PAS – Parcours Audio Sensibles made in Russia

Pour une dizaine de jours, Desartsonnants est invité, dans le cadre d’un programme « Paysage sonore » par l’Institut Français de Saint-Pétersbourg à poser ses oreilles à Saint-Pétersbourg, Kronstadt, une ile voisine et Kaliningrad, dans un circuit auriculaire en bord de la mer Baltique. Quatre PAS, une conférence et un concert jalonneront ce périple Russe. Ma première … Continuer à lire … « PAS – Parcours Audio Sensibles made in Russia »

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Pour une dizaine de jours, Desartsonnants est invité, dans le cadre d’un programme « Paysage sonore » par l’Institut Français de Saint-Pétersbourg à poser ses oreilles à Saint-Pétersbourg, Kronstadt, une ile voisine et Kaliningrad, dans un circuit auriculaire en bord de la mer Baltique.

Quatre PAS, de nombreuses visites/repérages, une conférence autour du Soundwalking et un concert jalonneront ce périple Russe.

Ma première surprise sera visuelle. Après quelques mésaventures aéronautiques et aéroportuaires, changement d’une roue d’avion juste avant le décollage et disparition de ma valise à l’atterrissage, nous arrivons à Saint-Pétersbourg en milieu de nuit, entre deux et trois heures du matin. Et c’est là que je découvre ces fameuses nuits blanches. Des journées de plus de 18 heures de jour, qui laissent place, non pas à une nuit noire, voire sombre, mais à un superbe entre-deux où on ne sait pas si le jour tombe ou se lève. Des couleurs blanches, rosées, des ambiances qui me rappellent ces célèbres contrastes surréalistes de ville nocturnes sous un ciel diurne, telle « l’Empire des lumières » de René Magritte. Premier beau dépaysement !

Je m’apercevrai d’ailleurs que ces longues nuits, qui plus est chaudes à l’heure de mon séjour, ne sont sans doute pas sans conséquences quand aux ambiances sonores nocturnes dans la bouillonnante cité.

Premier jour, un départ pour l’ile de Kronstadt, toute proche de Saint-Pétersbourg.

Une ile sur la mer Baltique, en Russie, Kronstadt, est rattachée à Saint-Pétersbourg. C’est une histoire, presque une épopée de marins, de marine, de bateaux, d’explorations, de conquêtes ou de défenses, de conflits, de mer, d’architectures militaires, et/ou sacrées, de technologies guerrières, des mines, des torpilles, des sous-marins, d’arsenaux de révolution… Des parcs, friches militaires, port, une incroyable cathédrale maritime dans le style Byzantin, façon Sainte Sophie, rutilante et monumentale d’extérieur en intérieur, et puis des rues plus ou moins fréquentées, cette ville/ile ne se laisse pas appréhender si facilement qu’il n’y parait… Écouter cette cité, c’est aussi écouter le vent de la mer, omniprésent, tonique, qui semble chargé de récits épiques sous un ciel contrasté et changeant.

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Nous commencerons par une visite guidée qui permettra de situer ce contexte géopolitique si particulier de ce bout de terre, lui-même entouré d’un chapelet d’iles fortifiées, et ayant connu, entre 1917 et 1921, les premières grosses secousses de la Révolution d’octobre contre le régime Bolchevique, qui seront finalement écrasées par l’armée rouge. Une ile où s’armaient et se réparaient de gros bateaux, se fondaient des canons, puis se fabriquaient des torpilles, et où l’on croise toujours beaucoup de marins. Si l’on imaginait les sons de ce territoire bien en amont de notre exploration, les ambiances devaient y être radicalement différentes.

Le lendemain, nouvelle visite libre, accompagnée d’Irina, une bénévole de l’Institut Français qui, outre son talent d’interprète, m’expliquera très gentiment mille détails sur les territoires arpentés, qu’elle apprécie et connaît vraisemblablement très bien.

Je ferai quelques prises de sons, difficiles avec un vent tenace. Entre autre une percussion routière, où une grille de fonte aux motifs ajourés, posée sur la chaussée d’ un petit pont, fera que chaque passage de véhicule, selon sa vitesse, sera une véritable musique de claquements, réverbérés par le pont lui-même. Un objet sonore incroyable et rare dont le PAS public ne fera pas l’économie, mais bien au contraire, établira ici un point d’ouïe incontournable et surprenant.

Je capterai également, discrètement pour ne pas perturber la sérénité des lieux et les cérémonies religieuses, à l’intérieur de la cathédrale de la Marine, des chants Orthodoxes magnifiques, rythmés des cliquetis d’énormes encensoirs. Et, pour confirmer l’ambiance, une magnifique volée de cloches secouant l’ile d’une joyeuse cascade d’airain.

Le PAS sur cette ile fut suivi par une quarantaine de personnes de tous âges, jauge pour moi, qui ne promène généralement que 15 à 20 personnes, tout à fait inhabituelle, Et pourtant le groupe se montra très attentif, très réceptif, au cours de cette bonne heure et demi de voyage sonore.

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Des sons, il n’en manqua point. Des proches et des lointains, discrets ou prégnants, ponctuels ou continus, tel le vent grondant ce jour là. Pour moi, plus que pour les écoutants embarqués, la langue Russe, dont je ne comprends pas un mot, hormis spasiba, est une musique qui chante joliment à mes oreilles, et contribue à être partie prenante dans la construction mentale du paysage sonore in situ. La traversée de parcs nous permit d’aller ausculter végétaux et autres objets habituellement muets, mais que les gestes de parcourir, frotter, gratter à l’aide de stéthoscopes et autres longue-ouïes sonifient et j’oserais dire musicalisent en quelque sorte.

Un événement marquant, surprenant, totalement impromptu, survint lors de ce parcours. Nous nous arrêtons sous une voûte menant à une cour intérieure. J’adore les effets acoustiques que j’appelle « effet tunnel ». L’écoute très canalisée par un passage étroit qui oriente, filtre et dirige l’oreille vers deux fenêtres visuelles et acoustiques assez réduites. Alors que nous sommes arrêtés sur, ou plutôt dans ce point d’ouïe immersif, une automobile, une Traban pour être précis, démarre dans une incroyable pétarade, et s’arrête brusquement en coupant le moteur, à quelques mètres de nous, dans ce qui semble alors un étonnant silence. La scène, si inattendue, fait éclater de rire les enfants, et amuse également les adultes. Plusieurs personnes m’ont confié avoir cru que j’avais orchestré cette mise en son quasiment surréaliste. Je leurs ai assuré que cette apparition sonore était dû au plus pur des hasards, ce qui fut le cas. Les PAS ont bien souvent l’art de ménager des surprises où l’imprévu nous joue de beaux tours.

Ce premier PAS s’acheva par un très sympathique picnic où artistes invités et public purent échanger de vive voix, après le silence de la marche d’écoute, jusqu’à ce que la pluie ne se mêle de la partie, fort heureusement en toute fin de journée.

À Saint-Pétersbourg, étant logé dans le centre historique, je pus profiter des chaudes et lumineuses soirées pour arpenter le cœur de la ville, trouver un banc d’observation/écoute à ma convenance, dans le parc faisant face au Théâtre Alexandrini.

Une ville tonique, sillonnée de nombreux étudiants aux rires enjoués, avec ici et là de nombreux musiciens de rue où l’on peut entendre du gros rock, de la chanson traditionnelle et même, à plusieurs reprises des chansons réalistes Françaises. Les courtes nuits qui n’en sont pas vraiment et la chaleur estivale ces jours là contribuèrent certainement à cette joyeuse agitation.

Autre fait marquant, à l’oreille, le passage de bolides, à deux ou à quatre roues, plein gaz, sur la perspective Nevski, grande artère très circulante et passante du centre ville historique. Ce sont de véritables explosions sonores, à des vitesses plus que soutenues pour un centre ville, qui provoquent d’incroyables déflagrations acoustiques, que je n’ai malheureusement pas eu l’occasion d’enregistrer. Et c’est là un fait courant qui se répète régulièrement, en journée comme en soiré, mais qui semble s’accentuer lorsque l’heure avance à nuit (presque) tombée.

Le centre de Saint-Pétersbourg, quadrillé d’avenues tirées au cordeau est donc tonique à l’écoute, si ce n’est parfois un peu plus, pour ne pas dire bruyant à certaines heures et dans certains lieux, son tramway parfois assez ancien en rajoutant épisodiquement une couche . Quelques grands parcs joliment arborés permettent néanmoins de trouver des zones plus calmes.

C’est finalement sur une autre ile, la Nouvelle Hollande, construite entre rivières et canaux, tout d’abord base militaire navale propriété de l’Amirauté, lieu du stockage de bois pour la construction des bateaux, et aujourd’hui, cédée à la ville de Saint-Pétersbourg, en plein réhabilitation, après plusieurs ambitieux projets urbanistiques. Elle est finalement aménagée puis ouverte au public, qui trouve là une sorte de poumon vert, non sans rappeler par ses aménagement attractifs le Parc de la Villette à Paris, ou certains quartiers de l’Ile de Nantes.

C’est donc dans un lieu non circulé, en tous cas par les automobiles que le guiderai deux PAS, l’un pour des étudiants en arts média, l’autre pour un groupe d’adolescent de 14/16 ans.

Comme à l‘accoutumée, un repérage précède les PAS publics. Une visite guidée tout d’abord, avec l’histoire de l’ile de sa « construction » à nos jours, toujours très instructive pour s’imprégner de l’ambiance des lieux, même si les sonorités d’aujourd’hui n’ont vraisemblablement plus guère de ressemblances avec ceux d’aujourd’hui. Puis un deuxième repérage libre, où je fixerai, approximativement, selon ce qui s’y passera, le parcours final.

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Le parcours est marqué de voix. Voix de tous âges selon les espaces traversés, promenades, aires de jeux, pelouses, espaces commerciaux. Nous trouvons sur cette ile une grand diversité d’ambiances, de scènes et de couleurs sonores, globalement assez gaies, et surtout échappant aux flux de la circulation urbaine. Les deux circuits, que ce soit avec des étudiants en arts média ou des adolescents se dérouleront très sympathiquement, sans même un casque de smartphone sur les oreilles !

En ce qui concerne la conférence, donnée dans une salle du théâtre d’Alexandrini, je présentai, devant un nombreux public, des exemples de parcours où les approches esthétiques et écologiques croisent très souvent leurs pratiques et propos. De nombreux échanges suivirent mon exposé, ce qui, pour un conférencier est toujours un exercice des plus agréables.

Je fis connaissance, lors de mon séjour, avec le preneur et ingénieur du son Xavier Jacquot, spécialiste de la mise en son pour le théâtre, avec qui nous eûmes de sympathiques échanges. Et je retrouvai également ma voisine Lyonnaise, l’artiste plasticienne Matt Coco, venue avec le centre National de création sonore GRAME, pour une exposition autour de l’art sonore. Le monde est décidément bien petit, en tous cas celui de la création sonore.

Mes hôtes de l’Institut Français m’avaient également organisé une rencontre avec Dmitry Shubin, dans son musée des instruments, au sein d’une surprenante friche artistique, bien cachée dans le centre de Saint-Pétersbourg. Une salle de concert, lieu d’improvisation, de musique expérimentale, abrite de nombreuses lutheries, instruments, objets sculptures, aux définitions fluctuantes, que je peux tester librement. Dmitri est un artiste à la fois très posé et bouillonnant d’idée et de projets. Il dirige un orchestre d’improvisation, travaille également dans le champ des musiques électroniques, électroacoustiques, du field recording. Il a notamment en vue d’enregistrer tous les ponts à mécanismes de la ville de Saint-Pétersbourg, ceux qui se lèvent pour laisser passer des bâtiments de gros tonnages, et ils sont nombreux ces ponts. Nous évoquons l’idée de faire un échange entre ceux de Lyon, non mécanisés, et ceux de Saint-Pétersbourg. Affaire à suivre.

Autre étape de mon périple, Kaliningrad, toujours en bordure de la mer baltique, mais quelques mille kilomètres au sud. En regard de Saint-Pétersbourg, cette ville est Oh combien différente ! Ex Königsberg, la cité est une enclave entre la Pologne et la Lituanie, sur les côtes de la Baltique.

Deux fois quatre heures de marches repérage sous une chaleur plombante, et à tombée de nuit, voire nuit tombée. Je découvre une ville enclavée, lovée au bord de la mer Balte, qui visiblement peine à se reconstruire de son anéantissement durant la dernière guerre mondiale. Elle a connu une reconstruction très hâtive, une population fuyante, questionnant encore aujourd’hui son devenir, ses fragilités, mais aussi l’enjeu de sa ré-urbanisation. Ville surprenante à bien des égards, et qui néanmoins propose de nombreux lieux étonnants, dans le bon sens du terme. Des lieux en déconstruction/reconstruction, espaces entre-deux, ni véritablement abandonnés ni pleinement reconstruits, se jouant dans certaines marges de l’indéfini. Des lieux étranges, mais d’une réelle beauté, pour moi, beauté sauvage du non tout à fait maîtrisé, d’une emprise urbanistique hésitante, en chantier. J’adore ces endroits mi figue-mi raisin, ces espaces entrecoupés de friches végétales ou bâties, entre maitrise urbaine et une certaine sauvagerie qui n’est pas sans me rappeler d’autres villes, notamment celles ayant connu un rapide et brutal déclin, voire effondrement économique ! Demain soir, un PAS public, où je suivrai certainement des chemins de traverse dans des ambiances phono-visuelles que j’espère un brin déroutantes.

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À Kaliningrad, était organisé cette année, comme les précédentes du reste, le festival « Sound Around » consacré aux arts sonores. La thématique de cette édition était assez proche de la création en espace public, avec des rencontres, un parcours sonore et un concert dans l’imposante cathédrale du centre ville.

Je croisai à cette occasion les artistes Audrius Simkunas, Forian Tuercke , Petra Dubach et Mario van Horik, et toute la sympathique équipe du festival emmené par Danil Akimov.

Les repérages effectués, le PAS va pouvoir emmener son public. Et là encore, une quarantaine de personnes m’emboiteront le pas, si je puis dire. Soit le double d’une jauge habituellement haute ! Néanmoins, au-delà de mes craintes initiales devant ce public très nombreux pour ce genre d’exercice, le groupe restera très soudé dans l’écoute.

J’ai choisi non pas la ville des canaux, cathédrale, et centre « historique », mais plutôt la ville où d’’immenses bâtisses, parfois à demi désertées, ménageant des zones de jardins sauvages, d’entre-deux en friche, de passages méandreux, d’espaces surprenants. Une zone globalement assez calme, où les sons prennent, comme souvent dans ce genre d’espaces, une place très marquée, précise, évidente dirais-je. Notre long cortège silencieux ne pas pas inaperçu, c’est le moins que l’on puisse dire ; mais cette fois, je n’entendrai pas, ou plutôt ne comprendrai pas les commentaires qui accompagnent les sourires ou mines étonnées, dubitatives, des passants croisés. Le parcours se révèle riche dans ses ambiances sonores où la voix et certaines activités sportives prennent une tournure esthétique des plus intéressantes. Après une assez longue boucle, je laisse, comme à mon habitude, les paroles se libérer, les questions fuser. Et l’échange final sera très intéressant de par les questions posées. Notons qu’ici, pour l’introduction comme pour le dialogue, une traductrice très sympathique et efficace me permet cette interface humaine sans quoi la communication et l’échange seraient assez difficiles. Durant tout mon séjour, différents traductrices, toutes plus compétentes les une que les autres m’ont grandement faciliter les choses, et je voudrais ici remercier tous les professionnelles de la traduction, croisées ici ou là, en Russie ou ailleurs, pour leur gentillesse et leur talent.

La dernière prestation de ma petite tournée Russe fut un concert dans la monumentale cathédrale de Kaliningrad. Pour ce dernier, j’avais préparé une série de séquences sonores de type field recording, essentiellement avec des sons captés sur l’ile de Kronstat. Un déplacement spatio-temporel en quelque sorte, des sons extirpés d’un lieu et rejoués dans un autre, quelques mille kilomètres plus au Sud, ce qui ceci dit, n’est pas une énorme distance à l’échelle du Pays.

j’utilisais pour triturer les séquences audio, dans une improvisation live d’une trentaine de minutes, un seul et unique logiciel, un multiplayer libre du GRM, d’une efficacité redoutable pour manier boucles et effets de granulation. Le superbe système de diffusion et l’acoustique des lieux feront le reste. On pouvait ici jouer, dans le bel et grand espace de la cathédrale, du presque inaudible jusqu’à une déferlante sonore littéralement décoiffante.

Et c’est après ce concert et une dernière soirée Russe avec les artistes, que je reprendrai le chemin de Lyon, après avoir goûté et joué avec les ambiances sonores de cette tranche Balte d’une Russie qui, dans ma mémoire, reste joliment sonore et accueillante.

Album photos

 

Carte postale sonore en écoute

Auteur : Desartsonnants

Promeneur écoutant, paysagiste sonore, spécialiste des arts sonores, concepteur sonore, curator, conférencier

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