Le parcours sonore comme partition d’un paysage sensible

38101195432_180027628b_o_d

Parcourir, c’est tout simplement aller d’un point à un autre, avec un itinéraire plus ou moins défini. C’est aussi arpenter, se frotter aux lieux, les mesurer, s’y mesurer.
On peut aussi parcourir un document des yeux, et pourquoi pas un territoire, tel un document. Le scruter de l’œil comme de l’oreille pour en jauger son étendue, ses topologies, architectures. En chercher les horizons, des points de repère, des points/lignes de fuite, balayer un panoramique, lire le paysage comme une carte à portée de vue, et bien souvent hors-champ lorsque les sons sont de la partie.

Par analogie, en transposant la vue vers l’ouïe, nous lirons le paysage sonore en le parcourant des oreilles, en ayant conscience que ce dernier est truffé de hors-champs, et sans cesse en mouvement, et ne peut donc être de ce fait aussi aisément circonscrit qu’un espace visuel.

Le parcours peut aussi s’appréhender comme une expérience personnelle globale, ou partielle, parcours professionnel, parcours de vie, parcours mental, dans lesquels le paysage sonore y trouverait une place sinon centrale et incontournable, du moins indéfectible.

C’est à l’aune de ces différents parcours, ou modes de parcours que je réfléchis à des outils d’écoute en marchant, grilles d’analyses des composants acoustiques, stratégies de descriptions s’appuyant sur une démarche en grande partie phénoménologique, y compris dans leurs approches sensibles. Bref, je mets en place une sorte d’écritoire partitionnant le paysage en le donnant à lire par les oreilles, mais en nous incitant également auparavant à l’écrire, pour en faire saillir un jeu de cohérences.
Cohérences esthétiques, qu’est-ce qui s’accorde, qui impulse des harmonies, mixages, transitions ? Ou bien comme tel un instrument qui sonnerait désaccordé, tout au moins face à nos codes culturels, qui seraient très différent d’ailleurs, et ne doutons pas qu’il en irait de même pour un paysage sonore, même si la “nomanitude” ambiante a tendance à aplanir les différences et spécificités.
Cohérences dynamiques, des questions d’équilibre, voire de confort et si possible de plaisir.
Cohérence sociale, comment bien ou mieux s’entendre dans et avec nos lieux de vie, améliorer des lieux où la parole devient quasi inintelligible, où est on laminé de flux sonores hégémoniques ?

Parcourir un lieu c’est en tracer des lignes de force, des lignes directrices, c’est se repérer dans un espace complexe, du presque vide où nous manqueront des repères auditifs, rassurants, au trop plein où nous seront noyés dans une masse rendant inaudible toute information pouvant nous guider dans des lieux au final trop chaotiques. Toute personne ayant déjà travailler avec des aveugles ou mal-voyants saura parfaitement de quoi je parle.
Si un trajet quotidien devient, à l’oreille, un parcours du combattant, une haute lutte pour trouver quelques signaux et repères, gageons que l’urbanité sera alors tout sauf sociale !
Si les lignes de vie deviennent systématiquement lignes de fuites, les tensions auriculaires d’une ville, d’un quartier, trop prégnantes, alors nous déchiffrerons des partitions sonores tellement discordantes, dans un bruitisme incontrôlé, que l’espace public en deviendra invivable, livré aux voitures maitresses sans concession.

Tableau un brin noirci au jour où le moteur électrique apparait peu à peu, avec l’espoir de faire disparaître petit à petit l’impétuosité pétaradante des moteurs thermiques. Attendons de voir, et surtout d’entendre comment se rééquilibrera ou non les partitions sonores urbaines, comment se redessinerons des parcours plus harmonieux et apaisés.
Il nous faut ici, à travers les parcours et traversées écoutantes, éviter le manichéisme confrontant et opposant les espaces de “silence”, de calme, de belle écoute, avec des espaces appréhendés comme bruyants, saturés, et au final inécoutables. Il nous faut considérer le paysage (sonore) comme un objet complexe, multiple, trop mouvant pour être réduit à un parcours unique et indiscutable. Gardons à l’esprit que nous traversons un flux sonore permanent, d’une ambiance sonore à l’autre, cueillant au passages des fragments aux contours incertains, éphémères, et qui pourtant nous permettent de nous repérer, si ce n’est de survivre à l’agitation complexe du monde.
Écrire des partitions sonores, des traces ré-intèrprétables de territoires arpentés préalablement, avec la volonté d’un recul se posant comme une condition nécessaire devient alors une problématique intéressante.

L’espace visité, ausculté, le parcours et la partition inhérente, nous fournissent de nouveaux outils de lecture, comme d’écriture, voire même de ré-écriture.
Dans l’idéal, un processus de ré-écriture devrait nous permettre de chercher des solutions pour apaiser ce qui nous agresse, mais aussi dynamiser ce qui nous parait d’un ennui mortifère.

jecoute

La partition sonore dune ville s’écrit aux tempi des écoutants, des praticiens, des résidents, des aménageurs. Et ils ne sont certes pas les mêmes pour tout le monde, laissant parfois l’environnement sonore dans un total marasme et les oreilles dans un profond désarroi, tellement il est négligé, laissé en friche, et souvent totalement ignoré.
La parcourir régulièrement nous montre les creux, les carences, les dysfonctionnements qui perturbent sensiblement nos écoutes, nos vies.

Il existe fort heureusement des îlots protégés ce que je nome des oasis sonores, et qu’il faudrait considérer comme des ZAD – Zone Acoustique à Défendre. Nous devrions d’ailleurs prendre les espaces où l’écoute reste privilégiée comme des modèles d’aménagement qui inspirerait ici et là, l’installation de réserves sonores qualitatives.
Parcourir une ville, ce peut être l’occasion de dresser un inventaire de lieux acoustiquement équilibrés, riches, voire d’exception. En dresser une partition, un plan, un itinéraire, serait une seconde phase, en veillant bien à ne pas transformer ces espaces en zones de grande circulation, même piétonne, pour ne pas réduire un havre de paix en point noir, acoustiquement parlant. L’équilibre acoustique de certains est déjà si fragile qu’il s’agit de ne pas contribuer à un nouvel envahissement contre-productif.

Ces parcours et partitions doivent pour moi être une forme d’arpentage, d’appropriation, en mode doux, très doux. A l’heure où des tensions sont hélas de plus en plus perceptibles dans l’espace public, pour quelques raisons que ce fût, il convient de préserver une certaine sérénité, sans pour autant se voiler la face sur les dangers encourus, tant sociaux qu’écologiques, les deux d’ailleurs étant parfois très  fortement liés. Le son a certainement ici son mot à dire, et surtout sans hausser le ton, plutôt dans une proposition intime et raisonnée.

Publicités

Audiobaladologie, PAS – Parcours Audio Sensible, Partition Guide d’écoute 1

PAS – Parcours Audio Sensible
Partition Guide partition d’écoute 1
Quartier de Vaise/industrie

 

Notice : Ce premier guide partition d’écoute s’appuie sur une série de repérages dans un site donné. En l’occurrence mon quartier, terrain favori et privilégié pour mener mes explorations et expérimentations audio-sensibles. Il propose un parcours pédestre d’environ deux kilomètres, en boucle, partant d’une station de métro, et nous y ramenant. Il ne demande aucun équipement spécifique, ni ne propose aucune installation sonore amplifiée, s’effectuant via des situations d’écoutes purement acoustiques. Cet itinéraire s’appuie au mieux que possible, sur une éco-audiobaladologie non énergivore, non intrusive, non invasive, privilégiant l’oreille, nue pour aborder des formes d’installations sonores quasi aléatoires, au final déjà pré-existantes, et éminemment contextuelles et interactives. Les PAS ainsi encartés œuvrent à créer des partitions de marches sensibles où la mise en situation et la posture sont au centre de processus créatif, tant en lecture qu’écriture paysagère. Il s’agit de goûter, de savourer des paysages sonores ambiants, en pour moi d’en faire collection. Ce jeu de partitions marchécoutées s’inscrit dans un long processus d’actions récurrentes, avec tout un contexte de variabilité in situ, impulsé il y a déjà une dizaine d’années maintenant, « Et avec ta ville, comment tu t’entends ? »

En pratique : Prévoyez une heure trente à deux heures pour le parcours intégral. Il est possible de le faire de façon fractionné, ou point par point, bien qu’il soit préférable de l’envisager comme une continuité spatio-temporelle qui gagnera à être appréhendée dans sa totalité. Vous pouvez télécharger et imprimer le plan guide, le consulter sur votre smartphone.  Une application autonome est en cours d’écriture. Votre marche doit être apaisée, sans presser le pas, comme un geste d’arpentage non stressant. Libre à vous de choisir la durée des points d’ouïe immobiles, sachant que deux à trois minutes sont des valeurs propices à apprécier les ambiances à leur juste valeur, à « rentrer dedans ». Selon les moments, les événements sonores, vos humeurs d’écoutants, ces durées pourront être adaptées à chaque situation. A chaque point d’ouïe, il est intéressant de tester plusieurs postures d’écoute – yeux fermés, en tournant le dos à la source sonore, en mettant ses mains en pavillon derrière (ou devant) les oreilles, en tournant lentement sur soi-même, en faisant de lents aller-retours entre deux sources sonores… L’écoute reste ici le geste privilégié, mais n’exclue en rien de se délecter des couleurs d’une nuit tombante, des reflets de l’eau, des odeurs, des textures sous nos pieds, du vent sur le visage… Nous restons des être fondamentalement multi-sensoriels ! Vous pouvez effectuer ces parcours en solitaire, ou à deux ou trois. Au vue de leur caractère intime, où le silence est de mise, il est beaucoup plus difficile de les pratiquer en groupe plus conséquent.

Bonne déambulation, bonne écoute, bon PAS !

 

Calcul d'itinéraires - Course à pied, Vélo, Randonnée, Roller...

Parcours Vaise Industrie (Lyon9) : Rendez-vous sur le parvis de l’église Notre-Dame de l’Annonciation, place de Paris à Lyon 9, de préférence en fin de journée, dans l’idéal entre chiens et loups, nuit tombante.
Regardez et écoutez en direction de la place, ou plutôt des deux places, celle du marché, devant vous, celle de la gare, plus à gauche. Un cœur urbain généralement très fréquenté et animé.

Prenez à gauche, traversez la rue de la Claire, puis celle du 24 mars 1852. Légèrement sur votre gauche, empruntez le passage couvert qui passe sous le bâtiment qui, longez le sur votre droite.
Sur votre gauche, le talus de la voie de chemin de fer. Avancez jusqu’au premier embranchement, par où sortent les bus. Arrêtez vous dans l’avancée du trottoir.
Écoutez ! passage de bus, soufflerie, trains, rythmes de grilles métalliques sur la chaussée au passage des bus, voix. Un espace entre-deux, singulier, plein de sonorités et rythmicités toniques !

Continuez en longeant le trottoir jusqu’au deuxième passage de bus, suivez le trottoir sur votre droite jusqu’à l’arrivée aux portes de la gare routière, sur votre droite également.
Entrez dans le couloir intérieur d’attente des bus.
Accoudez vous sur la rambarde dominant la fosse du métro au niveau inférieur.
Écoutez la surprenante polyphonie du lieu. Voix, trains, métros, pas réverbérés… Un véritable concert multimodale !

Continuez le couloir jusqu’aux commerces (bureau de tabac, boulangerie). Contournez les par la droite pour prendre le couloir et l’emprunter vers la gauche. Peu après la boulangerie, quittez le hall par une porte coulissante à droite, avancez jusqu’au coude de la voie des bus. Traversez via le passage piéton pour vous diriger vers un passage couvert.
A l’entrée de celui-ci, sur l’avancée de trottoir, vous pouvez écouter un nouveau point d’ouïe, surtout animé par le passage fréquent de bus dans un acoustique très réverbérante.

Empruntez le couloir à droite de la fresque murale, ressentez la transition acoustique. Des voix et des pas, tout s’apaise soudain.
Légèrement sur votre gauche, empruntez l’escalier menant au premier niveau des parkings. Entrez dans ceux-ci.
Traversez le parking en largeur, pour venir contre la paroi de grilles métalliques, d’où vous pouvez entendre la gare juste en face. De belles sonorités ferroviaires.
Des voitures qui entrent ou sortent du parking font joliment claquer des joints métalliques au sol.
Longez la paroi sur votre droite. Vous vous retrouvez juste au dessus d’une voie d’arrivée de bus.
Une grosse dynamique visuelle et sonore, juste sous vos pieds.
Au centre du parking, des grondements de basses sur la dalle au dessus de votre tête.
De nuit, l’ambiance est assez saisissante.

Quittez le parking, rejoignez le passage couvert, sortez en direction de la rue de Saint-Cyr – Quai de la gare d’eau. Traversez cette dernière, longez le bâtiment Groupama sur votre droite, puis pénétrez par un chemin descendant dans l’espace extérieur des stades Joseph Boucaud, et des pistes de vitesse “Sport dans la ville”.
Promenez vous le long des stades, dans les tribunes, écoutez l’acoustique très réverbérante des lieux, la rumeur de la ville étant sensiblement étouffée. Les jeux de ballon et parfois les courses de rolliers donnent à l’espace de belles dynamiques acoustiques, joliment spatialisées.

Ressortez par le même chemin, continuez sur votre gauche, en direction du Pont Schuman. Traversez la rue à l’angle du quai du Commerce – Quai Hyppolythe Jaÿr, empruntez le pont Robert Schuman par la large allée côté gauche. Arrêtez vous quelques minutes sur un banc vers le centre du pont, tourné vers la Saône. Écoutez.

15951064463_7b12219069_z_d
Pont Schuman

 

Reprenez votre chemin vers le quai Joseph Gillet, parvenu à l’extrémité du pont, empruntez l’escalier à votre gauche qui descend vers les bas-quais des rives de Saône. Revenez légèrement sur votre droite, pour vous arrêter sous le pont, au milieu de préférence. Regardez la Saône. Écoutez. Après quelques instants, claquez dans les mains, ou poussez de brefs cris, assez forts. Écoutez les incroyables échos du pont. Jouez à les faire sonner, en tournant le dos à la Saône, testez différents sons, courts, longs, vous êtes au cœur d’une surprenante chambre d’échos !

Reprenez votre chemin sur le cheminement piétonnier des bas-quai, en vous dirigeant vers la passerelle Masaryk, sur votre gauche en regardant la Saône.
Écoutez les clapotis, remous, les grincements des amarres et des gréements des péniches. Les sons des coureurs, promeneurs et parfois festoyeurs animent ces aménagements piétons très empruntés…

Continuez jusqu’à la passerelle Masaryk. Arrêtez vous au-dessous. Écoutez le grincement de ses haubans et les rythmes et percussions sur vos têtes, des piétons et vélos qui l’empruntent.

Remontez par les escaliers sur les quais hauts. Empruntez la passerelle Masaryk en écoutant sonner vos pas, ceux des promeneurs croisés, les sons des bicyclettes, skates, trottinettes et autres engins légers, éventuellement le passage de bateaux, péniches, sur la Saône, en contrebas…

Prenez droit devant vous, la rue Mazarik, jusqu’à revenir place de Paris, en face l’église Notre-Dame de l’Annonciation. Dernière petite halte d’écoute sur le parvis, pour voir ce qui à, ou non changé à l’oreille depuis votre départ.
La boucle sonore est alors bouclée !
Vous pouvez la réempruntez à d’autres moments, plus tôt, plus tard, un jour de marché (Mercredi samedi et dimanche matin, de jour, de nuit…) J’avoue avoir une préférence pour la nuit, juste après la tombée du jour.

 

Parcours online : https://www.calculitineraires.fr/index.php?id=872401#tab-Export

 

332066324_ebaf5de499_o_d
Gare de Vaise nocturne

 

1211902014_d6fd86d025_z_d
Passerelle Mazaryk
quai-du-commerce
Stade Joseph Boucaud – Gare d’eau

Paysages sonores, des écritures contextuelles

20130819_203709

Il y a quelques jours, une structure culturelle me demandait de choisir un son de paysage sonore que j’avais réalisé, pour étayer un dossier de présentation. Je (re)parcourais alors, dans mes disques durs, les pièces sonores, j’emploie ici à dessein cette expression aux contours assez indéfinis, pour tâcher d’en trouver une qui collerait au mieux au projet.
Chose toujours difficile, entre choix cornéliens et insatisfaction chronique à l’écoute de ce que j’ai précédemment composé et mis en boite. Madagascar, Lyon, Cagliari, Mulhouse, Charleroi, Victoriaville… que choisir, sachant qu’à chaque lieu, avec ses sons, ses ambiances, ses projets, une écriture in situ, purement subjective, venait se superposer aux espaces arpentés, voire les refabriquer de toute pièce.

Je me rendais compte une fois de plus combien, presque à l’insu de tout projet initial, les écritures, qu’elles soient sonores, textuelles, graphiques, étaient pensées dans, avec, et pour le lieu, et avaient de la sorte leurs propres histoires qui faisaient qu’il était quasiment impossible de les transposer ailleurs, sans les ré-écrire assez profondément. Sinon à les considérer ici comme des œuvres-traces, des exemples de constructions se référant à un espace-temps donné, et ce dans un contexte particulier.

Chaque espace a ainsi, ou trouve sous l’oreille et la patte de l’artiste, ses échos, ses résonances, ses ambiances, prenons ces termes dans une acception large, et donc son ou ses histoires intrinsèques. Sans compter sur l’état d’esprit du preneur de son qui retravaille lui-même ses collectages, pour en écrire des carnets sonores, traces auriculaires organisées, avec ses propres perceptions, ressentis, états d’esprit, interprétations, revendications…

Cette permanente contextualisation induit fortement non seulement la façon de travailler les matières sonores collectées, mais également la façon ou les façons de les mettre en écoute a posteriori, de les scénariser, d’en trouver des formes et formats de restitutions ad hoc, ou en tous cas cohérents.

Les matériaux sonores, mais aussi les acoustiques intimement collées à ces derniers, intrinsèquement entrelacés, faisant partie même de la texture originelle, convoquent et stimulent très vite des trames narratrices, participant à construire un paysage sonore à chaque fois singulier, unique et éminemment personnel.

Ces paysages sensibles, loin d’être fixés, figés, pour reprendre une terminologie des arts acousmatiques, seront constamment remis en question par les mises en situation d’écoute proposées, installées, pensées en fonction des circonstances .

J’aime ainsi à penser que chaque lieu visité de l’oreille, arpenté, enregistré, re-composé, est en capacité de créer une parcelle d’écoute singulière, comme un objet presque tangible. Et que cette multitude de parcelles d’écoutes accumulées au fil du temps, mises bout à bout, ou s’imbriquant dans les méandres d’une écriture contextuelle, racontera une histoire d’un monde sonore fragile, en devenir, en chantier permanent. Ce sont des histoires parfois intimes, personnelles, que l’on aura plaisir à partager, peut-être nées au tout départ lors de PAS – Parcours Audio Sensibles in situ, des Marchécoutes généreusement matricielles dans leurs propres et capricieuses contextualités.

Écoute voir ! Le Locle, Point d’ouïe, Point de vue

Foutain
©photo Jeanne Schmid

En résidence avec Jeanne Schmid, à Luxor Factory, Le Locle cité Neuchâteloise dont l’urbanisme horloger est classé au patrimoine Mondial de l’Unesco, nous posons une écoute et un regard croisé sur le site investi, arpenté au pas à pas.

Le Locle, Point d’ouïe, Point de vue

Aborder une ville par les sens, cherchant son essence, dans tous les sens, c’est l’arpenter pour tenter d’en lire des lignes fortes, directrices, saillantes ou sous-jacentes.

Après un temps de tâtonnements, errances, déambulations, hésitations, hypothèses, nous appréhendons Le Locle via trois axes qui nous semblent pertinents, si ce n’est évidents.

Il s’agit pour nous de retranscrire des parcelles de vie, de respirations, d’évolution d’une ville en mouvement perpétuel, d’en capturer des instants, fragments, paysages, au travers le filtre de nos pratiques artistiques. La ville et ses activités, ses habitants, ses industries, vivantes ou disparues, ses pratiques collectives, est le vivier de notre investigation, de notre récit en construction.

Comme dans tout récit, les traces du passé, du présent, et certainement d’un imaginaire assumé, d’une fiction audio-visuelle, tissent une petite histoire du Locle, à notre façon.

Le flux, le temps, l’impermence sont les trois lignes fortes que nous posons d’emblée comme fils conducteurs.

La ville flux est une ville sans cesse traversée de flux, aquatiques ou autres.

– Une rivière souterraine, une trentaine de fontaines, des moulins enterrés, la pluie parfois… L’eau est une quasi constante, structurante ici

– Les flux humains qui traversent la ville, flux de pas et de voix.

– Flux de voitures, dont les chuintements se mêlent parfois à ceux de l’eau.

La ville temps s’impose au Locle, un point fort de l’horlogerie, de la micromécanique de précision, du décolletage, avec sa quarantaine de fabriques. La mesure du temps qui passe, du présent et du passé est sans cesse rappellé au promeneur, via notamment l’urbanisme horloger (site classé au Patrimoine Mondial de l’Unesco).

En regard de notre première approche, le temps est également un flux, de celui qui marque l’histoire d’un lieu, entre passé présent et vision d’avenir.

La ville impermanence, c’est la ville qui bouge, qui connaît une succession d’incendies, démolissions, qui se fissure par endroits, subit des affaissement, écroulements. Les transformations sont permanentes, déconstructions et reconstructions. La ville est chantier, son impermanence la fait résistante aux flux comme au temps qui passe, et lui assure une résilience vitale.

 

Autour du flux, Fontaines Locloises, notre première production à quatre mains, quatre yeux et quatre oreilles. 

Vidéo Jeanne Schmid, son Gilles Malatray

PAS – Parcours Audio Sensibles, des phrases et des images

c6175318-2c4b-48c3-b175-865f9fbefc40-original

Je ne suis jamais aussi heureux que lorsque mes oreilles et mes pieds arpentent, avec de nouvelles personnes, de nouveaux cheminements. Mais les retrouvailles de lieux et de gens, les re-parcours qui ne cessent de m’étonner, de me surprendre, sont aussi exaltants.

 

40635155_2124253930918324_6290376116372766720_n

« Je suis le souverain de tout lieu que j’arpente, mon droit en cela n’est pas à discuter » Alexander Selkirk – Cité par Henry David Thoreau – Walden

 

 

40645970_2124205454256505_3005313518955134976_n

« Chaque lieu où je m’asseyais était un lieu où je pouvais vivre, et le paysage irradiait autour de moi en conséquence » Henry David Thoreau – Walden

 

 

40895917_2126481094028941_2036569922921824256_n

Il me faut marcher avec les autres, conteurs, poètes, plasticiens, performeurs, théâtreux, écologistes, urbanistes, sociologues, écouteurs, paysagistes, ou tout simplement marcheurs… Il me faut marcher avec les autres pour comprendre la teneur de mon propre projet et peut-être un peu mieux la façon de le forger. Il ne s’agit pas là de trouver une inspiration, un éclair de génie, de nouvelles explorations reproductibles, mais de partager des moments de rencontre, des situations, des contextes, de chercher l’esprit de la marche, de l’écoute, tout au moins celui auquel j’aspire.

PAS – Parcours Audio Sensibles en territoires humanistes

L’Astrée de châteaux en collines, de forêts en rivières

31665690053_00888dcc3a_z_d
La cloche surmontant la chapelle  du château de Goutelas

Retour sur deux belles journées au château de Goutelas en Forez (42).
Tout cela commence par des déambulations au cœur de cette demeure Renaissance, l’un des fiefs de l’humanisme, construite par Jean Papon (1505 – 1590), Juriste humaniste avisé. Cette visite est conduite et commentée par la passionnée présidente du Centre Culturel de Rencontre qu’abrite ces lieux.
Une histoire singulière où un château quasiment en ruine est légué à un village par un agriculteur, à condition qu’il devienne un lieu de culture ouvert au public.
Puis une incroyable restauration dans les années 60, entreprise par une équipe de juristes et d’intellectuels lyonnais, emmenés par Paul Bouchet, ainsi que d’ouvriers et de paysans locaux, de maçons italiens, d’artistes tels le mime Marceau, Duke Ellington, Bernard Cathelin, retroussant ensemble leurs manches ou militant pour faire connaître et redonner au bâtiment son lustre d’antan.
Duke Ellington lui-même viendra séjourner à Goutelas, y donnera un concert au piano solo, chose rarissime, et composera en dédicace de ce lieu et projet qui l’ont conquis la Goutelas-Suite.
La bâtisse, en H (comme Humanisme), est perchée à flanc des coteaux des Monts du Forez, dominant la vallée où coule le Lignon, capricieuse et sinueuse rivière sinuant dans une quiète campagne.
Il a neigé précédemment, quelques jours avant mon arrivée. Les alentours sont recouverts d’un manteau blanc scintillant sous les belles lumières d’un soleil hivernal et d’un ciel bleu, complices.
Le château voisine un autre bâtiment lui aussi Renaissance, beaucoup plus imposant et célèbre, la Bâtie d’Urée. C’est dans ces paysages, villages, châteaux, buttes volcaniques, hameaux, que se situe le célèbre roman fleuve, l’Astrée d’Honoré d’Urée. Une inextricable intrigue pastorale de plus de 5000 pages, tissant des aventures amoureuses d’un berger et d’une bergère, où mythologie, philosophie, poésie et autres arts, nous content des amours contrariés, des guerres, des embrouilles politiques, des critiques esthétiques… On y retrouve les utopies humanistes liées à l’Arcadie, territoire originellement Grec, qui a donné naissance, à la Renaissance à de multiples terres utopiques, lieux de l’Age d’or, de Florence aux parcs de Weimar en passant par le Forez.
ET IN ARCADIA EGO.
Des chemins, des stèles, des bornes, des sentiers, un aménagement piétonnier au cœur des paysages foréziens, nous permettent de parcourir ces utopies de paradis perdus en même temps que les cheminements, entre amours et autres batailles, relatés dans les paysages de l’Astrée.
Une autre promenade nous emmène autour du château de la Bâtie d’Urée, près du Lignon dont on peut lire les nombreux passages fluctuant au fil du temps, laissant des bras morts qu’il réempruntera peut-être d’un jour à l’autre.
Il glougloute joliment en se faufilant entre des vernes et des peupliers qui le bordent respectueusement.
Il faut bien reconnaître que les paysages enneigés que je découvre, au fil des sentiers, sont tout simplement magnifiques.
Tous au long des promenades, les sons de pas crissants sur la neige gelée et des plaques de glace rythment nos parcours d’une lancinante percussion, qui nous relie auriculairement et physiquement au paysage.
Revenons sur les bords méandreux du Lignon, ce dernier étant au trois-quart gelé, vers midi, alors que le soleil parvient difficilement à réchauffer son cours quasi figé.
Ici se produit une scène sonore des plus surprenantes que je n’ai jamais encore entendue jusque là.
La glace réchauffée, émet moult craquements, gémissements, se fendille en de sonores micro fissures et brisures. Nous sommes au creux d’une méandre très accentuée, et ces craquèlement nous entourent, devant, derrière, à gauche, à droite… C’est un concert à la fois tout en finesse et très spectaculaire, instant magique s’il en fût.
Et comme souvent, je peste contre moi-même, n’ayant pas amené mon magnétophone lors de cette marche !
Autre agréable surprise, à quelque mètres de ma chambre, dans le haut du château, une porte donne sur le sommet d’une petite terrasse, tourelle campanile, où est installée une cloche dominant la vallée.
La lumière rosée du jour levant la nimbe de couleurs et de lumières délicates, faisant ressortir les moindres détails de ses gravures en relief.
Loger à deux pas d’une belle dame d’airain contemplant un paysage qui s’éveille doucement sous son manteau de neige, ne fait que renforcer le plaisir de mon séjour.
Au fil des promenades et discussions, il s’agit de concocter un, plutôt plusieurs PAS, dans le cadre d’une rencontre internationale autour du paysage, organisée, à l’automne prochain, par le Centre Culturel de Rencontre de Goutelas. Des promenades écoutes commentées, racontées, ponctuées de lectures autour du paysage sonore, de son histoire, de ses multiples constructions plaçant l’homme au cœur-même de l’écoute…

Paysage sonore humaniste ?
La preuve en est dans cette éthymologie reliant Grèce antique et Forez Renaissance:
CÉLADON (berger héros de l’Astrée): du grec keladon, « sonore, retentissant ».
kelados désigne le chant et le cri, le bruit naturel du fleuve, de la mer, du vent : Céladon développe à travers son nom le symbolisme de la rivière dont le bruit chante (ou crie). Keladôn est le nom d’une rivière d’Élide chez Homère ou d’Arcadie chez Callimaque et Théocrite (assimilable au Ladon actuel), puis le nom de personnages chez Homère et Ovide.
Céladon, « la rivière qui chante », se jette dans la rivière comme dans un miroir (image baroque) et mêle aux flots du Lignon la poésie arcadienne.

C’est donc un projet passionnant, de par sa thématique, la beauté des paysages ambiants, les rencontres passées et à venir, qui me fait convoquer l’esthétique, l’écologie (sonore), l’histoire, par le petit et le grand bout de l’oreillette, toute emprunte d’humanisme. Le fait de remettre l’homme au centre du paysage (au sens large du terme, y compris sonore), dans une époque qui en a souvent grand besoin, est déjà pour moi une belle action à entreprendre.

http://www.chateaudegoutelas.fr

Cliquez sur la photo visualiser l’album

Goutelas - Paysages sonores