Des Points d’ouïe, l’exemple de Sabugueiro, opus 3

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La notion de point d’ouïe n’est pas neuve. Elle a parfois été explicitée, discutée, mise et remise en question, et sujet à controverse.
Peut importe, je la fait ici mienne, partant de mon expérience propre, et d’une des définitions que j’ai forgé au fil du temps, tout en acceptant la polysémie du terme, les différents sens et applications que tout un chacun puisse lui accoler.
M’étant déjà expliqué sur la définition que j’applique aux Points d’ouïe, je ne m’étendrai pas sur le sujet, si ce n’est pour rappeler que je suis proche de l’idée anglo-saxonne de Sweet spot, l’endroit où il faut être pour bénéficier de la meilleure écoute. Et dans le cas d’une écoute paysagère, je dirais l’endroit et le moment, me rapprochant ainsi de l’instant du déclic photographique. Être là juste au bon endroit, et quand il faut. Une part d’instinct, de repérage, d’opportunité, une part de hasard et de chance.
Il y a pour cela des lieux qui se prêtent à ce genre de situations. Des endroits que je sens propices à me fournir de la belle matière auriculaire, visuelle, qui viendra confirmer, à certains moments, que je suis bien sur un Point d’ouïe, ce lieu qui pourra mes donner du grain à moudre, où je reviendrai régulièrement, me poster dans l’attente d’une scène sonore intéressante, belle, construisant un paysage auriculaire intéressant.

Ces Points d’ouïe peuvent constituer, dans des parcours d’écoute, des haltes, des pauses, des façons de zoomer sur une ambiances, de se concentrer sur un objet sonore, une scène, d’en profiter dans toute sa durée, ou tout au moins sur un long temps, le temps de s’en imprégner. Ils jalonnent une marche, constituent des repères spatio-temporels, des points d’ancrage qui quadrillent et dessinent un territoire sonore.
Ce sont très souvent pour moi des bancs publics, mobiliers placés à différents endroits de la ville, du village, d’un sentier, sur un site panoramique… Je me sens d’ailleurs très bien assis sur un banc, regardécoutant ce qui se passe autour de moi, quitte à construire un parcours autour de ces assises favorisant la pause perception sensorielle, et souvent la rencontre inopinée, lorsque l’on pratique un même banc de façon régulière, sur un certain long terme.

Ils peuvent donc être uniques, fixes et servir d’affûts, points d’ouïe d’un territoire de proximité, circonscrits à un échelle spatiale relativement restreinte.
Mais également être multiples, jalonnant voire constituant un parcours d’écoute, un itinéraire pédestre, où la marche alterne avec des pauses auriculaires préalablement repérées.

Nous en répertorierons donc de ces deux natures différentes. Ceux précisément situés géographiquement comme des espaces bien définis, fixes, quasiment incontournables. Des lieux donc bien repérés dans leur dimension géographique et spatiale. Les objets et aménagements sonnants, tels les fontaines, rivières, cascades, cloches, ainsi que les acoustiques, lieux réverbérants, à échos, ou autres effets acoustiques remarquables constitueront des critères de choix pour les choisir et les localiser..
Nous trouveront également ceux, plus aléatoires, improbables, fugaces, éphémères, non repérés en amont, étant plutôt issus de l’instant, du moment, de ce qui se passe à l’instant T, de l’événement inscrit dans une temporalité et non dans une spatialité déterminante. Une volée de cloches, un musicien de rue, un troupeau ensonnaillé, et bien d’autres « accidents » sonores feront que nous établirons, pour une durée en générale indéfinie, car intrinsèquement liée à la chose sonore, un point d’ouïe temporel, qui ne s’appuiera pas sur une géographie acoustique préalablement repérée.

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Prenons un exemple concret, géographique, un cas pratique, dans le cadre d’une résidence artistique que je suis en train, au moment où j’écris ces ligne, de vivre.

Je me trouve, milieu juillet, dans un petit village Portugais, à Sabugueiro, littéralement le Sureau noir, au cœur de la montagne Serra da Estrela, dans un magnifique Parc Naturel.
Le petit village de Sabugueiro, le plus haut en altitude du pays, s’étire en longueur, traversé par une route sinueuse et pentue, au bord de laquelle s’enchainent des magasin de produits locaux, nourriture et peaux, des, chambre d’hôtes et d’hôtels, des restaurants.
A chaque extrémité, des points culminants, cols rocailleux, où la majorité des arbres ont été calcinés par de récents et violents incendies. L’aspect de ces montagnes jonchés d’énormes blocs de pierre est à la fois fascinant et un brin austère.
Au bas du village, une rivière creuse un profond sillon aquatique verdoyant. De nombreuses sources alimentent le cours d’eau Alva, espace rafraîchissant et joliment glougloutant.
En haut de la rue commerçante principale, se tient le vieux village, site historique très pittoresque, dont les habitations, église, fontaines, sont construites dans un beau granit gris bleuté. Village minéral, pavé à l’ancienne, et dont les bâtisses se parent de grandes plaques granitiques du plus bel effet.
Peu de touristes, qui restent généralement vers ls commerces de produits locaux et de peaux, le cœur de Sabugueiro reste dans son jus, espace rural préservé, lieu calme et retiré.

Dans ce cadre géographique rapidement brossé, je vais donc mettre en place mes deux types de points d’ouïe, après l’arpentage repérage qui me permettra de rentrer dans l’intimité sonore des lieux, lieux dans lesquels je resterai deux semaines environ.

Le premier repérage sera celui de points d’ouïe répartis sur un petit circuit, en contrebas du village, que j’appellerai ici le « chemin de l’eau ». Vous aurez sans doute compris que la trame dominante de ce parcours sera bel et bien l’eau, dans tous ses états.
Lavoirs et fontaines au cœur du village, multiples sources le long d’une étroite sente très verdoyante et l’Alva, rivière en fond de vallon, où se trouve aménagée une aire de baignade.
Un panel de sons aquatiques, des filets d’eau de différents débits, de petits cuvettes naturelles réverbérantes, entourées de fougères, le bruissement régulier de la rivière, parfois entrecoupé de petites variations selon les rochers qui jalonnent et brisent jalonnant le cours. C’est un sentier qui ménage moult variations auditives, des transitions, des coupures où l’on adapte la vitesse de son pas, la fréquence et longueur des arrêts selon nos envies, au fil de l’eau.
Il est d’ailleurs assez rare de pouvoir parcourir de l’oreille un cheminement si cohérent, sans jamais perdre de l’écoute les scènes aquatiques, mais sans que celles-ci, dans leurs grandes diversités, ne deviennent pour autant trop omniprésentes, voire oppressantes. Un bel exemple d’équilibre acoustique.

Le deuxième point d’ouïe sera unique, localisé au centre du bourg historique, sur la place de l’église de Sabugueiro. L’environnement visuel et acoustique m’a très rapidement conduit à choisir ce site. Un environnement très calme, éloigné de la route principale, avec très peu de voitures.
Une acoustique légèrement réverbérante et des plans sonores multiples, dans des espaces plein de recoins, de cassures, qui spatialisent agréablement les sources sonores.
La présence d’une cloche, d’une fontaine, d’un lavoir, vient ajouter des éléments acoustiques à la fois ponctuels et d’autres stables, des signaux émergents sur un continuum aquatique discret.
La présence de confortables bancs de bois, comme postes d’écoute vient compléter cette scène acoustique très agréable.
Peu de touristes s’aventurent dans ces rues étroites, minérales et pentues, dommage pour eux, et tant mieux pour la tranquillité de ce centre bourg.
Des scènes sonores viennent parfois secouer la place dans sa douce torpeur. Le passage d’une très ancienne moto pétaradante, un concert de chiens, deux enfants qui jouent avec un chien, ou au ballon, une fête qui se prépare un peu plus haut, l’incroyable passage d’un troupeaux de chèvres ensonnaillées, la conversation d’un couple qui prend l’apéritif sur un banc… Petites événements ponctuels. Puis très vite, tout s’estompe, le calme revient.
Espace propice à enregistrer, pour fixer cette ambiance amène.
C’est un lieu à longues pauses, à nuit tombante, un espace contemplatif, où il faut jouir de ce calme, de cette sérénité apaisante, de ce sentiment d’être dans un monde à part, protégé, à la fois bien vivant et échappant au stress et à la grande branloir du monde, comme disait Montaigne. Assurément un des plus agréable Point d’ouïe que j’ai connu depuis longtemps, lieu d’aucultation serein du temps qui passe devant mes oreilles ravies.

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Résidence artistique Paysage sonore à Sabugueiro (Portugal) avec le Festival DMEHostel criativo – Juillet 2019

PAS – Parcours Audio Sensibles made in Russia

Pour une dizaine de jours, Desartsonnants est invité, dans le cadre d’un programme « Paysage sonore » par l’Institut Français de Saint-Pétersbourg à poser ses oreilles à Saint-Pétersbourg, Kronstadt, une ile voisine et Kaliningrad, dans un circuit auriculaire en bord de la mer Baltique. Quatre PAS, une conférence et un concert jalonneront ce périple Russe. Ma première … Continuer à lire … « PAS – Parcours Audio Sensibles made in Russia »

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Pour une dizaine de jours, Desartsonnants est invité, dans le cadre d’un programme « Paysage sonore » par l’Institut Français de Saint-Pétersbourg à poser ses oreilles à Saint-Pétersbourg, Kronstadt, une ile voisine et Kaliningrad, dans un circuit auriculaire en bord de la mer Baltique.

Quatre PAS, de nombreuses visites/repérages, une conférence autour du Soundwalking et un concert jalonneront ce périple Russe.

Ma première surprise sera visuelle. Après quelques mésaventures aéronautiques et aéroportuaires, changement d’une roue d’avion juste avant le décollage et disparition de ma valise à l’atterrissage, nous arrivons à Saint-Pétersbourg en milieu de nuit, entre deux et trois heures du matin. Et c’est là que je découvre ces fameuses nuits blanches. Des journées de plus de 18 heures de jour, qui laissent place, non pas à une nuit noire, voire sombre, mais à un superbe entre-deux où on ne sait pas si le jour tombe ou se lève. Des couleurs blanches, rosées, des ambiances qui me rappellent ces célèbres contrastes surréalistes de ville nocturnes sous un ciel diurne, telle « l’Empire des lumières » de René Magritte. Premier beau dépaysement !

Je m’apercevrai d’ailleurs que ces longues nuits, qui plus est chaudes à l’heure de mon séjour, ne sont sans doute pas sans conséquences quand aux ambiances sonores nocturnes dans la bouillonnante cité.

Premier jour, un départ pour l’ile de Kronstadt, toute proche de Saint-Pétersbourg.

Une ile sur la mer Baltique, en Russie, Kronstadt, est rattachée à Saint-Pétersbourg. C’est une histoire, presque une épopée de marins, de marine, de bateaux, d’explorations, de conquêtes ou de défenses, de conflits, de mer, d’architectures militaires, et/ou sacrées, de technologies guerrières, des mines, des torpilles, des sous-marins, d’arsenaux de révolution… Des parcs, friches militaires, port, une incroyable cathédrale maritime dans le style Byzantin, façon Sainte Sophie, rutilante et monumentale d’extérieur en intérieur, et puis des rues plus ou moins fréquentées, cette ville/ile ne se laisse pas appréhender si facilement qu’il n’y parait… Écouter cette cité, c’est aussi écouter le vent de la mer, omniprésent, tonique, qui semble chargé de récits épiques sous un ciel contrasté et changeant.

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Nous commencerons par une visite guidée qui permettra de situer ce contexte géopolitique si particulier de ce bout de terre, lui-même entouré d’un chapelet d’iles fortifiées, et ayant connu, entre 1917 et 1921, les premières grosses secousses de la Révolution d’octobre contre le régime Bolchevique, qui seront finalement écrasées par l’armée rouge. Une ile où s’armaient et se réparaient de gros bateaux, se fondaient des canons, puis se fabriquaient des torpilles, et où l’on croise toujours beaucoup de marins. Si l’on imaginait les sons de ce territoire bien en amont de notre exploration, les ambiances devaient y être radicalement différentes.

Le lendemain, nouvelle visite libre, accompagnée d’Irina, une bénévole de l’Institut Français qui, outre son talent d’interprète, m’expliquera très gentiment mille détails sur les territoires arpentés, qu’elle apprécie et connaît vraisemblablement très bien.

Je ferai quelques prises de sons, difficiles avec un vent tenace. Entre autre une percussion routière, où une grille de fonte aux motifs ajourés, posée sur la chaussée d’ un petit pont, fera que chaque passage de véhicule, selon sa vitesse, sera une véritable musique de claquements, réverbérés par le pont lui-même. Un objet sonore incroyable et rare dont le PAS public ne fera pas l’économie, mais bien au contraire, établira ici un point d’ouïe incontournable et surprenant.

Je capterai également, discrètement pour ne pas perturber la sérénité des lieux et les cérémonies religieuses, à l’intérieur de la cathédrale de la Marine, des chants Orthodoxes magnifiques, rythmés des cliquetis d’énormes encensoirs. Et, pour confirmer l’ambiance, une magnifique volée de cloches secouant l’ile d’une joyeuse cascade d’airain.

Le PAS sur cette ile fut suivi par une quarantaine de personnes de tous âges, jauge pour moi, qui ne promène généralement que 15 à 20 personnes, tout à fait inhabituelle, Et pourtant le groupe se montra très attentif, très réceptif, au cours de cette bonne heure et demi de voyage sonore.

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Des sons, il n’en manqua point. Des proches et des lointains, discrets ou prégnants, ponctuels ou continus, tel le vent grondant ce jour là. Pour moi, plus que pour les écoutants embarqués, la langue Russe, dont je ne comprends pas un mot, hormis spasiba, est une musique qui chante joliment à mes oreilles, et contribue à être partie prenante dans la construction mentale du paysage sonore in situ. La traversée de parcs nous permit d’aller ausculter végétaux et autres objets habituellement muets, mais que les gestes de parcourir, frotter, gratter à l’aide de stéthoscopes et autres longue-ouïes sonifient et j’oserais dire musicalisent en quelque sorte.

Un événement marquant, surprenant, totalement impromptu, survint lors de ce parcours. Nous nous arrêtons sous une voûte menant à une cour intérieure. J’adore les effets acoustiques que j’appelle « effet tunnel ». L’écoute très canalisée par un passage étroit qui oriente, filtre et dirige l’oreille vers deux fenêtres visuelles et acoustiques assez réduites. Alors que nous sommes arrêtés sur, ou plutôt dans ce point d’ouïe immersif, une automobile, une Traban pour être précis, démarre dans une incroyable pétarade, et s’arrête brusquement en coupant le moteur, à quelques mètres de nous, dans ce qui semble alors un étonnant silence. La scène, si inattendue, fait éclater de rire les enfants, et amuse également les adultes. Plusieurs personnes m’ont confié avoir cru que j’avais orchestré cette mise en son quasiment surréaliste. Je leurs ai assuré que cette apparition sonore était dû au plus pur des hasards, ce qui fut le cas. Les PAS ont bien souvent l’art de ménager des surprises où l’imprévu nous joue de beaux tours.

Ce premier PAS s’acheva par un très sympathique picnic où artistes invités et public purent échanger de vive voix, après le silence de la marche d’écoute, jusqu’à ce que la pluie ne se mêle de la partie, fort heureusement en toute fin de journée.

À Saint-Pétersbourg, étant logé dans le centre historique, je pus profiter des chaudes et lumineuses soirées pour arpenter le cœur de la ville, trouver un banc d’observation/écoute à ma convenance, dans le parc faisant face au Théâtre Alexandrini.

Une ville tonique, sillonnée de nombreux étudiants aux rires enjoués, avec ici et là de nombreux musiciens de rue où l’on peut entendre du gros rock, de la chanson traditionnelle et même, à plusieurs reprises des chansons réalistes Françaises. Les courtes nuits qui n’en sont pas vraiment et la chaleur estivale ces jours là contribuèrent certainement à cette joyeuse agitation.

Autre fait marquant, à l’oreille, le passage de bolides, à deux ou à quatre roues, plein gaz, sur la perspective Nevski, grande artère très circulante et passante du centre ville historique. Ce sont de véritables explosions sonores, à des vitesses plus que soutenues pour un centre ville, qui provoquent d’incroyables déflagrations acoustiques, que je n’ai malheureusement pas eu l’occasion d’enregistrer. Et c’est là un fait courant qui se répète régulièrement, en journée comme en soiré, mais qui semble s’accentuer lorsque l’heure avance à nuit (presque) tombée.

Le centre de Saint-Pétersbourg, quadrillé d’avenues tirées au cordeau est donc tonique à l’écoute, si ce n’est parfois un peu plus, pour ne pas dire bruyant à certaines heures et dans certains lieux, son tramway parfois assez ancien en rajoutant épisodiquement une couche . Quelques grands parcs joliment arborés permettent néanmoins de trouver des zones plus calmes.

C’est finalement sur une autre ile, la Nouvelle Hollande, construite entre rivières et canaux, tout d’abord base militaire navale propriété de l’Amirauté, lieu du stockage de bois pour la construction des bateaux, et aujourd’hui, cédée à la ville de Saint-Pétersbourg, en plein réhabilitation, après plusieurs ambitieux projets urbanistiques. Elle est finalement aménagée puis ouverte au public, qui trouve là une sorte de poumon vert, non sans rappeler par ses aménagement attractifs le Parc de la Villette à Paris, ou certains quartiers de l’Ile de Nantes.

C’est donc dans un lieu non circulé, en tous cas par les automobiles que le guiderai deux PAS, l’un pour des étudiants en arts média, l’autre pour un groupe d’adolescent de 14/16 ans.

Comme à l‘accoutumée, un repérage précède les PAS publics. Une visite guidée tout d’abord, avec l’histoire de l’ile de sa « construction » à nos jours, toujours très instructive pour s’imprégner de l’ambiance des lieux, même si les sonorités d’aujourd’hui n’ont vraisemblablement plus guère de ressemblances avec ceux d’aujourd’hui. Puis un deuxième repérage libre, où je fixerai, approximativement, selon ce qui s’y passera, le parcours final.

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Le parcours est marqué de voix. Voix de tous âges selon les espaces traversés, promenades, aires de jeux, pelouses, espaces commerciaux. Nous trouvons sur cette ile une grand diversité d’ambiances, de scènes et de couleurs sonores, globalement assez gaies, et surtout échappant aux flux de la circulation urbaine. Les deux circuits, que ce soit avec des étudiants en arts média ou des adolescents se dérouleront très sympathiquement, sans même un casque de smartphone sur les oreilles !

En ce qui concerne la conférence, donnée dans une salle du théâtre d’Alexandrini, je présentai, devant un nombreux public, des exemples de parcours où les approches esthétiques et écologiques croisent très souvent leurs pratiques et propos. De nombreux échanges suivirent mon exposé, ce qui, pour un conférencier est toujours un exercice des plus agréables.

Je fis connaissance, lors de mon séjour, avec le preneur et ingénieur du son Xavier Jacquot, spécialiste de la mise en son pour le théâtre, avec qui nous eûmes de sympathiques échanges. Et je retrouvai également ma voisine Lyonnaise, l’artiste plasticienne Matt Coco, venue avec le centre National de création sonore GRAME, pour une exposition autour de l’art sonore. Le monde est décidément bien petit, en tous cas celui de la création sonore.

Mes hôtes de l’Institut Français m’avaient également organisé une rencontre avec Dmitry Shubin, dans son musée des instruments, au sein d’une surprenante friche artistique, bien cachée dans le centre de Saint-Pétersbourg. Une salle de concert, lieu d’improvisation, de musique expérimentale, abrite de nombreuses lutheries, instruments, objets sculptures, aux définitions fluctuantes, que je peux tester librement. Dmitri est un artiste à la fois très posé et bouillonnant d’idée et de projets. Il dirige un orchestre d’improvisation, travaille également dans le champ des musiques électroniques, électroacoustiques, du field recording. Il a notamment en vue d’enregistrer tous les ponts à mécanismes de la ville de Saint-Pétersbourg, ceux qui se lèvent pour laisser passer des bâtiments de gros tonnages, et ils sont nombreux ces ponts. Nous évoquons l’idée de faire un échange entre ceux de Lyon, non mécanisés, et ceux de Saint-Pétersbourg. Affaire à suivre.

Autre étape de mon périple, Kaliningrad, toujours en bordure de la mer baltique, mais quelques mille kilomètres au sud. En regard de Saint-Pétersbourg, cette ville est Oh combien différente ! Ex Königsberg, la cité est une enclave entre la Pologne et la Lituanie, sur les côtes de la Baltique.

Deux fois quatre heures de marches repérage sous une chaleur plombante, et à tombée de nuit, voire nuit tombée. Je découvre une ville enclavée, lovée au bord de la mer Balte, qui visiblement peine à se reconstruire de son anéantissement durant la dernière guerre mondiale. Elle a connu une reconstruction très hâtive, une population fuyante, questionnant encore aujourd’hui son devenir, ses fragilités, mais aussi l’enjeu de sa ré-urbanisation. Ville surprenante à bien des égards, et qui néanmoins propose de nombreux lieux étonnants, dans le bon sens du terme. Des lieux en déconstruction/reconstruction, espaces entre-deux, ni véritablement abandonnés ni pleinement reconstruits, se jouant dans certaines marges de l’indéfini. Des lieux étranges, mais d’une réelle beauté, pour moi, beauté sauvage du non tout à fait maîtrisé, d’une emprise urbanistique hésitante, en chantier. J’adore ces endroits mi figue-mi raisin, ces espaces entrecoupés de friches végétales ou bâties, entre maitrise urbaine et une certaine sauvagerie qui n’est pas sans me rappeler d’autres villes, notamment celles ayant connu un rapide et brutal déclin, voire effondrement économique ! Demain soir, un PAS public, où je suivrai certainement des chemins de traverse dans des ambiances phono-visuelles que j’espère un brin déroutantes.

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À Kaliningrad, était organisé cette année, comme les précédentes du reste, le festival « Sound Around » consacré aux arts sonores. La thématique de cette édition était assez proche de la création en espace public, avec des rencontres, un parcours sonore et un concert dans l’imposante cathédrale du centre ville.

Je croisai à cette occasion les artistes Audrius Simkunas, Forian Tuercke , Petra Dubach et Mario van Horik, et toute la sympathique équipe du festival emmené par Danil Akimov.

Les repérages effectués, le PAS va pouvoir emmener son public. Et là encore, une quarantaine de personnes m’emboiteront le pas, si je puis dire. Soit le double d’une jauge habituellement haute ! Néanmoins, au-delà de mes craintes initiales devant ce public très nombreux pour ce genre d’exercice, le groupe restera très soudé dans l’écoute.

J’ai choisi non pas la ville des canaux, cathédrale, et centre « historique », mais plutôt la ville où d’’immenses bâtisses, parfois à demi désertées, ménageant des zones de jardins sauvages, d’entre-deux en friche, de passages méandreux, d’espaces surprenants. Une zone globalement assez calme, où les sons prennent, comme souvent dans ce genre d’espaces, une place très marquée, précise, évidente dirais-je. Notre long cortège silencieux ne pas pas inaperçu, c’est le moins que l’on puisse dire ; mais cette fois, je n’entendrai pas, ou plutôt ne comprendrai pas les commentaires qui accompagnent les sourires ou mines étonnées, dubitatives, des passants croisés. Le parcours se révèle riche dans ses ambiances sonores où la voix et certaines activités sportives prennent une tournure esthétique des plus intéressantes. Après une assez longue boucle, je laisse, comme à mon habitude, les paroles se libérer, les questions fuser. Et l’échange final sera très intéressant de par les questions posées. Notons qu’ici, pour l’introduction comme pour le dialogue, une traductrice très sympathique et efficace me permet cette interface humaine sans quoi la communication et l’échange seraient assez difficiles. Durant tout mon séjour, différents traductrices, toutes plus compétentes les une que les autres m’ont grandement faciliter les choses, et je voudrais ici remercier tous les professionnelles de la traduction, croisées ici ou là, en Russie ou ailleurs, pour leur gentillesse et leur talent.

La dernière prestation de ma petite tournée Russe fut un concert dans la monumentale cathédrale de Kaliningrad. Pour ce dernier, j’avais préparé une série de séquences sonores de type field recording, essentiellement avec des sons captés sur l’ile de Kronstat. Un déplacement spatio-temporel en quelque sorte, des sons extirpés d’un lieu et rejoués dans un autre, quelques mille kilomètres plus au Sud, ce qui ceci dit, n’est pas une énorme distance à l’échelle du Pays.

j’utilisais pour triturer les séquences audio, dans une improvisation live d’une trentaine de minutes, un seul et unique logiciel, un multiplayer libre du GRM, d’une efficacité redoutable pour manier boucles et effets de granulation. Le superbe système de diffusion et l’acoustique des lieux feront le reste. On pouvait ici jouer, dans le bel et grand espace de la cathédrale, du presque inaudible jusqu’à une déferlante sonore littéralement décoiffante.

Et c’est après ce concert et une dernière soirée Russe avec les artistes, que je reprendrai le chemin de Lyon, après avoir goûté et joué avec les ambiances sonores de cette tranche Balte d’une Russie qui, dans ma mémoire, reste joliment sonore et accueillante.

Album photos

 

Carte postale sonore en écoute

Des points d’ouïe et les oreilles à l’air !

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Mes oreilles ont besoin d’air, d’espaces, de diversité, de vie !

Envie de les frotter à la place du marché, aux quais de Saône, ou d’ailleurs, aux terrasses les plus élevées d’un immeuble, ou à celles d’un café, façon Pérec, aux ruelles étroites, aux gares, aux ports et autres aéroports, façon Debord, aux dédales des parkings souterrains, aux résonances des forêts et aux miroirs des lacs, aux grands boulevards et aux passages couverts, aux friches industrielles et aux ruines monumentales, ou plus modestes, aux sentiers de montagne et aux bancs publics, aux escaliers et aux parvis surplombant la ville, aux grottes et autres cavernes, aux galeries marchandes et aux usines de tous genres, aux fenêtres ouvertes, aux combes et aux reculées, aux tunnels et aux chemins couverts, aux crissement de la neige gelée, aux bords de mer et aux fêtes populaires… de nuit comme de jour, immobile ou en marchant, j’ai besoin des sons vivants !

Paysages toniques, micro récits auriculaires

Projet Titre à venir
Haut plateau du massif du Bugey

Centre d’Art Contemporain de Lacoux – 16/27 août 2018

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Lundi 8H15
Brume
Une brume effilochée, et pourtant tenace, court sur les arêtes boisées des combes environnantes.
Durant de longs moments, seul un vent tonique se fait entendre, déversant par à-coups une fraîcheur à la caresse par trop revigorante.

Mardi 6H30
Dialogue
Deux buses invisibles devisent, l’une dans une futaie en contre-bas, face au banc sur lequel je suis assis, l’autre à l’orée de la forêt, à flanc de coteau, juste derrière moi.
Elles entament un dialogue matinal, joute de cris-réponses perçants, entrecoupés de silences
qui tracent une ligne d’écoute quasi stable.
Je suis un point d’écoute focal, médian entre les deux rapaces bavards.

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Mercredi 8H30
Rituel
Chaque jour ou presque, dans le champ voisinant notre campement, un rituel sonore se répète à mes oreilles.
Progressivement, une «enclochatement » paysager se fait entendre, poudrant la prairie de droite de tintements malicieux.
Le troupeau de chèvres de notre hôte s’installe en gambadant, parfois caché dans les prémices de la forêt, parfois courant à notre rencontre.
Ces animaux au regard malicieux et aux mouvements tintinnabulants nous font rentrer dans le vif de la matinée, si ce n’est de la journée.

Jeudi 7H30
Retournement
Ce matin là, le vent a tourné, et le paysage sonore semble avoir subi une révolution auriculaire conjointe.
De nouvelles sources sont ainsi apparues, mécaniques, en quasi opposition avec la quiétude pastorale visuelle.
Une carrière invisible, derrière la colline, assène des chocs métalliques au paysage, qui viennent buter en sourds échos dans le foisonnement de la forêt.
Ils jouent à tromper sournoisement la, notre perception des espaces sonores.
A ne plus savoir qui est l’écho ou la source initiale, comme matrice énergétique acoustique.

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Vendredi 10H
Apparition – disparition
Je marche, nous marchons au fil d’une rivière, ou torrent, ou les deux.
A son extrémité, ou début, elle s’achève, ou nait au grand jour, tout en haut d’une falaise en imposante cascade jaillissante.
Sur le sentier capricieux, l’écoute nous joue des tours.
Au gré d’un dénivelé, d’un détour boisé, d’un obstacle minéral, des basculements incessants, glissements ou cassures acoustiques scandent un paysage aquatique en continuel évolution.
La rivière joue à cache-cache, je l’entends, elle disparait de mon champ auditif, puis revient, puis s’en va, se rapproche, s’éloigne, semble loin, puis toute proche… Méandres d’écoutes.

samedi 16H
Récurrence
Un groupe d’une dizaine de personnes entament un PAS – Parcours Audio sensibles aux alentours du village de Lacoux.
Marcher lentement, faire halte sur des points d’ouïe, écouter ensemble, les règles sont toujours très simples.
Au départ, une fête, repas villageois au lointain; puis une sente forestière; un silence presque (trop) parfait.
Le sentier nous ramène au-dessus du village où la fête en contrebas nous revient à l’oreille, invisible, claire, un brin fantomatique. Nouvel estompage sur le chemin du retour. Réapparition fugace à l’approche du centre du village, comme un yoyo sonore.

Dimanche 8H
Réminiscence
Le séjour touche à sa fin, le village s’ébroue, s’éveille doucement, très doucement, dans une fraîcheur automnale. Bientôt, les randonneurs arriverons. Bientôt, l’oreille reprendra sa place urbaine, avec l’empreinte prégnante de cette résidence montagnarde en contrepoint, tenace et douce réminiscence.

 

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PAS – Parcours Audio Sensibles, Cagliari 2018

Vico Giuseppe Garibaldi

Cagliari , le retour.
Après un séjour fin avril 2017, lors d’un stage de prise de sons naturalistes encadré par Bernard Fort du GMVL de Lyon, et dans le cadre du projet Européen Erasmus+ « Le paysage sonore dans lequel nous vivons », nous sommes de nouveau accueillis par Amici della Musica di Cagliari.
Lors du premier séjour, nous avons arpenté la campagne, les lieux où l’eau et les oiseaux règnent en maître, et tenté d’en capter les ambiances significatives.
Mais nous avons aussi tendu oreilles et micros sur l’incroyable procession de la San Efisio.
Cette année, en mai 2018, c’est la ville même de Cagliari qui sera le décor principale de nos audioscènes. Il faut dire qu’elle s’y prête bien, et même joue le jeux de la diversité sonore, avec son port, ses ruelles, places, son marché couvert, ses hauteurs…
Notre séjour s’articule autour d’un très intéressant colloque « Natura percepita/Natura idealizzata » auquel je suis invité à intervenir, et guider en préambule un PAS – Parcours Audio Sensible dans la belle capitale régionale Sarde.

Cagliari m’ouvre, avenante et riante, de belles fenêtres d’écoutes.
La mer, le port, les clapotis, ressacs
Des avions à basse altitude, tout prêt d’atterrir aux abords de la ville
Des ruelles à la fois minérales et très fleuries
Des places, petites ou grandes, intimes ou populaires
Une galerie couverte toute bruissonnante
Un marché couvert, une profusion de, couleurs et odeurs
Une tour dominante et des terrasses surplombantes
De jour comme de nuit, je la marche avec plaisir.
Ensuite, j’en capterai des bribes en tendant mes micros.

Cette année, je guide donc un PAS. Nous y enchainons, comme de coutume, déambulations et Points d’ouïe statiques.
Une petite terrasse ouvrant une fenêtre en contrebas sur le boulevard longeant le port, la mer en toile de fond, muette à cette distance
Un parking souterrain où jouer de la voix pour exciter les capricieuses réverbérations
Des ruelles enchainées, d’ombres est de lumières, de sons et de presque silences
Un théâtre nous nous écoutons les rumeurs dans le hall de l’Auditorium, passage obligé
Encore un entrelacs de ruelles intimes
Une place où un guide commente une fresque à un groupe de touristes
Un guitariste, curieusement positionné à un carrefour assez bruyant, mixage de voix, musiques, voitures…
Encore des ruelles accueillantes
Une placette très doucement animée, une de mes préférées, de jour comme de nuit
L’intérieur d’une église, avec le même groupe de touristes et leur guide…
Pause et causerie informelle devant une boisson rafraîchissante.
La plupart des promeneurs sont de Cagliari. j’adore emmener marchécouter des résidents qui redécouvrent de l’oreille leurs lieux territoires de vie.
J’ai ici un grand avantage sur les autochtones, ne comprenant pas un mot d’Italien, je joui pleinement de la musique des mots et des voix sans cesse croisées.

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Cagliari en replis et déplis

Durant mes pérégrinations, repérages, flâneries, je tends parfois les micros.
Et construit un petit récit audio, des plus personnel, une vision auriculaire de la cité, parmi tant d’autre.
Cette fois-ci, j’ai envie de télescopages, de mixages, et autres incongruités acoustiques.
Je fais entrer le dehors dedans, fais sortir l’intérieur à l’extérieur, replie la ville en recouvrant le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, mêle la gare au port, la fontaine aux ruelles, la place haute à la ville basse.
Un joyeux désordre qui n’en a que faire de la géographie bien ordonnée.
Une élucubration où jour et nuits se confondent.
Quelques maltraitantes sonores donc.
La nuit, presque omniprésente, et son gommage de certaines sonorités.
Un non-sens qui perd le promeneur en lui déboussolant les esgourdes, qui embrouille même l’idée de parcours dans une dé-linéarisé assumée.
Un jeu de l’ouïe, où les clapotis n’en font qu’à leur tête.
L’expérience d’une durée fugace.
Des réminiscences sonores, comme ces traces de formes et de lumières en persistances retiennes.
Les acoustiques brassent des lieux qui n’ont pas lieu d’être, si ce n’est dans l’imaginaire d’un écoutant fasciné par les espaces imbriqués d’une ville imprévisible et néanmoins amène.

Points d’ouïe, installer l’intangible

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Installer sans presque rien installer
Ne rien ajouter
Ne rien enlever non plus
Ne rien modifier, pour ce qui est du sonore
Et pourtant installer
Ne rien installer d’autre que ce qui est déjà en place
ou disparu
ou en voie de l’être,
ou naissant
ou à venir
ou en transition/métamorphose
Ne pas installer d’autres sons que ceux qui se font déjà entendre, ou qui le feront
Par contre
Installer des Points d’ouïe
Installer des mises en situation
Des mises en condition
Des espaces d’écoute
Des haltes auriculaires
D’autres amènes oasis
Disposer ici et à
Quelques chaises en rond
Alignées
En file indienne
Face à face
Dos à dos
Dispersées
Nomades
Selon l’envie
Selon les lieux
Selon les sons
Des bancs aussi
Des nattes
Des tapis de sol
Des Hamacs
Des transats
Mais toujours pas d’autres sons
Que ce qui veulent bien être là
Et il y en aura toujours
Sinon, installer le silence
Utopie s’il en fût
Installer des signalétiques
Des cadres d’écoute
Des visées auriculaires
Des consignes/conseils/propositions/suggestions
Des phrases décalées injonctions à l’écoute
Des espaces de rêve aussi
Une clairière au creux des sons
Installer des objets amplificateurs
Une cabane affût
des longue-ouïes
A la rigueur un mobile tintinnabulant doucement
Un parcours balisé
Suivant la rivière
Une sente forestière
Une ruelle
Installer l’écoutant
Installer l’écoute
Des postures d’écoutes
L’écoute même.

 

desartsonnants@gmail.com

 

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Des PAS – Parcours Audio Sensibles, comme une action de décélération

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A peine levé, il me faut répondre aux courriels accumulés, lire les nouveaux, penser au planning de cette nouvelle journée qui s ‘annonce d’ors et déjà chaotique… Puis régler l’administratif, mixer des sons en souffrance, passer quelques coups de téléphone, envoyer un devis, répondre à un projet, aller à un rendez-vous à l’autre bout de la ville, ne pas oublier la lessive, les courses…
Dépêche toi, dépêche moi, le temps presse !
Nous vivons dans un monde speed-action, où un flux d’informations, tout média confondu, nous inonde, où il nous faut répondre à de multiples sollicitations, où l’ère numérique nous désapprend la patience, celle d’attendre une réponse tardive, de prendre le temps d’échafauder des projets au long cours. Des clips, du zapping, un grignotage, physique et intellectuel, entre deux chaises, des actions qui devraient être terminées à peine commencées.
Certes, ces journées hyperactives peuvent être jouissives, exaltantes, brasser du projet, des idées, multiplier les rencontres, ne pas laisser de blancs comme on dit en radio, ne pas laisser de vide. La nature on le sait a horreur du vide, et sans doute nous aussi, inconsciemment. Problème métaphysique d’occulter certaines angoisses récurrentes, ou culture de l’entreprenariat moderne, ou bien encore mélange des deux, notre train d’enfer frise parfois le burn-out.
Entre Lao-Tseu qui déclarait « Accède à la vacuité, tu seras le centre du monde » et Sénèque qui argumentait «  Un travail sans arrêt brise l’élan de l’esprit; il reprendra ses forces en se détendant », deux organisations nous sont proposées, parmi d’autres. La non accumulation, le vide, la méditation pour se retrouver, retrouver une partie de l’essentiel, et une alternance entre activités et repos pour trouver un équilibre productif. Ces deux modes de vie, édictés entre le Ve siècle av. JC et le premier siècle de notre ère, n’ont me semble t-il pas pris une ride, et sont même franchement d’actualité. Pour ma part, la pensée Taoïste me semblant, outre sa belle invitation à l’émerveillement tranquille, à a quiétude, difficile à mettre en place, je pencherais pour l’approche fragmentée des rythmes de vie façon Sénèque.

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C’est ici que mes PAS entrent en jeux.
Faire un PAS, c’est prendre le temps. Prendre le temps à bras le corps, ou du bout des pieds. Prendre le temps de prendre le temps.
Je cherche dans l’écoute convoquée par ces gestes sensibles et kinesthésiques, une brisure temporelle qui pourrait donner la sensation d’un ralentissement bienfaisant.
Je cherche dans les PAS, ce que je nomme souvent des aménités paysagères, et humaines, des rencontres entre des lieux et des personnes, qui laisseraient toute idée de brutalité et de stress au vestiaire.
Faire un PAS c’est marcher, s’arrêter, écouter, en silence. Le silence est aussi une façon de décélérer l’écoute, de minimiser et de contenir ponctuellement une production sonore parfois interrompue dans un flux de paroles envahissantes.
Cette pratique s’effectue en slow marche, qui ne cherche pas, bien au contraire, la performance des kilomètres/heures parcourus, mais plutôt une lenteur immersive, et qui plus est peuplée de haltes points d’ouïe.
Ces PAS sont un geste collectif assumé qui cherchent l’apaisement, soudent un groupe de résistance à la frénésie ambiante, qui d’ailleurs, en milieu urbain, se frotte avec l’agitation ambiante, et que l’on regarde comme une sorte d’étrange secte contemplative.
Cette forme décélération est, à notre modeste échelle, une résistance à l’accélération invasive et exponentielle, un contre-poids sans prétention, si ce n’est que celle de partager une synergie apaisante.
La décélération est en marche, tout au moins ponctuellement.
Ces parcours ne sont pourtant pas une panacée universelle, qui va soigner, et qui plus est guérir, toute la folle vélocité du monde, mais au moins tentent-ils, dans l’esprit de Sénèque, de ménager des zones calmes, des coupures régénérantes, des oasis d’espace-temps où prendre son temps n’est pas le perdre, bien au contraire.