
L’écoute est une tentative d’organiser ce qui m’entoure, le dedans et le dehors, la nuit et le jour, les paysages urbains et ceux ruraux, les territoires arides et les terres humides…
Organiser n’est pas figer dans une sorte de catégorisation immuable, bien au contraire.
L’ordonnancement de paysages sonores en devenir demande, pour moi, d’accepter, voire de rechercher l’imprévu, des zones de non maitrise, une propension vers un désordre chronique.
Dans la fabrication de paysages sonores, la nuit peut ainsi interpénétrer le jour, le dehors envahir le dedans, la ville déborder sur la campagne, l’eau irriguer des déserts… Une façon de raconter d’improbables audio-topographies.
Entre le vécu « ordinaire », l’infra-ordinaire selon Pérec, le ressenti, le pressenti, l’imaginé, des déséquilibres se font entendre. Ils agissent comme des éléments moteurs qui nous poussent à repenser nos manières d’écouter, entre doutes et incertitudes.
Je prendrai pour exemple un travail au long cours, autour de la présence acoustique de l’eau dans le paysage. Cet attrait que j’ai pour les territoires liquides a toujours, de façon plus ou moins consciente, irrigué mes écoutes, mes prises de son, tout comme mes tentatives d’en retranscrire l’existence sonore via des créations audio.
Les espaces portuaires, fluents, m’ont notamment attiré. Ils sont des lieux où se rejoignent et s’interpénètrent terres et mers, océans et emprises urbaines, des topos symboliques invitant au voyage, au grand large, avec toutes les incertitudes bouillonnantes. Petits ports de pêche, rades militaires, grands ports commerciaux, espaces de plaisance, les sons mêlent des ferraillements en chantier, écumes et autres bouillonnements, voix et activités humaines et animales, parfois un brin englouties… De Cagliari à Marseille en passant par Anvers, Kronstadt, Lisbonne, Brest, Gênes, les ports avec leurs barques de pêche, leurs villes flottantes obstruant l’horizon marin, leurs yachts, chalutiers, cargos porte-containers, sont des espaces flottants, incertains, susceptibles d’être agités d’un désordre chronique, habités de situations aux contours mouvants, bouillonnants et inouïs.
L’oreille est ballottée, elle tangue, navigue, parfois chavire, entre des quasi-certitudes identifiables et des impressions flottantes, avec lesquelles il faut composer, ce qui fait souvent la richesse d’un paysage aquatique, teintée d’une forme d’impressionnisme sonore.
J’aime dresser des passerelles symboliques dans des territoires aquatiques situés, ou non. Par exemple, lors d’une intervention avec le musée d’Allevard, j’ai joué avec l’histoire d’une ville d’eau, de thermes, la géographie montagneuse invitant à des marches et randonnées, et le Bréda, torrent vigoureux qui traverse la ville en y imprimant une marque acoustique plus ou prégnante, selon les périodes de l’année. Cet agencement a entremêlé des activités et époques qui, dans la réalité, ne se croisent pas forcément, mais offrent la possibilité d’écrire une écoute singulière, contextualisée, et de la faire vivre et entendre collectivement.
L’agencement formel des sons, au travers une écriture composée, se fait au détriment d’une véracité indécrottable. Pour moi, le paysage sonore se construit au gré de destructions/reconstructions, sans aller jusqu’à le réduire à une composition d’objets sonores solfégiques comme l’a fait Pierre Schaeffer.
Il ne s’agit pas pour autant de donner à entendre des formes mensongères, qu’elles soient noircies à outrance ou naïvement édulcorées, mais plutôt de revisiter, de creuser, une vision/audition qui ne s’appuie pas sur la seule recherche d’une stricte vérité audio-paysagère objective et indiscutable. Il s’agit plutôt de penser une façon de remettre en question le (bon) ordre des choses
Pour revenir à des bons ports, j’ai pensé et composé « Vers d’autres ports incertains (et incertains) », non pas en me référant à un port en particulier, mais plutôt en un amalgame portuaire, où viendraient se croiser, s’émulsionner, différents territoires navals, touristiques, ouvriers, à différentes époques… Des cornes et gouttelettes sardes fricotent avec des grues néerlandaises, des écumes marseillaises, des ambiances baltes… Tout cela sans que l’on puisse en comprendre clairement les origines, les sources, les lieux, dans un flou mémoriel nomade, assumé. Pour filer la métaphore, l’écoute portuaire s’est quelque part liquéfiée, en filtrant, rythmant, ballotant ce qui lui semblait s’inscrire comme une ligne de flottaison stable. Espaces où la présence humaine est d’ailleurs très ténue, même si souvent sous-jacente, laissant la place à des éléments aqua-mécaniques. Une histoire émerge, à la fois fluente et fluante, tissée de bribes décontextualisées, réagencées par les caprices d’un voyage imaginaire, aux rives fuyantes. Ceci après avoir brassé des ambiances résurgentes, pour laisser l’incertitude mettre en doute la véracité des choses, comme une écume mousseuse dans ses mouvances insaisissables. Sans doute que ce désordre ambiant baigne nos certitudes du moment et réécrit un monde pas toujours facile à entendre en tant que tel.
L’ordonnancement auriculaire du désordre est une façon de tenter d’apprivoiser l’incertitude, d’en jouer, de réécrire le monde à notre façon.
Vers d’autres ports imaginaires (et incertains)
https://desartsonnants.bandcamp.com/track/vers-dautres-ports-imaginaires
