Point d’ouïe et figuralité

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Lorsque j’écoute, je marche, un lieu, et les deux actions vont souvent de paire dans mon travail, j’en extrais, plus ou moins consciemment, des singularités, de aspérités, des ambiances particulières…
Je commence à me construire une série de repères pour approcher de l’oreille un environnement fugace.
Je me ménage des points d’ouïe durant mes déambulations, qui parfois s’arrêteront sur des marqueurs sonores, comme on les nomme dans notre jargon, de la fontaine à la cloche…
Ces repères vont petit à petit s’organiser, au fil des marches et écoutes, pour agencer, voire ré-agencer une forme de paysage sensible, qui va prendre sa cohérence, sa consistance, via les écoutes accumulées.

C’est alors que je me sens prêt à enregistrer les sons des lieux, à en capter des bribes, fragments, échantillons, ambiances, comme si je carottais une matière déjà visitée, et quelque part déjà malaxée de l’oreille.
Autant de fragments représentatifs, en tous cas pour moi, d’un territoire sensible que je vais organiser, à ma façon, selon ma propre audio-vision des lieux investis.
Je reprends ici à mon compte le terme de figural, forgé par Jean-François Lyotard dans Discours, Figure, et repris par Gilles Deleuze, qui explique que le figural n’est pas le figuré.
Le figural se voit, et ici s’entend, se comprend, et pourtant échappe à la rigueur descriptive du langage. Quelle que soit d’ailleurs la forme du langage.
Il s’agirait donc de donner une certaine lisibilité à l’audible, par une forme de pensée du sonore, qui ne soit pas forcément ni descriptive, au sens premier du terme, ni figurative, comme certains field recordings peuvent l’être.
Le figural est, au delà d’une forme de représentation, une expression intimement, étroitement, liée au ressenti, à la sensation. Nous revenons donc à la représentation d’espaces sensibles.
Francis Bacon disait, parlant des impressionnistes, qu’ils ne peignaient pas le paysage, mais plutôt ce qu’ils ressentaient en le regardant.
De même, une composition audio-paysagère, telle que je la conçois aujourd’hui, est plus figuraliste que figurative.
Si elle s’appuie bien sur des fragments/échantillons sonores prélevés sur le terrain, d’abord via mes oreilles, puis mes micros, la composition est essentiellement nourries de multiples ressentis, associés aux expérience de soundwalking (marche d’écoute).
Faire entendre un paysage brut, sans tenter d’en donner les émotions, aboutit souvent à un objet triste, très neutre, car coupé des sentiments éprouvés in situ. Il en devient à mon sens, parfaitement inintéressant, à moins que d’effectuer un collectage ethnologique, ce qui est une toute autre démarche.
En ce qui me concerne, tout est donc re-configuré, resserré, souvent, remixé, l’espace, le temps, les ambiances, les sources, les événements… L’écriture sonore est donc une forme de récit à la subjectivité assumée, né des expériences sensibles, des rencontres, des coups de cœur…

Et c’est à cet endroit que se fabrique un paysage sonore qui n’existait pas de prime abord, si ce n’est, modestement, par l’action d’écoutes figuralistes de promeneurs enregistreurs écoutants, qui vont mettre en récit auriculaire un territoire ordonné et agencé selon leur sensibilité propre.
De plus, ce qui restera pour moi comme une expérience forte, c’est l’invitation et l’expérience que j’aurai faites et vécues, entrainant d’autres promeneurs écoutants, quels qu’ils soient, dans cette expérience de lecture figurale, entre silences et sons, plaisirs et inconforts. Cette expérience nous fait penser le monde par des formes d’esthétique du sonore, mais aussi par les problématiques écologiques et sociétales, de ces potentiels paysages sonores, au final fabriqués de toute pièce. Mais n’est-ce pas là un des sens du mot paysage ?

En tous cas, il s’agit, par ces approches d’une figuralité qui ferait sens, au pluriel, de toucher de l’oreille la très grande fragilité de nos écosystèmes, y compris dans leur dimension acoustique, en les faisant ressentir plus qu’en les décrivant, quitte à prendre le risque de ré-écritures qui ne trouveront certainement pas le même écho selon les auditeurs potentiels.

 

Gilles Malatray – Desartsonnants

Lyon, le 10 septembre 2019

Chroniques Desartsonnantes

PAS – Parcours en duo d’écoute avec Isabelle Favre – Fourvière de Haut en bas

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Comme à leur habitude, les PAS en duo d’écoute poursuivent ces formes libres de marches conversations, écoutes… le tout enregistré sur le vif, sans retouches ou presque.

Le guidant m’invite à le suivre, dans les lieux et moments de ses choix.

Nous déambulons, parlons, enregistrons.

Celui-ci est le quinzième PAS en duo dans Lyon intra-muros, plus un banc d’écoute et un PAS Suisse.

Plus de trente heures de sons qui abordent certes les paysages sonores, mais tout autre sujet, aménagement, projets culturels, politique locales, ressentis in situ, douce rêveries ou ronchonnades bien senties, lectures de textes et poèmes, description du terrain, de son histoire, des choses croisées… Dans l’esprit d’une tentative d’épuisement d’un lieu, façon Pérec, mais en marchant…

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Ici nous descendons, en mouvements pendulaires, la colline de Fourvière à Lyon, en passant par le quartier Saint-Just, les jardins, rues et ruelles, pour achever notre parcours à Saint Jean. Entre basilique et cathédrales, panoramiques et points bas, deux lieux hyper touristiques de la Cité.

Le temps doux et ensoleillé, les belles lumières de l’été déclinant se prêtent à la flânerie.

Nous mettrons donc  environ deux heures pour effectués une distance au finale assez courte, vagabondage et paroles sans contraintes, sans compter de longues conversations en amont et en aval, hors micros, bavards invétérés et curieux que nous sommes.

 

Marchécouter

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PAS – Parcours Audio Sensible – Workshop à l’ENSBA Bourges, Post diplôme création sonore

L’oreille met un pied devant l’autre
les pieds n’en font pas qu’à leur tête
ils déploient des orteils tympans
choient le colimaçon vibrant
les pieds sont des moteurs d’écoute
l’écoute jusqu’à la pointe du talon
jusque sous la plante sensible
jusqu’à la membrane tympanique
et tout vibre de concert
concert parfois déconcertant
oreille projetée dans la ville
pieds qui cherchent la pulsion sollidienne
de croûtes terrestres trop souvent étouffées
sous des couches d’asphalte et de béton
le corps déploie ses antennes frissonnantes
les sons à fleur de vibrante peau
chaque pores en tressaillement écoutant
body parabolique réceptacle
capteurs des magmas bien urbains
de rumeurs montagnardes
de bruissements forestiers
et d’autres sonitudes du monde
entre vacarme et chuchotement
tension étouffante et quiet relâchement
marchécouter au corps de la ville
plonger dans des bruyances soniques
des ondes pernicieusement invisibles
traversant la matière de chair éponge
marchécouter comme un appel au silence
non pas silence mortuaire
mais celui qui supporte les sons
gardien d’un temple par trop prolixe
intimes espaces en creux de scansion
villes de grandes sonitudes
où se justifient et contrarient le co-vivant
jusque dans ses folles résonances
comme dans ses aménités rassurantes
marchécouter pour rester debout
en état de comprendre un peu
ne pas se noyer inconscient
dans les rumeurs manipulées
les trucages des média trop en verve
le flot des beaux parleurs
le torrent des masses subjuguées
marchécouter pour préserver des bulles acoustiques
espaces protégés des excès vibrillonnants
espaces où la parole n’a pas à lutter contre les chaos ambiants
où la muzzac ne coule pas à flots
où l’écoute à prise sur la scène acoustique
où le marchécoutant peut s’entendre sans tendre l’oreille
et s’offrir une pause comme une friandise auriculaire.

Dépaysement auriculaire

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Du tour, des tours, de mon quartier, à pied, itinéraires micro-itinérances triviales pour faire les courses, prendre un transport en commun, ou bien errer, en désœuvrance…

Jusqu’aux bords de la mer baltique, et autres océans, de la forêt malgache, jurassienne, des plaines québecoises, des montagnes portugaises, sardes, suisses… Entre autres lieux arpentés et à venir…

Dès que j’enclenche l’écoute, l’écoute bien entendante, impliquée, sensible, mon oreille part en voyage, au quart de tour (du monde ?) et sitôt se déploie, déplie, dépayse, auriculairement.

Mais l’oreille est insatiable, et je cherche sans cesse de nouveaux lieux, de nouvelles hétérotopies, hétérosonies, sonotopies, topophonies, sociauphonies, géophonies, scriptosonies… En connaitriez-vous ?

 

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Soundwalk, promenade sonore, balade sonore… pour poétiser, ou poïetiser l’espace

DESARTSONNANTS - SONOS//FAIRE

SOUNDWALK, PROMENADE SONORE, BALADE SONORE POUR POÉTISEZ, OU POÏÉTISER L'ESPACE

Écouter en marchant, ou marcher en écoutant, sont deux actions qui se posent comme des gestes complémentaires et finalement indissociables dans le fait, gestes acoustico-déambulatoires que des artistes anglo-saxons nomment la soundwalk.

La marche ayant la propension à stimuler l’expérience sensorielle, si l’on axe sa déambulation autour d’un sens en particulier, l’écoute par exemple, ce dernier verra sa sensibilité ainsi décuplée.

Les espaces traversés prennent alors à l’oreille une importance qu’ils n’ont pas dans une déambulation au quotidien, acquérant, par le biais d’un décalage esthétique, voire artistique, une indéniable dimension poétique.

Au delà du constat d’une certaine jouissance sensorielle, la promenade est pensée, agencée et proposée comme une fabrication de parcours, la mise en place d’itinéraires, des propositions favorisant une immersion sensorielle via par exemple une parole conditionnante, des postures intellectuelles et physiques suggérées, sans parler de toutes les variations possibles, installées, performées… Tous ces processus participent à une construction…

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Soundwalking Groupe

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Un tout nouveau groupe Facebook autour du Soundwalking et autres parcours sonores.

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Soundwalking
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Soundwalk, audiowalk, parcours sonores, listening, soundscape, paysages sonores…
 

PAS – Parcours Audio Sensible et World Listening Day, Sabugueiro Opus 6

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Le 18 juillet, chaque année, la World Listening Day, association réseau internationale pour l’écologie sonore (Acoustical Ecology), fête la Journée Mondiale de l’Écoute, qu’elle a du reste créer.
Ainsi, écoutants, militants, marcheurs, partout dans le monde, peuvent inscrire un événement, de la simple soundwalk (marche d’écoute) à des rencontres plus ambitieuses, pour faire vivre et défendre ce mouvement à la recherche d’une belle écoute mondialement partagée . Et Dieu sait sil y a du travail pour y parvenir !

Depuis déjà quelques années, Desartsonnants agit donc en conséquence, où qu’il se trouve, en impulsant des marches d’écoutes suivies de petites causeries autour de cette problématique auriculaire autant qu’écologique.

2019, Je me trouve dons, le 18 juillet, en pleine résidence audio-paysagère dans les montagnes de Sabugueiro, l’occasion ou jamais de fêter ce rendez-vous avec es promeneurs écoutants locaux. D’autant plus que j’ai déjà arpenté le territoire durant plus d’une semaine, micros et oreilles ouverts.

Le parcours s’est d’ailleurs rapidement et logiquement imposé à moi, construit autour de l’eau, sources, rivières, lavoirs, fontaines…

15H30, Rendez-vous sur la place de l’église par un bel après-midi ensoleillé. Des curieux, des membres d’une associations culturelle, des étudiants et professeurs d’un conservatoire de musique de Seia, ville voisine.

Un débriefing rapide sur les origines des Soundwalks et de l’écologie sonore, quelques consignes habituelles, notamment le fait de respecter un silence favorisant une écoute profonde, un premier Point d’ouïe sur la place, et nous nous mettons très lentement en marche.

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Nous passons par de minuscules ruelles très calmes, très minérales, où les sons ambiants sont comme étouffés.
L’une d’elle nous aux deux murs parallèles et très rapprochés nous révèle un bel effet de d’écho Flutter, une sorte de réverbération en échos très rapides, aux sonorités à la fois cristallines et métalliques, que les claquements de mains excitent facilement.

Nous débouchons sur un vallon en contrebas, celui de la rivière Fervença, au bord de laquelle nous descendrons lentement, par un très étroit sentier verdoyant. Les sons se sont soudainement déployés dans l’espace avec l’ouverture, l’élargissement rapide du paysage. Oiseaux, chiens, voix, murmures de micros sources, les espaces acoustiques se dessinent, avec le continuum de la rivière à notre droite en contrebas.

Nous longerons ce cours d’eau rafraîchissant l’écoute, après avoir ponctuellement installé via de petits haut-parleurs autonomes, les sons d’un troupeau de chèvres enregistré, traversant le village quelques jours avant.
Nous profiterons de ce point d’ouïe pour ausculter la végétation et les sols alentours, équipés de mes stéthoscopes et longue-ouïes bricolées pour la circonstance.

Des baigneurs viennent animer le paysage. Quelques véhicules sur la route du haut soulignent les reliefs, des chiens, toujours très présents dans le village, se répondent de loin en loin. Des ouvriers maçons pavent le chemin pentu que nous reprenons pour remonter dans le centre du village.

Nous nous arrêterons pour ausculter la fontaine de la petite place centrale, puis le superbe lavoir tout près de l’église, en lui superposant temporairement les tintements d’un mobile de chimes, petites cloches tubulaires en carillon, venant rappeler de façon anecdotique les chèvres ensonaillées des montagnes alentours.

S’en suivra un échange sur les ressentis, les impressions, la perception de ce paysage en écoute, globalement perçu comme un moment d’évasion tranquille.

Après une pause finale, je retrouverai un peu plus bas dans le village, deux personnes assises à l’ombre d’un porche, qui me disent avoir eu envie de prolonger ce moment d’écoute, et que je laisserai donc profiter de cette extension auriculaire post PAS.

Avoir donner envie de poursuivre ces gestes d’écoute collectifs est pour moi une des plus belles récompense à ces parcours sensibles.

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Résidence artistique Paysage sonore à Sabugueiro (Portugal) avec le Festival DMEHostel Criativo – Juillet 2019