Point d’ouïe, écoutez/voir, voire écoutez

Cour des voraces à Lyon, Point d’ouïe théâtre de superbes écoutes

Dans certaines circonstances, écouter en fermant les yeux peut favoriser une prise de conscience de la diversité et de la spatialisation des sons environnants, et aider ainsi à s’immerger plus profondément dans un espace acoustique sans cesse changeant dans ses multiples plans et sources sonores.
Néanmoins, au travers des expériences faites durant moult balades sonores, la vue et l’ouïe (sans compter l’odorat), forment sensoriellement une bien belle équipe ! l’un jouant vis à vis de l’autre le rôle d’un exhausteur sensoriel. Le regard, loin de prendre systématiquement le pas sur l’audition, si toutefois celle ci a été placée sciemment au premier plan par une mise en condition adéquat, renforce incontestablement l’image sonore, en lui offrant souvent de magnifiques cadres d’écoute, ou en créant des atmosphères propices à la perception d’une incroyable poésie des lieux.

Quelques lieux propices à des contemplations sono-visuelles

– Une tombée de nuit hivernale à Auch, subtiles lumières blanches, bleues, dorées, des pas résonnants dans une rue piétonne, une grue chantante sur le haut de la ville, la rumeur du bas, vers la plaine du Gers, une incroyable résonance de cour intérieure, dans une pénombre doucement grandissante. Passage de la clarté vers une obscurité crescendo où les sons emboîtent le pas dans leur propre atténuation…

– Nantes, une fin d’après-midi estivale, un groupe d’écoutants, blottis contre un portail de garage, au fond d’un évasement formant visuellement un véritable pavillon en mêmes temps qu’un cadre guidant l’écoute vers des lointains peuplés de moult sonorités, aussi paradoxalement diffuses qu’identifiables.

– Neerpelt, Belgique, un parc d’installations sonores en bordure de nuit, une allée très étroite, bordée de hautes et épaisses haies de lauriers très touffues, des sons multiples, faune avicole encore présente, à la fois discrète, et prégnante, entendus sans que l’on puisse précisément en deviner précisément l’origine, posture acousmatique par excellence. Une sorte de longue dune centrale, arrête saillante coupant le parc en deux, vient au contraire dégager notre écoute vers des lointains où sons urbains se mêlent aux activités sportives plus proches et à celles de certaines installations sonores.

– Vienne, Autriche, un après-midi d’été, sous un immense dôme au centre de la vieille ville historique. Des sons traversant de part et d’autres cet édifice imposant, rebondissants amplifiés par des réverbérations cathédrales qui nous poussent à tester vocalement l’acoustique du site. Une expérience d’écoute urbaine où la masse architecturale formant le décor est en parfait accord avec l’ambiance auriculaire expansive.

– Madagascar, Tananarive, quartier d’Anakelele, plein centre ville, fin d’après-midi, une belle et chaude journée d’hiver (tropical). Un immense escalier descendant d’une colline, et remontant sur une autre en vis à vis. Dans l’escalier, une foule de marchands, de promeneurs, de passants. Au bas, un gigantesque et tentaculaire marché à ciel ouvert et dans des allées couvertes, le tout bruyamment coloré.
Une percée, une perspective visuelle et auditive fascinante, une traversée toute en lumières, en sons en couleurs, en odeurs !

– Chalon-sur-Saône, un matin hivernale ensoleillé, sous un kiosque à musique. Posture visuelle panoramique, sons extérieurs à 360°, sons intérieurs curieusement amplifiés et colorés par la focale du toit dôme.
Mixe des deux ambiances intérieur/extérieur surprenant et magique. Expérience similaire, vécue sous le kiosque à musique de la place Pinel à Toulouse.

– Villeurbanne, sur le toit Terrasse de la colossale mairie venant barrer l’emblématique quartier des Gratte-Ciel, dans une architecture post stalinienne. Temps ensoleillé, et belle lumière hivernale. D’incroyables perspectives visuelles quasi aériennes, le centre ville à nos pieds. Une douce rumeur de laquelle se détachent de multiples sons de voix, musiques du marché de Noël, voitures (non envahissantes). Un exemple archétype d’équilibre son/image, de la proximité au lointain, d’un surplombant où les sons montent sereinement vers nous.

– Villeurbanne encore. Niveau – 7 d’un parking souterrain. Aucunes voitures à cet étage ce jour là. Grondement des ventilations. Incroyables résonances de chaque sources sonores s’enroulant autour d’une immense rampe hélicoïdale bétonnée. Une pénombre minérale qui renforce cette ambiance véritablement underground.

– Orléans un jour pluvieux et très fraîchement humide. La Loire en crue sauvage gronde ! Des bancs la surplombant nous offrent un point de vue-point d’écoute où le fort courant des eaux plaque sur les quais un continuum sonore impressionnant. La lumière comme l’eau est grise et vibrante. Rarement je n’aurais entendu grogner si fort un fleuve sous un ciel d’un gris sourd et menaçant. Paysage d’un Pays de Loire souvent assez serein, mais ici tourmenté entre nuages, pluies et eaux tumultueuses.

– Mons, Belgique, une belle nuit de début d’automne. Un banc surmontant la ville, au pied d’un imposant et beffroi qui carillonne régulièrement, rythmant l’espace de ses nombreuses mélodies tintinnabulantes. Nous somme à une croisée de quatre routes étroites, pavées, minérales à souhait, qui dévalent toutes vers le bas de la ville. Point stratégique où l’œil comme l’oreille sont à la fête et perçoivent distinctement les plans et les flux sonores comme dans un véritable théâtre acoustique où l’oreille est à la fête.

– Lyon, dans l’une des plus célèbres traboules du Quartier de la Croix-rousse, la Cour des Voraces.
Un escalier monumental ponctué de plusieurs paliers terrasses et fermé d’un autre escalier couvert, grimpant en « Z » à flanc d’une imposante façade. Un ensemble architectural remarquable de l’habitat « Canuts ». Des points se vue qui n’ont d’égaux que les écoutes associées. Portes, pas, voix, échappées sur la rue, grincements, musiques et tranches de vie quotidienne distillées par les fenêtres ouvertes forment une composition plutôt douce et équilibrée. Telles certaines cathédrales, la majesté du lieu semble inviter à un certain respect, y compris dans la modération de ses propres productions sonores.

  • Sousse, en hiver, nuit tombée, ville encore sous couvre-feu, ville déserte, la mer en toile de fond, vaguement éclairée d’une lune blafarde, et un grand vent qui la secoue, fait mugir ses crêtes contrariées…
  • Kerouan, au cœur de la Médina historique, de ses bleus ensoleillés, de ses dédales marchands, quartier des tisserands, ça claque gaiment en rythmes bien ordonnés; et puis l’appel à la prière, les minarets qui se répondent; d’une bâtisse close de murs éclatants, via une porte grillagée, des lectures coraniques psalmodiantes, et des oiseaux qui chantent, en contrepoint, plus fort que jamais ! Magique !
  • Kaliningrad nuit tombante, une Trabant déboule d’un porche, puis remontent à vive allure l’avenue principales dans un bruit apocalyptique. Sidération !

Cette liste est bien évidement non exhaustive tant ce genre de confrontations synesthésiques peut se trouver, souvent de façon tout à fait inattendue, au détour d’une place, d’une rue, d’un instant privilégié dont il faut saisir l’opportunité.

Article écrit pour une publication de 2013, complété de quelques expériences plus récentes.

Points d’ouïe, lieux, moments et ressentis d’écoutes

@Photo Zoé Tabourdiot – Festival City Sonic -Transcultures be

Il y a des lieux où l’on peut sereinement s’assoir sur un banc, entouré de mille friandises sonores, qui nous font nous sentir investis par et dans le monde.

Il y en a d’autres, plus instables, où des marchands de cigarettes et autres produits, nous harcèlent, et où l’on sent le pugilat, toujours prêt à vous exploser à l’oreille et au regard.

Il y en a où l’on prend plaisir dans l’explosion ferraillante de multiples trains, lancés à grande vitesse, interminables, décoiffants, qui vous agressent d’une jouissive sidération.

Il y a ces forêts, ruisseaux, oiseaux et soleil complices, qui semblent vous faire la fête sans vergogne, ni contreparties aucunes.

Il y a ces forêts d’où l’on se sent exclus, hors-jeu, tant les lémuriens hurleurs et les insectes stridulants empêchent tout sommeil ; jusqu’à ce que l’on soit rassurés, voire bercés par l’insistance évidente de cette vie trépidante.

Il y a ces ressacs obstinés, hypnotiques, roulant des galets soumis, anesthésiant toute pensée rationnelle, quitte à laisser le champ libre à la rêverie folâtre.

Il y a des choses sonores, qui scandent les moments d’une vie qui s’écoule inexorablement, sans que nous en soyons vraiment maîtres.

Il y a ces faux silences, toujours troublés d’un iota de quasi indicible, mais qui nous rassurent sur le fait que la fureur guerrière n’est pas (toujours) maitresse d’un monde bruissonant.

Et puis il y a tous ces lieux où je n’ai encore jamais posé les oreilles, mais où j’aimerais tant !

Se mouvoir et s’émouvoir, écouter

@Photo Sophie Barbaux – le Jardin Joyeux – Marseille

 

En pré-ambule

Marcher en écoutant la ville ou écouter la ville en marchant…

Ces actions transitives s’invitent comme une approche kinesthésique, oreilles et corps en mouvement, convoquant des postures sensibles, des perceptions affectives, une expérience esthétique, celle notamment d’entendre et de composer une potentielle musique des lieux…


 Et sans doute aussi, comme un geste prônant une écologie auriculaire, sociétale, dans la façon de considérer les sons, les ambiances sonores, mais aussi de vivre et de construire avec ces derniers.


 Le PAS-Parcours Audio Sensible, se pense et se vit comme une inscription dans une poétique de la ville, ou d’espaces périurbains, voire non urbains, à portée d’oreilles.


 Cette approche poétique pourra se traduire par exemple par une aspiration au ralentissement, un besoin de prendre le temps de faire, de marcher, d’écouter, de ressentir et peut-être de s’émouvoir.


 C’est également le repérage et l’agencement de points d’ouïe immersifs, comme une manière de laisser venir et être au cœur de l’écoute, dans une écriture performative, celle notamment de jouer avec les espaces sonores, de jouer la ville en la faisant sonner.


 Se construisent aussi des états perceptifs, descriptifs, comme des tentatives d’épuisement, des mondes tissés d’infra-ordinaire (Georges Pérec). Des micros événements qu’il nous faudra percevoir comme essentiels pour mieux être en phase avec nos milieux sans cesse chamboulés… Prendre le monde par le petit bout de l’oreillette, l’environnement proche, la série de détails qui, mis bout à bout, feront sens, remuant parfois nos affects les plus intimes.


 Bref, tout un réservoir de gestes et de postures pour performer la ville, cité sonore, via des jeux de l’ouïe et autres expériences décalées.


 On peut y trouver prétexte et occasion pour un « faire surgir », dans le mouvement, y compris et sans doute surtout dans une lecture sociétale et politique, au sens premier du terme, comme le sont les marches urbaines de Francis Alÿs… Parmi tant d’autres situations expérientielles possibles in situ.


 Le PAS-Parcours Audio Sensible, est ainsi un geste de lecture/écriture audio-paysagère, appuyé d’un un partage d’écoute, une esthétique contextuelle et relationnelle, (Nicolas Bourriaud), où le ressenti  peut pallier la difficulté de fixer ou d’expliquer des situations d’écoutes immatérielles, mouvantes, éphémères, néanmoins toujours subjectivement signées.


La marche d’écoute s’entend alors comme une forme d’œuvre intimiste, au final désœuvrée dans son immédiateté situationnelle, dans son immatérialité performative, ainsi que dans son (apparente ) improductivité. (Max Neuhaus et les Listen).


 Nous touchons là une approche sensible transdisciplinaire, voire indisciplinaire, telle que la prône Myriam Suchet, pouvant convoquer l’aménagement du territoire, la géographie, les arts, la sociologie et l’anthropologie, la philosophie, les sciences de l’acoustique et de la psychoacoustique, des neuroperceptions… et surtout ne cloisonnant pas, voire hybridant l’expérience, l’étude, la création esthétique… Un réservoir d’émotions potentielles !


 Ces parcours sensibles favorisent une écriture plurielle, faisant un pas de côté en arpentant les matières sonores bruissonnières, composées et traduites en textes, images fixes et animées, chorégraphies, graphismes et autres transmédialités…


Ce sont des récits de rencontres, entre des écoutants et des paysages-espaces-mouvements, appréhendés sous le prisme de sociabilités sonores amènes, où tendre une oreille (tendre) relie des actions et réflexions communes, au travers l’écoute médiatrice.


 L’émotion peut surgir au détour d’une rue, d’une ambiance sonore, de nouvelles signatures auriculaires surprenantes, des paysages auriculaires inouïs, d’événements perturbateurs ou réconfortants… Autant de moteurs pour des ressentis à fleur de tympans, des situations immersives, expérientielles, des dispositifs interagissant, stimulant les affects, transformant parfois radicalement, et à long terme, nos façons de faire, d’entendre.


L’émotion est indissociable de l’action de terrain, intrinsèquement ici dans la marche d’écoute, dans des perceptions sensibles, entre le bien-être et le mal-être, la jubilation et le stress, la lassitude et l’énergie, et tous les états intermédiaires.


 Elle l’est pour le meilleur, comme l’activation d’une écologie perceptive, amène, porteuse d’espoir, et pour le pire, le constat d’un effondrement bruyant, tout autant que silencieux.


 L’émotion suscite ici un balancement stimulant, entre deux pôles, positifs et négatifs, et leurs inter-réactions. Le fait de se mouvoir et de s’émouvoir, par le regard, comme par écoute, permet de mieux comprendre les dysfonctionnements et dangers multiples, saturations et disparitions, de périls plus que jamais cruciaux, tout en gardant la volonté de construire une Belle Écoute collective.


 L’émotion, y compris celle procurée par l’écouter, est une réaction qui nous aide à tenir le cap dans une époque semée d’embûches et de chausse-trappes.

Voix douces en voie douce

Repérage marchécouté – une ancienne voie de chemin de fer, sur un tronçon Privas-Chomérac, vallée de la Payre, en Ardèche. Balade en duo pour construire un prochain PAS- Parcours Audio Sensible en groupe.

Organisé par le CAUE d’Ardèche, dans le cadre du programme « Paysages mobilisés« 

Ponts dessous – Scansions paysagères, lignes de fuite cassées, ou recadrées, jeux acoustiques dessous, de voûte à voûte, réflexions, réverbération, courbures minérales en parloirs, et dialogues en dos tournés, postures ludiques !

Ponts dessus – Franchissements de nombreux cours d’eau, de différentes tailles; oreille plongeante, glougloutis à droite, à gauche, rumeur indécise au centre, mixage stéréopheaunic d’un bord à l’autre…

Revêtement – Un long ruban goudronné, assez lisse, peu sonore; il faut faire un pas de côté, sur les bas-côtés, pour entendre bruisser nos pieds foulant le gravier et les feuilles mortes, textures écrasées, et en jouer…

Ouvertures et fermetures – chemin bordé de hauts talus avec une seule perspective devant, ou bien des ouvertures latérales vers des vallées, collines, hameaux, débouchés proches ou lointains, espaces larges ou resserrés, intimes ou non, de chaque côté, rythmes de fenêtres visuelles et sonores, coupures, sons lointains et écrans acoustiques isolants… Plans, paysages au loin, ou tout près…

Passages et flux – Croisements ponctuels de marcheurs et cyclistes, assez rares en ce jour pourtant ensoleillé. Certains d’entre eux, sur deux roues, agacés par la lenteur des bipèdes flâneurs, jouent de la sonnette autoritaire, d’autres sourient, s’annoncent plus amènes… Cohabitations de mobilités parfois contrariées…

Liaisons – D’une vallée ou vallon à l’autre, d’une ville/village à l’autre… succession d’ambiances, progressivement, dans le flux de la marche, des fondues.

Zoophonie avicole – Des oiseaux, beaucoup d’oiseaux. Ils nous font des haies sonores, phoniques, ponctuent l’espace de chants et cris, nous saluent, ou non, sans doute nous ignorant, tout à leurs histoires de territoires. Nous sentons les avant postes du printemps s’avancer, le désir de s’extirper des frimas hivernaux, de bouger enfin, au grand air…

Lumières et couleurs – Douces, égayées de soleil, pré-printanières, un bleu soutenu pour le ciel, des ocres hivernaux, des verts renaissants pour une nature encline à croitre.

Dialogues – Échanges autour de ce bout d’Ardèche qui déboule vers le Rhône, grand ruban bleu, frontière, flux irriguant, nourricier, structurant, invisible d’ici, néanmoins incontournable.

Villes et villages – Ci et là, adossées aux collines, en fond de vallées, les urbanités, petites et moins petites, se font entendre discrètement, assourdies par l’éloignement, et pourtant bien présentes.

Rubans et flux – Des routes en vallées, ou prenant de la hauteur en serpentant, une rumeur assourdie, quelques émergences, jamais envahissantes ouïes de notre sente.

Travaux – Un engin fouisseur remue une terre fraiche, des herbes gorgées, au croisement d’une route, une puissante odeur d’humus qui remue des souvenirs pourtant bien enfouis.

Tranches et séquences – Deux boucles arpentées dans la journée, marchécoutées, des ambiances, quelques douces saillances, de nombreuses similitudes.

Perspectives et lignes de fuite – Un long ruban asphalté, parfois interminable coup de sabre filant au loin, propre à démoraliser le flâneur, parfois sinué de courbes généreuses, ménageant la surprise, des sons à l’avenant, souvent plus imprévisibles que la topographie ambiante.

Hors-piste – Un sentier canaille, sente sauvage, nous extrait de notre voie douce, sur le côté, en échappée belle, jusqu’à un pont enjambant un ruisseau murmurant en contre-bas, engoncé de verdure, qui nous permettra un retour progressif à la civilisation.

Fin de parcours – Les jambes, yeux et oreilles repus, un bol d’air et de calme pour sortir de l’hiver en douceur, des idées de lectures audio-paysagères en attendant d’amener le public à nous emboiter le PAS.

Vendredi 04 mars 2022 – Privas

Point d’ouïe sociétal

Ces derniers soirs, il fait froid et humide, j’ai donc migré, pour mes stations « bancs d’écoute, et d’autres choses », dans la gare de Lyon Vaise. Je m’y assois,lis, rêvasse, regarde, et bien entendu écoute… Un groupe de jeunes vient me parler. De la « Cité du haut ». Ils emploient sciemment un « dialecte cité » haut en couleurs dont je ne maitrise pas du tous les codes, tant s’en faut; ils m’intérrogent, me provoquent, verbalement. Je les écoute, leurs réponds. Je ne comprends pas toutes leurs colères mais ne les juge pas, les écoute, avec une certaine forme d’empathie non moralistrice. Je ne suis pas médiateur, ni psy… Simplement, je sens qu’ils ne sont pas ou guère entendus, en tous cas hors des espaces cadrés, et que leurs attitudes provocantes les marginalisent un peu plus dans l’espace public. Pas de réponse à cela. Juste un peu sonné.

Puis arrive un couple d’étudiants. Ils sont véritablement atterrés, bouleversés, angoissés, par la crise sanitaire qui n’en finit pas de contraindre, d’altérer, très lourdement leurs études, leurs vies, et sans doute leur avenir. Nous n’avons aucun contact, aucun échange, même pas un regard. Je suis simplement un écouteur anonyme, invisible, qui prend un peu plus conscience à quel point le paysage sonore ambiant nous révèle la belle et terrible fragilité du monde. Monde qui se déploie, pour le meilleur et pour le pire, à qui veut bien l’écouter. C’est à la fois très beau et très pesant.

Paysages sonores improbables

L’improbabilité même d’un paysage tient sans doute du fait que ce dernier est essentiellement né d’une série de représentations, de constructions, avec tous les aléas intrinsèques, du ressenti émotif, subjectivé, aux éléments contextuels plus ou moins maitrisés.

Suite à une série de déambulations auriculaires, à des enregistrements et montages audionumériques de terrain, et pour conclure une résidence d’écritures audio-paysagères, différentes créations, s’éloignant des modèles du field recording « classique », plutôt figuratif, vont nous amener vers des représentations sinon plus abstraites, en tous cas beaucoup moins descriptives.

Ce sont là ce que je nome des paysages improbables. Improbables car revisités, triturés, voire creusant des écarts significatifs entre l’entendu in situ, le ressenti, et le pur imaginaire, et souvant en naviguant entre les frontières du vécu et du rêvé, tricotant des espaces fictionnels, frictionnels, nourris néanmoins des ambiances puisées sur le terrain.

Prendre le paysage à contre-pied, si ce n’est à contre-oreille, c’est par exemple partir d’un photo prise lors d’un point d’ouïe, sur le Pic de Brionnet, promontoire basaltique, de son église et de sa cloche, pour sonifier cette représentation visuelle. De l’image transcrite, transcodée, transmédialisée vers un son dérivé, par l’utilisation d’un logiciel de sonification, ce qui donnera un résultat relevant plus de l’abstraction que de la représentation, où le sens même, celui initial, disparaitra tout ou partie.

Voici par exemple l’image de départ

Et le résultat audible de sa sonification

Et cette autre interprétation puisant dans différentes sources, mélangeant lieux et moments, des rushs audio inutilisés dans les précédents montages de spots parlés, autour de l’idée de paysages entre fluides et flux inspirés du contexte local – rivière, sources, fontaines, cloches, mais aussi véhicules traversant le village, impression rythmologique de « temps qui passe »…
Et puis encore, approche intermédiaire, un mixe de paysage sonifié via l’image d’un banc d’écoute et sa représentation audionumérique de choses entendues, mariage improbable de sons et d’images interlacées. 
Ces quelques exemples esthéthiques de tranformations de paysages plus ou moins dé-naturés, montrent à quel point l’expérience vécue peut être prétexte, inspiratrice et vectrice de re-créations, récits fictionnels oscillant entre traces plus ou moins identifiables et abstractions nous emmenant vers d’autres mondes connexes, inter-reliés, transmédialisés, ré-installés. De l’écoute in situ au paysage en découlant, il y a parfois tout un monde, tissé de relations de cause à effet, connections bien réelles, même si elles sont parfois quasi indécelables.

 

Résidence d’écriture(s) audio-paysagère(s) « Installer l’écoute – Points d’ouie » à Tourzel Ronzières, Puy de Dôme, accueillie par « Danser l’espace – Sous les pommiers ba » , soutenue la DRAC Auvergne Rhône-Alpes

 

Pic de Brionnet, quelque chose qui cloche !

Pour suivre ma pérégrination sonore

le projet d’installer l’écoute

dans l’immersion des volcans d’Auvergne

un pic escarpé

adossé à une formation verticale d’orgues basaltiques

coiffé d’une chapelle romane

qui scrute le paysage à 360°

un paysage volcanique

de puys de sucs et de pics

de vallées encaissées

de rivières enchassées de verdure

les ombres d’un jour déclinant qui s’y jouent aujourd’hui

elles s’accrochent aux reliefs

s’étirent à flancs de coteaux

le soleil chauffe agréablement

pas un brin de vent

chose rare sur un pic émergeant à plus de 900 mètres

un temps où tout s’immobilise, ou presque

dans un calme accueillant

immersion quand tu nous tiens

des milliers d’insectes dessinent d’improbables ballets

dans une généreuse lumière du soir

un inouï espace de rêverie

des clarines au bas sonnent, lointaines

stéréophonie montagnarde entre mes deux oreilles, exactement

on reste, finalement assez longtemps, sans bouger ni parler

le paysage à nos pieds

et à nos yeux

jusqu’à de lointains horizons montagneux

et puis la chapelle

avec une cloche accrochée, à clocher

en haut de tout

et une corde pour la sonner

invitation

je me fait sonner la cloche

et elle sonne, tinte bien

vraiment bien

joliment bien

jusque dans ses résonances rémanences

du haut de son promontoire

elle nous invite à activer l’espace

à le faire vibrer à l’échelle du lieu

à l’imaginer plus ample, plus loin

elle invite à recomposer l’écoute

à l’imaginer autre, autrement,

ce que je ne manquerai de faire.

la dernière résonance éteinte

le lieu retrouve son presque rien

habité de mille bruissemements microsoniques.

En écoute
Album photos : https://photos.app.goo.gl/5bXDsbNXj63Jxk6u9

Résidence d’écriture(s) audio-paysagère(s) « Installer l’écoute – Points d’ouie » à Tourzel Ronzières, Puy de Dôme, accueillie par « Danser l’espace – Sous les pommiers ba » , soutenue la DRAC Auvergne Rhône-Alpes

Points d’ouïe – Installer l’écoute, de l’expérience aux récits

@photo France Le Gall – Danser l’Espace

Premier PAS – Parcours Audio Sensible public de ma résidence auvergnate « Installer l’écoute – Points d’ouïe »

Il s’agit de mettre en pratique l’intitulé de la résidence, en arpentant, oreille aux aguets, corps réceptacle sonore, et aussi bien entendu producteur, acteur, joueur, improvisateur selon les moments.

Un groupe d’écoutants de diverses pratiques, éducation, graphisme, danse, architecture, pour la plupart déjà rompus à l’exercice de la marche sensible.

Et des sentiers, prairies, une église, des sites préalablement repérés, et déjà marchés/dansés par plusieurs.

Faire corps avec les sons, expérimenter et installer l’écoute, en faire récit, trois visées principales de cet atelier.

Premières mises en oreilles, calibrage tympanesque, quelques gestes, des directions d’écoute, des visées auriculaires, et nous partons grand chemin petits sentier vers de soniques aventures.

Partir en silence, installer le silence de même que l’écoute, et nous le garderons sur une grande partie du trajet. une communauté éphémère, silencieuse, en tous cas par la parole communiquante. 

Traversée d’une rivière. Sur le pont, nous essayons quelques postures d’écoute pré-testées, pour faire entendre le fil de l’eau ondoyante sous toutes ses coutures, ou presque.

Un sentier en sous-bois, vent, oiseaux, rivière en contre-bas, qui s’éloigne, passe de gauche à droite, et se rapproche selon les détours caminés; quelques motos et quads, pas vraiment les bienvenus, heureusement, ils ne monteront pas vers nous et se feront très rares au fil de la journée.

Nous investissons un beau petit pré ouvert, chacun y trouve sa place, son point d’ouïe, un positionnement de corps écoutants qui maille l’espace instinctivement mais joliment.

@photo France Le Gall – Danser l’Espace

Des pierres qui sonnent, percutées, nous sommes dans la régions des phonolites qui, comme le nom l’indique, sont bien sonnantes, toutes désignés à musicaliser le chemin de percussions minérales.

Un autre espace de jeu s’ouvre à nous, au dessus de la rivière qui gronde par une percée, vers un contrebas aquatique.

Sthétoscopes ou stéthophones, longue-ouïe, on gratte, effleure, tapote, vise, improvisons chacun son concert intime, au creux de l’oreille. Les gestes exploratoires sont beaux à regarder, comme une sorte de ballet lent et silencieux, dans l’esprit de la structure qui m’accueille « Danser l’espace ». 

Espace danse au gré des sons, parfois dense, parfois moins, parfois peu, très aéré, fugace.

Des troués de vent, d’autres d’oiseaux, des guetteurs rapaces criards tournoient plus haut, des scènes au détour du sentier qu’il nous suffit de capter pour nourrir ce qui fait du paysage écouté, une véritable installation sonore à ciel ouvert.

Un triangle de verdure, espace idéal pour ajouter quelques sons parfaitement exogènes, urbains, venant titiller, décaler la scène acoustique. Un transport d’une ville vers cette forêt, surprise de ce facétieux chamboulement, cependant éphémère et discret, à l’échelle des oreilles écoutantes.

Une cupule sanctuaire ornée d’ex voto, dont nous respecterons le calme.

Passage de cyclistes et saluts.

Des voix chuchotantes, ou parlantes, les nôtres, qui se jouent des lieux en distillant onomatopées et bribes de phrases, mots parsemés, éclatés, impromptus.

Passage pentu, rocheux, le son de la respiration se fait plus présent.

Débouché sur un oppidum surmontant le village. Point haut. La vue s’ouvre. Une assez grande clairière herbeuse, un tilleul ancestral, majestueux, un petit cimetière dans l’enclos d’une église fortifiée. 

Le cadre inspirant de nouvelles expériences à portée d’oreilles, et de corps.

Pique-nique, le lieu s’y prête à merveille, entre sustentations et échanges nourris de l’expérience de chacun.

Reprise exploratoire, le cimetière et des lectures épithaphiques improvisées.

L’église romane et sa remarquable acoustique, idéale pour des jeux vocaux et percussifs. nous n ‘y manquerons pas.

On tuile, entrechoque, joue des grincements, souffles, cris et autres productions qui s’entremêlent dans un liant architectural  très réverbéré. 

@photo France Le Gall – Danser l’Espace

On écoute aussi.

Aller-retours oreille, voix, gestes, dans un écrin sonore qui donne envie de jouer encore et en corps avec les sons les plus impromptus. Et de ce côté là, les promeneurs.euses du jour ne manquent ni de ressources, ni d’imagination.

Extérieur.

Jeux de marche, gravier, escaliers, recoins…

Devant nous, un belvédère, point de vue et d’ouïe panoramique par excellence, la vue et l’écoute à 180°.

Une ferme en contrebas, percussions métalliques de réparations agricoles.

Un tracteur au loin, dont on perçoit distinctement des cliquetis de sa herse, beaucoup plus que le moteur, qui le rendent bel objet musical.

Postures en surplomb, la vue parfois en désaccord avec les sons, parfois en concordance.

@photo France Le Gall – Danser l’Espace

Là encore, une invitation à s’attarder, se laisser happer par le soleil, généreux, les ambiances  lascives.

Le descente libère la parole.

Échanges sur le statut des sons selon les écoutes, ce qui fait groupe dans cette marche, ou ailleurs, les sons, le silence interne, la marche comme écriture œuvrée,  les synesthésies partagées…

De retour sur une terrasse toujours ensoleillée, quelques butins, délicats végétaux, exposés, et à nouveaux auscultés, dont en vedette, une bogue bien piquante de châtaigne… 

La petite magie des sthétophones qui courent sur les surfaces les plus variés, des cheveux, et aussi à la recherches des cœur battants, littéralement.

Une dernière séance d’écoute, en intérieur. 

Qu’est ce qui, dans les traces enregistrées, cueillies, fait paysage sonore, du plus figuratif, carte postale, au plus abstrait, où la matière sonore s’est diluée dans d’improbables manipulations, triturages, ou l’impression prime sur l’image ? 

Et ce que l’on a recueilli du jour, comment réécrire un paysage post marché, post écouté, post vécu ?

Des dessins, graphismes, fiches, cartes mentales commentées, ou plutôt racontées.

Des textes nés in situ et lus, parmi d’autres récits.

Des questions sur le faire ou le défaire paysagers, entre expériences esthétiques, militances écologiques, et sociabilités en écoute, celles du prêter attention, du prendre soin, du mieux être.

Une belle journée d’expérientiel s’achève.

A suivre…

Installer l’écoute…

@photo France Le Gall – Danser l’Espace
En écoute : Installer l’écoute – Expériences audio-paysagères
En écoute : Installer l’écoute, récits

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Voir : Album photos @Photos France Le gall

Résidence d’écriture(s) audio-paysagère(s) « Installer l’écoute – Points d’ouie » à Tourzel Ronzières, Puy de Dôme, accueillie par « Danser l’espace – Sous les pommiers ba » , soutenue la DRAC Auvergne Rhône-Alpes

PAS – Parcours Audio Sensible, où l’oreille nous mène en bateau

Digital Camera

Lyon Vaise est un quartier historiquement emblématique du 9e arrondissement de Lyon.

Qui plus est, celui où j’habite, depuis plus de 20 ans.

Donc celui où je me promène très souvent, oreilles à l’affût, ou non.

Celui aussi où je teste des choses, parcours, postures, matériels, dispositifs, rencontres…

Hier, avec Greg, un activiste sonore avec qui nous partageons beaucoup de points d’ouïe communs, nous déambulions dans un parcours que j’apprécie pour sa diversité auriculaire; gare dehors/dedans, parkings résonnants, stade immersif, pont à échos multiples, promenade aménagée en rives de Saône…

Bref, un petit panorama, ou sonorama urbain.

Mais hier, un inédit auriculaire pour moi, et une belle surprise au final.

Celui ci se passa sous le pont Schumann, que je qualifie de pont à échos, générateur de multiples et superbes effets en audio-miroirs, qui me rappellent ceux excités dans le Haut-Jura. Bref, un incontournable site auriculaire remarquable de mon quartier, de ceux que je nomme volontiers Point d’ouïe, un vrai !

Comme à l’accoutumée, nous jouons longuement, sous le tablier du pont, avec ses magnifiques réponses,  ou bribes de réponse en écho. ÉHO, ÉCHOS, HOOOOO, HÉEEEEE, et des claquements de mains et autres jeux audio interactifs dont on ne se lasse pas… Nous jouons comme les enfants le font spontanément en passant sut une  voûte, un tunnel, ou tout autre endroit résonant.

Notre jeu tirant à sa fin, alors que nous apprêtons à repartir, arrive une imposante péniche descendant la rivière en direction du Rhône.

Une de ces immenses barges transportant du sable, propulsée par une cabine juchée sur un énorme moteur diesel aux teufs-teufs lents, puissants, rythmant l’espace de graves entêtés.

Nous entendons clairement la trajectoire de la péniche, arrivant de notre droite, puis s’engageant lentement sous le pont. Arrive le moment où la cabine moteur, tout à l’arrière du bâtiment, se trouve progressivement au centre du pont, face à nous. Et là, la puissance sonore et rythmique du moteur est incroyablement amplifié, remplit l’espace,  nous immerge dans une vague sonore irrésistible.

Mais plus surprenant encore, à un moment donné, alors que nous voyons la péniche passer devant nous, nous l’entendons clairement, dans un effet de bascule, derrière nous, contre le mur du pont, auquel nous tournons le dos. Si ce phénomène acoustique est assez courant dans certains passages voûtés, il est ici magnifié par l’échelle du lieu, par la puissance des sonorités du moteur, de quoi à perdre, un instant durant, tout repère auditif. Lorsque la péniche s’éloigne du pont, nous l’entendons à nouveau, logiquement, à notre gauche, là où elle se trouve vraiment, hors de l’illusion acoustique qui a berné un instant nos oreilles.

Pour faire suite à cette mini symphonie fluviale, un phénomène de batillage vient clore cette scène auriculaire d’un bel effet de stéréophonie ping-pong. Des remous, vaguelettes, et presque vagues, provoquées en son sillage par le passage de cette énorme péniche viennent battre les rives. Le mot batillage est d’ailleurs joliment expressif à l’oreille. Clapotis, bruissements, éclaboussements, écumes, tout un jeu de bruits blancs, humides, mouvants. Tout d’abord à droite du pont, sur des avancées immergées, puis à gauche, puis retour à droite, puis gauche… L’oreille ballotée par une stéréophonie dans une forme d’échos latéral cette fois-ci, changement dépaysant de l’axe d’écoute.

Décidément, ce dessous de pont que je pensais bien connaître de l’oreille, n’a pas finit de me révéler ses singularités acoustiques pour le moins étonnantes.

Je tente de vous décrire cette scène sans support audio, n’ayant pas, une fois de plus, d’enregistreur à portée de main. Je doute cependant que les micros, même les meilleurs binauraux, aient pu reconstituer l’effet d’inversion sonore au passage de la péniche, ou alors en trichant un brin via une diffusion quadriphonique, en bougeant les sons vers les haut-parleurs arrières pour reconstituer cette sensation de trompe-l’oreille. Les jeux de la technologie peuvent parfois nous en faire entendre de toutes les couleurs sonores, des plus crédibles aux plus improbables, même si ces dernières existent bel et bien.

Frustré de ne pas avoir de trace audibles, je me suis promis de revenir avec un enregistreur, et un siège pliant, pour capter différentes sources de bateaux en tous genres, petits ou gros, et en saisir les probables différents effets acoustiques sous ce pont à échos. Reste à savoir comment les faire entendre dans leur facultés immersives et dans leurs mouvements capricieusement spatialisés.

Point d’ouïe – Un paysage sonore ?

Tout d’abord,
à l’origine,
un paysage sonore,
ça n’existe pas,
et puis,
ça s’entend,
comme une musique,
ça s’arpente,
ça s’écoute,
ça se partage,
ça se raconte,
ça se construit,
ça s’installe,
et finalement,
ça existe bel et bien,
à chaque oreille tendue,
à chaque chose entendue