Paysages sonores, arts sonores…

Le champ contemporain des arts sonores présente certaines pratiques qui ont progressivement émergé pour constituer des courants qui, a défaut d’être de véritables écoles, mais peut-on parler encore d’école à une époque où s’hybrident allègrement les genres, mettent en lumière des spécificités, territoires, façon de voir, ou d’entendre le monde.

Parmi ces pratiques, notons celle du paysage sonore, souvent très étroitement liée au fil recording, enregistrement in situ et à des mouvements militant pour l’écologie, dont bien sûr l’écologie sonore, issue de l’Acoustical Ecologie que prône Raymond Murray Schafer, la biophonie de Bernie Krause, les pratiques audionaturalistes et le Soundwalking, la marche d’écoute ou balade sonore.

Le but de cet article n’est pas ici de réécrire une énième définition, de proposer un historique en bonne et due forme, ni même un nouveau chantier d’analyse de ces courants, mais plus simplement de référencer quelques sites web dont l’intérêt me semble propre à jalonner ces approches audio-paysagères.

Cette sélection n’est évidemment pas exhaustive, tant s’en faut, et présente un choix tout à fait personnel, que tout un chacun peu compléter, ou parmi ces liens naviguer librement.

 

https://soundslikenoise.org/– Field recording and soundscape

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World Listening project– Écologie sonore, World Listen

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http://klanglandschaften.ch/fr/explorer/– Paysage sonore

 

https://www.leonardo.info/isast/spec.projects/acousticecologybib.html– Biographie autour de l’écologie sonore

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https://www.sfu.ca/sonic-studio-webdav/WSP/index.html– Barry Truax écologie sonore

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https://www.franceculture.fr/environnement/bernie-krause-contre-l-appauvrissement-des-sons-du-monde– Bernie Krause – biophonie

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https://www.greenroom.fr/99128-a-la-decouverte-du-field-recording/ – Field Recording

 

https://lemotetlereste.com/musiques/fieldrecording/– L’usage sonore du monde en 100 albums (livre)

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https://www.cairn.info/revue-multitudes-2015-3-page-101.htm– Field recording, hypothèses critique – David Christoffel

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https://www.poptronics.fr/Field-recording-un-art-ecolo– Field recording, un art écolo ?

 

http://www.bernardfort.com/bernard_fort/bernard_fort.html– Bernard Fort, Field recording, ornithologie et musique acousmatique

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http://www.franciscolopez.net/field.html – Franscisco Lopez – Field recording

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https://chriswatson.net/– Field recordinfg, Sound Art

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https://www.sfu.ca/~westerka/writings%20page/articles%20pages/soundwalking.html – Soundwalking

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http://www.soundstudieslab.org/experiencing-soundwalking/– Soundwalking

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https://desartsonnantsbis.com/– PAS – Parcours Audio Sensible

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https://aporee.org/maps/ – Soundmap

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http://www.kalerne.net/yannickdauby/ – Field recording, sound art, Yannick Dauby

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https://www.espaces-sonores.com/ – Paysages sonore, soundwalking, field recording

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Une écoute apaisée, Sabugeiro opus 4

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Le 16 juillet, Sabugueiro, Serra da Estrela, Portugal.

Il est parfois bon de s’isoler dans une forme de résidence où, dans un petit village de montagne, dont on ne comprend ni ne parle la langues des habitants, on se retranche dans une forme de douce solitude, somme toute très inhabituelle, pour moi en tous cas.
Peu de gens croisés en journée, peu d paroles échangées, mais beaucoup d’instant d’écoute profonde, Deep Listing, disait Pauline Oliveros.

On se lave ainsi, en partie, du surplus d’agitation urbaine, qui nous entraine parfois, à nos corps défendant, dans un tumulte remuant que Montaigne en son temps qualifiait déjà de grande branloire du Monde.

L’écoute nous relie sans doute plus profondément, dans des havres de paix à un Monde plus apaisé, dans une sorte de contemplation, de médiation sur une toile de fond sonore tout en douceur.
L’œil et le regard font de lents va-et-vient, balanciers horizontaux, du sommet des montagnes aux blocs basaltiques chaotiques, aux arbres calcinés, vers le creux du vallon verdoyant, avec sa rivière vivifiante, blottie dans un creux discret repli du paysage.

Je m’offre ici, tout en travaillant sur l’écoute, les parcours auriculaires, la prise de son et le montage de paysages sonores, le carnet de notes et les écritures multiples, une retraite loin de la fureur du monde. J’ignore pour un temps les actualités, les informations déprimantes, les drames et le catastrophisme ambiants, distillés par des médias vitupérant, exacerbant des violences latentes dont ils se repaissent insatiables, voracement.
Il n’est pourtant pas question de fuir les réalités d’une société au rythme par trop emballé, dans sa course folle, mais de ménager une pause temporairement plus sereine. De profiter de cet oasis sensoriel qui détend peu à peu les tensions et les nœuds qui bien souvent nous oppressent.

Les oiseaux et les voix, les sonorités les plus insignifiantes a priori, reprennent ici une place dont j’avais presque oublié les dimensions intimes possibles. Je me revois à 10 ans, dans le petit village de moyenne montagne de mes grands-parents, oncles et tantes, où le paysage sonore restait à une place mesurée, où la vie ne s’écoulait pas de façon si trépidante, même avec les saisons parfois rudes qui guidaient les travaux agricoles selon les urgences de l’instant.

Ici, la cloche rythme la vie, annonce la fin de soirée, accompagne l’obscurité grandissante qui noie progressivement la place et le banc sur lequel je me délecte de cet instant paisible. Un bain sonore sans gros à-coups, qui s’étire en ne brusquant rien, ou si peu, bien au contraire, en invitant à une quiète déprise, à une somnolente rêverie.
Des instants que mon magnétophone peinerait tant à saisir, à rendre, que les mots prennent naturellement le relai.

Au moment-même où j’écris ces lignes, un petit troupeau de chèvres égraine les tintinnabulements cristallins de leurs sonnailles. elles passent presque tous les jours, traversant la route, guidées par leur berger, faisant écho à la cloche de l’église, autre marqueur spatio-temporel rassurant dans sa ténacité à scander le temps qui passe.

J’ai peu à peu l’impression de me fondre un peu plus chaque jour dans le paysage. les commerçants et les passants me saluent d’un Ola souriant, souvent sur mon banc/bureau QGEE (Quartier Général d’Écoute Extérieure). Les chiens, qui au début m’évitaient, passaient au loin me jetant des regards suspicieux, viennent maintenant quémander des caresses, avant que de repartir d’un pas lent, adapté me semble t-il au rythme du village.

Je vis un véritable ralentissement qui, en marchant sur les chemins caillouteux ou en arpentant les ruelles pavées de granit, me transporte vers d’agréables solitudes, dans lesquelles Thoreau et Rousseau se seraient sans doute complus.

Le retour à la ville sera certainement une autre cassure, un emballement dans un mouvement contraire, a priori contre-nature. Et pourtant, je l’aime aussi, cette ville, avec et malgré tous ses excès.

 

Résidence artistique Paysage sonore à Sabugueiro (Portugal) avec le Festival DMEHostel criativo – Juillet 2019

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Parcs et jardins, paysages en écoute, Points d’ouïe pour l’oreille (ou)verte

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"Revenir à l'essence du son, les espaces sonifères, 
les oasis acoustiques..."

 

Sans doute de par mes premières amours et études, mêlant le paysage (au sens d’aménagements paysagers, ou du paysagisme), et la musique, les sons, je traverse aujourd’hui, dans mes explorations urbaines, mais aussi hors cités, de nombreux parcs et jardins. Lieux que j’apprécie énormément, comme espaces de calme, de biodiversité, de promenades, d’explorations sensibles, de ressourcements, de rencontres, d’expérimentations sonores…

Souvent, ce sont de petits, ou grands oasis urbains, au niveau acoustique en tous cas, terrains privilégiant des échanges où la parole et l’écoute peuvent se déployer sans efforts, lieux de ressourcements apaisants, contrepoints à une densité urbaine parfois frénétique. Des lieux que je qualifie parfois de ZADs (Zones Acoustiques à Défendre).

 

""Le jardin est un territoire mental d'espérance". Gilles Clément

 

Je réfléchis, depuis déjà quelques années, à bâtir une thématique liée aux paysages sonores, dans un sens géographique et sensible du terme, s’appuyant essentiellement sur l’arpentage auriculaire, mais aussi sur les approches pluri-sensorielles. Parcourir des parcs, jardins, promenades urbaines, coulées vertes, qu’ils soient jardins botaniques, de curés, potagers, romantiques, à la Française, Zen, villages de charbonniers, Parcs culturels, historiques, jardins partagés, sites agricoles…

Si l’écoute reste le pivot centrale de mes propositions, il n’en demeure pas moins qu’un jardin, objet paysagé et quelque part architectural, reste naturellement multisensoriel et peut donc s’entendre par et dans tous les sens.
La vue – des couleurs, des formes, des perspectives des plans, des sculptures, folies, fabriques, rocailles, architectures métissées et autres ornementations ou picturalités.
L’odorat – des essences odoriférantes, des parfums, senteurs, des odeurs de terre mouillée, d’humus, d’herbe fraichement coupée, sèche… Le toucher – effleurements et caresses de matières ligneuses, fibreuses, granuleuses, textures des sols… Le goût – déguster des fruits, légumes, herbes aromatiques, de la cueillette à la cuisine… L’ouïe, ici privilégiée – eau ruisselante, vent dans les branchages, crissements des pas, voix des promeneurs, jeux d’enfants, bruissonnements de la faune…

Pour ce qui est du sonore, field recordings, PAS – Parcours Audio sensibles, compositions musicales et/ou sonores, inaugurations de Points d’ouïe, installations éphémères, résidences artistiques autour du paysage sonore,  parcours d’écoutes avec points d’ouïe acoustiques signalisés, croisements photographies/sonographies, arts sonores et écologie, botanique et acoustique… le chantier promet d’être très riche en croisements, hybridations, pour filer une métaphore horticole, et en rencontres ! Un véritable substrat ou terreau, nourrissant le végétal comme le sensoriel, sans oublier les sociabilités, envisagées comme des pépinières de bien vivre ensemble, des espaces où ensemencer et faire germer des cultures communes.

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Parcours d’écoute – Points d’ouïe signalisés – Neerpelt (Belgique)

Par le biais d’approches hybridant esthétique et sociabilité, c’est au travers une forme d’Écosophie, telle que l’ont pensée Arne Næss, puis Félix Guattari, ou bien via la poésie déambulante et pré-écologique d’un Thoreau, ou encore les concepts de Tiers-Paysage et Jardin planétaire de Gilles Clément, en passant par « l’insurrection des consciences » de Pierre Rabhi, les Paysages sonores partagés et sonographies de Yannick Dauby… que j’ai envie de revisiter de l’oreille, les parcs et jardins, des grandes prairies ostentatoires jusqu’aux aux bosquets intimes. De l’oreille, et de concert, une approche naturellement Desartsonnant(e)s…

La seule Métropole Lyonnaise, mon port d’attache, possède nombre de ces jardins, mouchoirs de poche ou immenses parcs, couloirs verts ou réserves naturelles. Mais aussi partout en France, en Europe et dans le Monde ! Un vrai jardin planétaire, pour reprendre l’expression de Gilles Clément, et joliment sonifère comme une oreille rhizomatique sur le Monde, une trame sonore verte maillant des territoires par une sorte d’inventaire d’acoustiques paysagères, et des espaces propices à des parcours  et créations sonores à l’air libre.

De quoi à se mettre l’oreille au vert, et cultiver une écoute (ou)verte !

 

Je m'en allais dans les bois parce que je voulais vivre sans hâte. 
Je voulais vivre intensément et sucer toute la moelle de la vie ! 
Mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie, 
pour ne pas découvrir, à l'heure de ma mort, que je n'avais pas vécu.
Henry David Thoreau - Pensées sauvages

 

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Parc Blandan à Lyon 7e

 

Des lieux visités, écoutés, et des expériences Audiobaladologiques

Lyon et alentours : Parc Montel, Parc Roquette, Jardin de l’ENSGrand Parc de Miribel Jonage, Parc de GerlandParc de la Feyssine, Parc des hauteurs, Jardin Sutter, Tête d’or, Parc Blandan

Ailleurs en France: Jardins du Prieuré de Vausse Jardin du Mas Joyeux à Marseille, Jardin des sons à Cavan, Parcs des Buttes-Chaumond et de Belleville  La Villette, à Paris, La Roche Jagu en Bretagne, Le jardin Romieu à Bastia, Jardin des deux rives à Strasbourg, Baraques du 14 de la forêt de chaux, « Parcours sonore Échos de la Saline » Jardins de la Saline Royale d’Arc et Senans, Domaine du château de Goutelas et La Batie d’Urfée en Forez Domaine de la Minoterie de Naurouze, Parc Buffon à Montbard – projet Canopée, jardins du château de Sassenage, jardins ethnobotaniques à la Gardie

Italie  : Le jardin de fontaines de la Villa D’Este

Autriche : Jardin botanique de l’université de Vienne

Espagne : Parc Güell à Barcelone

Angleterre : Hyde Park à Londres

Belgique : Parc du Domel, Klankenbos  Neerpelt,  Parc du Beffroi de Mons

Et bien d’autres lieux encore, dont beaucoup en chantier, et à venir.

Point d’ouïe, genèse d’un voyage auriculaire

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J’ai, ces dernières années, parcouru beaucoup de kilomètres en voiture (de moins en moins), trains, bus, et parfois avions et bateaux. Néanmoins, l’aventure, petite ou grande, ne commence vraiment pour moi que lorsque je mets pied à terre. Je me sens bien arrivé lorsque j’arpente et écoute, deux gestes souvent indissociables dans ma pratique, le territoire en bout du chemin, où qu’il soit, et fût-il une des innombrables étapes d’un long parcours toujours en chantier.

C’est également lorsque, durant ces arpentages-écoutes, les rencontres, les échanges, les expériences humaines, les explorations partagées, font que les voyages s’ancrent plus profondément dans un parcours intime, paysage sonore affectif, singulier, personnel et pourtant je l’espère partageable.

C’est sans doute ici que le récit se construit, autre voyage dans le voyage, pétri de mémoires vives, où les sons sont inscrits en exergue d’une histoire rhizomatique, entre les deux oreilles.

Paysages sonores, des écritures contextuelles

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Il y a quelques jours, une structure culturelle me demandait de choisir un son de paysage sonore que j’avais réalisé, pour étayer un dossier de présentation. Je (re)parcourais alors, dans mes disques durs, les pièces sonores, j’emploie ici à dessein cette expression aux contours assez indéfinis, pour tâcher d’en trouver une qui collerait au mieux au projet.
Chose toujours difficile, entre choix cornéliens et insatisfaction chronique à l’écoute de ce que j’ai précédemment composé et mis en boite. Madagascar, Lyon, Cagliari, Mulhouse, Charleroi, Victoriaville… que choisir, sachant qu’à chaque lieu, avec ses sons, ses ambiances, ses projets, une écriture in situ, purement subjective, venait se superposer aux espaces arpentés, voire les refabriquer de toute pièce.

Je me rendais compte une fois de plus combien, presque à l’insu de tout projet initial, les écritures, qu’elles soient sonores, textuelles, graphiques, étaient pensées dans, avec, et pour le lieu, et avaient de la sorte leurs propres histoires qui faisaient qu’il était quasiment impossible de les transposer ailleurs, sans les ré-écrire assez profondément. Sinon à les considérer ici comme des œuvres-traces, des exemples de constructions se référant à un espace-temps donné, et ce dans un contexte particulier.

Chaque espace a ainsi, ou trouve sous l’oreille et la patte de l’artiste, ses échos, ses résonances, ses ambiances, prenons ces termes dans une acception large, et donc son ou ses histoires intrinsèques. Sans compter sur l’état d’esprit du preneur de son qui retravaille lui-même ses collectages, pour en écrire des carnets sonores, traces auriculaires organisées, avec ses propres perceptions, ressentis, états d’esprit, interprétations, revendications…

Cette permanente contextualisation induit fortement non seulement la façon de travailler les matières sonores collectées, mais également la façon ou les façons de les mettre en écoute a posteriori, de les scénariser, d’en trouver des formes et formats de restitutions ad hoc, ou en tous cas cohérents.

Les matériaux sonores, mais aussi les acoustiques intimement collées à ces derniers, intrinsèquement entrelacés, faisant partie même de la texture originelle, convoquent et stimulent très vite des trames narratrices, participant à construire un paysage sonore à chaque fois singulier, unique et éminemment personnel.

Ces paysages sensibles, loin d’être fixés, figés, pour reprendre une terminologie des arts acousmatiques, seront constamment remis en question par les mises en situation d’écoute proposées, installées, pensées en fonction des circonstances .

J’aime ainsi à penser que chaque lieu visité de l’oreille, arpenté, enregistré, re-composé, est en capacité de créer une parcelle d’écoute singulière, comme un objet presque tangible. Et que cette multitude de parcelles d’écoutes accumulées au fil du temps, mises bout à bout, ou s’imbriquant dans les méandres d’une écriture contextuelle, racontera une histoire d’un monde sonore fragile, en devenir, en chantier permanent. Ce sont des histoires parfois intimes, personnelles, que l’on aura plaisir à partager, peut-être nées au tout départ lors de PAS – Parcours Audio Sensibles in situ, des Marchécoutes généreusement matricielles dans leurs propres et capricieuses contextualités.

Points d’ouïe, Points de vue, villes chantiers impermanentes

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©photo Mathieu Brèthes

 

Trous, brèches, gravats fissures, coques vides, facades, ossatures, lézardes, poutres, moellons, poussière, béton, rambardes…

La ville chantier se chante et se déchante, en bruissements organiques.

Craquements, sifflements, heurts, fracas, grondements, raclements, gémissements, stridences, échos, roulements, martèlements…

La ville en chantier n’en finit pas de gronder, sans oublier de rire, entre démolitions et résurrections, phénix malgré elle, de pierre, de verre, de briques et de broc.

Chantiers permanents, certains faisant fi du passé, tables rases radicales, ou perspectives ménageant des poches de souvenirs, des rémanences incertaines, des ouvertures à venir, traversées hasardeuses, brèches intemporelles…

Des délaissés, dents creuses, friches, terrains vagues, recoins presque sauvages, enclos à l’abandon, ruines, quasi non lieux, un panel hétéroclite d’agencements pour marcheur impudent…

La ville interstitielle déplace sans arrêt  ses lisières, quitte à s’étonner sans cesse, contraint ses ambitions, ses impatiences chroniques, hésite à reconquérir des espaces encore trop entre-deux.

Étalements voraces, érections urbaniques, la ville louvoie entre verticalité et horizontalité, parfois toutes deux s’imposant, agressivement invasives.

 

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©photos Jeanne Schmid

 

La ville palimpseste, stratifiée, se réécrit sans cesse en couches de bitume, de pierre, de terre et de verdure, lorsque celle-ci survit encore à l’ogresque appétit minéral.

La ville comme paysage sonore n’échappe pas aux chantiers, ceux-là mêmes qui vont la faire vivre, même spasmodiquement, en tous cas perdurer.

Quand tout les chantiers se taisent, les ruines s’imposent alors, sans complexe, avec le silence allant de paire.

Un grand pan de désolation.

La ville ici, n’est pas silence mais chantier.

Elle est sertie, dans un écrin de combes et de forêts dont les contours se font indécis au fil des périphéries repoussées.

Elle est aussi une cité minée, fissurée, malmenée dans son centre, par un cours d’eau souterrain, et sans doute par l’audace inconsciente de bâtisseurs bravant les marécages ancestraux.

Ici, des pieux souterrains, remèdes à l’instabilité, cherchant la roche mère pour asseoir la cité sans qu’elle ne penche et tangue trop, ne craquèle dangereusement.

Ici des chantiers salvateurs luttant sans répit contre l’impermanence intrinsèque des choses. Y compris celles qu’on pourrait croire indestructibles.

Ici les bravades, architectures  édifiantes, défiant l’érosion du temps et des eaux sournoisement complices.

Et tout cela s’entend comme un écho, tout à la fois  proche et lointain, une résonance surannée d’un manifeste d’architecture sonore post Russolo.

Et tout cela se regarde comme le film qui déroulerait le chronos d’une ville fragile et néanmoins résiliante.

 

Résidences artistique « Écoute voir Le Locle, Ponts d’ouïe, Point de vue » avec Jeanne Schmid, à LuXor Factory – Le Locle – octobre 2018

PAS – Parcours Audio Sensible, vers une esthétique de la fragilité

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Est esthétique ce qui recherche la beauté, ou sa définition, voire ses différentes définitions, ce qui tend à cerner la perception, si ce n’est la fabrication du beau, avec toutes les variations culturelles et subjectives de ces notions. Le beau, ou la notion du beau, est donc de ce fait fragile

Est fragile tout ce qui peut se rompre, s’altérer, voire se détruire, ou être anéanti.

L’esthétique de la fragilité cherche à construire une beauté pouvant constamment être remise en question, sans canons académiques figés, mais plutôt dans une inconstance constructive, dans un ressenti aussi mouvant que la marche elle-même.
C’est d’ailleurs enfoncer une porte ouverte que de constater la fragilité des ressentis et sentiments humains. Il en est comme de l’état d’esprit, le moral, comme on dit, d’un marcheur, qui variera au fil des dénivelés, kilomètres, embûches du terrain, conditions météorologiques, forme physique…
Le marcheur peut-être fétu de paille dans la tempête, mais aussi, fort heureusement, roseau résiliant, plus tenace et coriace que jamais.

Quand au PAS – Parcours Audio Sensible, il nous ramène au promeneur écoutant, concentré sur des espaces et périodes où les sons prennent une place des plus importantes dans sa perception du paysage.
Là encore, la non matérialité et non visibilité du sonore, comme une trace vibratoire d’action énergétique, nous ramène une fois de plus à la notion de fragilité, de caractère éphémère.
Le parcours, fut-il tracé, balisé, cartographié, prolongé via différents média-supports, pourra lui aussi être dans une logique de cheminement non définitif, chemin de traverse, soumis à de multiples contraintes, modifiable à l’envi par d’innombrables variantes, ou variations, obstacles, égarements, détours, impasses, impraticabilités chroniques.

Si on considère le PAS comme un geste collectif, ce qu’il est intrinsèquement pour moi, vient alors s’ajouter l’aventure humaine, avec toutes ses beautés justement, mais avec aussi tous les risques de ruptures, de non collectif ou de sa dissolution, d’écoutants disparates, de mayonnaise non prise, quand ce pas n’est l’exacerbation de tensions durant de longue marches.

Dés lors, bâtir une esthétique partagée, sur des terrains semblant aussi incertains, peu balisés parfois, peut relever de la gageure, pour qui s’aventurera dans des territoires aux contours et aux contenus sans cesse mouvants. Mais la société, qu’elle qu’elle soit, n’est-elle pas constamment dans la fragilité et la force conjuguée, d’une perpétuelle transformation.

Par expérience, j’aurais tendance à prendre ici le problème via une pensée positive. Une esthétique de la fragilité viserait ainsi à resserrer des liens dans des territoires géographiquement et politiquement plus ou moins dissouts, si ce n’est dissolus, fragmentés, désagrégés, et à exploiter les faiblesses et situations parfois peu amènes, pétris de de tensions, comme une arme de cohésion massive.
Je parlais il y a peu avec un ami de l’ex ZAD de Notre-Dame-des Landes, terrain d’expérimentations sociales aussi fertile que fragile. Fertile parce que sa précarité, soudant sa militance, a conduit à revisiter et repenser des usages et des rapports sans passer par un modèle étatique souverain. Fragile, c’est ce qui lui a d’ailleurs valu d’être violemment détruit par ce type d’État compresseur, comme on désherberait un terrain envahi d’adventices* indomptées via une grosse dose de Round-Up. La métaphore n’est pas évidemment sans références.

Donc un territoire sonore, au sens large du terme, acoustique, esthétique, social, écologique… s’il est précisé par la marche de l’écoutant, des écoutants, via un dispositif a minima, éphémère et lié aux gré des pratiquants, peut construire des aménités et autres bénéfices équitables. La marche traversant des territoires parfois secoués de violentes crises sociales, ne peut ignorer les tensions, souvent nettement perceptibles à l’écoute, et devrait y trouver force de dialogue, de réflexions, bâties sur des politiques sociales de proximité.
Il ne s’agit pas de mettre en avant le bruit comme une violence supplémentaire, ce qu’il peut être parfois, mais aussi de le considérer comme un révélateur de tensions sous-jacentes, sans toutefois tomber dans un catastrophisme résigné.
Marcher, écouter, c’est aussi prendre le temps, prendre de la distance pour échapper au poncifs amplifiés par des média et réseaux sociaux avides de sensations bon marché et régulièrement fabricants de d’images et clivages populistes.
Occuper le terrain, l’arpenter, n’est pas une position conquérante, donneuse de leçon, mais un acte d’agir in situ, de tout simplement marcher à la rencontre de l’autre, pour entre autre sortir des grands discours pré-mâchés.

En déambulant avec une certaines ténacité, les failles et aspérités sociales du terrain nous apparaîtrons avec sans doute plus de force au tout au moins plus de clarté.
Un jour, marchant avec des ados d’une cité stéphanoise, l’un deux me disait » Ici, t’es comme dans le 9.3, mais la ville (ses politiques), elle s’en fout, elle vient tout juste éteindre les incendies de voitures qui crament, il faut que tu viennes la nuit pour écouter ce qui se passe, … » Alors je l’ai pris au mot, et je suis venu, la nuit, avec le même groupe. Force a été de constater que cette nuit là, tout était particulièrement calme. Le récit construit parfois en interne, fait de la cité comme un espace souvent plus violent qu’elle ne l’est en réalité, fort heureusement.
Ce qui n’exclue pas le mal-être de certains territoires, qui se traduit aussi par des pétarades de motos, rodéos de voitures et langages vif et colorés, à l’invective et à l’injure facile, et des voitures qui brulent. Mais reste l’écoute et dialogue, auxquels je suis très attaché, qu’un marcheur sait généralement enclencher, plus facilement en tous cas qu’un automobiliste plus soucieux de sa voiture, propriété intouchable sur quatre roues.

Marcher et écouter différents lieux, c’est explorer des lisières pas toujours très lisibles, entre centres urbains et périphéries, qui d’ailleurs peuvent glisser d’un coté comme de l’autre au fil des grands travaux d’aménagement et requalifications de quartiers.
Des zones deviennent de vraies enclaves, des presque délaissés, d’autres sont absorbées et nettoyées avec la bonne conscience d’une bienveillante gentrification.
Encore une source de fragilité sans doute, que ces porosités, lisières peu claires, parfois récupérées par des politiques instrumentalisantes, celles dont l’artiste marcheur urbain doit entre autre se méfier pour garder son libre arbitre.

Mais c’est bien sur toutes ces incertitudes et mutations constantes qu’une forme d’esthétique, non pas souverainiste, imposée comme un modèle labélisé « politique de la ville » mais plutôt comme une action concertée sur le terrain, ne serait-que prendre le temps d’écouter ensemble, doit se construire. Prendre conscience, avec le plus de partialité que possible, des fragilités d’un territoire, y compris par l’oreille, c’est aussi entrevoir des améliorations qui ne seraient pas de l’ordre du ravalement de façade, aussi coloré fut-il, mais plutôt d’un dialogue où chacun s’écouterait un peu mieux.
Mettre du rap, tout comme du Mozart, partout ne résoudra pas les problèmes si on ne les écoute pas de l’intérieur.
Ce que j’entends par une esthétique de la fragilité passe tout d’abord par des rapports humains, de bouche à oreille, dirais-je dans ce cas là. Construire de l’écoute, et au-delà une esthétique de l’écoute, c’est chercher des points d’apaisement à même le quartier, à même le social, à même l’écoutant.
Et avec ta ville, tu t’entends comment ?

* Une adventice, appelée également mauvaise herbe, désigne, pour les agriculteurs et les jardiniers, une plante qui pousse dans un endroit (champ, massif…) sans y avoir été intentionnellement installée1. Les adventices sont généralement considérées comme nuisibles à la production agricole, bien qu’elles puissent également être bénéfiques.
Leur contrôle est le principal objectif des pratiques agricoles de désherbage.