, permettant de nombreuses techniques de prises de son. Ce qui, côté matériel, remplacerait nos oreilles. Enfin, l’émotion et les filtres psycho-acoustiques en moins.
Campus Corpus, parcours sensible
Cette promenade est un projet qui nous trottait dans la tête depuis déjà un certain temps, quand nous avons décidé de passer à l’action. C’est donc pour nous une première.
Nous, c’est Natacha Paquignon, danseuse et chorégraphe, Patrick Mathon, trecker urbain amateur de paysages, d’histoires, de lyonnaiseries et de chocolat, et Gilles Malatray, alias Desartsonnants, alias moi-même, promeneur metteur en écoute. Un geste artistique accueilli pour l’occasion au sein de la programmation hors-le-murs du festival Chaos-Danse.
Après un repérage copieusement arrosé, où nous avons sélectionné quelques lieux qui nous semblaient intéressants à explorer, à écouter, à danser, à raconter, nous avons guidé à trois un groupe de personnes entre chiens et loups.
Le lieu choisi était le campus universitaire de la Doua, Lyon 1, tout au moins une partie tant celui-ci est étendu (100 hectares, plu de 22 000 étudiants, 1500 chercheurs, l’un des plus vaste de France…). Un lieux dédié aux sciences de toutes natures.
Ce lieu est d’ailleurs en voie de modernisation et est actuellement le théâtre de nombreux et imposants travaux. Il nous offre de ce fait un merveilleux champs de déambulation, entre architectures et parcs, passages divers et variés…
Nous seront tour à tour guide, écoutant, danseur, raconteur, invitant le public à participer à nos expérimentations sensorielles et postures d’écoute.
Tout d’abord, une petite séance « d’échauffement » collectif, ouverture à l’espace, mise en condition. On prend conscience de son corps, de l’autre, du paysage environnant, du regard, de l’écoute et du toucher, de son ancrage au sol, de ses déplacements, tout en douceur, avant que de partir déambuler sur le campus.
Première halte au pied d’une sculpture-monument en pointe élancée vers le ciel. Un objet qui attire le regard vers le haut, décale nos perspectives. Une danse qui invite à regarder plus haut, à la contre-plongée comme point de fuite. Une dédicace de ce parcours à notre ami et artiste marcheur international, Geert Wermeire.

© Patrick Mathon
Nous longeons une voie verte de tram, et, geste enfantin, mettons nos pas dans des rails que néanmoins nous n’hésiterons pas à quitter bientôt pour prendre des chemins de traverse.

© Patrick Mathon
Signe symbolique au détour d’un trottoir, un panneau penché nous indique une route à suivre, il vibre longuement lorsqu’on le touche, une petite danse pour le remercier.

© Patrick Mathon
Nous empruntons la rue de l’émetteur. Un nouveau signal pour le groupes de récepteurs que nous sommes.
Une série de bancs, prétexte à une écoute collective assise, dos à dos, pour ressentir les vibrations ambiantes, les vibrations de l’autre, de l’espace également… Des galets percutés et frottés contre les assises de pierres ponctuent l’espace de rythmes, une nouvelle danse se profile, venant solliciter le le corps par des frôlements, de légers contacts tactiles qui nous fait ressentir la « physi-qualité » du groupe.

© Patrick Mathon
Une clairière, face à la Maison de l’émetteur, nous offre un décor pour une scène où nous deviendrons nous-même antennes, où la danse se fera tournée vers le ciel, sur fond de signaux électromagnétiques, spatiaux, galactiques, installés pour l’occasion à même la pelouse.
Une petite histoire patrimoniale contée in situ.
http://leradiofil.com/LADOUA.htm

© Patrick Mathon
Peu après, une petite voie verte, un alignement de peupliers, de végétaux et autres matériaux nous ferons ausculter de micros sonorités, et utiliser quelques longues-ouïes desartsonnantes, toujours en mouvement.

© Patrick Mathon

© Patrick Mathon

© Patrick Mathon
Longeant des terrains de sport, nous gravirons ensuite quelques marches, après avoir partagé rituellement du chocolat, pour emprunter un court chemin en hauteur, séparant le campus d’un périphérique bourdonnant à notre oreille droite. Instant panoramique. Nous somme sur la grande digue protégeant Villeurbanne d’éventuelles crues du Rhône.
Replongeant au cœur du campus, et retrouvant de nouveaux espaces acoustiquement plus apaisés, une série de dalles piétonnières nous pousse à improviser quelques pas de danse collective. Sentir le sol sous ces pieds, jouer avec l’espace, une forme de marelle non linéaire, des jeux de croisements et d’évitement, des immobilités parfois, et un jeu très apprécié. Un lampadaire se transforme en instrument de percussions, donnant des tempi, avant que de se taire subitement pour marquer la fin de la séquence, immobilité.

© Patrick Mathon
Sur le chemin du retour, une autre clairière parsemée de gros blocs granitiques sciés, autre proposition d’ écoute, de mouvements, de postures.
Plus loin, un jardin collectif avec une spirale accueillant des plantes aromatiques, elles-même attirant et accueillant des insectes pollinisateurs et autre micro faune locale. Une pause, assis sur une spire de pierres sèches, rappel de notre propre ADN en ce haut-lieu de recherche scientifique, mais aussi de notre colimaçon cochléaire, un des sièges de l’écoute lové au creux de notre oreille interne. Toujours de la danse et des sortes de massages stimulant une énergie tout en rotation dans nos bras.

La nuit tombe doucement, le ciel vire au bleu de plus en plus soutenu, avant l’obscurité trouée d’une belle installation lumineuse multicolore vers la clairières aux granits que nous avons quitté depuis peu. Une moto passe vrombissante, coupure tonique de cet espace entre douceur et accidents sonores impromptus. Un moment entre chiens et loups aux atmosphères changeantes que j’apprécie beaucoup.

Une dame promenant son chien nous aborde, visiblement intriguée par nos expériences sans doute bizarres vues d’un observateur non averti. Lui ayant expliqué notre dé-marche, elle nous trouve sympathiques, accueillants, avec une douce folie bienveillante qu’elle ne regrette de ne pas pouvoir partager, vu son emploi du temps. Sympathique rencontre emplie d’empathie. L’espace public c’est aussi cela !
Retour à notre point de départ, au Toï Toï le Zinc. Des images, des sons et des idées plein la tête, avec l’envie de poursuivre et de développer ailleurs, et sans doute autrement, ce genre de parcours somme toute très hétérotopique, au sens foucaldien du terme.
Points d’ouïe, Le paysage sonore, exercices de logique sans a priori, ou presque
Par déduction (syllogistique)
Tous les paysages sonores sont bruyants
La ville est un paysage sonore.
Donc la ville est bruyante
Par induction (anti syllogistique)
Tous les matin, j’entends les sirènes des véhicules de pompiers qui quittent leurs casernes.
La ville résonne comme une caserne de pompiers.
La ville, et au-delà, est une immense caserne de pompiers, à deux tons.
Par analogie
L’environnement sonore urbain est au concert ce qu’est le grand vacarme qu’ont orchestré des Fluxus, Russolo et autres metallo-noisy réunis.
Par intentionnalité (phénoménologique)
A travers le chant d’un oiseau en cage (enfin des oiseaux !), j’entends la grande symphonie de la nature. Merci Monsieur Krauss !
Par l’effet de synthèse (a priori)
L ‘environnement sonore est menacé, comme du reste tout autre environnement. il est de ce fait dangereux car il sera à la fois le fossoyeur et le tombeau de nos oreilles exsangues
Par la compréhension (ou l’inverse)
Le paysage sonore est d’autant plus insaisissable qu’il nous révèle toute sa subjectivité culturelle et par-delà, le côté acoustiquement instable de son approche.
Par l’imagination
La sirène d’un camion de pompier est posée sur un rocher, au centre d’une fontaine, pour attirer à elle toutes les voitures de la villes.
Part du rêve. Bien sûr, au-delà de ces exercices de style, on peut toujours parcourir un paysage sonore, celui que l’on se construit en marchant par exemple, en recherchant des affinités plus généreusement apaisées…
Écritures sensibles et dépaysement au quotidien

©Angela Edwards – Crowd Paintings
J’essaie de penser ce qui ne m’accrocherait pas, me laisserait indifférent, dans une ville, un village, un quartier, un territoire péri-urbain, naturel… Mais je n’y arrive pas vraiment. Il y a toujours, partout, quelque chose, une petite aspérité, un infime décalage, qui m’accrochent, m’attirent, m’inspirent. Des expériences en marche, des rencontres, des micro-événements imprévus, l’attrait du quotidien, d’une forme d’inconnu non spectaculaire…
Poser l’oreille et le regard quelque part, dans une ville, goûter ses spécialités culinaires, se faire raconter la cité historique, sociale, politique, culturelle, anecdotique, par des guides autochtones, c’est déjà chercher une forme de dépaysement stimulant. Je peux alors un peu plus jouir de ses ambiances, sonorités, couleurs, odeurs, températures, lumières…
En apprenant à (mieux) écouter, j’ai appris à (mieux) regarder, sentir, tâter, lever la tête vers des détails architecturaux, vers d’autres rythmes qu’il faut aller chercher. Il me faut être curieux de ce qui construit un territoire hétérotopique comme dirait Foucault, en l’occurrence celui que je marcherai.
Je suis d’ailleurs très reconnaissant à Jean-Christophe Bailly, dans son livre « Le dépaysement, voyage en France » d’avoir, pour moi, mis en lumière, révélé, exacerbé, cet état de fait, cette richesse de l’écriture narrative sans cesse renouvelée, quel qu’en soit le terrain.
Au final, au fil de ces traversées auriculaires collectives, des workshops que je mène, ce sont bien l’écriture et le partage d’histoires, de récits, celles et ceux que l’on tisse ensemble, qui seront le pivot, l’axe moteur de ces déambulations multiples.
Gare aux oreilles, un point d’ouïe, un banc d’écoute, une liste

Des pas et des pas
beaucoup de pas
discrets ou claquants
assurés ou hésitants
rapides ou flâneurs…
Des voix et des voix
beaucoup de voix
féminines et masculines
Jeunes ou matures
dans différentes langues
différentes accentuations
des voix annonceuses aussi
microphoniques et amplifiées
des trains au loin
à gauche, au-dessus du talus entr’aperçus
grondant et ferraillant par intermittence
klaxonnant vivement
ponctuation virulente déchirant l’espace ferroviaire
et nocturne de surcroit
des métros chuintant en dessous
s’arrêtant puis repartant cycliques
des bips de composteurs véloces
stridences aigus sur bruit de fond magmatiques
des portes coulissantes
feutrées feulantes et sans claquement
et d’autres portes sésames
soumises aux cliquetis des tickets approuvés
parfois une sonnerie rageuse
bad compostage ou hors délai
puis un balai effleurant les dalles
en traquant l’immondice
un charriot cliquetant
des bruits de papiers froissés
de bouteilles jetées
decrescendo avec la nuit tombante
un apaisement gradué s’installe
des bus qui s’arrêtent tout près derrière la vitre
des portes qui s’ouvrent alors
des flux de pas et de voix en déferlantes
puis un relâchement détente résiliant
un calme envahissant qui revient
les espaces qui ’apaisent discrètement
les voix au loin encore
se perdant dans un enchevêtrement de réverbérations
un bébé braillard s’égosille
un curieux effet d’écho
au fond d’un long couloir vitré et obstinément dallé
deux enfants passent en trombe
de l’énergie dans les voix
de l’énergie dans les corps
des boules de vitalité
bousculant la presque somnolence des lieux
avant que de lui rendre
la sirène d’une escouade policière
parcourant furieusement les quais
une valise à roulette fait chanter le jointoiement des dalles
scansion entêtante qui marque son trajet indécis
crescendo decrescendo chaotiques
et vis et versa entremêlés
jusqu’à l’extinction lointaine irrémédiable
un tintement de clés des gardiens médiateurs
le vacarme oh combien envahissant
d’un rideau de fer qui coulisse en grondant
en fermeture d’un commerce fatigué
une gare toute aux oreilles en somme
sa multiplicité
ses acoustiques
ses activités
ses passagers
ses objets
fixes ou ambulants
ses ambiances changeantes
ses paysages forgés par l’écoute postée autant qu’obstinée
des scènes remodelées par les mots du récit adjacent.
Points d’ouïe, un abécédaire

En écho, en lien hypertextuel à un précédent article « Parcours et paysages sonores, des oreilles, des pas et des mots », traitant des rapports des PAS – Parcours Audio Sensibles et de l’ écrit, des procédés littéraires, voici un exemple d’abécédaire.
Dans une forme d’écriture quasi spontanée, d’élan instinctif, cet abécédaire n’est ni achevé ni parfaitement maitrisé. Il est un exemple parmi bien d’autres possibles. Il est un renvoi d’un texte à l’autre, dans un jeu de miroirs où le mot s’associe aux gestes d’écoute, de marche, et à des formes un brin oulipiennes de réflexions socio-acoustico-littéraires. Il est mien et peut être autre.
Mais commençons par le commencement, et suivons le programme à la lettre !
A – Audio (j’écoute) – Auriculaire – Acoustique – Admiration – Aménités – altérité – actions – anthropocène
B – Bruit – binaural – brisures – basses
C – Calme – couleur – colimaçon – créativité – colère
D – Densité – désinence – destination – drôle
E – Écoute – écho – éclats – extinction
F – Force – fragilité – fixation – fuite – fabrique – fête
G – Grâce – gêne – généralités – grelot – glissement (glissando)
H – Heurts, histoire – heuristique – Hululement
I – Indice – identité – incidence – irréversibilité – icône
J – Joie – jaillissement – jeux – je – justesse – juxtaposition
K – Kilowatt – kaléidoscope – Kermesse – Kant
L – Limite – lancinante – litanie – littérature – labial
M – Mouvement – micro/macro – musique – mixage – mort – monodie – mélodie marche
N – Nuisances – nuit – narration – neutralité – noir- neurones
O – Organisation – originalité – organisme – obsession – ouverture
P – Paroles – paysages – puissance – paix – phénomène – pluri – partage
Q – Quotidien – quiétude – quantitatif – qualitatif – quoique
R – Repos – ressac – rythme – résistance – résilience – récit
S – Silence – saturation – société – secret – suspension – soi-même
T – Timbre – ton – tension – tonicité – ténacité – terminaison
U – Uniformité – unicité – uchronie – utopie – ultime
V – Voyage – vie – vélocité – variantes/variations – versatilité
W – Web – Wiki – workshop
X- X/inconnu – xylophone – xénophilie
Y – Yoddle – Y avait-il ? – Y a t-il ? – Y aura t-il ?
Z – Zéro (absolu ) – zones – zénitude – zygomatiques
Parcours et paysages sonores, des oreilles, des pas et des mots

Depuis longtemps je me pose la question de ma propre perception du monde sonore environnant, et des interactions complexes entre vie sociale, monde sensible, création artistique, environnement, paysage et territoire auriculaires…
Comment les questions écologiques, écosophiques, sociales, patrimoniales, politiques, résonnent-elles entre mes deux oreilles ? Quelles sont les moyens de représentation, d’analyse, de partage, qui me permettraient de comprendre un tant soit peu plus finement mes espaces auriculaires, les stimuli qu’ils déclenchent, les modes de vie et de pensée qu’ils influent ?
Je relie alors des pratiques qui me sont familières, et au final chères. L’écoute est bien entendu au tout premier plan. La marche s’impose d’emblée comme une pratique spatio-temporelle, kinesthésique, sensible, vectrice d’une énergie intellectuelle connectée, traversant moult éc(h)o systèmes, m’immergeant dans des ambiances plurisensorielles. Et enfin, le mot, la description textuelle, voire même littéraire m’ apportent de nouveaux modus operandi, qui eux-même peuvent m’amener à une forme de distanciation féconde.
Je convoque alors le récit, la narration, la description littéraire, ou littérale, sensible, poétique, analytique, phénoménologique, sémantique, l’inventaire, la liste, le journal (de bord, de voyage, intime), le carnet de notes, la fiche (pratique, de lecture, de renseignement), le glossaire, l’abécédaire, le corpus, la note, le renseignement, la consigne… Je cherche l’espace, le moment où le mot, le texte, l’écrit, peuvent élargir, et/ou rafraichir l’écoute et ainsi l’appréhension environnementale pour les conduire vers des approches plus pertinentes. Quand le fait de s’assoir longuement sur un banc, ici ou là, ou de traverser la ville à pied, armé de mon carnet et de mon stylo, fait de moi un marcheur (plus) impliqué.
Un croisement d’actions et de réflexions est sans doute plus que jamais nécessaire pour démêler un brin la complexité du monde, en saisir les prémices de ses innombrables hybridations, ne pas trop s’y noyer, et surtout rester socialement connecté au territoire. Car si le paysage sonore est esthétique, le territoire sonore est tout d’abord et avant tout social. Dissocier ces deux réalités amputerait ma, notre perception environnementale d’une bonne partie de sa crédibilité, de sa force, voire de sa légitimité.
Point d’ouïe, un lieu, un moment, une image, des mots, des sens

Un point d’ouïe
un groupe d’écoutants
une écoute collective
l’attention aux sons
des postures d’écoute
les yeux fermés
un espace sensible
la perception des aménités paysagères
une trace mémorielle
une pause dans un PAS – Parcours Audio Sensible
un arrêt sur sons
les sens émoustillés
une douce concentration
une écoute intergénérationnelle
le murmure de l’eau
un pont, architecture et acoustique
une chaleur printanière
un instant de quiétude
prendre le temps
la musique des lieux
une belle acoustique
les oiseaux pépiant
une géographie sonore
un instant de quiétude
un lieu auriculaire remarquable
la rumeur d’un village, au dessus
l’inauguration d’un point d’ouïe
le nouveau statut d’un espace
une légère brise dans les arbres
la fabrique d’un souvenir sensoriel
une instant de fraîcheur
une part de poésie
une émotion
une phénoménologie paysagère
l’attention, collective, au monde
l’essence des sens.
PAS et inauguration d’un Point d’ouïe – Saillans (Drôme) – Festival « Et pendant ce temps les avions » avril 2017
Point d’ouïe, vers une phénoménologie de l’écoute paysagère
Apprendre, décrire, ressentir, percevoir
Je me pose régulièrement la question de la transmission, de la retransmission de Parcours Audio sensibles, du partage d’expériences, et de la réflexion qui pourrait emmener mes marches un peu plus loin, au-delà de la marche-même.
Le travail de Maurice Merleau-Ponty, autour de la phénoménologie de la perception amène incontestablement quelques gouttes d’eau à mon moulin. Et justement, l’une des énergies faisant du moulin un puissant moteur, c’est bien l’eau.
Chercher l’essence – de l’écoute, du paysage, de l’écoutant, des sens-sensations, des rapports intrinsèques entre eux…, décrire en profondeur, minutieusement, replacer le corps, ses membres-extensions sensibles, sa propre proprioception comme vecteurs d’expériences d’écoute in situ, penser la corporéité, le langage, le caractère complexe de la sensation… Autant de fils à saisir, à tirer, à démêler, à entremêler, à tisser.
J’ai également, pour alimenter cette réflexion, relu un texte de Brian Eno, faisant implicitement écho à la notion phénoménale de l’écoute, que je vous livre ici.
« Il y a une expérience que j’ai faite. Depuis que je l’ai faite, je me suis mis à penser que c’était plutôt un bon exercice que je recommanderais à d’autres personnes. J’avais emmené un magnétophone DAT à Hyde Park et, à proximité de Bayswater Road, j’ai enregistré un moment tous les sons qui se trouvaient là : les voitures qui passaient, les chiens, les gens. Je n’en pensais rien de particulier et je l’écoutais assis chez moi. Soudain, j’ai eu cette idée. Et si j’en prenais une section — une section de trois minutes et demies, la durée d’un single — et que j’essayais de l’apprendre ? C’est donc ce que j’ai fait. Je l’ai entrée dans SoundTools et j’ai fait un fondu d’entrée, j’ai laissé tourner pendant trois minutes et demie, puis un fondu de sortie. Je me suis mis à écouter ce truc sans cesse. Chaque fois que je m’asseyais pour travailler, je le passais. J’ai enregistré sur DAT vingt fois de suite ou quelque chose comme ça, et donc ça n’arrêtait pas de tourner. J’ai essayé de l’apprendre, exactement comme on le ferait pour une pièce de musique : ah oui, cette voiture, qui fait accélérer son moteur, les tours-minute montent et puis ce chien aboie, et après tu entends un pigeon sur le côté là-bas. C’était un exercice extrêmement intéressant à faire, avant tout parce que je me suis rendu compte qu’on peut l’apprendre. Quelque chose d’aussi complètement arbitraire et décousu que ça, après un nombre suffisant d’écoutes, devient hautement cohérent. Tu parviens vraiment à imaginer que ce truc a été construit, d’une certaine façon : « Ok, alors il met ce petit truc-là et ce motif arrive exactement au même moment que ce machin. Excellent ! » Depuis que j’ai fait ça, je suis capable d’écouter beaucoup de choses tout à fait différemment. C’est comme se mettre dans le rôle de quelqu’un qui perçoit de l’art, de décider simplement : « Maintenant, je joue ce rôle. »
(Brian Eno, cité in David Toop, Ocean of Sound, pp. 165-166.)
Brian Eno se pose la question de l’apprentissage d’une séquence sonore, non musicale, où les sources seraient des « thèmes », des motifs, où la construction d’un univers a priori non organisé musicalement, non composé, se re-construirait au fil d’écoutes mémorisant et décrivant, jusqu’à trouver au final une cohérence liée à la signature de l’écoute minutieuse. Exercice qui permet de passer logiquement de la captation à l’écoute, puis vers une analyse structurante, compositionelle, donnant au final du sens à notre écoute.
Il s’agit là d’une façon expérientielle pour poser une écoute pragmatique, inhabituelle, sans doute sur les traces de Raymond Murray Schafer et de Max Neuhaus. Il nous faudra pour cela nous s’astreindre à l’exercice de mémoriser une tranche de paysage en écoute, avec ses composantes, ses ruptures, transitions, ses ressentis. La phénoménologie versus Ambiant Music, façon Brian Eno en quelque sorte.
Pour revenir à la phénoménologie « historique » de la perception, une expression de Merleau Ponty trouve chez moi un écho assez fort via « notre contact naïf avec le monde », qui implique « l’être présent et vivant » (dans l’exercice de la perception du monde). Ceci étant, au-delà d’une naïveté novice, évitant des a priori trop enfermants, le travail archéologique autour de la sensation, conduit par le philosophe, nous emmène du terrain « naturel » vers un cogito renaturant, réinterprétant. Cette fouille intellectuelle autant que physique, exigeante, me pousserait entre autre à sans cesse décrire et écrire mes expériences corporelles, sensorielles et perceptives. Peut-être à les partager également. C’est là sans doute un travail acharné et de longue haleine, voire de longue-ouïe, qu’il me faudrait mener plus en avant, pour emmener modestement mes PAS à percevoir un peu plus loin que de la sensation, du ressenti, des aménités paysagères, mais vers la perception du sens-même, comme l’a remarquablement fait et explicité Maurice Merleau Ponty.
PAS – Parcours Audio Sensible – Ile Barbe à Lyon
© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Auscultation
Résidence anthropocènique Titre à venir
Où il s’agit de se retrouver pour réfléchir à des productions artistiques, sociales, autour de l’anthropocène, et plus particulièrement durant cette marche, de l’écologie sonore.
Un PAS – Parcours Audio Sensible d’une heure trente environ, qui nous immerge dans les sons urbains.
Un dimanche où le soleil luit généreusement, où la température est douce, les couleurs hivernales, superbes dans leurs nuances assez tranchées.
Un petit groupe de cinq à six personnes, pour l’occasion écoutantes.
Une marche lente, ponctuée d’arrêts Points d’ouïe, comme à l’accoutumée.
Premier arrêt, assis sur des bancs d’un espace très animé. Un quai très circulant, commerces, voix, voitures, limite saturation, mais au final un espace humainement tonique.

Traversée d’un pont suspendu pour rejoindre une ile, elle aussi éminemment urbaine.
Traversée lente de l’ile par une série de chemins de traverse zigzaguant d’une rive à l’autre.
La rivière Saône est en crue, bouillonnement aquatique à droite, à gauche, tout autour !
Une multitude de personnes la regarde, dans sa furie du moment, l’écoute, ?
Sous un pont, une acoustique étrange, des grondement et cliquetis par dessus.
Traversée d’une pelouse bruissante, puis de jeux d’enfants, d’autres espaces en parcelles toniques.

Sous une haie-tunnel de bambous, intimité, des matières auscultées, le long d’un mur, décalage audio poétique vers les sons d’habitude inaudibles.
Tout au fond de l’ile, impasse sur l’eau, les quais ronronnants au loin, de vieilles murailles encaissées, toujours et encore des voix récurrentes traversant nos champs d’écoute en différents plans plus ou moins rapprochés.
Retour par le même chemin, à rebrousse poil en quelque sorte, un film rembobiné.
Nous re-déroulons la trame sonore et visuelle à l’envers, donc forcément très différente.
Un ami artiste relève, depuis le début du PAS, les vibrations environnantes, du bout de son crayon sono-sismographique. Traces sensibles, audio vibro pédestres cartographiques autant que kinesthésiques, crayonnages en mouvement. (Voir en pied de texte).
Puis une ruelle, amorçant une deuxième tranche de notre parcours.
Bascule.
© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Auscultation
Le calme se fait soudain, comme un apaisement bienvenu.
Une aération soufflerie néanmoins bruyante ronronne, arrêt sur son, l’étrange beauté du trivial industriel.
Une montée entre deux murs resserrés, le calme se densifie encore.
Une bouche dégoût s’égoutte à l’oreille, au détour du chemin, tel un ruisseau, tandis que s’égosille une oiseau caché dans les frondaisons d’un arbre. Halte urbano-bucolique et heureux mixage auriculaire qu’il nous faut saisir en l’état. Il a abondamment plu les jours précédents, les traces sonores en témoignent, tout en ruissellements diffus.
Le parvis d’une église, et une placette, presque silencieuse, un espace sensoriel privilégié.
Le contraste est ici affirmé avec l’ile trépidante au bas, la décompression acoustique s’installe.
Nous pénétrons un jardin caché, le Jardin secret c’est son propre nom, nous approchons là une forme d’intime quiétude urbaine.
Un oasis acoustique, tout juste une rumeur lointaine, quelques douces émergence motorisées, ponctuelles.
© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Longue ouïe
Des mini haut-parleurs installés dans l’instant viennent, très localement, très éphémèrement, animer-perturber l’espace. Voix, oiseaux, oiseaux, voix…
Suivi d’un moment de calme, toujours oh combien appréciable.
Des objets longues-ouïe pour écouter les pas amplifiées sur une allée gravillonnée, les plantes auscultées, nouveau zoom focal vers les micros sonorités ambiantes.
Retour, progressif vers le point de départ.
La parole se libère alors, prenant tout son temps.
Il s’agit de ne rien brusquer, la nuit tombe doucement.
© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Le chant d’une ventilation
Traces vibro pédestres







© Titre à venir, David Bartholoméo – Traces vibratoires
Tracé(s) de PAS – Parcours Audio sensible

Une histoire de tracé(s) et/ou les tracé d’une histoire
Par définition, un tracé serait, dixit les dictionnaires :
La représentation par des lignes d’un dessin, d’un plan : Le tracé d’un boulevard.
Une ligne continue formant le contour naturel d’une côte, d’une voie, etc.
Un jalonnement sur le sol des lignes caractéristiques d’un ouvrage (tracé d’une route, d’une voie de chemin de fer, d’une fortification).
Si le tracé se réfère très vite à la ligne, aux lignes, celle-ci ne sont fort heureusement pas forcément droite. Bien au contraire, leurs sinuosités, parfois leurs discontinuités, à l’instar de l’écoute, traceront un plan de marche tendant à nous éloigner des sentiers battus. Quitte à risquer de perdre la trace. Charge alors à l’oreille de nous remettre sur le « droit » chemin.
Comment alors envisager de tracer, de relever le tracé d’un parcours sonore, pensé pour l’oreille ? Quelles en seraient les contraintes, les modes de représentations, les possibilités de lectures, les formes de récits envisageables pour le suivre de l’oreille ?
Proposer, construire et fixer le tracé un PAS suppose que l’oreille parcourt au préalable l’espace, ou les espaces envisagés comme terrain de déambulation sonore. Le tracé et la carte le recueillant complice de l’oreille en quelque sorte.
Il faudra donc envisager l’écriture d’un itinéraire sonnifère, partant d’un point de départ donné, jusqu’à un autre (d’arrivée), avec la possibilité de multiples variantes. Ce trajet pourrait ou devrait parcourir différents lieux/séquences susceptibles de raconter une, des histoires auriculaires, ou tout au moins de les (faire) vivre dans ses péripéties acoustiques.

Comme pour un topo guide de randonnée , une sélection de points d’ouïe intéressants, spécifiques, spectaculaires ou non, d’ambiances caractéristiques, d’écoutes surprenantes, pourrait construite et ponctuer un cheminement piéton. Une hodologie s’appuyant sur des milieux sonores choisis pour leurs aménités paysagères par exemples.
Prenons le cas de circuits thématiques. Nous pourrions envisager un fil rouge donnant à notre PAS une cohérence écoutante et assumée, affirmée. Par exemple, un parcours autour de l’eau (fleuves, rivières, fontaines, lacs…), ou de lieux résonants (églises, passages souterrains, parkings, ponts…), des architectures spécifiques (cours intérieures, traboules), un parcours forestier, une exploration de friches ou sites industriels…
Ainsi, notre tracé afficherait une sorte de continuité rassurante, une logique préméditée, une forme de récit accompagnant l’oreille, sans trop ni la contraindre, ni la perdre dans la complexité, la densité de l’environnement sonore, surtout en milieu urbain.
Il s’agirait donc de tracer un territoire d’écoute, dont les délimitations, les lisières seraient forcément mouvantes, du fait des plans sonores toujours en mouvement, des innombrables hors-champs qui font du média son un objet qui ne peut être appréhendé comme un le serait celui du champ visuel.
Tel quartier, ou écosystème, serait abordé par le biais d’une écriture propre à en faire saillir leurs spécificités, aménités, ou même trivialités, révélées voire exacerbées par des gestes dépaysants. Il m’est par exemple arrivé, avec des étudiants d’architecture/urbanisme, d’entendre comment sonnait une vieille cité aux rues et trottoirs pavés, via des valises à roulettes. On pourrait ainsi développer des parcours d’après des expériences partagées avec des aveugles, ou des handicapés moteurs, des habitants d’un quartier, des danseurs cherchant des appuis corporels et sensoriels urbains, des écoles, un tissage industriel…
L’histoire même des espaces parcourus alimenterait des écritures in situ où les récits de territoires joueraient du passé, du présent, des mutations en cours, et pourquoi pas d’un rêve pour demain. Des sites industriels, parfois en ruine, ou reconvertis, voire disparus, ensevelis par de nouvelles couches urbanistiques nourriraient des sortes de fables à écouter en arpentant les lieux.
La notion de tracé, de ses lignes fixées sur papier, via l’informatique, des applications numériques, cartographiées, signalisées, emmenant le promeneur au fil des itinéraires sonores proposés, serait alors matérialisée par un ensemble de marqueurs territoriaux, pour explorer sensiblement les lieux sans perdre leur entendement.
Le PAS peut être physiquement guidé, animé, comme c’est régulièrement le cas, où bien alors associé à ne forme de balisage qui n’est cependant pas évidente à matérialiser sur le terrain, du fait de l’immatérialité et de la mouvance des cheminements sonores. Entre cartographie, parfois subjective, et guidages numériques, applications mobiles, des balises plus souples sont aujourd’hui possibles quitte à en inventer ou à en contextualiser de nouvelles.
Un des points intéressants de la démarche étant de jouer sur une réalité de terrain qui ferait émerger un imaginaire collectif, par lequel tout un chacun se raconterait sa propre histoire, tout en restant soudé au groupe par un geste d’écoute collectif.
La description pragmatique, l’analyse d’ordre phénoménologique, d’autres approches analytiques, seraient toujours confrontées, frottées, avec une expérience éminemment sensorielle, qui tracerait des chemins parfois sinueux, aux contours plus ou moins définis, aux variantes propices à des écarts assumés entre tracés et marche. Chemin de travers obligent. De la représentation itinérante au geste, il n’y a qu’un pas.
Le tracé d’un parcours sonore peut donc être contraint par l’expérience même d’un PAS qui résisterait parfois à l’itinéraire imposé, pour s’encanailler selon les caprices d’un déroulé auriculaire facétieux.
Des cartes sonores pour mieux se perdre en quelque sorte, ou en tous cas ne pas forcément suivre les sentiers battus que préconiserait un tracé, aussi travaillé fut-il dans ses écoutes en sentiers, en ruelles, ou avenues.
L’histoire proposée, suggérée, serait donc un mélange de rigueur et d’audio libertinage vagabond, un tracé somme toute un brin rebelle, que l’œil, l’oreille et les pieds, tenteraient de suivre avec une curiosité entretenue par la part d’incertitude liée au monde auriculaire-même. Les tracé nous entraine dans une forme de réalité augmentée (sensoriellement) qui ne fait pas appel à des dispositifs ou un appareillage technologique pour nous embarquer, nous immerger, dans une histoire à portée de pieds aventureux d’oreilles titillées.
Cette carte à jouer de l’entendre, plus suggestive qu’injonctive, démultiplierait les possibilités de l’écoute, selon les territoires traversés, jouant sur des surprises, des ruptures, le déroulé des dépaysements, qui nous offriraient de vraies friandises sonores.
Et je sais par expérience qu’il suffit de déplacer, de décaler légèrement l’attention à ce qui nous entoure, de solliciter une posture physique plus réceptive, un imaginaire de cueilleur de sons par exemple, un scénario de marche original, des points d’ouïe inhabituels, pour s’ouvrir une belle aventure sensorielle, qui n’est pas par autant par avance toute tracée. En tout cas, dont le tracé ne demande qu’à s’échapper de ses propres lignes, pour y revenir à l’envi.

Points d’ouïe, florilège d’écoute(s)

La pratique récurrente (et passionnante) des PAS – Parcours Audio sensibles, m’a amené à construire, petit à petit, une forme de mémoire vive, auditive, sensible, à fleur d’oreilles. J’en extrais ici un florilège de Points d’ouïe emblématiques, subjectifs et non exhaustifs, ayant marqué mon expérience d’écoutant, voire ma vie quotidienne dans son rapport à l’environnement sonore.
Ce sont, généralement lors de parcours d’écoutes collectives, mais parfois solitaires, des espaces temps auriculairement exceptionnels, ponctuels ou non, parfois très fugaces, vécus en général lors de PAS*, ou de repérages de ces derniers… Souvent survenus tout à fait à l’improviste.
Ils ne sont (pas tous) particulièrement beaux, esthétiquement parlant, mais généralement surprenants, poétiques, décalés, inattendus, et livrés ici par le prisme, le filtre culturel, donc forcément subjectif de l’écoutant promeneur que je suis…
J’ai déJa relaté, dans des articles antérieurs, certaines situations d’écoutes présentées ici, certes de façons assez différentes, souvent plus développées. Cependant, le fait de confronter des espaces/temps/événements se rapportant à des paysages sonores fort différents, joue des frottements inhérents à ces situations d’écoutes multiples. De résonances en dissonances, ces micro récits construisent in fine une trame support d’écoutes actives, des formes de process d’écritures auriculaires transposables in situ, c’est à dire à peu près partout, mais jamais répétés à l’identique.
En ce tout début d’année 2018, comme un best-off auriculaire, j vous en livre quelques exemples, sans chercher aucune forme de tri ou de hiérarchisation, plutôt dans l’ordre d’apparition capricieuse à l’écran de ma mémoire.
Fontaine des lépreux (Dole 39).
Au centre ville de Dole, sur un trottoir de la belle cité historique Jurassienne, se trouve un simple escalier descendant on ne sait où de prime abord. Celui qui aura la chance de s’y aventurer se retrouvera dans un espace magique, souterrain urbain conduisant à une vaste fontaine souterraine que l’on parcourt tous yeux et oreilles charmés. Des gouttes d’eau réverbérées, des voix, des sons de la ville qui nous parviennent par une sorte de puits à ciel ouvert. En ressortant d’un autre côté de la ville, le canal au bord duquel naquit Pasteur, des chutes d’eau alimentant un ancien moulin bruissent. Un oasis sonore et visuel rare, à ne manquer sous aucun prétexte, Dole étant une ville sonique autant qu’aquatique !
Un jour de grand vent, au pied du beffroi de Mons (Be)
Je suis assis sur de mes bancs (d’écoute) favoris, sur une hauteur de Mons, vieille cité Belge de la Région du Hainaut. Je suis en résidence Montoise pour le festival d’arts sonores City Sonic. Le vent souffle fort, très fort se jour là. Je me trouve juste sous le célèbre beffroi Montois, figure architecturale et monumentale emblématique dominant la ville et ses alentours de ses 87 mètre de haut, et qui plus est juché au plus haut d’une colline. Victor Hugo ne l’appréciait guère : « une énorme cafetière, flanquée au-dessous du ventre de quatre théières moins grosses » écrivait-il à son épouse Adèle en 1837.
Ce beffroi est également reconnu par tous les carillonneurs de Wallonie, de Flandres et de Navarre pour la qualité de ses 49 cloches. Ce soir là, la nuit est tombée, le fond de l’air très humide, charme de la Belgique en automne, et justement, un carillonneur s’exerce, passant en revue un répertoire varié, de Bach à la Vie en rose, des Feuilles mortes à un Ave Maria. Son jeu tout en élégantes fioritures d’influence baroque, est très virtuose. Le vent tourbillonnant en tous sens, joue avec les notes d’airain égrenées selon les caprices d’Éole. Les mélodies grossissent, disparaissent presque, reviennent, tournoient, virevoltent, comme sous les mains d’un mixeur fou se jouant de l’espace. Moment exceptionnel s’il en fût.
Tour d’une place d’une chanteuse nocturne à Orléans
Je réside une semaine durant à Orléans, lors d’un worshop autour du paysage sonore avec des étudiants de l’École des Beaux Arts et du Design. La nuit est tombée, je me suis posté sur un banc, en périphérie d’une place très tranquille, lovée au cour de la vieille ville. Il est près de minuit, l’ambiance est douce, calme, sereine. Quand soudain arrive une jeune femme promenant son chien, et chantonnant d’une fort belle voix « Summertime » de Georges Gershwin. Elle fera lentement le tour de la place, sans cesser de chanter, marquant son trajet d’une sorte de ruban mélodique aussi ténu que présent. Instant suspendu…
Le même jour, avec un groupe d’étudiants en exploration, nous étions surpris par le puissant grondement de la Loire en crue, elle qui est d’habitude très discrète dans sa traversée urbaine.
Les moments se suivent et ne se ressemblent pas.
Un périphérique routier, au travers un mur anti-bruit, vers Vaulx-en Velin
Qui a dit que les murs ont des oreilles ? Et bien dans ce cas oui ! Lors d’un repérage, nous sommes trois ou quatre promeneurs écoutants dans le cadre d’un projet « Des cartes pour mieux se perdre », où se retrouve chercheurs, aménageurs et artistes. Nous longeons un périphérique Lyonnais, à hauteur de Vaulx-en-Velin La Soie, en empruntant des itinéraires « traboulant » via des jardins, ilots d’immeuble, terrains vagues… Bref des espaces périurbains que le piéton lambda ne visite guère d’ordinaire. Au détour d’un petit square, une cité est construite tout près d’un périphérique très circulant, masqué par un mur anti-bruit assez haut, aveugle, et construit en une sorte de très grandes plaques de matières plastiques, l’ensemble placés sur un talus dominant les immeubles en contrebas. Le son de la voie de circulation est donc très filtré, amoindri, au détriment d’un horizon visuel pour le peu très rétréci. Cette imposante cloison offre néanmoins, pour l’écoutant curieux et aventureux, un terrain de jeu acoustique intéressant. En collant l’oreille contre ces murs, on entant, via un effet stéthoscopique, et une forme de conduction vibratile osseuse, le flux des voitures transformé en une sorte de musique, si j’ose dire, curieusement filtrée. On sent parfaitement les flux rythmiques, les déplacements stéréophoniques, à travers des timbres adoucis, épurés de leur agressivité mécanique… Une finalement belle découverte pour qui ose coller l’oreille à un objet au départ qui en dissuaderait plus d’un de le faire.
Une chanteuse dans une traboule des pentes de la Croix-Rousse (Lyon)
Après celle d’Orléans, encore une histoire de chanteuse. Cette fois-ci dans les célèbres traboules de la Croix-Rousse à Lyon. Avec une groupe d’étudiants designers, nous écoutons les pentes en passant d’escaliers en couloirs, de cours intérieurs en passages resserrés, un brin labyrinthiques entre de très hauts immeubles. Bref, nous traboulons de l’esgourde dirait-on chez les gônes. Au débouché d’une belle enfilade de cours intérieures, chacune avec ses ambiances propres, isolées des sons de la circulation via une série de sas architecturaux, nous attend une petite friandise acoustique. Dans un espace minérale resserré, donc résonnant, intime, s’élève une voix de chanteuse faisant ses gammes, ses échauffements, vocalisant des arpèges volubiles. Un piano exhorte notre chanteuse, à chaque pause, via un bref accord, à monter d’un degré de plus vers l’aigu, par demi-tons pour parler musique. Par une fenêtre ouverte, au-dessus de nos tête, les vocalises, trilles et autres enjolivures, emplissent joyeusement l’espace. C’est une scène dont il faut profiter sur le vif, un peu comme l’instant décisif de Cartier-Bresson, ni trop tôt, ni trop tard, sinon nous la manquons, irrémédiablement.
Les échos multiples du pont Schuman (Lyon)
Un tout nouveau pont a été construit à Lyon, enjambant la Saône à quelques encablures de chez moi. Ses quais ont d’ailleurs été réaménagés ces derniers années, avec de belles promenades piétonnes, avec un circuit parsemé de commandes artistiques en espace public. Alors que nous faisions, avec un collègue preneur de son un Parcours en duo d’écoute, nous passons sous ce pont sans rien remarquer d’ exceptionnel a priori. Arrive alors à notre hauteur, une dame promenant son petit chien en laisse, type fort en gueule et en aboiements m’a tu vu. Et là, merci toutou, nous découvrons stupéfaits une incroyable série d’échos digne des plus spectaculaires paysages jurassiens (des sites à échos remarquables). Nous en jouons bien sûr. Des cris, susurrement, claquements, face à la rivière ou dos tourné. l’écho toujours, comme dans le mythe, répète inlassablement nos productions sonores. Je ne manque pas depuis, lors de balades dans le quartier, surtout en nocturne, d’y revenir, d’y jouer de l’écho, voire d’emmener des promeneurs découvrir cette petite perle acoustique.
Une grue entre chiens et loups à Auch (Gers)
C’est un nouveau PAS avec un groupe d’écoutants, à tombé de nuit, dans la vieille ville haute d’Auch. Nous sommes en février, le temps est frais, le ciel dégagé, et les lumières hivernales parent le ciel d’une déclinaison chatoyante de rouges orangés, qui nous invitent ‘emblée à une belle promenade, yeux et oreilles à la fête. Des ambiances de rues piétonnes à la sonnerie majestueuse de la cathédrale, tout y est pour dresser le décor sonore ad hoc. Et c’est pourtant une événement curieux et inattendu qui captera notre attention et nous fera nous arrêter longuement sur une place dominant la vallée en contrebas où coule le Gers. Une grue, se détachant visuellement sur le ciel de fin de soirée, pivote lentement sur son axe, en émettant des sons somme toute très mélodieux, bien loin des grincements que l’on pourrait attendre de cette imposante masse métallique. Notre groupe restera un long moment à écouter/regarder cette musique et ballet mécaniques où un monstre de fer pivotant dans le ciel, produit une effet sirène, captivant son auditoire de voix enjôleuses. Écoute en chantier, écoute enchantée, la beauté des paysages sonores n’est pas toujours là où on l’attend.
Des grillons et autres animaux, nocturne à St Martin-en-Haut (Monts du Lyonnais)
Notre cortège s’ébranle, à nuit tombée, dans une site rural des Monts du Lyonnais, lors d’une rencontre universitaire autour des métiers des Arts et de la Culture. C’est un soir d’été assez chaud. Après avoir fait le tour d’un petit étang où coassent d’agiles batraciens qui plongent dans l’eau avec de multiples ploufs à notre approche, nous empruntons un sombre chemin grimpant à travers bois, à l’assaut d’une colline. Nous débouchons soudain en haut d’une vaste combe verte, des prairies en forme d’amphithéâtre naturel. Des milliers de grillons et autres insectes ponctuent le vaste paysage, profitant de la chaleur nocturne de la terre. Des chiens et des vaches au loin nous donnent la mesure du site, son échelle acoustique. La tentation de se coucher dans l’herbe pour profiter de ce concert nocturne est trop tentante pour que nous y résistions plus longtemps. Et c’est un long moment de quiétude qui s’installe tout naturellement dans notre groupe, soudé par ce paysage sensible qui nous est offert. Tant et si bien que nous auront beaucoup de mal à nous extirper de cette ambiance apaisée, pour redescendre vers notre village et retourner vers des sons plus festifs.
De l’eau et des ventilations à Victoriaville (Québec)
Lors d’une résidence québécoise où je travaille autour de l’écologie sonore, je décide de composer une petite carte postale sonore et nocturne de Victoriaville, mon camp de base. Cette cité est d’ailleurs considérée au Centre-Québec comme un berceau expérimental du développement durable. Parti pour une promenade nocturne, je longe le Nicollet, rivière traversant Victoriaville dans un vaste parc urbain. L’eau et ses multiples bruissements accompagnent mon trajet. En sortie de ville, des chutes d’eau alimentant d’anciens moulins et industries, grondent de part et d’autre du chemin piétonnier et cyclable. Je remonte la ville en empruntant cette fois-ci un itinéraire beaucoup moins bucolique, zigzaguant à travers des ilots d’immeubles, des arrières-cours et des parking, quasiment déserts à cette heure-ci. L’espace sonore est ponctué, comme dans beaucoup de sites urbains par les vrombissements et cliquettements ferraillants des ventilations et autres climatisations. Étrange musique minimaliste nocturne qui se mêle aux sons de roulements chuintants sur les chaussées humides de quelques voitures encore éveillées. L’eau et l’air brassé font finalement bon ménage pour composer une cartographie sonore de Victoriaville tout en flux et en variations de longues plaintes aqua-aériennes. Une vision parfaitement subjective du promeneur écoutant découvrant la ville.
Des RER à Vitry/Seine (région parisienne)
A Vitry/Seine, je suis invité par Gare au théâtre, structure culturelle installée dans le beau site d’une ancienne gare SNCF, à effectuer des PAS, diurnes et nocturnes. Sur plusieurs saisons, dans le cadre d’un programmation de recherche/actions « Frictions urbaines » autour de la ville, de l’urbanisme, d’aménagements et d’actions sociales, sont invités différents artistes à emmener le public arpenter le quartier des Ardoines, chacun à sa façon. La mienne sera bien entendu sonore et écoutante. Le quartier des Ardoines est surprenant, coupé par une ligne très passante de RER, bordé par de beaux quais de Seine où subsistent encore des infrastructures portuaires monumentales, on y trouve côte à cote un immense foyer de réfugiés Maliens, une impressionnante usine thermique désaffectée, aux tours totémiques rouges et blanches, sorte de marquer territorial repère visuel ardoinnais, des lotissements, des zones industrielles, le tout entremêlés façon patchwork. Un urbanisme de ville, de quartier, qui ont connu des développements tentaculaires et désordonnées lors des extensions du Grand Paris. Ce qui les rend tout à la fois curieuses, presque inquiétantes, mais aussi attirantes dans leurs brassages un brin sauvages. Lors de ces promenades, un lieu, parmi bien d’autres a fortement impressionné ma mémoire. Il s’agit d’une sente enfermée entre des clôtures, des murs, des végétations sauvages, longeant les lignes du RER toutes proches. De nuit, d’incroyables déchainements sonores explosent très régulièrement, à quelques encablures de nos oreilles. Il s’agit de nombreux passages des trains, certains faisant halte en gare, d’autres filant à pleine vitesse. On se sent presque broyé, malmené par ces féroces intensités ferroviaires, et à la fois exalté, un peu comme devant une déferlante de Hard Rock des années 70. Il faut le vivre pour en ressentir toute la poésie tonitruante, façon Pacifique 231 revisité par un acousmate futuriste contemporain.
Une obscurité silencieuse à La Romieu (Gers)
Après une déferlante sonore, un oasis de calme. Les vacances touchent à leurs fins, la chaleur est encore écrasante dans la petite ville de La Romieu, blottie sur des terres Gasconnes où se côtoient vignes et pruneliers, sans parler de toute la tradition culinaire locale née à l’élevage de volailles notamment. Nous sommes une quarantaine d’artiste marcheurs, venus du Monde entier ou presque, réunis pour une semaine de rencontres, d’ateliers, de réflexion, de partages, de marches sensible, expérimentales, de jour comme de nuit. Made of Walking, réseau international, à choisit de s’installer dans le magnifique site de La Romieu, de sa collégiale classée au patrimoine mondiale de l’Unesco, et lieu de passage incontournable pour des milliers de pèlerins en marche sur les chemins de Compostelle. Si la journée est assez animée dans ce petit bourg historique, la nuit tombée, les deux bars restaurants fermés, s’installe un incroyable silence. Un silence que je n’ai rarement entendu aussi profond, même en pleine montagne. C’est l’expérience que nous vivrons avec un groupe d’une trentaine de personnes, dans un étroit chemin très obscur, au sortir du village. Seuls quelques discrets grillons osent s’aventurer dans cette espace d’obscurité et de silence. Presque une chape tangible qui nous ferait toucher de l’oreille l’immatérialité d’une rare quiétude.
Une combe Jurassienne et des saxophonistes (Parc Naturel Régional du Haut-Jura, 39)
Années 80, nous travaillons, avec des collègues d’ACIRENE, à un inventaire des sites acoustiques remarquables du Parc Régional du Haut-Jura. Une commande qui infléchira fortement et irrémédiablement mon approche paysagère et tous les projets marchés que je pratique aujourd’hui.
Le territoire jurassien, gruyère karstique de failles et de grottes, de combes en reculées, de cascades en lacs, de forêts en prairies humides, sonne magnifiquement. Il possède notamment quantité de sites à échos vraiment incroyables ! Un lieu où aurait pu naître l’inspiration du mythe d’Écho. Ce jours-là, nous avons invité un quatuor de saxophones à venir jouer avec l’acoustique, dont les multiples échos, d’une vaste combe entourée de collines et moyennes montagnes. Une demi-journée durant, nos musiciens expérimenterons des émissions sonores, se déployant dans l’espace, se répondant, superposant leur jeu à celui des échos parfois bavards. La mise en son de l’espace est fascinante, digne de la plus belle installation sonore que l’on puisse rêver. Un musicien me dira plus tard qu’il a retrouvé dans ces rapports sons/espaces, des postures physiques et mentales quasi animales, sauvages, où il s’est mis à ramper dans l’herbe avec son saxophone. Je retrouverai ailleurs, dans le Parc Régional du Haut-Jura, des sites aux merveilleux échos dont j’ai parfois joué à l’envi. Moments inoubliables entre tous que j’espère bien un jour revivre, magnétophone en main cette fois-ci.
Un concert de cornes de bateaux à Cagliari (Sardaigne)
Nous somme de dernier jour d’un séjour – workshop consacré à la prise de son naturaliste, avec le GMVL (Groupe de Musique Vivante de Lyon), dans la belle ville de Cagliari, Capitale de la Sardaigne. Ce jour là, se déroule dans la ville une immense fête, la procession, ou pèlerinage, d’environ 60 Kilomètres de San Efisio. Des milliers de participants costumés, des chants, des bœufs et chevaux, chars et charrettes ornés, enclochetés, des couleurs, des ornements, des chants, des musiques, des prières, animent la ville sur leur long défilé urbain… De quoi à réjouir plus d’un preneur de son durant quasiment quatre heures consécutives. Le bouquet final, que je serai le seul à avoir la chance d’emprisonner dans mes micros, c’est le salut du port au Saint quittant la ville. Durant quinze minutes environ, tous les bateaux, petits et gros, mouillant au port de Cagliari, nous offre un incroyable concert de cornes de bateaux. Des sons graves, aigus, joyeux, disséminés aux long des quai, ou plus loin vers le large, une polyphonie, poly-rhythmie, des sortes de joutes et réponses sonores, l’effet est puissant, saisissant, magique ! On ne peut s’empêcher de penser au célèbre enregistrement des bateaux à Vancouver par Raymond Murray Schafer dans les années 70, ou aux symphonies portuaires de Montréal..
Une Valiha, un slameur et des musiciens danseurs à Antananarivo (Madagascar)
Lors d’un travail avec des musiciens, slameurs, danseurs, vidéastes Malgaches, nous expérimentons moult postures d’écoute et d’improvisations urbaines pour faire sonner le paysage et ses différentes acoustiques. Nous sommes sur une des nombreuses collines de la ville, dans un grand campus universitaire jouxtant un quartier populaire, riche en couleurs et en sons, à la lisière de la ville et de la forêt. Le site offre des points de vue comme des points d’ouïe magnifiques sur la ville et ses rizières en contrebas. Quelques expériences, a priori de simples jeux d’écoute et d’improvisation in situ, donneront lieu à des moments inoubliables. Un parc périurbain où chantent des centaines d’oiseaux, et dans lequel chacun se disposera dans des points stratégiques pour dialoguer avec la voix, le corps, les instruments en en écoute et en réponse à l’environnement sonore. J’entends encore la valiha (prononcer vali), harpe cithare cylindrique traditionnelle et spécifique à la Grande Ile, égrainer ses délicates perles sonores en contrepoint des chants d’oiseaux. Plus loin, sous une dalle très réverbérante d’un parking, c’est Tagman le slameur, accompagné de musiciens improvisant, qui fera sonner les lieux d’un texte « Écoute le son », écrit et lu pour la circonstance. Puis un danseur qui se jouera de l’espace urbain tandis qu’un joueur de didjeridoo scandera l’espace. Autant de séquences dont la prise de son aura bien du mal à traduire les émotions. Je retiendrai ici la joie d’écouter et de faire ensemble, dans l’espace public (ce qui n’est pas chose courante à Tana), aux yeux et aux oreilles de tous, au long d’une promenade écrite par les stagiaires, durant la dizaine de jour que nous aurons passé ensemble.
Un point focal en aveugle, des installations sonores et de l’eau et des canards à Neerpelt (Be)
Le centre Culturel Musica, à Neerpelt, dans le Limbourg Belge, m’avait invité a concevoir le tracé et l’animation d’un parcours d’écoute au sein d’un parc, dans lequel une imposante collection d’installation sonores pérennes est mise en place. Nombre d’artistes sonores internationaux de renom ont été invités à concevoir ou a contextualiser une œuvre, installée dans l’espace public du parc. Ce dernier résonne donc de toute une collections de sonorités surprenantes, que le visiteur peut découvrir en se promenant au sein de ce musée sonore à ciel ouvert, souvent de manière interactive. Le pari était pour moi de tracer un parcours d’écoute qui éviterait donc les œuvres pour s’attacher à entendre l’environnement sonore paysager, des forêts de pins et de feuillus, des dunes de sable, une rivière, des infrastructures sportives et hôtelières, une route avoisinante… Bien sûr, l’oreille n’échapperait jamais totalement à certaines sculptures sonores, mais je prenais le parti de les donner à entendre mixées au paysage sonore pré-existant, comme faisant partir d’une ambiance globale, et non comme un spot artistiquement installé. Une semaine de repérage a été nécessaire pour trouver les Points d’ouïe intéressants, en dégager un parcours cohérent, penser à des jeux et postures d’écoute qui seraient signalisés. Lors ces repérages, un passage m’a beaucoup intéressé, intime sente enfermée dans de hautes et épaisses haies de lauriers. En s’arrêtant au centre, on percevait mille sonorités alentours sans en voire aucune source. Point d’ouïe acousmatique* par excellence. Cette allée débouchait sur une sorte de caillebotis où le Dömel, petite rivière sinuant dans le parc, produisait tout une série de clapotis, de sussions gaves, et autres sons ténus, mais qui émergeaient nettement pour se frotter à ceux des installations proches. Sans parler d’un groupe de canards cancanant parfois joyeusement, qui adoraient visiblement cet espace.Un parfait mixage tout en finesse où je pouvais demeurer longtemps, oreilles charmées.
* Acousmatique : Fait d’écouter sans voir les sources sonores
Du vent dans le bâtiment d’une Minoterie du Pas de Narouze (Ariège)
Nous sommes le jour de la World Listening Day. je suis invité par le poète, musicien perforateur Alain Joule, à effectuer un parcours et une mini installation sonores dans et autour d’une très ancienne minoterie aujourd’hui transformée en partie en chambre d’hôte et restaurant. Cependant la grande partie historique des bâtiments, avec ses immenses greniers, sa fosse souterraine voûtée où se déverse un fracassant et assourdissant torrent d’eau, ses machineries désormais immobiles, mais encore quasiment intactes. Les alentours sont semi boisés, mais surtout parsemés de cours d’eau, de bassins, des aménagements d’un canal et de cours d’eau datant du règne de Louis XIV. Bref, le site, sur lequel se trouve une ligne de partage des eaux est tout simplement splendide ! Ce jour- là souffle très violemment le terrible vent d’Autant qui descend des montagnes noires. Le vent qui rend fou, ou des fadas, dit-on dans les terres sauvages du Lauragais. Ses rafales avoisinent les 100 km /heure faisant gémir et craquer les arbres, au bord de la rupture. Le paysage entier semble s’agiter dans un mouvement désordonné, violent et tonique à la fois. Notre balade se fera dans dette atmosphère des plus turbulente. A l’intérieur de la minoterie, tout craque, claque, planches et volets disjoints, tout l’espace semble remué par le vent furieux qui vient buter sur les épais murs, cherche le monde interstice pour s’y engouffrer, fait siffler les tuiles mal emboitées. Une atmosphère de tourmente sifflante et tourbillonnante, et pour autant incroyablement vivifiante pour les promeneurs aux cheveux et oreilles décoiffés que nous sommes.
Des échos de la Saline Royale d’Arc et Senans (Franche Comté)
Lors de mes nombreux passages dans le site majestueux de la Saline Royale d’Arc et Senans, j’avais très vite déceler une particularité acoustique intéressante : les échos générés par les vis à vis symétriques de très grands bâtiments en arc de cercle. C’est donc pour une résidence de création sonore, que je décidais de les ausculter de plus près. Le point focal étant visiblement, ou plutôt acoustiquement, le centre de la grande pelouse, centre-même du site architectural, armé d’une puissante trompe, je déclenchais différents échos en tournant lentement sur moi-même dans une rotation à 360°. Je visais ainsi alternativement chaque bâtiment pour en écouter ses réponses. J’avais d’ailleurs pris soin d’effectuer mes sonneries hors d’une période d’activité touristique, pour ne pas trop importuner les visiteurs. Tout le monde n’apprécie pas je de la même façon je pense, des échos longuement répétés, fussent-ils, pour moi en tous cas, très intéressants esthétiquement. Couplés aux longues résonances intérieures des bernes, immenses pièces où l’on faisait sécher le sel, ces échos ainsi repérés, écoutés, sonnés, et enregistrés serviraient de base à une installation sonore collective. Celle-ci se tiendrait dans une allée reliant des jardins Est-Ouest, au cœur de l’enceinte-même de la Saline. j’ai donc joué sur un recyclage de matières sonores itératives, transposées d’un espace à un autre, et recomposées pour faire sonner l’espace différemment, tout en conservant respectueusement « l’esprit des lieux ».
Des patineurs nocturnes au Stade Boucaud (Lyon)
Au cours d’un repérage pour le projet Européen « Les paysages sonores dans lesquels nous vivons » nous parcourons le quartier de la gare de Vaise, à Lyon, une fois encore en nocturne.
Nous descendons dans l’enceinte d’un grand complexe sportif, où s’alignent plusieurs stades destinés différentes pratiques. Le lieu est une immense fosse construit sur une ancienne « Gare d’eau », port fluvial intérieur, aujourd’hui entièrement asséchée et comblée. Cette position en contrebas de ville environnante, non seulement isole acoustiquement les lieux des voies routières alentours, très circulantes, mais confère à l’espace acoustique une étrange réverbération, qui fait que l’on ne sait plus trop si l’on est à l’intérieur ou à l’extérieur. Ce soir là, sur la piste, anneau de vitesse, entourant le grand stade de foot, des équipes de rollers s’entrainent. Visuellement comme acoustiquement c’est un spectacle fabuleux. Des grappes de sportifs en rolllers, filant à une incroyable vitesse, soudés les uns aux autres par une précision virtuose dans la coordination des mouvements, passent devant nous, dans une traine de chuintements, de feulements. De nuit, ces mouvements véloces, ces sons extrêmement dynamiques et doux à la fois, les voix réverbérées des entraineurs qui managent l’ensemble, créent une scène aux ambiances chatoyantes, captivantes.
Des annonce SNCF en gare TGV de Massy Palaiseau (Région parisienne)
Plusieurs fois, j’ai transité par la gare TGV de Massy-Palaiseau, une grande bande couloir bétonné aussi chaleureux qu’un abord de périphérique aux heures de pointe. Bref, l’endroit qui ne donne pas trop envie d’y musarder, en tous cas au long des quais. Sauf peut-être pour une oreille curieuses de phénomènes et d’effets acoustiques surprenants. Et là, il s’agit de la sonorisation des quais, celle annonçant les arrivées, départs, et parfois retards, des convois ferroviaires. Ce très long couloir aux murs lisses est donc ponctué de haut-parleurs qui sont sensés nous transmettre des informations utiles pour entamer ou poursuivre notre voyage. Cependant, c’est sans compter sur les caprices acoustiques des lieu qui créent d’incapables effets de décalages, d’échos, de phasing, de superpositions, faisant que si on est placé entre deux haut-parleurs, le message entendu est pour le peu très « brouillon ». Intéressant certes pour un écouteur curieux, mais pas des plus efficace pour le voyageur indécis. Jacques Tati s’en serait sûrement inspiré pour sa célèbre scène ferroviaire de départ en vacances.
Les bords du Lignon (Forez, 42)
Invité par le Centre Culturel de Rencontres du Château de Goutelas (42) pour un colloque autour du paysage, en plein cœur de la magnifique région du Forez, à quelques encablures de Saint Étienne, je présentais, pour aborder pratiquement le paysage sonore, deux PAS – Parcours Audio Sensibles. L’un se déroulant dans une forêt en nocturne, l’autre le long des rives méandreuses du Lignon, rivière qui vit la naissance du célèbre roman fleuve l’Astrée d’Honoré d’Urfée. Le Lignon nous offrait un fil rouge d’écoute aquatique aux mille sonorités, déclinaisons de chuintements, de glougloutements, de ruissellements, tintinnabulis…Les méandres capricieuses de la rivière jouant un mixage sonore surprenant au fil de la marche, amplifiant ou diminuant les sons de l’eau, les faisant brusquement disparaître ou ressurgir au fil d’un détour du chemin. Un beau moment de poésie dans un paysage gorgé d’eau, de lumières et de sons.
Une Masscleta Façon Valencia à Besançon (Franche-Comté)
Il y a quelques années, lors de la dernière édition bisontine du festival « Musiques de rues », lequel brassait joyeusement et sans vergogne des fanfares de rues et des installations/performances sonores, j’assistais à une scène assez époustouflante pour mes oreilles. Les programmateurs avaient invité des « artificiers » spécialistes de la Mascletta, une tradition espagnole festive autant que tonitruante, tout droit venue de Valencia. La mise en œuvre est simple, mais bigrement efficace. Il s’agit de faire exploser, une bonne vingtaine de minutes durant, une impressionnante quantité d’énormes pétards, selon une succession, une progression assez apocalyptique et somme toute assez guerrière dans l’esprit. Surtout que ces dits pétards ressemblent plus à des bâtons de dynamite qu’à des objets festifs pétaradants ! Je vous laisse imaginer le résultat. J’avoue que ce jour là, n’ayant pas de protections acoustiques ad hoc, je me suis tenu à l’écart du lieu de ce déferlement sonore, juste ce qu’il faut pour assister à cette Masceletta sans y laisser mes tympans. Lorsque tout se tu, un immense nuage gris-blanc traversait Besançon, accompagné d’une forte odeur de poudre. Tonique voire brutale expression festive hispanique !
Déferlante de bagads à l’Interceltique de Lorient (Bretagne)
Les cornemuses, bombardes et percussions façon celtique, autrement dit les bagads, ou bagadoùs en Bretagne, ont toujours exercé sur moi une sorte de fascination, jouissive. Ces grands défilés, cette puissance sonore, ces timbres caractéristiques, ces mélodies ornementées, ces rythmes extrêmement rigoureux, se déversant au pas cadencés par les rues, et que l’on entend, de arriver de très loin, mettent en fête un espace public revigoré. C’est donc tout naturellement que j’assistais à une grande parade du festival Interceltique de Lorient, où moult régions et pays cultivant certaines traditions Celtes, de La Grande Bretagne en passant par la France, La Galicie espagnole, des régions de l’Inde défilaient de concert. Plusieurs heures durant résonnent ces ensembles colorés, grande vague de Celtitude d’où l’on repart un brin sonné, dans la plus traditions des anciens sonneurs bretons, mais généreusement repus. Fortement déconseillé à ceux qui n’apprécient pas bombardes et cornemuses !
Un bateau péniche dans un aber du Trieux (Bretagne)
Toujours en Bretagne, mais un un lieu et contexte très différents. Lors d’une rencontre autour du paysage sonore, nous sommes, à nuit tombante, assis sur les bords encaissés d’un aber, au pied du château de la Roche Jagu en Trégor, en compagnie de quelques audionaturalistes très expérimentés. L’un d’entre eux, Fernand Deroussen pour ne pas le nommer, a décidé de poser ses micros une nuit durant sur ce site, dormant tout près, dans son camion studio aménagé pour ce genre de pratiques. Il fait très doux, l’acoustique réverbérée de ce fleuve côtier qui serpente entre les collines est très agréable, la nuit est doucement tombée et nous pouvons, après une journée de colloque, nous laisser aller à une quiète et ressourçante rêverie. Soudain, un grondement puissant enfle rapidement, tandis qu’un éclairage type projecteur balaie les méandres du Trieux. Et débouche alors, au détour d’une courbe fluviale, un assez gros bateau (de pêche) qui vient radicalement chambouler tout le paysage de ses moteurs diésels pétaradants, et de son éclairage éblouissant. De quoi à nous tirer de notre douce torpeur ! Néanmoins, comme des soucoupes volantes surgissant des collines dans « Rencontre du 3e type », l’effet est spectaculaire, et pour tout dire assez magique. D’autant plus que, par un phénomène de résilience rapide et efficace, le bateau disparu de notre vue, le son de ses moteurs estompé, puis éteint, le site retrouve sa quiétude initiale. Et ceci pour le plus grand plaisir des micros de notre ami preneur de sons.
Le portillon chantant d’un parking souterrain à Saint-Étienne (42), et d’autres…
L’association stéphanoise « Cartons pleins », travaillant sur des vitrines de magasins fermés dans l’ancienne ville de Saint-Étienne, m’invite à effectuer un PAS, lors d’un Biennale internationale Design, explorant à l’écoute de ce territoire en pleine requalification. Comme à mon habitude, notre itinéraire, s’appuyant sur un repérage préalable, mais se jouant des événement sonores tels qu’ils surviennent, emprunte un parcours parfois surprenant, entre cours intérieures et parkings souterrains. C’est d’ailleurs dans ce dernier type de lieu que nous dénicherons notre pépite sonore du jour, parmi d’autres. Une porte-sas séparant la cage d’escalier d’accès au parking lui-même, et qui chante joliment, pourvue nous trouvions le doigté pour lui tirer des gémissements, cris, plaintes, appels insistants, et autres mélopées souterraines. Une manne pour créer un temps fort lors d’un montage type « carte postale sonore », composition trace de notre PAS collectif. Je commence d’ailleurs à collectionner quantité de chants de portes, portails, dans différentes régions, villes, villages, parcs publics, parkings… Chacun, une fois trouvé la façon d’utiliser le potentiel sonore et musical de ces instruments sauvages, offre une gamme de sons, de timbres et de rythmes très intéressants. Je ne sait pas encore comment je tisserai à partir de tout cela une pièce sonore, concert ferraillant, ou une installation entre deux ou plusieurs portes, mais j’y songe…
La Villa d’Este à Tivoli et ses eaux folles (Italie)
C’est ici le souvenir extrêmement présent d’une visite pourtant déjà ancienne à la célébrissime Villa d’Este et de ses eaux paysageant visuellement et acoustiquement le site. Passé les portes du parc, nous nous trouvons devant un jardin de fontaines, fantasmagorique, où sont mises en scène les plus belles installations hydrauliciennes que l’on puisse rêver. Ses fontaines, dont la célèbre dite « de l’orgue », orgue hydraulique cela va sans dire, habitent et façonnent le jardin de mille sonorités aquatiques, de la plus intime à la plus majestueuse. Une symphonie des (grandes) eaux qui inspirera sans doute une autre architecture paysagère, que pour ma part je trouve moins féérique, malgré sa qualification. Au détours d’une allée, du panoramique d’une terrasse, de chutes en ruissellements, les eaux se déploient tout autant aux regards qu’aux oreilles. Elle nous baignent dans un flux d’ondes soniques venant rafraîchir notre écoute. Et ce texte me donne sans doute l’envie de revisiter, physiquement, ce lieu de l’oreille.
Et tant d’autres Points d’ouïe vécus ici et là, ou à découvrir encore.
* ©PAS – Parcours Audio Sensibles – Gilles Malatray/Desartsonnants
PAS – Parcours Audio Sensibles canailles

Les PAS – Parcours Audio Sensibles, doivent s’aventurer dans des espaces surprenants, déroutants, là où les sons s’encanaillent, ne sont pas gentiment lisses, dans une version trop « entouristiquée ».
Ils doivent explorer des territoires improbables, à des heures où l’utopie peut facilement titiller notre imagination, la nuit par exemple, feutrée et propre à l’éclosion de tous les doux dingues complots sociaux- idéalistes.
Ils nous faut traquer des situations amènes, où la surprise et le dépaysement sont plus douces rêveries qu’oppressantes anxiétés.
Points d’ouïe, expérience acoustique

PAS – Parcours Audio Sensible. C’est ici que l’on s’arrête, Point d’ouïe obligé, dans un couloir étroit, lumières à chaque extrémité, obscurité ambiante, immobiles, adossés, oreilles frémissantes. Un cadre sonore resserré devant, un autre derrière, des lointains proches, ou l’inverse. L’écoutant est au centre, dans une ligne-couloir circonscrite et très délimitée, expérience acoustique traversante, mêlant nos propres sons intimes à ceux d’une ville perçue en focales opposées. L’expérience est auditive autant que visuelle, humaine autant qu’architecturale, simple, autant que surprenante, frisant sinon fricotant avec l’in-ouïe.
Saillans 2017 – Festival « Et pendant ce temps les avions »
http://bza-asso.org/index.php/archives/-festival-2017/
Chemins de voix
Il faut partir de quelques chose.
Une voix peut-être.
Dans une rue passante,
une impasse déserte,
peut importe où.
Il faut tenter de la garder,
cette immature voix fugace
de la garder en ligne d’écoute,
cette voix-ci, cette voix-là
ou bien s’accrocher à une autre
tisser tracer filer
tricoter l’écheveau
écheveau vocalique,
via la corde sensible
via la corde vocale
tendre l’organe pavillonnaire
d’une épopée tympanique
laisser du moût aux amarres de la langue
ou des dialectes entre-choqués
vers un cri haut perché
un éternuement tonique
un soupir par trop résigné
un rire qui n’en finirait pas.
Il faut partir de quelque chose.
Et si la voix s’éteint,
et si la voix s’enroue,
se perd dans l’urb-espace saturé,
se dissout dans le brouhaha,
s’englue dans le dialogue piétiné
il nous faut recommencer encore
à traquer la parole indocile
comme chair vibrante
même si l’on perd le sens,
le mot de la fin repoussé
ne reste alors que sonore,
matière crûment indéchiffrable.
Il faut partir de quelque chose.
Du bord du souffle volatile,
cycle et rythme de brises fragiles,
de l’articulation maladroite,
apprivoisant le phonème revêche,
d’une respiration diffuse,
corporellement évanescente,
d’un murmure aux confins de l’inaudible,
susurrant tout en retenue,
aux frontières d’une bouche,
coincée dans un palais sans trône,
à l’instar d’une labiale,
dite du bout des lèvres,
d’une explosive non létale
d’une mue anamorphosée,
autant qu’incontrôlée
allant vers d’autres corps,
enveloppes charnelles à peine connues,
espaces organiques à peine reconnus.
Il faut partir de quelque chose,
dont l’oreille saurait que faire,
comme une nourriture langagière,
une rumeur bétonnée d’urbanité,
ou vers d’autres leurres acoustiques,
sirènes mielleuses susurrantes,
sirènes aux traces-Dopler hullulantes,
des voix cassées fracassées contre une rude altérité
éraillées comme les graviers du chemin,
des stentors criant sans vergogne,
un magma de langues babélisées,
Il faut partir de quelque chose,
même si la voix n’est jamais vraiment sûre.
pas plus qu’un ersatz de route
une voie in-définitivement tracée,
Il faut partir de quelque chose,
Pour dire en corps et écouter encore,
ou bien inversement.

Point d’ouïe, FluxOdiOcartO
PAS – Parcours Audio Sensible et cartographie sonore
FluxOdiOcartO est une action/installation audio-paysagère qui mixe en temps réel des ambiances sonores locales, pour nous les faire voir et entendre autrement. Nous fabriquons ainsi une scène acoustique et une cartographique singulière, à la fois bâties sur des points d’ouïe emblématiques, captés in situ, identifiables, et sur un brassage sonore permanent réalisé par une sorte d’audio-morphose numérique. Cette exploration auditive nous fera percevoir un paysage auriculaire en perpétuel mouvement, naviguant entre un terrain (re)connu et d’autres inouïs, mais toujours alimentés par le terreau sonore local, les ambiances du cru. C’est une façon ludique et prospective de (re)découvrir des territoires auriculaires environnants, de la concrétude du paysage arpenté jusqu’au qu’à son interprétation via le dispositif de monstration.
Entre apparition et disparition, cette installation, par de multiples morphings et polyphonies tissées en contrepoints, pose non seulement la question de l’identité sonore des lieux, de ses esthétiques, mais aussi de l’équilibre fragile, voire du déséquilibre acoustique, liés à une saturation ou à une paupérisation sonore tout aussi sclérosante. Ces dysfonctionnements chroniques se réfèrent et font écho aux concepts de l’écologie sonore, développés depuis les année 70 par le compositeur et chercheur Canadien Raymond Murray Schafer.
Et avec ta ville, ton quartier, tes lieux de vie, d’activité, comment tu t’entends ? la question est posée !
Entre musique(s) des lieux et questions environnementales, sont convoquées des approches esthétiques, tout autant que des problématiques liées au confort ou inconfort d’écoute, jusqu’au niveau de l’insupportable, de l’intolérable. En contrepartie, sont aussi abordées les questions des aménités paysagères, du plaisir d’entendre, de s’entendre, voire de bien s’entendre, réflexions primordiales entre toutes ici.
Ce travail, dans ses différentes phases d’élaboration ou dans sa globalité, peut faire l’objet d’ateliers partagés, outdoor/indoor, avec et pour différents publics.
Il peut également être complété par l’inauguration officielle d’un point d’ouïe. https://desartsonnantsbis.com/2016/05/23/inaugurez-votre-point-douie/

Phasage
Phase 1 : Se promener dans une ville, un quartier, un espace rural, naturel, un site spécifique,…Écouter, repérer des points d’ouïe emblématiques, des ambiances caractéristiques (cloches, fontaines, acoustiques réverbérantes, échos, marchés, commerces…).
Phase 2 (en règle générale concomitante à la phase 1): Enregistrer des séquences sonores caractéristiques pour esquisser un paysage auriculaire des lieux investis, élaborer la construction d’une cartophonie in progress, d’un cheminement intra muros, un PAS – Parcours Audio Sensible.
Phase 3 : Positionner les sons et ambiances, les géolocaliser comme des Points d’ouïe sur une carte numérique, audio-géographique dédiée, aux paysages sonores, en prenant soin de les taguer et renseigner très précisément.
Phase 4 : Mettre en place un player multipiste, application qui mixera de façon aléatoire deux à 4 points sonores des lieux investis, avec la possibilité de les travailler/jouer en live lors d’une audition/performance, à la suite d’un PAS collectif, in situ.
Phase 5 : Mettre en scène la projection de la carte sonore qui se modifiera en même temps que les sons seront mixés, aléatoirement, en faisant voir les points écoutés et des liaisons mouvantes entre les différentes sources mixées (fond de carte et multi-player Open Source Aporee).

Dispositif
Un espace d’installation plutôt obscur et acoustiquement isolé.
Un ordinateur relié à internet.
Un vidéo-projecteur.
Une surface de projection (assez grande).
une système se diffusion sonore de bonne qualité (2 ou 4 HP).
Une ville, un quartier, un site naturel et leurs ambiances à cueillir à fleur de tympans et de micros, des résidents, acteurs potentiels.
Timing
2 à 4 jours de repérage/écriture, voire une résidence artistique de quelques semaines à quelques mois, enregistrements in situ, dérushage et mixage des sons, création sonore contextuelle…
1 journée d’installation, pouvant être finalisée par un concert mixage audio-paysager en live, un ou plusieurs PAS – Parcours Audio Sensible publics…
L’installation pourra se poursuivre ensuite de façon autonome.
Intervenant(s)
Une personne, artiste sonore, promeneur écoutant, avec éventuellement d’autres acteurs associés, des participants à des ateliers dans les lieux d’accueil (Centres culturels, écoles, écoles de musiques, structures d’éducation populaire, conservatoires de musique, Beaux arts…).
Ce projet recherche des lieux de résidences, d’accueil, et équipes susceptibles de ramifier et mailler des territoires/paysages sonores dans une synergie d’écoute partagée. Qu’on ce le dise !
Desartsonnants,
L’art du paysage sonore
Gilles Malatray-Desartsonnants
34, rue Roger Salangro 69007 LYON
28, rue Lamartine 69003 LYON
Skype : desartsonnants
Portable :07 80 06 14 65
desartsonnants@gmail.com
Points d’ouïe, Points de vue et fils d’écoute




