Ce que, pour moi, écouter veut dire

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Tendre l’oreille
l’oreille tendre
audio, j’entends
je vous entends
ausculto, j’écoute
je vous écoute
mais avec attention
attention portée au Monde
au vent, à l’eau, au tonnerre roulant
aux végétaux et aux animaux
aux choses et aux gens
sans doute plus encore aux gens
attention bienveillante à tout ce qui bruisse
à la parole donnée
à la parole recueillie
à la parole partagée
qui n’est rien sans écoute
comme lettre morte sans auditeur
écouter pour discerner
entendre le sujet et son environnement
percevoir le sujet dans son environnement
distinguer le sujet, ses valeurs, ses limites, ses faiblesses
sa véracité, ses contresens, ses manipulations
entendre en se gardant des choses confondues
par erreur ou à dessein
écouter pour résister
à la frénésie ambiante
aux grondements climatiques
aux murs qui s’érigent en protectionnisme sourd
en barrières de mésentente
en cloisons mortifères
aux parois de silence
dans l’étouffement des voix
muselées de discours totalitaires
qui s’emploient à faire taire
écouter pour comprendre
un peu mieux
pour ralentir la course
dans des marches apaisées
dans un calme silence
écrin de mille bruissements
écouter le Monde par plaisir
s’immerger dans les sons
en prenant garde de ne pas s’y laisser submerger
en prenant garde de ne pas s’y noyer
Ouïr par empathie, altérité aidant
syntonisation de l’oreille et des espaces auriculaires
paysages sonores en communs
plus qu’en lieu-commun
laisser sourdre la sympathie, les émotions
des sentiments et ressentis
des bonheurs bien sonnants
des aménités sonnifères
chercher des oasis quiets
et s’ils n’existent pas
les construire d’urgence
des refuges où parler et écouter sont choses faciles
et avant tout choses tolérées
écouter d’une oreille curieuse
se laisser surprendre pas l’inattendu
par l’inentendu
dans les limites de l’audibe
aux lisières de l’inaudible
des petites parcelles soniques
des micros sons intimes
de la plume soyeuse
de la caresse d’Éole
écouter pour rester vigilant
ne pas s’endormir sur nos certitudes
accepter la sérendipité
voire la rechercher
paysages sonores à perte d’entendement
pensés du petit ou grand bout de l’oreillette
des marteaux, enclumes et étriers
comme un jeu d’osselets sonores
le paysage s’honore
écrit à l’aune d’un tympan réactif
membrane vibrante et fragile
réceptacle des musiques du monde
oreille en coin
oreille verte
oreille en colimaçon
au creux de l’oreille
sans la faire sourde
en tenant compte que les murs aussi en ont
et que ce qui rentre par l’une peut ressortir par l’autre
qu’en cas de bêtise, on risque de se les faire tirer
qu’il arrive qu’ont les ait battues
qu’on en ait par-dessus
quelque soit notre écoute
participons à bien s’entendre
pour nous entendre mieux.

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Notes et chroniques d’Audiobaladologie

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Un document sous forme de dossier téléchargeable, compilant différents articles audiobaladologiques postés sur ce blog ou ailleurs.

Pour lire et ou télécharger : https://www.dropbox.com/s/zlpl83dqn69i2p0/NOTES%20AUTOUR%20DE%20L%E2%80%99AUDIOBALADOLOGIE.pdf?dl=0

 

jecoute

Écouter-marcher pour occuper le monde

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PAS – Parcours Audio Sensible à Mons – Transcultures, École d’Architecture et d’Urbanisme –  ©Zoé Tabourdiot

Pour moi, effectuer un PAS – Parcours Audio Sensible, c’est chercher à occuper, peut-être un peu plus activement, le monde.

Non pas tout le monde, le monde entier, mais au moins les espaces traversés, dans la bulle d’écoute qui m’entoure, et que je déplace ici et là.

Laquelle bulle d’écoute varie, s’élargissant ou se rétrécissant au gré des pas, se déformant constamment selon les lieux, leurs dimensions, constructions, topologies, horizons, les événements et centres d’intérêt, et surtout se mêlant, parfois en résonance, à une multitude d’autres.

Occuper le monde n’est pas se l’accaparer, le dominer en conquérant. Il s’agit au contraire d’y trouver une modeste place, où bienveillance et respect sont deux postures qui contribueront à une belle écoute.

Il nous faut nous positionner comme des promeneurs à l’affût, naviguant à l’oreille dans des espaces peuplés d’objets, de paysages écoutables et d’êtres également écoutants et communicants.

Occuper le monde, c’est mettre en scène des actions, des gestes, notre propre corps, celui d’autres, dans l’espace public, ou privé, c’est être concerné, acteur, influenceur, même comme un simple ouïsseur quasi invisible, voire quasi inaudible.

Occuper le monde c’est y avoir prise, se le forger à notre façon, dans une sphère auditive aussi immatérielle que fragile, qui n’appartient qu’à nous seuls, et pourtant que nous avons à cœur de partager, de confronter, d’altériser, dans des actions in situ et in auditu.

Occuper le monde, c’est prendre conscience des universalités comme des singularités, d’une sociabilité complexe, multiple, incontournable, d’une éco-politique intrinsèque, d’une géographie du sensible. Ceci pour appréhender des espaces acoustiques au départ non tacites, et au final plus humainement vivants, dans une perception à la fois individuelle et collective, moteur de prises de conscience.

Occuper le monde, c’est arpenter ensemble en croisant nos écoutes respectives pour le rendre un brin plus vivable.

Occuper le monde, c’est vouloir sortir l’oreille du trivial trop identifié, trop (re)connu, via des décalages sensibles, créer des fenêtres ouvertes sur un imaginaire acoustique, performer un faisceau de gestes et de postures qui élargissent une conscience de l’espace physique et social, souvent anesthésiée par une lénifiante habitude.

Écouter en occupant le monde, même dans une proximité intime, nous permet de faire ce pas de côté nous attirant vers de nouvelles sphères sensorielles à arpenter, où il reste encore tant à explorer.

Les PAS nous offrent une, ou de multiples façons d’occuper le monde, ou de nous occuper du monde, en se gardant bien de l’envahir, de lui imposer des sonorités prégnantes. Il s’agit a contrario de l’entendre, voire de le faire sonner humblement, à échelle humaine, néanmoins en y étant éminemment présent et acteur, avec toutes les oreilles de bonne volonté !

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PAS – Parcours Audio Sensible, École Nationale Supérieure d’Arts de Bourges – © Roger Cochini

Point d’ouïe, genèse d’un voyage auriculaire

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J’ai, ces dernières années, parcouru beaucoup de kilomètres en voiture (de moins en moins), trains, bus, et parfois avions et bateaux. Néanmoins, l’aventure, petite ou grande, ne commence vraiment pour moi que lorsque je mets pied à terre. Je me sens bien arrivé lorsque j’arpente et écoute, deux gestes souvent indissociables dans ma pratique, le territoire en bout du chemin, où qu’il soit, et fût-il une des innombrables étapes d’un long parcours toujours en chantier.

C’est également lorsque, durant ces arpentages-écoutes, les rencontres, les échanges, les expériences humaines, les explorations partagées, font que les voyages s’ancrent plus profondément dans un parcours intime, paysage sonore affectif, singulier, personnel et pourtant je l’espère partageable.

C’est sans doute ici que le récit se construit, autre voyage dans le voyage, pétri de mémoires vives, où les sons sont inscrits en exergue d’une histoire rhizomatique, entre les deux oreilles.

Brasser les expériences, des Marchécoutes transdisciplinaires !

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Le PAS – Parcours Audio Sensible, la « Marchécoute », prédisposent des terrains d’entente qui me permettent de déployer et décliner différentes formes d’écoutes mobiles, ambulantes, souvent « minumentales » transdisciplinaires et collectives.

Les trois qualificatifs, à savoir mobiles, minumentales et collectives, sont d’autant plus importants qu’ils posent un premier cadre d’action, une première forme structurelle, à laquelle on pourrait ajouter une dimension temporelle, qui se situerait dans une durée plutôt longue, plus propice à l’immersion esthétique.

L’idée de transdiciplinarité quand à elle, implique la collaboration de différents protagonistes, issus d’univers professionnels, ou de champs de recherches, si possible différents.

Enfin, l’idée de pratiques hors-le-murs, hors des lieux généralement dédiés à certaines réalisations et recherches artistiques, scientifiques, vient compléter cette idée de « terrains d’entente ». Voici donc posé comme préalable, un cadre d’intervention qui pourrait convenir à un brassage d’expériences annoncé dans le titre de et article.

Je souhaiterais d’emblée, rencontrer, ou bien même construire, des espaces de rencontres entre des pratiques qui, je le déplore souvent, restent très cloisonnées, si ce n’est très chapellisées.

Ces terrains d’entente, au sens large et polysémique du terme, sans doute territoires hétéropiques façon Foucault, pourraient dans l’idéal, accueillir tant l’oreille et le geste du musicien, de l’artiste sonore, du marcheur-danseur-performeur, plasticien, écrivain, poète, scénographe, philosophe, paysagiste, urbaniste, architecte, sociologue, médecin, anthropologue, écologue… Et de tout citoyen marcheur écouteur de bonne volonté !

Imaginons des formes de laboratoires ouverts, où les paysages s’entendent autant qu’ils se voient, sinon plus, où la parole et les idées circulent sans avoir peur des silences, voire même en les privilégiant comme des ferments propices à la germination de nouvelles hybridations.

D’autre part, Nicolas Bourriaud, dans son approche de l’esthétique relationnelle, nous explique que fabriquer de la sociabilité, au-delà de fabriquer de l’œuvre, serait un des enjeux primordiaux de l’art, et ce afin de mieux habiter le monde. Le faire, et la façon de faire, de co-faire, est donc ici plus importante que toute résultante matérielle, dispositifs ou installations. La question esthétique, et au-delà d’un projet sociétal, le partage d’expériences, de savoir-faire, le fait de mettre son propre projet dans un bain collectif, implique d’accepter le risque de le voir se faire contaminer par d’autres, donc parfois d’être sensiblement détourné de son chemin initial. Gageons qu’il en ressortira plus riche encore, nourri de rencontres et de sérendipités fécondes.

Partir marcher en groupe, parfois sans leader guide, sans même des thématiques bien définies, hormis le fait de pratiquer collectivement un parcours auriculaire, et de laisser se développer des échanges assez libres, permet de quitter les sentiers battus, de ne pas se laisser enfermer dans une habitude sclérosante. L’altérité née du mouvement est une valeur ajoutée indéniable, pour qui sait l’accepter, la cultiver.

Dans cette idée, les corps marchants, mobiles, nomades, réceptifs, sont eux-même des espaces de création intérieure, en résonance avec les lieux, les co-acteurs et co-arpenteurs. Il est toujours stimulant de croiser de nombreux points de vue, d’ouïe, autour du monde sonore, des territoires d’écoute, de favoriser des pratiques mixtes, pour faire bouillonner tout cela, qui plus est à ciel ouvert. C’est une expérience somme toute assez rare. J’ai eu néanmoins la chance de participer très activement, il y a quelques années, à une de ces actions hybridantes. Un projet – une utopie ?- hélas aujourd’hui bel et bien terminé.

Sans avoir vécu une telle aventure, on a bin du mal à imaginer la richesse de rencontres, d’ateliers véritablement transdisciplinaires. Il est difficile, de l‘extérieur, de mesurer les bénéfices de tels brassages, où se mêlent les expériences et réflexions de musiciens, acousticiens, musicologues, poètes sonores, chercheurs en neurosciences, créateurs radiophoniques, audio naturalistes, éditeurs, aménageurs, enseignants, élus…

Ces espaces foisonnants sont des creusets effervescents, lieux de débats où l’écoute est sans cesse remise en question, et ravivée par des expériences dedans/dehors, des partages de savoirs, des écritures communes, et une foule d’interrogations fertiles…

C’est là où la marche, l’écoute, rassemblant des individus d’horizons divers, dans des lieux pas forcément dédiés, dans une mouvance polyphonique, ouvrent des espaces inédits, aux lisières et aux interstices jamais figées, offrant donc des parcelles de liberté exploratoire sans pareille.

Le problème étant de trouver, de créer, d’entretenir des occasions propices à ces échanges, à faire accepter de mettre en place des conditions de création originales. Ces dernières s’avérant parfois fort improbables, aux vues de l’institution, du centre d’art, de l’association, souvent peu habitués à de telles pratiques un brin déstabilisantes.

Sans parler du fait, hélas incontournable, de réunir des moyens matériels et financiers, logistiques, pour mener à bien ce genre de projets.

Même aujourd’hui où le système universitaire par exemple, met en place des UMR (Unités Mixtes de Recherches) et Labex (Laboratoires d’Excellence) réunissant plusieurs laboratoires de recherche, il faut néanmoins convaincre les partenaires potentiels de l’utilité de telles démarches croisées. Une difficulté étant, dans le domaines de l’écoute, du paysage sonore, de la marche comme outil perceptif, de considérer les recherches comme faisant une large part au sensible, parfois difficile à évaluer quantitativement, dans des résultats attendus, notamment dans le secteur des sciences humaines.

En premier lieu, défendre le fait qu’une recherche puise se dérouler hors-les-murs, dans des cadres théoriques bousculés, mêler création sonore, esthétique, artistique, et approches de territoires acoustiques, sociaux, écologiques, n’est pas forcément chose facilement saisissable. D’autant plus si la proposition émane de l’extérieur de l’institution !

On comprendra donc que les enjeux sont de taille, et le défi bien réel. Au-delà des contraintes administratives et financières, le fait même de réunir des activistes de domaines qui, a priori, n’ont pas obligation d’œuvrer de concert, dans un esprit de création, d’écritures collectives, est un premier challenge à surmonter. Se risquer à se frotter à l’autre dans toute sa différence, sa diversité, ne va pas toujours de soi.

Faut-il pour cela créer de nouvelles formes de structures, imaginer des équipes et des modes opératoires peut-être plus souples, plus informels, plus éphémères ? La question est posée, ne trouvant sans doute pas de réponses définitives et pleinement satisfaisantes.

Une forme de cas par cas doit-elle être envisagée, comme une fabrique de communs qui se retrouverait toujours différente, selon les projets et les protagonistes ?

L’itinérance, la mobilité, le non rattachement à des structures fortement structurées, voire un brin figées dans des habitudes professionnelles freinant certaines spontanéités innovantes est-elle une partie de réponse envisageable ? Ou bien un handicap supplémentaire ?

Un projet de territoire questionnant la diversité des acteurs, des lieux et des modes opératoires doit certainement questionner les contraintes contextuelles pour émuler des actions où chacun apporterait sa pierre à l’édifice tout en bénéficiant de véritables acquis partagés au sein d’une communauté, fut-elle éphémère, d’activistes marcheurs écouteurs.

PAS et Marchécoute, du sensible à l’intellect, et vice et versa

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Les PAS – Parcours Audio Sensibles, où les actions de marchécouter procèdent de deux logiques à la fois singulièrement différentes et somme toute complémentaires.

La première, à fleur d’oreille et de corps, convie l’écoutant à vivre une expérience sensible, à la fois silencieuse et bruissonnante, une action-performance lente, liée à une esthétique minumentale, versus monumentale.

La seconde est de l’ordre du diagnostique territorial ambulant. Qu’est-ce qui “sonne bien”, ce qui “dissonne” ? Pourquoi ? Comment je m’entends avec ma ville, et ailleurs ?

Ces deux approches génèrent chacune des postures physiques est mentales appropriées, parfois nettement différenciées.

Elles peuvent être envisagées séparément, soit l’une soit l’autre, alternativement, l’une puis l’autre, ou simultanément, l’une et l’autre, selon les projets de départ.
Croiser ainsi deux modes opératoires via la marche et l’écoute nous amène à de nouvelles formes d’écritures où la spontanéité sensorielle vient se frotter à une forme d’analyse intellectuelle, sans forcément savoir si, dans une exercice de concomitance, l’une prendra ou non le pas sur l’autre, ni laquelle.

Ces formats que j’ai, plus ou moins inconsciemment parfois, tenté de séparer, tiraillant ma démarche entre l’expérience paysagère plutôt pragmatique de ma formation initiale et celle de musicien qui s’y est constamment superposée, retrouvent ici un terrain d’entente quasi pacificateur. Ils offrent une sorte de réconciliation entre deux pôles, une confrontation fertile clairement assumée, permettant de choisir un ou plusieurs modes d’actions contextuelles, ad hoc, selon les publics, les lieux, les états d’esprit du moment, les objectifs initiaux…

Le sujet est néanmoins encore assez vierge, et reste pour moi creuser pour aller plus loin dans l’expérience de terrain et la réflexion inhérente à ces marches-démarches.

 

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Parcours d’écoutes et esthétique minumentale

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Des parcours

J’ai découvert récemment, dans un roman de Will Self, écrivain prolixe, marcheur à ses heures qui me fascine littéralement, le concept du « Minumental », un pendant inverse du Monumental.

J’ai eu dés lors envie de rattacher ce concept à une exposition qu’avait organisé le MAC/VAL autour de l’ Imagination miniaturante.

Deux approches qu’il me plait de mettre en résonance avec et dans certains PAS – Parcours Audio Sensibles.

Will self évoque le Minumental dan un roman intitulé « Le piéton de Hollywood », ce qui fait qu’implicitement, la marche est d’emblée rattachée au Minumental. Self part du Monumental, et par frottements, par résistance sans doute en contre-pied, laisse entrevoir l’idée, l’existence d’un Mimumental qui lui ferait l’opposé garde-fou. D’ailleurs, dans l’œuvre de l’écrivain, Dieu sait si la folie n’est jamais loin, si ce n’est omniprésente.

Une œuvre minumentale, un courant minumentaliste seraient pour moi, tout ce qui, de prime abord, ne sauterait pas aux yeux, et par delà aux oreilles. Loin de la monstration ostentatoire, du désir parfois mégalomane de créer de l’imposant, du voyant, jusque dans une démesure envahissante. Loin de la débauche de matière et de matériaux, prouesse technique, de désir inassouvi de montrer sa puissance de feu et de création coûte que coûte, quitte à l’imposer sans vergogne dans un espace public souvent saturé dans les hyper centres, est de mise.

Certes, la généralisation amène une banalisation réductrice, et tous les artistes du monumental ne sont certainement pas atteints d’une paranoïa du gigantisme.

Pour ma part, je préfère l’idée du Minumental comme un espace physique et mental plus discret, moins envahissant, plus intime, et au final peut-être plus respectueux.

Le PAS – Parcours Audio Sensible tel que je le développe tente de rester dans des dimensions modestes, tant par ses dispositifs techniques, quasi inexistants, que par les jauges publiques volontairement resserrées, en passant par une règle du silence en générale de mise.

Les postures proposées sont également très souvent des prétextes, ou des occasions, pour aller chercher la plus petite chose ouissible, le détail, le micro bruit, qui résistera à la rumeur ambiante, si forte soit-elle, en se glissant vers l’intimité du micro-paysage. Oreille collée à la source, écoute en duo, dos à dos, stéthoscopes et longues-ouïe bricolés, il faut traquer le micro organisme sonore. Ainsi, la plus grande partie du parcours jouera à passer de larges ambiances vers le microscopique minumentaliste, et retour.

D’ailleurs le monde sonore est d’une grande complexité pour l’aborder dérechef, dans son ensemble, sans risquer de s’y noyer, voire de fatiguer prématurément l’auditeur déambulateur. Prendre le parti d’en écouter, d’en saisir des fragments, c’est commencer à tirer des fils d’écoute qui nous raccrocheront à des choses plus aisément saisissables, sans se perdre dans l’écheveau, ni l’emmêler dans la complexité de ses enroulements, de ses emplilements. Proche des courants philosophiques de la phénoménologie, vers laquelle je reviens régulièrement pour reconstruire des processus de lectures, d’analyses, des gestes perceptuels, je pense que le fait d’entreprendre le monde dans des parties à l’échelle desquelles on pourra circonscrire des espaces auriculaires, construira au final une cohérence du tout.

D’aucuns diront que le tout est parties, et que dans chaque partie est contenu le tout, conception avec laquelle mon écoute résonne, voire raisonne souvent. Dissocier pour assembler, y compris le monde des sons me paraît une saine logique à portée d’oreilles.

J’entrevois l’idée du microcosme minumental qui nous permettrait de sortir la tête des sons indemnes, ou tout au moins pas trop ballotés par des flots sonores aux ondes tsunamiques. Une question qui interroge également des formes de protection contre la violence de l’information massive, y compris sensorielle, en même temps que la recherche d’une bienveillance que le Monumental ne me semble pas des plus apte à partager. Le tout jeune enfant ira chercher le petit bout de laine, le petit gravier, avec lesquels il jouera longuement, pour comprendre progressivement la structure du monde qui l’entoure, et comment il peut y avoir prise en manipulant la petite chose, à son échelle. Il testera par de micro gestes sur d’infimes matières, la place qu’il occupe dans le monde de géants environnant.

Si l’on garde un tant soit peu une âme d’enfant, le Minumental nous fera construire des objets perceptuels à notre échelle, quitte à les ré-assembler au fil de nos découvertes. Un oiseau pépiant, une branche qui craque, un arbre qui bruisse, un ruisseau qui tintinnabule, des pommes de pins qui tombent autour de nous, des feuilles bruissantes qui s’envolent ou que l’on froisse du pied, petit à petit, morceau par morceau, comme des notes de musique élaborant une symphonie en devenir, la forêt se construit morceau par morceau, sous nos oreilles émerveillées.

Le Minumental nous permet de partir du tout petit, pour aller vers le plus grand, sans limitation, en ouvrant notre écoute à une multiple somme de modestes récurrences, pour l’emmener vers un univers infiniment plus complexe, qui échapperait à notre vision de la finitude.

L’imagination miniaturante

Cartes, maquettes et objets

Comme je l’ai précisé en début de ce texte, l’idée d’imagination miniaturisante est empruntée au thème d’une exposition organisée par le MAC/VAL de Vitry sur Seine .

La présentation de cette exposition note en sous-titre, « De la projection d’un imaginaire, d’un idéal, à la modélisation du réel ». Projection, imaginaire, idéal, réel, modélisation, des termes qui construisent une, ou des formes de paysages, de représentations, entre concrétude de terrain et abstraction mentale, comme un idéal de rêve, ou un rêve d’idéal. Il nous faut réduire le sujet pour nous l’accaparer, en faire une maquette, un modèle réduit, une représentation. Réduction certes, mais surtout à l’échelle du volume, pas forcément sonore, de l’encombrement, du poids, non pas une réduction du sens qui serait simplifié, trop épuré. Bien au contraire, cette réduction apparaît comme un condensé en capacité de nettoyer les scories d’un paysage trop encombré, pour nous en faire percevoir, toucher, la substantifique moêlle. L’équivalent d’une réduction culinaire, d’un fumet.

Ramenant le sujet vers la marche, l’écoute, la première réduction qui me vient à l’esprit est celle de la carte, du topo-guide. Une représentation graphique, à une échelle donnée, d’un territoire complexe, avec, vus du dessus, ses reliefs, végétations, bâtiments, voies de circulation, étendues d’eau… espace symbolique, mais oh combien parlant pour celui qui en détient les codes, les grilles de lecture.

Lorsque nous parcourions, avec un ami, les immensités de certaines montagnes, dont le fascinant massif de la Vanoise, ses forêts, alpages, glaciers, lacs, une des premières choses que nous faisions était de consulter des cartes. Nous utilisions celles du randonneur marcheur, les « classiques » IGN au 1:25000, qui assurent une bonne lisibilité du terrain, et où apparaissent suffisamment de détails, de sentiers, pour guider la marche. Ces cartes sont une forme de réduction d’un terrain qui prend place dans un sac à dos, pouvant être déployées à l’envi. La consultation préalable nous permet de construire, presque mentalement, un itinéraire, de repérer les chemins, les passages, les escarpements et dénivelés, les points de vue potentiels. Pour qui sait lire une telle carte, on se représente le paysage de façon assez fidèle, ses vallées, ses sommets, ses cols, ses refuges, la végétation… Un véritable livre d’images codifiées puis décrypté par le randonneur aguerri. Au retour de randonnée, la carte est également mémoire. On peut y tracer, y retracer les cheminements, les passages non balisés pour les retrouver par la suite, se faire défiler le film de nos marches, où chaleur, lumières, effets kinesthésiques, parfois déplaisir de la fatigue physique, mais aussi sons du torrent, du vent sur les crêtes, de la fontaine à l’eau glacée sont inscrits comme gravés dans un simple bout de papier, « par chemin » vecteur d’imaginaire et de réel confondus. Cette carte, réduction a posteriori de nos marches, a le pouvoir de réactiver, bien des années plus tard, des expériences humaines physiques, sensorielles, et bien sur pour moi auditives. J’entends encore nettement, en regardant des cartes de la Vanoise, tels échos capricieux d’une combe, les ensonnaillements de troupeaux traversés, des cris d’alerte des marmottes guetteuses, dont le pelage d’été se confond avec le gris des pierriers, des pierres qui glissent sous nos pas avec des crissements métalliques, le vacarme d’un torrent qui nous surprend au détour d’un chemin forestier… Et celui de nos longs silences respectueux des lieux, et plus complices que bien des paroles futiles. Plus que la photo, elle-même réduction miniaturisante et figée, fixée, d’un territoire, la carte, guide et mémoire, conserve les souvenirs, les crayonnements, les plaisirs et parfois souffrance de marches au final jouissives.

La carte est pour moi une forme d’objet synecdotique, dont la surface réduite contiendrait un tout, à la fois constitué d’actes physiques, de sensations, de ressentis, de mémoire et de condensés de territoires/paysages arpentés, auscultés. D’autres objets dont je reparlerai ultérieurement peuvent également jouer ce rôle.

Une autre réduction modélisatrice est incontestablement la maquette, d’ailleurs très proche de la carte si ce n’est dans le fait qu’elle prend forme dans des volumes à trois dimensions, et avec une matérialité plus tangible, du fait-même de ses matières et matériaux. La maquette est une autre représentation territoriale, non pliable, donc plus difficile à déplacer.

Je prendrai ici comme exemple une carte confrontée à trois maquettes urbaines Lyonnaises. Toutes les trois ont ceci en commun de représenter la ville de Lyon, tout au moins une partie son hyper centre pour deux d’entre elles, et un bâtiment spécifique pour la troisième.

La première n’est pas une maquette mais une représentation cartographique au sol, à l’entrée d’un parking urbain, d’une partie du centre de la cité. Lyon sur lequel on marche, la ville à ses pieds, situation de domination, ou posture plus humble du flâneur qui l’arpenterait en raccourcis, traversant métaphoriquement, en deux enjambées la Presqu’ile Lyonnaise.

Ce qui est intéressant, c’est qu’à quelques mètres, d’ici en entrant dans la librairie Archipel, centre de ressources autour de l’urbanisme et de l’architecture du territoire Lyonnais, nous nous trouvons face à une maquette monumentale de Lyon intra muros. Celle-ci est exposée au mur sur les trois niveaux du lieux. La maquette monumentale réduit néanmoins la ville en relief en une minumentalité posée sur l’espace d’un mur. Une façon d’embrasser presque tout Lyon d’un regard, en en découvrant ses reliefs, notamment architecturaux.

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Cette vision de maquette verticale nous propose un regard curieux d’une ville modélisée, donc réduite pour entrer dans les murs, et posée verticalement, vue non pas par-dessus, comme habituellement, mais de coté. Un pas de côté donc. Cette monu-minumentalité produit un curieux effet de décalage. Cependant, le tissu urbain est bien reconnaissable, surtout pour un Lyonnais marcheur urbain, qui peut se projeter dans cette espace-maquette, jusqu’à en entendre les rumeurs suggérées par la cité. Rumeurs et émergences qui s’échapperaient de cette représentation pour venir titiller nos oreilles urbaines. L’imaginaire permet de mettre en relation des sens synesthésiques, l’image suggérant les sons, et vis et versa, pour qui veut bien se laisser aller à une certaine forme de modélisation du réel, pour reprendre les mots du MAC/VAL.

La deuxième maquette Lyonnaise qui m’intéresse, dans le cadre de cette idée de réduction miniaturisante, est situés sur l’un des plus beaux belvédères (littéralement joliment voir) de la ville, sur le parvis de la basilique de Fourvière, embrassant une large étendue à 180°du paysage Lyonnais. Paradoxalement, et avec bonheur, cette maquette située dans un des plus remarquables points de vue de la cité, est prévue à l’usage de ceux qui n’en profiteront pas, les aveugles. Elle se touche, s’ausculte de la main, se suit des doigts, pour justement avoir conscience de la ville qui s’étend à nos pieds. Cette réduction offre à qui ne voit pas le plaisir de contempler la ville, ses collines, ses architectures singulières, ses promontoires. Et le plaisir est bel et bien de voir avec ses mains, y compris pour un voyant. Si on ajoute alors nos oreilles à ce petit festin sensoriel, Lyon nous apparaît comme un objet modèle réduit décalé, poétique, sensible, à fleur de peau, et de tympan. C’est un jeu que je propose aux promeneurs des hauteurs, fermez les yeux, toucher la ville, écoutez la en même temps, et percevez les espaces en contre-bas, au loin, comme rarement sans doute vous ne l’avez fait. La petite taille de cette maquette nous offre des panoramas incroyablement larges, des projections mentales surprenantes.

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Et pour en finir avec les maquettes Lyonnaise, une qui réduit et modélise cette fois-ci une seule structure et ses jardins environnants. Elle est située dans la Maison des aveugles de Lyon, sur les sommets du 9e arrondissement, à quelques encablures au-dessous du site de Fourvière, dont je viens de parler. Cette fois-ci encore, cette maquette est à destination d’aveugles, ceux qui résident dans la maison. Elle a été réalisée pour et avec les résidents, dans le cadre d’un projet de « Carte sonore », en complément d’un audio guide géolocalisé autour de la vie de l’établissement, de la parole des résidents, et d’un imaginaire bâti sur et autour ces lieux. Cette maquette s’inscrit dans un important dispositif culturel et artistique mis en place sur trois années, avec des captations de portaits vidéos, sonores, l’intervention in situ de musiciens et danseurs qui travailleront avec les résidents, des paysagistes, graphistes, designers, archéologues… qui apporteront chacun à leur façon leur compétence pour lire et écrire les lieux de vie de cette maison. Dans cet ambitieux projet où le son, et donc l’écoute, tient une place prédominante, la maquette n’est qu’une petite partie du travail, mais néanmoins une représentation qui occupe une place symbolique intéressante. Ce n’est pas une maquette « classique », figurative, reproduction à l’échelle réduite descriptive. Elle est avant tout à toucher, utilise des matériaux, des codes formels, et même des échelles qui sont issus de la représentation des résidents. Comme sa voisine de Fourvière, lle donne à voir en touchant, au milieu d’un tissages de traces sonores, où l’imaginaire d’un non-voyant nous fait appréhender des espaces autrement. Cette forme minumentale illustre pour moi parfaitement cet imaginaire à la fois miniaturisant et ouvrant des portes perceptives pour le peu très élargies.

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Objets

Objets (inanimés) avez-vous donc une âme, se demandait en son temps Lamartine ?

La question reste aujourd’hui posée.

Objets symboles, objets récits, objets synthèses, objets de l’imaginaire, objets de l’affectif, que peuvent traduire, nous raconter, nous résumer parfois, une chaussure, une carte, un micro, du point de vue du marcheur pu du promeneur écouteur ?

Lors de rencontres nationales des concepteurs et animateursde Sentiers métropolitains, au Mucem de Marseille, une très longue vitrine a été mise en place, racontant à sa façon une vraie fausse chronologie de ces projets de randonnées urbaines, depuis la mise en place du GR 2013 jusqu’aux expériences marchées dans les cités et franges – lisières de la ville aujourd’hui.

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Cette vitrine est un peu comme un livre déplié en longueur, offrant à lire les réflexions, méthodes, explorations, objets usuels, tracés… qui ont jalonné, et jalonnent encore le parcours, ou plutôt les multiples parcours d’un marcheur baliseur animateur de parcours urbains, péri-urbains, métropolitains…

Nous avons là une forme de carte en relief, donnant à voir, mais surtout à imaginer, à extrapoler, les milliers de kilomètres possibles, et les infinies façons de les arpenter. Une modélisation pédestre en quelque sorte. Un imaginaire au pas à pas. Un chemins d’histoires, au sens large des termes.

L’objet re-prend ici toute sa place, bribes de narrations qui, mises bout à bout, façonnent une histoire, une ribambelle d’histoires des marches exploratoires, sensibles, sociales, esthétiques, politiques, poétiques, des marches qui projettent la marche plus loin que la marche, dans le sillage des flâneurs baudelériens, des psychogéographes situationnistes debordiens…

La chaussure éculée, le carnet de croquis, le tracé d’une carte, la boussole, le topo-guide, le porte-voix, la photo de paysages urbains, le bâton, le sac à dos, les pierres collectées ici ou là, le texte griffonné sur un calepin, sont autant de petits bouts faisant récit, ou tissant récits, de traversées urbaines parfois surprenantes dans la trivialité de leur décalage. On ne montre plus ici, ou pour ma part on ne fait plus entendre, les beautés grandioses d’une montagne, le mystère d’une forêt obscure et profonde, la puissance des vagues s’écrasant sur une falaise, mais des pavillons de banlieue, les lisières incertaines de la ville en perpétuelle construction, des zones industrielles, des parcs urbains, des voies ferrées abandonnées…

Pas de grands discours pour cela, l’objet, la suite d’objets, concentre, dans son pouvoir évocateur, une force d’imagination à toute épreuve.

Une chaussure de marche en bout de course, trouée, au cuir craquelé, aux formes avachies, suggérera parfois plus que tout autre média, les épreuves physiques du marcheur, la répétition des gestes, la fatigue, l’usure, la persistance, la trace, le rêve, le corps repu.

Des objets traces, des objets traceurs, des objets diseurs, des objets condensés d’expériences, déportés de leurs actions in situ pour venir nous faire voire, quitte à user d’un imaginaire collectif, ou non, l’aventure des cheminements urbains. Un racontage de rêves pedestro-citadins, des chemins de traverse en devenir.

Si Desartsonnants, « marchécouteur », faisait sa propre vitrine, à son image, y compris sonore, on y trouverait également des trompes, morceaux de vuvuzellas, des mini haut-parleurs, des casques, des stéthoscopes, des micros, un magnétophones, des cartes SD, des carnets de notes, paraboles… Un petit monde symbolisant en le réduisant dans un espace confiné, loin des étendues à ciel ouvert, une infinités de PAS – Parcours Audio Sensibles, offrant au corps kinesthésique à voir et à entendre.

Des marches, des cartes, des maquettes, des objets, nous fabriquons ainsi tout un panel de fictions miniatures, de micros récits, de minumentalités qui préfèrent l’intime à l’extime, de discret à l’ostentatoire, le creux de l’oreille au porte voix.