POINTS D’OUÏE – PAYSAGES EN ÉCOUTE

Sound walking et field recording, un art vert, un brin d’humanité?

DESARTSONNANTS - SONOS//FAIRE

russo1

Longtemps, la notion d’art environnemental est restée associée aux pratiques du Land Art, né dans les année 60, avec entre autres comme chefs de fil des artistes tels Richard Long et Robert Smithson.
Arts de la construction in situ, Earthworks (Terrassements), traces de marches, constructions in situ, usage de matériaux naturels, recherche de grands espaces, le Land Art privilégie une relation forte aux milieux investis, à l’environnement qui l’accueille et le nourrit.

Depuis quelques années, les relations artistes environnement ont pris une autre tournure, avec d’autres modes de revendications, parfois plus politiques, ou autrement politiques, la COP21 aidant, où la coloration verte de nuages d’incinérateurs ou du Grand Canal de Venise, attire l’attention sur des urgences climatiques de plus en plus brûlantes.

Du symbolisme poétique des grands espaces, des rituels post Amérindiens, des éco-artistes de ces dernières mettent le doigt sur des dérives écologiques, réinvestissent la ville mégalopole, les grands…

Voir l’article original 1 088 mots de plus

Paysages sonores, arts sonores…

Le champ contemporain des arts sonores présente certaines pratiques qui ont progressivement émergé pour constituer des courants qui, a défaut d’être de véritables écoles, mais peut-on parler encore d’école à une époque où s’hybrident allègrement les genres, mettent en lumière des spécificités, territoires, façon de voir, ou d’entendre le monde.

Parmi ces pratiques, notons celle du paysage sonore, souvent très étroitement liée au fil recording, enregistrement in situ et à des mouvements militant pour l’écologie, dont bien sûr l’écologie sonore, issue de l’Acoustical Ecologie que prône Raymond Murray Schafer, la biophonie de Bernie Krause, les pratiques audionaturalistes et le Soundwalking, la marche d’écoute ou balade sonore.

Le but de cet article n’est pas ici de réécrire une énième définition, de proposer un historique en bonne et due forme, ni même un nouveau chantier d’analyse de ces courants, mais plus simplement de référencer quelques sites web dont l’intérêt me semble propre à jalonner ces approches audio-paysagères.

Cette sélection n’est évidemment pas exhaustive, tant s’en faut, et présente un choix tout à fait personnel, que tout un chacun peu compléter, ou parmi ces liens naviguer librement.

 

https://soundslikenoise.org/– Field recording and soundscape

img_8456

 

World Listening project– Écologie sonore, World Listen

wld2017-design1-1

 

http://klanglandschaften.ch/fr/explorer/– Paysage sonore

 

https://www.leonardo.info/isast/spec.projects/acousticecologybib.html– Biographie autour de l’écologie sonore

0009507951_10

 

https://www.sfu.ca/sonic-studio-webdav/WSP/index.html– Barry Truax écologie sonore

wsp20a

 

https://www.franceculture.fr/environnement/bernie-krause-contre-l-appauvrissement-des-sons-du-monde– Bernie Krause – biophonie

838_bernie_krause

 

https://www.greenroom.fr/99128-a-la-decouverte-du-field-recording/ – Field Recording

 

https://lemotetlereste.com/musiques/fieldrecording/– L’usage sonore du monde en 100 albums (livre)

couv_livre_2822

 

https://www.cairn.info/revue-multitudes-2015-3-page-101.htm– Field recording, hypothèses critique – David Christoffel

david-christoffel41

 

https://www.poptronics.fr/Field-recording-un-art-ecolo– Field recording, un art écolo ?

 

http://www.bernardfort.com/bernard_fort/bernard_fort.html– Bernard Fort, Field recording, ornithologie et musique acousmatique

shapeimage_2

 

http://www.franciscolopez.net/field.html – Franscisco Lopez – Field recording

mma03

 

https://chriswatson.net/– Field recordinfg, Sound Art

l1040585-768x432

 

https://www.sfu.ca/~westerka/writings%20page/articles%20pages/soundwalking.html – Soundwalking

soundwalkmap

 

http://www.soundstudieslab.org/experiencing-soundwalking/– Soundwalking

sound-forms-symposium4-1024x768

 

https://desartsonnantsbis.com/– PAS – Parcours Audio Sensible

cropped-19756602_2321879034704352_6077402660371555944_n

 

https://aporee.org/maps/ – Soundmap

stevenshof-geluidskaart

 

http://www.kalerne.net/yannickdauby/ – Field recording, sound art, Yannick Dauby

cropped-yannick_qimei-copy-1-1

 

 

https://www.espaces-sonores.com/ – Paysages sonore, soundwalking, field recording

stephane-marin

Une écoute apaisée, Sabugeiro opus 4

Photo0030

Le 16 juillet, Sabugueiro, Serra da Estrela, Portugal.

Il est parfois bon de s’isoler dans une forme de résidence où, dans un petit village de montagne, dont on ne comprend ni ne parle la langues des habitants, on se retranche dans une forme de douce solitude, somme toute très inhabituelle, pour moi en tous cas.
Peu de gens croisés en journée, peu d paroles échangées, mais beaucoup d’instant d’écoute profonde, Deep Listing, disait Pauline Oliveros.

On se lave ainsi, en partie, du surplus d’agitation urbaine, qui nous entraine parfois, à nos corps défendant, dans un tumulte remuant que Montaigne en son temps qualifiait déjà de grande branloire du Monde.

L’écoute nous relie sans doute plus profondément, dans des havres de paix à un Monde plus apaisé, dans une sorte de contemplation, de médiation sur une toile de fond sonore tout en douceur.
L’œil et le regard font de lents va-et-vient, balanciers horizontaux, du sommet des montagnes aux blocs basaltiques chaotiques, aux arbres calcinés, vers le creux du vallon verdoyant, avec sa rivière vivifiante, blottie dans un creux discret repli du paysage.

Je m’offre ici, tout en travaillant sur l’écoute, les parcours auriculaires, la prise de son et le montage de paysages sonores, le carnet de notes et les écritures multiples, une retraite loin de la fureur du monde. J’ignore pour un temps les actualités, les informations déprimantes, les drames et le catastrophisme ambiants, distillés par des médias vitupérant, exacerbant des violences latentes dont ils se repaissent insatiables, voracement.
Il n’est pourtant pas question de fuir les réalités d’une société au rythme par trop emballé, dans sa course folle, mais de ménager une pause temporairement plus sereine. De profiter de cet oasis sensoriel qui détend peu à peu les tensions et les nœuds qui bien souvent nous oppressent.

Les oiseaux et les voix, les sonorités les plus insignifiantes a priori, reprennent ici une place dont j’avais presque oublié les dimensions intimes possibles. Je me revois à 10 ans, dans le petit village de moyenne montagne de mes grands-parents, oncles et tantes, où le paysage sonore restait à une place mesurée, où la vie ne s’écoulait pas de façon si trépidante, même avec les saisons parfois rudes qui guidaient les travaux agricoles selon les urgences de l’instant.

Ici, la cloche rythme la vie, annonce la fin de soirée, accompagne l’obscurité grandissante qui noie progressivement la place et le banc sur lequel je me délecte de cet instant paisible. Un bain sonore sans gros à-coups, qui s’étire en ne brusquant rien, ou si peu, bien au contraire, en invitant à une quiète déprise, à une somnolente rêverie.
Des instants que mon magnétophone peinerait tant à saisir, à rendre, que les mots prennent naturellement le relai.

Au moment-même où j’écris ces lignes, un petit troupeau de chèvres égraine les tintinnabulements cristallins de leurs sonnailles. elles passent presque tous les jours, traversant la route, guidées par leur berger, faisant écho à la cloche de l’église, autre marqueur spatio-temporel rassurant dans sa ténacité à scander le temps qui passe.

J’ai peu à peu l’impression de me fondre un peu plus chaque jour dans le paysage. les commerçants et les passants me saluent d’un Ola souriant, souvent sur mon banc/bureau QGEE (Quartier Général d’Écoute Extérieure). Les chiens, qui au début m’évitaient, passaient au loin me jetant des regards suspicieux, viennent maintenant quémander des caresses, avant que de repartir d’un pas lent, adapté me semble t-il au rythme du village.

Je vis un véritable ralentissement qui, en marchant sur les chemins caillouteux ou en arpentant les ruelles pavées de granit, me transporte vers d’agréables solitudes, dans lesquelles Thoreau et Rousseau se seraient sans doute complus.

Le retour à la ville sera certainement une autre cassure, un emballement dans un mouvement contraire, a priori contre-nature. Et pourtant, je l’aime aussi, cette ville, avec et malgré tous ses excès.

 

Résidence artistique Paysage sonore à Sabugueiro (Portugal) avec le Festival DMEHostel criativo – Juillet 2019

Photo0032

Des Points d’ouïe, l’exemple de Sabugueiro, opus 3

Photo0025

La notion de point d’ouïe n’est pas neuve. Elle a parfois été explicitée, discutée, mise et remise en question, et sujet à controverse.
Peut importe, je la fait ici mienne, partant de mon expérience propre, et d’une des définitions que j’ai forgé au fil du temps, tout en acceptant la polysémie du terme, les différents sens et applications que tout un chacun puisse lui accoler.
M’étant déjà expliqué sur la définition que j’applique aux Points d’ouïe, je ne m’étendrai pas sur le sujet, si ce n’est pour rappeler que je suis proche de l’idée anglo-saxonne de Sweet spot, l’endroit où il faut être pour bénéficier de la meilleure écoute. Et dans le cas d’une écoute paysagère, je dirais l’endroit et le moment, me rapprochant ainsi de l’instant du déclic photographique. Être là juste au bon endroit, et quand il faut. Une part d’instinct, de repérage, d’opportunité, une part de hasard et de chance.
Il y a pour cela des lieux qui se prêtent à ce genre de situations. Des endroits que je sens propices à me fournir de la belle matière auriculaire, visuelle, qui viendra confirmer, à certains moments, que je suis bien sur un Point d’ouïe, ce lieu qui pourra mes donner du grain à moudre, où je reviendrai régulièrement, me poster dans l’attente d’une scène sonore intéressante, belle, construisant un paysage auriculaire intéressant.

Ces Points d’ouïe peuvent constituer, dans des parcours d’écoute, des haltes, des pauses, des façons de zoomer sur une ambiances, de se concentrer sur un objet sonore, une scène, d’en profiter dans toute sa durée, ou tout au moins sur un long temps, le temps de s’en imprégner. Ils jalonnent une marche, constituent des repères spatio-temporels, des points d’ancrage qui quadrillent et dessinent un territoire sonore.
Ce sont très souvent pour moi des bancs publics, mobiliers placés à différents endroits de la ville, du village, d’un sentier, sur un site panoramique… Je me sens d’ailleurs très bien assis sur un banc, regardécoutant ce qui se passe autour de moi, quitte à construire un parcours autour de ces assises favorisant la pause perception sensorielle, et souvent la rencontre inopinée, lorsque l’on pratique un même banc de façon régulière, sur un certain long terme.

Ils peuvent donc être uniques, fixes et servir d’affûts, points d’ouïe d’un territoire de proximité, circonscrits à un échelle spatiale relativement restreinte.
Mais également être multiples, jalonnant voire constituant un parcours d’écoute, un itinéraire pédestre, où la marche alterne avec des pauses auriculaires préalablement repérées.

Nous en répertorierons donc de ces deux natures différentes. Ceux précisément situés géographiquement comme des espaces bien définis, fixes, quasiment incontournables. Des lieux donc bien repérés dans leur dimension géographique et spatiale. Les objets et aménagements sonnants, tels les fontaines, rivières, cascades, cloches, ainsi que les acoustiques, lieux réverbérants, à échos, ou autres effets acoustiques remarquables constitueront des critères de choix pour les choisir et les localiser..
Nous trouveront également ceux, plus aléatoires, improbables, fugaces, éphémères, non repérés en amont, étant plutôt issus de l’instant, du moment, de ce qui se passe à l’instant T, de l’événement inscrit dans une temporalité et non dans une spatialité déterminante. Une volée de cloches, un musicien de rue, un troupeau ensonnaillé, et bien d’autres « accidents » sonores feront que nous établirons, pour une durée en générale indéfinie, car intrinsèquement liée à la chose sonore, un point d’ouïe temporel, qui ne s’appuiera pas sur une géographie acoustique préalablement repérée.

Photo0026

Prenons un exemple concret, géographique, un cas pratique, dans le cadre d’une résidence artistique que je suis en train, au moment où j’écris ces ligne, de vivre.

Je me trouve, milieu juillet, dans un petit village Portugais, à Sabugueiro, littéralement le Sureau noir, au cœur de la montagne Serra da Estrela, dans un magnifique Parc Naturel.
Le petit village de Sabugueiro, le plus haut en altitude du pays, s’étire en longueur, traversé par une route sinueuse et pentue, au bord de laquelle s’enchainent des magasin de produits locaux, nourriture et peaux, des, chambre d’hôtes et d’hôtels, des restaurants.
A chaque extrémité, des points culminants, cols rocailleux, où la majorité des arbres ont été calcinés par de récents et violents incendies. L’aspect de ces montagnes jonchés d’énormes blocs de pierre est à la fois fascinant et un brin austère.
Au bas du village, une rivière creuse un profond sillon aquatique verdoyant. De nombreuses sources alimentent le cours d’eau Alva, espace rafraîchissant et joliment glougloutant.
En haut de la rue commerçante principale, se tient le vieux village, site historique très pittoresque, dont les habitations, église, fontaines, sont construites dans un beau granit gris bleuté. Village minéral, pavé à l’ancienne, et dont les bâtisses se parent de grandes plaques granitiques du plus bel effet.
Peu de touristes, qui restent généralement vers ls commerces de produits locaux et de peaux, le cœur de Sabugueiro reste dans son jus, espace rural préservé, lieu calme et retiré.

Dans ce cadre géographique rapidement brossé, je vais donc mettre en place mes deux types de points d’ouïe, après l’arpentage repérage qui me permettra de rentrer dans l’intimité sonore des lieux, lieux dans lesquels je resterai deux semaines environ.

Le premier repérage sera celui de points d’ouïe répartis sur un petit circuit, en contrebas du village, que j’appellerai ici le « chemin de l’eau ». Vous aurez sans doute compris que la trame dominante de ce parcours sera bel et bien l’eau, dans tous ses états.
Lavoirs et fontaines au cœur du village, multiples sources le long d’une étroite sente très verdoyante et l’Alva, rivière en fond de vallon, où se trouve aménagée une aire de baignade.
Un panel de sons aquatiques, des filets d’eau de différents débits, de petits cuvettes naturelles réverbérantes, entourées de fougères, le bruissement régulier de la rivière, parfois entrecoupé de petites variations selon les rochers qui jalonnent et brisent jalonnant le cours. C’est un sentier qui ménage moult variations auditives, des transitions, des coupures où l’on adapte la vitesse de son pas, la fréquence et longueur des arrêts selon nos envies, au fil de l’eau.
Il est d’ailleurs assez rare de pouvoir parcourir de l’oreille un cheminement si cohérent, sans jamais perdre de l’écoute les scènes aquatiques, mais sans que celles-ci, dans leurs grandes diversités, ne deviennent pour autant trop omniprésentes, voire oppressantes. Un bel exemple d’équilibre acoustique.

Le deuxième point d’ouïe sera unique, localisé au centre du bourg historique, sur la place de l’église de Sabugueiro. L’environnement visuel et acoustique m’a très rapidement conduit à choisir ce site. Un environnement très calme, éloigné de la route principale, avec très peu de voitures.
Une acoustique légèrement réverbérante et des plans sonores multiples, dans des espaces plein de recoins, de cassures, qui spatialisent agréablement les sources sonores.
La présence d’une cloche, d’une fontaine, d’un lavoir, vient ajouter des éléments acoustiques à la fois ponctuels et d’autres stables, des signaux émergents sur un continuum aquatique discret.
La présence de confortables bancs de bois, comme postes d’écoute vient compléter cette scène acoustique très agréable.
Peu de touristes s’aventurent dans ces rues étroites, minérales et pentues, dommage pour eux, et tant mieux pour la tranquillité de ce centre bourg.
Des scènes sonores viennent parfois secouer la place dans sa douce torpeur. Le passage d’une très ancienne moto pétaradante, un concert de chiens, deux enfants qui jouent avec un chien, ou au ballon, une fête qui se prépare un peu plus haut, l’incroyable passage d’un troupeaux de chèvres ensonnaillées, la conversation d’un couple qui prend l’apéritif sur un banc… Petites événements ponctuels. Puis très vite, tout s’estompe, le calme revient.
Espace propice à enregistrer, pour fixer cette ambiance amène.
C’est un lieu à longues pauses, à nuit tombante, un espace contemplatif, où il faut jouir de ce calme, de cette sérénité apaisante, de ce sentiment d’être dans un monde à part, protégé, à la fois bien vivant et échappant au stress et à la grande branloir du monde, comme disait Montaigne. Assurément un des plus agréable Point d’ouïe que j’ai connu depuis longtemps, lieu d’aucultation serein du temps qui passe devant mes oreilles ravies.

Photo0027

Résidence artistique Paysage sonore à Sabugueiro (Portugal) avec le Festival DMEHostel criativo – Juillet 2019

Point d’ouïe, Sabugueiro Opus 2

Photo0005

En route pour des prises de sons !
Journée très chaude.
Je décide de grimper tout en haut du village, et même un plus haut.
La chaleur m’en dissuade, le paysage semble se liquéfier, et moi aussi.
Je redescends donc vers le bas.

Eau
Ma première impression, lorsque je suis arrivé Sabugueiro en voiture, par le haut du village, fut celle d’arriver dans une montagne très sèche, très aride.
La présence de plusieurs fontaines dans le village atténua vite cette impression.
Ma visite, magnétophone en main, du bas du village me fit changer complètement d’avis.
De l’eau partout.
Des dizaines de petites sources résurgentes le long d’un chemin très verdoyant.
Une rivière en contrebas avec un débit très soutenu pour la saison, et un espace de baignade aménagé .
A chaque mètre, de nouveaux sons aquatiques.
Une véritable collection, de quoi à penser à une forme de catalogue sonore d’un paysage liquide.
Ces dernières mois, Kaliningrad, Rabastens, Cublize et ici, l’eau poursuit décidément mes projets, les hante presque, ou les rafraichit parfois.
Je n’échapperai pas ici aux aux récurrences des eaux, pour mon grand plaisir.

 

Photo0006

Cloche
J’arrive juste à temps sur la place centrale pour capturer quelques tintements de ce signal sonore pour moi incontournable.
Si j’avais à dessiner un paysage sonore en choisissant de faire entendre quelques sources emblématiques, je prendrais certainement les voix, les cloches, les fontaines, lavoirs, rivières, et des acoustiques réverbérantes, voire à échos.
De quoi à croquer un paysage à la fois habituel, et pris dans la spécificité acoustique de chacun de ses éléments, paysage singulier, avec de vraies signatures sonores.

Banc
Je teste un banc (d’écoute) sur une très jolie petite placette, dans le village historique. Des murs avec d’immenses dalles de granit, l’église, un lavoir, une fontaine, des arbres, des gens qui passent, qui devisent tranquillement, très peu de voitures…
J’ai l’impression d’avoir trouver ici un poste d’écoute ad hoc, une base, un épicentre, une halte ressourçante, un lieu d’écriture et de lecture sans doute, et qui sait de rencontres ou de croisement inopinés.
Et surtout, à nuit tombante, une sensation de tranquillité, de paix intérieure, de calme m’envahit. Le bonheur d’être dans un lieu beau et apaisé, loin des rumeurs, parfois fureurs, de la ville, au cœur d’une montagne accueillante.

Photo0009

 

Photo0010

Voix
Juste à côté de mon banc. Des jeunes filles jouent, à quelque mètres de moi, avec un vielle chienne, Nina, harassée de chaleur, et qui, malgré l’insistance des fillettes, ne veut ni donner sa patte, et encore moins aller se promener.
Belle scène assurément, qui fait partie de ces instants magiques autant qu’imprévus, qu’un promeneur écoutant preneur de sons apprécie d’autant plus.

Chiens
Les chiens sont très nombreux dans le village.
Jeunes ou vieux, petits ou gros, ils se promènent tranquillement dans les rues, s’y allongent sans gêne aucune, généralement silencieux.
Parfois, on ne sait pourquoi, l’un d’un jappe virulemment après un de ses congénères. Affaire de territoire, vielle rancœur ?
Alors, tous semblent prendre partie, et un concert canin, aux aboiements épars venant de différents lieux, construisent un espace acoustique où les plans sonores se dessinent au gré des maîtres jappeurs.
Assez vite, tout se calme, et la torpeur ensoleillée nous engourdit à nouveau d’une douceur bienveillante.

Écriture/paysage
Les éléments du paysage se mettent en place progressivement, comme des offrandes auriculaires très appréciées, des matières généreuses à goûter, cueillir, retravailler.
Les premiers sons enregistrés, les premiers dérushages arrivent, tri des sons présentant un intérêt de par leur contenu, leur esthétique, et élimination impitoyable des autres, pour ne pas se laisser submerger par la matière, noyer dans une masse sonore trop abondante. Le numérique poussant parfois à une surenchère maladive, il s’agit de ne capter et de garder que ce qui a vraiment un intérêt, susceptible de raconter ce territoire de la Serra da Estrela en lui construisant un paysage sonore sensible, évidemment subjectif, et avant tout à portée d’oreille.

 

Résidence artistique Paysage sonore à Sabugueiro (Portugal) avec le Festival DMEHostel criativo – Juillet 2019

 

Cartes des sons, Sabugueiro à première ouïe

66665564_2599327880077591_4701476054961750016_n

Une géographie sonore à construire, nomade, incertaine, racontée et fabriquée.
Arrivée in situ, pays inconnu, ou très peu. Je parle évidemment de mon expérience propre.
Prenons par exemple le Portugal.
Et même une région précise.
La Serra da Estrela.
Des montages, pas très élevées, mais bien montagnes quand même.
Des sommets arides, pierreux, un brin chaotiques, mais beaux, oui vraiment.
Des sommets ravagés, tondus par le feu vorace de récents incendies tout aussi voraces.
Un petit village pentu, niché en creux de montagne. Sabugueiro pour le nommer
Le plus haut du Portugal, pour lui donner une singularité géographique, entre 1000 et 2000 mètres d’altitude (Ile des Acores non comprise).

66387773_2599327743410938_8228117020747497472_n

J’y arrive un chaud après-midi.
Je m’y installe pour deux semaines.
Pour arpenter son paysage, sonore surtout, mais aussi ses paysages, dans toutes leurs diversités.
Pour en capter des bribes, et des ressentis, des ambiances et des singularités, ou non.
Peu de voitures, un petit oasis.
Première petite déambulation en fin d’après-midi.
Quelques points retiennent d’emblée mon attention, des « classiques ».
Une cloche sur un campanile à ciel ouvert, dotant une petite église de belles pierres grises, comme tout le centre historique du village, d’un chant un brin enroué.
Une fontaine qui glougloute joliment.
Une source entendue en contrebas.
Je n’approche rien de tout cela, gardant impression globale à creuser par la suite, détails à faire sourdre, microscopie sonore à zoommer.
Chaque chose en son temps.

66288809_2599327780077601_2352406815548899328_n

Un bar, au bas du village, avec terrasse ombragée et des clients locaux.
Premier point d’écoute, discrète.
Les hommes sont halés, colorés d’un soleil que l’on sent bien présent, sinon plus.
Ils parlent à voix fortes, avec des intonations qui ne sont pas sans me rappeler, toutes proportions gardées, celles que j’ai trouvées il y a peu le long de la côte Balte Russe.
De belles intonations, généreuses, un registre étendu, une dynamique gouailleuse, qui fait parfois passer, pour l’écoutant novice que je suis ici, une simple conversation pour une violente altercation.
Des rires tonitruants, enjoués, de multiples rires.
Encore une musique des lieux pour le non comprenant, linguistiquement parlant,que je suis également.
Une piste pour creuser mon projet « Prendre langue », ou comment faire paysage sonore des langues, accents, dialectes, du cru ou non.
Une première approche prometteuse pour lire et écrire, du pied et de l’oreille, du magnétophone et du crayon, un paysage sonore façon Desartsonnants.
A suivre…

66582297_2599327790077600_2992776792885952512_n

Résidence artistique Paysage sonore à Sabugueiro (Portugal) avec le Festival DMEHostel criativo – Juillet 2019

PAS – Parcours Audio Sensible à Rabastens, l’oreille libertaire

rabastens2

Il y a quelques mois, j’ai découvert un article sur les réseaux sociaux, lançant un appel à participation pour la 2e CIGAL Conférence Internationale des Géographes Anarchistes et Libertaires qui se tiendrait à Rabastens, dans le Tarn.
N’étant ni géographe ni vraiment libertaire, bien que beaucoup des pensées politiques soulevées par ces mouvements me questionnent régulièrement, je décidais de me renseigner auprès d’une organisatrice pour savoir quels étaient les critères pour y participer, après lui avoir décrit sommairement mes champs d’actions. Cette dernière me répondit que je pourrais proposer au comité organisateur un parcours sonore, ce que je fis. Ce dernier fut retenu dans la programmation finale.
Je me décidai alors de réserver une semaine entière à ces rencontres pour profiter un maximum des débats et ateliers, et ainsi mieux saisir les enjeux et les actions de ces géographes résistants, et des partisans activistes du « ni Dieu ni maitre », de l’ordre sans pouvoir, des gestions horizontales et autres mutualistes et communautarismes Zadiens. Notons d’ailleurs que Rabastens est tout près de l’ex ZAD de Civens, dont elle fut une base arrière militante. Cette militance a d’ailleurs survécu en partie à la ZAD, et demeure encore bien visible dans la petite ville, au travers notamment le très sympathique Banc sonore, un café restaurant culturel et en gestion coopérative et la radio Octopus qui siège au dessus.

Notons aussi la qualité de l’accueil, du magnifique Tiers-Lieu le « Pré vert » et de son jardin qui nous a permis d’entamer ou de poursuivre de beaux échanges; ainsi que la sympathique équipe de la friche industrielle transformé en lieu culturel la Fourmilière à Couffouleux, ville voisine de Rabastens, jusque de l’autre côté du pont enjambant le Tarn.

 

cigal2019-piste10-1-354x500

 

Entre participation à des tables rondes, ateliers, conférences et promenades repérages pour préparer mon PAS, l’emploi du temps fut assez dense, et à la fois dans une relative tranquillité, plutôt apaisée, liée aux lieu comme sans doute aux nombreuses rencontres et discussions à l’esprit à la fois très engagé et somme toute bienveillant.

Concernant la programmation, assez fournie, il me fallut parfois faire des choix cornéliens pour décider de l’endroit où aller et surtout du sujet à choisir, devant la simultanéité de certaines interventions…

J’ai ainsi assister à un atelier autour de la philosophie du paysage, où différentes approches ont été mises en avant et discutées, nous sans quelques prises de paroles un brin virulentes et quelques débats que je qualifierais d’épidermiques. La notion de paysage, ce n’est pas la première fois que je le constate, n’est pas toujours, tant s’en faut, un sujet unificateur apaisant. Ses approches, voire appropriations enclenchent parfois des débats passionnées, s’ils ne sont pas houleux et polémiques. Le propre du débat n’étant pas de rester dans une douceur consensuelle, cet atelier au moins a montré des engagements, des passions, des contradictions et des ruptures dans lesquelles il faut néanmoins extraire les éléments positifs. Le paysage ne doit pas être, ou représenter un territoire de pouvoir accentuant les hiérarchies verticales. Il doit, ou devrait être un commun partagé, et non pas une aire de combat morcelée et éclatée par la toute puissance de la propriété à tous prix. Facile à dire !

Un atelier collectif nous a incité à réfléchir ce que pourrait être un lieu d’ expérimentation libertaire aujourd’hui. Les participants étant très nombreux, des groupes de travail ont creusé le sujet, montrant la diversité des approches, des attentes, des expériences. Mutualisation, collectivisme, gestion horizontale et partagée, lieux de résistance, de lutte, sociabilité et partage, utopies et actions in situ… les questions politiques, sociales, climatiques, démographiques questionnent plus que jamais les mouvements libertaires, et bien d’autres encore j’espère.

Autre présentation passionnante, celle d’un quartier Bruxellois, la Baraque, où se met en place depuis quelques années déjà une expérience d’habitat léger. Peut-on, pour des questions économiques, éthiques ou autres, vivre en toute légalité dans une roulotte, une caravane, yourte, cabane… Quelles règles de construction, législations ? Comment un groupe de militants activistes, chercheurs, infléchissent-ils les décisions politiques jusqu’à inscrit une ligne sur le code d’habitat Wallon reconnaissant des alternatives architecturales liées à l’habitat léger ? Des questions passionnantes et on ne peut plus d’actualité !

Beaucoup de sujets ont donc été abordés, débattus, économie solidaires, écologie, ZAD, actions participatives, fabrique des communs, gestion horizontale… tant dans les plénières, les ateliers, que dans les interstices informels, temps de pause, de repas. De quoi à questionner et remettre en cause bien des choses dans notre vie courante.

ob_7c43a1_p1080049

Pour ma part, ma contribution était un PAS – Parcours audio Sensible, dont voici le texte de présentation initial.
« Cet atelier nous invite à effectuer un parcours d’écoute collective, intime, prônant un ralentissement positif et créatif, dans l’idée d’une décroissance sensorielle, d’un ré-équilibrage nous gardant connectés à nos paysages ambiants. Il nous convie à une déambulation lente, à privilégier des instants de silence, des zones de calme où l’on peut imaginer des ZEP ou Zones d’Écoute Prioritaires, des ZAD ou Zones Acoustiques à Défendre. Nous serons des écouteurs – acteurs, voire activistes en mode doux, n’imposant aucune suprématie sonore, voire la contestant, la combattant même. Ce parcours participe à l’installation d’une écoute partagée, à la recherche d’une esthétique
minumentale (versus monumentale), non invasive. Le PAS est une façon de s’immerger au coeur des sons, à la fois dans une expérience esthétique, mais peut-être également dans une forme de diagnostique montrant, ou plutôt faisant entendre, ce qui « sonne bien» et ce qui « dissonne ». Il convoque des prises de consciences, des positions vers des postures écologiques et sociétales. Le projet de mise en situation d’écoute, la proposition d’un statut ponctuel de promeneur écoutant, sont avant tout essentiellement contextuels (le lieu arpenté, les ambiances, les événements sonores, le groupe…) et relationnels, car mettant l’humain, plus qu’une quelconque construction esthétique, au centre de l’action. Rechercher par l’expérience sensible partagée, dans une écoute bienveillante, des aménités paysagères, des oasis sonores où l’écoute nous relie au monde, à l’autre, se sentir acteur engagé dans une dynamique de construction paysagère auriculaire, partageant une belle écoute, respectueuse, figurent parmi les principaux objectifs de cet atelier. »

Comme avant tous PAS, j’ai donc erré dans Rabastens, de haut en bas, de la vieille ville jusqu’aux rives du Tarn. En quelques mots, Rabastens est ville d’eau; le Tarn à ses pieds, d’incroyables lavoirs enterrés, des sources et encore des sources jaillissant jusque dans les sous-sols des maisons, des sons rafraichissants, parfois à la limite de l’envahissant, sans compter quelques belles averses… C’est également une ville de passages intimes. Une promenade arborée nous en fait parcourir le centre en boucle, et au travers de cet anneau, une multitude de ruelles étroites, chemins de traverse… Une belle configuration architecturale à marcher. Des sons qui se faufilent, sortent des fenêtres entrouvertes, parfois de façon assez comique et décalée. Et puis les lavoirs enterrés ! De toute beauté, visuellement comme acoustiquement. Des grottes sonores où l’eau, dans tous ses états, nous plonge dans un univers aquatique incroyable. Des réverbérations mettant en avant la simple gouttelette comme la source perçant impétueusement les parois d’une ville liquide, tonique, aux flux jaillissants, eaux libertaires elles aussi…
Notre groupe silencieux, comme à l’accoutumée, se faufile de ruelle en ruelle, pour finir dans les entrailles d’un lavoir à ausculter, avant que de marcher sous une averse elle aussi bien rafraîchissante, et de trouver refuge sous le barnum de libraires libertaires. Allitération oblige ! Le silence rompu, retour sur le parcours, moment de ralentissement, prendre son temps, écoute dans un geste collectif, partage d’ambiances, apaisement, retour aux sources, faire paysage dans l’auricularité, vivre les espaces sensibles à l’oreille, résister à la vitesse… Ces postures minumentales, bousculant le monumental pourtant bien présent dans la cité, trouvent dans le cadre de ces rencontres une place où je me sens naturellement en phase.

Rabastens en écoute