POINT D’OUÏE – UNE ESTHÉTIQUE DU PAYSAGE SONORE AU PAS À PAS

UNE ESTHÉTIQUE DU PAYSAGE SONORE CONSTRUITE AU PAS À PAS

Réflexion 1
Marcher…
Écouter…
Ressentir…
Comprendre…
Goûter…
Les pas guidés par les oreilles, les oreilles guidées par les pas, aller se frotter aux multiples sources sonores.
Aesthesis, le promeneur écoutant cherche t-il à trouver, ou à retrouver la perception, la sensation, du beau, quitte à le construire de toute pièce dans une sensibilité aiguisée à l’aune de l’écoute, voire du bon entendement.
La promenade qui s’articule autour des sonorités paysagères fait incontestablement naître des émotions.
Sons souvenirs, sons harmonieux, apaisants, évocateurs, musicaux ou musicalisés, de l’allégresse à la douce mélancolie, l’écoute en marche se teinte de ressentis, de sentiments amplifiés.
Pour autant, l’esthétique des ambiances sonores n’est pas toujours des plus sereines. Un marcheur urbain pourra se sentir agressé, stressé, angoissé, à l’écoute des flots parfois assourdissants et chaotiques du vacarme urbain.
L’esthétique du beau peut être également celle du chaos, de la laideur, de la surenchère.
Fait-il d’ailleurs rechercher à tout prix une esthétique dans le couple d’actions concomitantes marche-écoute ?
N’affaiblissons nous pas le beau, à vouloir le trouver partout ?
C’est une question qui peut tarauder un artiste marcheur, un promeneur écoutant, et sans doute bien d’autres, sans forcément trouver une réponse satisfaisante. Autant dans ce cas là, chercher à jouir de plaisirs auditifs, en construisant inlassablement une ou des esthétiques à portée d’oreille.
Platon concevait le beau non seulement comme une chose uniquement sensible, il était d’ailleurs assez hostile à la conception de l’art, mais aussi comme une idée. L’idée du beau, celle qui s’adresse à l’intelligence, à l’intelligible, et nous aide à la compréhension du monde. Le marcheur pourrait, dans les trace de Platon, comprendre un peu mieux le monde en l’écoutant plus attentivement, en s’immergeant dans les sons, en prenant toutefois garde de ne pas s’y noyer totalement, pour garder suffisamment d’entendement dans son expérience d’écouteur acteur.
Kant parlait d’esthétique transcendantale, une science de l’intuition et des concepts relatifs à l’espace et au temps, en tout cas du point de vue de la connaissance. L’esthétique peut approcher une sublimation de l’espace, y compris par le geste d’écoute. Un environnement sans réelles beautés apparentes peut, lorsque la sensibilité de l’écoutant s’y développe, amener vers une forme d’allégresse transcendantale, du plaisir.
Marcher, écouter, sortir de ses routines, emprunter des chemins de traverse, traverser une ville ou une forêt comme des espaces de transfigurations sensorielles, peut-être même comme un rite initiatique post médiéval, qui nous ferait trouver ne serait-ce qu’une infime parcelle de la beauté.
L’artiste marcheur doit sans cesse faire ses gammes pour maîtriser sa pratique, et sans doute entretenir la capacité d’improviser selon les aléas des déambulations.
Chemin faisant, la construction esthétique est, de façon quasi incontournable, tributaire des surprises rencontrées ici et là. Du fait même d’une sorte d’instabilité volatile des ambiances acoustiques, une balade sonore, ou un PAS -Parcours Audio Sensible, comme j’aime à nommer cette action, ne sera jamais écrite aussi précisément qu’un texte couché sur le papier, ou une construction architecturale.
Il faut savoir se ménager la part de l’imprévu, et l’inclure dans le processus de lecture/création.

Séquence 1


Une ville, Lyon, un quartier, Vaise, 9e arrondissement, une heure,minuit.
Marche lente, coupant de grands axes urbains, de petites rues, des zigzags en alternance. Ambiance fraîche, humide, encore poisseuse de la pluie qui vient tout juste de cesser. Vie ralentie, quasiment aucun promeneur, les voitures sont très rares. Lumières omniprésentes, la ville nocturne, ou peut-être ses résidents, semblent avoir très peur du noir. Mes pas bousculent des flaques d’eau dans de petites éclaboussures sonores. J’entends ma propre respiration, ce qui, en ville, n’est pas si fréquent. Un groupe d’adolescents, que je croise au détour d’une ruelle, secoue l’endormissement du quartier de ses rires décomplexés. Le silence, ou le presque silence, revient très vite ensuite. Impression d’un Robinson urbain, égaré dans une ville fantôme, ou tout au moins assoupie. Pas de stress, au contraire, juste un dépaysement somme toute assez serein. Sentiment de nuit ouatée, imbibée d’une humidité tenace qui amortit toute émergence saillante, mais aussi me semble t-il, toute violence. Esthétique noctambule, une sorte de rêve éveillé, entretenu par une marche un brin somnambulique. La traversée est intuitive, erratique, au gré de lumières, ou d’ombres portées. La construction du parcours se fait néanmoins sans heurts, sans hésitation, dans une recherche  esthétique  fluide, liée à la surprise du moment, ou à l’infime et bel accident de gouttes d’eau venant tambouriner un auvent de magasin. Le promeneur que je suis entre dans un état semi-contemplatif, tout en conservant une certaine maîtrise dans l’analyse du paysage traversé. Un entre-deux intello-sensoriel très agréable à vivre dans l’instant.

Réflexion 2
La quête du beau, dans l’exercice d’écoute déambulatoire, devient objet artistique, esthétique. Le geste de marcher dépasse le simple fait du déplacement physique, utilitaire. Couplé aux sens en éveil, en surexcitation parfois, conditionné par des concepts, postulats, réflexions, les PAS sont tout à la fois outils de production esthétique, et eux-même productions esthétiques à part entière. Sans esthétique, il semble que toute proposition, si affutée, travaillée et perfectionniste soit-elle, s’écroule, comme vidée de toute substance, celle qui maintient l’artiste ou le promeneur en état d’ébahissement, de sublime dépaysement.
Cette sensation du beau, de beautés, qui viennent transfigurer l’espace, se construit sur une expérience pluri-sensorielle, où la vue et l’ouïe, mêlées à une action kinesthésique, catalysent les sens du promeneur. Ce dernier devient réceptacle de sensations bienfaisantes, stimulantes, même si parfois déclenchées par des situations inconfortables, des tensions, voire des peurs ou des formes d’agressions psychiques.
La marche est érigée en une construction d’œuvre artistique immatérielle, mais produisant l’écriture de territoires sensibles bien réels, plus ou moins manipulés par l’artiste. Ce dernier, emmenant dans son sillage un groupe d’écoutants, lesquels assisteront à un spectacle de sons, mi-agencés, mi « sauvages », exposition interactive à ciel ouvert.
Une sorte de collection, catalogue de marches, pouvant d’ailleurs être prétexte à construire des traces tangibles, itinéraires, guides, carnets de notes multimédia… contribue à la construction d’une esthétique sonore paysagère singulière. Cette dernière dessine les contours de paysages sonores qui seront  incarnés au fil des marches/écoutes.
L’esthétique dépasse donc le simple ressenti, la sensation du beau, pour se concrétiser dans le geste et la trace du geste de l’artiste et des promeneurs écoutants, embarqués de concert dans des aventures soniques partagées.
Faut-il y voir une volonté d’artistes démiurges voulant à tout prix construire, imposer, un univers, même intangible et sensible, qu’ils tenteraient de dominer, de maîtriser ? Serait-ce aussi, de façon plus ou moins conscience une façon de se rassurer face à un monde qui s’emballe? Ou faut-il, plus modestement, entrevoir une tentative d’élargir notre sphère de perception vers une réenchantement nous permettant d’échapper un tant soit peu aux tragédies du monde, et aux nôtres propres ?
Toujours est-il que le geste et la plongée de l’artiste promeneur écoutant dans un univers sonore complexe, intriguant, parfois envoûtant, forge une tension esthétique sans laquelle les PAS resteraient de simples (dé)marches relativement insipides.

Séquence 2


Un petit lac  enchâssé dans un écrin de verdure, lui-même niché dans un immense parc péri-urbain. Le Grand Parc de Miribel Jonage, tout près de Lyon
Temps chaud, ensoleillé, agréable, estival.
Une marche calme, sur un petit chemin de terre ceinturant le lac.
Passages herbeux, arborés, espace champêtre, bucolique, bien que proche de la ville.
Des groupes pique-niquent ici et là, leurs voix sont réverbérées et portées au loin par la nappe d’eau immobile, miroir acoustique efficace.
Des chiens jouent, poussant de temps à autres de petits glapissements, joyeux aboiements dénués de toute colère.
Des oiseaux chantent à syrinx déployés, pointillismes secouant les branchages de piaillements impatients et d’apparences frivoles.
Nos pas froissent l’herbe, font crisser des feuilles sèches, ou du gravier, selon les textures changeantes du chemin.
Nous ne parlons pas, il nous suffit de profiter de ces douces caresses sonores, sans commentaires inutiles.
Un grondement background  lointain vient rappeler la présence de la ville voisine.
Ambiances plutôt apaisées, propres à une déambulation rêveuse, chauffée d’un soleil bienveillant.
L’eau miroitante, omniprésente au regard, discrète à l’écoute, reflète les paysages arborés, miroirs inversés d’un monde la tête en bas.
Les couleurs sont chatoyantes, changeant au gré des frémissements aquatiques, comme hypnotiques lorsque l’œil s’accroche longtemps à un point de la surface du lac.
L’oreille est attirée par des bruissements furtifs dans les herbes, d’animaux invisibles, détalant à notre approche.
Instant de calme suspendu à l’orée de la métropole grondante.
Instant de méditation nous rapprochant d’un Rousseau marcheur philosophant.
Instant où nos sens se déploient sans efforts, nous plaçant au centre d’une incroyable scène à 360°, qui nous ravit jusqu’à une forme d’extase tranquille.

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