Épinal, parcours chorégraphié au fil de l’eau

Je suis venu à Épinal suite à une invitation de Catherine Mazurier, artiste chorégraphe initiatrice et directrice de la Compagnie l’Art’Borescence, qui, entre spectacle vivant et arts plastiques, travaille notamment sur des projets de territoire, à destination des publics locaux.
L’idée était de composer, à partir d’ambiances captées in situ, de petites formes sonores accompagnant certaines danses, parfois en contrepoint d’improvisations musicales d‘Olivier Raymond, durant un parcours.

Contexte géographique et historique
Le parcours se déroule sur une ile, anciennement nommée « Ile Bragard » et aujourd’hui appelée « Île du champ du pin ». Ce parc urbain, tout nouvellement réaménagé et ouvert, est enclavé entre la Moselle, et un canal de dérivation aménagé par des infrastructures hydroélectriques qui alimentaient les manufactures textiles le longeant. On peut y voir des traces surprenantes de retenues avec des grosses tuyauteries, et un ancien moulin hydraulique, qui fonctionnait encore il y a peu, et dont mon hôte a recueilli des sons et des images vidéos. Décor un brin science-fiction, poétique. Les rives de la Moselle quant à elles sont très boisées, avec une ancienne ripisylve aux airs sauvages, lieu idéal pour tendre voir plonger les micros dans les remous de la Moselle.
Le centre du parc est très végétalisé, même si les plantations sont encore très jeunes, et que les parties enherbées souffrent de la canicule qui n’épargne pas la région en ce mois de juin.
Le quartier populaire Bitola, dans lequel s’inscrit cet aménagement, est lui-même en pleine restructuration, avec notamment la construction d’un écoquartier, et des aménagements de circulations pédestres qui nous amènent vers les passerelles de l’ile.
C’est donc dans ce cadre qu’auront été écrits les danses, sons, musiques, et autres gestes plastiques, en collaboration avec un centre social, des danseuses amateures, et deux classes d’une école primaire voisine.

Parcours

Au départ, un individu demande, j’espère de façon pas trop injonctive, mais plutôt comme une invitation à l’écoute, à faire silence.

Les enfants, à tour de rôle, disent en une courte phrase pourquoi ils aiment leur quartier.

Nous nous mettons en marche jusqu’à une passerelle, juste là où se situe un ancien moulin. Une danseuse de la compagnie et deux danseuses du quartier interprètent une chorégraphie aux sons du moulin qui, pour l’occasion a été rythmiquement revisité.

Un peu plus loin, les enfants font sonner des boites à ressorts maison en dansant. Ambiance sonore évoquant joyeusement des sonnailles de troupeaux des montagnes vosgiennes toutes proches.

Deux tableaux vivants, maritimes, s’ensuivront, l’un avec un groupe qui regarde la mer au loin, l’autre évoquant « Le radeau de la Méduse ».

Nouvelle halte avec une danse des enfants, scandée par des bâtons de pluie faits maison.

Deux danseuses du quartier nous interprètent une œuvre sensible, improvisée par leur soin, dans un bel écran de verdure.

Les trois artistes de la compagnie l’ART’Borescence, improvisent une danse au son de l’eau, avec de grandes toiles de plastic transparentes comme des vagues les submergeant parfois, mais leur donnant plutôt matière à se couler dans la fluente des mouvements aquatiques.

Les mêmes danseuses effectuent plusieurs traversées de la dernière passerelle, au son de musiques instrumentales et percussions sur la rambarde du pont, qui servira aussi pour l’occasion de barre de danse.

Tout près de l’arrivée les enfants interprètent des murmurations d’étourneaux, guidant à tour de rôle des mouvements coordonnés au son d’une ambiance entre vent et oiseaux.

Pour finir à la brasserie locale, qui nous accueille avec une boisson fraiche et des gâteaux très appréciés.

En écoute

Dans la coulée de « Bassins Versants, l’oreille fluente« 

Silences caniculaires

Silence caniculaire, l’eau
Je plonge régulièrement mes oreilles et mes micros au fil de l’eau, notamment sur le petit ruisseau tout près de ma maison.
Sous l’effet des coups de surchauffes consécutives, son chant s’est petit à petit amenuisé, jusqu’à disparaitre totalement du paysage auditif ambiant.
Son cours n’est plus que quelques flaques muettes, stagnantes et croupissantes.
Et il en est hélas de même pour des cours d’eau que je croise, beaucoup plus importants, réduits à des filets sans voix, avec les dramatiques conséquences au niveau de la biodiversité interne et alentour.
C’est pour le moins très inquiétant pour notre avenir.

Silence caniculaire, la fête
Cette année, exit la traditionnelle fête locale du 14 juillet. Les fortes chaleurs interdisant, avec raison, le feu d’artifice, l’absence de forains, entrainent l’annulation des concerts, repas est autres sociabilités habituelles.
Là aussi, le silence n’est pas, tant s’en faut, le fait d’apaisements sereins, mais plutôt le marqueur d’effets délétères, tant au niveau climatique que social.

Écoute toujours

PAS – Parcours Audio Sensible, Campus de la Doua à Villeubanne

L’écoute permet, entre autres choses :
D’entendre, de travailler, d’extraire des matières sonores.
Les matières sonores quant à elles, révèlent des esthétiques aussi variées que les espaces explorés.
Nous font travailler et partager des gestes, des postures d’écoute, des pédagogies de terrain.
Caractérisent des lieux via la lecture de l’agencement de marqueurs sonores singuliers, permettant de mieux les comprendre par l’oreille.
Nous amènent à construire des traces, des histoires, du patrimoine, de l’imaginaire, des récits inouïs, en mouvement.
Nous font rechercher des dispositifs simples, non énergivores, le plus souvent à oreille nue.
Renforcent une ou des cultures auriculaires actives.
Développent des espaces et des situations pour mieux s’entendre.
Participent à une action autour d’une écosophie écoutante, environnementale, sociale, mentale (G. Guattari).
Permettent d’avoir une vision/audition globale d’un ensemble de territoires sonores morcelés
Aident à nous immerger sensoriellement, tout comme à prendre du recul pour ne pas nous noyer dans une masse de données sans cesse en expansion.
Nous incitent à croiser des savoir-faire indisciplinés, transdiciplinaires…

Selon les projets, les rencontres, il faut nous activer telle ou telle approche, voire les croiser, les hybrider, pour être et rester en phase avec des projets cohérents, qui fassent que l’artiste soit investi dans des actions éthiques et valorisantes.
Par exemple, l’approche esthétique est construite au départ sur la recherche d’aménités audio paysagères inspirantes, plutôt que sur des impasses essentiellement bruitistes. Un autre angle d’attaque est de sensibiliser, via l’écoute, à la fragilité intrinsèque des territoires arpentés et écoutés, dans une visée pédagogique est résolument écologique, pour ne pas dire écosophique.
Le geste artistique, les pratiques culturelles, les recherche-actions autour des paysages et territoires sonores doivent plus que jamais agir de concert, pour le mieux-être de tous. Constater les nuisances sonores est une chose, sans pour autant oublier de valoriser les qualités acoustiques d’un lieu, mais sans prendre le son à bras l’oreille, on reste dans un état d’inaction improductive.

Écoute au corps à corps

Écouter de tout son corps
Parfois à corps défendant
Parfois au corps à corps avec les sons
Notre épiderme est comme une peau tendue
Une surface vibratile sensible
Les pieds reliés aux sols vivants
Les bras qui enserrent un arbre pour emprunter de son énergie généreuse
Les mains qui sentent le parapet d’un pont vibrer
Le dos collé à l’humus fertile, allongé là-où la terre frémit
Nous sommes des corps qui luttent aussi contre le trop, l’invisible pernicieux
Des corps éponges qui tressaillent de joie, ou d’inquiétude
Des vents taquins font vibrer nos tympans
Au-delà de l’oreille ouverte
Good vibrations sonic bodies !
Chaque centimètre corporel, chaque pore, résonne ou résiste aux ondes flottantes
Ouvert ou récalcitrant aux flux amènes ou agressifs
Il nous faut choisir des espaces aux résonances raisonnables et raisonnées
Privilégier des lieux vivables, supportables, acceptables, écoutables
Nous sommes des ouïes bien au-delà du lobe et du colimaçon dedans
Plongés dans un bouillon vibratoire mouvant
Dans un environnement en hautes, moyennes ou basses fréquences
Il nous faut nous mettre en résonance, en harmonie, en syntonie
Ou bien en résistance, avec une inertie protectrice
Nous sommes comme une caisse de résonance interactive
Des résonateurs internes toujours en mouvement
Des membranes qui se tendent et se détendent pour amplifier, amortir, amoindrir
Selon la force et le caractère des flux sonores
Nous sommes des êtres écoutants, reliés au monde par un faisceau vibratoire
Nous écoutons de tout notre corps, même défendant.