Partition de PAS – Parcours Audio Sensible, partition n°6 – « immobilité, statues de l’écoute »

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Public
Solitaire, à 2, en  groupe

Temporalité et durée
De jour, de nuit, durée variable, de quelques minutes à quelques heures

Lieu
Ici ou là, en ville ou en milieu naturel, ailleurs…

Actions


- Choisissez un itinéraire, repéré, ou non; sinon préférez lui une pure errance…
– Mettez vous en marche
– Lorsque vous en sentez le besoin, lorsqu’il se passe à vos oreilles des choses intéressantes, surprenantes, immobilisez vous
– Gardez, autant que faire se peut,  une immobilité totale, quelques minutes, plus, beaucoup plus… Selon l’humeur et la scène qui se joue, votre résistance physique à l’absence de tout mouvement
– Écoutez en vous sentant au centre, le centre, du paysage sonore. Sentez le bouger autour de vous. Ces temps d’écoute immobiles s’effectueront il va sans dire dans le plus parfait silence.
– Repartez lorsque vous le souhaitez, et réitérer l’action autant de fois que vous le désirez

 

Remarques et variations
Si vous effectuez ces actions en groupe, n’ayez pas peur d’être observés avec une certaine curiosité, voire jouez en pour interroger l’espace public et ses passants intrigués.

Si groupe il y a, ce dernier devra rester assez compact pour conserver l’énergie partagée de l’écoute collective.

Un ou plusieurs décideurs pourront proposer des points d’écoute immobiles. Tout un chacun peut le faire à un moment donné après en avoir signalé son intention au groupe.

 

 

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Postures – Installations d’écoute(s) collective(s)

Version forestière

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Se tenir debout, longuement, immobile, au cœur de la forêt, et l’écouter bruisser. Aujourd’hui, ma recherche questionne les façons d’installer une forme d’écoute performative, via différentes postures physiques et mentales, quelque soit le lieu (nature/urbanité…) et de préférence en groupe.

Version panoramique

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Belvédère acoustique… Dominer le sujet ? pas vraiment certain d’y parvenir à ce jour…

La question de la posture, ou des postures, comme une façon d’installer de nouvelles formes d’écoute, donc de nouveaux paysages sonores, pose une problématique qui irrigue et alimente mes travaux, tant dans le faire que dans la réflexion. Comment donner vie à une écoute intense, collective, par quelles postures physiques et mentales ? Comment plonger ses oreilles dans une forêt comme en centre ville, en périphérie comme dans des sites architecturaux, en les transformant en scènes auditives, en installations sonores permanentes ? Et par delà, se pose la question de comment partager ces constructions sonores à un groupe, via des gestes performatifs, oscillant entre marche et immobilité ?

Version urbaine

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La notion de groupe partageant une même (in)action, in-action, notamment celle de l’écoute est bien au cœur du questionnement. Comment mettre en place des espaces d’écoute par des formes de rituels, de cérémonies, la création des micro communautés éphémères d’écoutants ? Comment la trace du geste accompli  pourrait, à contrecoup, influencer (durablement) des sensibilités plus actives ?  Autant de terrains restant très largement à explorer… Jeux de l’ouïe, le chantier est vaste et d’autant plus passionnant.

« Donc, si vous voulez, mon art serait de vivre ; chaque seconde, chaque respiration est une œuvre qui n’est inscrite nulle part, qui n’est ni visuelle ni cérébrale. C’est une sorte d’euphorie constante. »
Marcel Duchamp

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Paysages – espaces sonores, une prolifération mise en récit

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L’écouteur, et qui plus est le promeneur écoutant que je suis est un vaste réceptacle sonore. Il reçoit en lui, parfois à son corps défendant, via l’oreille et tout un système de capteurs sensitifs osseux, aqueux, neuronaux, des milliers et des milliers de sons.
Par exemple, je suis ici, à ce moment, sur un banc, urbain (moi et le banc), écouteur assis au centre du paysage
moteurs cliquetants
voix à droites, étouffées
voix à gauche, criardes
train devant, en hauteur, sur sa voie talutée, ferraillante, coulée mécanique
bus à l’arrêt, soufflant et haletant
poussettes et planches à roulettes conjointes
voix riantes, derrière moi
claquements des perches de trams sur les lignes électriques…
Il y va d’une formidable accumulation a priori sans fin, exponentielle déferlante.
Fort heureusement, des portes, des masquages, des gommages, des évictions, un panel de filtres psycho-acoustiques, régulent le flux, rangeant au passage dans des casiers le déjà entendu, le déjà nomenclaturé, le (re)connu, et engrangeant et domptant l’inouïe.
Mais à certains moments, le rangement ne suffit plus. Il me faut aller plus loin pour ne pas me noyer  dans une méandreuse galerie sonore, labyrinthique à souhait, pour la requestionner à l’envi.
Peut-être, même certainement user du mot, de la phrase, de l’énonciation, chercher l’incarnation. La parole, comme verbe incarné, ou incarnant, tel un prédicat prenant possession des sons jusqu’à leur adjoindre une vie dans une histoire retricotée.
Le récit s’avance alors.
La parole se déploie, métaphorisant de multiples écoutes où des traces sonores, des particules mémorielles partiellement enfouies, sont réactivées dans des moments d’audition contés.
La ville à cet instant et dans ce lieu, vue et entendue comme un agencement métastasé et proliférant de grincements, de vocalises, de bruissements, souffles, tintamarres, ferraillements, tintements et mille autres sonifiances.
Les sons s’agencent par un récit qui les décrypte, les convoquant dans une forme de matérialité, les reconfigure à la lettre près, à la phrase près, à la métaphore près, néanmoins approximativement.
Le tissage de mots tire les sons vers une vie organique, les extrayant d’une éponge captant sans égards ni filtrages, la moindre vibration acoustique, ou presque, harmonique ou dysharmonique.
C’est l’instant de la matière extirpée d’un magma informel, reconstruite par un récit multiple et ouvert.
Ce sont des flux de vibrations du dehors – la ville, l’espace ambiant, et du dedans – une forme de construction, d’abstraction intellectuelle, sans compter d’innombrables  allers-retours et chevauchements entre ces pôles.
Des cheminements incertains, qui se déclinent au fil d’une mémoire, d’une trajectoire validant les zones d’incertitude, quitte à les prendre pour des réalités, tout en sachant bien qu’elles ne le sont pas, ne le seront jamais.
Nous voila à l’endroit où la matière sonore impalpable se cristallise  comme une cité Phénix renaissant de ses propres ondes.
Nous voici dans l’usinage d’un paysage sonore puisant dans une forme d’immatérialité hésitante, elle-même croissant sur un terreau de sono-géographies fuyantes autant qu’éphémères.
Le récit aura sans doute charge de faire un tant soit peu perdurer ce ou ces paysages complexes.
C’est donc d’ici, assis sur un banc par exemple, stylo en main, à  l’ancienne, que peut se rebâtir un espace sonore parmi tant d’autres, reliant oreille, parcelle de ville, images, stimuli, pensée, à un territoire vibratoire bien vivant.
C’est donc également à cet endroit-ci que les sons matières engendrerons par le récit leurs représentations, toutefois propres à chacun.
C’est sur ce banc de bois, ici en espace stratégique, symbolique, que des trajectoires ponctués d’ingurgitations, d’emmagasinements, de régurgitations, feront que l’écoutant que je suis ne sera sans doute jamais assez repu pour capituler devant une pourtant surabondance chronique.
J’en arrive à penser parfois qu’une forme de  récit, par définition fictionnel, est plus bénéfique que la tentative d’embrasser une insaisissable réalité, bien trop complexe dans sa perpétuelle mouvance. Tout au moins dans un récit qui soit, qui reste nourricier, gorgé d’aménités échappant à une matière trop plombée d’expansions systémiques.
Toujours à l’endroit de ce banc d’écoute, parcelle de ville comme de Monde, point d’ouïe, sweet-spot, mille et une sonorités ne renoncent jamais à me raconter un paysage sonore singulier, un récit auriculaire urbain, écrit et réécrit à ma façon, comme un territoire audio habitus, quitte parfois à rechercher la jouissance dans l’excès magmatique de la chose sonore.

Points d’ouïe Sardes

Chroniques de Cagliari et alentours à l’écoute

 

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Contexte
Stage de prise de sons audio naturaliste*, à Cagliari (Sardaigne), encadré par Bernard Fort du GMVL (Groupe de Musique Vivantes de Lyon), accueilli par les Amici della Musica di Cagliari, dans le cadre du projet européen Erasmus+ « Le paysage sonore dans lequel nous vivons »

Prologue
Arrivés tôt le matin, une journée d’exploration urbaine libre s’offre à nous, pédestre bien entendu. En journée comme de nuit, environ cinq heures d’arpentage du haut en bas de Cagliari, et les pentes n’y manquent pas, histoire de se mettre au diapason de la ville. Ses places et bancs, ses recoins, acoustiques, la langue qui reste pour moi musique des mots, une fête nationale… Mais aussi des couleurs, des odeurs, la mer au pied de la cité. Des espaces resserrés de ruelles en ruelles, des panoramiques offerts sur le sommet d’espaces pentus, une ville qui n’est pas encore investie par les touristes, saison oblige, assez nature, qui me semble de prime abord très accueillante, et qui par la suite se révélera l’être vraiment, le tout sous un soleil un brin frais pour la saison.

Pédagogie, des méthodes, un brin de théorie, voire plus
Dés le début du stage, de nombreuses questions sont abordées, autour des techniques de prise de son, notamment audio naturaliste, du matériel, des méthodes de nettoyage, dérushage, compositions liées au paysage sonore. L’occasion pour ma part de me frotter à des pratiques audio naturalistes, qui ne sont pas forcément dans mes habitudes, ni compétences, et de les comparer avec des expériences plutôt liées aux soundwalks et field recordings anthropophoniques qui me sont plus familières.
Certes la base commune reste l’écoute, néanmoins, le fait de confronter des expériences de praticiens sardes, italiens, portugais, grecs, ne peut qu’enrichir nos propres travaux et réflexions par ces échanges transnationaux.

Captations de terrain
Parce que la théorie à elle seule ne suffit pas à comprendre et savoir faire, il nous faut partir sur le terrain, avec une paire d’oreilles affutées, autant que puise se faire, et son magnétophone numérique, parabole, couples stéréo, et autres dispositifs de prises ce sons.
L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt dit-on parfois, et bien c’est au petit jour, voire avant, à cinq heures du matin que nous nous retrouvons.
Première escapade, une pointe rocheuse du Cap Sant’Elia, qui, après un sentier un brin pentu au départ, nous amène sur un promontoire, site archéologique, dominant joliment la ville. Le jour se lève à notre arrivée. Sur ce site archéologique à la flore typiquement maquis méditerranéen, les oiseaux marins se partagent le territoire (sonore) avec ceux des terres. L’occasion pour sortir de nos sacs les enregistreurs et de capter tout ce qui bouge, ou presque. Nous sommes parfois dans un entre-deux, sur certains versants, où la rumeur de la ville qui s’éveille se mêle aux ressacs de la mer, à tel point de ne plus savoir exactement parfois qui dit quoi, et de fait ce qu’on entend vraiment… Cerise sur le gâteau si je puis dire, alors que j’enregistre ce curieux mélange de fond urbano-marin, se met en marche une soufflerie, au bas d ‘une falaise, incroyablement puissante, au point de gommer quasiment tout autre son du paysage. Entorse à la pratique audio naturaliste et penchants personnels qui reprennent insidieusement le dessus, j’’enregistre consciencieusement cette « aberration sonore » qui vient violemment contrarier le paysage sonore.

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Autre point d’intérêt, pour moi, une cabane dont les planchers en caillebotis de bois sont mis en musique par des centaines de gouttes d’eau; il a plu peu avant notre ascension. Plusieurs prises de sons sous différents angles, pour envisager par la suite la façon de rendre l’ambiance des lieux, ou de tenter de le faire… Et bien sûr les nombreux et incontournables oiseaux locaux, prolixes au lever du jour
Sons dans les besaces, ou plutôt  disques durs et cartes SD, nous redescendons notre butin vers la ville.

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Deuxième escapade, tout aussi matinale, la réserve naturelle de Monte Arcosu, gérée par la World Wildlife Fund, à une vingtaine de kilomètres de Cagliari. Une escale incroyablement dépaysante pour nos oreilles, et notre regard, voire tous nos sens. Emmenés par une guide, nous traversons, en voiture, un paysage de maquis méditerranéen, au sein d’un massif de moyenne montagne, en empruntant un chemin assez chaotique, pour nous retrouver dans un véritable oasis sonore. Arrivés à destination, moteurs éteints nous passerons une journée sans aucune trace motorisée, sans aucune rumeur urbaine, et même, chose incroyable, avec un seul passage d’avion au loin. Ici la douce rumeur et tissées d’oiseaux et de ruisseaux, de vent dans les branchage et du crissement de nos pas. c’est je pense la première fois que je ressens une telle quiétude dans un paysage havre de paix, où les oreilles comme les yeux sont  véritablement à la fête. Je profite personnellement de cette journée pour tester différentes techniques et micros, notamment au fil d’un cours d’eau, où je promène des micros X/Y, MS et un hydrophone, auscultation aquatique et aviaire oblige, ou comment raconter le paysage au gré de l’onde. Le retour à la civilisation de Cagliari nous montre combien ce genre de lieu est rare et de ce fait à protéger impérativement, y compris (et surtout) en terme d’écologie sonore.

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Dernière escapade d’écoute de notre séjour, et non des moindres, la procession de Sant’Efisio, le jour du premier mai. C’est une autre cerise sur la gâteau, hors de notre champ d’étude initial, qui nous est offert en supplément si je puis dire. Nous somme ici dans un univers urbain, entourés de sons  propres à l’activité humaines, anthropophoniques diraient certains. nous sommes également dans un cadre lui aussi extraordinaire, une des plus grandes et longues processions du bassin méditerranéen, s’étalant sur plusieurs jours et environ soixante kilomètres. Cet immense cortège dédié à San Efisio part du centre de Cagliari, avec des milliers de participants, hommes et femmes en tenues traditionnelles sardes, bœufs enrubannées et enclochetés tirant d’énormes charrettes de bois enguirlandés, chevaux et cavaliers en grand apparat où noirs rouges et ors rivalisent en riches étoffes … Et puis au niveau du paysage sonore, un monde riche, coloré, tissé de chants et prières, d’ensembles de musiciens jouant des launeddas, flutes à trois tuyaux typiquement sarde, jouées en respiration circulaire, ce qui donne une nappe sonore quasi  ininterrompue, sans compter les sabots des chevaux et bœufs battant le pavé et leurs guirlandes de milliers de clochettes tintinnabulantes. Ajoutons à cela la foule enjouée les applaudissements, les voix chantantes de la Méditerranée, les cloches de midi saluant à la volée la procession, et pour finir, l’incroyable et puissant concert de cornes de bateaux sur le port saluant le départ du saint hors de la ville. Bref une ambiance, un paysage que mes oreilles goûtent avec grand plaisir. Ce jour là, après un repérage la veille, chacun avait choisi ses micros et emplacements, postés ici ou là, sur une place, un balcon, un carrefour… J’ai quand à moi décidé d’être mobile, itinérant, restant dans ma logique de promeneur écoutant, d’arpenteur de bitume. De la tour du bastion la plus haute de la cité, en passant par des places, avenues, jusqu’au port, suivant un groupe, ou l’écoutant passer devant moi, micros collés aux roues de bois d’un char, ou captant un plus large panorama, je teste différentes postures en tentant de capter l’esprit de cette immense fête religieuse. Et la tâche n’est pas facile devant la richesse et la diversité de la scène acoustique.
Les fins de soirées urbaines, hors contexte du stage, ont été pour moi, d’autres terrains d’exploration, de marches solitaires, d’écoute(s), au fil de petites ou grandes places, des bancs, des squares, des chanteurs de rue, des cris enfants, des terrasses de restaurants, de la vie qui se déroule à l’oreille, des ambiances du Sud où dés les premiers beaux-jours l’espace public est animé, bien vivant.

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Bref, en 7 journées, Cagliari et ses environs m’auront donner bien du son à moudre ! Et présage de nombreuses heures restant à réécouter, nettoyer, trier, monter, affiner ces cartes postales sonores, qu’elles soient issues d’espaces naturels ou urbains.
Et puis sans doute l’envie de retourner un jour à Cagliari pour saisir tout ce que je n’ai pas eu le temps de faire, comme dans de nombreux lieux où j’ai posé oreilles et micros, toujours insatisfaits de devoir partir si vite…

Des sons à venir…

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*Audionaturalisme

L’audionaturalisme est l’étude et la connaissance de la nature par le biais des sons qu’elle produit. Le terme « naturalisme » est généralement employé de nos jours dans une acception qui l’entraîne hors de la science officielle. Peut-être parce que cette dernière, trop cloisonnée, a rejeté le terme de « sciences naturelles » qui évoque trop la tradition pluridisciplinaire héritée des Lumières, de l’Encyclopédie et des grandes expéditions. On peut dire que les naturalistes sont aujourd’hui plus des connaisseurs de la nature – des pratiquants des sciences naturelles, en somme – que des personnes ayant un statut de chercheur. Dès lors, l’audionaturaliste serait un amateur éclairé (ou un professionnel qui n’est ni biologiste, ni acousticien : ce peut être un musicien, un preneur de son, un animateur…) qui se consacre à l’étude des sons de la nature. En marge du milieu scientifique universitaire, les audionaturalistes poursuivent des activités de description et de connaissance de la nature. Ils se focalisent en particulier sur la connaissance du monde animal à travers la production et l’écoute d’enregistrements sonores

Point d’ouïe et rêve(s) de sons

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Je me suis souvent demandé pourquoi les villes, ou des parcelles de villes, des événements urbains, petits ou grands, exerçaient sur moi une telle fascination auditive.

Les immenses marchés de Tananarive, la fontaine souterraine dite des lépreux à Dole, le carillon de Bruges, l’incroyable procession de San Efiso à Cagliari, les fontaines d’Aix-en-Provence, une transhumance à Aubrac, la grosse cloche de la cathédrale de Lausanne répercutée sur les collines voisines… autant de sites/événements, parmi tant d’autres, qui ont marqué durablement l’écoutant que je suis. De petites pépites auriculaires, de véritables friandises sonores.

Ces images fortes, ancrées dans le compartiment archives sonores de ma mémoire, sont pour moi de puissants raccourcis sensibles, totalement subjectifs, de petites ou grandes villes arpentées, parfois dans certaines circonstances murement préméditées, d’autres fois dans des rencontres surprises effectuées par le plus grand des hasards.

Suite à cette collections de sons, j’imagine aujourd’hui ce que j’aimerais entendre, ce que je rêverai de « voir pour de vrai », les ou la ville où il me plairait de promener mes oreilles.

Dans mon imaginaire, sans doute allègrement fabulateur, mais aussi d’après des lectures et des retours de résidents et visiteurs, c’est Rio de Janeiro qui remporte au final mon adhésion, et où je rêverais de faire escale. Ville mythique, où la mer, les plages, la forêt urbaine, la musique, la fête… semblent pour moi une sorte d’Eldorado pour le promeneur écoutant, même si, je m’en doute bien bien, de nombreuses autres facettes moins carte postale devraient inévitablement influencer la façon de tendre mes oreilles et micros. Il n’en reste pas moins ce puissant attrait d’un Rio aux couleurs sonores excitant fortement mon imagination. Un rêve d’écoutant en recherche de dépaysement pour rafraîchir son écoute gourmande, sinon insatiable.

Alors si des Cariocas, ou autres, savent comment faire ?

Partition de PAS – Parcours Audio Sensibles, partition N°5

 

Point d’ouïe et partition de PAS – L’oreille collée à…

 

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Crédit photo ©Yuko Katori – Inauguration d’un Point d’ouïe à l’Abbaye de Vausse (21) – World Listening Day le 18 juillet 2017, avec CRANE-Lab

Public
Solitaire ou groupe

Temporalité et durée
De jour, de nuit, durée variable, de quelques minutes à quelques heures

Actions
– Choisissez un itinéraire, repéré, ou non; sinon préférez lui une pure errance…
– Regardez autour de vous, repérez, choisissez des cloisons, portes métalliques, portails, vitres, barrières, mains courantes, de préférence métalliques…
– Collez votre oreille contre ces différentes matières/surfaces pour en écouter, ressentir leurs invisibles et intimes vibrations.
– N’hésitez pas à stimuler les surfaces et matières par de légers frottements, tapotements, raclements… de la main ou à l’aide d’un objet.
– Le cas échéant, imaginez ce qui peut se passer derrière les cloisons, des sons invisibles eux aussi, peut-être même de l’histoire ancienne, des bribes de souvenirs enfouis dans et par-delà la matière.
– Passez d’une surface à l’autre pour en comparer les imperceptibles vibrations sonores…

Variations
– Si votre oreille craint le froid, l’humidité, ou si vous voulez tester via un objet d’écoute interposé, vous pouvez utiliser un stéthoscope.
– Dans le cas d’une écoute en groupe, un guide propose, les autres agissent par imitation, tout écouteur ayant potentiellement la possibilité de guider vers une autre surface.

Les PAS – Parcours Audio Sensibles, catalyseurs d’une communication non verbale.

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Silence must be !*
Cette déclaration, a priori impérative, est néanmoins, plus pour moi, une invitation plutôt qu’une injonction.
La marche silencieuse, celle que propose généralement mes PAS, tend à installer une attitude quasi méditative, concentrée, à la fois sur le monde extérieur, et sur nos propres pensées, ressentis, états-d’esprit, rêveries intimes, sur un moi restant cependant fortement connecté au Monde environnant.
Le silence alors instauré comme une règle du jeu, laisse place, plus de place, aux sons ambiants, ouvrant ainsi ce que Pauline Oliveros appelait une « Deep Listening », une écoute profonde, parfois exacerbée, en tous cas souvent amplifiée.
C’est une façon d’investir les lieux par l’écoute, de se créer ses propres paysages, se mettre en vibration, en résonance, en harmonie avec son environnement, les espaces appréhendés, marchés, dans une forme d’augmentation sensorielle sans autre artifice que notre écoute, notre esprit et notre corps consentants, grands ouverts sur le Monde.

Effet de groupe, esprit de groupe
Les PAS prennent pour moi tout leur sens lorsqu’ils sont commis à plusieurs, en groupe, y compris à partir de deux personnes, et qui lus est d’autant plus qu’ils sont effectués en silence. Je l’ai déjà formulé maint fois, mais je reste toujours surpris des synergies, des énergies qui se dégagent d’une marche silencieuse, en groupe. SE ressent alors une véritable stimulation d’une complicité, d’une connivence accrue dans le geste d’écoute, voire dans toute une série de gestes physiques, postures, ressentis…
Le silence du groupe n’est pas la résultante d’un isolement de chaque individu qui se réfugierait dans un silence-muraille, qui sectionnerait le groupe en une constellation d’individus étrangers les uns aux autres, bien au contraire !
Le fait de marcher ensemble, d’écouter ensemble, en silence, dans un cadre spatio-temporel pensée comme un commun, un territoire d’échange développe un pneu de gestes connivents, bien au-delà du langage parlé, ou qui échappe à la parole pour s’adresser directement aux corps interconnectés.

Au corps de l’écoute
Marcher au même rythme, tendre l’oreille aux mêmes sources, s’arrêter ensemble, se sourire, s’échanger des clins d’œil, se guider en se donnant la main, se faire passer des objets, être reliés par des fils virtuels ou réels… Autant de faits et gestes, parfois imperceptibles au non habitué, ou au spectateur extérieur, qui développent un véritable langage, une forme de communication parfois plus forte que la parole-même, mentale, physique, kinesthésique… et qui ne vient pas rompre la magie du silence, écrin de l’écoute active.

Silence on guide !
Le guide de PAS, rôle que j’endosse de nombreuses fois, ressent fortement les moments où se soude un groupe, où les entités humaines font bloc, et rayonnent d’une sorte d’énergie électrisante.
Le guide est tout d’abord celui qui installe, ou qui contribue fortement à installer le silence, plus en adoptant des postures physiques communicatives qu’en usant de la parole pour se faire entendre, voire comprendre. Une immobilité soudaine, un regard appuyé… C’est sa propre énergie d’écoutant qu’il devra, à l’instar d’un chef d’orchestre, communiquer alentours. Plus encore que sa technique gestuelle, l’énergie d’un maestro, jusque dans les silences, est sans doute surtout dans les silences, viendra galvaniser l’orchestre, qui lui-même renverra de l’énergie vers le chef, et au-delà verts le public. Situation finalement assez comparable avec laquelle je me trouve en emmenant un groupe dans un PAS, mais sans doute ma pratique de direction d’orchestre n’y est pas étrangère. L’un des premiers marques de ‘implication d’un groupe, de sa cohésion, est sans nul doute la qualité du silence qui sera « produit » collectivement, lequel sera non seulement une sorte d’écrin pour les sonorités ambiantes, mais aussi éléments constitutifs intégrants d’un langage non oralisé.

Silence on communique !
Dans un PAS silencieux, des gestes discrets, a priori anodins, se révèlent comme des formes de jeux/postures révélateurs, que le groupe se transmet souvent de façon consciente. Mettre les mains derrières les oreilles, en formes de parabole acoustique, fermer les yeux, effectuer un lent tour sur soi-même, à 360°, coller l’oreille à un pont, à une porte… Autant de gestes, de recherches d’écoutes, à la fois simples et singuliers, qui ne demandent aucune verbalisation pour se transmettre, tout juste une réceptivité collective, un mimétisme communicatif, une sorte de danse improvisation intuitive collant aux événements de l’instant, aux ambiances du lieu.
Le langage collectif, sorte de langue des signes pour écoutants, ainsi installé, ne doit surtout pas être troublé par une parole qui serait alors une surcharge interprétative tout à fait inutile, voire franchement déplacées, si ce n’est parasitante. Cette parle « de trop » brouillerait plus qu’elle ne servirait les communications corporelles, sensibles, des promeneurs écoutants. Les gestes en silence sont à même de transcender la plus modeste des promenades, plus qu’aucun discours ne le ferait, si pertinent soit-il. Au gré, et par cette communication intimes, circulant librement dans le groupe, l’écoute se consolide, le paysage devient dessert, et s’ouvre à nos oreilles dans ses moindres détails – Quelqu’un qui cuisine, fenêtres ouvertes, en écoutant la radio, des oisillons qui pépient dans un nid, le souffle du vent dans les feuilles d’un peuplier, les chuchotement et fous-rires étouffés d’un couple d’amoureux sur un banc public… L’oreille se fait gourmande, insatiable, un brin voyeuse aussi… C’est par des regards, des visages attentifs, éclairés, des sourires, que l’on sait que nous ne somme pas seul à écouter sourdre les bruissements du monde. A un moment, plus tard, la pari-olé aura besoin de se libérer, de commenter, d’échanger verbalement, et elle le fera alors naturellement, toujours sans consignes. Ou bien alors une question discrète du type « Quel a été votre moment le plus fort, ou le lieu où vous vous êtres sentis le mieux ? »

Retours humains
Au terme d’un PAS, une mère nous a rapporté l’expérience qu’elle venait de vivre avec sa fille, expérience qui m’a personnellement beaucoup touché.Elle avait amener avec elle sa fille, une adolescente rebelle avec laquelle elle avait des rapports très conflictuels, jusqu’à un silence pesant, bien loin de celui dont je vous ai parlé auparavant, mais a contrario comme le marquer d’une communication devenue impossible. La mère avait proposé à sa fille d’accepter ou non sa proposition, et de rester libre de quitter le PAS quand elle le souhaiterait.
Or non seulement mère et filles sont restées jusqu’au bout u parcours, mais il s’est passé durant ce temps d’écoute quelque chose d’assez imprévisible.
En cours de route, elles se sont sourit, échanger des clins d’œil, appuyé l’une contre l’autre, pris la main. La mère est revenue nous voir le lendemain, sans sa fille, et visiblement très émue de ce qu’elle avait vécue, nous relatant combien ce contact physique, humain,  renoué en marchant, l’avait bouleversé.
Certes, un PAS n’est pas pensé comme une thérapie, ni une façon de guérir, d’apaiser,des conflits humains. Je suis très loin d’une forme de « baladohérapie «  que de toute façon je ne saurais absolument pas gérer, le soin étant loin de mes domaines de compétence.
Néanmoins, suite à ce retour spontané, je me suis plus encore rendu compte combien le geste silencieux, les formes de communication non verbale, pratiqués dans les PAS pouvaient souder, et dans ce cas précis ressouder un groupe, ne serait-ce qu’un couple mère fille jusqu’alors en conflit.
En dehors du mot, de la parole, marcher et écouter ensemble créent indéniablement une connivence dans l’instant, renforcée par un silence que je qualifierais d’habité.
Et si les PAS, sans même cherche à en expliquer le pourquoi du comment, ne servaient qu’à créer ou consolider des liens d’écoutant à écoutant, cela serait déjà pour moi un petit PAS de franchi, vers l’autre.