Dans mes premières études, deux apprentissages ont cohabité, se sont frotté, ont questionné le paysage par la main, par le pied et par l’oreille. La première fut consacrée à des études techniques d’horticulteur paysagiste. En gros, comment agencer des végétaux, minéraux, eaux, pour fabriquer un paysage, penser une parcelle de territoire, jardinée et modelée à sa façon. La deuxième, qui se superposa de façon concomitante, concerna la pratique musicale, saxophone, direction d’orchestre et de chœur, improvisation, pédagogies actives, musicologie et écritures électroacoustiques…
Le jardin aménagé et le paysage sonore se croisèrent et s’hybridèrent donc naturellement, milieu des années 80, à la rencontre d’un collectif pluridisciplinaire œuvrant autour de l’environnement, et du paysage sonore, avec une approche écologique, dans la foulée des travaux de Raymond Murray Schafer.
Concernant l’approche jardinière, le frémissement d’un peuplier tremble (populus tremula) au gré du vent, la présence de l’eau, des grenouilles bavardes, des oiseaux piailleurs, l’éclatement des gousses de glycines au printemps, de genets en été, contribuent à faire entendre des jardins qui sonnent et chantent, chacun à leurs manières. Il suffit de s’y promener et de leur tendre l’oreille pour les entendre dans toutes leurs aménités acoustiques.
Nos pas arpentant l’herbe tendre, le gravillon crissant, le chemin boueux, les feuilles sèches et brindilles craquantes guident nos oreilles. Nos pérégrinations paysagères s’inscrivent dans une écoute qui nous relie au sol, aux végétaux, à l’eau, au vent, aux co-habitants, humains ou non… Elles nous invitent, par des gestes sensibles, modestes, haptiques, à des gestes proches du terrain, dans des parcs et jardins délicatement parcourus, arpentés.
Il nous faut par exemple entendre la pluie dans les feuillages, faire chanter la tôle d’une cabane de jardin, du grondement crépitant au goutte-à-goutte discret, s’espaçant jusqu’à disparaître de notre écoute. De subtiles symphonies au bord d’un paysage ou au cœur du paysage (citation d’après une œuvre du compositeur Jacques Lejeune), se font entendre.
Certes, c’est mon oreille, ma sensibilité, mon obstination d’écoutant, qui convoquent des postures qui font musique, avec parfois la volonté de trouver des gestes pour structurer des sons « naturels » rapportés, agencés, aménagé, composés.
En tout cas, c’est dans cette approche musicale, via ma perception personnelle, sensorielle, que des jardins sonores se dessinent, et m’accueillent comme des oasis acoustiques réconfortants.
Jardiner est une façon de cultiver des espaces, de les rendre productifs, nourriciers, et au final, de partager une nourriture vivifiante et des lieux de bien-être, où l’écoute peut être également au rendez-vous.
La réflexion et les expérimentations de Gilles Clément, autour des « Jardins en mouvement », ’Tiers-paysages » et « Jardins planétaires », sur le fait de ne pas avoir d’emprise totale, de faire avec plus que contre (nature), de laisser s’enrichir la diversité au gré des plantes voyageuses, sont très inspirantes. Elles prônent des aspirations à la tolérance, aux co-habitations, à des ouvertures jardinières, qui influent l’écoute-même, dans un monde qui a plutôt tendance à se refermer et à se durcir.
Je suis, ou j’essaie d’être à la croisée des chemins auriculaires, de jardin en jardin, de parc en parc, et autre part.

