Point d’ouïe, hybridations, co-écritures

Le photographe a l’œil aguerri, aventureux même. Il débusque et capte les lignes, les enfilades, les volumes, les couleurs, les plans, de sublimes trivialités. Plus encore, il sait les fixer sur un instantané et nous faire partager ses plaisirs de voir autrement, de saisir l’instant, et parfois, d’en imaginer l’avant et l’après.
Je pense que la prise de son, le field recording, peuvent en faire de même, mais l’exercice de faire entendre l’inouï, le décalage sensible, poétique, l’histoire cachée, n’est pas toujours simple, loin de là.
J’imagine ainsi des écoutes et regards croisés, des « audio-photo topies », ce qu’on voit et ce qu’on ouïe, avec leurs consonances et leurs dissonances intrinsèques.
La rencontre, le dialogue, parfois la confrontation entre celui qui, à force d’expérience, a acquis une sensibilité développée dans la façon de voir, comme dans celle d’écouter, constitue un champ riche de possibilités.
L’admiration que je porte au photographe est sans doute aussi née d’une frustration, celle de ne pas être capable de maitriser l’image au travers un regard décalé. Mais sans doute est-ce mieux ainsi.
Je pourrais d’ailleurs reporter, et je l’ai fait en différentes occasions, cette admiration, prétexte à croiser des pratiques, vers le milieu de la danse. J’ai eu la chance de côtoyer des artistes/chorégraphes qui développent, notamment dans l’espace public, d’extraordinaires paysages corporels, humains, nous invitant à vivre des instants où les lieux et leurs «acteurs – visiteurs », sont transfigurés par le geste, le mouvement, parfois par la simple façon de marcher.
Dans la même idée, la maitrise plastique de la matière, du matériau, des. agencements possibles d’architectures éphémères et situées, hors-les murs, offrent des opportunités de rencontres et d’échanges qu’il nous faut savoir saisir dans leur fragilité et leur fugacité. Demain sera un autre jour.
La porosité et l’enferment des genres, au-delà des savoir-faire conquis de haute lutte, me semble un redoutable frein à des hybridations fertiles.

Point d’ouïe, l’effet caisse de résonance

@Zoé Tabourdiot – Festival City Sonic – Mons (Be)

L’écoute est une façon d’expérimenter, voire d’être une caisse de résonance du monde (sonore) ambiant.
Caisse de résonance tournée vers l’extérieur.
Caisse de résonance tournée vers l’intérieur.
Caisse de résonance vibratile, interagissant entre le dedans et le dehors.
Caisse de résonance sans aucune extension, conçue et vécue par la seule présence physique d’un corps écoutant dans un espace-temps donné.

Mise en résonance, point d’ouïe
Un banc public, où je passe de nombreuses heures.
Tout d’abord, lire, griffonner quelques notes, rêvasser…
Puis, progressivement, lâcher prise, ne plus rien faire de spécial
Ne pas chercher à capter les sons, ni rien d’autre, laissez venir
Sentir chaque pore et cavité résonner, à son rythme, à sa fréquence, se mettre en syntonie.

Ressentis
Banc public ombragé, microparc sur une place centrale d’une petite ville, environ 13 heures, température élevée.
Sont assez ténus, disparates, fugaces.
Ambiance calme, apaisée, voire alanguie.
Paysages indécis, flottants, acoustiques fluantes.
Quelques émergences éphémères et non invasives, du « Presque rien » aurait dit Luc Ferrari

Partage
Problématique : comment partager ces expériences, mettre en situation d’écoute collective des effets « caisse de résonance », garder trace d’une fugace impermanence ?

Ébauche de texte, 8 août 2026

Paysages sonores, les pesants silences caniculaires

Point d’ouïe un brin dystopique, quoique que…
J’ai entendu cet été, dans le parc voisin, se taire les voix des jeunes au cœur de la journée brulante, puis réapparaitre, timides, au mitan de la nuit, dans une fraicheur relative.
Tout comme s’est tu le ruisseau attenant, asséché par un impitoyable et torride étiage.
La placette voisine se réduit en journée, à une portion congrue d’un paysage sonore squelettique et rabougri, assommé de soleil.
Mes pieds foulent des sols où les herbes grillées et les feuilles et brindilles prématurément desséchées craquellent.
Il me semble qu’une géographie facétieuse nous ait transporté, à moindre bruit, dans des déserts aux léthargies sidérantes.
Tout est pétrifié dans une sourde torpeur, où les corps sont malmenés par des sommeils perturbés, dans des chambres étuves.
Comme pour amplifier une ambiance dystopique, il me revient en mémoire le chapitre caniculaire « Le chemin de cendres », du terrible roman de René Barjavel, « Ravage ».
Je cherche, comme beaucoup, des ilots de fraicheur où pépient les oiseaux et où ruissellent des eaux vives, où résonnent les voix. J’attends que la saison veille bien apaiser son climat incendiaire débridé.
En craignant des lendemains où tout s’accélère encore, et où des silences apathiques deviennent coutumiers.

Aller là où, faire là où…

Maison des familles de la Maison d’arrêt de Chambéry – Projet Dedans/dehors accueilli par l’association Asdass de Chambéry

Il faut, ou en tout cas, il est bon que les artistes agissent sur le terrain, de rencontre en rencontre. Remarque sans doute naïve, mais qui, pour moi, a toujours été un des objectifs centraux, motivant des projets à visées pédagogiques, ou a minima, développant une médiation constructive.


Pour cela, des rencontres et ateliers avec :
Les publics familiaux des bibliothèques et médiathèques
Les élèves et étudiants des lycées techniques, agricoles et autres
Les étudiants qui œuvrent autour de l’aménagement du territoire, des pratiques artistiques et culturelles situées
Les patients et personnels des hôpitaux établissements psychiatriques
Les détenus et professionnels d’établissements pénitentiaires
Les lieux d’éducation populaire dans des territoires fragiles…
Liste non exhaustive et non hiérarchisée.


Il faut que les échanges se fassent, en résistance à la désinformation chronique, aux dénis géopolitiques et climatiques, aux idéologies délétères et discriminatives.
L’artiste n’a pas pour autant une injonction à la militance forcée, ni à une fonction d’animateur, mais il est souvent nécessaire qu’il intervienne au plus près du terrain, des publics et acteurs locaux.
On ne résoudra certes pas tout de la sorte, loin de là, mais on écoutera et pensera, modestement, librement, un monde ensemble, hors des réseaux sociaux envahissants et subversifs. Ces croisements se feront dans la souplesse d’une résistance in situ, la plus accessible que possible, non agressive, inclusive, participative, émancipatrice.
Peut-être un vœu pieu de plus en plus difficile à pratiquer dans une société clivante, de plus en plus dépourvue de moyens, manipulée par des médias et des politiques éhontément hégémoniques.
Mais un vœu pieu qui en vaut plus que jamais la chandelle.


Ce petit texte d’intention est écrit durant quelques jours très chauds, parmi d’autres, aux limites de juillet et d’août, là où de grandes migrations vacancières brassent d’importants mouvements pendulaires. Mais où pour moi l’activité se met en peu en sommeil, je n’oserais pas dire en hibernation. C’est une période généralement favorable à la lecture et à ’écriture, en attendant une rentrée plus nomade et hors-les-murs. Cette sédentarité temporaire, avec son effet tanière, pour à la fois se ressourcer et s’abriter des brûlures estivales, aspire sans doute à (re)développer une activité de rentrée, tissée de doux voyages et de belles rencontres à venir Tout ceci porté par l’espoir, certes un peu fou, de partager l’écoute comme moyen de résistance commune.