Les amoureux (non transis) du son

Installation d’écoute – Grand Parc de Miribel Jonage, avec Nathalie Bou

Le field recording comme un récit affectif et engagé

Le son est pour beaucoup un univers émotionnel fascinant. Plus qu’on pourrait le croire de prime abord, si on y prête attention.

Il émerveille parfois, angoisse et peut terroriser ou révolter à d’autres moments.

Comme un paysage cadré de nos regards et écoutes, avec ses innombrables hors-champs, ses flux et scansions souvent imprévisibles, il offre une fenêtre grande ouverte, sensible, audible sur le monde.

Ce monde sonore, miroir de nos existences, et de celles de tout un habitat où différents règnes cohabitent, ou tentent de le faire, captive par le fait même de son immatérialité, de sa fragilité et de son impermanence chronique.

C’est sans doute cette propension à sans cesse bouger, se transformer, muter, qui, au-delà du fait de ressentir une réelle fascination pour la chose sonore, nous invite à en capturer des instants, à tenter de les fixer, comme une photo immortaliserait, terme bien présomptueux, une événement joyeux ou tragique.

Sans doute que notre mémoire, nos affects, ont besoin de traces, de jalons souvenirs, pour nous sentir et rester vivants dans notre trajectoire humaine.

L’amour du son, comme métaphore de celui de la vie ambiante, des ses habitats, et égoïstement de soi-même, passe inévitablement par nos oreilles et souvent micros tendus.

La captation sonore, serait-elle une certaine utopie, celle de vouloir garder en vie l’éphémère, des formes personnelles ou universelles de beautés fugaces, des activités et états des choses, des gestes, des traditions, d’un monde tissé de fragilités et d’incertitudes, d’espoirs ?

Un tel se passionnera pour les voix, les musiques, les danses, un autre pour les oiseaux, le monde animal, ou bien pour les forêts, montagnes ou métropoles… Autant d’univers personnels, re-créés, choisis, cadrés, mixés, écrits à coup d’affects et de pinceaux sonores.

Ces gestes s’inscrivent dans différentes temporalités, de l’instant présent, de l’accident impromptu, au plus ou moins long cours, qui laissera s’écouler un temps plus étendu, installera une situation immersive, fera de l’écoute une posture patiente.

Tendre les oreilles, et qui plus est les micros, n’est pas chose anodine. La captation sonore, le field recording, contribuent à cette fabrication, éminemment personnelle, de paysages sonores entremêlés, comme un miroir intime à multiples facettes, un kaléidoscope auriculaire, les reflets d’un monde complexe que nous avons bien du mal à cerner.

L’amour des sons est aussi, de façon plus réconfortante, une forme d’amour de la vie, envers et contre tout. Face à tous nos co-habitants, quels qu’ils/elles soient, à nos écosystèmes malmenés, l’écoute et l’enregistrement sont à même de témoigner de notre intérêt humaniste, de notre façon de prêter attention, et au final de prendre soin, autant que faire se peut.

Le field recording ne montre pas qu’une écoute apaisée, une rêverie fleur bleue, captée par des micros à l’eau de rose, telle une proposition lénifiante qui arrondirait les angles d’un paysage tout en sursauts et en soubresauts.

La façon d’entendre et de donner à entendre le monde ne peut échapper, à mon avis, à l’influence d’un sensible à fleur d’oreille, à l’agrégation d’affects, de ressentis, d’émotions, de sentiments, de partis-pris.

Il n’est pas question pour moi, de prétendre rendre compte, en l’écoutant, en l’enregistrant, de l’état du monde, et surtout pas d’une façon neutre, réaliste, objective, dépourvue de prise de positions et d’affects. Il y a bien longtemps que ces idées, si louables soient-elles, non seulement n’ont plus de prise sur mon travail, mais ne sont plus des barrières entravant un discours assumé, donc parfaitement subjectif.

Bien au contraire, l’idée de défendre une position politique, notamment écologique, une éthique de l’écoutant, empreintes d’idées nettement orientées et inspirées d’une gauche sociale, défendant la libre expression, la diversité, est parfaitement revendiquée dans mes paysages sonores partagés.

De l’admiration à la révolte, de l’espoir au fatalisme, de la contemplation à la critique, de la théorisation à l’action, nos oreilles et micros se font écho de notre perception des espaces sonores, acoustiques, auriculaires, esthétiques, sociétaux, de notre façon de les vivre et de les partager, dans toutes leurs aménités comme dans toutes leurs violences et dysfonctionnements.

Field recording, un art écolo ? – Entretien de Poptronics – Propos recueillis par Jean-Philippe Renoult

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