Postures – Installations d’écoute(s) collective(s)

Version forestière

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Se tenir debout, longuement, immobile, au cœur de la forêt, et l’écouter bruisser. Aujourd’hui, ma recherche questionne les façons d’installer une forme d’écoute performative, via différentes postures physiques et mentales, quelque soit le lieu (nature/urbanité…) et de préférence en groupe.

Version panoramique

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Belvédère acoustique… Dominer le sujet ? pas vraiment certain d’y parvenir à ce jour…

La question de la posture, ou des postures, comme une façon d’installer de nouvelles formes d’écoute, donc de nouveaux paysages sonores, pose une problématique qui irrigue et alimente mes travaux, tant dans le faire que dans la réflexion. Comment donner vie à une écoute intense, collective, par quelles postures physiques et mentales ? Comment plonger ses oreilles dans une forêt comme en centre ville, en périphérie comme dans des sites architecturaux, en les transformant en scènes auditives, en installations sonores permanentes ? Et par delà, se pose la question de comment partager ces constructions sonores à un groupe, via des gestes performatifs, oscillant entre marche et immobilité ?

Version urbaine

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La notion de groupe partageant une même (in)action, in-action, notamment celle de l’écoute est bien au cœur du questionnement. Comment mettre en place des espaces d’écoute par des formes de rituels, de cérémonies, la création des micro communautés éphémères d’écoutants ? Comment la trace du geste accompli  pourrait, à contrecoup, influencer (durablement) des sensibilités plus actives ?  Autant de terrains restant très largement à explorer… Jeux de l’ouïe, le chantier est vaste et d’autant plus passionnant.

« Donc, si vous voulez, mon art serait de vivre ; chaque seconde, chaque respiration est une œuvre qui n’est inscrite nulle part, qui n’est ni visuelle ni cérébrale. C’est une sorte d’euphorie constante. »
Marcel Duchamp

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Les PAS – Parcours Audio Sensibles, catalyseurs d’une communication non verbale.

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Silence must be !*
Cette déclaration, a priori impérative, est néanmoins, plus pour moi, une invitation plutôt qu’une injonction.
La marche silencieuse, celle que propose généralement mes PAS, tend à installer une attitude quasi méditative, concentrée, à la fois sur le monde extérieur, et sur nos propres pensées, ressentis, états-d’esprit, rêveries intimes, sur un moi restant cependant fortement connecté au Monde environnant.
Le silence alors instauré comme une règle du jeu, laisse place, plus de place, aux sons ambiants, ouvrant ainsi ce que Pauline Oliveros appelait une « Deep Listening », une écoute profonde, parfois exacerbée, en tous cas souvent amplifiée.
C’est une façon d’investir les lieux par l’écoute, de se créer ses propres paysages, se mettre en vibration, en résonance, en harmonie avec son environnement, les espaces appréhendés, marchés, dans une forme d’augmentation sensorielle sans autre artifice que notre écoute, notre esprit et notre corps consentants, grands ouverts sur le Monde.

Effet de groupe, esprit de groupe
Les PAS prennent pour moi tout leur sens lorsqu’ils sont commis à plusieurs, en groupe, y compris à partir de deux personnes, et qui lus est d’autant plus qu’ils sont effectués en silence. Je l’ai déjà formulé maint fois, mais je reste toujours surpris des synergies, des énergies qui se dégagent d’une marche silencieuse, en groupe. SE ressent alors une véritable stimulation d’une complicité, d’une connivence accrue dans le geste d’écoute, voire dans toute une série de gestes physiques, postures, ressentis…
Le silence du groupe n’est pas la résultante d’un isolement de chaque individu qui se réfugierait dans un silence-muraille, qui sectionnerait le groupe en une constellation d’individus étrangers les uns aux autres, bien au contraire !
Le fait de marcher ensemble, d’écouter ensemble, en silence, dans un cadre spatio-temporel pensée comme un commun, un territoire d’échange développe un pneu de gestes connivents, bien au-delà du langage parlé, ou qui échappe à la parole pour s’adresser directement aux corps interconnectés.

Au corps de l’écoute
Marcher au même rythme, tendre l’oreille aux mêmes sources, s’arrêter ensemble, se sourire, s’échanger des clins d’œil, se guider en se donnant la main, se faire passer des objets, être reliés par des fils virtuels ou réels… Autant de faits et gestes, parfois imperceptibles au non habitué, ou au spectateur extérieur, qui développent un véritable langage, une forme de communication parfois plus forte que la parole-même, mentale, physique, kinesthésique… et qui ne vient pas rompre la magie du silence, écrin de l’écoute active.

Silence on guide !
Le guide de PAS, rôle que j’endosse de nombreuses fois, ressent fortement les moments où se soude un groupe, où les entités humaines font bloc, et rayonnent d’une sorte d’énergie électrisante.
Le guide est tout d’abord celui qui installe, ou qui contribue fortement à installer le silence, plus en adoptant des postures physiques communicatives qu’en usant de la parole pour se faire entendre, voire comprendre. Une immobilité soudaine, un regard appuyé… C’est sa propre énergie d’écoutant qu’il devra, à l’instar d’un chef d’orchestre, communiquer alentours. Plus encore que sa technique gestuelle, l’énergie d’un maestro, jusque dans les silences, est sans doute surtout dans les silences, viendra galvaniser l’orchestre, qui lui-même renverra de l’énergie vers le chef, et au-delà verts le public. Situation finalement assez comparable avec laquelle je me trouve en emmenant un groupe dans un PAS, mais sans doute ma pratique de direction d’orchestre n’y est pas étrangère. L’un des premiers marques de ‘implication d’un groupe, de sa cohésion, est sans nul doute la qualité du silence qui sera « produit » collectivement, lequel sera non seulement une sorte d’écrin pour les sonorités ambiantes, mais aussi éléments constitutifs intégrants d’un langage non oralisé.

Silence on communique !
Dans un PAS silencieux, des gestes discrets, a priori anodins, se révèlent comme des formes de jeux/postures révélateurs, que le groupe se transmet souvent de façon consciente. Mettre les mains derrières les oreilles, en formes de parabole acoustique, fermer les yeux, effectuer un lent tour sur soi-même, à 360°, coller l’oreille à un pont, à une porte… Autant de gestes, de recherches d’écoutes, à la fois simples et singuliers, qui ne demandent aucune verbalisation pour se transmettre, tout juste une réceptivité collective, un mimétisme communicatif, une sorte de danse improvisation intuitive collant aux événements de l’instant, aux ambiances du lieu.
Le langage collectif, sorte de langue des signes pour écoutants, ainsi installé, ne doit surtout pas être troublé par une parole qui serait alors une surcharge interprétative tout à fait inutile, voire franchement déplacées, si ce n’est parasitante. Cette parle « de trop » brouillerait plus qu’elle ne servirait les communications corporelles, sensibles, des promeneurs écoutants. Les gestes en silence sont à même de transcender la plus modeste des promenades, plus qu’aucun discours ne le ferait, si pertinent soit-il. Au gré, et par cette communication intimes, circulant librement dans le groupe, l’écoute se consolide, le paysage devient dessert, et s’ouvre à nos oreilles dans ses moindres détails – Quelqu’un qui cuisine, fenêtres ouvertes, en écoutant la radio, des oisillons qui pépient dans un nid, le souffle du vent dans les feuilles d’un peuplier, les chuchotement et fous-rires étouffés d’un couple d’amoureux sur un banc public… L’oreille se fait gourmande, insatiable, un brin voyeuse aussi… C’est par des regards, des visages attentifs, éclairés, des sourires, que l’on sait que nous ne somme pas seul à écouter sourdre les bruissements du monde. A un moment, plus tard, la pari-olé aura besoin de se libérer, de commenter, d’échanger verbalement, et elle le fera alors naturellement, toujours sans consignes. Ou bien alors une question discrète du type « Quel a été votre moment le plus fort, ou le lieu où vous vous êtres sentis le mieux ? »

Retours humains
Au terme d’un PAS, une mère nous a rapporté l’expérience qu’elle venait de vivre avec sa fille, expérience qui m’a personnellement beaucoup touché.Elle avait amener avec elle sa fille, une adolescente rebelle avec laquelle elle avait des rapports très conflictuels, jusqu’à un silence pesant, bien loin de celui dont je vous ai parlé auparavant, mais a contrario comme le marquer d’une communication devenue impossible. La mère avait proposé à sa fille d’accepter ou non sa proposition, et de rester libre de quitter le PAS quand elle le souhaiterait.
Or non seulement mère et filles sont restées jusqu’au bout u parcours, mais il s’est passé durant ce temps d’écoute quelque chose d’assez imprévisible.
En cours de route, elles se sont sourit, échanger des clins d’œil, appuyé l’une contre l’autre, pris la main. La mère est revenue nous voir le lendemain, sans sa fille, et visiblement très émue de ce qu’elle avait vécue, nous relatant combien ce contact physique, humain,  renoué en marchant, l’avait bouleversé.
Certes, un PAS n’est pas pensé comme une thérapie, ni une façon de guérir, d’apaiser,des conflits humains. Je suis très loin d’une forme de « baladohérapie «  que de toute façon je ne saurais absolument pas gérer, le soin étant loin de mes domaines de compétence.
Néanmoins, suite à ce retour spontané, je me suis plus encore rendu compte combien le geste silencieux, les formes de communication non verbale, pratiqués dans les PAS pouvaient souder, et dans ce cas précis ressouder un groupe, ne serait-ce qu’un couple mère fille jusqu’alors en conflit.
En dehors du mot, de la parole, marcher et écouter ensemble créent indéniablement une connivence dans l’instant, renforcée par un silence que je qualifierais d’habité.
Et si les PAS, sans même cherche à en expliquer le pourquoi du comment, ne servaient qu’à créer ou consolider des liens d’écoutant à écoutant, cela serait déjà pour moi un petit PAS de franchi, vers l’autre.

PAS Bordelais, géographie sensible et relationnelle

PAS – parcours Audio Sensibles à Bordeaux,  géographie sensible et relationnelle

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Porte Cailhau

Cadre des Parcours Audio Sensibles bordelais
Le Centre d’animation Saint Pierre de la ville de Bordeaux, et François Vaillant,  m’invitent, dans le cadre de la Semaine du son 2017, à emmener quatre PAS, dont un en nocturne, après repérage fructueux bien que météorologiquement bousculé.

Géographie, ville, population
Ville monument dans son centre, de belles bâtisses, une structuration de places en places, petites, moyennes, grandes, commerçantes, minérales, intimes, monumentales… Des bassins de vie populaires, ou non, mixtes, commerçants, touristiques…
Un réseau de rues très serrées voire très étroites, un brin labyrinthiques, où l’on prend plaisir à se perdre.
La Garonne comme un large ruban liquide sinueux, à la fois structurant et sécant.
Une première impression, en nocturne, lors d’une déambulation erratique pour prendre le pouls de la cité, et une sensation de rapidement bien se sentir entre ces murs séculaires, traversés de grands éclats d’une population étudiante en mode festif.
Différentes ambiances selon les quartiers traversés, plus ou moins de mixité, ce qui se ressent, ou plutôt s’entend très nettement à l’oreille-même.
Avis très subjectifs, cela va de soi.

Météo et avis de tempête(s)
Un facteur « temps qu’il fait » non négligeable durant mon séjour.
Écoute le bruit de la pluie et du vent, injonction ou circonstance incontournable ?…
Arrivée sous une pluie tonique, avis de tempête et alerte orange pour le premier jour dédié au repérage, tempête qui effectivement nous bouscule un brin. Climat océanique affirmé, avec bourrasques violentes, coups de tonnerre, pluie virulente, puis grêlons, on se réfugie dans un bar, avant que le soleil ne revienne. Jusqu’à un nouveau cycle…
Du vent qui nous pousse dans le dos, tourbillonnant sous la haute flèche Saint-Michel, nos oreilles captent les grondements capricieux d’un Éole impétueux qui tourbillonnent rageurs, en sifflant.
La nuit, une vraie tempête, alerte rouge, les poubelles traversent les rues, un échafaudage s’effondre et un élagage sauvage des arbres urbains jonche le sol, au petit matin, d’un tapis de branches rendant les parcours piétons acrobatiques.
Néanmoins, les quatre PAS programmés cette journée auront échappé aux extrêmes de la météo,, et se feront sans encombre.
Cette fin de semaine à la météo capricieuse et changeante donne paradoxalement une grande tonicité aux marches, jusqu’aux lumières au gré d’un ciel très vite changeant, qui participe à ce finalement joyeux déchainement sensoriel.
Sans parler des gouttes de pluie, écoulements de caniveaux, qui rythment joliment les parcours en mode liquide.

Marqueurs, ambiances, acoustiques
N’étant que rarement venu à Bordeaux, j’imaginais que l’accent du sud-ouest chanterait comme il le fait à Toulouse.
Et bien non. Le Sud Ouest ne transparaît que très peu dans ces intonations girondines, tout au moins urbaines.
Je limite ici mon approche aux seuls quartiers que j’ai arpenté, entre Saint-Jean et Saint Michel, donc en cœur de ville historique.
Le tram sillonnant les grands axes tisse une trame-trace caractéristique, mais néanmoins avec des signaux et ambiances sonores assez similaires à d’autres villes, Lyon par exemple.
La réverbération des étroites ruelles et places minérales met en avant les voix, avec assez peu d’envahissement mécanique, si ce n’est sur les quais ou dans quelques grands axes.
Une succession de très nombreux effets de coupures où, de portes en ruelles, on passe sans transition d’une scène sonore, d’une acoustique à l’autre, bien que parfois d’heureux fondus et mixages se créent au fil des détours pédestres.
Dommage qu’en cette époque hivernale, aucune fontaine, petite ou grosse, ne soit en eau.
Il me semble a priori que dans cette parcelle de ville, je m’entends assez bien avec les lieux. Les différentes marches de repérages ou de guidage public confirmeront ma première impression. Bordeaux, en tout cas le territoire investi, sonne très agréablement à mes oreilles.

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Flèche Saint-Michel

Surprises et anachronismes
Des choses inopinées, ou décalées rythment les parcours, comme souvent pour qui sait les débusquer
Un passage historique, porte cailhau, diffuse, au bas d’un étroit escalier en colimaçon, une ambiance sonore électroacoustique étrange. Impossible de savoir si c’est de la Musac, une installation sonore maladroite et mal mixée, entre ambiances zen, cloches, pas, musiques, voix… En tous cas, ces arrêts écoutes au pied de l’escalier avec cette ambiance des plus bizarre, parfois franchement kitchissime, mixée avec les sons de la place et des quais proche, est un passage incontournable qui questionne nombre de promeneurs écoutants. Certains pensent que j’ai moi-même installé préalablement ces sons pour les PAS. Dieu merci non ! Cependant, ils rajoutent une touche au final des plus surprenantes, qui anime le lieu et nous donne l’occasion d’une posture d’écoute franchement inhabituelle – 10 à 15 personnes très serrées au pied d’un étroit escalier, la tête levée vers un haut-parleur diffusant une improbable « chose sonore ».
Autre point d’ouïe singulière, une plateforme circulaire au bas de la très haute flèche Saint-Michel, surplombant la place éponyme, ouverte de tous cotés, me rappelle vraiment  un kiosque à musique urbain. Endroit idéal pour mener une écoute à 360°, tester des longues – ouïes, voire ausculter les pierres de l’édifice. Un terrain de jeu bien venté mais vivifiant.
Autre étrangeté, l’église Saint-Pierre où nous profitons de sa magnifique acoustique, des voix, des chants, des portes étouffées, des talons résonnants, des chuchotements…. Toute la magie de ces lieux réverbérants, en tout cas pour nos trois premières passages. Au quatrième, l’ambiance sonore es saturée d’un ronflement tenace et envahissant, type soufflerie de climatisation, du à de nombreux chauffages soufflants sur pied qui ont été installés. Atmosphère à la fois frustrante au regard des écoutes précédentes, mais néanmoins surprenante.

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En route les oreilles !

Postures partagées
Ces quatre Parcours furent, une fois de plus, l’occasion de tester différentes postures d’écoute, sans consignes verbales préalables, juste en proposant physiquement une  façon d’entendre collectivement  les choses. Chaque promenade engendra, en fonction des aléas sonores des propositions où la posture physique nous plaçait dans des états psychoacoustiques influant sensiblement les ressentis de chacun.
Exemples:
Une église nous regroupe, debout, sous un buffet d’orgue, les oreilles pointées vers le chœur
Une très belle cour intérieur servant de cadre à une installation sonore éphémère voit notre groupe déambuler de haut-parleur en haut-parleur, ou bien fermer les yeux au centre, ou bien encore marcher en duo, l’un guidant, l’autre fermant les yeux, écoute en aveugle dans une acoustique et une scène sonore un brin remaniées.
Un regard de caniveau grillagé, ou centre d’une ruelle pavée, fait que nous auscultons à l’aide de longue-ouïe, les glouglouttis post pluie, sous le regard amusé ou étonné, des passants qui contournent ces écoutants appareillés de stéthoscopes hybrides, prolongés de pavillons acoustiques. Une rue très étroite, des plus étroite que je n’ai jamais croisée jusque-là, son patronyme de « Rue de la vache » indiquant non sans humour qu’on ne pouvait y faire avancer qu’un seul animal de front, nous propose une belle fenêtre d’écoute, dans une perspective très resserrée, très encadrante.
Lors d’un passage, une voix incroyablement timbrée, très présente, dont nous discernons les moindres mots, intonations, nous parvient sans que nous en voyons la source, écoute acousmatique (sans voire l’origine des sons), ni même que nous puissions en situer précisément la localisation. Nous nous arrêtons, longue file alignée dans cette rue de la vache, et écoutons, un brin voyeurs-auditeurs, amusés par cette belle plage sonore. Remise en marche, au débouché de la ruelle, nous voyons l’incarnation de cette puissante voix. Un homme est assis sous un parvis de porte en train de téléphoner, et pas du tout là où nous l’imaginions, la plupart l’ayant cru posté à une fenêtre en étage. Piège de l’acoustique et autres trompe-ouïes.
Autres postures, où les passants nous épient toujours curieusement du coin de l’œil, nous sommes assis sur un très long banc, dos au fleuve, à la route et aux trams, donc dos aux sons prédominants. Un peu plus loin, alignés contre un mur de pierre, notre regard posé juste à hauteur des pieds des passants, à quelques centimètres de nous, en contre-bas d’un arrêt de tram. La vue et le sons sont orchestrés comme de petites et fugaces mises en scène très filmiques, étranges contrepoints de mouvements et de sonorités perçus dans une macro et insolite contre-plongée. Mais là, il faut le vivre pour vraiment saisir le décalage sensoriel de cette scène très sensiblement urbanique.

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Rue de la vache

Écoute et géographie relationnelle
Enfin, une chose de plus importante pour moi, au-delà de la marche, de l’écoute-même, ce sont les relations entre les promeneurs écoutants, au départ, durant et après le PAS, voire les relations, éphémères et parfois plus fortes que ne pourrait le penser, entres le groupe d’écoutants et les passants extérieurs. Ces derniers «étant a priori non concernés par l’action, et pourtant…
Considérons de prime abord cette relation éphémère et sauvage, entre groupes de promeneurs et passants non avertis.  Ils nous observent curieusement, subrepticement, du coin de l’œil, comme de l’oreille. Au fil des PAS, on comprend et analyse des interactions assez significatives, qui influent le comportement d’un groupe comme de l’autre. Les passants, non au fait de l’action, riverains, commerçants, touristes, regardent, commentent, sourient, froncent les yeux, dubitatifs, se questionnent, parfois questionnent directement, parfois nous évitent ou contournent, et parfois osent s’infiltrer activement dans l’écoute, en général très ponctuellement, jusqu’à utiliser des objets d’écoute, stéthoscopes… Sans s’en douter, ils interagissent de fait sur les actes et postures des écoutants, qui se sentent ainsi placés sur une scène où peut se jouer, et se joue un théâtre d’écoute. De cette position, celle d’être mis en scène dans l’espace public, ils pourront, pour certains en jouir, sans doute en s’observant via l’observateur, effet miroir involontaire de l’action en train de scénographier l’écoute. Il arrive même  que certains puissent sur-jouer quelque peu leur rôle d’écoutant public, tant qu’à faire de s’affirmer comme tel, et peut-être tenter de désamorcer l’anachronisme apparent que pourrait induire leur posture en partie improvisée dans la scène publique.
Il me reste de ce côté là de nombreuses observations et analyses à mener, pour affiner une approche des jeux croisés entre écoutants participants, observateurs non avertis et espaces sonores, architectural, social… Une façon pour moi intéressante de lire la ville tout en la pratiquant.
Sans doute faudrait-il faire appel à un œil-oreille extérieur. A suivre
D’autre part, les relations entre écoutants eux-même se mettent en branle dès le premier bonjour, la présentation du projet qui nous unira, nous réunira, l’espace d’une marche collective. Cette présentation est aussi une mise en condition, l’instant décisif où doit d’emblée se souder le groupe, où l’écoutant doit, dans le meilleurs des cas, être embarqué ipso facto dans une aventure partagée, responsable à son niveau de la partition collective qu’il aura à jouer pour ne pas amoindrir, voire entraver les partages auriculaires.
La symbiose du groupe via l’écoute se joue dès les premiers instants.
Il faut que le futur promeneur écoutant comprenne, sache d’emblée dans quel voyage il est embarqué, avec tous les aléas qu’il comporte intrinsèquement..
Petite histoire des soundwalks, écologie et paysages sonores entre esthétisme et territoire social, posture et silence… il s’agit bien de souder un groupe via une synergie d’écoute au départ racontée.
En marchant, coups d’œil et sourires complices, propositions de gestes collectifs, passages d’objets d’une personne à l’autre, toujours en silence, guidages deux à deux en aveugle, écoutes dos à dos, sur un banc, oreille collée à… des corps qui communiquent, se parlent en silence, sont en relation, y compris statiquement, en silence, communication non verbale, énergie collective partagée et amplifiée par la caisse de résonance du groupe… Tout se joue de concert, ou presque.
Au retour, libération de la parole, partage de ressentis, les points forts, ou faibles, les histoires de chacun, d’autres expériences confrontées, les plaisirs, ou déplaisirs, questions et suggestions… Chacun s’enrichit de l’expérience vécue, de l’autre.
Au centre d’animation Saint-Pierre de Bordeaux, la Semaine du son se termine par un fort sympathique moment d’échange autour d’un verre, où des promeneurs de différentes balades, dont certain(e)s que j’ai le plaisir de rencontrer physiquement après des échanges via les réseaux sociaux, questionnent, débattent et témoignent autour de l’expérience vécue au cours des PAS, ou d’expériences similaires.
Au-delà du geste, de la construction ou production de parcours, l’écoute s’appuie, se conforte sur du relationnel, et vis et versa.

Pour en finir avec ce chapitre bordelais, un très grand merci à François Vaillant pour l’organisation sans faille de cet événement, une mention spéciale pour la chaleur de l’accueil par toute l’équipe du Centre, ainsi qu’ à Guzel pour sa sympathique et spontanée aide sur le repérage, sa complicité dans les expérimentations urbaines et sonnantes, et ses prises de sons et d’images.

POINT D’OUÏE IMPROMPTU

L’INSTANT ÉCOUTE

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Je vais prendre le le métro, quartier Grange blanche à Lyon, 18H30 environ, beaucoup de passages piétons.
Un merle attire mon attention.
Il chante, joliment, non sans un vraie virtuosité, comme un merle qu’il est. Il se tient à ma droite, perché sur la plus haute branche d’un arbre au sommet dégarni, en oiseau bien visible, ostentatoire chanteur.
Il s’impose, de son champ aigu et véloce, tout en trilles véloces, par dessus, très en dessus, du flot sonore bourdonnant de la circulation urbaine.
Annonce printanière dans cet hiver encore frisquet.
Cependant, personne ne le remarque.
Je m’arrête, campé au milieu du trottoir, l’écoutant, le regardant, fasciné par ses superbes mélopées.
Je le regarde-écoute, posé sur le trottoir, œil et oreilles vissés, braqués vers l’oiseau séducteur.
Trois personnes passent, me regardent écouter, sans vraiment savoir que j’écoute, mais sans doute le pressentant. Elles braquent également leurs regards/oreilles sur l’arbre, sur le merle, zoom collectif, s’arrêtent, écoutent aussi, le même oiseau.
Yeux et oreilles convergents, presque par hasard, mais pas tout à fait.
Quelques minutes après, l’oiseau s’envole, fin de la séquence sonore, terminé le récital offert.
Une personne me dit qu’il leurs semble que ce merle, ou un collègue sosie avicole, chante souvent ici, mais qu’elles ne l’ont jamais vraiment ni remarqué, ni écouté.
Chose désormais faite, en séquence improvisée, aléatoirement partagée.
Tranche de ville, tranche de ouïe in situ, sérendipienne, le lieu et le moment captés sur le vif.
Son installé, sans le savoir, et surtout partagé, à l’improviste.
C’est sans doute cette posture qui compte pour beaucoup.