Connections et interactions écoutantes

L’écoute paysagère croise, rencontre, dialogue et interagit avec de nombreux secteurs et acteurs, tous plus passionnants les uns que les autres. Chacun d’eux entretient un rapport singulier aux paysages acoustiques, et apporte, par ses réflexions et pratiques, de l’eau au moulin d’une écoute audio-paysagère toujours renouvelée. C’est en tout cas ce que je constate et essaie d’entretenir au fil des années passées à tendre l’oreille.

Musiques contemporaines et expérimentales, sciences sociales, arts plastiques, éducation et pédagogie, santé, littérature et poésie, danse, aménagement du territoire, tourisme culturel, écologie/écosophie, sciences du vivant et de l’environnement, philosophie, histoire, géographie… Autant d’approches qui ne demandent qu’à s’entendre et à se faire entendre. Une façon de rester en éveil, dans un monde complexe et mouvant, via une oreille curieuse et impliquée, autant que peut se faire.

Écoute, paysages et territoires sonores, où est le plaisir d’ouïr ?

Au cours ma veille quasi quotidienne, au long cours, sur les projets concernant l’écoute, les paysages et territoires sonores, les interactions art-sciences autour des approches écologico-artistiques, je constate que le plaisir de faire, de percevoir, est bien souvent en arrière-plan, voire quasiment absent.
Je ne dénie pas, tant s’en faut, la nécessité des études et des actions de sensibilisation « contre » le bruit, ni l’urgence de protéger nos tympans, nos espaces acoustiques, notre santé, néanmoins, réduire le paysage sonore à une sorte de collapsologie acoustique me semble une impasse contre-productive. Je l’ai déjà dit est le répète encore.
On oublie généralement que le ou les plaisirs, qu’ils soient ceux de déguster collectivement de bons petits plats mijotés ou d’entendre le monde via des écoutes partagées, nous font prendre conscience des valeurs qu’ils nous faut défendre becs et ongles, oreilles comprises.
Ne montrer que la seule face négative d’un monde sonore, certes un peu bavard, nous prive d’une jouissance auditive qui, via des aménités audio-paysagères, réduit nos expériences à des constats d’échecs, voire à des découragements nous retranchant derrière des murs anti-bruit, des triples vitrages. Tout cela nous isole du monde socialement ouissible. Le plaisir d’écouter de concert, de dénicher et de partager des moments où la cloche égrène une joie festive, où la rivière nous apaise, où l’animation d’un marché nous relie, nous fait résister face à une société fragilisée par ses isolements sociaux. Écouter de petites pépites sonores, comme on irait à un concert, place le plaisir comme une recherche de bien-être nécessaire, face à un monde pour le moins inquiétant, si ce n’est angoissant.
Les interactions entre science, métrologie, normatif, législatif, art, expériences sensibles, plaisir, ne sont pas, selon moi, suffisamment développées, pour différentes raisons du reste.
Prenons un exemple concret, hors mis les animations festives, musicales, l’aménagement urbain ne donne que peu de place au plaisir d’écouter. Les lieux ont plutôt tendance à se refermer, à se protéger, à ignorer les beaux espaces acoustiques, et à miser sur une politique de réduction du bruit plutôt austère, voire parfois régressive et enfermante, que sur la valorisation de lieux bien-sonnants.
Le plaisir est relié essentiellement à la notion de calme, de tranquillité, ce que je peux comprendre, au risque de paupériser l’espace public et de passer à côté de nombre de ses attraits, y compris auditifs.
Prendre du plaisir ne nécessite pas pour autant de déployer d’importants moyens, dispositifs ou technologies, bien au contraire.
Un soir où je rentrais chez moi, à tombée de nuit, dans une fin de journée printanière, je m’arrêtais pour écouter, ici et là, proches ou lointaines, des voix assez festives. Fêtes en appartement, barbecues en jardins, conversations sur le pas de la porte, il y avait une douceur de vivre qui s’entendait à oreille nue. De magnifiques ambiances se développaient au gré de mes pas. Ce sont des situations que j’affectionne, qui se présentent à l’improviste, et qu’il faut savoir saisir dans le lieu et dans l’instant. Une vraie joie d’ouïr la vie qui va, la vie qui bat.
Mais ce sont aussi des années passées à tendre l’oreille pour l’exercer à profiter de ces plaisirs auditifs, comme l’œil s’entraine à contempler un paysage, un tableau, une danse, et les papilles à déguster de délicates nourritures d’ici ou là.
Le plaisir est à portée d’oreille, mais plus on expérimente des situations auriculaires quotidiennes ou exceptionnelles, singulières, plus il devient puissant. Un constat qui conforte la nécessité de développer des pédagogies actives, in situ, partagées.
Le plaisir de ressentir, de s’émouvoir, de (re)découvrir le monde par l’écoute, associé à d’autres expériences sensorielles, et/ou celui de faire, d’imaginer, d’aménager, des zones de quiétude, où l’écoute et la parole peuvent se déployer sans trop de masquages, où l’on peut croiser des expériences indisciplinaires n’a pas de prix.
La recherche de plaisir n’occulte en rien, bien au contraire, la présence de tout ce qui peut nous agresser. Elle se pose en alternative, en façon se résister à une morosité ambiante, pour ne pas trop désespérer en écoutant sonner le monde dans ses multiples tensions récurrentes.
L’artiste, s’il n’est pas en capacité de soigner des situations douloureuses, propose des visions, ou auditions décalées, poétiques, d’un monde dans lequel le plaisir est comme une bouffée d’air, une poésie qui, si elle ne nous sauvera pas de catastrophes annoncées, les rendront peut-être moins violentes.

Point d’ouïe, micro chronique auriculaire

Le marché de ma petite ville, un mardi matin maussade et frais, peu de monde.

Mais des voix téméraires et joviales résistent et persistent, se saluent et devisent.

Courses terminées, je m’assois, dans une sorte de rituel, sur un banc de la place centrale, un de mes favoris.

Le marché s’achève, se replie sur lui-même, en même temps que le temps s’améliore.

Les derniers forains, primeurs, traiteurs, remballent, et ça cause et ça claque.

Les services municipaux suivent, pour le nettoyage final, résidus et déchets jetés avec fracas, ça cause et ça claque encore.

Pour finir en beauté, deux souffleuses de feuilles, moteurs thermiques, hurlent de concert, perturbation acoustique agressive, à en regretter le temps des balais de bouleau.

La place sèche et s’ébroue doucement, sans trop de bruit, aux flagrances nostalgiques de pétrichor.

Tout s’apaise progressivement, l’espace s’endort sans à-coups, tout reprend son cours provincial, dans une quiétude somnolente, alors qu’ailleurs, le monde érupte.

L’art d’une scénophonie située

Première approche, scénophonie de terrain

Je vais aborder ici une approche scénophonique toute personnelle, qui ne cherche pas, tant s’en faut, à englober tout ce que cet étrange vocable peut convoquer. Le terme de scénophonie est d’ailleurs très peu défini, pas plus que le potentiel métier de scénophoniste. Il y a donc peu de chance que vous trouviez des définitions satisfaisantes à ce néologisme composé sur le principe des mots-valises. À chaque scénophoniste, sa scénophonie.
Faisant ici implicitement référence à la scénographie, que l’on pourrait définir succinctement par « … L’art de l’organisation de l’espace scénique, grâce à la coordination des moyens techniques et artistiques… » comme le propose Wikipédia, la scénophonie serait donc l’art d’organiser un espace scénique sonore, un lieu pensé comme une monstration écoutable.
Il existerait donc bel et bien une scène sonore, à l’égal d’une scène visuelle, que l’on pourrait donc agencer pour placer le spectateur auditeur face à un cadre d’écoute inouï, des objets, des ambiances acoustiques, en usant de techniques et de savoir-faire scéniques appropriés.
Mettre en scène des espaces sonores, les porter non seulement au regard, mais ici à l’oreille, valoriser des situations et jeux d’écoute, proposer des postures et des cheminements stimulants pour l’oreille, sont autant de propositions, et presque des défis, à relever pour des scénophonistes aventureux et aventureuses, et pas seulement dans un espace muséal ou des lieux dédiés à la monstration.
Contrairement à un décor matériel, physique, qui constitue une partie de l’agencement scénique, participe à l’écriture scénographique, le « décor sonore » est néanmoins difficile à contenir dans un cadre, tant il se joue des hors-champs, et se fait un malin plaisir à fluctuer sans cesse. Faut-il pour autant renoncer à composer des espaces sonores ? La question, volontairement orientée, présuppose d’emblée une réponse négative.
Il s’agit pour moi de ne pas se soucier du monde sonore qu’en termes de nuisance, de pollution, dans une vision écologique négative, pour éviter de potentielles nuisances.
Pourquoi les notions d’esthétisme, de couleurs, de plans, de mouvements, de pouvoir indiciels, au-delà du simple bruitage, mais aussi de charge émotionnelle, ne seraient pas à prendre en compte dans une scénophonie s’inscrivant l’espace public, urbain, muséal, comme d’ailleurs en milieu naturel ou dans d’autres espaces non dédiés ?
Écouter un site, statiquement ou en déambulation, pourrait-il mettre des espaces sonores en représentation comme un véritable spectacle pour l’oreille, des installations à ciel ouvert, sans forcément développer d’imposants dispositifs scéniques, voire en les évitant ? La scénophonie située, hors-les-murs, propose, selon moi, de réfléchir à des mises en situation contextuelles, qui mettent l’écoutant et l’écoutante dans des espaces auditifs singuliers.

Dresser le décor d’une écoute urbaine, hors-les-murs et hors citésMises en écoute(s) des bruits sonnants

Premier postulat, la ville présente des lieux qui méritent d’être écoutés, appréciés, pouvant se révéler comme espaces acoustiques accueillants, voire générant de véritables beautés auditives, bien souvent ignorées car bien souvent inécoutées. Tout n’est pas que bruit dans la ville, tant s’en faut !
Un décor physique, visuel, matériel, est en capacité de mettre en scène un point d’ouïe remarquable, de donner envie de s’y arrêter, de prêter l’oreille aux sonorités ambiantes.
Ce décor peut être par exemple un simple banc public, ou une autre assise, un hamac, une couverture ou des coussins au sol, judicieusement mis en scène pour inviter à une écoute située, orientée.
Un cadre physique matérialisé, des lignes de couleurs tendues vers… et d’autres dispositifs visuels, signalétiques, seront capables de guider, d’orienter l’oreille vers des sources sonores intéressantes.
Des murs, cloisons en surfaces réfléchissantes, ou des objets paraboliques, des réflecteurs, des pavillons orientés, tuyaux et autres dispositifs acoustiques de type « longues ouïes » dirigeront, amplifieront, colorieront et canaliseront l’écoute. On convoque ici des mobiliers et dispositifs acoustiques, récepteurs et non producteurs, liés à des formes de design sonore.
Des sonorités ponctuellement rapportées, tintements, bruits blancs, entrechocs… révéleront, valoriseront, feront sonner, résonner de nouveaux paysages, en apportant des contrepoints sonores, des frottements… telles de nouvelles strates sonores recomposant les espaces d’écoute. Il conviendra toutefois de prendre en compte l’échelle du lieu, la qualité de ses ambiances, et ses capacités d’absorption sonore, pour préserver un équilibre acoustique non polluant.
Une signalétique pointant ou repérant un espace acoustiquement intéressant, donnant parfois quelques consignes brèves et claires, incitant à tester des postures d’écoutes, à exciter des effets acoustiques, viendront renforcer la lecture de paysages sonores en mouvement. Tout un secteur de design au service de l’écoute reste sans doute à développer, à inventer
Il ne s’agit là que de quelques possibilités en matière de mise en scène acoustique. Chaque lieu, chaque espace, intime ou grandiose, resserré ou panoramique, calme ou plus turbulent, offrira différentes possibilités, valorisant son cadre d’écoute, donnant à entendre le micro-son très faible comme la rumeur plus prégnante. On y découvrira des émergences, le son le plus proche comme le plus éloigné, le marqueur (la cloche, la fontaine, la réverbération…), l’effet sonore qui va signer un espace, nous en faire cerner ses contours, ses plans, ses couleurs, ses qualités intrinsèques…
Une scénophonie n’est pas forcément statique, tel un tableau devant lequel on se poserait. Les notions de parcours, de cheminements, de déambulation, de balades, de promenades écoutantes, notamment dans la pratique des soundwalks, nous offrent l’occasion d’arpenter des territoires propices à de nouvelles scénographies. Des mises en espaces acoustiques que l’on découvrira au fil de nos pas, même si parfois cela suppose d’organiser des haltes, des pauses pour s’extraire du flux et se concentrer sur un espace donné.
De même, si j’ai au départ choisi en exemple un terrain urbain, les milieux naturels, les espaces muséaux sont tout aussi propices à être mis en scène, scénophoniés.
La scénophonie doit se poser en catalyseur d’écoutes valorisées, proposant des scènes acoustiques souvent, voire toujours inouïes, dans des espaces pourtant régulièrement traversés et vécus au quotidien.
La beauté des paysages sonores est fréquemment cachée dans leur trivialité ambiante, sachons la (faire) découvrir pour jouir d’un spectacle d’écoute à portée d’oreille. Encore faut-il parfois la révéler, la mettre en scène.

Techniquement la scénophonie est habituellement associée à des principes de diffusions sonores spatialisées, des espaces immersifs, multidirectionnels, pensée par le placement de haut-parleurs dans des systèmes multiphoniques complexes… Vous aurez compris ici que mon propos dépasse largement ces approches techniciennes, pour plutôt s’appuyer sur des situations sensorielles simples, proposant des dispositifs légers, pas forcément électroacoutiques, pouvant être facilement installées hors-les-murs… Un point d’ouïe lors d’u PAS-Parcours Audio Sensible, une chaise sous un pont réverbérant, les Otto Date d’Akio Suzuki, Kaléidophones de Michel Risse, comme certaines calligraphies d’écoute, étant de parfaits exemples pour moi, de scénophonies acoustiques remarquables, ponctuelles, non envahissantes, loin de technologies hi-tech.

En complément

– « L’art de la scénophonie » Dossier de la SAT (Société des arts Technologiques)

Point d’ouïe signalétique – Jardin du Mas joyeux – Marseille
Mobile de l’écoute – Journée de l’Urbanisme Alternatif – Lausanne (Ch)
Partitions flottantes – Nathalie Bou – Par de la Feyssine Lyon
caligraphie flottante – Nathalie bou – Parc de la Feyssine Lyon
Micro installation solaire – Parc de Miribel Jonage
Inaugurations de Points d’ouïe
PAS – Parcours Audio Sensible – TALM Le Mans
Parcours d’écoute à oreilles nues – Point d’ouïe consignes d’écoute – Parc d’installations sonores Klankenboos – Musica – Nerpelt (Be)
Bancs d’écoute – Face au Rhône – Festival Chapelle Sauvage 2026 – Lyon
Calligraphie Point d’ouïe – Avec Nathalie Bou Plasticienne – Festival Les Temps d’art – Lyon 2 – Saint-Martin en Haut

Gare aux grands bruits !

PAS – Parcours Audio Sensible Kaliningrad (Ru) – Festival Sound Around

Le grand bruit du monde fait rage
La guerre omniprésente qui gronde
Des idéologies délétères criantes et hurlantes
Des éléments déchainés
Des médias dégoulinant de sons submergeants
Il est difficile d’échapper au fracas ambiant
Au brouhaha brouillage
Au chaos assourdissant
Il faut creuser les scories sonores
Chercher quelques pépites rassérénantes
Accueillir et cultiver les aménités paysagères et sociétales, par l’oreille comprise
Ne pas aller dans le mur du grand bruit dévastateur et mortifère !