PAS Parcours Audio Sensible, des bosquets de Goutelas aux berges du Lignon

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C’est dans le cadre de rencontres autour de la thématique « Paysages en mouvement, lignes de fuite, lignes de vie » au Centre culturel du château de Goutelas, que Desartsonnants promène ses oreilles, ainsi que celles d’autres écoutants, dans la belle région du Forez. Entre plaine et monts, tout près de Saint-Étienne, le Forez, et plus spécifiquement le lieu où nous étions, a vu naître, sous la plume d’Honoré d’Urfé, le très célèbre roman fleuve l’Astrée. Cette fresque littéraire de presque 5400 pages, roman pastoral où bergers et bergères nouent et dénouent des aventures galantes, où il est question de politique guerrière et d’œuvres d’art, et où la nature très présente, a guidé nos PAS sur les sentiers de l’Astrée. L’œuvre est quasiment irracontable, aussi méandreuse que le Lignon et ses rives capricieuses.
L’Astrée débute ainsi «  « Auprès de l’ancienne ville de Lyon, du côté du soleil couchant, il y a un pays nommé Forez, qui en sa petitesse contient ce qu’il y a de plus rare au reste des Gaules… Plusieurs ruisseaux en divers lieux vont baignant la plaine de leurs claires ondes, mais l’un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par cette plaine depuis les hautes montagnes de Cervières et de Chalmazel jusqu’à Feurs où Loire le recevant, et lui faisant perdre son nom propre, l’emporte pour tribut à l’Océan. », plantant d’emblée le décor bucolique qui accueillera néanmoins moult perfidies et intrigues. Ses chemins balisés nous emmèneront jusque dans l’un des territoires d’Arcadie, pas moins ! Pour finir de planter le décor, Céladon, le nom du berger héros de l’Astrée signifie « Chant du ruisseau » en Grec, et le Lignon, ruisseau astréen par excellence, sonne superbement bien, mais je vous en reparle très vite.
Pour revenir aux propos du colloque évoqué ci-avant, plusieurs thématiques ont été soulevées, défendues, décortiquées et discutées, par une phalange érudite de juristes, architectes et paysagistes, historiens, politiciens et autres chercheurs en sciences dures ou sociales.
J’avais donc, dans ce cadre, proposé de sortir hors-les-murs pour parcourir, ressentir, lire à haute oreille, deux tranches de territoires sur lesquels nous nous trouvions. Le premier, en nocturne, étant les proche des abords du Château de Goutelas, dans son parc boisé, ses sentiers sylvestres. Le second était une portion des chemins d’Astrée, là où, entre, autre se noya Céladon, l’amoureux dépité, qui fut du reste sauvé des eaux par des nymphes, permettant à l’œuvre de rebondir encore. Le parcours s’effectue en bordure du Lignon, boucle autour du château Renaissance de La Bâtie d’Urfé, de jour cette fois-ci.

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Un premier repérage hivernal, dans de beaux paysages enneigés m’avait d’emblée permis de découvrir ces beaux sites et d’en mesurer tout le potentiel sensible, et il est énorme.
Juste avant le début des rencontres, un autre repérage s’imposa, pour se remettre les parcours en jambes, les ambiances en oreilles, et trancher entre différentes variantes de parcours. Après ma première visite hivernale, le changement de décor est cette fois assez radical, en ces premiers jours d’automne. Les couleurs et lumières sont très différentes, hésitant entre le vert perdurant et l’ocre naissant, néanmoins toujours aussi belles, changeantes. Les sonorités elles, sont plus actives, notamment avec les oiseaux qui profitent d’une agréable douceur post estivale. Le château de Goutelas est beaucoup plus animé que lors de mon premier passage, entre promeneurs et participants aux rencontres. Néanmoins j’avais beaucoup apprécié l’atmosphère hivernale, un brin ouatée, dans ses apaisantes lumières neigeuses et ses vivifiantes fraîcheurs.

J’effectue donc deux repérages en solitaire dans les bois du parc, de jour et de nuit, et un autre près du Lignon, accompagné d’une personne très engagée dans la vie du centre culturel de Goutelas, très activement militante dirais-je même. Nous sommes accompagnés par sa pétulante petite chienne, qui jouit tout autant que nous des beautés de ces paysages foréziens, voire qui semble elle-même nous guider sur les chemins du Lignon qu’elle connait visiblement par cœur.

Première sortie publique en nocturne. La fraîcheur automnale se fait nettement sentir. Après une petite histoire du paysage sonore, du paléolithique à nos jours, pas moins, en mentionnant quelques jalons de musiciens « environnementalistes », de mouvements écologiques auriculaires, de nouvelles pratiques croisées entre esthétiques et aménagement du territoire, tourisme culturel et patrimoine sonore, nous nous enfonçons dans la nuit.
Une chouette hulotte nous salue de ses cris, vigile discrète nous surveillant de l’épaisseur des frondaisons. Ses appels marquent la nuit de repères spatio-temporels qui nous invitent à la pérégrination. L’obscurité se fait vite presque totale, la lune ne se levant que très tardivement à cette époque. Nos sens n’en sont que plus en alerte. Le son de nos pas, parfois hésitants, foulant feuilles mortes et branchages, rythme notre avancée de mille craquements et froissements amplifiés par la nuit.
A l’embranchement de chemins élargissant le paysage vers des collines devinées, au loin, je sonnerai de la trompe pour exciter les échos du Forez, perturbation temporaire qui fera taire, momentanément, les oiseaux nocturnes.
Quelques lumières du Chambon-sur-Lignon pénètrent timidement la forêt, et quelques sons urbains, lointains et très étouffés. Soudain, alors que je jouais à égrener de subtils tintements d’une boule chinoise, la cloche anime le paysage, par une sorte de magie de l’instant, de l’imprévu, d’un contrepoint-réponse arrivant à point nommé. Onze coups dans une atmosphère nocturne, qui se répéteront quelques minutes plus tard. Plus loin, sur un élargissement de la sente, se sera la voix d’Écho, désespérée de l’ignorance Narcissique, qui se mourra d’amour jusqu’à se fondre dans la forêt, réduite à une seule voix fragile et solitaire, condamnée à répéter toujours les derrniers sons qu’elle entend. Une micro installation sonore éphémère qui je trouve, sonne très poétiquement dans les arcanes de la nuit.
Au retour, nous ausculterons des matières et végétaux pour terminer ce parcours en toute intimité, avec la chose sonore.

Deuxième PAS vers 10 heures du matin, alors qu’un soleil timide, mais qui se montrera de plus en plus généreux, tente de percer les nuages insistants.
Nous somme devant l’emblématique château de la Bâtie d’Urée, qui sera en quelque sorte le pivot de notre marche, point de départ et d’arrivée d’une boucle, pastorale à souhait. Le Lignon, et un de ses biefs alimentant le château, seront notre fil conducteur, de bosquets en prairies, de rives enchâssées en plages de galets.
L’atmosphère de cette déambulation, matinale, sera donc très différente de celle de la veille au soir, autres ouvertures – fermetures paysagères, autres lumières, odeurs, sons, ressentis… J’effectue une présentation, préambule, mise en oreille, toujours autour des thématiques du paysage-environnement sonore, axes qui guideront encore nos pas.
Le fil rouge sonore sera bien cette fois-ci une, ou plutôt des ambiances aquatiques, déroulant sous nos oreilles rafraichies tout un vocabulaire émaillé de glouglouttis, clapotements, chuintements, et autres bruissonnements du Lignon.
Cette rivière capricieuse, nous mène dans de multiples détours, chemins facétieux, de rives en bosquets, nous faisant suivre parfois des bras morts, dont certains seront revivifiés au fil des saisons et des pluies. Tantôt nous entendons le Lignon tout proche, tantôt, au fil d’un détour, nous le perdons d’ouïe, en même temps que de vue, puis il se rapproche à nouveau, en fondue sonore progressive, ou très vite, sans prévenir.
A chaque rencontres, le Lignon se révèlera si différent ! La richesse de ce parcours tient sans doute beaucoup à ces thèmes et variations au fil des ondes.
Un pont enjambant la rivière se fait instrument de percussion. En effet, en le martelant, tapotant, grattant, l’oreille collée à ses rambardes métalliques, nous déclenchons une série de sons étranges, fugaces, rapides, aux couleurs d’un synthétiseur surprenant. Une improvisation collective nait spontanément de cette étrangeté acoustique. Un grand merci aux deux jeunes architectes, dont leur belle cabane en renouée du japon voisine avec ce pont, de m’avoir signalé cette particularité auriculaire !
Plus loin encore, nous trouvons le « Tombeau du poète », site astréen, une stèle et un monticule de terre recouvert de lierre, entourés d’arbres, et de bancs. Nous nous y asseyons et, magie du moment, les images et les sons mêlés peignent une scène romantique à souhait. Des corbeaux coassent en volant d’arbre en arbre, des coups de fusils d’une battue de chasseurs animent le paysage au lointain, face à ce tombeau que nombre de peintres auraient pu coucher sur la toile, nous somme plongés en plein cœur d’un Freischütz Forézien, d’un promenade romantique, introspective, que Goethe lui-même n’aurait pas dénié vivre.
Bifurquant pour revenir ver le château de départ, nous longeons le bief qui nous apparait tout à coup fort silencieux, laissant la place aux oiseaux que le soleil, réchauffant progressivement les lieux, poussent à chanter un brin plus vélocement. La dernière prairie nous fait passer de la pénombre des bosquets à la lumière vive d’espaces ouverts, où l’écoute même se déploie vers des horizons plus lointains. Horizons marqués d’ailleurs ce jour là de trainées sonores vrombissantes, un rallye automobile nous apprend t-on. Pour autant, ces rumeurs motorisées, dans leur éloignement, en contrepoint aux coups de feu des chasseurs, n’envahissent pas la scène acoustique. Elles lui conférent même en toile de fond, écoutées avec un certain recul, une posture « musicale », plutôt intéressante, esthétiquement parlant. Au cours du parcours, il y aura bien entendu eu une micro installation sonore éphémère, et une auscultation des objets environnants, sortes de marques de fabrique des PAS Desartsonnants.
Ainsi s’achève in situ, de belles et riches journées du colloque « Paysage, lignes de fuite, lignes de vie »

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PAS – Parcours Audio Sensible nocturne à Loupian

Les chants de la nuit

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Je suis cette fois-ci invité par Pascale Ciapp et Thomas Andro, de l’Espace O25rjj à loupian, belle petite bourgade tout près de l’étang de Thau, juste en face Sète (34), dans le cadre d’une soirée consacrée aux arts sonores « Prozofoni#5 ».

Loupian est pour moi un terrain d’écoute qui ne m’est pas étranger, voire même familier. C’est en effet la quatrième fois que j’aventure mes oreilles dans ce village, pour différents PAS, diurnes ou nocturnes, en groupe ou en duo, précédés parfois d’un massage sonore. L’acoustique de cette cité fortifiée, ses points d’ouïe, bancs d’écoute, ont donc déjà été l’objet de plusieurs explorations desartsonnantes, repérages ou actions collectives. Je trouve d’ailleurs très riche ce genre de récurrences où, à chaque passage, on peut creuser différemment les gestes et postures d’écoute, les itinéraires, en constituant peu à peu une collection locale de parcours sonores, et une sorte de géographie sensible, auriculaire, de Loupian. Un site laboratoire en quelque sorte.

Ma proposition était cette fois-ci encadrée, temporairement, par un concert de musique « bruitiste », où le musicien Jules Desgoutte, légataire d’un artiste trop peu connu et reconnu, qui interprétait l’œuvre posthume « Ana-logue #1 de Ulrich Herrlemann (performance sonore, live électronique, synthèse analogique en temps réel) et le Duo électrique par Lionel Malric (clavicorde amplifié) et Pak Yan Lau (Pianet, objets électroniques). Le PAS conduisant ainsi le public d’un lieu à un autre, d’un concert à un autre, c’est -à-dire de l’Espace o25rjj à la chapelle Sainte-Hippolyte, en prenant bien entendu moult chemins de traverse en écoute.

Le PAS s’effectuait à la nuit tombée, comme beaucoup d’autres ce début d’année, et d’autres encore à venir, ceci dans une démarche d’appréhender le paysage sonore dans ses ambiances nocturnes, un axe de travail en chantier.
Après un repérage, comme à l’ordinaire, même en connaissant les lieux, la remise en écoute d’un site est toujours un passage obligé, un élargissement du champ exploratoire, une façon de tester d’autre modes d’action, ou tout simplement de remettre l’oreille dans le bain local.
Le soir premier soir de mon arrivée, le bar du village est en fête, juke-box, voix et rires fusant comme un feu d’artifice de sons éclaboussant la nuit, jusqu’à ce que tout s’éteigne subitement, à l’heure de la fermeture légale de l’établissement. Bel enchainement de séquences, l’une tonique et festive, et l’autre ramenant le village dans un calme profond, serein, tout cela en quelques minutes. La magie des sons en mouvement, qui apparaissent parfois aussi rapidement qu’ils disparaissent.

Le lendemain, est donc le jour du PAS collectif. Le soir venu, un bon groupe, très inter-générationnel (voir les photos au pied de l’article) m’emboite le pas, et de fait l’oreille.
Après quelques mots de présentation, le silence s’installe. Nous partons d’un pas tranquille, dans une belle nuit chaude de son d’été. Des sons s’échappent des fenêtres ouvertes, ambiance caractéristique des rues étroites et placettes enserrées, où le dedans et le dehors se mélangent, où le public et le privé, l’intime et l’extime s’interpénètrent. L’oreille se fait un brin voyeuse, ou plutôt écouteuse, volant innocemment ici et là quelques bribes de vie intime.
Les réverbérations minérales sont toujours bien en place, maintenant les sons dans une jolie brillance, un halo qui séquence l’espace en plans sonores nettement différentiés, du plus proche au plus lointain, du plus nettement perceptible dans ses moindres détails au plus diffus.
Nous débouchons sur une place jalonnée de vieux et imposants platanes où, à cette heure nocturne, des centaines d’étourneaux braillards, de retour d’une grappille viticole, animent les arbres d’une vie trépidante. Je claque des mains et un incroyable mouvement de cris et de battements d’ailes frénétiques inonde la place dans une sorte de folie collective. Puis les étourneaux, peu farouches, se reposent en grappes pépiantes, dans les peupliers, qui semblent trembler de toutes parts dans leurs branchages. Je répète plusieurs fois l’opération, et à chaque fois la même séquence , envole frénétique et retours non moins bruyants se réitère. Un jeu tout à fait improvisé dans cette rencontre inopinée entre promeneurs et oiseaux, lesquels semblent se plier de bonne grâce à orchestrer cet étrange et surprenant ballet aérien, pour le plaisir de nos oreilles amusées.
J’ai distribué, au départ du parcours, des stéthoscopes et autres longue-ouïes, que les enfants, mais aussi les adultes, utilisent ici et là, auscultant un mur, un tronc d’arbre, un lampadaire, le sol et ses matériaux divers… L’écoute peut ainsi se déplier des ambiances globales vers les micro sonorités, généralement inaudibles, effectuant des allers-retours entre le lointain et le très proche, la rumeur et le détail, le spectaculaire et le trivial, de l’éthéré à la matière…
Une place publique en belvédère nous offre une plongée visuelle et acoustique vers le bas du village. J’y installerai ponctuellement quelques sons rapportés, un mythe d’Écho suppliant l’insensible Narcisse (encore une histoire éminemment sonore) transposé en un facétieux conte urbain, une éphémère mythologie pointilliste qui susurre dans la nuit, ramenant dans les lieux des sons décalés et virevoltants.
Cette petite traversée sonore d’une parcelle d’espace et de nuit rejoindra à son terme, après quelques nouveaux détours, la belle et très ancienne chapelle Sainte-Hippolythe, pour le dernier concert.
Nous aurons, durant une parcelle de temps nocturne, arraché à la nuit, au village, quelques doux secrets que seule une oreille attentive, et qui plus est une écoute collective, peuvent faire émerger de la pénombre ambiante. Une poésie des lieux sereine, entre douces sonorités et lumières portant des ombres dansantes.

Cette presque obscurité rend plus pétillantes, plus ciselées, plus délicates, les lumières du village, plus bruissonnants les moindres souffles de vent dans les feuillages, plus intimes les voix filtrant des fenêtres, plus apaisés les moteurs ronronnant au loin, avec parfois la sensation d’un univers ouaté, drapé dans des traines sono-lumineuses qui titillent nos sens plus délicatement et plus curieusement que le jour. Les images ci-après en témoignent je pense.

 

Images – ©Thomas Andro

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City Sonic 2017 – Points d’ouïe et PAS-Parcours Audio Sensible à Charleroi

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©Zoé Tabourdiot – Transcultures

 

Ce nouveau PAS Belge répond à une commande de Transcultures, association fondatrice et organisatrice du festival international des arts sonores City Sonic.
Cette commande comportait deux opus dans une même fin de journée et soirée. Le premier consistait en une conférence autour de l’œuvre du compositeur américain Max Neuhaus. devant un parterre avec beaucoup de « gens du son ». j’y évoquais les recherches et réalisations de ce visionnaire et précurseur des arts sonores, tels son travail sur l’espace, notamment l’espace public, la perception, le design sonore, les représentations graphiques d’installations, et bien entendu, une de ses actions phares, les Listens. C’est en effet au cours de ces soundwalks, performances d’écoutes urbaines, que l’artiste expérimente une posture d’écoute en marche, performative, transformant la ville en une scène d’écoute musicale. Par delà l’approche pédagogique de Murray Schafer, Max Neuhaus nous invite à une expérience esthétique forte, ce qui résonne fortement en moi depuis que j’ai regardé de près les gestes et les écrits de ce pré-soundwalker.
Le PAS que j’ai effectuer à Charleroi, suite à la conférence, et prolongeant également un fabuleux concert de Charlemagne Palestine, je vous en reparlerai bientôt, sont en effet tout naturellement, et très modestement, en écho des Listens de Max Neuhaus, comme une illustration pratique de ce que j’ai énoncé durant la conférence.
Il ne s’agit pas pour autant de copier le modèle Neuhausien, ce qui ne représenterait que bien peu d’intérêt, mais de mettre la ville en écoute façon Désarsonnante. Pratiquant ces écoutes en marche depuis le milieu des années 80, plutôt dans l’esprit didactique d’un Murray Schafer au départ, j’ai découvert, quelques années plus tard, les Listens, qui ont certainement influencé mes marches pour les rapprocher plus près des arts sonores, tout en gardant une forme de militance pour la belle écoute et une sensibilisation autour de Points d’ouïe remarquables.

 

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©Zoé Tabourdiot – Transcultures

 

Pour effectuer un PAS dans de bonnes conditions, maîtriser un tant soit peu le paysage investi, ne pas trop s’y perdre, physiquement comme sensoriellement, tout commence par une série de repérages.
Ma première journée à Charleroi fut une grande marche urbaine entre la ville basse et la ville haute, le centre en grand travaux de réhabilitation et la périphérie post industrielle. Bref beaucoup de kilomètres pour s’imprégner des ambiances, des acoustiques, dans un journée très physique, avec quelques bonnes dénivelées. Mais au final, ce fut une plongée vivifiante dans une ville très tonique.
Charleroi est incontestablement, aujourd’hui, une ville de contrastes, auditivement et visuellement parlant. Ancienne cité industrielle, minière, sidérurgique, elle fut très prospère dès la révolution industrielle. De la fin des année 60 jusqu’à 2012, les secteurs industriels qui faisaient vivre la ville s’écroulent les uns après les autres, laissant d’immenses champs de friches industrielles désertées, un paysage digne des meilleurs albums de la BD science-fiction, et une catastrophe économique, sociale.
Le paysage alentour est bordé d’immenses crassiers, certains de plus de 200 mètres de haut, reliefs signant la feu prospérité minière. La Sambre, rivière sinueuse sur laquelle naviguent d’imposantes péniches, canalisée entre d’énormes entrepôts, longe la ville basse. Un incroyable réseau routier ceinture la ville, rings en hauteur dominant la cité d’un entrelacs de ponts et de voies suspendues. Le réseau ferroviaire est lui aussi assez gigantesque. Tout ceci vous vous en doutez bien, n’est pas sans conséquence sur l’ambiance sonore de la ville! Ajoutons à cela d’incroyables trompes, identiques à celles de gros bateaux, qui sonorisent les tramways, notamment à un carrefour où voitures et trams cohabitent, plutôt mal à certaines heures, et la ville se fait se fait parfois trépidante, voire bruyante, n’ayons pas peur des mots.
Fort heureusement, la requalification de certains quartiers a aménagé un réseau de places et de rues piétonnes qui viennent donner un peu d’air à la cité, y compris pour les oreilles.

 

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©Zoé Tabourdiot – Transcultures

 

Mon parcours devant s’effectuer en nocturne, situation que j’apprécie et recherche d’ailleurs de plus en plus, une bonne partie du repérage s’effectuera durant une semaine, de nuit, après avoir interviewé les artistes du festival pour la Sonic Radio.
A ces heures obscures la ville prend une toute autre allure, surtout si l’on se promène sous les rings, le longs d’usines désaffectées, et sur les bords de la Sambre, ce que bien entendu, je ne manquerai de faire, parfois micros en mains, pour capter l’ambiance un brin canaille de cette cité en pleine mutation.
Car la ville, surtout basse, est un immense chantier où les places et les quais sont réaménagés, où un imposant centre commercial flambant neuf a vu le jour, ainsi que plusieurs centres culturels, restaurants lieux d’exposition, cinémas… Déjà riche de quelques lieux phares, culturellement parlant, dont le célèbre Charleroi Danse, la cité mise, comme l’a fait quelques années auparavant Mons sur un développement de l’offre culturelle. Ceci pour redynamiser une ville que les séquelles d’un violent déclin industriel stigmatisent encore, et faire en sorte d’oublier le slogan qu’a développé une équipe artistique « Charleroi Adventure ». Cette dernière propose des circuits safari dans la ville, élue à ce titre comme « la plus laide d’Europe ». Bien sûr, aussi surprenante et contrastée que soit le tissu urbain, il s’agit là également d’un effet d’annonce de ce Safari urbain décalé, même si je me rendrai compte que, inconsciemment, je suivrai plus ou moins ces chemins post industriels de l’oreille. On ne peut, en tant qu’arpenteur, échapper à ce qui fait de Charleroi une ville un brin sauvagement fascinante, même s’il ne s’agit pas pour moi de construire une nouvelle série de situations touristico-artistiques. La ville en tous cas, est multiple et il faut s’en saisir par un bout, celui des oreilles pour moi…

 

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©Zoé Tabourdiot – Transcultures

 

Le jour J, qui s’avère le plus humide de tout mon séjour, mais un PAS Belge, ça se mérite ! À 21H30 devant la basilique Saint-Christophe de Charleroi, se forme un groupe d’intrépides et sympathiques marcheurs écouteurs noctambules.
Sous une pluie fine, qui finalement s’estompera au fil ne notre déambulation, nous entamons une descente de la ville haute vers la ville basse. Beaucoup de passants flânent encore, leurs voix réverbérées entres les murs serrés. Nous zigzaguons pour suivre des passants, coller nos oreilles à une bâche derrière laquelle se déroule une fête, nous arrêtons sous des porches, auvents, fenêtres d’écoute(s) où les gouttes de pluie rythment joliment l’espace. La ville chuinte finalement, joliment en fait, sous les pneus des voitures, dans ambiance caractéristique des journées pluvieuses. A l’approche de la grande place centrale de la ville basse, dite Place verte, alors que paradoxalement son réaménagement l’a transformée en une immense aire minérale, intégralement bétonnée, les voix se font plus denses, plus présentes, dans un crescendo progressif. Essentiellement des étudiants qui s’égaillent en volées de rires partagés.
Nous partons vers la périphérie où l’effet acoustique inverse va se faire sentir, un decrescendo lié à la raréfaction progressive des passants, un apaisement sonore que la nuit renforce sans doute.
Arrêt Point d’ouïe, moment fort du parcours, sous un nœud routier où les rings distribuent nombres de véhicules, quelques mètre au-dessus de nos oreilles. La scène acoustique nocturne est saisissante, entre chuintements tout autour de nous et d’incroyables claquements, grondements, infra basses rythmées juste sur nos têtes. Impressionnant, même pour les carolorégiens qui n’ont finalement pas l’habitude de s’arrêter sous des rings pour en écouter leurs sauvages plaintes nocturnes. J’installerai en contrepoint, de façon éphémère et en décalage, des sons d’une forêt francomtoise et une histoire d’Écho cherchant désespérément à séduire l’inatteignable Narcisse.
Nous longerons ensuite cet entrelacs sonique pour nous éloigner encore un peu plus du centre ville. Une petite rue s’éclaire à notre passage, ilot très vert, très fleuri,féerie passagère en parfait décalage avec le site environnant hyper bétonné, un petit havre de paix pour l’oreille et la vue. Sans prévenir, au détour de cette ruelle, c’est un champs d’usines en ruines, sombres, inquiétantes, qui servent d’ailleurs visiblement à la fois de squats sauvages et de dépôts d’ordures en tout genre. Acoustiquement, c’est plutôt calme, visuellement, plutôt violent, dans une distorsion, un paradoxe sensoriel. Nous voilà débouchés sur les quais de la Sambre, que nous remonterons vers le centre. Arrêt Point d’ouïe sur des clapotements à nos pieds, des gouttes d’eau tombant d’un surplomb, espace aquatique où les lumières de la villes flirtent avec l’eau, dans des miroitements irisés, comme les sons cette fois-ci plus en adéquation. Ce passage des quais de nuit est un vrai délice, sensoriellement parlant, une autre magie urbain qui vient donner à notre PAS une coloration finalement très sereinement inattendue.

 

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©Zoé Tabourdiot – Transcultures

 

Remontés sur les hauts-quais, là où s’aménagent moult nouveaux lieux de culture et de loisirs, nous nous retrouvons dans une lumière et des sons plus organiquement urbains. Ce sera notre dernière halte, utilisant mes longues-ouïe et audio-stéthoscopes pour ausculter les sols, les mobiliers et plantations, histoire de finir le parcours en ramenant l’écoute vers une micro matérialité, de promener l’oreille de vastes champs vers des parcelles intimes.
Nous nous retrouverons au final dans un de ces nouveaux lieux disposant du reste d’une excellente brasserie, endroit idéal pour échanger sympathiquement autour de notre expérience d’écoute partagée.

Charleroi a donc conquis mon oreille, à tel point je souhaiterais évidemment prolonger la sonique aventure vers d’autres terrains encore inexplorés pour moi.

 

En écoute, deux portraits sonores de Charleroi effectués lors des repérage du PAS

Charleroi, dedans dehors et Charleroi Song Industries