Aiton en apporte le son, Dedans/Dehors

Dedans/dehors, chronique, parcours, festival et création sonore.

Il s’agit d’un projet construit autour du paysage sonore « Dedans/dehors », avec des détenus de la Centrale pénitentiaire d’Aiton (74), l’équipe du SPIP et Scènes Obliques – Festival de l’arpenteur aux Adrets (38).

Nous nous rencontrons une première fois, avec une vingtaine de personnes internées inscrites, et le service SPIP, pour présenter le projet à Aiton. Qu’est-ce qu’un paysage sonore ? Comment et pourquoi l’écouter, voire le créer ? Quels sont les sons récurrents, emblématiques de l’univers carcéral ? Leurs fonctions d’alerte, d’information, de communication… ? Quels sons nous parviennent du « dehors » ? Ce que l’on aimerait (plus) entendre, ceux qui nous gênent… ? Qu’aimerait-on raconter dans le style d’une création sonore radiophonique ?

Nous écoutons des exemples, les interrogeons, commentons… Le débat est alerte, l’envie de faire est de la partie, le projet est bien lancé semble t-il…

Au final, huit détenus participeront à 5 journées d’ateliers dans les murs.

Certains d’entre eux se verront accordée une permission encadrée lors du festival de l’Arpenteur, pour à la fois concevoir in situ un parcours sonores, présenter leur création, et participer à diverses tâches de bénévolat, mais aussi assister à des spectacles. L’enjeu n’est pas mince.

Durant cinq jours, nous allons créer notre petite histoire sonore. Que raconter, avec quels sons ? Comment les enregistrer, les réécouter, les sélectionner, les monter et mixer ? Le contenu, la forme et l’esthétique s’écriront collectivement.

La proposition sera, après échanges et concertations, de raconter, par une forme courte, quelques minutes type pastille radiophonique, l’intérieur d’une prison, sans pathos ni édulcorisation, pour la donner à entendre à l’extérieur, hors-le-murs dira t-on justement ici. Entre réalité et imaginaire…

Force est de reconnaitre que la matière sonore ne manque pas en milieu carcéral, voire est parfois envahissante, si ce n’est impressionnante pour qui met les pieds, et les oreilles, dans une prison pour la première fois.

Clés, verrous, portes qui claquent, voix, cris et appels, bips et messages d’API (Appareil de Protection Individuelle) informant des mouvements et blocages, omniprésence des télévisions, bips des portiques, salle de sport, cour de promenades, avec ses fréquentes frictions… le tout dans un univers archi bétonné et réverbérant à souhait, voire bien plus qu’il ne le faudrait.

La matière sonore est donc abondante. Reste à la capter, à l’enregistrer, en regard de toutes les contraintes sécuritaires, les blocages fréquents, et autres aléas, ne serait que concernant le matériel autorisé à entrer dans les murs. Avec un peu de souplesse et de fair-play, on s’adapte assez vite à toutes ces contraintes, emmenant les détenus enregistrer par petits groupes alors que d’autres travaillent au montage sonore en atelier. Pour cela, l’appui des équipes du SPIP (Service Pénitentiaire en Insertion Probatoire) et du coordinateur culturel est essentiel.

Bon en mal en, nous avons réussi à collecter pratiquement tous les sons envisagés, c’est à dire un large panel.

L’envie d’inclure des petits textes lus, des voix, les voix des co-auteurs, se fait rapidement sentir. Deux ateliers d’écriture se mettent en place spontanément, où chacun écrit une ou plusieurs courtes phrases. Pour les enregistrer, on procède de manière oulipienne. Chacun tire au sort un numéro correspondant à une phrase et la lit, à sa façon, après avoir fait quelques essais de micro.

L’écriture sonore est très discutée, chacun étant force de proposition, et aucun ne s’en priva ! Une belle énergie, une dynamique qui vous laissaient, moi en tous cas, un peu KO en fin de journée, mais l’immense plaisir de faire à fond, ensemble, restant un beau levier créatif.

Bien sûr, au fil des proposition, il fallut faire des choix, garder entre nous certaines paroles et histoires intimes, sans censurer pour autant, mais en protégeant des valeurs humaines, individuelles et collectives, question d’éthique. L’intimité aidant, certaines paroles et histoires entendues, souvent avec un réalisme sans concession, marqueront sans doute longtemps encore ma mémoire, dans cette aventure collective. C’est évidemment, pour l’artiste intervenant, quelque chose à laquelle il faut s’attendre, voire se préparer, pour construire un récit, sans trop y laisser des plumes, dans un cadre d’enfermement pas toujours de tout repos. Néanmoins, à la prochaine sollicitation de ce genre, j’y réponds affirmativement, et j’y courre, sans hésiter une seule seconde.

Cette petite digression personnelle refermée, revenons à notre histoire « Dedans/Dehors ».

En cinq jours, l’histoire se boucla, 3’40 environ, légèrement moins que le fameux silence de John Cage. Presque une semaine pour mettre en forme une toute petite durée audible, cela peut paraître énorme, on est bien loin des podcasts industriels à la chaine ! Et pourtant, entre les contraintes internes, et surtout le grand débat collectif, toujours de mise, l’écriture avance au rythmes des idées, Oh combien foisonnantes. La parole circule librement entre nous, cela fait partie du projet. Il restera d’ailleurs, un peu plus tard, à peaufiner le montage et mixage hors-les-murs.

Un verdict se fait attendre quand à la permission. Tous ont bien sûr très envie de sortir des murs, ne serait-ce que pour une seule journée. Après discussion avec le Juge d’Application des Peines, à laquelle je ne participa pas, si ce n’est pour transmettre indirectement, via l’équipe SPIP, ma grande satisfaction devant l’engagement et la « bonne conduite » de tous, le nombre de personnes et conditions de sorties furent connues.

Trois détenus passeraient trois jours entier sur le festival. Trois une seule journée, et deux ne seraient hélas pas des nôtres.

Le « Grand jour » arrive, enfin, tant attendu. !

Dés que les trois premiers détenus arrivent, nous nous rendons sur le site, superbe écrin montagnard, pour repérer un parcours auriculaire, et en imaginer sa mise en scène, et en écoute, et comment installer notre conte via une série de minis enceintes disposées de façon éphémère sur le cheminement. Le choix de parcours se révèle simple. Une sente descendant en sous-bois jusqu’à un ruisseau, puis se bouclant pour remonter vers le départ du parcours est jugée idéale, dans la variété de ses sons et paysages visuels, la marchabilité et les possibilités d’expérimenter des postures d’écoute avec un public d’une vingtaine de personnes, sur trois balades.

Ce même premier soir, nous sommes invités, à présenter notre création devant le public d’un sympathique cabaret de plein-air. Il faut pour cela un autre atelier d’écriture afin de savoir comment présenter, en quelques mots, notre histoire sonore au public. Pas si simple qu’il n’y parait, toujours en collectif. L’après-midi est en partie consacrée à des tâches bénévoles avec l’équipe du festival, dans la joie et la bonne humeur, et aussi à s’entrainer à lire ce fameux texte, en l’ayant dans l’idéal appris par cœur. Chose qui est jugée un poil risquée, le papier lu restant plus rassurant pour ce baptême public; et ce malgré les avatars d’une lumière de projecteurs à contre-jour et le trac de nos compères devant le public. Modestement, je pense pouvoir dire que l’histoire de ces gaillards, visiblement très intimidés, a ému le public, entre sa drôlerie et néanmoins ces paroles d’enfermement dans leur sensibilité palpable à fleur de peau.

Le lendemain, les trois compères suivent, dans une randonnées bien pentue, le formidable orchestre de la Tournée des refuges, un collectif de musiciens.ennes à géométrie variable, lesquels.elles vont, à pied, portant leurs propres instruments, dont une contrebasse à cordes, de refuge en refuge. Ils donneront chaque soir, à chaque étape, hors lieux conventionnels, des concerts d’une qualité musicale époustouflante. Un ensemble aussi virtuose que sympathique, et qui plus est sportif d’assez haute volée, ou randonnée ! Bref, durant cette journée entre rando et musique, nos compères d’Aiton trouveront mille choses à faire, et surtout à discuter de plein-air, hors-les-murs, avec les co-marcheurs, l’insertion/réinsertion faisant pleinement partie des objectifs de ces rencontres festivalières. Et ils joueront le jeu avec un immense plaisir qui se lit sur leurs visages épanouis.

Au troisième jour, trois autres détenus arrivent. Nous serons donc six, en cette dernière journée avec eux, pour encadrer deux parcours d’écoute, un le matin avec un centre de loisir, et l’autre l’après-midi avec un grand public. Je ferai hélas seul la troisième, mes acolytes devant rentrer à la Centrale en fin de journée.

Marche lente, écoute, jeux avec des objets longues-ouïe confèrent à la première partie du parcours une approche sonore bucolique, voire écologique, ludique, de mise chez Desartsonnants. Même si au début, les détenus peinent à comprendre pourquoi marcher si lentement, s’arrêter sans « faire de bruit », installer une écoute qui leur semble manquer de sons (rapportés) et de mouvements. Bientôt, ils rentreront dans la lenteur, qui au sortir d’une prison n’est pas si évidente à vivre. La deuxième partie du parcours opère une bascule d’ambiance assez radicale. Les sons de notre histoire sont installés sur un petit cheminement, amenant le Dedans carcéral dans le Dehors montagnard de, façon décalée et pour certains.aines un brin desartsonnante. Les détenus expliquent le travail, la démarche, et répondent volontiers aux questions du public. La première balade étant avec de jeunes enfants, ils (les détenus) n’osent pas trop dire d’où ils viennent, parlant d’un chez eux évasif. Je leur demande alors où est donc ce chez eux, et ils répondent clairement »la prison », ce qui visiblement ne dérange absolument pas le jeune public qui leur pose des questions pertinentes et sans barrière aucune sur les sons entendus.

La promenade suivante, tout public, sera du même ordre, et avec la même belle implication des compères d’Aiton, même si, malheureusement, je dû faire le derniers parcours sans eux.

Forte émotion lors de leur départ qui me serre encore la gorge lorsque que je l’évoque. En leur souhaitant un retour à la liberté sans top d’embûches.

Dedans/Dehors, en écoute

Avec la participation, les sons et les voix de : Sylvain, Isham, Mohamed, Feysal, Cédric, Anthony, Damien, Cyril, Kamel (coordinateur culturel SPIP) et Gilles (rédacteur et bidouilleur sonore), et la précieuse aide de toute l’équipe SPIP, Dedans ET Dehors.

Ainsi que la formidable équipe de l’Arpenteur, son professionnalisme et la qualité de son accueil plein de bienveillance, sans compter les gens du village, des alentours, mes très sympatiques hébergeurs, les enfants, institutrices de l’école des Adrets, ceux et animateurs du Centre de loisir, et toutes les belles rencontres ou retrouvailles lors de mon séjour…

Notes : Cet article fait suite à un précédent posté sur ce même blog Point d’ouïe, festival de l’arpenteur Dedans/Dehors, en développant, de façon plus détaillée et explicite, l’ensemble de cette action culturelle dans et hors-les murs.

Point d’ouïe et crise sanitaire, réentendre et penser le monde, autrement

Soundsatyourwindow @photo contribution Mathias Arrignon – https://mathiasarrignon.tumblr.com/

 

Après deux semaines de confinement, l’oreille plus ou moins coincée dans les murs d’un appartement, si ce n’est quelques fenêtres ouvertes et de rares sorties rapides pour les courses, je n’envisage forcément plus l’écoute comme avant. Avant ce grand chamboulement dans nos modes de vie.

Un premier constat.
Le ralentissement forcé, brutal même, d’une grande partie des activités humaines, surtout visible dans l’espace public, élimine bien des scories sonores indésirables dans nos espaces de vie au quotidien. La voiture en tout premier lieu. De fait, l’écoute, mais aussi l’odorat, et la qualité de l’air que nous respirons s’en trouvent les premiers privilégiés, et ceci pour notre plus grand bien.
On constate un rééquilibrage sensible, gommant notamment des hégémonies sonores intrusives, invasives, hautement polluantes, au profit d’émergences qualitatives, oiseaux, fontaines, cloches…

Néanmoins, cet effondrement acoustique engendre aussi des effets pervers.
Une grande partie de l’activité humaine, confinée, suspendue, déserte ainsi l’espace public, qui en conséquence se paupérise grandement. Les sonorités de la vie quotidienne, de l’énergie humaine, palpable via l’oreille, disparaissent rapidement. Plus de sons de terrasses de bars, de restaurants, de passants flâneurs, de rires, de cris dans les cours d’écoles.
Le Covid vide l’espace de nombre de repères sonores qui irriguent notre vie quotidienne, la font entendre, et finalement rassurent par une forme de continuité acoustique humaine. La vie continue bat son plein, et continue vaille que vaille.
Une sorte de chape de plomb, en silence pesant, voire angoissant, s’installe dans les rues désertées.
Je songe à ces belles et terribles images de Mort à Venise, de Luchino Visconti. Il y a plus réjouissant comme parallèle.
D’un côté un calme retrouvé, d’un autre, une ambiance mortifère, verre à moitié plein ou à moitié vide.

Une autre question pointe aussitôt.
Que deviendra, ou redeviendra la paysage sonore de nos villes et campagnes lorsque la crise sanitaire sera derrière nous ?
quelle résilience, pour le meilleur et pour le pire s’imposera ?
Le trafic routier, avec ses engorgements, ses klaxons intempestifs et agressifs, ses pollutions en série, reprendra t-il son cours, redémarrant son lot effréné de saturations dégradant nos espaces de vie,  à l’échelle de la planète entière ?

Les choses étant ce qu’est le son, tout au moins en partie, nos ambiances sonores sont étroitement liées à l’activité humaine, économique, industrielle, sociale.
Quelles seront les leçons tirées, ou non, d’une expérience douloureuse, sidérante, dans ce grand chambardement qui a très vite et radicalement confiné une bonne partie du monde ?
Quelles seront nos espaces de libertés, certainement réduites, certaines peut-être jugulées, supprimées, pour garantir un minimum de sécurité sanitaire, politique, économique… ?

Il est bien difficile d’y répondre, malgré tous les vœux pieux et espoirs d’un futur plus raisonnable, si ce n’est raisonné.

Autres questions qui jalonnent mon quotidien d’écoutant.
Comment, sans passer le plus clair de son temps confiné à ingurgiter un énorme flot numérique déversé par les réseaux sociaux, pour nous aider à mieux vivre notre confinement, rester à l’écoute du monde, sans se noyer dans un raz-de marée médiatique ?
Rester connecté, mais à quel prix ?
Comment garder une activité d’écoutant impliqué, actif, avec une forme de bienveillance Oh combien nécessaire en ces temps compliqués ?
Comment rester tourné vers l’extérieur, fenêtres d’écoute ouvertes, sous-entendu, ou plutôt bien entendu, vers autrui ?
Pas de réponses absolues, définitives, mais des essais bricolés, pour l’instant au jour le jour.

Je songeais à une récente intervention que j’ai faite à la prison des Baumettes à Marseille.
J’y avais été invité, par Sophie Barbaux, une amie paysagiste, pour parler paysages et parcours sonores, et faire entendre des prises de sons paysagères, commentées et discutées..
Je suis rentré, pour la première fois de ma vie, dans cette imposante architecture carcérale, non sans une certaine appréhension je dois bien l’avouer.
Non pas celle de rencontrer et d’échanger avec des détenus, bien au contraire, mais plutôt face à la façon de présenter le sujet. Comment parler à un public captif, dans le sens premier du terme, de paysages sonores ouverts, de parcours sonores en extérieur… ?
Quelle était la pertinence de cette intervention, cela avait-il du sens ?
Bref des questions purement contextuelles, mais aussi plus généralement éthiques.
Fort heureusement, mes craintes ont été vite balayées par l’écoute active, réactive, la sensibilité, la curiosité de ce groupe mixte d’une vingtaine de personnes.
De belles écoutes, des commentaires et questions pertinentes, sans détour, des souhaits clairement formulés, et même l’idée de prolonger cette question du paysage sonore en utilisant des outils numérique d’un atelier radiophonique.
Rassuré, j’avais donc, en sortant de ce labyrinthe de portes, de murs et de grilles, l’impression d’avoir, très modestement, entrouvert quelques fenêtres d’écoute, vers un ailleurs (un peu) moins carcéral.

Une semaine plus tard, et contre toute attente, je vis une situation de confinement subi qui, sans être aussi rigoureuse et sans doute humainement pesante, résonne comme une suite bien inattendue à cette intervention.
Je repense alors à ces prisonniers et prisonnières, aujourd’hui privés de toute visite en parloir, suspendues pour raison sanitaire, se retrouvant ainsi un peu plus encore coupés du monde, dans un isolement humainement très difficile, avec toutes les sources de tensions que cette situation peut induire.

Je pense également qu’en septembre prochain, je suis invité par l’hôpital psychiatrique du Vinatier à Bron, la FERME, sa structure culturelle et le CFMI voisin (Centre de Formation des Musiciens Intervenants) à conduire un travail autour des paysages sonores de cet établissement, avec des patients, étudiants musiciens et habitants.
Un autre lieu d’enfermement parfois, où les vies sont généralement placées sous haute surveillance.
Comment dresser un portrait sonore, fabriquer des parcours d’écoute, dans ce très grand espace de soin, 37 ha, véritable ville dans la ville ? Peut-être relier intérieurs et extérieurs ?
Portrait sonore en regard des contraintes, des modes de vie, des spécificités du lieu, d’ailleurs actuellement secoué aussi de plein fouet par la crise sanitaire, qui ne facilite pas les relations patients, soignants et exclue sans doute également les visites extérieures.

Certes, il ne faut pas tomber dans un catastrophisme morbide, ni pour autant dans la confiance absolue vers un avenir doré, mais sans doute repenser autrement les relations entre les hommes, au travers de leurs espaces de communication, et bien sûr d’écoutes intrinsèques.
Nous devons réfléchir plus que jamais à la chose sonore comme un lien pétri de sociabilités, y compris au travers des tensions, via des actes et  des gestes de communication, mais aussi de construction esthétique où le politique et le social ne peuvent être ignorés.
Nous sommes invités à appréhender des espaces extérieurs qui nous auront été un temps confisqués, interdits, risques sanitaires obligent, avec une oreille qui, sans aucun doute, n’entendra plus de la même façon l’après que l’avant.
Nous sommes également amenés à imaginer, dans nos isolements respectifs, comment les techniques du numérique, les réseaux de communication, contribuent à construire des espaces d’écoute élargie, partagée, et dans lesquels le plus grand nombre puisse y trouver sa place de co-écoutant et co-fabriquant.
Mais aussi, à la base, comment ces technologies nous permettent tout simplement de maintenir un minimum de continuité, le mot est dans l’air du temps, comme une nécessité vitale pour que tout ne s’écoule pas, qu’elle soit auriculaire ou autre.

Ces perspectives, à la fois inquiétantes et stimulantes, ouvrent de vastes chantiers questionnant des formes d’écologie acoustique, sociale, et une pensée politique faisant son possible pour que, au cœur du projet, des actions, tout écoutant puisse s’exprimer, et surtout être entendu en retour.
Au-delà des créations sonores induites, se pose la question d’une participation active à la construction d’espaces d’écoutes, pluriels et au pluriel, de lieux de vie apaisés, contrebalançant, autant que faire se peut, la fureur et à l’emballement du monde, si ce n’est misant sur l’impérieuse nécessité de réduire cette course chaotique au plus vite.

 

Projet de confinement sonore en réseau :

Des sons à ta fenêtre – Sounds at your window

https://soundatmyndow.tumblr.com/

Points d’ouïe, vers une éco-écoute sensible, sociale et politique

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PAS – Parcours Audio Sensibles, Points d’ouïe et paysages sonores partagés, vers une éco-écoute sociale et écologique

Dés le milieu des années 80, les rencontres que je fis, notamment avec Elie Tête et l’association ACIRENE, m’ouvrirent tout un champ de pensée, d’actions, que je ne pensais pas alors si durables, voire essentielles aujourd’hui.
C’est à la lumière des travaux de Raymond Murray Schafer que nos réflexions, recherches et constructions se firent, m’engageant d’emblée dans une démarche liée à l’écologie sonore*.
Aujourd’hui, plus que jamais, face à des réels dysfonctionnements, pour ne pas dire dangers qui guettent nos sociétés, tant écologiquement que géo-politiquement, les deux étant d’ailleurs souvent liées, mes simples PAS – Parcours Audio Sensibles, si ils ne révolutionnent pas les modes de pensées et d’agir, s’inscrivent franchement dans une démarche politique et sociale. Ré-apprendre à écouter, à s’écouter, à écouter l’environnement, à sentir ce qui reste en équilibre, ce qui dysfonctionne, ce qui est devenu véritablement intenable, ce qui crée des liens, ce qui les mets en péril, ce qui peut être pris comme modèle esthétique, social, partageable, aménageable… Le monde sonore ne peux plus être, selon moi, pensé dans une seule visée esthétique et artistique. Il nous avertit par des signes ou des disparitions, des hégémonies et des déséquilibre, par une série de marqueurs acoustiques, des dérèglements sociaux et écologiques. La raréfaction des silences, ou tout au moins des zones de calmes, l’homogénéisation d’écosystèmes, l’accroissement des villes mégalopoles, avec leurs sirènes hurlant nuit et jour, la violence des affrontements et des armes ici et là… tout un ensemble d’alertes qui, malgré la résistance d’oasis sonores, nous obligent à considérer notre environnement, et global, comme sérieusement menacé de toutes parts.
Emmener des promeneurs écoutants au travers une cité, dans une zone d’agriculture céréalière intensive, ou ailleurs, c’est forcément les confronter, à un moment ou à un autre, à des situations d’inconfort, et parfois de stress. Les questions qui suivent ces déambulations le confirment bien d’ailleurs.
Sans tomber dans les excès d’une dramaturgie du chaos, un anthropocène omniprésent, on ne peut rester insensible à des phénomènes d’amplification, ou de raréfaction, qui se traduisent à nos yeux comme à nos oreilles.
Le promeneur écoutant, même s’il le souhaiterait bien intérieurement, ne peut plus se retrancher derrière une cage dorée pour l’oreille, territoires idylliques, âge d’or d’une écoute peuplée de chants d’oiseaux, de bruissements du vent et de glouglouttis des ruisseaux.
L’acte d’écouter est bien liée à l’écologie, au sens large du terme, voire de l’écosophie façon Guattari Deleuze, qui décentre l’omnipotence humaine pour replacer l’homme dans une chaine globale. Chaine qu’il faut aborder avec des approches environnementales, sociales et mentales, économiques, si ce n’est philosophiques, donc éminent subjectives et diversifiées. Prendre conscience de l’appartenance à un tout au travers une a priori banale écoute replace, modestement, l’écoutant dans un rôle de producteur/auditeur et surtout acteur de ses propres écosystèmes, fussent-ils auditifs.
La démarche liée au paysage sonore implique que le son soit pensé à l’échelle d’un paysage en perpétuelle construction, évolution. Un paysage où le jardinier aurait pour rôle de préserver, d’organiser sans trop chambouler, de cultiver des ressources locales, de retrouver et de partager du « naturel », d’éviter l’envahissement hégémonique, de préserver la diversité… Imaginons filer la métaphore paysagère et jardinière avec la notion, ou le projet d’un jardins des sons. Un espace abordé non pas comme un simple parc d’attractions sonores ou d’expériences ludiques, mais comme une forme approchant les systèmes ouverts, favorisés par exemple par la permaculture. Un espace (utopique?) où il y aurait des friches sonores, sans pour autant qu’elles soient colonisées par la voiture ou la machine en règle générale, où il y aurait des accointances favorisées, entre le chants des feuillages dans le vent, des espèces d’oiseaux et d’insectes liés à la végétation, les sons de l’eau, liés à des topologies d’écoutes, des Points d’ouïe aménagés de façon la plus discrète et douce que possibles, façon Oto Date d’Akio Suzuki. Appuyons nous sur des modèles « naturels », qui pourraient servir à concevoir l’aménagement au sein-même des villes tentaculaires, alliés aux recherches scientifiques, acoustiques, économiques, dans lesquelles l’écoute serait (aussi) prise en compte d’emblée, comme un art de mieux vivre, de dé-stresser les rapports sociaux. Recherchons une qualité d’écoute tant esthétique qu’éc(h)ologique, en rapport avec les modes d’habitat, de déplacements, de travail, de loisirs, de consommation, de nourriture… Conservons des espaces d’intimité où la parole peut s’échanger sans hausser le ton, ni tendre l’oreille. Il ne s’agit pas ici d’écrire une nouvelle utopie d’une Cité radieuse de l’écoute, bien que… mais de placer l’environnement sonore en perspective avec un mieux vivre, un mieux entendre, un mieux s’entendre, un mieux communiquer, un mieux habiter, ou co-habiter. Il faut considérer le paysage sonore à l’aune des approches économiques, des savoir-faire, de la santé publique, des domaines des arts et de la culture, de l’enseignement et de la recherche, tant en sciences dures qu’humaines. Il nous faut l’envisager dans une approche globale, systémique, où l’humain et ses conditions de vie restent au centre des recherches.
A chaque nouveaux PAS, je me pose, et pose régulièrement et publiquement la, les questions liées aux lieux avec lesquels on s’entend bien, on se sent bien, que l’on voudrait conserver, voire installer, aménager ailleurs. A chaque fois, les réponses sont diverses, même divergentes, prêtant à débat, mais en tout cas très engagées comme une réflexion sur la nécessité de considérer le monde sonore comme un commun dont nous sommes tous éminemment responsables, pour le meilleur et pour le pire.
L’écoute d’un paysage, sans forcément l’ajout d’artifices, le fait entendre ses pas sur le sol, sur différentes matières, sa respiration mêlée au souffle du vent, ses gestes et sensations kinesthésiques qui construisent des cheminements singuliers, intimes, mais aussi collectifs et partageables, sont des prises de conscience de nos corps et âmes éco-responsables d’un environnement qui concerne aussi nos oreilles. Ces gestes de lecture-écriture territoriales en marche, tentent de mettre en balance les lieux où il fait « bon vivre », dans un bon entendement, comme les lieux plus problématiques, plus déséquilibrés. Une des question étant de savoir comment les premiers pourraient sensiblement et durablement contaminer les deuxièmes, et non l’inverse. Comment de ce fait, le politique, l’économiste, l’aménageur, mais aussi le citoyen, peuvent mettre l’oreille à la pâte, dans une action où le son n’est certes qu’une infime partie d’un système complexe, mais néanmoins partie importante pour l’équilibre social.

* https://www.wildproject.org/journal/4-glossaire-ecologie-sonore

 

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