Brasser les expériences, des Marchécoutes transdisciplinaires !

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Le PAS – Parcours Audio Sensible, la « Marchécoute », prédisposent des terrains d’entente qui me permettent de déployer et décliner différentes formes d’écoutes mobiles, ambulantes, souvent « minumentales » transdisciplinaires et collectives.

Les trois qualificatifs, à savoir mobiles, minumentales et collectives, sont d’autant plus importants qu’ils posent un premier cadre d’action, une première forme structurelle, à laquelle on pourrait ajouter une dimension temporelle, qui se situerait dans une durée plutôt longue, plus propice à l’immersion esthétique.

L’idée de transdiciplinarité quand à elle, implique la collaboration de différents protagonistes, issus d’univers professionnels, ou de champs de recherches, si possible différents.

Enfin, l’idée de pratiques hors-le-murs, hors des lieux généralement dédiés à certaines réalisations et recherches artistiques, scientifiques, vient compléter cette idée de « terrains d’entente ». Voici donc posé comme préalable, un cadre d’intervention qui pourrait convenir à un brassage d’expériences annoncé dans le titre de et article.

Je souhaiterais d’emblée, rencontrer, ou bien même construire, des espaces de rencontres entre des pratiques qui, je le déplore souvent, restent très cloisonnées, si ce n’est très chapellisées.

Ces terrains d’entente, au sens large et polysémique du terme, sans doute territoires hétéropiques façon Foucault, pourraient dans l’idéal, accueillir tant l’oreille et le geste du musicien, de l’artiste sonore, du marcheur-danseur-performeur, plasticien, écrivain, poète, scénographe, philosophe, paysagiste, urbaniste, architecte, sociologue, médecin, anthropologue, écologue… Et de tout citoyen marcheur écouteur de bonne volonté !

Imaginons des formes de laboratoires ouverts, où les paysages s’entendent autant qu’ils se voient, sinon plus, où la parole et les idées circulent sans avoir peur des silences, voire même en les privilégiant comme des ferments propices à la germination de nouvelles hybridations.

D’autre part, Nicolas Bourriaud, dans son approche de l’esthétique relationnelle, nous explique que fabriquer de la sociabilité, au-delà de fabriquer de l’œuvre, serait un des enjeux primordiaux de l’art, et ce afin de mieux habiter le monde. Le faire, et la façon de faire, de co-faire, est donc ici plus importante que toute résultante matérielle, dispositifs ou installations. La question esthétique, et au-delà d’un projet sociétal, le partage d’expériences, de savoir-faire, le fait de mettre son propre projet dans un bain collectif, implique d’accepter le risque de le voir se faire contaminer par d’autres, donc parfois d’être sensiblement détourné de son chemin initial. Gageons qu’il en ressortira plus riche encore, nourri de rencontres et de sérendipités fécondes.

Partir marcher en groupe, parfois sans leader guide, sans même des thématiques bien définies, hormis le fait de pratiquer collectivement un parcours auriculaire, et de laisser se développer des échanges assez libres, permet de quitter les sentiers battus, de ne pas se laisser enfermer dans une habitude sclérosante. L’altérité née du mouvement est une valeur ajoutée indéniable, pour qui sait l’accepter, la cultiver.

Dans cette idée, les corps marchants, mobiles, nomades, réceptifs, sont eux-même des espaces de création intérieure, en résonance avec les lieux, les co-acteurs et co-arpenteurs. Il est toujours stimulant de croiser de nombreux points de vue, d’ouïe, autour du monde sonore, des territoires d’écoute, de favoriser des pratiques mixtes, pour faire bouillonner tout cela, qui plus est à ciel ouvert. C’est une expérience somme toute assez rare. J’ai eu néanmoins la chance de participer très activement, il y a quelques années, à une de ces actions hybridantes. Un projet – une utopie ?- hélas aujourd’hui bel et bien terminé.

Sans avoir vécu une telle aventure, on a bin du mal à imaginer la richesse de rencontres, d’ateliers véritablement transdisciplinaires. Il est difficile, de l‘extérieur, de mesurer les bénéfices de tels brassages, où se mêlent les expériences et réflexions de musiciens, acousticiens, musicologues, poètes sonores, chercheurs en neurosciences, créateurs radiophoniques, audio naturalistes, éditeurs, aménageurs, enseignants, élus…

Ces espaces foisonnants sont des creusets effervescents, lieux de débats où l’écoute est sans cesse remise en question, et ravivée par des expériences dedans/dehors, des partages de savoirs, des écritures communes, et une foule d’interrogations fertiles…

C’est là où la marche, l’écoute, rassemblant des individus d’horizons divers, dans des lieux pas forcément dédiés, dans une mouvance polyphonique, ouvrent des espaces inédits, aux lisières et aux interstices jamais figées, offrant donc des parcelles de liberté exploratoire sans pareille.

Le problème étant de trouver, de créer, d’entretenir des occasions propices à ces échanges, à faire accepter de mettre en place des conditions de création originales. Ces dernières s’avérant parfois fort improbables, aux vues de l’institution, du centre d’art, de l’association, souvent peu habitués à de telles pratiques un brin déstabilisantes.

Sans parler du fait, hélas incontournable, de réunir des moyens matériels et financiers, logistiques, pour mener à bien ce genre de projets.

Même aujourd’hui où le système universitaire par exemple, met en place des UMR (Unités Mixtes de Recherches) et Labex (Laboratoires d’Excellence) réunissant plusieurs laboratoires de recherche, il faut néanmoins convaincre les partenaires potentiels de l’utilité de telles démarches croisées. Une difficulté étant, dans le domaines de l’écoute, du paysage sonore, de la marche comme outil perceptif, de considérer les recherches comme faisant une large part au sensible, parfois difficile à évaluer quantitativement, dans des résultats attendus, notamment dans le secteur des sciences humaines.

En premier lieu, défendre le fait qu’une recherche puise se dérouler hors-les-murs, dans des cadres théoriques bousculés, mêler création sonore, esthétique, artistique, et approches de territoires acoustiques, sociaux, écologiques, n’est pas forcément chose facilement saisissable. D’autant plus si la proposition émane de l’extérieur de l’institution !

On comprendra donc que les enjeux sont de taille, et le défi bien réel. Au-delà des contraintes administratives et financières, le fait même de réunir des activistes de domaines qui, a priori, n’ont pas obligation d’œuvrer de concert, dans un esprit de création, d’écritures collectives, est un premier challenge à surmonter. Se risquer à se frotter à l’autre dans toute sa différence, sa diversité, ne va pas toujours de soi.

Faut-il pour cela créer de nouvelles formes de structures, imaginer des équipes et des modes opératoires peut-être plus souples, plus informels, plus éphémères ? La question est posée, ne trouvant sans doute pas de réponses définitives et pleinement satisfaisantes.

Une forme de cas par cas doit-elle être envisagée, comme une fabrique de communs qui se retrouverait toujours différente, selon les projets et les protagonistes ?

L’itinérance, la mobilité, le non rattachement à des structures fortement structurées, voire un brin figées dans des habitudes professionnelles freinant certaines spontanéités innovantes est-elle une partie de réponse envisageable ? Ou bien un handicap supplémentaire ?

Un projet de territoire questionnant la diversité des acteurs, des lieux et des modes opératoires doit certainement questionner les contraintes contextuelles pour émuler des actions où chacun apporterait sa pierre à l’édifice tout en bénéficiant de véritables acquis partagés au sein d’une communauté, fut-elle éphémère, d’activistes marcheurs écouteurs.

PAS et Marchécoute, du sensible à l’intellect, et vice et versa

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Les PAS – Parcours Audio Sensibles, où les actions de marchécouter procèdent de deux logiques à la fois singulièrement différentes et somme toute complémentaires.

La première, à fleur d’oreille et de corps, convie l’écoutant à vivre une expérience sensible, à la fois silencieuse et bruissonnante, une action-performance lente, liée à une esthétique minumentale, versus monumentale.

La seconde est de l’ordre du diagnostique territorial ambulant. Qu’est-ce qui “sonne bien”, ce qui “dissonne” ? Pourquoi ? Comment je m’entends avec ma ville, et ailleurs ?

Ces deux approches génèrent chacune des postures physiques est mentales appropriées, parfois nettement différenciées.

Elles peuvent être envisagées séparément, soit l’une soit l’autre, alternativement, l’une puis l’autre, ou simultanément, l’une et l’autre, selon les projets de départ.
Croiser ainsi deux modes opératoires via la marche et l’écoute nous amène à de nouvelles formes d’écritures où la spontanéité sensorielle vient se frotter à une forme d’analyse intellectuelle, sans forcément savoir si, dans une exercice de concomitance, l’une prendra ou non le pas sur l’autre, ni laquelle.

Ces formats que j’ai, plus ou moins inconsciemment parfois, tenté de séparer, tiraillant ma démarche entre l’expérience paysagère plutôt pragmatique de ma formation initiale et celle de musicien qui s’y est constamment superposée, retrouvent ici un terrain d’entente quasi pacificateur. Ils offrent une sorte de réconciliation entre deux pôles, une confrontation fertile clairement assumée, permettant de choisir un ou plusieurs modes d’actions contextuelles, ad hoc, selon les publics, les lieux, les états d’esprit du moment, les objectifs initiaux…

Le sujet est néanmoins encore assez vierge, et reste pour moi creuser pour aller plus loin dans l’expérience de terrain et la réflexion inhérente à ces marches-démarches.

 

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Parcours d’écoutes et esthétique minumentale

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Des parcours

J’ai découvert récemment, dans un roman de Will Self, écrivain prolixe, marcheur à ses heures qui me fascine littéralement, le concept du « Minumental », un pendant inverse du Monumental.

J’ai eu dés lors envie de rattacher ce concept à une exposition qu’avait organisé le MAC/VAL autour de l’ Imagination miniaturante.

Deux approches qu’il me plait de mettre en résonance avec et dans certains PAS – Parcours Audio Sensibles.

Will self évoque le Minumental dan un roman intitulé « Le piéton de Hollywood », ce qui fait qu’implicitement, la marche est d’emblée rattachée au Minumental. Self part du Monumental, et par frottements, par résistance sans doute en contre-pied, laisse entrevoir l’idée, l’existence d’un Mimumental qui lui ferait l’opposé garde-fou. D’ailleurs, dans l’œuvre de l’écrivain, Dieu sait si la folie n’est jamais loin, si ce n’est omniprésente.

Une œuvre minumentale, un courant minumentaliste seraient pour moi, tout ce qui, de prime abord, ne sauterait pas aux yeux, et par delà aux oreilles. Loin de la monstration ostentatoire, du désir parfois mégalomane de créer de l’imposant, du voyant, jusque dans une démesure envahissante. Loin de la débauche de matière et de matériaux, prouesse technique, de désir inassouvi de montrer sa puissance de feu et de création coûte que coûte, quitte à l’imposer sans vergogne dans un espace public souvent saturé dans les hyper centres, est de mise.

Certes, la généralisation amène une banalisation réductrice, et tous les artistes du monumental ne sont certainement pas atteints d’une paranoïa du gigantisme.

Pour ma part, je préfère l’idée du Minumental comme un espace physique et mental plus discret, moins envahissant, plus intime, et au final peut-être plus respectueux.

Le PAS – Parcours Audio Sensible tel que je le développe tente de rester dans des dimensions modestes, tant par ses dispositifs techniques, quasi inexistants, que par les jauges publiques volontairement resserrées, en passant par une règle du silence en générale de mise.

Les postures proposées sont également très souvent des prétextes, ou des occasions, pour aller chercher la plus petite chose ouissible, le détail, le micro bruit, qui résistera à la rumeur ambiante, si forte soit-elle, en se glissant vers l’intimité du micro-paysage. Oreille collée à la source, écoute en duo, dos à dos, stéthoscopes et longues-ouïe bricolés, il faut traquer le micro organisme sonore. Ainsi, la plus grande partie du parcours jouera à passer de larges ambiances vers le microscopique minumentaliste, et retour.

D’ailleurs le monde sonore est d’une grande complexité pour l’aborder dérechef, dans son ensemble, sans risquer de s’y noyer, voire de fatiguer prématurément l’auditeur déambulateur. Prendre le parti d’en écouter, d’en saisir des fragments, c’est commencer à tirer des fils d’écoute qui nous raccrocheront à des choses plus aisément saisissables, sans se perdre dans l’écheveau, ni l’emmêler dans la complexité de ses enroulements, de ses emplilements. Proche des courants philosophiques de la phénoménologie, vers laquelle je reviens régulièrement pour reconstruire des processus de lectures, d’analyses, des gestes perceptuels, je pense que le fait d’entreprendre le monde dans des parties à l’échelle desquelles on pourra circonscrire des espaces auriculaires, construira au final une cohérence du tout.

D’aucuns diront que le tout est parties, et que dans chaque partie est contenu le tout, conception avec laquelle mon écoute résonne, voire raisonne souvent. Dissocier pour assembler, y compris le monde des sons me paraît une saine logique à portée d’oreilles.

J’entrevois l’idée du microcosme minumental qui nous permettrait de sortir la tête des sons indemnes, ou tout au moins pas trop ballotés par des flots sonores aux ondes tsunamiques. Une question qui interroge également des formes de protection contre la violence de l’information massive, y compris sensorielle, en même temps que la recherche d’une bienveillance que le Monumental ne me semble pas des plus apte à partager. Le tout jeune enfant ira chercher le petit bout de laine, le petit gravier, avec lesquels il jouera longuement, pour comprendre progressivement la structure du monde qui l’entoure, et comment il peut y avoir prise en manipulant la petite chose, à son échelle. Il testera par de micro gestes sur d’infimes matières, la place qu’il occupe dans le monde de géants environnant.

Si l’on garde un tant soit peu une âme d’enfant, le Minumental nous fera construire des objets perceptuels à notre échelle, quitte à les ré-assembler au fil de nos découvertes. Un oiseau pépiant, une branche qui craque, un arbre qui bruisse, un ruisseau qui tintinnabule, des pommes de pins qui tombent autour de nous, des feuilles bruissantes qui s’envolent ou que l’on froisse du pied, petit à petit, morceau par morceau, comme des notes de musique élaborant une symphonie en devenir, la forêt se construit morceau par morceau, sous nos oreilles émerveillées.

Le Minumental nous permet de partir du tout petit, pour aller vers le plus grand, sans limitation, en ouvrant notre écoute à une multiple somme de modestes récurrences, pour l’emmener vers un univers infiniment plus complexe, qui échapperait à notre vision de la finitude.

J’écrivais un jour, dans un commentaire d’article, que le PAS – Parcours Audio Sensible offrait quelques variations de marche d’écoute dans la grande famille des Soundwalks, lesquels, lorsqu’ils sont joués sans autre dispositif que les oreilles nues, pouvaient être qualifiés d’Arte Povera des arts sonores. C’est d’ailleurs une façon de citer ces pratiques artistiques singulières, dont l’incroyable travail de Giuseppe Penone autour des arbres et de la nature.

L’imagination miniaturante

Cartes, maquettes et objets

Comme je l’ai précisé en début de ce texte, l’idée d’imagination miniaturisante est empruntée au thème d’une exposition organisée par le MAC/VAL de Vitry sur Seine .

La présentation de cette exposition note en sous-titre, « De la projection d’un imaginaire, d’un idéal, à la modélisation du réel ». Projection, imaginaire, idéal, réel, modélisation, des termes qui construisent une, ou des formes de paysages, de représentations, entre concrétude de terrain et abstraction mentale, comme un idéal de rêve, ou un rêve d’idéal. Il nous faut réduire le sujet pour nous l’accaparer, en faire une maquette, un modèle réduit, une représentation. Réduction certes, mais surtout à l’échelle du volume, pas forcément sonore, de l’encombrement, du poids, non pas une réduction du sens qui serait simplifié, trop épuré. Bien au contraire, cette réduction apparaît comme un condensé en capacité de nettoyer les scories d’un paysage trop encombré, pour nous en faire percevoir, toucher, la substantifique moêlle. L’équivalent d’une réduction culinaire, d’un fumet.

Ramenant le sujet vers la marche, l’écoute, la première réduction qui me vient à l’esprit est celle de la carte, du topo-guide. Une représentation graphique, à une échelle donnée, d’un territoire complexe, avec, vus du dessus, ses reliefs, végétations, bâtiments, voies de circulation, étendues d’eau… espace symbolique, mais oh combien parlant pour celui qui en détient les codes, les grilles de lecture.

Lorsque nous parcourions, avec un ami, les immensités de certaines montagnes, dont le fascinant massif de la Vanoise, ses forêts, alpages, glaciers, lacs, une des premières choses que nous faisions était de consulter des cartes. Nous utilisions celles du randonneur marcheur, les « classiques » IGN au 1:25000, qui assurent une bonne lisibilité du terrain, et où apparaissent suffisamment de détails, de sentiers, pour guider la marche. Ces cartes sont une forme de réduction d’un terrain qui prend place dans un sac à dos, pouvant être déployées à l’envi. La consultation préalable nous permet de construire, presque mentalement, un itinéraire, de repérer les chemins, les passages, les escarpements et dénivelés, les points de vue potentiels. Pour qui sait lire une telle carte, on se représente le paysage de façon assez fidèle, ses vallées, ses sommets, ses cols, ses refuges, la végétation… Un véritable livre d’images codifiées puis décrypté par le randonneur aguerri. Au retour de randonnée, la carte est également mémoire. On peut y tracer, y retracer les cheminements, les passages non balisés pour les retrouver par la suite, se faire défiler le film de nos marches, où chaleur, lumières, effets kinesthésiques, parfois déplaisir de la fatigue physique, mais aussi sons du torrent, du vent sur les crêtes, de la fontaine à l’eau glacée sont inscrits comme gravés dans un simple bout de papier, « par chemin » vecteur d’imaginaire et de réel confondus. Cette carte, réduction a posteriori de nos marches, a le pouvoir de réactiver, bien des années plus tard, des expériences humaines physiques, sensorielles, et bien sur pour moi auditives. J’entends encore nettement, en regardant des cartes de la Vanoise, tels échos capricieux d’une combe, les ensonnaillements de troupeaux traversés, des cris d’alerte des marmottes guetteuses, dont le pelage d’été se confond avec le gris des pierriers, des pierres qui glissent sous nos pas avec des crissements métalliques, le vacarme d’un torrent qui nous surprend au détour d’un chemin forestier… Et celui de nos longs silences respectueux des lieux, et plus complices que bien des paroles futiles. Plus que la photo, elle-même réduction miniaturisante et figée, fixée, d’un territoire, la carte, guide et mémoire, conserve les souvenirs, les crayonnements, les plaisirs et parfois souffrance de marches au final jouissives.

La carte est pour moi une forme d’objet synecdotique, dont la surface réduite contiendrait un tout, à la fois constitué d’actes physiques, de sensations, de ressentis, de mémoire et de condensés de territoires/paysages arpentés, auscultés. D’autres objets dont je reparlerai ultérieurement peuvent également jouer ce rôle.

Une autre réduction modélisatrice est incontestablement la maquette, d’ailleurs très proche de la carte si ce n’est dans le fait qu’elle prend forme dans des volumes à trois dimensions, et avec une matérialité plus tangible, du fait-même de ses matières et matériaux. La maquette est une autre représentation territoriale, non pliable, donc plus difficile à déplacer.

Je prendrai ici comme exemple une carte confrontée à trois maquettes urbaines Lyonnaises. Toutes les trois ont ceci en commun de représenter la ville de Lyon, tout au moins une partie son hyper centre pour deux d’entre elles, et un bâtiment spécifique pour la troisième.

La première n’est pas une maquette mais une représentation cartographique au sol, à l’entrée d’un parking urbain, d’une partie du centre de la cité. Lyon sur lequel on marche, la ville à ses pieds, situation de domination, ou posture plus humble du flâneur qui l’arpenterait en raccourcis, traversant métaphoriquement, en deux enjambées la Presqu’ile Lyonnaise.

Ce qui est intéressant, c’est qu’à quelques mètres, d’ici en entrant dans la librairie Archipel, centre de ressources autour de l’urbanisme et de l’architecture du territoire Lyonnais, nous nous trouvons face à une maquette monumentale de Lyon intra muros. Celle-ci est exposée au mur sur les trois niveaux du lieux. La maquette monumentale réduit néanmoins la ville en relief en une minumentalité posée sur l’espace d’un mur. Une façon d’embrasser presque tout Lyon d’un regard, en en découvrant ses reliefs, notamment architecturaux.

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Cette vision de maquette verticale nous propose un regard curieux d’une ville modélisée, donc réduite pour entrer dans les murs, et posée verticalement, vue non pas par-dessus, comme habituellement, mais de coté. Un pas de côté donc. Cette monu-minumentalité produit un curieux effet de décalage. Cependant, le tissu urbain est bien reconnaissable, surtout pour un Lyonnais marcheur urbain, qui peut se projeter dans cette espace-maquette, jusqu’à en entendre les rumeurs suggérées par la cité. Rumeurs et émergences qui s’échapperaient de cette représentation pour venir titiller nos oreilles urbaines. L’imaginaire permet de mettre en relation des sens synesthésiques, l’image suggérant les sons, et vis et versa, pour qui veut bien se laisser aller à une certaine forme de modélisation du réel, pour reprendre les mots du MAC/VAL.

La deuxième maquette Lyonnaise qui m’intéresse, dans le cadre de cette idée de réduction miniaturisante, est situés sur l’un des plus beaux belvédères (littéralement joliment voir) de la ville, sur le parvis de la basilique de Fourvière, embrassant une large étendue à 180°du paysage Lyonnais. Paradoxalement, et avec bonheur, cette maquette située dans un des plus remarquables points de vue de la cité, est prévue à l’usage de ceux qui n’en profiteront pas, les aveugles. Elle se touche, s’ausculte de la main, se suit des doigts, pour justement avoir conscience de la ville qui s’étend à nos pieds. Cette réduction offre à qui ne voit pas le plaisir de contempler la ville, ses collines, ses architectures singulières, ses promontoires. Et le plaisir est bel et bien de voir avec ses mains, y compris pour un voyant. Si on ajoute alors nos oreilles à ce petit festin sensoriel, Lyon nous apparaît comme un objet modèle réduit décalé, poétique, sensible, à fleur de peau, et de tympan. C’est un jeu que je propose aux promeneurs des hauteurs, fermez les yeux, toucher la ville, écoutez la en même temps, et percevez les espaces en contre-bas, au loin, comme rarement sans doute vous ne l’avez fait. La petite taille de cette maquette nous offre des panoramas incroyablement larges, des projections mentales surprenantes.

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Et pour en finir avec les maquettes Lyonnaise, une qui réduit et modélise cette fois-ci une seule structure et ses jardins environnants. Elle est située dans la Maison des aveugles de Lyon, sur les sommets du 9e arrondissement, à quelques encablures au-dessous du site de Fourvière, dont je viens de parler. Cette fois-ci encore, cette maquette est à destination d’aveugles, ceux qui résident dans la maison. Elle a été réalisée pour et avec les résidents, dans le cadre d’un projet de « Carte sonore », en complément d’un audio guide géolocalisé autour de la vie de l’établissement, de la parole des résidents, et d’un imaginaire bâti sur et autour ces lieux. Cette maquette s’inscrit dans un important dispositif culturel et artistique mis en place sur trois années, avec des captations de portaits vidéos, sonores, l’intervention in situ de musiciens et danseurs qui travailleront avec les résidents, des paysagistes, graphistes, designers, archéologues… qui apporteront chacun à leur façon leur compétence pour lire et écrire les lieux de vie de cette maison. Dans cet ambitieux projet où le son, et donc l’écoute, tient une place prédominante, la maquette n’est qu’une petite partie du travail, mais néanmoins une représentation qui occupe une place symbolique intéressante. Ce n’est pas une maquette « classique », figurative, reproduction à l’échelle réduite descriptive. Elle est avant tout à toucher, utilise des matériaux, des codes formels, et même des échelles qui sont issus de la représentation des résidents. Comme sa voisine de Fourvière, lle donne à voir en touchant, au milieu d’un tissages de traces sonores, où l’imaginaire d’un non-voyant nous fait appréhender des espaces autrement. Cette forme minumentale illustre pour moi parfaitement cet imaginaire à la fois miniaturisant et ouvrant des portes perceptives pour le peu très élargies.

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Objets

Objets (inanimés) avez-vous donc une âme, se demandait en son temps Lamartine ?

La question reste aujourd’hui posée.

Objets symboles, objets récits, objets synthèses, objets de l’imaginaire, objets de l’affectif, que peuvent traduire, nous raconter, nous résumer parfois, une chaussure, une carte, un micro, du point de vue du marcheur pu du promeneur écouteur ?

Lors de rencontres nationales des concepteurs et animateursde Sentiers métropolitains, au Mucem de Marseille, une très longue vitrine a été mise en place, racontant à sa façon une vraie fausse chronologie de ces projets de randonnées urbaines, depuis la mise en place du GR 2013 jusqu’aux expériences marchées dans les cités et franges – lisières de la ville aujourd’hui.

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Cette vitrine est un peu comme un livre déplié en longueur, offrant à lire les réflexions, méthodes, explorations, objets usuels, tracés… qui ont jalonné, et jalonnent encore le parcours, ou plutôt les multiples parcours d’un marcheur baliseur animateur de parcours urbains, péri-urbains, métropolitains…

Nous avons là une forme de carte en relief, donnant à voir, mais surtout à imaginer, à extrapoler, les milliers de kilomètres possibles, et les infinies façons de les arpenter. Une modélisation pédestre en quelque sorte. Un imaginaire au pas à pas. Un chemins d’histoires, au sens large des termes.

L’objet re-prend ici toute sa place, bribes de narrations qui, mises bout à bout, façonnent une histoire, une ribambelle d’histoires des marches exploratoires, sensibles, sociales, esthétiques, politiques, poétiques, des marches qui projettent la marche plus loin que la marche, dans le sillage des flâneurs baudelériens, des psychogéographes situationnistes debordiens…

La chaussure éculée, le carnet de croquis, le tracé d’une carte, la boussole, le topo-guide, le porte-voix, la photo de paysages urbains, le bâton, le sac à dos, les pierres collectées ici ou là, le texte griffonné sur un calepin, sont autant de petits bouts faisant récit, ou tissant récits, de traversées urbaines parfois surprenantes dans la trivialité de leur décalage. On ne montre plus ici, ou pour ma part on ne fait plus entendre, les beautés grandioses d’une montagne, le mystère d’une forêt obscure et profonde, la puissance des vagues s’écrasant sur une falaise, mais des pavillons de banlieue, les lisières incertaines de la ville en perpétuelle construction, des zones industrielles, des parcs urbains, des voies ferrées abandonnées…

Pas de grands discours pour cela, l’objet, la suite d’objets, concentre, dans son pouvoir évocateur, une force d’imagination à toute épreuve.

Une chaussure de marche en bout de course, trouée, au cuir craquelé, aux formes avachies, suggérera parfois plus que tout autre média, les épreuves physiques du marcheur, la répétition des gestes, la fatigue, l’usure, la persistance, la trace, le rêve, le corps repu.

Des objets traces, des objets traceurs, des objets diseurs, des objets condensés d’expériences, déportés de leurs actions in situ pour venir nous faire voire, quitte à user d’un imaginaire collectif, ou non, l’aventure des cheminements urbains. Un racontage de rêves pedestro-citadins, des chemins de traverse en devenir.

Si Desartsonnants, « marchécouteur », faisait sa propre vitrine, à son image, y compris sonore, on y trouverait également des trompes, morceaux de vuvuzellas, des mini haut-parleurs, des casques, des stéthoscopes, des micros, un magnétophones, des cartes SD, des carnets de notes, paraboles… Un petit monde symbolisant en le réduisant dans un espace confiné, loin des étendues à ciel ouvert, une infinités de PAS – Parcours Audio Sensibles, offrant au corps kinesthésique à voir et à entendre.

Des marches, des cartes, des maquettes, des objets, nous fabriquons ainsi tout un panel de fictions miniatures, de micros récits, de minumentalités qui préfèrent l’intime à l’extime, de discret à l’ostentatoire, le creux de l’oreille au porte voix.

PAS – Parcours Audio Sensibles, carnets de marche

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Le carnet griffonné est-il une forme d’in-carné, in carnet, de la marche parcours, de la marche écoute ?
Les notes et autres relevés donnent-ils chair à un corpus audio kinesthésique, et une certaine matérialisation de déambulations de pieds en cap ?

J’annote les distances, les reliefs, les matières, lumières, ambiances sonores, divagations, hésitations, interrogations, bifurcations, explorations, plus ou moins abouties, comme la matrice d’une mobilité en quête de points d’ancrage.

J’écris l’écoute comme on graverait un interminable sillon, offrant de la place à une mémoire/partition, qui nous permettrait d’innombrables re-lectures audio paysagères, et plus largement pluri-sensibles.

Je couche des mots, jetés en pâture, où des chemins à peine tracés, encore Oh combien broussailleux, qui interrogent de potentiels marcheurs en devenir, quitte à les égarer d’emblée un peu plus encore. Un chemin interrogé est d’ors et déjà une voie possible en construction.

Je m’octroie le droit de re-faire le monde, celui que je traverse de l’écoute, oreille en avant, comme celui que j’aurais pu traverser, ou que je fabrique à contrecoup.

Mes carnets, quels qu’ils fussent, agglutinent des signes à l’âme vagabonde, tentant de mettre de l’ordre dans la marche, dans sa re-présentation, tout comme le promeneur écoutant impénitent en ordre de marche.

Le pied, l’oreille, l’esprit, le corps, entité ou dissocié, contribuent, souvent sans en avoir conscience, à marquer quantité de cheminements perceptuels, envisageables dans leurs multiples déclinaisons.

Mon être, à son corps arpentant, marche-écoute, mais s’écoute aussi, comme il le peut, au rythme de ses pieds et à l’invitation de ses oreilles, traçant des notes caminantes et quasi musicales. Il fabrique ainsi, par carnets interposés, une de ces milles histoires aux trajectoires parfois erratiques. Fixer le rituel, un rituel, de son stylo fébrile.

Les notes griffonnées entassent des particules de monde, qui ne cessent de s’agréger ou de se dissoudre dans l’action capricieuse de la marche.

Entre insatisfaction et apaisement, fatigue et enthousiasme, coucher des signes sur le papier, ou ailleurs, affirme le désir de parcourir encore, des chemins bruissonnants autant que sauvageons, dont une infime partie se laissera au final capturer.

Mon crayon, prolongement des pieds et des oreilles, tente de fixer un marquage, en partie factuel et en partie symbolique, comme le guide facétieux d’un chemin d’écoute, ou d’un chemin tout court, mu par la volonté de tracer la route, un peu plus loin devant.

PAS – Parcours Audio Sensibles, tentative de définitions non définitives

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Des mots et des actes, tentatives de définitions contextualisées. Une réflexion lexicologique en chantier, non exhaustive tant s’en faut ! Liste non triée, non hiérarchisée, écrite selon ce qui me venait à l’esprit dans l’instant de la rédaction.

– Écoute : Tendre l’oreille et oreille tendre, se tendre vers et se détendre ici…

– Paysage sonore : Nos lieux de vie, des villes, des forêts, des parcs, des espaces péri-urbains, des sites naturels, entre nos deux oreilles exactement.

– Ensemble : Un groupe de promeneur écoutant à l’oreille solidaire, en synergie de faire avec les autres.

– Parcours : Partir d’un points pour aller vers un ailleurs qui transformera, peut-être, notre façon de voir, et d’entendre, les choses, sonore et autres.

– Ville/cité : Une entité géographique, sociale, territoriale, complexe, que l’on abordera par le petit bout de l’oreillette, ou par le grand, selon les cas.

– Point d’ouïe : un arrêt sur son, un point focal où il fait bon écouter, un espace-temps immobile surprenant.

– Lenteur : Où il faut prendre le temps de marcher et d’écouter sans rien presser, en sentant la présence d’autrui dans chaque geste partagé.

– Partage : Faire ensemble, créer une dynamique collective pour mieux échanger sur nos ressentis, nos émotions, colères, espoirs, désirs…

– Géographie : Une géographie du sensible qui trace des espaces à portée de tympan.

– Société : Des espaces – temps où les communs sont en écoute, voire se construisent en écoutant.

– Marche : Le moteur-même de l’action. un geste kinesthésique, une façon de lire et d’écrire le cheminement, le territoire, de le traverser collectivement et d’en être traversé.

– Repérage : Découvrir des lieux pour en saisir les saillantes auriculaires, les ambiances caractéristiques, se qui nous tire l’oreille.

– Improvisation : Jouer avec l’inattendu, les événements sonores, composer l’espace d’écoute en fonction de ce qui s’y passe, jouer de la sérendipité.

– Corps : Un corps agissant, sensible, émetteur et récepteur, en lien avec d’autres corps, immergé dans une sonosphère vivante.

– Oreille : Le réceptacle de nos petits et grands plaisirs auriculaires, mais aussi de potentiels désagréments.

– Aménités (humaines, paysagères, urbaines…) : Ce qui nous charme, nous met en joie, nous servira de modèle pour embellir notre marche, voire notre vie.

– Nuit : Un espace privilégié pour re-découvrir de l’oreille nos villes et campagnes. Des instants d’apaisement propices à la rêverie de promeneurs solidaires.

– Effets acoustiques : Chercher et jouer avec des échos, des réverbérations, des lieux surprenant nos écoutes.

– Marqueurs sonores : Ce qui fait qu’un espace se révèle singulier, un carillon, une fontaine…

– Sensible : Nos sens en émoi, en éveil, en alerte, en jouissance de l’instant présent, paysage à fleur de peau, d’oreilles, nous sommes des êtres pluri-sensoriels. Développer notre sensibilité pour ne pas rester de marbre.

– Voir : L’œil guide l’oreille, et vice et versa, une complicité/complémentarité bien entendu(e).

– Mixage : L’espace acoustique comme un vaste terrain de jeu, jeu de l’ouïe, parcours en fondues, en ruptures, en glissements progressifs, agrégations sonores, diminution, amplification, zooms… La marche secoue des sons.

– Ambiances : Harmonies ou dysharmonies, atmosphère plus ou moins agréables, fonctionnements ou dysfonctionnement, ce qui nous imprègne.

– Audio : Littéralement, j’écoute !

– Silence : Ce qui permet aux sons de (mieux) trouver les place, espace qui, ou inquiet, poétique ou trivial. Le PAS se fait en silence, pour mieux laisser la place aux sons.

– Oasis : Une zone de calme « naturelle » ou construite, un lieu Agora ou l’échange sera privilégié.

– Récit : De l’histoire qui fait naitre, qui explique, qui transmet, qui charme, à la trace qui conserve en mémoire.

– Traces : Des paroles, des images, des sons, des façon de ré-incarné un geste passé, une action éphémère, immatérielles, ou de la transposer.

– Territoire : Là où la présence humaine se montre, se fait sentir, où l’oreille se socialise (ou non).

– Auriculaire : Une des synonymes d’acoustique que j’aime bien il sonne joliment.

– Mémoire : Ce qui restera en nous d’un parcours, d’une action d’écoute collective, qui peut-être changera notre façon de ressentir les choses.

– Art (sonore) : Une modeste façon de décaler notre regard, notre écoute, notre vision-audition du monde.

– Écologie (sonore) : Sensibiliser, prévenir, conserver (les aménités paysagères), améliorer, prendre conscience d’un patrimoine sonore Oh combien fragile et souvent bruyamment malmené.

– Patrimoine : Des spécificités territoriales et humaines hérités de traditions, de savoir-faire, des cloches, des langues et des accents, des chants et des sonnailles, ce qui fait vie.

– Écho : Un mythe ou un phénomène physique dont je ne me lasse pas, avec lequel j’adore jouer.

– Campanaire : Relatif à la cloche, un objet musical installé de puis fort longtemps dans l’espace public, à défendre envers et contre tout.

– Chemin : Ce qui nous mène à, vers, et aussi ce que l’on construit en marchant, y.

– Poésie : Ce qui nous emmène vers une sensibilité exacerbé, un imaginaire bienveillant, un décalage stimulant.

– Environnement : Ce qui nous entoure, écosystèmes fragiles, agréables ou oppressants, voire hostiles, là où nous sommes à la fois écoutant récepteurs et hommes sonores producteurs, pour le meilleur et pour le pire.

– Philosophie : Ce qui est lié à la sagesse (d’entendre et de s’entendre) à la recherche de clés auditive, à une phénoménologie descriptive du geste d’écoute et de ses sources.

– Hétérotopies : Concept de lieux superposés selon Michel Foucault. Un espace sonore à la fois physique, social, artistique, territoire et paysage en couches.

– Mouvement : Tout ce qui nous empêche de trop prendre racine, met en marche notre corps, notre oreille et notre pensée, nous unis dans une réflexion sociale parfois revendicative, voire résistante.

– Résistance : Ce qui nous évite de tomber dans la pensée unique, l’écoute pré-fabriquée, de résister à la folle accélération du monde, d’accepter l’altérité et l’hybridation pour vivre plus dignement.

– Groupe : Ensemble d’individus potentiellement ou temporairement communauté de promeneurs écoutants, mettent en commun leur énergie et volonté à mieux entendre le monde, et par delà, à mieux s’entendre.

– Chemins de travers : Emprunter des passages inhabituels, décalés, écouter le quotidien le trivial, rompre avec les habitudes des chemins machinaux; mettre du piment dans notre écoute, notre parcours.

– Errance : vagabondage sans itinéraire préalable, utilisation de cartes pour mieux se perdre, et sans doute se retrouver.

– Images : Images acoustiques, visuelles, mentales, tout ce que la promenade écoute peut générer, entre interprétation et rêverie.

– Politique : Au sens premier, qui est partie prenante dans la vie de la Cité, mais peut-être contestataire aussi, marcher/écouter, c’est aussi montrer, questionner, résister, proposer…

– Quotidien : Montrer sous un autre angle (sonore) les richesses d’un dépaysement à partir de nos quotidiens, faire sortir nos trajets d’un geste machinal, ouvrir les oreilles sur le détail comme sur le panorama in-entendu, ou inécouté.

– Universalité : Entendre le Monde comme un vaste chantier d’écoute où se partagent des valeurs universelles, de la voix aux sons des pas en forêt, du vent et de l’eau ruisselante…

– Transmission, apprentissages : Faire passer ses expériences, ses valeurs, ses récits, ses joies et questionnements, donner envie de poursuivre plus avant les chemins d’écoute.

– Promeneur écoutant : Emprunté au compositeur Michel Chion. Dans mon cas, personnage engagé dans une écoute collective, en mouvement, et rune réflexion autour de ce qui fait sens dans nos vie par le prisme, entre autre, du sonore. Atelier our marcheurs entendant à ciel ouvert.

– Installation sonore : Par extension, ou imagination/décalage, considérer que toute écoute peut permettre une posture mentale qui nous ferait considérer le paysage sonore comme une immense installation sonore à ciel ouvert, à 360°, interactive, auto-générative, et plus si affinités…

– Audition/addiction : L’écoute à forte dose peut générer des habitudes addictives dont il fait parfois savoir se dégager our remette les oreilles sur terre, ou les déconnecter de leur activités d’écoutantes forcenées.

– Parole : Source sonore très présente par le biais de la voix. La parole qui précède, qui ritualise, qui fait entrer dans, celle qui suit, qui se libère après une marche silencieuse , qui partage les ressentis, qui exprime son propre parcours et celui du groupe, cette qui aide à conserver en mémoire, celle qui matérialise et parfois combat, ou réunit.

– Postures : Des postures mentales (attention, bienveillance, ouverture, curiosité…) ou physiques, faire ensemble, être guidé (ou guider), s’assoir, tourner le dos à, ausculter, se toucher, s’allonger…

– Plaisir : Un des moteur essentiel pour des parcours d’écoute dont on gardera un souvenir agréable, une impression forte, une envie peut-être de refaire.

– Synesthésie : Quand un son devient forme, couleur, abstraction mentale…

– Transitions : Passer d’un lieu ou une ambiance à l’autre en ressentant les espaces intermédiaires, passer entre, par, dedans, à côté, transiter pour appréhender les vides et les creux, les espaces indéterminés, quasi indéfinis.

– Collaborations : Inviter un graphiste, un élu, un habitant, une danseuse, un musicien improvisateur… à découvrir, faire sonner, élargir ses savoir-faire, hybrider ses pratiques, cultivé une altérité féconde, construite ensemble…

– Acoustique :Tout ce qui vibre autour de nous, colore l’espace, révèle et signe des topophonies, des architectures…

– Acousmatique : Écoute immersive, sans voir les sons, point d’ouïe enfermé qui ne laisse de la place pratiquement qu’à nos oreilles, plaisir et surprises du hors-champ, très fréquent dans l’acte d’écoute.

– Écrit : ce qui peut venir fixer l’écoute, la transposer, la matérialiser via des mots et images mentales, mais aussi substituer au microphone lorsque celui-ci ne parvient pas à faire ressentir le sensible et l’émotion du parcours.

– Questions : Retrouver des questions façon fraîcheur enfantine. Pourquoi le paysage sonore n’existe t-il que s’il y a des auditeurs pour l’écouter ? Pourquoi le chemin n’existe t-il que s’il y a des marcheurs pour le tracé ?

– Synergie : Lorsque la somme de nos énergie amplifie nos capacités perceptives.

– Variations : Sur la base d’un parcours, d’une thématique, explorer les différentes façon de faire, comparer les différentes phases, étapes, modification, ne jamais reproduire à l’identique, une faon d’avancer sans se répéter.

– Contexte : Ce qui entoure la marche, l’écoute. Le lieu de l’action, les circonstances, le climat, l’ambiance, l’histoire, les personnes… Tout ce dont il faut absolument tenir compte pour ne pas dénaturer l’action, mais au contraire la rendre plus crédible.

– Partage : Un élément moteur pour que les PAS – Parcours Audio Sensibles prennent tous leurs sens. Il faut que les expériences et ressentis soient généreusement partagés.

– Guide : Celui qui accompagne, qui montre le chemin, qui imprime l’allure, qui propose des postures, qui sait « sentir » les attentes du groupe et y répondre. Celui qui parfois désoriente et parfois fait se retrouver.

– Sérendipité : Transformer l’imprévu, l’inattendu, l’in-entendu, l’accident, la perturbation en un élément de jeu, de découverte. Rester ouvert à tout ce qui peut venir modifier le parcours et s’en servir comme une nouvelle richesse. Une forme d’improvisation positive.

– Rituel : Ce qui permet d’assoir une base reproductible et rassurante. Mise en condition, mise en marche, offrande et cérémonie de l’écoute, inauguration de points d’ouïe…

– Relationnel (art /esthétique) : Le fait que le faire ensemble soit plus important que la chose faite. Une œuvre immatérielle, construite sur des relations avant tout humaines.

– Nature : Un espace naturel, la nature des chose. Question d’origine. ce qui se fait tout seul (nature) face à ce qui est fabriqué (culture). Un son naturel, culturel, résiduel, conceptuel, hybrides ?

– Couleur : Ce qui donne des aspects singuliers aux sons, des timbres, des chaleurs, des éléments reconnaissables,identifiables.
– Humanité :

– Sens : Le sens de la marche, géographiquement parlant, ou la recherche de définition, de justification, d’un forme de philosophie ambulante, nomade. Les sens qui nous font aborder le paysage sonore comme une construction sensible, pluri-sensorielle.

– Culture : Ce qui fait qu’un son ne sera pas forcément le même ici ou là, que ces perceptions, jugements de valeur, appréciations esthétiques varieront beaucoup. L’écoute et la perception auditive st éminemment culturelle. On peu t également parler de culture de l’oreille lorsque l’écoute est développée comme un apprentissage visant à améliorer l’acuité auditive, sa (re)connaissance des sources. Le chemin de campagne n’a rien de naturel, u-il est construit à travers champs et bois. Comme la campagne aménagée, l’environnement est donc culturel. Quand aux sons… 

– Inauguration (de points d’ouïe) : Une cérémonie officielle, publique, discours et moment d’écoute à l’appui, certifiant un Point d’ouïe comme un site reconnu, identifié, cartographie, renseigné. Un repérage préalable, souvent public, aide à le choisir, à l’aide d’une série de critères esthétiques et sensibles.

– Nomadisme : Ce qui met le promeneur écoutant en mouvement, évite qu’il ne s’enracine dans un paysage trop figé par l’habitude.

– Dépaysement : Un changement plutôt positif, stimulant, à l’inverse du « Mal du pays », dans notre façon de voir les chose, d’aborder un territoire inconnu. A lire le superbe ouvrage de Jean-Christophe Bailly « Dépaysement, le voyage en France »

– Empathie : Entrer et rester en contact avec autrui, et les territoires explorés… Ne pas se faire engloutir par l’émotionnel mais néanmoins, le cultiver comme une émulation créative, et généreuse.

– Bruit de fond : Une masse résiduelle, arrière-fond sonore peu ou pas maitrisée ni contrôlée, un brouillage assez désagréable et perturbant dans son invasion chronique et parfois hégémonique.

– Kinesthésie : Le corps en marche, dans l’espace public, dans l’espace humain, dans un forme de danse, le monde ressenti comme une expérience toujours en mouvement.

– Itinéraire : Se tracer un chemin à suivre tout en sachant que l’on pourra s’en éloigner parfois, bifurquer, hésiter, prendre la tangente…

– Tourisme (culturel) : Visiter en s’imprégnant du patrimoine des langues, des coutumes, des savoir-faire, des sonorités intrinsèques… Mais surtout sans envahir, sans dégrader, sans imposer une présence, une idée, surtout dominante, un préconçu….

– Identité (sonore) : A l’origine, ce qui est identique. Aujourd’hui, surtout ce qui est identifiable, reconnaissable – la cloche, la fontaine, l’écho de la montagne… Des sons et ambiances dans lesquels on se reconnait. Mais attention aux dérives phobiques et excluantes !

– Zoom : Objectif à focal variable, grossissement et dé-grossissement. Se rapprocher d’un son, coller l’oreille à, focaliser un point d’ouïe, isoler, user de la parabole (acoustique)… Tout un monde de micro sonorités inouïes…

– Plans (sonores) : Étagement spatial du plus près (1er plan), au plus loin (rumeur), avec tous les intermédiaires selon les lieux. Mais les sons bougent très vites, s’éloignent, se rapproches, plans mouvants, fugaces, qui peuvent brouiller les carte de l’écoute. Ne restons pas en plan, en tous cas pas systématiquement. Sans parler des bons plans qui se révèlent parfois des mauvais plans…

– Signal : Signe ou geste convenu pour montrer, alerter, déclencher… Sonal, bip, sirène, cloche… Signaux informatifs, de préférence qualitatifs. Signal sur bruit (rapport), rechercher la qualité d’une information qui se détache du bruit de fond, très utile e milieu urbain.

– Scénario : Construction, trame, qui permet, si tout ce passe bien, de raconter, de montrer, de faire entendre, de mettre en scène, à portée d’oreilles, une histoire. Évitons les scénario catastrophes.

– Carte/cartographie : La représentation, ou les procédés représentatif d’un territoire géographique donné, avec la mise en exergue parfois de ses spécificités (dont les sources sonores). Carte mentale, du sensible au subjectif. Outil pour (moins) se perdre. Approche audio-géomatique en chantier.

– Enregistreur : Ce qui sert à enregistrer, à capturer à conserver des données, en un instant T et un lieu donné. Appareils, microphones, pas si objectif qu’on veut bien le dire, l’oreille reste la grande cadreuse. Parfois impuissant à retranscrire la charge émotive que l’on croyais capturée. Les mots peuvent perdre le relai si nécessaire.

– Field recording : Enregistrement in situ, de terrain, de choses existantes, issue à l’origine de la volonté de garder des traces ethnographiques (langues, chants…) et audio-naturalistes (espèces animales menacées). Également sources inspiratrices de paysages sonores.

– Sources (sonores) : Ce qui sourd de, l’eau, de la terre à l’origine. Ne pas confondre ici l’état de surdité et le verbe sourdre. Ce qui nous fait identifier un son par son producteur, son origine. Ce qui ne coule pas toujours de source à l’oreille.

– Décalages : Écart temporel, spatial, ou perceptif. Créer un décalage poétique par des gestes inhabituels, écoute de lieux où l’oreille n’as pas coutume à s’y frotter. Le décalage est bien souvent ce qui permet de vivre plus fortement une action, et de la mémoriser à plus long terme.

– Flux : Déplacements, dans un même sens, de données, de personnes, d’objets, de fluides, de sons… Attention de ne pas se laisser emporter, il faudrait parfois aller à contre-courant, mais pas si facile que cela !

– Coupures (effet de) : Brusque changement dans une ambiance acoustique, généralement disparition ou affaiblissement important et rapide. Il suffit pour cela qu’une source s’éteigne, ou de tourner à l’angle d’une rue, d’un bâtiment… En urbanisme, nous trouvons aussi un effet de coupure, mais en général beaucoup plus préjudiciable. Voie de circulation coupant une ville, un quartier…

– Dispositif : Agencement d’éléments, matériels ou non, pour mettre en scène, en pratique, un parcours, une écoute, une pédagogie, une installation sonore…

– Création sonore : Composition, installation, performance, à dominante sonore, mais non musicale, ou au frontières (imprécises) de…

– Soundwalk : L’équivalent anglophone des balades sonores, promenades écoute, et pour moi, une des formes des PAS – Parcours Audio Sensibles.

– Radio/radiophonie : La radio est un incroyable écran sonore. Terrain de jeu, d’exploration sonore, de diffusion, boite à images sonore, je ne cesserai de défendre ce média, lorsqu’il n’est pas trop médiatiquement instrumentalisé.

– Technologie : Des outils et des techniques qui, lorsqu’elles se font transparentes et ne prennent pas tout l’espace, sont d’incontournables leviers de création, même si parfois on peut faire sans.

– Casque : Dispositif et espace de diffusion intime (trop ?), permettant d’emmener des sonorités nomades au ras les oreilles. Parfois objet d’isolement, parfois prétextes à de beaux parcours d’écoute, parfois destructeurs de tympans… Personnellement, je limite drastiquement son usage. J’utilise aussi des casque anti-bruits plus ou moins trafiqués.

– Microphones : Matériel entonnoir à la base de la captation sonore, permettant de nombreuses techniques de prises de son. Ce qui, côté matériel, remplacerait nos oreilles. Enfin, l’émotion et les filtres psycho-acoustiques en moins.

 

Points d’ouïe, Le paysage sonore, exercices de logique sans a priori, ou presque

 

9369_10200865785583470_211076436_nPar déduction (syllogistique)
Tous les paysages sonores sont bruyants
La ville est un paysage sonore.
Donc la ville est bruyante

Par induction (anti syllogistique)
Tous les matin, j’entends les sirènes des véhicules de pompiers qui quittent leurs casernes.
La ville résonne comme une caserne de pompiers.
La ville, et au-delà, est une immense caserne de pompiers, à deux tons.

Par analogie
L’environnement sonore urbain est au concert ce qu’est le grand vacarme qu’ont orchestré des Fluxus, Russolo et autres metallo-noisy réunis.

Par intentionnalité (phénoménologique)
A travers le chant d’un oiseau en cage (enfin des oiseaux !), j’entends la grande symphonie de la nature. Merci Monsieur Krauss !

Par l’effet de synthèse (a priori)
L ‘environnement sonore est menacé, comme du reste tout autre environnement. il est de ce fait dangereux car il sera à la fois le fossoyeur et le tombeau de nos oreilles exsangues

Par la compréhension (ou l’inverse)
Le paysage sonore est d’autant plus insaisissable qu’il nous révèle toute sa subjectivité culturelle et par-delà, le côté acoustiquement instable de son approche.

Par l’imagination
La sirène d’un camion de pompier est posée sur un rocher, au centre d’une fontaine, pour attirer à elle toutes les voitures de la villes.

 

Part du rêve. Bien sûr, au-delà de ces exercices de style, on peut toujours parcourir un paysage sonore, celui que l’on se construit en marchant par exemple, en recherchant des affinités plus généreusement apaisées…

Parcours et paysages sonores, des oreilles, des pas et des mots

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Depuis longtemps je me pose la question de ma propre perception du monde sonore environnant, et des interactions complexes entre vie sociale, monde sensible, création artistique, environnement, paysage et territoire auriculaires…

Comment les questions écologiques, écosophiques, sociales, patrimoniales, politiques, résonnent-elles entre mes deux oreilles ? Quelles sont les moyens de représentation, d’analyse, de partage, qui me permettraient de comprendre un tant soit peu plus finement mes espaces auriculaires, les stimuli qu’ils déclenchent, les modes de vie et de pensée qu’ils influent ?

Je relie alors des pratiques qui me sont familières, et au final chères. L’écoute est bien entendu au tout premier plan. La marche s’impose d’emblée comme une pratique spatio-temporelle, kinesthésique, sensible, vectrice d’une énergie intellectuelle connectée, traversant moult éc(h)o systèmes, m’immergeant dans des ambiances plurisensorielles. Et enfin, le mot, la description textuelle, voire même littéraire m’ apportent de nouveaux modus operandi, qui eux-même peuvent m’amener à une forme de distanciation féconde.

Je convoque alors le récit, la narration, la description littéraire, ou littérale, sensible, poétique, analytique, phénoménologique, sémantique, l’inventaire, la liste, le journal (de bord, de voyage, intime), le carnet de notes, la fiche (pratique, de lecture, de renseignement), le glossaire, l’abécédaire, le corpus, la note, le renseignement, la consigne… Je cherche l’espace, le moment où le mot, le texte, l’écrit, peuvent élargir, et/ou rafraichir l’écoute et ainsi l’appréhension environnementale pour les conduire vers des approches plus pertinentes. Quand le fait de s’assoir longuement sur un banc, ici ou là, ou de traverser la ville à pied, armé de mon carnet et de mon stylo, fait de moi un marcheur (plus) impliqué.

Un croisement d’actions et de réflexions est sans doute plus que jamais nécessaire pour démêler un brin la complexité du monde, en saisir les prémices de ses innombrables hybridations, ne pas trop s’y noyer, et surtout rester socialement connecté au territoire. Car si le paysage sonore est esthétique, le territoire sonore est tout d’abord et avant tout social. Dissocier ces deux réalités amputerait ma, notre perception environnementale d’une bonne partie de sa crédibilité, de sa force, voire de sa légitimité.

Point d’ouïe, vers une phénoménologie de l’écoute paysagère

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Apprendre, décrire, ressentir, percevoir

Je me pose régulièrement la question de la transmission, de la retransmission de Parcours Audio sensibles, du partage d’expériences, et de la réflexion qui pourrait emmener mes marches un peu plus loin, au-delà de la marche-même.

Le travail de Maurice Merleau-Ponty, autour de la phénoménologie de la perception amène incontestablement quelques gouttes d’eau à mon moulin. Et justement, l’une des énergies faisant du moulin un puissant moteur, c’est bien l’eau.


Chercher l’essence – de l’écoute, du paysage, de l’écoutant, des sens-sensations, des rapports intrinsèques entre eux…, décrire en profondeur, minutieusement, replacer le corps, ses membres-extensions sensibles, sa propre proprioception comme vecteurs d’expériences d’écoute in situ, penser la corporéité, le langage, le caractère complexe de la sensation… Autant de fils à saisir, à tirer, à démêler, à entremêler, à tisser.

 

J’ai également, pour alimenter cette réflexion, relu un texte de Brian Eno, faisant implicitement écho à la notion phénoménale de l’écoute, que je vous livre ici.

« Il y a une expérience que j’ai faite. Depuis que je l’ai faite, je me suis mis à penser que c’était plutôt un bon exercice que je recommanderais à d’autres personnes. J’avais emmené un magnétophone DAT à Hyde Park et, à proximité de Bayswater Road, j’ai enregistré un moment tous les sons qui se trouvaient là : les voitures qui passaient, les chiens, les gens. Je n’en pensais rien de particulier et je l’écoutais assis chez moi. Soudain, j’ai eu cette idée. Et si j’en prenais une section — une section de trois minutes et demies, la durée d’un single — et que j’essayais de l’apprendre ? C’est donc ce que j’ai fait. Je l’ai entrée dans SoundTools et j’ai fait un fondu d’entrée, j’ai laissé tourner pendant trois minutes et demie, puis un fondu de sortie. Je me suis mis à écouter ce truc sans cesse. Chaque fois que je m’asseyais pour travailler, je le passais. J’ai enregistré sur DAT vingt fois de suite ou quelque chose comme ça, et donc ça n’arrêtait pas de tourner. J’ai essayé de l’apprendre, exactement comme on le ferait pour une pièce de musique : ah oui, cette voiture, qui fait accélérer son moteur, les tours-minute montent et puis ce chien aboie, et après tu entends un pigeon sur le côté là-bas. C’était un exercice extrêmement intéressant à faire, avant tout parce que je me suis rendu compte qu’on peut l’apprendre. Quelque chose d’aussi complètement arbitraire et décousu que ça, après un nombre suffisant d’écoutes, devient hautement cohérent. Tu parviens vraiment à imaginer que ce truc a été construit, d’une certaine façon : « Ok, alors il met ce petit truc-là et ce motif arrive exactement au même moment que ce machin. Excellent ! » Depuis que j’ai fait ça, je suis capable d’écouter beaucoup de choses tout à fait différemment. C’est comme se mettre dans le rôle de quelqu’un qui perçoit de l’art, de décider simplement : « Maintenant, je joue ce rôle. »

(Brian Eno, cité in David Toop, Ocean of Sound, pp. 165-166.)

Brian Eno se pose la question de l’apprentissage d’une séquence sonore, non musicale, où les sources seraient des « thèmes », des motifs, où la construction d’un univers a priori non organisé musicalement, non composé, se re-construirait au fil d’écoutes mémorisant et décrivant, jusqu’à trouver au final une cohérence liée à la signature de l’écoute minutieuse. Exercice qui permet de passer logiquement de la captation à l’écoute, puis vers une analyse structurante, compositionelle, donnant au final du sens à notre écoute.

Il s’agit là d’une  façon expérientielle pour poser une écoute pragmatique, inhabituelle, sans doute sur les traces de Raymond Murray Schafer et de Max Neuhaus. Il nous faudra pour cela nous s’astreindre à l’exercice de mémoriser une tranche de paysage en écoute, avec ses composantes, ses ruptures, transitions, ses ressentis. La phénoménologie versus Ambiant Music, façon Brian Eno en quelque sorte.

 

Pour revenir à la phénoménologie « historique » de la perception, une expression de Merleau Ponty trouve chez moi un écho assez fort via « notre contact naïf avec le monde », qui implique « l’être présent et vivant » (dans l’exercice de la perception du monde). Ceci étant, au-delà d’une naïveté novice, évitant des a priori trop enfermants, le travail archéologique autour de la sensation, conduit par le philosophe, nous emmène du terrain « naturel » vers un cogito renaturant, réinterprétant. Cette fouille intellectuelle autant que physique, exigeante, me pousserait entre autre à sans cesse décrire et écrire mes expériences corporelles, sensorielles et perceptives. Peut-être à les partager également. C’est là sans doute un travail acharné et de longue haleine, voire de longue-ouïe, qu’il me faudrait mener plus en avant, pour emmener modestement mes PAS à percevoir un peu plus loin que de la sensation, du ressenti, des aménités paysagères, mais vers la perception du sens-même, comme l’a remarquablement fait et explicité Maurice Merleau Ponty.

Tracé(s) de PAS – Parcours Audio sensible

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Une histoire de tracé(s) et/ou les tracé d’une histoire

Par définition, un tracé serait, dixit les dictionnaires :
La représentation par des lignes d’un dessin, d’un plan : Le tracé d’un boulevard.
Une ligne continue formant le contour naturel d’une côte, d’une voie, etc.
Un jalonnement sur le sol des lignes caractéristiques d’un ouvrage (tracé d’une route, d’une voie de chemin de fer, d’une fortification).

Si le tracé se réfère très vite à la ligne, aux lignes, celle-ci ne sont fort heureusement pas forcément droite. Bien au contraire, leurs sinuosités, parfois leurs discontinuités, à l’instar de l’écoute, traceront un plan de marche tendant à nous éloigner des sentiers battus. Quitte à risquer de perdre la trace. Charge alors à l’oreille de nous remettre sur le « droit » chemin.

Comment alors envisager de tracer, de relever le tracé d’un parcours sonore, pensé pour l’oreille ? Quelles en seraient les contraintes, les modes de représentations, les possibilités de lectures, les formes de récits envisageables pour le suivre de l’oreille ?

Proposer, construire et fixer le tracé un PAS suppose que l’oreille parcourt au préalable l’espace, ou les espaces envisagés comme terrain de déambulation sonore. Le tracé et la carte le recueillant complice de l’oreille en quelque sorte.

Il faudra donc envisager l’écriture d’un itinéraire sonnifère, partant d’un point de départ donné, jusqu’à un autre (d’arrivée), avec la possibilité de multiples variantes. Ce trajet pourrait ou devrait parcourir différents lieux/séquences susceptibles de raconter une, des histoires auriculaires, ou tout au moins de les (faire) vivre dans ses péripéties acoustiques.

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Comme pour un topo guide de randonnée , une sélection de points d’ouïe intéressants, spécifiques, spectaculaires ou non, d’ambiances caractéristiques, d’écoutes surprenantes, pourrait construite et ponctuer un cheminement piéton. Une hodologie s’appuyant sur des milieux sonores choisis pour leurs aménités paysagères par exemples.

Prenons le cas de circuits thématiques. Nous pourrions envisager un fil rouge donnant à notre PAS une cohérence écoutante et assumée, affirmée. Par exemple, un parcours autour de l’eau (fleuves, rivières, fontaines, lacs…), ou de lieux résonants (églises, passages souterrains, parkings, ponts…), des architectures spécifiques (cours intérieures, traboules), un parcours forestier, une exploration de friches ou sites industriels…
Ainsi, notre tracé afficherait une sorte de continuité rassurante, une logique préméditée, une forme de récit accompagnant l’oreille, sans trop ni la contraindre, ni la perdre dans la complexité, la densité de l’environnement sonore, surtout en milieu urbain.

Il s’agirait donc de tracer un territoire d’écoute, dont les délimitations, les lisières seraient forcément mouvantes, du fait des plans sonores toujours en mouvement, des innombrables hors-champs qui font du média son un objet qui ne peut être appréhendé comme un le serait celui du champ visuel.

Tel quartier, ou écosystème, serait abordé par le biais d’une écriture propre à en faire saillir leurs spécificités, aménités, ou même trivialités, révélées voire exacerbées par des gestes dépaysants. Il m’est par exemple arrivé, avec des étudiants d’architecture/urbanisme, d’entendre comment sonnait une vieille cité aux rues et trottoirs pavés, via des valises à roulettes. On pourrait ainsi développer des parcours d’après des expériences partagées avec des aveugles, ou des handicapés moteurs, des habitants d’un quartier, des danseurs cherchant des appuis corporels et sensoriels urbains, des écoles, un tissage industriel…

L’histoire même des espaces parcourus alimenterait des écritures in situ où les récits de territoires joueraient du passé, du présent, des mutations en cours, et pourquoi pas d’un rêve pour demain. Des sites industriels, parfois en ruine, ou reconvertis, voire disparus, ensevelis par de nouvelles couches urbanistiques nourriraient des sortes de fables à écouter en arpentant les lieux.

La notion de tracé, de ses lignes fixées sur papier, via l’informatique, des applications numériques, cartographiées, signalisées, emmenant le promeneur au fil des itinéraires sonores proposés, serait alors matérialisée par un ensemble de marqueurs territoriaux, pour explorer sensiblement les lieux sans perdre leur entendement.

Le PAS peut être physiquement guidé, animé, comme c’est régulièrement le cas, où bien alors associé à ne forme de balisage qui n’est cependant pas évidente à matérialiser sur le terrain, du fait de l’immatérialité et de la mouvance des cheminements sonores. Entre cartographie, parfois subjective, et guidages numériques, applications mobiles, des balises plus souples sont aujourd’hui possibles quitte à en inventer ou à en contextualiser de nouvelles.

Un des points intéressants de la démarche étant de jouer sur une réalité de terrain qui ferait émerger un imaginaire collectif, par lequel tout un chacun se raconterait sa propre histoire, tout en restant soudé au groupe par un geste d’écoute collectif.

La description pragmatique, l’analyse d’ordre phénoménologique, d’autres approches analytiques, seraient toujours confrontées, frottées, avec une expérience éminemment sensorielle, qui tracerait des chemins parfois sinueux, aux contours plus ou moins définis, aux variantes propices à des écarts assumés entre tracés et marche. Chemin de travers obligent. De la représentation itinérante au geste, il n’y a qu’un pas.

Le tracé d’un parcours sonore peut donc être contraint par l’expérience même d’un PAS qui résisterait parfois à l’itinéraire imposé, pour s’encanailler selon les caprices d’un déroulé auriculaire facétieux.

Des cartes sonores pour mieux se perdre en quelque sorte, ou en tous cas ne pas forcément suivre les sentiers battus que préconiserait un tracé, aussi travaillé fut-il dans ses écoutes en sentiers, en ruelles, ou avenues.

L’histoire proposée, suggérée, serait donc un mélange de rigueur et d’audio libertinage vagabond, un tracé somme toute un brin rebelle, que l’œil, l’oreille et les pieds, tenteraient de suivre avec une curiosité entretenue par la part d’incertitude liée au monde auriculaire-même. Les tracé nous entraine dans une forme de réalité augmentée (sensoriellement) qui ne fait pas appel à des dispositifs ou un appareillage technologique pour nous embarquer, nous immerger, dans une histoire à portée de pieds aventureux d’oreilles titillées.

Cette carte à jouer de l’entendre, plus suggestive qu’injonctive, démultiplierait les possibilités de l’écoute, selon les territoires traversés, jouant sur des surprises, des ruptures, le déroulé des dépaysements, qui nous offriraient de vraies friandises sonores.
Et je sais par expérience qu’il suffit de déplacer, de décaler légèrement l’attention à ce qui nous entoure, de solliciter une posture physique plus réceptive, un imaginaire de cueilleur de sons par exemple, un scénario de marche original, des points d’ouïe inhabituels, pour s’ouvrir une belle aventure sensorielle, qui n’est pas par autant par avance toute tracée. En tout cas, dont le tracé ne demande qu’à s’échapper de ses propres lignes, pour y revenir à l’envi.

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Points d’ouïe, Points de vue et fils d’écoute

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Aujourd’hui, je tente de tirer des fils entre quelques focales telles que l’écoute, la marche, la cartographie, les audio-data (in situ comme dans la galaxie numérique).
Arpenter un territoire, en capter des ressources (sonores), les organiser comme objets d’étude et/ou de création artistique, les jouer, rejouer in situ, les cartographier pour les mixer ici ou là, du local au mondial, hybrider des savoir-faire, en ébaucher d’autres…
De la recherche action, au corps des paysages, comme dans des laboratoires, amphithéâtres et ateliers décentrés, jusque dans les archipels de réseaux numériques, de l’arpentage au cloud, en passant par le papier, la matière, la rencontre humaine, surtout…
Avec l’oreille guide pour ne pas (trop) se perdre.
Un exemple en chantier, qui cherche des lieux de résidence, recherche/action, partenariats, pour tisser et partager sa toile d’écoute : https://drive.google.com/file/d/1yKET80WF_aLEjPaSiTwhrYwWMD1tlsxD/view?usp=sharing