Au cours ma veille quasi quotidienne, au long cours, sur les projets concernant l’écoute, les paysages et territoires sonores, les interactions art-sciences autour des approches écologico-artistiques, je constate que le plaisir de faire, de percevoir, est bien souvent en arrière-plan, voire quasiment absent.
Je ne dénie pas, tant s’en faut, la nécessité des études et des actions de sensibilisation « contre » le bruit, ni l’urgence de protéger nos tympans, nos espaces acoustiques, notre santé, néanmoins, réduire le paysage sonore à une sorte de collapsologie acoustique me semble une impasse contre-productive. Je l’ai déjà dit est le répète encore.
On oublie généralement que le ou les plaisirs, qu’ils soient ceux de déguster collectivement de bons petits plats mijotés ou d’entendre le monde via des écoutes partagées, nous font prendre conscience des valeurs qu’ils nous faut défendre becs et ongles, oreilles comprises.
Ne montrer que la seule face négative d’un monde sonore, certes un peu bavard, nous prive d’une jouissance auditive qui, via des aménités audio-paysagères, réduit nos expériences à des constats d’échecs, voire à des découragements nous retranchant derrière des murs anti-bruit, des triples vitrages. Tout cela nous isole du monde socialement ouissible. Le plaisir d’écouter de concert, de dénicher et de partager des moments où la cloche égrène une joie festive, où la rivière nous apaise, où l’animation d’un marché nous relie, nous fait résister face à une société fragilisée par ses isolements sociaux. Écouter de petites pépites sonores, comme on irait à un concert, place le plaisir comme une recherche de bien-être nécessaire, face à un monde pour le moins inquiétant, si ce n’est angoissant.
Les interactions entre science, métrologie, normatif, législatif, art, expériences sensibles, plaisir, ne sont pas, selon moi, suffisamment développées, pour différentes raisons du reste.
Prenons un exemple concret, hors mis les animations festives, musicales, l’aménagement urbain ne donne que peu de place au plaisir d’écouter. Les lieux ont plutôt tendance à se refermer, à se protéger, à ignorer les beaux espaces acoustiques, et à miser sur une politique de réduction du bruit plutôt austère, voire parfois régressive et enfermante, que sur la valorisation de lieux bien-sonnants.
Le plaisir est relié essentiellement à la notion de calme, de tranquillité, ce que je peux comprendre, au risque de paupériser l’espace public et de passer à côté de nombre de ses attraits, y compris auditifs.
Prendre du plaisir ne nécessite pas pour autant de déployer d’importants moyens, dispositifs ou technologies, bien au contraire.
Un soir où je rentrais chez moi, à tombée de nuit, dans une fin de journée printanière, je m’arrêtais pour écouter, ici et là, proches ou lointaines, des voix assez festives. Fêtes en appartement, barbecues en jardins, conversations sur le pas de la porte, il y avait une douceur de vivre qui s’entendait à oreille nue. De magnifiques ambiances se développaient au gré de mes pas. Ce sont des situations que j’affectionne, qui se présentent à l’improviste, et qu’il faut savoir saisir dans le lieu et dans l’instant. Une vraie joie d’ouïr la vie qui va, la vie qui bat.
Mais ce sont aussi des années passées à tendre l’oreille pour l’exercer à profiter de ces plaisirs auditifs, comme l’œil s’entraine à contempler un paysage, un tableau, une danse, et les papilles à déguster de délicates nourritures d’ici ou là.
Le plaisir est à portée d’oreille, mais plus on expérimente des situations auriculaires quotidiennes ou exceptionnelles, singulières, plus il devient puissant. Un constat qui conforte la nécessité de développer des pédagogies actives, in situ, partagées.
Le plaisir de ressentir, de s’émouvoir, de (re)découvrir le monde par l’écoute, associé à d’autres expériences sensorielles, et/ou celui de faire, d’imaginer, d’aménager, des zones de quiétude, où l’écoute et la parole peuvent se déployer sans trop de masquages, où l’on peut croiser des expériences indisciplinaires n’a pas de prix.
La recherche de plaisir n’occulte en rien, bien au contraire, la présence de tout ce qui peut nous agresser. Elle se pose en alternative, en façon se résister à une morosité ambiante, pour ne pas trop désespérer en écoutant sonner le monde dans ses multiples tensions récurrentes.
L’artiste, s’il n’est pas en capacité de soigner des situations douloureuses, propose des visions, ou auditions décalées, poétiques, d’un monde dans lequel le plaisir est comme une bouffée d’air, une poésie qui, si elle ne nous sauvera pas de catastrophes annoncées, les rendront peut-être moins violentes.
