Périphériques

Des marches périphériques

Contexte

Il se trouve que, par le plus grand des hasards, deux jours d’affilée, j’ai participé, à différents titres, à des marches nous conduisant, ou longeant de grands périphériques urbains. 

La première de ces marches était même dédiée au périphérique lui-même, objet d’étude, d’arpentage, d’expérimentation collective, de création.

Entre écoutes, regards, et approches kinesthésiques, au pas à pas, se sont dessinés des similitudes, des croisements, des échos, résonances… Ce qui alimentera ici un texte s’appuyant au final sur une série de mots-clés communs aux deux pérégrinations; voire les reliant, faisant contrepoint

Une première action, écrite et guidée par l’artiste et ami genevois Cyril Bron, accueillie par l’institut d’Art contemporain de villeurbanne, nous fera, en deux étapes journalières, suivre le périphérique urbain à hauteur de Villeurbanne. Marches parfois assez physiques, dans des terrains plus ou moins accidentés, voire turbulents.

Je ne ferai que la première étape et la rencontre débriefing, étant retenu le deuxième jour par une autre marche intervention que cette fois-ci, j’encadrerai. Ce qui participera à construire en miroir ces deux approches pédo-périphériques entremêlées.

La deuxième, le lendemain, plus courte, plus urbaine, que j’encadrerai, se fera dans le cadre d’une masterclass avec un groupe d’étudiants en musique électroacoustique du Conservatoire de Pantin. Cette déambulation servira d’échauffement pour l’oreille, avant de présenter mon travail autour des notions de paysages sonores partagés. Comme une suite à la précédente, au départ non pensée comme telle, elle nous fera longer des espaces périphériques de la ville de Pantin, présentant fortuitement d’assez fortes résonances avec celle de la veille.

Les topologies, aménagements, ambiances, rythmes et actions collectives, contribueront sans aucun doute à tisser des liens sensibles, sensoriels, physiques, entre ces deux parcours, géographiquement éloignés, que rien ne semblait au départ vouloir mettre en relation.

Lisières et périphéries

La périphérie, initialement, est une ligne circulaire définissant les contours, les  limites, les lisières d’un périmètre, d’un territoire. Ici d’une ville ou d’une communauté urbaine.

Marcher le périphérique, le suivre, c’est se tenir au bord, aux bords ou aux abords de la ville, parfois, souvent, loin de son centre.

La lisière coud deux espaces, les rassemble, ou tente de le faire, marque la sortie ou l’entrée d’une forêt; imaginons la traversée initiatique, façon roman médiéval, comme de mythiques portes et barrières , des passages

Nous sommes des marcheurs excentrés, à Pantin ou Villeurbanne, loin des rues piétonnes et commerçantes, des espaces et zones d’activités maîtrisées par un aménagement ad hoc.

Nous sommes des marcheurs longeant un territoire plutôt dévolu aux voitures, camions, parfois trains… 

Nous sommes en transit dans des lieux improbables 

Nous sommes en lisière(s), ce qui nous permet parfois de passer au dehors, ou d’être dans des emprises, espaces-tampons dedans/dehors, hors des limites clairement marquées.

Nous sommes dans des espaces interstitiels, des entre-deux, des zones délaissées, presque non-lieux, mais bien existants physiquement.

L’appel des lisières peut être celui qui refuse l’enfermement jusqu’à (outre)passer les frontières de ce qui contrôle, contraint,  la marche dans les murs-limites du politiquement correct

Hésitations entre l’entrer et le sortir, ou bien le zigzaguer en inter-zones, dont celle du dehors dirait Damasio, une façon de quitter ou de résister, symboliquement e/ou physiquement, à un ordre urbanistique bien établi, tout tracé.

Une façon peut-être de braver l’interdit, en marchant dans une succession de pas de côté. 

Aventure et dépaysement

Et c’est là que survient l’aventure.

Celle qui nous emmène vers l’imprévu, ou nous amène de l’imprévu, hors de la normalité protégeant les marcheurs de trottoirs bien balisés.

L’aventure au bout du chemin, et même pendant. 

Soudain, une grille nous empêche de passer.

Franchissement si c’est possible, ou contournement, détour, changement de trajectoire.

Partir à l’aventure, le périphérique comme une marge – marche ponctué d’incertitudes.

Un sentier qui sort de ceux battus, qui nous emmène dans un ailleurs, tout proche, bien que rarement emprunté.

Et puis il y a le dépaysement.

Ce qui nous fait littéralement changer de pays, au sens figuré du terme, qui nous met horde, qui nous met hors de…

Sentier qui nous invite ailleurs, exotisme à portée de pieds. On découvre des espaces ignorés, avec tout l’étonnement de se trouver là; là où les sens sont revigorés par des espaces sauvages, qu’il nous faut dompter pour les traverser, sans vraiment les apprivoiser. Espaces qui résistent au marcheur, au groupe.

On se faufile dans l’infraordinaire, façon Pérec

Et c’est le fait de porter attention à cet infraordinaire, à cette joyeuse trivialité buissonnante, qui justement nous dépayse.Le dépaysement, voyage en France, tel que le dépeint Jean-christophe Bailly, nous l’avons là, dans ces enchevêtrements végétaux, ces arrières-cours d’usines, ces lotissements à peine traversés, contournés, ces ponts qui grondent sur nos têtes, ces murs et barrières de 

sécurité longées…

Il nous faut accepter la ville comme espace non conforme à ce que nous pratiquons habituellement,  jouer de l’encanaillement dans des périurbanités frichardes, formes d’urbex en plein-air.

Inconfort et attention

Toute marche risque de nous placer en situation inconfortable.

Et nous acceptons implicitement, tacitement, ce risque.

Sur la durée, l’inconfort s’invite de façon quasi inévitable à la randonnée, ce qui d’ailleurs nous fait d’autant plus apprécier les moments confortables, réconfortants, qui s’ensuivront.

Longueur, dénivelés, obstacles, terrains parsemé de racines invisibles, jonchés d’objets incongrus, broussailles épineuses, espaces bruyants, pollués, et parfois météos capricieuses, heureusement clémentes dans les marches citées, autant de cailloux dans la chaussure qui font pester le marcheur. 

Le périphérique n’y fait pas exception, tant s’en faut.

Quitter le macadam et les chemins bien aplanis, bien marchant, nous fait sortir de notre zone de confort, pour employer une expression consacrée.

Il faut adapter notre avancée, accepter les aléas d’un terrain, au départ non dédié à la”promenade” d’un groupe, avec des personnes qui le déchiffrent, et non pas défrichent, à l’avenant.

La ville buissonière offre son lot de petits désagréments qui, paradoxalement, rendent le cheminement plus attrayant, moins attendu sans doute.

Quitter le confortable est excitant, voire jouissif.

De plus, dans des passages plus ou moins difficiles, le groupe se soude. Il convoque et active une solidarité qui nous fera tendre la main vers l’autre, l’aider à grimper ou à descendre un passage pentu, écarter les ronces, signaler les obstacles, trous… 

Les marcheurs portent dès lors attention à leurs voisins, s’entraident, partagent leurs inconforts respectifs pour mieux les endurer ensemble.

Bien sûr il faut ici relativiser ces inconforts, volontairement subis, acceptés, en toute sécurité dirais-je, comme faisant partie du jeu. 

Nous sommes ici loin d’inconforts, et le mot est faible, de grandes détresses liées à des marches forcées, migrations, exils, expatriations, fuites…

Ce constat me permet d’ailleurs de faire une transition vers des marginalités excluantes, croisées dans ces déambulations périphériques.

Marginalités, exclusions, violences

Arpenter un périphérique n’est pas vraiment bisounours. 

On rencontre des personnes que le centre ville rejette, ne voudrait pas voir dans certains quartiers, des exclus des systèmes sociaux, des hors les clous.

SDF, réfugiés, migrants, sans papier, trafiquants, prostitution, toute une frange sociale qui, pour différentes raisons, vive, survit, voire travaillent aux marges de la cité.

Des matelas et abris de fortune, solitaires ou en campements bidonvilles, sous des ponts obscurs, humides, bruyants, des réchauds et chaises éventrées, barbecues non festifs, autant de traces et de présences Oh combien précaires et fragiles.

Une mendicité dans une atmosphère archi polluée, des conditions sanitaires effroyables, des territoires de prostitutions et deal se cotoient, le marcheur périurbain se trouve confronté à des réalités sociales et sanitaires extrêmes…

Le périphérique est souvent l’envers d’un décor urbain socialement correct, policé, enfin presque.

Parler de conditions inhospitalières, à villeurbanne, à Pantin, et dans beaucoup de villes du monde, est un faible mot, un doux euphémisme qui cache des conditions de vie pour le moins insalubres, des milieux que gangrènent violences et insécurités.

Lorsque Pérec parle d’espaces inhabitables, on est ici dans ce qui devrait l’être, et qui pourtant sert de refuge de fortune à des “habitants” en grande détresse. Des espaces délaissés, occupés tant bien que mal, et plutôt mal, de débrouille en débrouille, par des personnes elles aussi délaissées, en rupture, en fuite, en exil…

Parcourir un périphérique c’est,  loin des jolis petits oiseaux, des vertes prairies et fleurettes printanières, à l’opposé de clichés édulcorés,  se frotter à ces rencontres, à ces situations hélas quasi incontournables, dans beaucoup de pays, même des plus a priori nantis, qui nous mettent pour le moins mal à l’aise,  en tous cas en ce qui me concerne

Les périphs’ ne sont pas que terrain de jeux prétextes et contextes à des encanaillements ludiques,  ils nous jettent à la gueule ce que les centres villes, et en amont ce que le système politique et social, à bien du mal à accepter, dans sa bien pensance 

Nos expériences traversantes peuvent alors nous paraître puériles, voire indécentes, si ce n’est le fait qu’elles nous frottent à ce que nous ne voulons nous-même pas toujours regarder en face.

Murs, ponts, béton, l’urbanisme périphérique

Le gris béton contraste avec les espaces végétaux en friches verdoyantes.

Il y a là une esthétique paradoxale du sauvage, et le règne de la fonctionnalité bétonnée et goudronnée, espaces qui s’interpénètrent sans vergogne.

Il convient de se déplacer vite, contourner, protéger du regard, du bruit, entrer, sortir, relier, dans toutes les contraintes fonctionnelles des villes lisières traversées…

Et pourtant cette austérité a sa propre esthétique, une froideur aseptisée, qui néanmoins peut attirer l’œil du marcheur, du photographe, austérité rigoureuse, post Corbu, en béton banché…

Il y a des géométries, des lignes dynamiques, des modules, des rythmes, des motifs et des répétitions verticales et horizontales, des volumes récurrents, des couleurs grises béton… Des signatures spatiales.

 Et ce, de pays en pays, de villes en villes, de périphs en périphs. Antananarivo, Tunis, Saint-Pétersbourg, Kaliningrad, Lyon, Paris, Pantin, Charleroi, Lisbonne, Montréal… Partout je les ai rencontrées, longées, marchées parfois, ces omniprésentes ambiances périurbaines, cette architecture minérale, ces paysages fonctionnels, ces boulevards de ceinture et autres rings.

A tel point que l’on peut imaginer un envahissement mondial, sans doute dans un chantier déjà grandement avancé, une métastase tentaculaire, des villes exponentiellement monstrueuses, sillonnées de serpents bétonnés aux mille ramifications;.. Une dystopie de périphéries mangées par les centres, et inversement.

Des fosses aux voitures rugissantes encadrées et canalisées dans des couloirs-guides, parsemés d’entrées et de sorties permettant de quitter ou de rejoindre ces terrains de batailles motorisées. 

Des alternances de cloisonnements aveugles, et des ouvertures ouvrant des fenêtres sur villes, des échappées sur zones industrielles, des murs de protection d’où s’ouvrent des brèches paysagères, respirations pour le regard qui s’échappe. 

Il y a des kilomètres de murs anti-bruit, à l’efficacité plus que douteuse, déroulés en frontières, bonne conscience des aménageurs.

Le périphérique est une forme d’esthétique froidement et urbanistiquement signée, ponts au-dessus, fosses au-dessous, murs, clôtures et barrières sur les côtés; une géométrie du cloisonnement qui parfois ne manque pas de charme, avec des murs surfaces/supports pour grapheurs excentrés.  

Des terrains d’explorations nous font découvrir des envers du décor urbain bien policé… En terrains bien peu lissés.

Des espaces rhizomes et pylônes, où les horizontalités et verticalités font rythmes. 

L’herbe des talus de Jacques Réda, celle qui pousse dans les interstices du béton et du macadam, comme un récit fleurissant, celle qui raconte la ville dans ses extrémités, et surtout ses marges, ses franges, sans concession, mais non dénuées de poésie déroutante.

Être dérouté, c’est bien ici quitter les routes “normales”, fréquentables, pour emprunter, sans pour autant être à l’abri d’un habitacle motorisé, des cheminements où le béton côtoie le végétal, l’animal, et parfois l’humain, pour le meilleur et pour le pire. Des architectures de lignes et de courbes chaotiques, et justement déroutantes, en tous cas pour le piéton qui s’y aventure. 

Bruit de fond, émergences et effets de masque 

Les deux derniers chapitres, dont celui-ci, nous ramèneront vers des paysages plutôt sonores, ceux habituels à Desartsonnants, ceux traversés de l’oreille, aux endroits et moments où les ambiances auriculaires reviennent sur le devant de la scène.

Bien entendu, si je puis dire, les périphéries étant surtout pensées et aménagées pour la voiture (et ses chauffeurs), les rumeurs obsédantes, drones, bruits de fond et autres soniques nappes y sont hyper présents. 

Bien trop au goût de beaucoup.

On se trouve là au cœur de magmas acoustiquement informels, d’où n’émergent que peu d’informations, de repères, de marqueurs spatio-temporels, pour le promeneur noyé de bruits ambiants, atmosphère trop immersive pour le peu.

Espace de saturation audio indéterminé, dépotoir acoustique où sont rejetées à l’extérieur des centres villes toutes les pollutions sonores trop nuisibles, physiquement comme psychologiquement, nous ne sommes pas dans des zones de confort auditif.

L’oreille s’y perd, s’y engloutit, et en souffre bien souvent.

Ceci dit, on ne peut ignorer en amont, ces zones d’inconfort, voire de malaise, en s’aventurant dans de tels terrains. 

Je dirais même que celà fait partie du jeu, et qu’il faut accepter et assumer ces territoires auriculairement turbulents, en toute connaissance de cause, avec même la jouissance d’une performance déstabilisante.

Le moteur à explosion, malgré l’apparition de la progressive motorisation électrique, règne de façon hégémonique, écrasant de son rouleau compresseur la plupart des “petits” sons alentours, en incapacité de lutter avec lui.

Dans les deux promenades prises en exemples ici, j’ai bien noté, et les dires de participants me l’ont confirmé, les gènes, stress, parfois angoisses, vécus par certains marcheurs dans des endroits particulièrement saturés.

Même si par moments, nous retrouvions des espaces plus protégés, presque apaisés, avec la possibilité de se parler sans trop hausser la voix, et de ré-entendre de fines émergences sonores, notamment des oiseaux, bienvenus à ces endroits-là.

De ces zones de marasme acoustique, émergent en effet des sons venant briser le continuum, sirènes, pépiements, voix… Tout est affaire d’échelle, de plan, d’effets acoustiques, mais aussi de focalisation de l’écoute, de l’écoutant, sur tel ou tel objet sonore.

Si, dans ces flux/flots, l’oreille, qui dit-on, n’a pas de paupières, peut être malmenée, dans des zones d’inconfort pour reprendre des constats déjà énoncés, elle n’est pourtant pas que passivement asservie et résignée.

Outre le fait qu’elle puisse modifier, de façon inconsciente, très rapidement, des propriétés  physiques, telles que des tensions ou relâchements des tympans pour amplifier ou amortir la puissance de certaines vibrations, de produire plus de cérumen pour protéger sa mécanique interne, notre cerveau convoque une série de filtres auditifs, neuro-perceptifs, ad hoc. 

On masque, on gomme, on atténue, on transforme, on tend l’oreille vers, on se détourne, selon les circonstances, les situations, les stimuli, et nos états de sensibilité, de fatigue, mais aussi de curiosité du moment

Les lieux saturés de background bruyant se prêtent tout particulièrement à de nombreuses adaptations psycho-sensorielles, comme des boucliers filtrants, ou des entonnoirs amplificateurs.

L’imagination, la feinte du détournement, sont parmi de ces processus protecteurs. 

Dans la traversée villeurbannaise, une marcheuse, habituée aux périples forestiers dans des atmosphères plutôt apaisées, nous raconte la gène, le stress, éprouvés lors du début de la marche, placée dans une situation très inhabituelle pour elle. Puis elle relate comment, dans sa tête, ce grand flux automobile, cette marée sonore intrusive s’est progressivement transformée  en une mer chuintante, de fait beaucoup plus amène.

D’acceptations en rejets, les promeneurs et les promeneuses, qu’ils ou elles soient adeptes des rave party tonitruantes ou des espaces naturels calmes, acceptent souvent un dépaysement recherché, en marche, avec une forme de radicalité performative…

C’est en partant d’espaces souvent discontinus, ponctués de flux et de coupures, que nous allons pouvoir envisager dans la dernière partie de ce texte, les notions de rythmique périphérique.

Rythmes, entre flux, cadences et scansions

Marcher un, ou des périphériques, c’est se faire happer par et dans un flux spatio-temporel. C’est se frotter à celui de la marche, et en même temps suivre celui du périphérique lui-même, matérialisé notamment par la circulation des voitures le sillonnant.

Aller d’un point à un autre, explorer, avancer, convoquent des gestes fluants, traçant dans l’espace une zone/trajet en forme de continuum.

C’est ce qu’écrit la persistance de la marche, l’avancement pas à pas, envers et contre tout.

L’action déambulante rassemble un groupe de marcheurs ré-unis par cette trame, qui pour autant n’est ni linéaire, ni rythmiquement stable. 

Nous sommes loin de la scansion métronomique du pas militaire, cadencé, mesuré à 120 à la noire, le pas redoublé dit-on.

il y a des allures, différentes et changeantes. 

Des vitesses contraintes par des tas de facteurs que le terrain et le groupe imposent. 

Sols accidentés, broussailleux, encombrés, passages délicats, pentes et talus, conditions météos, allures et formes physiques des participants.Il faut  attendre les flâneurs ou les plus lents, s’entraider, contourner… bref, autant de variations de tempi, parfois d’improvisations nécessaires au cheminement et à ses aléas.

Dans ce néanmoins flux, entre les scansions régulières d’un pas sur un trottoir permettant une marche aisée, quasi mérique, et les hésitations non métronomiques d’enjambées entravées d’obstacles, les cadences s’adaptent.

La marche est faite de variations, voire d’improvisations qui lui confèrent un statut “musical”, dans l’écriture et la lecture de durées, de sons et de silences, de progressions et de coupures.

Il y a des breaks, cassures façon jazz qui permettent d’aller parfois ailleurs, ou autrement, Un ou des pas de côté de plus.

Il y a des cadences dans l’écriture musicale “classique”, à la fois harmoniques et rythmiques, qui sont tour à tour suspensives, en pauses, ou conclusives, marquant la fin d’une “action sonore”, dans son écriture comme dans son interprétation. 

Pour filer une métaphore musicale, le paysage marché, comme une histoire en déroulé sonore, rythmique en tous cas, se ponctue, par choix ou contraintes aléatoires, de pauses, ralentissements, accélérations, des formes de points d’orgue (point de vue ou point d’ouïe).

Et ce n’est pas un long fleuve tranquille.

On peut également penser  ici  la déambulation périurbaine sous l’angle du Rhuthmos grec. La considérer en mesure temporelle, à l’éclairage de la rythmologie inspirée entre autres de la Rythmanalyse de Lefebvre

Dans cette posture, nous vivons et expérimentons  le terrain périphérique comme des corps méditatifs, philosophiques et poétiques, mais aussi sociales et politiques, tentant de mieux comprendre, de mieux se plonger dans des espaces urbains, aux marges de ce que l’on arpente habituellement.

Cette dernière approche, audio-rythmologique, pourrait faire l’objet d’un développement beaucoup plus profond et argumenté, qui n’est pas de mise ici, mais qui questionne quotidiennement le promeneur écoutant que je suis.

Conclusion en forme d’entre-deux

Ces marches, aux lisières de la cité, avec les différentes approches et postures qu’elles m’ont inspirées, sont souvent en balancement vers des pôles entre-deux. 

Confort et inconfort, sécurité et aventure, exotisme et trivialité, itinéraires et détours, avancées et blocages, esthétiques et “laideurs”, socialités et exclusions, calme et tintamarre, doux rêve et cruelle réalité…

On pourrait encore allonger encore et encore une liste-énumération rabelaisienne de ces dualités. 

Dualités non pas antinomiques, mais plutôt aux polarités mouvantes, et aux positions d’entre-d’eux fluctuantes.

Les positionnements, les réponses, ne sont pas, tant s’en faut, toujours claires et définitives, A l’image de territoires aux frontières et ambiances incertaines.

Être à la fois dans une sorte de terrain de jeu et dans des espaces où sociabilités, écologie, aménagements, vivabilités, sont souvent chahutées, dans des lectures hétérotopies foucaldiennes, fonctionnelles et symboliques, restent une expérience des plus questionnantes et enrichissantes.

 

Merci à Cyril Bron pour la proposition et l’organisation marchée du périphérique villeurbannais,

à l’équipe de l’institut d’Art contemporain de villeurbanne qui à accueilli cette démarche et organisé des espaces de rencontres et de dialogue entre les différents participants

à Marco Marini et l’équipe du conservatoire de Pantin, aux étudiants musiciens qui ont portée sur le terrain une oreille aussi musicale que sociale.

@ photos Claire Daudin et Cyril Bron

Version PDF téléchargeable

Points d’ouïe, lieux, moments et ressentis d’écoutes

@Photo Zoé Tabourdiot – Festival City Sonic -Transcultures be

Il y a des lieux où l’on peut sereinement s’assoir sur un banc, entouré de mille friandises sonores, qui nous font nous sentir investis par et dans le monde.

Il y en a d’autres, plus instables, où des marchands de cigarettes et autres produits, nous harcèlent, et où l’on sent le pugilat, toujours prêt à vous exploser à l’oreille et au regard.

Il y en a où l’on prend plaisir dans l’explosion ferraillante de multiples trains, lancés à grande vitesse, interminables, décoiffants, qui vous agressent d’une jouissive sidération.

Il y a ces forêts, ruisseaux, oiseaux et soleil complices, qui semblent vous faire la fête sans vergogne, ni contreparties aucunes.

Il y a ces forêts d’où l’on se sent exclus, hors-jeu, tant les lémuriens hurleurs et les insectes stridulants empêchent tout sommeil ; jusqu’à ce que l’on soit rassurés, voire bercés par l’insistance évidente de cette vie trépidante.

Il y a ces ressacs obstinés, hypnotiques, roulant des galets soumis, anesthésiant toute pensée rationnelle, quitte à laisser le champ libre à la rêverie folâtre.

Il y a des choses sonores, qui scandent les moments d’une vie qui s’écoule inexorablement, sans que nous en soyons vraiment maîtres.

Il y a ces faux silences, toujours troublés d’un iota de quasi indicible, mais qui nous rassurent sur le fait que la fureur guerrière n’est pas (toujours) maitresse d’un monde bruissonant.

Et puis il y a tous ces lieux où je n’ai encore jamais posé les oreilles, mais où j’aimerais tant !

 Six bonnes raisons pour (se) construire des paysages sonores

PAS – Parcours Audio Sensible – Kaliningrad (Ru)

Du plaisir avant tout 

Dans une société où les tensions anxiogènes ne manquent pas, avoir du plaisir, à faire, à entendre, à écouter, est une chose plus que bénéfique, sinon vitale.

Bien sûr, le monde est complexe, brouillon, bouillonnant, parfois au bord de la saturation, et tout n’y est pas, tant s’en faut, réjouissant, y compris dans les scènes et ambiances sonores au quotidien.

L’oreille ne peut, par un coup de baguette magique, gommer les dysfonctionnements, ignorer les choses qui nous agressent le tympan, envahissent nos nuits.

Néanmoins tout n’est pas que bruit et déplaisir, y compris au cœur des grands complexes urbains.

A nous de rechercher, voire de construire, de préserver, des espaces où le monde sonne bien à nos oreilles, où la parole est intelligible, claire, non obligée de « passer par dessus ».

A nous de profiter de belles scènes acoustiques et autres points d’ouïe, une place où jouent des enfants, un marché volubile, une volée de cloches, les clapotements du fleuve…

Le plaisir est sensoriel, parfois sensuel, multiple, dans nos ressentis environnementaux, nos bains de sons. Il passe par la contemplation d’un coucher de soleil rougeoyant, l’odeur des croissants chauds au détour d’une rue, l’écorce d’un arbre que l’on caresse au passage, nos pieds foulant le sol, l’air frais du matin, la lumière qui nimbe la colline nappée de brouillards ténus, le soleil de printemps qui nous réchauffe enfin, les gazouillis qui se répondent dans le parc voisin…

Scènes de la vie quotidienne.

Tout cela peut nous paraître anodin, futile, peu digne d’intérêt. Et pourtant nous avons besoin de ces stimuli, de ces ambiances et repères entre autres auriculaires , qui vont rendre nos lieux de vie agréables, sinon vivables.

S’imaginer un monde gris, atone, sans relief, aseptisé, relève du cauchemar inspirant les pires dystopies science-fictionesques.

L’écoute procure, si on la laisse s’installer, de véritables émotions stimulantes, que l’on arpente la ville où qu’on l’entende de son banc, poste d’écoute et  point d’ouïe.

Et tout cela se construit, se favorise, se ménage et s’aménage, les postures d’accueil, l’ouverture sensoriel, le choix des lieux et des rencontres amènes… Nous ne sommes pas forcément dans des gestes de méditation, de transe, ni même de spleen ou de contemplation, simplement dans une réceptivité à fleur d’oreilles, de celles qui nous relient au monde.

Partager le plaisir 

Prendre du plaisir personnel, quasi hédoniste, est une bonne chose pour nous maintenir à flot. Le partager est encore plus riche.

L’écoute, dans un cadre d’action collective est donc, dans l’idée de construction relationnelle, au cœur du processus.

Marcher ensemble.

Écouter ensemble.

Faire ensemble…

Bien sûr, l’écoute collective ne sera pas la même pour chacune et chacun, même si les espaces et temporalités se superposent.

C’est même ce qui en fait sa force et sa richesse, le fait de pouvoir échanger sur nos ressentis propres, de partager nos émotions, parfois intimes, nos moments apaisés ou non, nos ralentissements dans une marche immersive, nos façons de nous entendre, plus ou moins bien, avec le monde, avec ses sonorités, avec ses écoutants…

Écouter de concert, c’est puiser dans un silence partagé, installé comme un rituel, une énergie, une synergie, que le groupe amplifie, comme une bulle qui favorise l’expression de nos affects.

Si l’après d’une déambulation auriculaire collective n’est plus comme son avant, une porte est alors ouverte sur de nouvelles expériences à venir, que les moments vécus ensemble auront sans aucun doute inspirés.

Que les déambulations s’appuient sur des perceptions esthétiques, écologiques, sociétales, urbaines, ou mieux, sur un mixe d’approches croisées, plus ou moins indisciplinaires, le partage d’expériences reste une manière de faire corps en restant ouvert à différentes sensibilités. l’échange, même non verbal de  savoir-faire est un terreau enrichissant nos inter-relations.

Façons plurielles de décupler le plaisir d’installer une écoute partagée.

Chercher à comprendre 

Si la curiosité est, dit-on, un vilain défaut, chercher à comprendre comment fonctionne notre environnement sonore, comment s’associent les sons, se génèrent les ambiances, évoluent nos bande-son au fil du temps, des événements, des aléas au quotidien, nous renseigne sur la façon dont, écouteurs-producteurs, nous vivons avec les sons.

De nombreuses approches investissant les domaines de l’écoute, physique, psychoacoustique, questionnent nos rapport au monde sonore, de ses modes de perceptions, d’analyse, mais aussi d’acteurs participants que nous somment à modeler, à fabriquer des scènes sonores, pour le meilleur et pour le pire.

Des outils de sensibilisation, des approches pédagogiques, des processus de description, de modélisation, croisant différents domaines des arts, des sciences, des problématiques éthiques, philosophiques nous aiderons à mieux comprendre les enjeux du sonore, notamment dans l’aménagement.

Être sensibilisé à ces problématiques participe à ce que nous soyons plus attentifs, non seulement au monde sonore lui-même, dans toute sa complexité, son côté éphémère et instable, mais aussi à nos propres gestes impactant le milieu et ses habitants, humains ou non. Questions de cohabitation oblige.

Depuis le travail de feu Murray Schafer les environnements sonores n’ont cessé d’évoluer, parfois dans le sens de raréfactions, disparitions, souvent dans un état d’accroissement, d’extension, de saturation, en tous cas pour ce qui est des grandes cités.

il est donc nécessaire d’accroître notre vigilance, de porter attention aux dysfonctionnements chroniques, aux pollutions parfois insidieuses qui nous rendent la vie difficile, faute d’espaces de calme où reposer nos oreilles et nos corps écoutants, parfois contre leur gré.

Malgré tout les dispositifs de filtres cognitifs, neuro-perceptifs, qui nous permettent d’effacer, d’atténuer ce que l’on pourrait qualifier ici de gêne, de choses plutôt négatives, brouillant souvent nos entendements, de paroles, de signaux et plus généralement de la lecture globale de nos milieux, nous sommes fortement impactés, voire perturbés par les sons ambiants.

Il est clair que l’on agira d’autant plus efficacement que l’on maîtrise le sujet, ici celui de notre cohabitation active avec les milieux acoustiques.

Il n’est pas cependant besoin d’étudier la physique vibratoire ni les neurosciences, il s’agit déjà, à la base, de rester à l’écoute et d’entraîner celle-ci à une lecture où plaisir et curiosité œuvrent de concert.

Défendre 

Si le fait de chercher à (mieux) comprendre  nos milieux sonores, à apprendre comment ils fonctionnent et évoluent, nous pousse à développer des sensibilités, et  peut-être des savoir-faire, cette curiosité activiste peut aussi faire de nous des militants de la belle écoute.

Nous touchons là le domaine de l’écologie sonore, prônée et développée par Murray Schafer, et plus que jamais d’actualité. Être sensible, sensibiliser, protéger, améliorer, construire, dans une idée écosophique, ou l’environnemental, le sociétal et le mental, sont portés par une éthique, une philosophie et une volonté d’agir plus que de parler, nous fait prendre la défense de ces milieux si fragiles que sont les espaces acoustiques.

Artistes, scientifiques, pédagogues, aménageurs, décideurs politiques… chacun à sa place, avec ses compétences, ses réseaux d’influence et terrains d’action, et si possible en interaction, peut se faire défenseur de paysages sonores, les plus accueillants et vivables que possible.

l’Éducation Nationale, l’Éducation populaire, l’enseignement supérieur et la recherche, les centres culturels, les festivals, les associations de terrain, les collectivités publiques,  autant de structures, de lieux, d’institutions, publics ou privés, où peuvent, voire doivent s’exercer des actions militantes.

L’apprentissage de l’écoute sous toute ses formes restant au centre de nos préoccupations d’écoutants impliqués, comme un levier  pédagogique incontournable.

De la « simple » promenade écoute, PAS – Parcours Audio Sensible, en passant par des actes performatifs, des créations sonores, installations interactives, des groupes de travail, séminaires, conférences, débats publics, interventions scolaires, publications, des études autour de la bioacoustique, de l’éco-acoustique… beaucoup de moyens d’interventions, d’actions de terrain peuvent être mis en place pour faire entendre la voix des défenseurs sonophiles.

C’est encore par le partage du plaisir de faire ensemble, et au départ d’écouter, de s’écouter, que se puisera sans  nul doute l’énergie militante.

Être sur le terrain, croiser les chemins de nombreuses personnes, mobiliser des énergies, expérimenter de façon transversale, quitte à emprunter les chemins de traverses, tout un champ d’action ne demande qu’à être activer.

Et c’est sans doute, au delà de tout discours, par l’expérimentation de terrain que passeront les actions les plus engagées et efficaces.

Expérimenter 

Plutôt agir que parler, même si la parole est source d’enseignement, d’échanges et de transmission, d’invention même, l’action de terrain reste la meilleure façon de faire vivre et évoluer des idées, des projets. Et donc ici, de construire des paysages sonores dignes de ce nom. Écoutables.

L’expérimentation, ou l’expérienciation, le fait d’acquérir des connaissances par l’expérience personnelle, sont donc moteurs dans ces constructions audio-paysagères.

Si je dis par exemple que le paysage sonore est particulier, spécifique, voire reconnaissable pour chaque lieu géographique, mon affirmation ne sera valide que si je l’appuie par des exemples concrets, si je prouve en quelque sorte sa véracité, son fondement.

Il faudra alors aller sur le terrain, tester plusieurs protocole d’écoute, temporalités, moyens techniques, façons de rapporter les résultats, de les comparer, de tester ces expériences sur différents lieux, à différents moments, avec différentes personnes, de diffuser l’information…

L’expérience joue ici un rôle déterminant. Tout d’abord pour mettre en place un processus efficient. On déclinera ainsi plusieurs variations dans les modes d’actions possibles, pour que la notion de paysage sonore prenne vie, peut-être sous forme de différents modèles, typologies.

Expériences humaines, relationnelles également, quels groupes, comme travailler en équipe, à combien, croiser des expériences… Comment se répartir les tâches, croiser nos savoir-faire, et surtout, vibre en ensemble une expérience auriculaire riche pour chaque membre du groupe ?

Expérimentations de matériel, d’outils, de méthodes.

A chaque visée, à chaque lieu, des façons de faire, de penser, de récolter, d’analyser, de construire… Il m’est difficile, sinon impossible, de concevoir une méthode clé en main, transposable à l’identique d’un endroit à l’autre, sans que l’expérimentation de terrain n’implique la mise en place de gestes et de stratégies appropriés.

Expériences de transmission, de diffusions, de traces tangibles.

Rapporter les faits et gestes, décrire, analyser, tirer des conclusions, ouvrir de nouvelles investigations, diffuser, vulgariser… L’expérimentation va là aussi nous aider à trouver des supports ad hoc, des réseaux, des relais, partenariats, sans se cantonner dans l’utilisation de modèles clé en main, figés, mais vers des solutions plus adaptatives en regard du terrain;

L’expérience de terrain est, dans toutes les phases, primordiale. Le terrain est laboratoire. On part de l’expérience in situ pour se forger, au fil du temps, une expérience globale. L’expérience professionnelle comme on dit. Celle qui nous permet de réagir à terme, assez rapidement, selon les contraintes des projets, à la mise en place d’outils répondant au besoins, ou à leurs adaptations, si ce n’est à l »invention » de nouveaux outils.

Avoir fait une belle expérience, c’est avoir vécu et qui plus est entendu de fort belles choses, qui resterons gravées en mémoire, qui jalonneront notre parcours, chacune  apportant une petite pierre à l’édifice sonore en continuelle évolution.

D’ailleurs, dans le mot expérience, il y a expert, ou expertise. Par l’expérience, et l’expérimentation, on devient « expert », expert en perpétuelle construction  certes.

Cent fois sur ton métier tu remets ton ouvrage, c’est en forgeant qu’on devient forgeron, c’est en écoutant qu’on devient écouteur, c’est parce qu’il y a des écoutants qu’il y a des paysages sonores… Suite de maximes avérées.Et croyez moi, j’en parle d’expérience.

Confronter  

Confronter, se confronter à, littéralement en face à face, de front à front, proche d’ailleurs du fait de s’affronter…

Mais ici, évacuons la notion belliqueuse, ne montons pas au front, prenons la confrontation dans son sens plus positif, celui d’espaces de comparaison, de frottements, de rencontres et d’échanges. Et c’est dans le sens de la rencontre, non pas guerrière, mais plutôt en la pensant féconde en échanges que la confrontation s’opère ici.

Confronter des paysages.

Imaginons.

Plusieurs parcours, plusieurs points d’ouïe, plusieurs moments, plusieurs contextes…

Chacun singulier, dans ses événements, son déroulé, les enchaînements,  les itérations, les superpositions d’ambiances, de sources…

Les comparer, en tirer de chacun la substantifique moelle, les faire de croiser, s’entre-écrire, se fictionnaliser, de façon à proposer une série d’expériences parfois improbables mais Oh combien stimulantes.

Confronter les participants

Imaginons.

Acteurs sur différentes actions, acteurs de différents champs, confrontons nos vécus sur un projet commun, ou pourquoi pas, sur l’ensemble de nos activités. Ne pas garder pour soit mais avoir l’envie de créoliser, d’hybrider, de malaxer une pâte aux ingrédients multiples, penser et pratiquer une ouverture sur de multiples possibles offerts à la rencontre.

Confronter les moyens

Imaginons.

Comme des coopératives qui mettraient en commun(s) des savoir-faire théoriques, techniques, opérationnels, allons plutôt vers le partage que le pré carré aux « secrets » jalousement gardés.

Concoctons ensembles des dispositifs, outils pédagogiques, ressources open sources, développons des passerelles participatives, des portails et autres outils qui confrontent, sans esprit de concurrence, et croisent nos projets.

Ces confrontations positives, bénéfiques, sont parfois inscrites dans des réalités de terrain, mises en œuvre, expérimentées, et parfois restent en formes de vœux pieux,  de choses potentiellement faisables à plus ou moins long terme, voire de parfaites utopies dans des tiroirs oubliés.

Osons néanmoins confronter idées et  réalisations, acteurs et savoir-faire.

Osons faire en sorte de sortir de notre petite niche confortable, pour que les raisons et les motivations de construire des paysages sonore écoutables et vivables restent plus que jamais une priorité d’actualité.

Et comme je le répète régulièrement, les choses étant ce qu’est le son.

Écrire l’écoute, de nouvelles traces

Du proche au lointain, je me rapproche, il s’éloigne, son d’ici ou d’ailleurs.

Près tout près, au plus près, ce sont les battements de mon coeur, le froissement des feuilles, le craquement des brindilles.

Le bourdon de la rivière, entêtant, envahissant….effet coktail!

Petits sons émergent des sous bois, assourdissants bruits de moteurs agressent mon espace sonore. Filtrer pour mieux écouter, choisir le son, l’accompagner et le laisser repartir.

Bulle sonore construit l’espace, délimite, tisse une toile.

Questions-réponses impromptues, insolites, sons s’emmêlent et organisent le vide.

Toile sonore.

Texte, Johana Fargeon

Résidence d’écriture(s) audio-paysagère(s) « Installer l’écoute – Points d’ouie » à Tourzel Ronzières, Puy de Dôme, accueillie par « Danser l’espace – Sous les pommiers ba » , soutenue la DRAC Auvergne Rhône-Alpes

Faire trace pour faire exister, pour tracer de nouveaux chemins

@photo France Le Gall – Danser l’espace – Sous les pommiers

Au neuvième jours de ma résidence audio-paysagère auvergnate « Installer l’écoute – Points d’ouïe », la matière sonore, visuelle, textuelle, commence à s’accumuler, à prendre corps, et surtout à progressivement faire sens.

Dans une démarche qui n’a en soi rien de très originale, j’applique ma petite méthodologie de terrain, en immersion, baigné, entouré de paysages aux vertes collines, de forêts multicolores, de rivières chantantes, de lumières automnales délicates, sans oublier les sonorités plutôt apaisées.

Et de quelques tracteurs grondants et ferraillants.

Se promener, arpenter, repérer

Écouter, donner à entendre, partager les points d’ouïe, les chemins d’écoute

Capter, cueillir, enregistrer des ambiances sonores de tous crins, écrire, photographier

Classer, trier, organiser, revisiter, construire les traces

Réécrire, recomposer, raconter…

@photo France Le Gall – Danser l’espace – Sous les pommiers

En espérant avoir saisi un peu de l’essence paysagère, du monde sensible in situ, et de les restituer à ma façon, pour ainsi de les partager à qui veut bien entendre.

L’écoute, tout comme le paysage sonore en résultant, étant pour le moins immatériels, fluctuants, fluants, les traces comme outils d’écritures plurielles tenteront de lui donner vie, incarnation sensible, consistance, a posteriori de l’action, et espérons-le dans un certain prolongement temporel.

Traces sonores

Le vécu, l’écoute in situ

Le souvenir, la rémanence

Le capté, l’enregistré

Le montage audionumérique, l’écriture, la création, la composition

La restitution, les installations, les supports de diffusion

Traces écrites

Carnets de notes, relevés, approches descriptives, phénoménologiques…

Essais poétiques, politiques, écologiques, sociaux…

Traces visuelles

La photo in situ, le croquis, la vidéo, le graphisme, la carte mentale, ou sensible…

@photo France Le Gall – Danser l’espace – Sous les pommiers
Fiche d’écoute PePaSon (Pédagogie au Paysage Sonore)
Traces plastiques

L’objet évocateur, sonnant, instrument, installé, interactif (éolien), le site aménagé (point d’ouïe acoustique)

Traces kinesthésiques

La marche, mouvement, danse…

Mémoire du corps, mémoire proprioceptive

Écritures corps et graphiques

Traces géographiques

Sentiers et parcours sensibles

Cartes, relevés

Expériences augmentées , virtuelles, in situ ou déterritorialisées 

Traces transmédiales

Installations multimédiatiques (sons/objets/graphismes/photos/vidéos/expériences corporelles/textes…)

Traces indisciplinaires, ou indisciplinarisées

Approches tracées, mêlant, croisant, faisant interagir différentes disciplines ou « spécialités » (arts, sciences dures et sociales, aménagement du territoire, santé, pédagogie, design, politique) 

Dans le meilleur des cas, on imagine un travail réunissant, sans doute encore un brin utopique, musiciens, artistes sonores, géographes, sociologues, architectes, urbanistes, designers, plasticiens, vidéastes, danseurs, écrivains, poètes (et autres écrivants), photographes, graphistes, acousticiens, paysagistes, politiques, soignants, habitants et promeneurs du quotidien, et bien d’autres champs d’actions/performances in situ.

Faisons en sorte que tous ces acteurs puissent co-écrire, via des expériences en chantier, un paysage sonore pluriel, multiple, comme il l’est du reste intrinsèquement.

@photo France Le Gall –Danser l’espace – Sous les pommiers

Dans cette visée, installer l’écoute est une chose pour moi importante, mais à condition de le faire dans un contexte donné, en privilégiant une approche relationnelle des plus ouvertes que possible.

Le croisement, l’hybridation, la créolisation de gestes, de savoir-faire, d’expériences, d’envies, est au cœur, toutes traces aidant, de l’écriture, et qui plus est de l’aménagement d’un territoire, avec toutes ses potentialités, ses faiblesses, et ses fragilités inérentes.

C’est dans cette optique que la construction avec et par les traces, par le ré-agencement d’objets sensibles, témoins, recueillis pour construire un processus narratif et constructif, prendra tout son sens.

Cependant, notons que sur le terrain, la tâche n’est pas si simple. Les barrières restent nombreuses, les freins multiples.

Entre contraintes financières, soucis de rentabilité à tout prix, manque de temps alloués, tendance à l’entre-soi culturel, incompréhension, plus ou moins volontaire, de la démarche, isolement et méfiance du monde rural, comme du milieu urbain, les obstacles, dont certains pas des moindres, contraignent les projets souvent dans des résultats en deçà de nos attentes et espérances.

Fort heureusement, certaines structures, institutions, lieux alternatifs, osent courir le risque de faire un pas de côté.

En espérant que cela fasse trace(s), et qui plus est trace de nouveaux chemins d’écoute, et d’actions en tous genres.

@photo France Le Gall – Danser l’espace – Sous les pommiers

@photo France Le Gall – Danser l’espace – Sous les pommiers

@photo France Le Gall – Danser l’espace – Sous les pommiers

Résidence d’écriture(s) audio-paysagère(s) « Installer l’écoute – Points d’ouie » à Tourzel Ronzières, Puy de Dôme, accueillie par « Danser l’espace – Sous les pommiers ba » , soutenue la DRAC Auvergne Rhône-Alpes

Bancs d’écoute, vers l’Infra-ordinaire auriculaire

Régulièrement assis sur des bancs, mobiliers que j’utilise comme des points d’ouïe, des affuts d’écoute, des lieux d’échange, je parcours donc Tourzel Ronzières, mon lieu de résidence artistique, pour repérer ces derniers.

Le village, quelques deux cent âmes, est pourvu d’une dizaine de bancs dans le seul centre de Tourzel, ce qui est tout à fait satisfaisant, même si ces jours-ci, la saison estivale terminée et les températures fraîchissant, je suis un des rares à m’y poser.

Peu importe, c’est d’ici que je prends le pouls des lieux, que je m’immerge dans ses ambiances, que je capte les mille petits riens qui font vivre à mes oreilles le site investi, surgir ses paysages sonores du moment.

J’ai ainsi testé plusieurs assises, avant que d’en choisir une, au centre du village, en contrebas d’une fontaine, avec une belle vue sur les contreforts d’Issoire, un saule pleureur qui bruissonne joliment sous le vent, tout à côté. C’est ici que je me pose donc régulièrement, avec livres, carnets de notes et micros.

Considérant l’œuvre de Georges Pérec, si le concept d’Infra-ordinaire inspire mes écoutes et leurs narrations, sa tentative d’épuisement (d’un lieu parisien), descriptif localisé entêté dans l’utopique espoir de cerner un espace, d’en faire le tour, de se l’approprier pleinement, donne également du grain à moudre au projet d’installer l’écoute.

Lorsque dans le titre de cet article, je cite l’Infra-ordinaire, concept pérequien s’il en fut, je trouve cette approche, aux tendances minimalistes, on ne peut plus appropriée au lieu et à mes situations d’écoute, dans une ambiance où les sons sont assez ténus, nonobstant le passage parfois tonitruants de tracteurs et autres machines agricoles.

Et puisque nous en sommes à citer les acteurs et gestes inspirants, je ne saurais ignorer les « Presque rien » de Luc Ferrari, où le paysage sonore composé semble tout autant se construire que se dérober, (re)fluant sans vers d’autres espaces imaginaires.

Revenons à Tourzel et à mon banc d’écoute.

Quelques rares passants, pas et voix.

Le son de la fontaine voisine en continuum.

Des chiens qui se répondent d’un bout à l’autre du viillage.

Des véhicules  qui rompent brusquement une forme de torpeur pré-hivernale.

Des oiseaux, par séquences, pigeons et passereaux.

Quelques sons discrets, des portes s’ouvrent et se referment, presque en catimini…

Des feuilles mortes raclant le sol.

Des sons de la vie de tous les jours, non ostentatoires, non spectaculaires, loin de là, mais Oh combien présents, et signifiants dirais-je même.

Un infra ordinaire auriculaire, qui ne s’impose pas, qu’il faut aller chercher, vers lequel il convient de tendre l’oreille pour en saisir les nuances.

Et des nuances, il y en a ! Surtout lorsque nous installons l’écoute, persévérante, prête à pénétrer par l’exercice de la répétition, de la lenteur, de la réitération du geste d’écoute minimaliste, dans une surprenante trivialité, bien plus excitante qu’il n’y parait de prime abord.

Ces mille et un petits sons, habituels mais sans cesse ré-agencés, repositionnés, secrètement redéployés, offrent une scène acoustique au final très dépaysante, voire exotique, dans sa façon de ne pas se dévoiler, se révéler sans efforts.

L’Infra-ordinaire demande de creuser avec une certaine abnégation, les ambiances sonores, y compris les plus ténues, pour entrer dans le flux, l’immersif, le cœur-même du village, jusqu’à y reconnaitre avant qu’ils ne se montrent, des 4X4 bringuebalants, des tracteurs pétaradants, des voix… 

Il y a un monde entre les bancs de la place lyonnaise, au bas de chez moi, avec ses bars, commerces, scènes parfois  festives, urbaines pour le meilleur et pour le pire, et ce village de montagne isolé, hors des grands axes, que certains trouveraient sans doute bien trop « calme ».

Installer patiemment l’écoute, même si les choses écoutées semblent totalement dénuées d’’intérêt dans leurs apparentes petitesses, est une posture qui permet au paysage d’émerger de ses propres sons, et à l’écoutant de se fondre avec délectation dans les lieux pour en jouir pleinement.

Une forme d’Arte Povera sonore, et au final un profond dépaysement, qui délaisse la grandiloquence (dé)monstrative, ostentatoire, pour ausculter, au sens premier du terme, les petites pépites auditives du quotidien.

Album photos

Écoutez

 

Résidence d’écriture(s) audio-paysagère(s) « Installer l’écoute – Points d’ouie » à Tourzel Ronzières, Puy de Dôme, accueillie par « Danser l’espace – Sous les pommiers ba » , soutenue laDRAC Auvergne Rhône-Alpes

Eau-Sculptation

Fontaines de Tourzel @Desartsonnants

Celles et ceux qui ont l’habitude de suivre mes audio pérégrinations savent qu’il y a, dans mes écoutes et leurs mises en récits, en sons, des récurrences, des itérations, des repères quasi incontournables, marqueurs acoustiques indéniables des lieux arpentés.

L’eau fait incontestablement partie de ces éléments rémanents qui contribuent, par ses innombrables manières de fluer, de rythmer l’espace, à composer un paysage sonore, qu’il soit urbain, villageois, ou naturel.

De rivières en torrents, de cascades en fontaines, nous nous rafraîchissons l’oreille, tout en signant des ambiances spécifiques.

Ça tintinnabule

glougloutte

ruisselle

coule

chuinte

clapote

gronde

s’écoule

s’étale

fuit

déborde

masque

barbotte

plonge

abreuve

écume

se déverse

gargouille 

asperge

plique-ploque

gicle

s’égoutte

noie

éclabousse

pleut

bouillonne…

Ruisseau du Gripet – Tourzel @Desartsonnants

Une palette sonore aux mille nuances, intensités, fluences, des coulées  ou trame bleues, des points d’ouïe jalonnant l’espace…

A Tourzel Ronzières, qu’auscultent mes oreilles à ce jour, trois ou quatre fontaines/lavoirs, anciennes, de tailles imposantes, avec plusieurs bassins qui se déversent les uns dans les autres. Deux sont en activité.

Et en contrebas, le ruisseau du Gripet, qui chuinte joliment d’une eau courante serpentant entre une abondante végétation.

Tout cela rythme le village, irrigué de nombreuses sources descendant des collines pentues, ce qui ne va pas d’ailleurs sans poser problème au bâti local dont les murs sont assez malmenés par cette présence aquatique, ajouté à cela la rigueur du climat.

Pour l’oreille, de belles ambiances que l’écoutant que je suis ne peut manquer de vous narrer, et qui plus est de vous faire entendre, et voir, à ma façon.

Ecoute : Eau-sculptation

Photos

Résidence d’écriture(s) audio-paysagère(s) « Installer l’écoute – Points d’ouie » à Tourzel Ronzières, Puy de Dôme, accueillie par « Danser l’espace – Sous les pommiers ba » , soutenue la DRAC Auvergne Rhône-Alpes

Point d‘ouïe – Traversée n° 6 – Paysages sonores contextuels, écoutes contextualisées

Point d’ouïe Bastia – Zone Libre – Festival des Arts sonores

Tout acte, tout geste, toute pensée, sortis de leurs contextes, n’ont plus guère de sens. On constate même que la décontextualisation, parfois utilisée de façon biaisée pour interpréter un texte par exemple, est un outil de désinformation pernicieux.

Le contexte, fût-il celui d’un paysage sonore, via le geste d’écoute qui le fera exister, est aussi bien spatial, de là où j’écoute, que temporel, du moment où j’écoute, mais aussi liée à une foule d’interactions – ce qui se trouve dans mon champ d’écoute, ce qui s’y passe, les acteurs qui y agissent, le temps qu’il fait, les circonstances géopolitiques du moment…

Autant dire qu’on n’échappe pas à la relation contextuelle qui influe nos pensées, actions, dans un lieu et à un moment donné, voire en amont et en aval.

Ce serait à mon avis un peu présomptueux, voire un brin dangereusement inconscient. Une forme de déni démiurgique qui quelque part, nous couperait du monde, de ses turpitudes comme de ses aménités.

Faut-il pour autant prendre cela comme une chose acquise, et faire « comme si de rien était », voire comme si on était parfaitement maitre de toute création sonore, qui serait un objet indépendant et imperméable au milieu qui la voit naitre ?

Mieux vaut s’en doute examiner de près le contexte, pour faire en sorte que la création, par exemple en espace public, se joue de se dernier, se fondant aux lieux, questionnant l’instant, frottant les usages et les choses croisées in situ, quitte à proposer des situations ludiques décalant nos sens du contexte habituel et « prévisible ». Sans doute me direz-vous, nous sommes des messieurs Jourdain en puissance, recontextualisant sans cesse nos moindre faits et gestes sans le savoir, ou sans en mesurer la portée. Dans ce cas, un homme, et qui plus est un artiste avertit en vaut deux dit-on.

Mais justement, recontextualisons ce texte, en recadrant ce qui nous préoccupe ici, à savoir le paysage sonore et l’écoute, ou vice et versa.

Si je prends des pratiques qui me sont chères, telles le parcours d’écoute sous forme de PAS – parcours audio Sensibles, la captation d’ambiances environnementales, dite en termes techniques le field recording, ou phonographie, la création sonore issue de ces pratiques, dédiées à des espaces spécifiques… la contextualité des projets parait évidente.

Encore faut-il savoir de quoi relève ces évidentes évidences.

Choisir un lieu et un moment pour écrire et faire vivre un parcours d’écoute, c’est tenir compte de ses propres singularités.

Est-il une réserve ornithologique, un espace maritime où se tiennent des marées de grandes amplitudes, un parc urbain accueillant différentes manifestations culturelles et artistiques, une zone portuaire… A chaque cas, nous poserons pieds oreilles et micros de façon circonstanciée, avec des rythmes d’approches permettant de saisir au maximum les signatures acoustiques, un matériel de captation ad hoc, un moment de la journée ou de la nuit favorable à de belles écoutes.

Si cela peut nous paraître évident, pour autant, faute d’arpentages, de lectures, de rencontres, qui n’a jamais un jour eu le sentiment d’avoir raté le bon rendez-vous, d’avoir fait choux blanc, ou d’avoir eu l’impression de passer à côté de quelque chose, peut-être de l’esprit-même du lieu ?

Arriver en forêt trop tard pour jouir de l’heure bleue, ne pas être là où se déroulent les événements sonores recherchés, autant de déconvenues liées à de mauvaises contextualités, de notre fait ou non, la chose sonore escomptée n’étant pas toujours fidèle au rendez-vous, là et quand on l’attend.

Une pluie diluvienne, une crise sanitaire, une panne technique, peuvent remettre en cause tout un plan d’action pourtant soigneusement échafaudé, préparé, à la virgule près.

Plusieurs choix alors, renoncer et réitérer notre action quand les circonstances et le contexte seront plus favorables, si possible, ou changer notre fusil, ou enregistreur d’épaule, nous adaptant à des circonstances a priori négatives, pour les transformer en un contexte fertile dans sa forme inattendue, inentendue. Sérendipité aidant.

De même pour un PAS. Les réactions du groupe, ce qui va se produire d’inhabituel, les conditions climatiques, et bien d’autres aléas contextuels, vont infléchir notre façon d’écouter, de marcher, de proposer telle ou telle posture collective, bref, d’écrire spontanément le parcours en fonction de ce qui compose le paysage, et des événements qui le modifient sans prévenir.

Un artiste marcheur écoutant plus ou moins aguerri, ayant préparé son parcours en prenant en compte un maximum de données contextuelles plus ou moins « stables » – la topologie, les aménagements territoriaux, le climat saisonnier « moyen », le contexte historique des lieux, les usages et fonctions de des derniers… saura, à défaut de maitriser l’ensemble des paramètres, jouer entre les caractéristiques locales, et les imprévisibles toujours possibles.

Contextualiser un projet, un événement, n’est pas envisager toutes les variations et perturbations possibles, ni encore moins l’enfermer dans une trame immuable, quoiqu’il advienne.

C’est au contraire connaître suffisamment le contexte, les sources auriculaires, les acoustiques, les rythmes de modes de vie, les récurrences festives ou sociales… pour pouvoir se laisser des marges de manœuvres qui apporteront la fraicheur et une certaine inventivité du spontané.

Le contexte et tous ses imprévus sont nos alliés, dans l’arpentage jusque dans la création sonore qui s’en suit, son installation, sa médiation.

L’ignorer, ne pas suffisamment le mesurer, en calquant par exemple des modèles d’interventions ne prenant pas en comptes le contexte dans ses côtés spatio-temporels, sociétaux , c’est s’exposer à passer à côté de plein de choses, à paupériser grandement nos objectifs initiaux, y compris dans les relations humaines intrinsèques.

La contextualisation d’une écoute partagée, d’un territoire sonore in progress, n’est pas (qu’) une série de contraintes, mais aussi la possibilité stimulante de jouer avec le(s) potentiel(s), y compris le(s)pus improbable(s), d’un lieu et d’un moment.

PAS _ Parcours Audio Sensible à Saillans (Drôme)
BZA – Festival « Et pendant ce temps là les avions »

Point d’ouïe – Traversée n° 5 – Écoute et relationnel, écoute relationnelle

PAS – Desartsonnants – CRANE LAb « L’INdescente  » Collectif La Méandre – Chalon/Saône, Port Nord

Que vaut l’écoute si elle n’est pas, à un moment donné, et le plus souvent que possible, partagée ?

Que vaut l’écoute si elle n’est pas pratiquée de concert, commentée, mutualisée, construite en une chose commune, qui appartient à tout un chacun dans l’expérience collective ?

Sans doute peu de chose. Une expérience qui ne s’enrichit pas de l’autre reste pour moi un geste partiellement inabouti, frustrant, une action en cours qui n’aurait pas été jusqu’où elle aurait pu et dû être menée.

Le geste d’écoute, ni même la chose écoutée, ne sont pas forcément une finalité en soit. C’est plutôt la façon dont ces actions sont construites, collectivement, qui fait finalité, ou tout au moins une finalité.

L’important pour moi, est de considérer, de comprendre, comment l’écoute partagée place le relationnel au cœur du projet, de sa réalisation, de son accomplissement.

Un paysage sonore écouté en groupe, en un lieu et un instant, est certes vécu par une somme d’individus ayant chacun leurs propres sensibilités, expériences, façons d’entendre les choses, de s’entendre ou de se mésentendre avec elles, ou avec les gens, mais à n’en pas douter, il gagne du poids, de l’épaisseur, dans une action collective.

Je prends souvent l’exemple d’écouter un concert ou de regarder un film en solitaire, ou de le faire en groupe. Bien sûr, nous pourront, individuellement, en éprouver un certain plaisir. Néanmoins, le fait de sentir autour de soi des personnes qui nous accompagnent dans ces spectacles, amène incontestablement un plus relationnel qui, même sans échanger la moindre parole, le moindre regard, se ressentira fortement.

Assister à un concert ou spectacle avec des amis, c’est sentir une synergie d’écoutants qui accomplissent une action concertée, délibérée, même si chacun appréciera, ou non, dans sa propre différence, les œuvres entendues, ou ressentira à sa façon des sentiments parfois fort différents d’un individu à l’autre.

Cela relève du plaisir de partager nos émotions, nos joies, nos déceptions peut-être, après avoir vécu l’expérience collective d’un partage sensoriel, ou d’un partage tout court.

La notion de partage est intrinsèquement au cœur de l’expérience relationnelle, elle le nourrit, lui fournit un terreau fertile où l’oreille et le corps entier vont se trouver dans un réseau, un nœud de vibrations humaines. Cette sensation, cet état, ne seront pas toujours faciles à expliquer rationnellement, mais tout écoutant ayant expérimenté ces postures de co-écoute s’y retrouvera et comprendra aisément de quoi l’on parle ici

Le relationnel n’exige pas forcément un groupe d’écoutants important. Deux personnes, assises en silence sur un banc, ou marchant en devisant sur ce qu’elles entendent, et cela suffit à créer un contexte d’échange où le relationnel trouve naturellement toute sa place. Place qui serait celle de faire ensemble, ici d’écouter ensemble, y compris a priori des choses triviales et anodines.

Pour prendre un exemple qui m’est cher, je parlerai ici des PAS – Parcours Audio Sensibles façon Desartsonnants, appartenant à la grande famille des soundwalks, balades et autres parcours d’écoute.

Dés la première phase, le repérage, le premier arpentage pour prendre le pouls auriculaire d’un lieu, j’aime inviter des autochtones à m’accompagner. En effet, ils et elles connaissent mieux que quiconque, et en tous cas mieux que moi, ce qui pourrait faire de certains espaces des expériences d’écoute singulières.

Mais d’autre part, c’est déjà engager une relation avec des personnes, discuter de l’histoire, grande ou petite du site, de ses caractéristiques paysagères, géologiques, de ses aménagements, de sa vie au quotidien. Ces moments là sont précieux, tant dans la connaissance des sites arpentés, que dans une sympathique connivence, les personnes qui m’aident se faisant une joie de parler de leurs territoires, d’en partager les qualités comme parfois les dysfonctionnements.

Le moment venu du parcours public, c’est encore une histoire de partage qui fera sa force.

Présenter le PAS, ses finalités, ses modes de déambulations, suggérer des mises en écoute, mettre les auditeurs en condition, unir un groupe d’écoutants, tout se joue dés les premiers contacts, les premiers mots, les premiers regards.

Puis s’ébranler, sentir le groupe derrière soit, son énergie qui rayonne dans le dos, comme un chef d’orchestre qui sent l’attention du public suspendue à ses gestes, ses postures, ses respirations au gré de la musique, son échange avec les musiciens, encore une histoire d’énergie partagée… Et je parle en connaissance de cause.

La PAS s’achevant, il nous faudra rompre le silence, celui qui, paradoxalement, à la fois a plonger les écoutants dans une bulle acoustique intime, et a contribué à souder la communauté éphémère de marchécoutants, unis dans un silence fédérateur car en fait inhabituellement installé et partagé. L’expérience n’en est que plus forte.

Il faut donc rompre ce silence sans violentes cassures, revenir à un état où la parole se libère lentement, en prenant le temps de réémerger à son rythme, de sortir d’un état qui a pu être vécu comme une forme de douce méditation sonore.

Un autre relationnel, ou une autre relation communautaire vont alors s’instaurer. Des échangent qui vont exprimer les ressentis, les choses vécues, les ambiances perçues, les moments de plaisirs, les frustrations, le silence peut en être une, les inconforts parfois…

D’autres sujets vont ainsi régulièrement pointer dans les échanges.

La prédominance parfois de la voiture, selon les lieux traversés, les présences animales fragiles, fugaces, ou exubérantes, liées à des questions écologiques de disparition, de raréfaction.

Le rapport sociétal via une écoute qui prend le temps de ralentir, de réunir un ensemble de personnes dans un espace/temps commun ; la nécessité d’échapper à des situations stressantes, à des accélérations contraignantes, ou à des brusques frein, sanitaires par exemple, qui apparaissent comme des questionnements où la convivialité et le relationnel sont au corps du bien, ou mieux vivre.

L’écoute partagée est sans contexte une façon de construire des valeurs communes et bienveillantes plus que jamais nécessaires, voire vitales.

PAS – Parcours Audio Sensible Kaliningrad (Ru) – Festival « Around The sound » Institut français de Saint-Pétersbourg

Point d’ouïe – Traversée N° 4 – Postures, de la tête au pied, et réciproquement

L’écoute est affaire de posture(s).

L’écoute est posture in corpore audio .

L’écoute sans le corps n’existe pas.

Le corps sans l’écoute est privé d’un sens qui participe grandement à nous relier à la vie.

Posture physique, se tenir toute ouïe, devant, dans, autour, au sein, se tenir avec, contre, tout près, au loin, aller vers, s’éloigner… Se tenir dans une posture laissant l’écoute naitre, émerger, se développer, s’épanouir, jusqu’à s’éteindre.

Le corps écoutant est un réceptacle avide de ce qui bruisse, sonne résonne, vibre, comme une caisse de résonance amplifiant toute onde vibratoire, potentiellement sonore.

Assis, adossé, couché, l’oreille collée, dos à dos, nous trouvons des positions pour plonger dans les sonorités ambiantes. Nous cherchons les plus appropriées, ou les plus surprenantes, les plus décalées ou les plus rassurantes.

Toutes les cavités, les creux, les vides, les matières, viscères, peaux, membranes, de notre corps, sont comme des antennes internes, résonateurs sensibles qui tentent de nous synthoniser avec les champs de résonances nous entourant, nous traversant, nous mettant en sympathie avec la matière sonore vivante, et éventuellement ceux/celles qui la produisent.

Il nous faut accepter la posture d’être écoutant, donc d’être vibrant, voire la rechercher, pour en jouir plus pleinement.

La posture est aussi mentale.

Elle est ce que nous accepterons, rechercherons, développerons comme état d’esprit favorable à une immersion audio-sensible, à une expérimentation auriculaire partagée, parfois des plus excitantes.

Laisser se développer des images mentales propices à une écoute profonde1 qui nous reliera avec le vent chantant, l’oiseau pépiant, l’eau clapotante, le feu crépitant, le tonnerre roulant au loin, jusqu’à l’inaudible ressenti à fleur de peau.

La posture est également collective. C’est la façon dont un groupe communique non verbalement, par des gestes, regards, sourires, frôlements, danses, rituels pour communier d’une joie d’écouter ensemble. Écouter en groupe, c’est sublimer une scène sonore, couchés dans l’herbe nuit tombante, assis sur un banc dos à dos à ressentir la peau de l’autre vibrer contre la notre au gré des sons, le dos tourné aux sources acoustiques, les yeux fermés, main dans la main…

La posture peut donc être suggérée sans aucune paroles, par une proposition d’un corps écoutant et guidant, les mains en cônes derrière les oreilles, le regard visant un point sonore, l’index sur la bouche, invitant au silence, le regard dirigé vers, un arrêt soudain, statufié… Le non verbal développe un silence éloquent, peuplé de gestes comme autant d’invitations.

La posture s’en trouve parfois théâtralisée, jouée, comme un spectacle de rue qui ferait de chaque écoutant un acteur mettant l’écoute en scène, ou créant des scènes d’écoute. Les écoutants se mettent en scène d’écoutants, interpellant ainsi, dans l’espace public, des passants non avertis, posant la question d’une étrange oreille collective en action. Gestes étranges et singuliers, marcher en silence, très lentement, s’arrêter sans rien dire, garder une immobilité surprenante, sans même se regarder, repartir de concert, au gré des sons… venir gentiment perturber des espaces de vie quotidienne, par un corporalité tournée vers un bruitisme inattendu, car souvent inentendu.

Et ce jusque dans la posture de nos pieds, eux aussi antennes reliées au sol, au tellurique, aux courants souterrains invisibles mais tangibles, aux vibrations urbaines des mouvements et circulations underground. Une relation entre la terre, le solide, à l’aérien.

Des pieds qui nous mettront en mouvements vers une écoute en marche, qui imprimeront une vitesse, des cadences, qui infléchiront la posture de promeneur écoutant, invité à parcourir des espaces sonores infinis.

La posture peut être de se tenir poster, à l’affût du moindre bruit qui courre, non pas pour le capturer, ou l’éliminer, mais pour le percevoir dans une chaine d’éléments sonores où chaque bruissonance fait paysage. Laisser venir à soit les mille et une sonorités du monde dans une attitude curieuse et amène.

La posture est souvent dictée par le contexte et les aléas du moment. Elle nait de rencontres entre les corps et l’espace, les corps entre eux, l’espace et les sons, le corps et les sons. Elle peut naitre d’un simple toucher vibratile. Elle paraît s’imposer naturellement dans des circonstances qui poussent inconsciemment le corps à se fabriquer des jeux d’écoute, des situations ludiques qui répondront aux sollicitations de l’instant, et sans doute ouvriront de nouvelles perspectives.

Les ambiances sonores, mais aussi lumineuses, chaleureuses, les climats, les ressentis, influeront sur nos comportements d’écoutants, en développant des gestes qui mettront nos corps et nos esprits en situation symbiotique d’ouverture sensorielle, ou de fermeture, nous protégeant ainsi d’agressions stressantes, voire traumatiques.

La recherche de postures, si importante soit elle, n’est sans doute pas, pour moi, pour l’instant, un concept ou un processus théorisable, ou réduisible à un catalogue de gestes et d’attitudes possibles, boite à outils corporelle et mentale susceptible de répondre à des situations sensorielles subtiles et complexes.

C’est souvent une geste, une série de gestes, de connivences, d’interactions, de réflexes épidermiques, naturels, spontanées, plus ou moins, liés à des formes d’improvisations dans des parcours d’écoute dont nous ne maitrisons pas, loin de là, tous les accidents potentiels.

Il nous faut laisser émerger la posture comme un état corporel et mental stimulant, enrichissant, sans la forcer, pour ne pas tomber dans l’im-posture d’un corps qui jouerait faux. Et d’une écoute qui forcément, en pâtirait.

1Hommage à la Deep Listening de Pauline Oliveros