Point d’ouïe, au Crest de l’oreille

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Crest est une petite ville Drômoise, le tout début du Sud comme on dit parfois dans notre région, surveillée de haut par une imposante tour médiévale, donjon imposant protégeant la cité, la vallée et les Préalpes provençales.
Crest est, dans son centre historique, architecturé en entrelacs de minuscules ruelles pavées, de passages couverts, d’escaliers pentus, accrochés à une raide colline. Bref un beau terrain d’écoute comme vous pouvez l’imaginer.
La cité est bordée par la Drôme, rivière que l’on imagine capricieuse au gré des saisons, des fontes de neige des plateaux du Vercors, aux vues de son lit caillouteux et torturé. Elle longe Crest sans vraiment intégrer la bourgade, séparée du centre par une route très circulante longeant la vallée. Ce cours d’eau reste néanmoins un lieu de promenade très fréquenté que je ne manquerai pas d’explorer.

Rhizome, c’est la structure d’une amie qui m’invite et m’accueille. Une jardinerie urbaine « …qui s’invente autour du végétal dans tous ses états et ses dérives… », nouvellement installée à Usine vivante, sympathique tiers-lieu local.
Un rhizome est une racine nourricière souterraine qui assure le développement le développement, en mode horizontal, de certaines plantes vivaces, en participant au décompactage des sols et à leur enrichissement en matière organique. C’est donc un système racinaire à tout point de vue enrichissant, même si, dans ses excès de fertilité, il favorise le développement parfois invasif de certaines espèces.
Le philosophe Michel Foucault à bâti sa « théorie du rhizome » comme un système, une structure évoluant en permanence, dans toutes les directions horizontales, et dénuée de niveaux. Elle vise notamment à s’opposer à la hiérarchie pyramidal « classique ». On comprend parfaitement ici les références métaphoriques à une pensée politique, sociale, au développement vivace, et qui surtout prône une horizontalité qui lutterait contre les pouvoirs trop pyramidaux, trop inégalitaires donc.

Quand à moi, j’aime à penser ici à une écoute rhizomatique, une arborescence auditive se ramifiant, parfois un brin sauvagement, étendant ses oreilles dans la cité, au bord de l’eau, dans les collines voisines, vers les gens, pour à la fois s’enrichir de ces terreaux sonores, et à la fois tenter d’y amener une écoute nourricière, où la bonne entente s’inspirerait du végétal dans une symbiose fertile.

D’ailleurs en parlant de rhizome/réseaux, mon hôte me fera rencontrer de nombreuses et sympathiques personnes, artistes, jardiniers, fablabteurs, commerçants, et autres engagés dans des associations et tiers-lieux. Prendre le pouls d’une ville, c’est aussi écouter les personnes qui y vivent et animent les lieux.

Il y a d’ailleurs un Crest intime. Celui du centre ville notamment. Un Crest très minéral, pavé de galets et enserré de murs imposants, resserrés sur eux-mêmes. Une tranche de ville un brin secrète, parfois tracée de longues rue droites, parfois, en faisant des pas de côté, sillonnée de rues capricieuses, avec des coudes et des détours surprenants. Villes idéale à la pratique de dérives, pour reprendre un mot cher à « Rhizome ». Cette espace là, arpenté de long en large et en travers, pour ne pas dire parfois en hauteur, donnera lieu à une première PAS – Parcours Audio Sensible, centré sur la ville intime et minérale. Intime certes, mais pas toujours si sage qu’elle en à l’air de prime abord. Parfois même loin de la vision un brin fantasmée, vue de l’extérieure, avec son soleil, ses richesses architecturales, ses multiples artistes et activistes… Si cette vision n’est pas complètement erronée, une semaine d’arpentage, oreilles tendues, vient écorner l’image de ce petit paradis, en grattant la surface pour regarder et écouter la ville de plus près. On y découvre aussi ses misères sociales, ses violences même, ces réseaux où circulent beaucoup de « produits » pour le moins stupéfiants. Je ne voudrais pas ici noircir le tableau, mais juste le rendre plus proche d’une réalité qui peut très vite nous échapper lorsqu’on traverse cette petite bourgade, pouvant se révéler moins quiète lorsqu’on l’arpente à l’envi.

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Le minéral creusera donc un premier cheminement, que nous explorerons publiquement en fin de semaine, entre chiens et loups. Départ de jour puis, progressivement, glissement vers une obscurité qui donnera un peu plus d’intimité à notre périple urbain. Ici, des voix, lointaines, proches, riantes, chantantes même, pour adoucir la vision plus négative évoquée auparavant. Au détour d’un passage improbable, entre deux « tunnels » de pierres, deux hommes ont dressé une table pour y prendre un apéro, et nous saluent avec bonhommie. Plus loin, une dame assise sur une placette déserte, en silence, entourée de chats. Ailleurs encore, des amis ont sorti leurs instruments pour égrener tout un répertoire de chansons Françaises. Nous les croiserons à différentes reprises, les écoutant dans différentes postures, dont une, en aveugle, très proches, sous un porche voisin. Bel effet acoustique, voire acousmatique (écouter sans voir les sources). Les voix, même fugaces, fantomatiques, mobiles, seront une trame sonore s’accrochant ou rebondissant sur des espaces minéraux, que feront résonner discrètement le bruit de nos pas à la lenteur assumée. Ces espaces/temps nocturnes favorisent une écoute renforcée par la connivence d’un riche silence partagé. Une bonne heure durant, il sera fort, presque tangible, comme un lien entre nos oreilles complices. Des moments que j’apprécie toujours à la leur juste valeur, celle notamment d’écoutants vivant une expérience sensible et avant tout humaine, sans autre artifice que nos corps-antennes exacerbés, dans le bon sens du terme.

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Deuxième exploration, elle aussi finalisée par un PAS collectif, diurne celui-ci, Crest entendu côté Drôme.
Nous partirons d’un jardin, le beau jardin pédagogique de Jean-Guy. Ce dernier s’active, plantoirs en main, sourire aux lèvres, à initier de jeunes jardiniers en herbe si je puis dire. Encore de la transmission, du rhizomatique, du végétal à portée de main et d’oreilles.
Après un petite mise en condition, de nos oreilles justement, nous nous ébranlons, toujours lentement, toujours en silence, sous un chaud soleil, vers un parc, première transition vers la rivière Drôme.
Un vent assez soutenu fait bruisser sur nos têtes les peupliers trembles (Populus tremula), les bien nommés , sous lesquels nous nous arrêterons pour profiter de leur doux frémissement. Mouvement subtile qui donne au vent une véritable concrétude auriculaire.
La traversée d’une aire de jeux pour jeunes enfants vient égayer le paysage de rires et de cris.
De points d’ouïe en point d’ouïe, nous gagnons les rives.
Les galets roulent et bruissent sous nous pas.
Des saules arbustifs nous guideront, traçant des cheminement erratiques, vers des passages longeant le cours d’eau. Eau omniprésente, acoustiquement, même si parfois on la perd de vue. Le bruit du vent à d’ailleurs, par une fondue progressive, céder la place au chuintement aquatique, courant dévalant, ou tout au moins s’y est joint au point de parfois ne plus savoir qui dit quoi.
Il y a là une belle collection de clapotis, chuintements, bruits blancs, et autres soupirs d’espaces où l’eau se fait plus étale. On s’essaie à différents jeux sonores, petites sonorités rapportées, oreilles dirigées du creux des mains en pavillons, auscultations et longue-ouïes…
Retour aux sources, celles de l’Usine qui nous accueille ce jours.

Après ces deux PAS, tellement différents, le silence rompu, les langues se délient.
Ce qui nous a interpellé, touché, questionné, surpris, charmé, dérangé, amusé… Cette bascule de l’expérience vécue vers sa verbalisation, pour ceux qui le souhaitent, rien n’est imposé, ni même proposé, se passe ce qui doit se passer, en réactions intuitives. Souvent, les écoutants expriment le désir de recommencer, de poursuivre, d’explorer plus avant les lieux de l’oreilles, de se construire de nouveaux territoires d’écoute… Et comme c’est justement l’un des but du jeu…

Je repartirai de Crest avec de nouveaux sons en tête, rhizomatiques, minéraux, végétaux, aquatiques, éoliens, humains, avec de nouveaux épisodes audiobaladologiques, des sons captés, des notes prises, personnes rencontrées, nouveaux récits donc.
Et déjà la tête dans les PAS qui arrivent, de Saint-Pétersbourg à Rabastens, dans le Tarn, puis dans la Sierra des Estrella, sur les hauteurs de Coïmbra.
Une carte postale sonore, en chantier, viendra illustrer, voire peut-être contredire ces premières impressions couchées sur la papier.

Un grand merci à Séverine de Rhizome et à Ludo son compagne, à l’Usine vivante et Radio Saint Féréol, de m’avoir invité et accueilli dans ces nouveaux PAS.

 

Album photos Rhizome – Crest centre nocturne : https://photos.app.goo.gl/fWjyHtKpmEskpiiM8

Album photos Rhizome – Crest Drôme diurne : https://photos.google.com/album/AF1QipP-pyqDt92pTdx2ml0YGU_3dFX8RjaTwrJbKFrj

 

 

En écoute