De la continuité dans les PAS

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Fin des années 80, tout début des années 90, lorsqu’ avec l’association ACIRENE, je commençais à marcher pour écouter le Haut-Jura, à repérer les lieux qui sonnent, partager ces écoutes paysagères avec nombres d’écoliers, d’enseignants, je ne me doutais pas que, trente ans plus tard, cette pratique serait plus que jamais au cœur de mon travail.

Depuis, j’ai testé moult chemins de par le monde, parcours, postures, objets, tout cela en centre ville comme en périphérie et en rase campagne, dans de modestes comme de monumentaux espaces.

J’ai rencontré et rencontre encore nombre de marcheurs activistes, écoutants, regardants, aménageurs, artistes ou écologistes, philosophes ou chercheurs de sacré, de spiritualité, de retour sur soi, de l’altérité, marcheurs prônant la revendication, ou la simple beauté du geste de mettre un pied devant l’autre.

J’ai confronté la vue et l’ouïe, voire tous les sens en alerte, en éveil, odeurs, matières, poids de mon propre corps, sensations kinesthésiques, pluri-sensorielles, parfois synesthésiques.

J’ai arpenté des territoires singuliers, seul ou accompagné, de jour comme de nuit, essayant d’en faire un récit, parfois à plusieurs voix, via les sons, les gestes, les mots, l’image, ou toute autre représentation selon les projets et rencontres.

J’ai lu des pages et des pages autour du paysage sonore, de l’écologie sonore, du soundwalking, balades écoutes, qui ont progressivement donné naissance à mes propres PAS – Parcours Audio Sensibles, les ont nourris, épaissit, assurés.

J’ai consulté et suivi nombre de travaux, expériences d’artistes activistes marcheurs, créateurs sonores de tous bords, et eu très souvent avec eux de riches échanges, souvent en mobilité.

J’ai organisé ou participé à l’organisation de petits ou plus grands événements sur ces sujets, ai encadré beaucoup de workshops, donné des conférences, participé à des rencontres, forums, journées de travail, dans de multiples lieux, institutions, espaces associatifs, culturels, souvent en plein air

J’ai accumulé et commencé de trier des milliers de pages, des adresses de sites, mémoires, thèses articles, cartographies…

J’ai enregistré des heures et des heures, retravaillant parfois ces collectages en créations sonores, radiophoniques, installations environnementales, concerts/performances live…

J’ai tenté de croiser des approches esthétiques, environnementales, sociales, des questions autour de l’urbanisme, l’architecture, l’aménagement urbain, l’espace public, l’écoute partagée

J’ai inauguré des points d’ouïe, raconté ou lu des histoires en marchant, donné la cadence et rythmé les déambulations sensibles, ses pauses, à nombre d’oreilles curieuses et souvent surprises.

J’ai cherché tant le dépaysement, les lisières, les décalages, les singularités, que des formes d’universalités, des communs partageables ici et là, avec un maximum de personnes, dans un langage je l’espère accessible au plus grand nombre, et parfois-même dans le plus profond silence !

Après avoir testé bien des technologies, processus, dispositifs, plus ou moins hi-tech, je suis revenu essentiellement à l’essence de la « marchécoute » à oreilles nues, ce qui ne m’empêche pas de temps à autre, une incursion ponctuelle vers des systèmes plus « branchés ».

J’ai tenté de mettre en place de modestes outils pour engager des recherches-actions, entre art, science et sociabilité auriculaire, en privilégiant souvent l’aménité stimulante contre la tragédie sclérosante, sans pour autant dénier les dangers environnementaux ambiants et Oh combien contemporains.

Je me suis appuyé sur des formes de rituels auriculaires, de cérémonies d’écoute.

Je me suis beaucoup inspiré de philosophes pour creuser l’idée de la marche, de l’écoute, du paysage, de Foucault à Merleau-Ponthy en passant par Montaigne, Husserl, Adorno, De Certeau, Guattari, Deleuze, Thoreau, Benjamin… histoire de prendre un brin de recul sur mes spontanéités in situ, de relier des choses, des pensés et des gestes, des gens et des expériences…

Mais aussi de m’inspirer de l’écriture de Georges Pérec, Will Self, Jacques London, Jacques Réda…

Entre le contextuel et le relationnel, la conscience écologique et sociale, j’ai essayé de garder une certaine éthique dans des approches, où la rencontre est, plus que le « produit », au centre de mes préoccupations, la façon de faire ensemble primant sur la réalisation finale.

Malgré l’emploi de l’imparfait, ici celui du récit, faisant traces d’un parcours jalonné d’écoutes toujours renouvelées, j’écris par ce temps conjuguant le passé, mais étant avant tout le témoin d’actions à long terme, toujours en cours, d’un chantier sans cesse en recherche de nouveaux développements.

Bref après un cheminement qui commence à constituer une entreprise assez conséquence, et pour moi intellectuellement fertile, à défaut de l’être économiquement, j’ai l’impression que tant de choses restent à penser, à marcher, écouter, raconter, partager, construire, hybrider…

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Des points d’ouïe et les oreilles à l’air !

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Mes oreilles ont besoin d’air, d’espaces, de diversité, de vie !

Envie de les frotter à la place du marché, aux quais de Saône, ou d’ailleurs, aux terrasses les plus élevées d’un immeuble, ou à celles d’un café, façon Pérec, aux ruelles étroites, aux gares, aux ports et autres aéroports, façon Debord, aux dédales des parkings souterrains, aux résonances des forêts et aux miroirs des lacs, aux grands boulevards et aux passages couverts, aux friches industrielles et aux ruines monumentales, ou plus modestes, aux sentiers de montagne et aux bancs publics, aux escaliers et aux parvis surplombant la ville, aux grottes et autres cavernes, aux galeries marchandes et aux usines de tous genres, aux fenêtres ouvertes, aux combes et aux reculées, aux tunnels et aux chemins couverts, aux crissement de la neige gelée, aux bords de mer et aux fêtes populaires… de nuit comme de jour, immobile ou en marchant, j’ai besoin des sons vivants !

Chemins d’écoute – La pratique du soundwalk (promenade sonore) en écrits

DESARTSONNANTS - SONOS//FAIRE

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Comme vous l’avez sans doute constaté, Desartsonnants aime l’écoute en marche, au sens littéral du terme. Il la pratique régulièrement, l’explore, en cherche des déclinaisons, des modes de contextualisation. Il expérimente différentes formes de déambulations auriculaires avec d’autres artistes plasticiens, écrivains, conteurs, danseurs…, des aménageurs, des chercheurs, des écoutants de tous crins. Il use de ces chemins d’écoute sans cesse réécrits au fil des pas, pour réfléchir à nos propres postures d’écoute au quotidien, mais aussi à celles, plus extraordinaires, qui nous offrent un décalage sensoriel propre à jouir de perceptions environnementales élargies. Il questionne nos relations avec l’espace, le son, nos co-habitants/co-écoutants, la construction de paysages voire de territoires sonores partagés.

Au-delà de la (dé)marche d’écouteur public, via des approches esthétiques qui ne perdent jamais de vue une forme de militance pour la belle écoute liée à l’écologie sonore, celle que nous a fait découvrir Murray Schaeffer, une réflexion…

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Corps Espaces Corps

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Promeneur écoutant, auditeur nomade, en partie libre en partie contraint, fabriqueur et arpenteur de paysages sonores en devenir, mon corps-oreille, mon oreille-réceptacle, mon corps-espace, mon espace-corps, inscrits parfois malgré eux dans un jeu d’espaces inextricables, constatent que ma place-posture n’est pas toujours clairement ni définie, ni établie. Elle n’est pas toujours décryptable, qualifiable, descriptible, ni même suffisamment stable pour l’être. Est-ce bien ainsi ? Une zone de questionnements, d’inconfort, ou un terreau fertile à l’éclosion de nouveaux corps-espaces qui ne seraient pas trop sur-définis, échappant ainsi à un cloisonnement d’emblée sclérosant.
Entre une matérialité, physiquement assumée, et une ligne de flottaison sonore fluctuante, alternativement productrice et auditrice, et vice versa, quand ce n’est pas les deux postures concomitantes, se pose le statut de mon corps écoutant. Celui s’incarnant dans des traversées performatives, bruyamment silencieuses, des méditations ponctuées d’errances et d’immobilités, des micro gestes aux macro perceptions, et les myriades de nuances sonores à peine entrécoutées et déjà disparues.
Donner à voir et à entendre dans les espaces du promeneur écoutant potentiel.
Se donner à voir et à entendre dans les espaces scénographiés par le, les corps.
Se noyer dans des espaces acoustiques tout à la fois communs et singuliers.
Se distinguer dans des espaces auriculaires aussi imbriqués que dissolus.
Hésiter entre le mouvement et l’immobilité, la résistance et la fuite, la sage contemplation et l’imprudente et légère distraction.
Chercher les moyens de passer d’un état à un autre, sans cesse, vivant échappatoire.
Corps-espaces-corps, allers-retours entre dedans-dehors, ici-ailleurs, dans une construction tout à la fois apollinienne et une ivresse dionysiaque, l’espace me joue des tours que le corps ne déjoue pas forcément; le corps me joue des espaces dans lesquels lui-même s’entremêle les sens, signifiants comme signifiés, des espaces compris les vides, le corps comme l’esprit duals, hésitants, jamais sûr du bon chemin, du bon geste… Entre-deux chaotique mais rassurant quelque part. Ne jamais être vraiment sûr de rien.
Des écarts qui laissent la place à un pure jouissance, ou à un souffrance teintée d’indécisions ?
Écarts qui peuvent emprisonner, comme libérer, le corps dans ses contradictions, l’étendre dans l’espace de ses non-lieux, lui faire explorer le geste dans ses in-aboutissements.

Le paysage, y compris sonore, frotté à l’usure de l’impermanence

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IMPERMANENCE, subst. fém.
Caractère de ce qui n’est pas permanent, de ce qui ne dure pas. (CNRTL)

Il y a quelque temps déjà, lors d’une résidence artistique dans une petite ville Suisse, Le locle, nous avons, avec ma comparse Jeanne Schmid, aiguisé nos yeux et oreilles par le prisme de l’impermanence. Croisons l’image et le son, la relecture « Écoute voir Le Locle ! » en binôme, de cette cité horlogère et montagnarde, nous a très vite suggéré de nous attacher aux côtés éphémères du site, mais aussi, en contre-partie à ses résistances. De l’érosion spatio-temporelle à la résilience, il n ‘y a qu’un pas, ou en tous cas une distance franchissable à l’aune de l’observation sensible, processus phénoménologique qui a déjà fait ses preuves.

La première impermanence que nous constatèrent fut celle de l’eau. Élément structurant du paysage, avec près de 30 fontaines, des ruisseaux, une chute/cascade souterraine géante qui actionne d’anciens moulins, l’aquatique fabriquait un paysage rafraichissant et vivifiant, via le regard, l’écoute le goût et le toucher, des rythmes, des flux, des séquences… Tout au moins au début de notre séjour puisqu’à mi-parcours, toutes les fontaines furent mises à sec, en prévision de la saison froide arrivant. Et toute une partie de la cité retomba dans une sorte d’engourdissement sonore pré-hivernal. Qu’une seule onde vous manque et beaucoup de choses (sonores) sont dépeuplés. Une mosaïque de jalons, de repères auditifs, quadrillant la cité, faisant parcours, devenait alors, pour un temps de surprise, plus présents dans leurs subits silences. Un effet frigo, celui de l’oreille qui se rend d’autant plus compte de sa présence lorsque son moteur s’arrête brusquement, laissant dans la mémoire et dans l’espace comme une rémanence auriculaire. Et cela à l’échelle de la ville. Fort heureusement, nous avions instinctivement capté sons et images avant cette extinction ponctuelle. Impermanence en coupures ponctuelles.
Pour ce qui est du ruisseau, le Bied, qui traversait la ville de part en part, dans toute sa longueur, une forme d’impertinence l’affectait également. Non pas celle d’un tarissement de ses flots dû à une période de sécheresse, se qui pourrait arriver, mais plutôt générée par une coupure, une rupture de son lit, du fait du recouvrement de ce dernier lorsqu’il traverse le centre ville. il disparait ainsi de notre vue, comme de notre écoute, de notre perception sensible, perdant contact avec une ville qu’il arrosait jadis à l’air libre, devenant un flux souterrain qui le fait disparaitre du paysage pour ressurgir en sortie de bourgade. Ce qui nous le verrons n’est pas sans incidences.
Donc sur le paysage aquatique plusieurs formes, instables par définition, d’impermanences, de disparitions par coupures temporelles, tarissements, recouvrements géographiques, enfouissements…

La deuxième forme d’impermanence que nous constatâmes dans un même temps, fût temporelle. Dans le sens chronométrique du terme, celui de la mesure, du fractionnement, de l’étalonnage, de la marque, de la division du temps. Les années, mois, heures secondes sont au Locle prétexte à un économie, à un savoir-faire historique, celui de l’horlogerie, et qui lus est de l’horlogerie de luxe et de précision. Cette spécificité artisanale es associée à la conception et à la production de tous les mécanismes de mécanismes, machines chronométriques, de la montre à l’horloge monumentale, qui façonna Le Locle, jusque dans ses incroyables architectures de fabriques horlogères, aujourd’hui classées au Patrimoine Mondial de l’Unesco. Une ville tic-tac, bien que le son soit plus dans la virtualité de nos tête que dans l’espace sonore « réel ». Si ce n’est que de pénétrer dans un atelier de décolletage pour se frotter aux sons des machines ciselant le métal.
S’il est un symbole de l’impermanence c’est bien la fuite inexorable du temps, celle qui nous entrainant tous vers une disparition programmée, et nous la rappelle régulièrement. Et là je parle bien de l’individu, et non pas d’une humanité prise dans les courants vertigineux de l’Anthropocène. Ce qui est une autre problématique éminemment contemporaine. Notre entourage, avec ou sans montre, notre physique, le rythme des saisons d’endormissements en réveils, marquent de façon indélébile l’usure du temps, fussions nous à l’aube d’un quelconque transhumanisme, ne nous épargne pas.
Ici, marques du temps si je puis dire, plus géographiquement prégnantes avec l’arrivée du numérique. En effet, beaucoup de ces belles fabriques de mécanismes de précision fermèrent. Aujourd’hui friches industrielles, ou en voie de reconversion. Gageons que le paysage sonore, celui vers lequel je tourne le plus souvent mon attention, mon oreille, dut également être sensiblement modifié par la disparition de certaines grosses entreprises, ou leur restructuration, par la modification de lux humains, résultante des rythmes de travail, et ceux des flux automobiles saturant la vallée, en emmenant une cohorte d’ouvriers travailler hors la ville.
Toujours au final des questions de rythmes, de flux, et d’incontournables temporalités.

Une troisième forme d’impermanence fut décelée au travers l’effondrement d’une partie des bâtiments du centre ville, dans sont axe longitudinal, avec des demeures très lézardées, fragilisées, jusqu’à leur écroulement possible, voire parfois provoqué par mesure de sécurité. La cité, construite sur une vallée marécageuse, gorgée d’eau en surface et dans ses entrailles, et un ruisseau recouvert, celui que j’ai évoqué plus haut, bougeait sur ses assises. Ces tressaillements géologiques, accentués par les phénomènes karstiques des hauts plateaux jurassiques, et le « gruyère » souterrains de grottes et de failles, malmenaient d’imposants bâtiments de pierre qui pourtant semblaient vouloir, de par leur monumentalité minérale, défier le temps, justement. Des sous-sols mouvants mettaient en péril un axe architectural central de la cité. Les travaux de consolidation se sont révélés énormes, nécessitant la mise en place de pieux s’enfonçant jusqu’à la roche mère pour assurer la stabilité des bâtiments. Ces travaux-même du reste faisaient entendre au cœur de la cité des efforts de résistances, de résilience pour des reconstructions qui fassent front aux dégradations ambiantes. Un alliance du temps et de l’eau, qui érodait une partie de la ville, et quand j’emploie ici cet imparfait du récit lié à notre résidence, je pourrais tout aussi bien employer un présent qui relate un état de fait toujours d’actualité.

Cette seule petite ville de quelques dix milles âmes nous semblait finalement un condensé d’impermanences paysagères, industrielles, architecturales, sociales, qui donnaient du reste du grain à moudre à notre récit… Même si, bien sûr, l’écriture sensible, esthétique de nos regards et écoutes croisées peuvent donner impression de forcer le trait, ou tout au moins d’en accentuer ou d’en révéler singulièrement des saillances émergentes.

 

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Dans un deuxième contexte, le travail que je mène désormais autours des jardins sonifères, espaces verts re-naturés, paysages paysagers, comme des espaces oasis acoustiques, surtout en milieu urbain, me permets également d’appréhender, ou plutôt d retrouver de nouvelles impermanences. Ces états fragiles participant très nettement à la construction-même de paysages, qu’ils soient paysages jardins ou paysages sonores, ou bien au final les deux, dans une acception hétérotopiquement foucaldienne de l’espace.

Le jardin lui-même, celui agencé via des topographies remaniées, la distribution de circulations piétonnes, la plantation de végétaux, la pose de clôtures, des aménagements aquatiques, des jeux d’enfants, ouvrages d’art et autres fabriques, architectures exotiques, folies… est un espace en perpétuel évolution. Tout jardinier qui se respecte sait agencer des formes et des couleurs végétales qui évolueront sans cesse, au fil des saisons, des feuillages caduques ou non, passant d’une multitude de verts à des ocres infinis, jusqu’à joncher le sol de tapis crissants sous nos pas. Des floraisons alternées, de la vigueur printanière à la sécheresse des tiges fanées, toujours entre naissance, croissance et déclin, voire joyeuses renaissances post-hivernales pour les vivaces. Faut-il y voir ici une sorte de métaphore à destination des civilisations, plus fragiles qu’elle n’y paraissent, car nombre de jardins et d’arbres leurs ont survécus, quand ces derniers n’ayant pas enfoui et effacé leurs traces, y compris les plus monumentales.
A un niveau plus modeste, plus terre à terre, dans le jardin, un coup de vent suffit à faire chanter joliment les peupliers trembles (Populus Tremula) les bien-nommés, comme les roseaux bruissants sous la caresse d’Éole.
Une petite cascade que quelques empierrements contribueront à construire, viendra perturber un cours d’eau glougloutant, qui pourra d’ailleurs se tarir et de fait se taire au plus fort de l’été.
Une glycine, outre son parfum enivrant, bourdonnera de mille insectes butineurs, avant que de rendormir dans un discret silence… Un sorbier attirant les passereaux qui raffolent de ses fruits engazouillera ses alentours de joyeux pépiements… Des compositions qu’un jardinier sait agencer pour ces effets sensoriels, même s’il n’en maitrise fort heureusement pas tous les paramètres.
Souhaitons en tous cas que ces image, y compris sonores, ces paysages sensibles, persistent encore dans un long terme.
Nous pouvons rajouter ici où là, empruntant à des traditions ancestrales, des mobiles éoliens, harpes éoliennes elles aussi, et pourquoi pas quelques Shishi-odoshi, marquant une sorte de scansion rythmique dans un flux temporel incessant, comme s’il tentait par ce micro mouvement perpétuel, de balancier percutant, de lutter contre l’impertinence ambiante. Des pointillistes sonore éphémères.
Bref, le jardin botanique, paysager autant que sonifère sera, quelque soient ses forme, ses courants esthétiques, ses usages, plus ou moins naturellement, contraint aux changements du temps, des saisons, des caprices de l’homme, à se pourvoir ou départir de couleurs, senteurs, choses à caresser, à goûter, à écouter. Contraint à une joueuse et naturelle impermanence que celle-là.
Comme toute nature vivante, fût-elle ici la plus artificielle, la plus artialisée disait Montaigne, le jardin est une forme impermanante par excellence, une instabilité chronique à demi apprivoisée, ce qui en fait du reste son immense charme. A l’instar d’une peinture figeant le regard du peintre sur un paysage immobilisé, presque fossilisé, le jardin, de sa conception à sa friche éventuelle, connait et entretien une vie bouillonnante, et la partage à nos yeux et nos oreilles, voire à tous nos sens comblés. Et plus grande est parfois l’absence de gestes trop paysagers, la déprise des tiers-paysage chère à Gilles Clément, plus grande est la biodiversité résultante d’espaces dé-laissés en friches fertiles.

Comparée à l’impermanence sociétale, voir d’une humanité qui semble proche d’un certain chaos climatique, social, politique, vue sous un angle collapsologique, celle du jardin paysage semble plutôt rassurante, voir même vivifiante et stimulante. Si la situation sociale et climatique ont de quoi, à juste titre, à nous inquiéter, le jardin qui ne cesse de se transformer, quelque part de se régénérer, quand il n’est pas nourricier, peut nous apporter des formes d’aménités apaisantes. En centre ville, poumon vert, oasis acoustique nous coupant, ou atténuant le flot incessant des moteurs, espaces où la communication orale est aisée, agréable, lieu de détente, de repos, de rencontres, d’activités physiques, de douces méditations, sur un banc ou une pelouse, à l’ombre bienveillante d’un chêne séculaire, le jardin paysager nous offre un point de répit, havre de paix, ou tout au moins d’apaisement. Face à une impermanence déstabilisante, et parfois anxiogène de la cité, de mégalopoles titanesques, les îlots de verdures et leurs douces impermanences nous offrent de généreux contrepoints sensibles, remparts aux tensions d’hyper architectures impersonnelles et de dégradations climatiques et sociales de plus en plus flagrantes.

Si le paysage, au sens large du terme, est voué, à plus ou moins long terme, comme du reste ses résidents et la planète entière, à une forme d’érosion, d’enfrichement, d’effondrement inéluctable, mais n’est-ce pas là un retour à une « saine sauvagerie initiale », certains espaces proposent encore, dans leurs constantes variations sensibles, des lieux protégés où peuvent se ressourcer nos yeux, nos oreilles, notre corps fatigué, notre pensée aux aguets. Charge à nous d’entretenir et d’exploiter leur potentiel ressourçant, ballottés aux centres d’impermanences grondant en sourdine l’annonce un chaos en chantier.

PAS – Parcours en duo d’écoute n°14 avec Isabelle Gessen

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Lundi 22 avril 2019, jour de Pâques, départ du 14e PAS en duo Lyonnais, de la gare Saint-Paul vers les hauteurs de Fourvière.

La visite est cette fois-ci emmenée par Isabelle Gessen.

Des escaliers, des écoles, couvents reconvertis, des parcs, un parcours en Acro-branches, des points de vue panoramiques, un cimetière, hélas fermé à cette heure, et des points d’ouïe aussi, sur le parvis d’une basilique, à l’intérieur et dans la crypte de celle-ci, d’autres parcs, une fin dans les ruines gallo-romaines, pour finir une redescente hors-micros.

Près de trois heures de marches, dont plus de deux enregistrées non-stop, sans retouches aucunes. Des dialogues, des lectures, certaines inédites, circonstanciées, beaucoup de dénivelés, et des espaces somme toute assez apaisés. Une nouvelle tranche de ville Lyonnaise à portée d’oreille s’offre à nous.

Au-delà des choses écoutées, c’est notre petite fabrique de paysages sonores qui est toujours au cœur du processus. C’est la façon dont nous le vivons, racontons, faisons vivre par notre récit croisé, in situ, en grande partie imprévisible, selon ce qui se passe, les sensibilités de chacuns -unes…

Je ne m’en lasse pas.

 

En écoute

 

 

Les sons de l’EmoSonne

Parcs et jardins, paysages en écoute, Points d’ouïe pour l’oreille (ou)verte

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"Revenir à l'essence du son, les espaces sonifères, 
les oasis acoustiques..."

 

Sans doute de par mes premières amours et études, mêlant le paysage (au sens d’aménagements paysagers, ou du paysagisme), et la musique, les sons, je traverse aujourd’hui, dans mes explorations urbaines, mais aussi hors cités, de nombreux parcs et jardins. Lieux que j’apprécie énormément, comme espaces de calme, de biodiversité, de promenades, d’explorations sensibles, de ressourcements, de rencontres, d’expérimentations sonores…

Souvent, ce sont de petits, ou grands oasis urbains, au niveau acoustique en tous cas, terrains privilégiant des échanges où la parole et l’écoute peuvent se déployer sans efforts, lieux de ressourcements apaisants, contrepoints à une densité urbaine parfois frénétique. Des lieux que je qualifie parfois de ZADs (Zones Acoustiques à Défendre).

 

""Le jardin est un territoire mental d'espérance". Gilles Clément

 

Je réfléchis, depuis déjà quelques années, à bâtir une thématique liée aux paysages sonores, dans un sens géographique et sensible du terme, s’appuyant essentiellement sur l’arpentage auriculaire, mais aussi sur les approches pluri-sensorielles. Parcourir des parcs, jardins, promenades urbaines, coulées vertes, qu’ils soient jardins botaniques, de curés, potagers, romantiques, à la Française, Zen, villages de charbonniers, Parcs culturels, historiques, jardins partagés, sites agricoles…

Si l’écoute reste le pivot centrale de mes propositions, il n’en demeure pas moins qu’un jardin, objet paysagé et quelque part architectural, reste naturellement multisensoriel et peut donc s’entendre par et dans tous les sens.
La vue – des couleurs, des formes, des perspectives des plans, des sculptures, folies, fabriques, rocailles, architectures métissées et autres ornementations ou picturalités.
L’odorat – des essences odoriférantes, des parfums, senteurs, des odeurs de terre mouillée, d’humus, d’herbe fraichement coupée, sèche… Le toucher – effleurements et caresses de matières ligneuses, fibreuses, granuleuses, textures des sols… Le goût – déguster des fruits, légumes, herbes aromatiques, de la cueillette à la cuisine… L’ouïe, ici privilégiée – eau ruisselante, vent dans les branchages, crissements des pas, voix des promeneurs, jeux d’enfants, bruissonnements de la faune…

Pour ce qui est du sonore, field recordings, PAS – Parcours Audio sensibles, compositions musicales et/ou sonores, inaugurations de Points d’ouïe, installations éphémères, résidences artistiques autour du paysage sonore,  parcours d’écoutes avec points d’ouïe acoustiques signalisés, croisements photographies/sonographies, arts sonores et écologie, botanique et acoustique… le chantier promet d’être très riche en croisements, hybridations, pour filer une métaphore horticole, et en rencontres ! Un véritable substrat ou terreau, nourrissant le végétal comme le sensoriel, sans oublier les sociabilités, envisagées comme des pépinières de bien vivre ensemble, des espaces où ensemencer et faire germer des cultures communes.

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Parcours d’écoute – Points d’ouïe signalisés – Neerpelt (Belgique)

Par le biais d’approches hybridant esthétique et sociabilité, c’est au travers une forme d’Écosophie, telle que l’ont pensée Arne Næss, puis Félix Guattari, ou bien via la poésie déambulante et pré-écologique d’un Thoreau, ou encore les concepts de Tiers-Paysage et Jardin planétaire de Gilles Clément, en passant par « l’insurrection des consciences » de Pierre Rabhi, les Paysages sonores partagés et sonographies de Yannick Dauby… que j’ai envie de revisiter de l’oreille, les parcs et jardins, des grandes prairies ostentatoires jusqu’aux aux bosquets intimes. De l’oreille, et de concert, une approche naturellement Desartsonnant(e)s…

La seule Métropole Lyonnaise, mon port d’attache, possède nombre de ces jardins, mouchoirs de poche ou immenses parcs, couloirs verts ou réserves naturelles. Mais aussi partout en France, en Europe et dans le Monde ! Un vrai jardin planétaire, pour reprendre l’expression de Gilles Clément, et joliment sonifère comme une oreille rhizomatique sur le Monde, une trame sonore verte maillant des territoires par une sorte d’inventaire d’acoustiques paysagères, et des espaces propices à des parcours  et créations sonores à l’air libre.

De quoi à se mettre l’oreille au vert, et cultiver une écoute (ou)verte !

 

Je m'en allais dans les bois parce que je voulais vivre sans hâte. 
Je voulais vivre intensément et sucer toute la moelle de la vie ! 
Mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie, 
pour ne pas découvrir, à l'heure de ma mort, que je n'avais pas vécu.
Henry David Thoreau - Pensées sauvages

 

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Parc Blandan à Lyon 7e

 

Des lieux visités, écoutés, et des expériences Audiobaladologiques

Lyon et alentours : Parc Montel, Parc Roquette, Jardin de l’ENSGrand Parc de Miribel Jonage, Parc de GerlandParc de la Feyssine, Parc des hauteurs, Jardin Sutter, Tête d’or, Parc Blandan

Ailleurs en France: Jardins du Prieuré de Vausse Jardin du Mas Joyeux à Marseille, Jardin des sons à Cavan, Parcs des Buttes-Chaumond et de Belleville  La Villette, à Paris, La Roche Jagu en Bretagne, Le jardin Romieu à Bastia, Jardin des deux rives à Strasbourg, Baraques du 14 de la forêt de chaux, « Parcours sonore Échos de la Saline » Jardins de la Saline Royale d’Arc et Senans, Domaine du château de Goutelas et La Batie d’Urfée en Forez Domaine de la Minoterie de Naurouze, Parc Buffon à Montbard – projet Canopée, jardins du château de Sassenage, jardins ethnobotaniques à la Gardie

Italie  : Le jardin de fontaines de la Villa D’Este

Autriche : Jardin botanique de l’université de Vienne

Espagne : Parc Güell à Barcelone

Angleterre : Hyde Park à Londres

Belgique : Parc du Domel, Klankenbos  Neerpelt,  Parc du Beffroi de Mons

Et bien d’autres lieux encore, dont beaucoup en chantier, et à venir.