Le paysage sonore qu’on assassine !

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Beaucoup assassinent le terme de Paysage sonore (et parfois les pratiques liées), sous différents prétextes.

Ces prises de positions souvent abruptes génèrent, entre « spécialistes », de longs débats tendus, où d’ailleurs on s’aperçoit que les partis-pris inflexibles écornent paradoxalement beaucoup l’écoute de l’autre, du groupe, voire de soi-même. Paysage sonore et éthique sociale ne résonnent pas toujours hélas en harmonie…

Au final, sous l’avalanche de propositions sémantiques, concepts forcément innovants, rien de neuf ni de solide ne se construit. Force est de constater que le paysage sonore, si décrié et complexe fut-il, comme tout paysage du reste, possède aujourd’hui une histoire, des postulats, des pratiques, des recherches, des productions, des acteurs, une continuité temporelle, bref, une existence que l’on ne remet pas en cause si facilement, sous l’envie soudaine de réformer, quitte à flirter avec la pure Tabula rasa.

Le paysage sonore, des premiers travaux de Raymond Murray Schafer à aujourd’hui, ne cesse de se remettre en question, d’écoutes en captations, d’écrits en installations, de parcours en Points d’ouïe, de recherches en actions… et n’est pas, n’en déplaise à certains détracteurs, synomyme de collectages et autres field-recordings qui figeraient un sonore muséal poussiéreux.

Ce n’est pas une impasse, intellectuellement pauvre ou contre productive non plus. C’est en fait tout le contraire, à une époque d’hybridation de pratiques, géographie, aménagement, esthétiques, socialités, mobilités, éthique, écologie à l’appui…

Je pense, au risque de passer pour un indécrottable passéiste réac, qu’il serait dommageable de jeter le bébé avec l’eau du bain, et de raser sans égards un champ de recherche et d’action qui au final, ne fait que commencer et ouvre progressivement nombre de portes à nos oreilles reconnaissantes.

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Le ralentissement bénéfique, une décélération sonore créative et salutaire

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Poursuivant ma réflexion autour d’une approche minumentale, je parlerai ici de ralentissements, ou des formes de ralentis créatifs, stimulants.

Il ne faut pas ici, considérer le fait de ralentir comme une décroissance négative, une perte d’activités contre-productive, appauvrissante, un élan dynamique brisé, mais bien au contraire comme un rééquilibrage physique et mental apportant de nouvelles énergies moins stressantes.

Je prendrai, comme à mon habitude, le cas du paysage sonore, ou en tous cas des actions de création, de marche, d’écoute, se posant dans le cadre de projets à résonances environnementales, dans le sens large du terme.

La première chose, a priori élémentaire, mais pas toujours la plus aisée a assimiler ou pratiquer, est de prendre le temps. Prendre le temps de réfléchir avant de faire, prendre de faire, sinon de laisser faire parfois, comme une déprise libératrice.

Prendre le temps de poser son écoute, non pas comme un flash ultra bref, désirant capturer un maximum en un minimum de temps, mais comme une séquence, ou un ensemble de séquences, suffisamment longues pour que nous ressentions l’enveloppe du paysage ambiant. Des séquences suffisamment longues pour que nous prenions conscience non pas de l’environnementalité du paysage, mais de notre appartenance ambiante à ce dernier. Faire partie du paysage, y compris sonore, c’est conscientiser nos responsabilités d’écouteurs bruiteurs, pour ne pas se mettre en marge de ce qui nous environne. Je reprends ici des propos, forts judicieux, de Gilles Clément, qui dénonce les danger du concept d’environnement, de par la possibilité à l’homme de s’en extraire, de se différencier de ce qui l’environne, donc de se déresponsabiliser des méfaits qu’il pourrait, et ne manquera pas de commettre.
Cet aparté refermé, revenons à notre ralentissement.

 

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Outre le fait de prendre le temps, moment quasi contemplatif, d’écouter alentours, nous pouvons dans un même temps ralentir nos mouvements, nos actes, nos gestes. La marche par exemple, qui constitue pour moi un dispositif d’écoute et d’écriture sensible éminemment pertinent, et ses arrêts point d’ouïe associés, se fera à une cadence délibérément lente, sinon très lente. Approche qui pourrait suggérer, toute proportion gardée, une résonance butoïste, d’ailleurs une lente danse et marche, fortement lié à la fois au sol et au cosmos.
Le ralentissement d’une marche n’est d’ailleurs pas si évident que cela, non pas pour le “guide”, mais pour les promeneurs embarqués qui devront faire l’effort de la lenteur, et qui plus est souvent du silence. Ralentissement du geste, raréfaction de la parole, attitude pour beaucoup contre-nature, donc contraignante. Mais l’accès à une perception augmentée, sans autre dispositif que notre propre corps ralenti, mérite bien quelques efforts, surtout dans une société qui ne cesse de nous bousculer, de nous pousser à agir de plus en plus vite, à flux tendu, sans espaces de repos, ni possibilité de laisser décanter les choses amassées.

Nous pouvons également ralentir, diminuer, le nombre de propositions, pour nous attarder sur celles qui nous paraissent les plus riches à long terme. Là encore le rythme trépidant, souvent imposé par les opérateurs culturels, les institutions publiques, les collectivités, les budgets, sont, dans le désir de (trop) bien faire bien, plus souvent de l’ordre du saupoudrage que du projet de territoire à long terme.
Ralentir le torrent de projets pour s’appuyer sur des constructions plus longues est une action qui permet de mobiliser des énergies de façon plus concentrées et au finale créatives.
Prendre le temps de faire, de faire murir, sans succomber à la sur-production à la chaine, laisser faire le temps, quitte à laisser s’installer un patine qui frottera le projet à une centaine usure temporelle, en examinant ce qui résiste plus ou moins à cette érosion voulue, et en dégraissant le projet de ses excédents qui noient le cœur de la démarche.

Prendre le temps de laisser faire, sans forcément imposer une intervention humaine. Installer une écoute en jachère, en friche, sauvage, non anthropique. Pour cela, laisser des espaces où non seulement il y aura ralentissement, mais abandon, où les sons pourront être ce qu’ils sont, entre silences et chaos, sorte de zones acoustiques primaires où l’oreille ne ferait, éventuellement, qu’écouter, que constater, et à la limite serait même absente. Ralentir la mainmise, l’oreille mise, jusqu’a l’effacement de l’écoutant. Effacement symbolique, ou physique, rêve d’un retour aux sons premiers, au chaos génératif, au seul bruit de la mer à perte oreilles, des volcans émergents… Imaginons…

Ralentir le flot de paroles, d’explications surabondantes, de thèses pour laisser place à une expérience brute, à du no comment, à l’essence de l’exploration sensorielle; quitte à être un brin perturbé, déboussolé, désorienté, à en perdre, momentanément, le sens de l’écoute, et à se laisser porter par l’émotion purement instinctive, viscérale.

Ralentir l’excroissance sonore urbaine, mégapolitaine serait certainement une action des plus importantes à mener. A condition pour autant, de ne pas systématiquement rejeter vers l’extérieur de la cité les fauteurs de troubles (voitures, vie festive), transformant les périphéries en de véritables poubelles sonores. Et c’est malheureusement la stratégie adoptée dans bien des cas ces dernières décennies.

Parallèlement, ralentir, voire enrayer, l’extinction d’espèces, la disparition des chants d’oiseaux en même temps que de leurs pratiquants, dans les espaces ruraux et naturel devient une urgence absolue, un cas de force majeur. Ce déséquilibre exponentiel nous est clairement montré à l’oreille par la paupérisation sonore grandissante de nombreux écosystèmes, témoignage d’une biodiversité oh combien menacée.

Deux défis qui semblent de plus en plus relever de la mission impossible, à moins que de renverser rapidement et radicalement vapeur, chose actuellement hautement improbable, un simple ralentissement s’avérant souvent tellement problématique à mener pour qu’il constitue une action un tant soit peu efficace.

Parmi toutes ces approches ralentisseuses, il y en a certaines que je mets en action régulièrement, le plus souvent que possible, d’autres que je tente de développer, d’étendre, d’autres encore auxquelles je participe avec mes petites mains et oreilles d’écoutant citoyen, et d’autres enfin que j’aspire à développer au cœur de mes pratiques. L’artiste sono-paysagiste que je suis est depuis longtemps préoccupé, engagé, dans une mouvance liée à l’écologie sonore telle que l’a pensée Murray Schaffer, conscient des difficultés actuelles à ralentir les choses pour que ces efforts ne restent pas de simples utopies, néanmoins motivantes.

D’autre part, marchécouter sans presser le pas, ni le tympan, le ralentir même, est une façon de résister à des violences cumulées, physiques, psychologiques, sociales, économiques, politiques… Et sans doute de les dénoncer, de les désamorcer, en ne répondant pas à la violence par la violence, mais au contraire par une attitude, une écoute, bienveillante, attentionnée, généreusement humaine.

 

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AudioGraphie – @Nathalie Bou et Gilles Malatray -Installation silencieuse – Parc de La Feyssine Lyon

 

 

 

PAS – Parcours Audio Sensible en duo d’écoute avec Sarah Neuffer

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Un nouveau PAS – Parcours Audio Sensible en duo d’écoute avec Sarah Neufer, étudiante Berlinoise qui travaille autour de l’écoute dans l’espace public. 50 minutes de balade, du haut de la Croix-Rousse à Lyon, au pied du Gros caillou, jusqu’à la place des Terreaux, au bas des « pentes ». Nous écoutons, parlons, marchons, enregistrons, sans aucune retouche.

Cette demi journée, puisque après le PAS, nous parlerons encore 3 ou 4 heures, autour des PAS, mais aussi du travail d’enquête de Sarah, écoute, espace public, société…

Un beau soleil, l’après-midi, de 15 à 20H, sera placé sous le signe de la convivialité. Plusieurs personnes nous aborderons de façon sympathique, enjouée, avec ou hors micro.

Les pentes sont animées, les terrasses de cafés bondées, chacun profitant de cette température estivale pour flâner dans l’entrelacement de ruelles et escaliers pentus.

 

 

Écoutez d’autres PAS – Parcours audio Sensibles en duo d’écoute :https://desartsonnantsbis.com/les-pas-parcours-audio-sensibles-en-duo-decoute/

Point d’ouïe, Charabotte, au fil de l’eau

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A droite, en contre-bas,
le défilé d’une petite rivière
montagneuse et tortueuse,
enserrée au creux d’une profonde combe,
murs minéraux et boisés quasi a-pic.
accidentée de micros chutes cascadantes
contrainte de blocs de pierre
obstacles perturbateurs
suivie discrètement de sentiers capricieux
apparaissant et disparaissant à l’oreille
au gré d’un détour soudain
parsemée de gourds bains sauvages
cernée d’une foisonnante végétation
Éole tricotant des tissus venteux à fleur de sentes
crissement de graviers roulant sous nos semelles
peu d’humain, ni d’animalité
une cascade repoussant toujours plus loin la faille falaise
qui la déversera enfin
au bout du chemin
ou presque au bout
assis sur des rochers bienveillants
maquettes d’ archipels pétrifiés
que les sinuosités de la rivières viennent caresser
et mille nuances d’aqua bruits sonnances.

Charabotte – Massif du Haut Buggy – Lundi 20 août 2018
Parcours Sensible – Workshop Titre à Venir

Objets d’écoute(s)

Longue-ouïes, sthétophones et autres audiobjets

Parce que l’objet crée la posture, ou bien inversement…

Parce que les sons infimes et vibrations intimes doivent se cueillir à fleur de tympans.

Parce que l’oreille droite et l’oreille gauche peuvent s’emmêler les pinceaux…

Parce que parfois, une ou des images valent mieux qu’un long discours.

 

 

 

Station ZEP – Zone(s) d’Écoute(s) Prioritaire(s), marche des fiertés et fanfare – Lyon hausse le son

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Tout commence par une longue Station – ZEP – Zone d’Écoute Prioritaire , sur les marches de l’escalier de l’Hôtel de ville centrale, place des Terreaux à Lyon.
Trois heures de pause – écoute sur son, une première Desartsonnante.
Soleil assez vif, voire très vif en début d’après-midi.
La place est joliment festive.
Je branche ponctuellement mes micros sur de brefs événements, au gré de leurs apparitions et incidences.
Des groupes de marcheurs LGBT qui rejoignent joyeusement la Marche des fiertés LGBT, autrement nommée Gay Pride, Place Bellecour.
Nous la croiserons plus tard.
Il y a des voix.
Des cris, joyeux.
Des bribes de conversations.
Des rires.
Des chants.
Un match de football miniature organisé par Greenpeace opposant Diesel à Monde Pur sans voiture.
Et immuable, le fontaine Bartholdi en fond de scène chuintante.
L’écoutant est un peu en retrait.
Un peu en surplomb.
Une oreille qui embrasse une scène sonore parfois assez diffuse, avec des émergences ponctuelles.

 

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À bout d’écoute, enfin je le pense, je bouge.
Et pourtant cette fin de soirée restera encore tonique et sonique, plus que je ne le pensais a priori.
Je croise sur le chemin du retour la Marche des fiertés LGBT, et cette fois-ci, plus en ordre dispersé, mais en ordre de marche. Un défilé que j’entends de loin, et dont la rumeyur grandit rapidement.
Vivace, coloré, tonitruante, dansante, exubérante, joyeuse, revendicative, militante, multi-générationnelle, imposante, je m’approche de cette masse sonore et bariolée…
Liberté(s) de son corps, de ses pratiques sexuelles, sociales, mais aussi droits de l’homme, écologie, migrations, des revendications bouillonnantes d’actualité, voire même brûlantes sous ce soleil, en résonance, sur fond de disco mobile endiablée.
Des costumes et des corps bougeant, plus ou moins dénudés, courant, dansant, virevoltant, et un son Dance floor sur macadam d’enfer.
Je tente d’enregistrer, sature bien souvent mes micros. Tant pis, l’ambiance est communicative, j’ai envie d’en capter un brin de cette liesse collective énergisante.
Je remonte le défilé à contre-sens, jusqu’à son dernier convoi dansant.
Juste derrière, les balayeuses municipales qui nettoient à grandes eaux la rue, l’affaire est rondement menée.
Remontée de la rue Mercière et de ses restaurants, une ambiance moins dynamique, mais néanmoins joyeuse.
Le soleil met du baume au cœur, et aux corps.
Des voix, beaucoup.
Un cliquetis de mon sac, je n’ai pas pris la précaution pourtant élémentaire de chausser le casque pour éviter ces bruits parasites. Pas très pro.
Tant pis, un défaut qui restera tel quel, tic, tic, tic…

 

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Arrivé près de la place des Jacobins, je m’apprête à ranger magnétophone et micros.
Mais Lyon en ce jour hyper-sonique en décide autrement.
Une fanfare étudiante, festive, joue des mélodies populaires, près de la fontaine.
C’est ce que l’on appelle un « pétage », dans le jargon fanfaronnant.
Musique dans la rue, sur une place, avec un étui à instruments ouvert pour recueillir les dons du public, et une « petite » fête qui s’ensuivra si les auditeurs ont été généreux…
Autre musique que précédemment, acoustique cette fois-ci.
Un jeu parfois aux instruments un brin faux (musicalement parlant), mais qu’importe, c’est l’énergie festive qui prime là encore.
Déguisements, danses, et autres sympathiques clowneries bien rythmées.
Un public amusé et bon enfant.

Et toujours le soleil de la fête.

Presque saturé de sonorités festives, je quitte la fanfare sur ces derniers éclats de cuivres percutants.

Et tente de condenser cette grosse demi-journée en un montage audio, raccourcis de ces Station d’écoute et autres points d’ouïe aujourd’hui très enjoués.

 

Et les sons