Le parcours sonore comme partition d’un paysage sensible

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Parcourir, c’est tout simplement aller d’un point à un autre, avec un itinéraire plus ou moins défini. C’est aussi arpenter, se frotter aux lieux, les mesurer, s’y mesurer.
On peut aussi parcourir un document des yeux, et pourquoi pas un territoire, tel un document. Le scruter de l’œil comme de l’oreille pour en jauger son étendue, ses topologies, architectures. En chercher les horizons, des points de repère, des points/lignes de fuite, balayer un panoramique, lire le paysage comme une carte à portée de vue, et bien souvent hors-champ lorsque les sons sont de la partie.

Par analogie, en transposant la vue vers l’ouïe, nous lirons le paysage sonore en le parcourant des oreilles, en ayant conscience que ce dernier est truffé de hors-champs, et sans cesse en mouvement, et ne peut donc être de ce fait aussi aisément circonscrit qu’un espace visuel.

Le parcours peut aussi s’appréhender comme une expérience personnelle globale, ou partielle, parcours professionnel, parcours de vie, parcours mental, dans lesquels le paysage sonore y trouverait une place sinon centrale et incontournable, du moins indéfectible.

C’est à l’aune de ces différents parcours, ou modes de parcours que je réfléchis à des outils d’écoute en marchant, grilles d’analyses des composants acoustiques, stratégies de descriptions s’appuyant sur une démarche en grande partie phénoménologique, y compris dans leurs approches sensibles. Bref, je mets en place une sorte d’écritoire partitionnant le paysage en le donnant à lire par les oreilles, mais en nous incitant également auparavant à l’écrire, pour en faire saillir un jeu de cohérences.
Cohérences esthétiques, qu’est-ce qui s’accorde, qui impulse des harmonies, mixages, transitions ? Ou bien comme tel un instrument qui sonnerait désaccordé, tout au moins face à nos codes culturels, qui seraient très différent d’ailleurs, et ne doutons pas qu’il en irait de même pour un paysage sonore, même si la “nomanitude” ambiante a tendance à aplanir les différences et spécificités.
Cohérences dynamiques, des questions d’équilibre, voire de confort et si possible de plaisir.
Cohérence sociale, comment bien ou mieux s’entendre dans et avec nos lieux de vie, améliorer des lieux où la parole devient quasi inintelligible, où est on laminé de flux sonores hégémoniques ?

Parcourir un lieu c’est en tracer des lignes de force, des lignes directrices, c’est se repérer dans un espace complexe, du presque vide où nous manqueront des repères auditifs, rassurants, au trop plein où nous seront noyés dans une masse rendant inaudible toute information pouvant nous guider dans des lieux au final trop chaotiques. Toute personne ayant déjà travailler avec des aveugles ou mal-voyants saura parfaitement de quoi je parle.
Si un trajet quotidien devient, à l’oreille, un parcours du combattant, une haute lutte pour trouver quelques signaux et repères, gageons que l’urbanité sera alors tout sauf sociale !
Si les lignes de vie deviennent systématiquement lignes de fuites, les tensions auriculaires d’une ville, d’un quartier, trop prégnantes, alors nous déchiffrerons des partitions sonores tellement discordantes, dans un bruitisme incontrôlé, que l’espace public en deviendra invivable, livré aux voitures maitresses sans concession.

Tableau un brin noirci au jour où le moteur électrique apparait peu à peu, avec l’espoir de faire disparaître petit à petit l’impétuosité pétaradante des moteurs thermiques. Attendons de voir, et surtout d’entendre comment se rééquilibrera ou non les partitions sonores urbaines, comment se redessinerons des parcours plus harmonieux et apaisés.
Il nous faut ici, à travers les parcours et traversées écoutantes, éviter le manichéisme confrontant et opposant les espaces de “silence”, de calme, de belle écoute, avec des espaces appréhendés comme bruyants, saturés, et au final inécoutables. Il nous faut considérer le paysage (sonore) comme un objet complexe, multiple, trop mouvant pour être réduit à un parcours unique et indiscutable. Gardons à l’esprit que nous traversons un flux sonore permanent, d’une ambiance sonore à l’autre, cueillant au passages des fragments aux contours incertains, éphémères, et qui pourtant nous permettent de nous repérer, si ce n’est de survivre à l’agitation complexe du monde.
Écrire des partitions sonores, des traces ré-intèrprétables de territoires arpentés préalablement, avec la volonté d’un recul se posant comme une condition nécessaire devient alors une problématique intéressante.

L’espace visité, ausculté, le parcours et la partition inhérente, nous fournissent de nouveaux outils de lecture, comme d’écriture, voire même de ré-écriture.
Dans l’idéal, un processus de ré-écriture devrait nous permettre de chercher des solutions pour apaiser ce qui nous agresse, mais aussi dynamiser ce qui nous parait d’un ennui mortifère.

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La partition sonore dune ville s’écrit aux tempi des écoutants, des praticiens, des résidents, des aménageurs. Et ils ne sont certes pas les mêmes pour tout le monde, laissant parfois l’environnement sonore dans un total marasme et les oreilles dans un profond désarroi, tellement il est négligé, laissé en friche, et souvent totalement ignoré.
La parcourir régulièrement nous montre les creux, les carences, les dysfonctionnements qui perturbent sensiblement nos écoutes, nos vies.

Il existe fort heureusement des îlots protégés ce que je nome des oasis sonores, et qu’il faudrait considérer comme des ZAD – Zone Acoustique à Défendre. Nous devrions d’ailleurs prendre les espaces où l’écoute reste privilégiée comme des modèles d’aménagement qui inspirerait ici et là, l’installation de réserves sonores qualitatives.
Parcourir une ville, ce peut être l’occasion de dresser un inventaire de lieux acoustiquement équilibrés, riches, voire d’exception. En dresser une partition, un plan, un itinéraire, serait une seconde phase, en veillant bien à ne pas transformer ces espaces en zones de grande circulation, même piétonne, pour ne pas réduire un havre de paix en point noir, acoustiquement parlant. L’équilibre acoustique de certains est déjà si fragile qu’il s’agit de ne pas contribuer à un nouvel envahissement contre-productif.

Ces parcours et partitions doivent pour moi être une forme d’arpentage, d’appropriation, en mode doux, très doux. A l’heure où des tensions sont hélas de plus en plus perceptibles dans l’espace public, pour quelques raisons que ce fût, il convient de préserver une certaine sérénité, sans pour autant se voiler la face sur les dangers encourus, tant sociaux qu’écologiques, les deux d’ailleurs étant parfois très  fortement liés. Le son a certainement ici son mot à dire, et surtout sans hausser le ton, plutôt dans une proposition intime et raisonnée.

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Audiobaladologie PAS – Parcours Audio Sensible à Lyon

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Jeudi 14 mars 2019 de 18:30 à 20:30

Dans le cadre de la Journée Nationale de l’Audition, PAS, Parcours Audio Sensible. Parcours d’écoute à tombée de nuit et nocturne autour de la gare de Vaise. Dedans-dehors, dessus-dessous, l’oreille se balade au rythme de nos pas

Pour découvrir des lieux décalés, insolites, à fleur de tympan…

Départ 18H30 Place de Paris Lyon 9, parvis de l’église Notre Dame de l’Annonciation – Métro D terminus Gare de Vaise.

Événement Facebook ICI

Inscriptions (gratuites) ICI

Audiobaladologie, une démarche de l’indicible

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L’Audiobaladologie est une esthétique nomade, se revendiquant comme non matériellement tracée.
Elle m’amène ici à penser mes marches dans une éthique sensible, qui écrirait une forme de charte à l’adresse du marcheur écoutant.
 
 
« Ne laisser comme traces que son empreinte éphémère sur la boue des pavés et des champs.
 
Ne laisser comme trace que quelques sons cueillis, quelques mots couchés, quelques images glanées, quelques récits colportés.
 
Ne laisser comme traces que la ou les mémoires kinesthésiques, celles du vent, des tiédeurs ou froidures, des courbatures du corps, des gestes répétés, transes physiques de paysage en paysage…
 
Ne laisser comme traces, si nécessaire, que le croquis griffonné de lignes et de courbes, de signes et de légendes polysémiques.
 
Ne laisser comme traces que le ressenti auriculaire, les sensorialités bues à fleur de peau dans nos marches intimes.
 
Ne laisser comme traces que la mémoire des belles énergies croisées sur le chemin.
 
Ne laisser comme traces que le tracé intérieur, intime, des sentes et avenues parcourues, y compris dans toute sa fragilité de l’incertitude.
 
Ne pas apposer de marque pérenne.
 
Ne pas ajouter de couches sonores hégémoniques, ou même discrètes, si ce n’est le son éphémère de sa voix, de ses chants, de ses pieds foulant des sols multiples.
 
Ne pas avoir peur du vide, du désœuvrement, de l’apparente inaction, de la production qui se défie de la matérialité comme norme incontournable de faire et de garder trace.
 
Accepter le silence, y compris et surtout pour tout ce qu’il est de bruissonnances.
 
Ne pas imposer une géographie par trop cartésienne.
 
Ne pas tracer le chemins en sillons, en ornières incontournables, se laisser des marges de liberté dans des parcours que trop de contraintes verrouilleraient.
 
Ne pas imposer sa présence, garder une juste place de marcheur écoutant amène.
 
 
 
 
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Audiobaladologie – plans-guides et partitions d’écoute

 Audiobaladologie et plans-guides, partitions d’écoute

– Repérer, avec des locaux, des lieux qui sonnent joliment
– Construire et cartographier, collaborativement, un parcours d’écoute, des PAS-Parcours Audio Sensibles ponctués de points d’ouïe, signalisés ou non.
– Préconiser des postures d’écoute ad hoc pour chaque point, ou lors de liaisons en marche
– Partager et diffuser les plans-guides partitions d’écoute, sur différents supports, matériels et virtuels, pour les expérimenter, les arpenter collectivement ou individuellement.
– Le faire vivre en développant différents parcours dans des espaces urbains, périurbains, ruraux, naturels…
Pour chaque lieux, mettons en place, ensemble, une méthodologie et une écriture appropriées.
Penser l’Audiobaladologie comme un mode (très) doux, avec l’Homauditus au centre du projet
Envie de réaliser un parcours, de partager nos écoutes, contactez moi : desartsonnants@gmail.com
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Point d’ouïe – Parcours d’écoute – Centre culturel Musica Neerpel (Be)- 2011
Fichier à télécharger :

Écouter-marcher pour occuper le monde

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PAS – Parcours Audio Sensible à Mons – Transcultures, École d’Architecture et d’Urbanisme –  ©Zoé Tabourdiot

Pour moi, effectuer un PAS – Parcours Audio Sensible, c’est chercher à occuper, peut-être un peu plus activement, le monde.

Non pas tout le monde, le monde entier, mais au moins les espaces traversés, dans la bulle d’écoute qui m’entoure, et que je déplace ici et là.

Laquelle bulle d’écoute varie, s’élargissant ou se rétrécissant au gré des pas, se déformant constamment selon les lieux, leurs dimensions, constructions, topologies, horizons, les événements et centres d’intérêt, et surtout se mêlant, parfois en résonance, à une multitude d’autres.

Occuper le monde n’est pas se l’accaparer, le dominer en conquérant. Il s’agit au contraire d’y trouver une modeste place, où bienveillance et respect sont deux postures qui contribueront à une belle écoute.

Il nous faut nous positionner comme des promeneurs à l’affût, naviguant à l’oreille dans des espaces peuplés d’objets, de paysages écoutables et d’êtres également écoutants et communicants.

Occuper le monde, c’est mettre en scène des actions, des gestes, notre propre corps, celui d’autres, dans l’espace public, ou privé, c’est être concerné, acteur, influenceur, même comme un simple ouïsseur quasi invisible, voire quasi inaudible.

Occuper le monde c’est y avoir prise, se le forger à notre façon, dans une sphère auditive aussi immatérielle que fragile, qui n’appartient qu’à nous seuls, et pourtant que nous avons à cœur de partager, de confronter, d’altériser, dans des actions in situ et in auditu.

Occuper le monde, c’est prendre conscience des universalités comme des singularités, d’une sociabilité complexe, multiple, incontournable, d’une éco-politique intrinsèque, d’une géographie du sensible. Ceci pour appréhender des espaces acoustiques au départ non tacites, et au final plus humainement vivants, dans une perception à la fois individuelle et collective, moteur de prises de conscience.

Occuper le monde, c’est arpenter ensemble en croisant nos écoutes respectives pour le rendre un brin plus vivable.

Occuper le monde, c’est vouloir sortir l’oreille du trivial trop identifié, trop (re)connu, via des décalages sensibles, créer des fenêtres ouvertes sur un imaginaire acoustique, performer un faisceau de gestes et de postures qui élargissent une conscience de l’espace physique et social, souvent anesthésiée par une lénifiante habitude.

Écouter en occupant le monde, même dans une proximité intime, nous permet de faire ce pas de côté nous attirant vers de nouvelles sphères sensorielles à arpenter, où il reste encore tant à explorer.

Les PAS nous offrent une, ou de multiples façons d’occuper le monde, ou de nous occuper du monde, en se gardant bien de l’envahir, de lui imposer des sonorités prégnantes. Il s’agit a contrario de l’entendre, voire de le faire sonner humblement, à échelle humaine, néanmoins en y étant éminemment présent et acteur, avec toutes les oreilles de bonne volonté !

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PAS – Parcours Audio Sensible, École Nationale Supérieure d’Arts de Bourges – © Roger Cochini

Invitation à la marche/danse

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©Clare Qualmann

Parfois, j’ai l’impression que les danseurs marchent et que les marcheurs dansent.

Je crois percevoir que les frontières en mouvement du corps marcheur danseur ambulateur sont ténues, que le paysage écouté s’y prête, que l’arpentage nous mesure au territoire tracé de nos propres pas, que notre corps-oreille se déploie jusqu’à la pointe de nos doigts et pieds…

Sans doute plus qu’une impression…

Article « Nouveaux terroirs, réinventer les territoires »

« Inter Art actuel » est une belle revue Québecoise, qui dans ce numéro 131 « Nouveaux terroirs, réinventer les territoires » parle, via Philippe Franck, des PAS – Parcours Audio Sensibles Desartsonnants. Petit extrait ici. Mais je vous conseille de lire la revue dans son intégralité ici https://inter-lelieu.org/inter

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