Vers la limite des flux

Parcourant avec Jeanne la ville du Locle, de gauche à droite, et inversement, d’Est en Ouest, de haut en bas – collines, voire montagnes obligent – la question des flux urbains traverse nos parcours piétons, voire les influe, les détourne.

Nous nous faufilons dans les méandres de circulations capricieuses, piétons, voitures, et parfois surprenons un vent qui glisse, chuintant au travers de la ville.

Parmi ces mouvements, tantôt fugaces, tantôt prégnants, il est cependant un flux qui paraît résister, persister, sinon émerger, comme une signature urbaine.

Eclaboussures et gouttes

Éclaboussures et gouttes ©Jeanne Schmid

L’eau en effet irrigue le territoire investi.

Non pas des rivières et fleuves majestueux, larges, voire ostentatoires, mais un flux caché, souterrain, que l’on peut imaginer courant sous nos pieds, dans le ruissèlement de circulations enterrées. Le Bied, c’est le nom de cette rivière, visible en amont et en aval de la cité, traverse la ville à l’insu des piétons, qui peut-être suivent son courant par une sorte d’attirance inconsciente.

Suivre en surface le Bied, c’est imaginer un monde dont l’accès ne s’offre pas spontanément, mais qui laisse la liberté de construire un récit fluctuant au fil d’ondes intangibles, mais aux énergies fertiles

En surface, de multiples résurgences. Pas forcément celles du Bied, mais néanmoins des résurgences liquides.

Le Locle est constellé d’une trentaine de fontaines.

Pour la plupart discrètes elles aussi, pas de celles qui érigent des Naïades géantes aux formes arrondies, des chevaux écumants, fougueux, au bronze lustré crachant l’eau bouillonnante de leurs naseaux furieux.

Ce sont des fontaines oasis, aux eaux fraiches et gouteuses.

Pour jouir pleinement de ces haltes bruissantes, il faut leurs tendre l’oreille, ou mieux encore, s’approcher au plus près, s’asseoir sur la margelle, intime, jusqu’à ce que le flux masque pratiquement toute ambiance sonore alentours, et devienne un point focal parfois quasi hypnotique. Expérience de la durée…

Nous croisons des fontaines aux sonorités variées, dans différents registres, différentes tonalités. Certaines plus sourdes, d’autres plus cristallines. Certaines au débit régulier, d’autres aux émergences entrecoupées de petits soubresauts fugaces.

Chacune a son ambiance, ses attraits pour capter les promeneurs découvreurs que nous sommes. Les miroitements de la lumière, les clapotis de micro-vagues retiennent l’œil et l’oreille. Prendre et travailler une empreinte au frottis de charbon, capter l’image, le son, comme des matières fécondes à alimenter notre récit en cours.

Une sorte de circuit se dessine alors, dans un pointillisme aquatique, jalonné de marqueurs Points d’ouïe et Points de vue, cartographie naissante d’une cité liquide.

Dans la cité horlogère du Locle, le temps est rythmé par l’histoire et l’activité des fabriques de montres et chronographes en tous genres, mais aussi des fontaines qui ponctuent la ville, repères de cheminements sensibles, guides partitionnant l’espace urbain au pas à pas, éléments d’un récit urbain en marche.

Aux limites de la cité, au col des Roches, une anfractuosité minérale, cassure frontalière Franco-Suisse entaillant le relief, des moulins souterrains se cachent sous nos pieds. Un conteur qui vécut ici en parlait en ces termes.

«Nous nous trouvons maintenant dans un moulin à eau, un moulin souterrain. Bien au-dessous du sol mugit un torrent ; personne, là-haut, ne s’en doute ; l’eau tombe de plusieurs toises sur les roues bruissantes, qui tournent et menacent d’accrocher nos habits et de nous faire tourner avec elles. Les marches sur lesquelles nous nous trouvons, sont usées et humides ; des murs de pierre l’eau ruisselle, et, tout près, s’ouvre l’abîme.»

Hans Christian Andersen, 1836 

La limite des flux, c’est ici de perdre la trace de l’eau qui disparaît sous la ville, de la fontaine qui se tait en hiver, de la quasi intangibilité du liquide, des distances entre deux points bouillonnants…

La limite des flux, c’est aussi désirer un brin de stabilité, d’immobilité, assis sur un banc par exemple, sans autre volonté que de résister un instant aux mouvements perpétuels de la cité.

Le Locle – Résidence Luxor Factory – Octobre 2018  – Texte et sons ©Gilles Malatray – Photos et dessins ©Jeanne Schmid

 

En écoute

Des PAS – Parcours Audio Sensibles avec Alice Neveu

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Rencontre entre Desartsonnants, promeneur écoutant, et Alice Neveu, artiste marcheuse performeuse plasticienne, travaillant actuellement sur le quartier de la Guillotière à Lyon.

Première déambulation pour faire connaissance, une fin de matinée ensoleillée, juste avant les vacances, et bien entendu à la « Guill’ ».
Nous marchons à l’envi, sans itinéraire, juste pour papoter, faire connaissance, parler de nos marches, relations à la ville, à l’autre, collections de traces, actions, affinités, territoires…
Fin du prologue, rendez-vous est pris pour deux nouvelles balades dés septembre.

Nous sommes en septembre, les marches peuvent reprendre.

Une première que je guiderai, toujours entre le 7e et le 3e arrondissement, donc toujours à la Guillotière, de l’autre côté du pont, échappant à la Presqu’ile..
Ambiance nocturne.
Entre chiens et loups, 8H15 à cette période de l’année.
Une de mes périodes favorites, moment de bascule, d’étouffements, de rééquilibrage parfois.
Une température clémente, voire chaude pour l’heure.
Départ à l’épicentre de la Guillotière, place Gabriel Péri, autrement nommée localement Place du Pont.
Un lieu de rendez-vous d’une population bigarrée, quartier où se croise le Maghreb, l’Afrique noire et l’Asie, en des lieux, zones géographiquement assez bien définis.
Ici les robes de mariées brillantes de perles, les pâtisseries au miel, les kebabs et couscous…
Ici les salons de coiffures avec colorations et tresses Africaines, les bars où on à l’impression d’entendre un grillot conter ses terres brûlantes.
Ici des supermarchés où des montagnes de riz, épices, légumes asiatiques et accessoires de cuisine s’entassent, des restos à Bo buns.
Ici une immense boutique arménienne, très ancienne institution Lyonnaise, où on trouvent (presque) tous les épices thés cafés, fruits confits du monde, caverne d’Ali Baba où les yeux et le nez sont à la fête. Dans tous le quartiers, les senteurs sont de la partie.
Ici des bars restaurants flambants neufs, branchés, d’autres anciens, dans leur jus.
La Guillotière est un territoire toujours en mouvement, en couleurs, en odeurs, et en sons…
Cette nuit tombante, nous arpenterons rues et ruelles, places et parcs, sans itinérau-ire prédéfini…
Alice se chargera de construire une trace à sa façon.

Une deuxième balade, non prévue au programme initial, avec un petit groupe, nous emmènera, toujours en nocturne, des quais du Rhône à ceux de la Saône, dans le cadre d’une expérience de repérage pour le projet Parcours métropolitainS, Grand Lyon et lisières. Mais de celle-là, je reparlerai dans un autre article spécifique.

Troisième PAS, en duo d’écoute.
Un de ceux que j’aime à pratiquer régulièrement.
Une heure, un lieu de RDV, quelqu’un m’invite, me guide, j’enregistre, des échanges en marchant et devisant, à la volée, sans retouche, sans montage, sans coupure…
Ainsi, une collection de balades Lyonnaises, dans différents quartiers, à différentes heures, avec différentes personnes, qui se constitue progressivement. Des envies d’installer tout cela je ne sais encore où, ni comment.
Récits de ville.
Aujourd’hui, 16H30, chaleur assez étouffante pour la saison, sortie des écoles, tout bruisse.
Des moteurs énervés, des voix enjouées, harangueuses, un chassée-croisé entre vendeurs à la sauvette et policiers très nombreux ce jour sur la place Gabriel Péri…
On déambule de places en ruelles, voire ici dans une galerie, celle de Loren Larage, figure emblématique de la culture Lyonnaise, défendeur infatigable de l’art brut, singulier, activiste de quartier, et d’ailleurs, entre ateliers avec des enfants et raconteur intarissable sur son seuil de sa galerie.
Passages couverts, jardins, école lovée dans un recoin, mais à cette heure ci remplie, presque saturée, de voix enfantines.
Un bar (« moderne ») où des chats se prélassent sur les tables, concept.
Le quartier change à vue d’œil et d’oreilles, brassant les signes d’une gentrification en marche et d’une résistance active. Frottements.
Derniers bastions à la fois populaire, canaille, étudiant, culturel, artistique, associatif, patchwork séduisant qui garde encore des ambiances bien spécifiques, agoras de coin de rue, cuisine tous azimuts, et vie nocturne…
Il y a de quoi dire.
Il y a de multiples surprises pour qui veut les saisir au vol.
Et nous tentons de le faire.
Le magnétophone poilu ne passe pas toujours inaperçu.
Regard et oreilles vers le haut, ou à ras le sol, indiscrétion assumée, prêt à dérober le trivial dans son ébullition du moment.
Marche erratique, au gré des événements et envies d’Alice.
La paroles se collent à la marche, errante et donc sans itinéraire, collée au moment et au lieu, comme à la chose advenante.
Un piano, celui d’une école de danse toute proche, laisse filer de guillerettes mélodies par les fenêtres grandes ouvertes à même la rue, tandis qu’une main enragée klaxonne à tout va, pestant contre le camion qui bloque son véhicule.
Scène de guérilla motorisée dont la cité regorge.
Polyphonie urbaine, pour le meilleur et pour le pire.
Choisissons le meilleur, si possible, les sons du vivant bien vivant.
Pour le reste, et il en reste, le magnétophone vous raconte.

 

En écoute

PAS – Parcours Audio Sensibles dans le Haut-Bugey

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Une résidence Tiers-lieux, workshop d’une dizaine de jours dans le Centre d’Art Contemporain de Lacoux
Une problématique autour de l’Anthropocène
une fin de plateau montagnard en éperon saillant, dominant une profonde faille jurassique
des forêts, cascades, prairies
un camping sauvage
une yourte,
25 artistes de France, Belgique, Allemagne, Maroc
un souffle de folie, jour et nuit (ou presque)
des dessins, sculptures, ondes sonores
des performances
des mises en scène du vivant, du végétal
deux marches sensibles, vibratoires
deux marches où écoute(s) et graphies s’entremêlent
du lâcher-prise
la conscience de la mère nature
de soi
de l’autre
des ondes circulantes
une collecte de sons
de silences, de mots
de gestes
d’expériences kinesthésiques
de matières
de lumières
de rencontres
de croisements
d’hybridations
une profonde écoute
de ressentis parfois exacerbés
des échanges fertiles
humains
profondément humains
une aventure collective
d’une rare intensité
presque hors du temps.

 

Des images

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Encore des images

 

PAS – Parcours Audio Sensibles, des phrases et des images

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Je ne suis jamais aussi heureux que lorsque mes oreilles et mes pieds arpentent, avec de nouvelles personnes, de nouveaux cheminements. Mais les retrouvailles de lieux et de gens, les re-parcours qui ne cessent de m’étonner, de me surprendre, sont aussi exaltants.

 

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« Je suis le souverain de tout lieu que j’arpente, mon droit en cela n’est pas à discuter » Alexander Selkirk – Cité par Henry David Thoreau – Walden

 

 

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« Chaque lieu où je m’asseyais était un lieu où je pouvais vivre, et le paysage irradiait autour de moi en conséquence » Henry David Thoreau – Walden

 

 

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Il me faut marcher avec les autres, conteurs, poètes, plasticiens, performeurs, théâtreux, écologistes, urbanistes, sociologues, écouteurs, paysagistes, ou tout simplement marcheurs… Il me faut marcher avec les autres pour comprendre la teneur de mon propre projet et peut-être un peu mieux la façon de le forger. Il ne s’agit pas là de trouver une inspiration, un éclair de génie, de nouvelles explorations reproductibles, mais de partager des moments de rencontre, des situations, des contextes, de chercher l’esprit de la marche, de l’écoute, tout au moins celui auquel j’aspire.

Avant PAS, pré-ambulation

Les PAS – Parcours Audio Sensibles que je préfère sont ceux que j’ai pu préalablement murir sur le terrain, le temps de l’arpentage, le plus long que possible, précédant leurs versions publiques.

C’est dans ce premier repérage où je me joue des surprises et autres impromptus, au détour d’un carrefour, ou je crée du détournement de sites par trop emblématiques, pour en montrer/faire entendre l’envers du décor, fut-il sonore. Traverser une place historique, monumentale, pour en visiter son parking souterrain est un gentil contrepied que ne peuvent se permettre les guides conférenciers du patrimoine, moi si, et qui plus est avec grand plaisir !

C’est là où les préludes à la marche finale, solitaires ou accompagnés, sont des hors-d’œuvres savoureux, et je trouve ici cette expression tout à fait bienvenue, carte en main, ou se fiant à ses seules oreilles livrées sans contraintes à l’espace investi.

Ce sont dans ces pré-ambules que les PAS trouvent leurs rythmes, leurs cheminements, même approximatifs, leurs histoires, dans cette maturation féconde. Et ce y compris dans des lieux que je connais, ou crois connaitre très bien.

Mise en jambe, mise en oreille, en écoute, pré-installation du parcours sonore, j’amorce ce qui deviendra par la suite une construction mobile, éphémère et partageable.

Pour cela, il me faudra sans doute jouer de l’errance, du désordre (et Dieu sait si je suis capable du pire désordre) sans chercher à cadenasser le parcours dans un préconçu mode touriste qui doit voir, passer par, admirer, ne pas rater…

Si au fil du temps et des PAS, il me semble avoir retenu une idée pertinente, c’est qu’il ne faut surtout pas que j’impose mes points de vue, d’ouïe, aux espaces et aux moments, mais que je fasse confiance à l’esprit des lieux pour guider mes cheminements, gestes d’écoute et postures. Quitte parfois à les contredire pour mieux m’y frotter.

Et c’est lors de préambules encore informels que je peux oser et tenter beaucoup de choses, dont certaines viendront tisser la trame du parcours en gestation.

PAS – Parcours audio sensibles en écrits, et inversement

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L’écriture, je parle ici de l’écriture textuelle, et non pas celles, géographique, physique, corporelle, kinesthésique, que le promeneur écoutant trace de son propre corps in situ, est un moteur dynamique essentiel pour mes PAS.

Qu’elle soit préalable, écriture prospective, de projet, ou bien concomitante, écriture de l’action, du geste, d’expériences, ou encore postérieure, écriture trace, partage, reconstruction, recréation, ces différentes formes d’écritures donnent à mon travail un allant quasi vital.

Par le mot, la phrase, la pensée couchée sur papier, ou ailleurs, je ne cesse de questionner le pourquoi et le comment, doute parfois, cherche ce qui peut fructifier en moi à l’issue de mes marches, et ce que je pourrais dés lors en proposer à mes futurs promeneurs écoutants embarqués.

Je tente de réinventer, ou tout au moins à repenser, dans ces écrits, pour chaque nouveau PAS, un cadre, un dispositif, une posture, un état d’esprit, esprit des lieux, esprit du groupe, esprit de la marche.

L’écriture est un acte d’ouverture, d’aventure, de désenfermement, d’extrapolation, de rebondissement, de problématisation, de remise en cause, de revitalisation, et bien plus encore… C’est une forme de jeu fonctionnel, permettant une marge de manœuvre, si ce n’est une marche de manœuvre (pacifique), voire une forme de jeu, au sens premier du terme, participant à la construction d’espaces ludiques et dynamiques. Sans elle les choses peuvent aussi marcher, mais sans doute de façon plus figées, moins allantes, dans une routine paupérisante, pétrie d’immobilisme.

Le pendant de l’écriture, son alter ego, intimement lié, jumeau symbiotique, est le geste ambulant, où le corps-même est en jeu dans les Parcours Audio Sensible. Les aller-retours entre gestes factuels physiques et écritures-pensées sont les ferments d’un dispositif suffisamment souple et malléable pour épouser différents cas de figure, aléas et singularités, et s’adapter, autant que faire se peut, à de nombreux espaces-temps-publics.

Je pense donc je marche, je marche donc je pense, et qui plus est, j’écoute.

 

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Marcher, parler, danser l’espace Matières/manières d’écoutes

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Le corps est dans l’espace
Il y bouge
s’y déplace
s’y déploie
s’y replie
y prend place
danse
écoute
sensible aux stimuli
réceptacle sensoriel
miroir de soi
de l’autre
d’un iota de ville toujours en devenir
le corps construit sa bulle
il occupe sa bulle
croise celles des autres
les traverse
les modifie parfois
y crée des interstices
espaces privés publics
personnels et communs
intimes et extimes
imbriquements complexes
tissu de gestes physiques
tissu de gestes perceptuels
tissu de gestes relationnels
tissu de gestes conceptuels
l’espace est dans le corps.

 

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La ville comme terrain kinesthésique
arpenter
sentir
se sentir
re-sentir
se protéger
s’ouvrir
entre les entre-deux
les entre-sols
les entre-soi
entre-l’autre et entre autres choses
aller vers ou s’éloigner
tendre l’oreille
prêter l’oreille
bien ou mieux s’entendre avec
une ville un corps autrui
oreille arpenteuse
oreille épieuse
oreille un brin voyeuse
oreille généreuse
oreille voyageuse
oreille cartilagineuse
organe prolongement d’un corps
comme un cap tendu vers
ou aimant sonifère
l’écoute est mouvante
La kinesthésie comme terrain urbanique.

 

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Tout espace est in-carné
à prendre corps
à bras le corps
à corps perdus et retrouvés
de villages en cités
l’oreille au pied du mur
le mur à portée d’oreilles
et le mouvement syncrétique
telle hétérotopie mouvante
cité de sons en friche
rumeurs et signes
magmas et émergences
accrochés au construit
architecture liquide
flux et autres flux
le corps s’y noie
le corps s’y baigne
adapte sa rythmie-cité
aménage sa sur-vie
via les sens chahutés
des résistances salutaires à terre
tout in-carnation est espace.

 

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La marche met en branle
le mouvement architecture
la trajectoire balise
le parcours accomplit
l’espace contraint
l’obstacle stimule
la barrière se contourne
ou donne envie de franchir
la lisière se dessine
comme parfois structure
le sensible y fait sens
le phénomène y apparait
la carte peut guider
ou tracer les traces
ou faire perdre le Nord
à celui qui s’y fie
tandis que l’oreille entre autre
jauge juge repère
l’ébranlement met en marche.

 

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La parole se fait nomade
elle dit
commente
invente
raconte
récite
interpelle
appelle
urbanise
ré-unit
critique
revendique
résiste
va de paire à l’action
réinvente l’Agora
fabrique le récit
les mythes de cités inaccomplies
elle se colle à l’écoute complice
s’encanaille d’emprunts
part du corps racontant
des histoires ambulantes
les propose à autrui
ou en son for intérieur
le mot peut se coucher
sur le grand livre des villes
ou s’oraliser façon griot
le nomade se fait parole.

 

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Aller plus loin que la marche
danser l’espace
lâcher prise
un brin de révolte douce
des corps à l’unisson
des corps frictions
forcer l’union
prendre prises
les aspérités aidant
des contrepoints urbains
les sons comme musique(s)
donnent le la comme le là
façon de chorémarchécouter
les acoustiques s’en mêlent
la ville est corps écoute
réceptacle sonique
spectacle auriculaire
le bruit se fait complice
le groupe crée de l’espace
l’espace soude les contacts
le spectateur peut y emboiter le pas
ou pas
la marche s’organiser autrement
ses rythmes impulser le tempo
en cadences stimulantes
chamboulements urbains
l’oreille se démultiplie
relie la ville au corps
et le corps à la ville
danser plus loin pour aller.

 

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Ce texte est né de rencontres d’ami.es complices de marches/expériences, qui dansent et performent la cité, la traversent autrement, et me donnent l’énergie d’expérimenter encore en frottant mon oreille et battant le pavé.
Lyon, dans la chaleur de l’été 2018

ZEP – Zone d’Écoute prioritaire Lyon

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La World Listening Day Lyonnaise

Le mercredi 18 juillet, comme tous les ans à cette même date, au quatre coins du Monde, on célébrait la Journée mondiale de l’écoute, autrement et initialement nommée World Listening Day, impulsée par le réseau World Listening Project

Desartsonnants étant Lyonnais ce jour là choisit d’investir le parc de la tête d’Or, et d’inviter tous ceux qui le souhaiterait à venir marchècouter ce magnifique poumon vert urbain de quelques 120 hectares.

Une poignée de personnes répondirent à l’appel et acceptèrent une marche silencieuse d’une bonne heure.

Ce jour là, pas de Point d’ouïe, pas d’arrêts sur écoute,mais le parti de marcher lentement, sans interruption, en jonglant d’une source sonore à l’autre, dans un grand mixage plein de coupures, de superpositions, de transitions, est somme toute de belles surprises. Surprises parfois calculées par le guide, ou tout au moins revisitées à l’aune de la marche.
Pas de repérage préalable pour cette marche dans ce parc, qui m’est du reste assez familier; une errance guidée par les événements sonores, la recherche de l’ombre parfois, et les humeurs du meneur.

Un première petite boucle de mise en jambes et en oreilles.
Cris d’enfants
jeux de ballons
bribes de conversations volées ci et là
Cygnes barbotant dans le lac
sous-bois bruissonnant du vent dans les feuilles…

Retour à la porte d’entrée pour récupérer une nouvelle promeneuse, nouveau départ pour une grande boucle cette fois-ci.
allée gravillonnée, crissements de pas
joggeurs haletants
une pelouse où les voix s’égaillent dans un vase espace, belle spécialité acoustique
traversée d’une troupe d’oies bavardes (pléonasme), qui nous regardent méfiantes
un autre groupe d’oie se posent, augmentant cette basse-cour dans un déchainements de cacardages impressionnants
traversée d’une roseraie assez calme
passerelle en bois qui résonne sous nos pas
petite chute d’eau rafraîchissante
une famille africaine, dont les enfants sont effrayés par un (petit) chien, pourtant pas méchant. Cris, cris, cris, interjections, rires, pleurs… Nous passons discrètement au milieu de cette scène très animée.
un jardin botanique alpestre assez calme
de tout jeunes canards dans un filet d’eau poussent des petits cris aigus.
une voix ferrée droite, des trains grondent au-dessus de nos tête, cachés par un talus arboré.
nouveau tronçon d’une allée gravillonnée, beaucoup plus de joggeurs dans la chaleur diminuant de cette fin de journée. Chacun y va de son rythme, martèlements piétinements incessants, respirations saccadées, aisance ou souffrance. Le passage-séquence a quelque chose d’envoûtant, telles des variations répétitives à la Steve Reich.
Une allée centrale goudronnée, avec cette-fois-ci des vélos, skates, trottinettes… autres mobilités, autres rythmes, autres sons.
allée longeant le lac, une buvette en cours de fermeture, sons métalliques, charriots
La grande porte à nouveau, fin de ce PAS.

A quelque encablures de la sortie, le guide libère la parole, échanges, d’expériences, de connaissances, ainsi s’achève la World listening Day lyonnaise.

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La marche, l’écoute, pratiques du commun

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Très jeune, nous avons arpenté, avec mes parents, forêts, prés et montagnes.
La randonnée entre amis a occupé par la suite nombre de mes vacances et loisirs.
Milieu des années 80, je découvre le paysage sonore, et les promenades écoute, pour comprendre et partager des préoccupations esthétiques, environnementales, écologiques, sociales…
Cette découverte infléchira profondément mon travail, et plus généralement ma façon d’entendre le monde, ou de m’entendre avec lui.
Aujourd’hui, plus que jamais, je questionne la marche, solitaire ou collective, l’écoute, dans une recherche-action liée à des projets de territoires, à des sites et à des hommes.

Par curiosité, j’ai fouillé et creusé en direction des pratiques pédestres, dans leur grande diversité.
Marche sportive, athlétique, de santé
flânerie, errance, dérive
approche touristique, randonnée
forme méditative, poétique, philosophique, quantique
performances artistiques, écritures kinesthésiques, esthétiques in situ, photographiques, sonographiques
lecture, analyse, diagnostique de territoire, géographie sensible, outil d’aménagement du territoire, étude des mobilités et sociabilités
action politique, revendicative, commémorative, contestataire
Et toute autres formes hybrides et inclassables…

Accumuler de la ressource, quantité d’écrits, de traces, des expériences, des rencontres… fabriquer des matières à penser la marche en grande pointure, au sens large du terme… Tout cela me pousse à rechercher quel fil conducteur, quel(s) point(s) commun(s) je pourrais dégager de cette pratique en ébullition, en tous cas fort prisée de nos jours.
Comment trouver chaussure à son pied pour suivre un chemin, voire plusieurs, sans trop s’égarer, ou juste ce qu’il faut pour garder la curiosité intacte et mobile ?

N’en déplaise à Jean-Jacques, pour moi c’est le geste collectif qui prime sur l’individuel, même si je reconnais qu’arpenter en solitaire puisse avoir un certain attrait, notamment celui de se retrouver dans ses propres pas, de tenter de suivre ses propres traces, et peut-être d’en laisser de nouvelles.
Construire collectivement, ne serait-ce qu’un espace-temps d’écoute, est un atout que la marche favorise. Elle peut faire éclore des prises de consciences par l’expérience partagée du terrain et au-delà, des actions à venir, plus engagées, quel que soit le niveau d’engagement.

Il m’apparait ainsi que marcher m’inscrit d’emblée, ou m’implique, dans un territoire. Je passe par, et le paysage me traverse aussi, il influe ma démarche, me modèle quelque part. Je suis un acteur mobile, récepteur-émetteur, qui pourra conscientiser des formes d’admiration, de respect, voire prôner des politiques de protection, de valorisation (en se méfiant d’un tourisme de masse), d’aménagement raisonné…

Quelque soit la forme de marche, sa durée, sa destination, sa trajectoire, son public, la marche m’inscrit donc dans une visée politique, au sens premier du terme, celui qui a rapport à une société organisée, pour le meilleur et pour le pire. Marcher, écouter, c’est dés lors participer, me confronter, me frotter à une organisation sociale, avec l’envie, naturelle, d’en extraire les meilleurs choses, et si possible de les faire fructifier. Un exemple, terre à terre, si je puis dire, serait le fait de mieux réfléchir aux circulations piétonnes en ville. Moins de voitures, plus de piétions, des trajets agréables, sécurisés, dans des approches à la fois fonctionnelles tout en laissant la place aux déambulations plus « aventureuses ». Des cheminements, tracés, ou simplement suggérés, qui puissent encore surprendre, en s’encanaillant avec le péri-urbain par exemple, comme des liens tissés entre hyper-centres et territoires excentrés, souvent par les politiques d’aménagement, ou les politiques tout court.

Le commun est donc à portée de pieds, se fabriquant au fil des marches, accumulant les expériences sensibles et les réflexions autour des pratiques partagées. Traverser la ville, suivre un chemin de pèlerins, participer à une manifestation, partir en randonnée, en promenade familiale, ou guider un PAS – Parcours audio Sensible, autant de façon de franchir, de s’affranchir même d’un quotidien souvent trop balisé.

 

PAS – Parcours Audio Sensibles, carnets de marche

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Le carnet griffonné est-il une forme d’in-carné, in carnet, de la marche parcours, de la marche écoute ?
Les notes et autres relevés donnent-ils chair à un corpus audio kinesthésique, et une certaine matérialisation de déambulations de pieds en cap ?

J’annote les distances, les reliefs, les matières, lumières, ambiances sonores, divagations, hésitations, interrogations, bifurcations, explorations, plus ou moins abouties, comme la matrice d’une mobilité en quête de points d’ancrage.

J’écris l’écoute comme on graverait un interminable sillon, offrant de la place à une mémoire/partition, qui nous permettrait d’innombrables re-lectures audio paysagères, et plus largement pluri-sensibles.

Je couche des mots, jetés en pâture, où des chemins à peine tracés, encore Oh combien broussailleux, qui interrogent de potentiels marcheurs en devenir, quitte à les égarer d’emblée un peu plus encore. Un chemin interrogé est d’ors et déjà une voie possible en construction.

Je m’octroie le droit de re-faire le monde, celui que je traverse de l’écoute, oreille en avant, comme celui que j’aurais pu traverser, ou que je fabrique à contrecoup.

Mes carnets, quels qu’ils fussent, agglutinent des signes à l’âme vagabonde, tentant de mettre de l’ordre dans la marche, dans sa re-présentation, tout comme le promeneur écoutant impénitent en ordre de marche.

Le pied, l’oreille, l’esprit, le corps, entité ou dissocié, contribuent, souvent sans en avoir conscience, à marquer quantité de cheminements perceptuels, envisageables dans leurs multiples déclinaisons.

Mon être, à son corps arpentant, marche-écoute, mais s’écoute aussi, comme il le peut, au rythme de ses pieds et à l’invitation de ses oreilles, traçant des notes caminantes et quasi musicales. Il fabrique ainsi, par carnets interposés, une de ces milles histoires aux trajectoires parfois erratiques. Fixer le rituel, un rituel, de son stylo fébrile.

Les notes griffonnées entassent des particules de monde, qui ne cessent de s’agréger ou de se dissoudre dans l’action capricieuse de la marche.

Entre insatisfaction et apaisement, fatigue et enthousiasme, coucher des signes sur le papier, ou ailleurs, affirme le désir de parcourir encore, des chemins bruissonnants autant que sauvageons, dont une infime partie se laissera au final capturer.

Mon crayon, prolongement des pieds et des oreilles, tente de fixer un marquage, en partie factuel et en partie symbolique, comme le guide facétieux d’un chemin d’écoute, ou d’un chemin tout court, mu par la volonté de tracer la route, un peu plus loin devant.

Une rythmicité kinesthésique

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Le philosophe Michel Malherbe dit qu’en marchant, il faut se détacher de soi-même pour traverser un lieu, et que c’est ce dernier qui ordonne la façon de le traverser. Chose à laquelle j’adhère totalement, y compris et surtout dans l’acte d’écoute.

J’ai du reste mis beaucoup de temps avant de trouver un bon rythme, une bonne vitesse, de bonnes fluctuations, pour parcourir, presque sereinement, des territoires sonores, quels qu’ils soient. Tout cela demande de la patience, et une disponibilité amène à l’environnement, ce qui nous place dans une modeste position d’écoutant, néanmoins actif et acteur du paysage.

Il m’a ainsi fallu du temps et des kilomètres, pour m’adapter aux lieux, aux personnes emmenées, aux ambiances fluctuantes. L’exercice de la marche exige une certaine pugnacité pour trouver, adopter, proposer, et surtout partager la juste cadence, celle qui fera nous sentir en phase, en communion, avec l’espace et le groupe. Mais aussi pour saisir l’instant opportun, le moment optimum, où l’on doit s’arrêter, et la durée de la pause de cette fenêtre d’écoute immobile.

Néanmoins, lorsque cette rythmicité kinesthésique est assimilée, devenue un geste naturel, presque un acte méditatif, silencieux, c’est tout un pan du monde qui s’ouvre à l’oreille, au corps, et à l’esprit.

PAS – Parcours Audio Sensibles, Cagliari 2018

Vico Giuseppe Garibaldi

Cagliari , le retour.
Après un séjour fin avril 2017, lors d’un stage de prise de sons naturalistes encadré par Bernard Fort du GMVL de Lyon, et dans le cadre du projet Européen Erasmus+ « Le paysage sonore dans lequel nous vivons », nous sommes de nouveau accueillis par Amici della Musica di Cagliari.
Lors du premier séjour, nous avons arpenté la campagne, les lieux où l’eau et les oiseaux règnent en maître, et tenté d’en capter les ambiances significatives.
Mais nous avons aussi tendu oreilles et micros sur l’incroyable procession de la San Efisio.
Cette année, en mai 2018, c’est la ville même de Cagliari qui sera le décor principale de nos audioscènes. Il faut dire qu’elle s’y prête bien, et même joue le jeux de la diversité sonore, avec son port, ses ruelles, places, son marché couvert, ses hauteurs…
Notre séjour s’articule autour d’un très intéressant colloque « Natura percepita/Natura idealizzata » auquel je suis invité à intervenir, et guider en préambule un PAS – Parcours Audio Sensible dans la belle capitale régionale Sarde.

Cagliari m’ouvre, avenante et riante, de belles fenêtres d’écoutes.
La mer, le port, les clapotis, ressacs
Des avions à basse altitude, tout prêt d’atterrir aux abords de la ville
Des ruelles à la fois minérales et très fleuries
Des places, petites ou grandes, intimes ou populaires
Une galerie couverte toute bruissonnante
Un marché couvert, une profusion de, couleurs et odeurs
Une tour dominante et des terrasses surplombantes
De jour comme de nuit, je la marche avec plaisir.
Ensuite, j’en capterai des bribes en tendant mes micros.

Cette année, je guide donc un PAS. Nous y enchainons, comme de coutume, déambulations et Points d’ouïe statiques.
Une petite terrasse ouvrant une fenêtre en contrebas sur le boulevard longeant le port, la mer en toile de fond, muette à cette distance
Un parking souterrain où jouer de la voix pour exciter les capricieuses réverbérations
Des ruelles enchainées, d’ombres est de lumières, de sons et de presque silences
Un théâtre nous nous écoutons les rumeurs dans le hall de l’Auditorium, passage obligé
Encore un entrelacs de ruelles intimes
Une place où un guide commente une fresque à un groupe de touristes
Un guitariste, curieusement positionné à un carrefour assez bruyant, mixage de voix, musiques, voitures…
Encore des ruelles accueillantes
Une placette très doucement animée, une de mes préférées, de jour comme de nuit
L’intérieur d’une église, avec le même groupe de touristes et leur guide…
Pause et causerie informelle devant une boisson rafraîchissante.
La plupart des promeneurs sont de Cagliari. j’adore emmener marchécouter des résidents qui redécouvrent de l’oreille leurs lieux territoires de vie.
J’ai ici un grand avantage sur les autochtones, ne comprenant pas un mot d’Italien, je joui pleinement de la musique des mots et des voix sans cesse croisées.

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Cagliari en replis et déplis

Durant mes pérégrinations, repérages, flâneries, je tends parfois les micros.
Et construit un petit récit audio, des plus personnel, une vision auriculaire de la cité, parmi tant d’autre.
Cette fois-ci, j’ai envie de télescopages, de mixages, et autres incongruités acoustiques.
Je fais entrer le dehors dedans, fais sortir l’intérieur à l’extérieur, replie la ville en recouvrant le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, mêle la gare au port, la fontaine aux ruelles, la place haute à la ville basse.
Un joyeux désordre qui n’en a que faire de la géographie bien ordonnée.
Une élucubration où jour et nuits se confondent.
Quelques maltraitantes sonores donc.
La nuit, presque omniprésente, et son gommage de certaines sonorités.
Un non-sens qui perd le promeneur en lui déboussolant les esgourdes, qui embrouille même l’idée de parcours dans une dé-linéarisé assumée.
Un jeu de l’ouïe, où les clapotis n’en font qu’à leur tête.
L’expérience d’une durée fugace.
Des réminiscences sonores, comme ces traces de formes et de lumières en persistances retiennes.
Les acoustiques brassent des lieux qui n’ont pas lieu d’être, si ce n’est dans l’imaginaire d’un écoutant fasciné par les espaces imbriqués d’une ville imprévisible et néanmoins amène.

Des PAS – Parcours Audio Sensibles, comme une action de décélération

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A peine levé, il me faut répondre aux courriels accumulés, lire les nouveaux, penser au planning de cette nouvelle journée qui s ‘annonce d’ors et déjà chaotique… Puis régler l’administratif, mixer des sons en souffrance, passer quelques coups de téléphone, envoyer un devis, répondre à un projet, aller à un rendez-vous à l’autre bout de la ville, ne pas oublier la lessive, les courses…
Dépêche toi, dépêche moi, le temps presse !
Nous vivons dans un monde speed-action, où un flux d’informations, tout média confondu, nous inonde, où il nous faut répondre à de multiples sollicitations, où l’ère numérique nous désapprend la patience, celle d’attendre une réponse tardive, de prendre le temps d’échafauder des projets au long cours. Des clips, du zapping, un grignotage, physique et intellectuel, entre deux chaises, des actions qui devraient être terminées à peine commencées.
Certes, ces journées hyperactives peuvent être jouissives, exaltantes, brasser du projet, des idées, multiplier les rencontres, ne pas laisser de blancs comme on dit en radio, ne pas laisser de vide. La nature on le sait a horreur du vide, et sans doute nous aussi, inconsciemment. Problème métaphysique d’occulter certaines angoisses récurrentes, ou culture de l’entreprenariat moderne, ou bien encore mélange des deux, notre train d’enfer frise parfois le burn-out.
Entre Lao-Tseu qui déclarait « Accède à la vacuité, tu seras le centre du monde » et Sénèque qui argumentait «  Un travail sans arrêt brise l’élan de l’esprit; il reprendra ses forces en se détendant », deux organisations nous sont proposées, parmi d’autres. La non accumulation, le vide, la méditation pour se retrouver, retrouver une partie de l’essentiel, et une alternance entre activités et repos pour trouver un équilibre productif. Ces deux modes de vie, édictés entre le Ve siècle av. JC et le premier siècle de notre ère, n’ont me semble t-il pas pris une ride, et sont même franchement d’actualité. Pour ma part, la pensée Taoïste me semblant, outre sa belle invitation à l’émerveillement tranquille, à a quiétude, difficile à mettre en place, je pencherais pour l’approche fragmentée des rythmes de vie façon Sénèque.

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C’est ici que mes PAS entrent en jeux.
Faire un PAS, c’est prendre le temps. Prendre le temps à bras le corps, ou du bout des pieds. Prendre le temps de prendre le temps.
Je cherche dans l’écoute convoquée par ces gestes sensibles et kinesthésiques, une brisure temporelle qui pourrait donner la sensation d’un ralentissement bienfaisant.
Je cherche dans les PAS, ce que je nomme souvent des aménités paysagères, et humaines, des rencontres entre des lieux et des personnes, qui laisseraient toute idée de brutalité et de stress au vestiaire.
Faire un PAS c’est marcher, s’arrêter, écouter, en silence. Le silence est aussi une façon de décélérer l’écoute, de minimiser et de contenir ponctuellement une production sonore parfois interrompue dans un flux de paroles envahissantes.
Cette pratique s’effectue en slow marche, qui ne cherche pas, bien au contraire, la performance des kilomètres/heures parcourus, mais plutôt une lenteur immersive, et qui plus est peuplée de haltes points d’ouïe.
Ces PAS sont un geste collectif assumé qui cherchent l’apaisement, soudent un groupe de résistance à la frénésie ambiante, qui d’ailleurs, en milieu urbain, se frotte avec l’agitation ambiante, et que l’on regarde comme une sorte d’étrange secte contemplative.
Cette forme décélération est, à notre modeste échelle, une résistance à l’accélération invasive et exponentielle, un contre-poids sans prétention, si ce n’est que celle de partager une synergie apaisante.
La décélération est en marche, tout au moins ponctuellement.
Ces parcours ne sont pourtant pas une panacée universelle, qui va soigner, et qui plus est guérir, toute la folle vélocité du monde, mais au moins tentent-ils, dans l’esprit de Sénèque, de ménager des zones calmes, des coupures régénérantes, des oasis d’espace-temps où prendre son temps n’est pas le perdre, bien au contraire.

Les aménités auriculaires

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© Ienke Kastelein

Pierres et murs ont leurs secrets
enfouis au cœur des cités
des jardins et autres oasis sonores
ils les livrent à l’oreille curieuse
attentives à leurs échos
bienveillantes à leurs leurs résonances
réceptives à leurs histoires cachées
de points d’ouïe en aménités auriculaires
des sites se révèlent lors de PAS – Parcours Audio Sensibles
une expérience intime, collective, poétique, partagée
transmise à fleur de tympan…

 

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© Ienke Kastelein

 

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Cour des voraces – Lyon 4e

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Place Bellevue Lyon 4e

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L’oreille collée au paysage
s’encanaille au cœur de la ville
pour en saisir la vibration
entrer dans la résonance
ausculter la pierre vive
faire bloc dans l’écoute
tracer des lignes auriculaires
ménager des silences habités
flâner dans le sillage des rues
y œuvrer de concert.

 

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Point d’ouïe, la feuille tout près des arbres…

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PAS – Parcours Audio SensibleGrand Parc de Miribel Jonage, avec Abi Abo et lArmée du salut Lyon

 

Mon éternel Back To The Trees

Tout d’abord, une branche de ma famille, paternelle en l’occurrence, se nomme Sylvestre. Un signe généalogique ?

J’ai d’ailleurs constaté que je me suis toujours bien entendu avec les Sylvain(e), Sylvie, Silvia, Silvana, Sylviane, sans toutefois rencontrer de Sylphides, si ce n’ai dans l’œuvre Wagnérienne.

Dans mes premières lectures d’épopées médiévales de Chrétien de Troyes, la forêt, passage initiatique de futurs chevaliers me fascinait, tout autant que celle, appel, terre d’aventure et d’humanité, de Jack London.

Mon père d’ailleurs, passionné de forêts, en a planté, entretenu, et mes parents m’ont moult fois emmené y faire des cabanes, ou apprendre à traquer la girolle et le charbonnier, ou simplement arpenter ses chemins escarpés.

Deux de mes  oncles étaient bûcherons. Et là encore j’ai vu de près le travail au corps de la forêt. Je sens encore l’odeur, de résine, à la fois douce et prégnante, qu’il ramenaient à la maison.

Dans mes premières études d’horticulteur paysagiste, j’ai appris à le connaître, reconnaître, nommer, classer, planter, agencer, entretenir, apprendre leurs spécificités, quels étaient leurs sols et expositions préférés…

J’ai appris également, progressivement à distinguer le frémissement, le chant éolien d’un Populus Tremula (peulpier tremble) de celui d’un verne, d’un saule pleureur ou des grands roseaux…. Et parfois quels oiseaux aiment à s’y poser et chanter à l’abri des profondes frondaisons.

La rencontre d’Élie Tête, fondateur de l’ACIRENE, et admirateur des arbres, de leurs formes, couleurs, senteurs, avec qui j’ai appris à écouter et comprendre en partie l’environnement sonore, à en faire paysage, n’a fait que renforcer cet attrait sylvestre.

 

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Campus Corpus, exploration /auscultation sensible de la Doua, avec Patrick Mathon et Natacha Paquignon

 

Aujourd’hui encore, et sans doute plus que jamais, mes PAS – Parcours Audio Sensibles, traversent des forêts, des parcs, des bosquets, rencontrent beaucoup d’arbres, isolés ou en groupe, jusqu’au cœur même de la cité.

 

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Auscultation PAS – Lausanne (CH), avec Jeanne Schmidt, Journées des alternatives urbaines

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PAS – Parcours Audio Sensible – Grand Parc de Miribel Jonage, avec Abi Abo et lArmée du salut Lyon

Je les touche, les effleure, les caresse, colle mon oreille contre ou dans leurs feuillages, les ausculte et même en enregistre le chant de leurs écorces, épines, feuilles, grâce à des stéthoscopes trafiqués, bidouillés pour ce faire. Je les donne à entendre aux promeneurs écoutants que j’accompagne. Gardez grande ouvertes vos feuilles toujours vertes.

Je participe depuis quelques années, depuis sa naissance, à toutes les éditions du festival Back To The Trees (BTTT) en Franche-Comté. Nous nous retrouvons ainsi, artistes sonores, plasticiens, musiciens, graphistes, sculpteurs, poètes, performeurs… en fin de journée et de nuit, à construite un parcours sensible autour de l’arbre et dans la forêt. De superbes rencontres en chemins forestiers et clairières nocturnes.

 

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Installation sonore Canopée – Château Buffon à Montbard, avec CRANE Lab, dans le cadre du festival ex-voO (21)

 

J’ai d’ailleurs été invité ces dernières années à mettre en place, avec Sterenn Marchand Plantec, une collègue plasticienne, une installation sonore et visuelle « Canopée », dans un sous-bois du château de Buffon à Montbard. Buffon, un immense encyclopédiste, dessinateur naturaliste, célèbre entre autre pour ces planches d’oiseaux nous invitait là dans un cadre idéal pour installer dans les arbres de vais faux-oiseaux, qui chantèrent plus de trois mois jours et nuit, mais discrètement pour ne pas déranger la vraie gent oiselière. Et ils firent assurément bon ménage ! Quand au public, une façon de leur rappeler les beautés et fragilités de nos écosystèmes.

 

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Échos de la saline – Saline Royale d’Arc et Senans (25)

 

Parallèlement, j’installai d’autres sons, les échos et résonances de la Saline Royale d’arc et Senans notamment, dans une allée de tilleuls bordant les jardins de ce superbe site. Invité par Lionel Viard et l’équipe de la Saline, un collectif d’amis férus de sons, créé et réuni pour l’occasion, plancha sur un dispositif de diffusion sonore totalement inédit, conçu pour le lieu. Œuvres collectives et individuelles s’y répondirent, de voix en échos, de piaillement en ruissellements, le tout voyageant d’arbre en arbre, de branche en branche, venant cueillir ci-et -à l’écoute du visiteur surpris, ne sachant où donner de l’oreille. Les échos de la Saline.

Bref, toujours des arbres au centre de l’histoire sonore qui se construit au pas à pas. Peut-être une sorte de tronc (commun), solide colonne vertébrale et auriculaire.

J’aime parfois à leur suspendre temporairement quelques légers mobiles éoliens tintinabullants sous le souffle d’Éole

 

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Dans mes promenades urbaines, je recherche l’abri, l’ombre protectrice, la présence réconfortante d’un arbre jouxtant un banc, banc d’écoute il s’entend, tout en m’inquiétant pour ces vénérables végétaux. Je crains pour leur survie, devant les massacres écologiques en cours, prenant conscience de leur fragilité qui nous renvoie à la notre propre.

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Banc d’écoute sous un arbre – Festival City Sonic à Mons – Sonic Radio avec Zoé Tabourdiot

 

Les arbres, je les écoute plus que jamais, respectueusement, tentant de tirer de la sève circulant dans les entrailles de leurs troncs séculaire, l’énergie nécessaire pour faire entendre les choses, qui vont comme elles vont, dans leurs aménités intrinsèques comme dans les crises les plus alarmantes.

 

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Installation d’écoute, sous les arbres exactement – Ceamins de traverses Grand Parc de Miribel Jonage, avec Abi Abo

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Inauguration d’un Point d’ouïe – Prieuré de Vausse (21) avec CRANE Lab, dans le cadre du festival ex-voO (21)

Campus Corpus, parcours sensible

Cette promenade est un projet qui nous trottait dans la tête depuis déjà un certain temps, quand nous avons décidé de passer à l’action. C’est donc pour nous une première.
Nous, c’est Natacha Paquignon, danseuse et chorégraphe, Patrick Mathon, trecker urbain amateur de paysages, d’histoires, de lyonnaiseries et de chocolat, et Gilles Malatray, alias Desartsonnants, alias moi-même, promeneur metteur en écoute. Un geste artistique accueilli pour l’occasion au sein de la programmation hors-le-murs du festival Chaos-Danse.
Après un repérage copieusement arrosé, où nous avons sélectionné quelques lieux qui nous semblaient intéressants à explorer, à écouter, à danser, à raconter, nous avons guidé à trois un groupe de personnes entre chiens et loups.
Le lieu choisi était le campus universitaire de la Doua, Lyon 1, tout au moins une partie tant celui-ci est étendu (100 hectares, plu de 22 000 étudiants, 1500 chercheurs, l’un des plus vaste de France…). Un lieux dédié aux sciences de toutes natures.
Ce lieu est d’ailleurs en voie de modernisation et est actuellement le théâtre de nombreux et imposants travaux. Il nous offre de ce fait un merveilleux champs de déambulation, entre architectures et parcs, passages divers et variés…
Nous seront tour à tour guide, écoutant, danseur, raconteur, invitant le public à participer à nos expérimentations sensorielles et postures d’écoute.

Tout d’abord, une petite séance « d’échauffement »  collectif, ouverture à l’espace, mise en condition. On prend conscience de son corps, de l’autre, du paysage environnant, du regard, de l’écoute et du toucher, de son ancrage au sol, de ses déplacements, tout en douceur, avant que de partir déambuler sur le campus.

Première halte au pied d’une sculpture-monument en pointe élancée vers le ciel. Un objet qui attire le regard vers le haut, décale nos perspectives. Une danse qui invite à regarder plus haut, à la contre-plongée comme point de fuite. Une dédicace de ce parcours à notre ami  et artiste marcheur international, Geert Wermeire.

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© Patrick Mathon

 

Nous longeons une voie verte de tram, et, geste enfantin, mettons nos pas dans des rails que néanmoins nous n’hésiterons pas à quitter bientôt pour prendre des chemins de traverse.

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© Patrick Mathon

 

Signe symbolique au détour d’un trottoir, un panneau penché nous indique une route à suivre, il vibre longuement lorsqu’on le touche, une petite danse pour le remercier.

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© Patrick Mathon

 

Nous empruntons la rue de l’émetteur. Un nouveau signal pour le groupes de récepteurs que nous sommes.

Une série de bancs, prétexte à une écoute collective assise, dos à dos, pour ressentir les vibrations ambiantes, les vibrations de l’autre, de l’espace également… Des galets percutés et frottés contre les assises de pierres ponctuent l’espace de rythmes, une nouvelle danse se profile, venant solliciter le le corps par des frôlements, de légers contacts tactiles qui nous fait ressentir la « physi-qualité » du groupe.

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© Patrick Mathon

 

Une clairière, face à la Maison de l’émetteur, nous offre un décor pour une scène où nous deviendrons nous-même antennes, où la danse se fera tournée vers le ciel, sur fond de signaux électromagnétiques, spatiaux, galactiques, installés pour l’occasion à même la pelouse.
Une petite histoire patrimoniale contée in situ.
http://leradiofil.com/LADOUA.htm

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© Patrick Mathon

Peu après, une petite voie verte, un alignement de peupliers, de végétaux et autres matériaux nous ferons ausculter de micros sonorités, et utiliser quelques longues-ouïes desartsonnantes, toujours en mouvement.

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© Patrick Mathon

 

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© Patrick Mathon

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© Patrick Mathon

 

Longeant des terrains de sport, nous gravirons ensuite quelques marches, après avoir partagé rituellement du chocolat, pour emprunter un court chemin en hauteur, séparant le campus d’un périphérique bourdonnant à notre oreille droite. Instant panoramique. Nous somme sur la grande digue protégeant Villeurbanne d’éventuelles crues du Rhône.

Replongeant au cœur du campus, et retrouvant de nouveaux espaces acoustiquement plus apaisés, une série de dalles piétonnières nous pousse à improviser quelques pas de danse collective. Sentir le sol sous ces pieds, jouer avec l’espace, une forme de marelle non linéaire, des jeux de croisements et d’évitement, des immobilités parfois, et un jeu très apprécié. Un lampadaire se transforme en instrument de percussions, donnant des tempi, avant que de se taire subitement pour marquer la fin de la séquence, immobilité.

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© Patrick Mathon

 

Sur le chemin du retour, une autre clairière parsemée de gros blocs granitiques sciés, autre proposition d’ écoute, de mouvements, de postures.

Plus loin, un jardin collectif avec une spirale accueillant des plantes aromatiques, elles-même attirant et accueillant des insectes pollinisateurs et autre micro faune locale. Une pause, assis sur une spire de pierres sèches, rappel de notre propre ADN en ce haut-lieu de recherche scientifique, mais aussi de notre colimaçon cochléaire, un des sièges de l’écoute lové au creux de notre oreille interne. Toujours de la danse et des sortes de massages stimulant une énergie tout en rotation dans nos bras.

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La nuit tombe doucement, le ciel vire au bleu de plus en plus soutenu, avant l’obscurité trouée d’une belle installation lumineuse multicolore vers la clairières aux granits que nous avons quitté depuis peu. Une moto passe vrombissante, coupure tonique de cet espace entre douceur et accidents sonores impromptus. Un moment entre chiens et loups aux atmosphères changeantes que j’apprécie beaucoup.

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Une dame promenant son chien nous aborde, visiblement intriguée par nos expériences sans doute bizarres vues d’un observateur non averti. Lui ayant expliqué notre dé-marche, elle nous trouve sympathiques, accueillants, avec une douce folie bienveillante qu’elle ne regrette de ne pas pouvoir partager, vu son emploi du temps. Sympathique rencontre emplie d’empathie. L’espace public c’est aussi cela !

Retour à notre point de départ, au Toï Toï le Zinc. Des images, des sons et des idées plein la tête, avec l’envie de poursuivre et de développer ailleurs, et sans doute autrement, ce genre de parcours somme toute très hétérotopique, au sens foucaldien du terme.

 

 

Écritures sensibles et dépaysement au quotidien

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©Angela Edwards  Crowd Paintings

 

J’essaie de penser ce qui ne m’accrocherait pas, me laisserait indifférent, dans une ville, un village, un quartier, un territoire péri-urbain, naturel… Mais je n’y arrive pas vraiment. Il y a toujours, partout, quelque chose, une petite aspérité, un infime décalage, qui m’accrochent, m’attirent, m’inspirent. Des expériences en marche, des rencontres, des micro-événements imprévus, l’attrait du quotidien, d’une forme d’inconnu non spectaculaire…

Poser l’oreille et le regard quelque part, dans une ville, goûter ses spécialités culinaires, se faire raconter la cité historique, sociale, politique, culturelle, anecdotique, par des guides autochtones, c’est déjà chercher une forme de dépaysement stimulant. Je peux alors un peu plus jouir de ses ambiances, sonorités, couleurs, odeurs, températures, lumières…

En apprenant à (mieux) écouter, j’ai appris à (mieux) regarder, sentir, tâter, lever la tête vers des détails architecturaux, vers d’autres rythmes qu’il faut aller chercher. Il me faut être curieux de ce qui construit un territoire hétérotopique comme dirait Foucault, en l’occurrence celui que je marcherai.

Je suis d’ailleurs très reconnaissant à Jean-Christophe Bailly, dans son livre « Le dépaysement, voyage en France » d’avoir, pour moi, mis en lumière, révélé, exacerbé, cet état de fait, cette richesse de l’écriture narrative sans cesse renouvelée, quel qu’en soit le terrain.

Au final, au fil de ces traversées auriculaires collectives, des workshops que je mène, ce sont bien l’écriture et le partage d’histoires, de récits, celles et ceux que l’on tisse ensemble, qui seront le pivot, l’axe moteur de ces déambulations multiples.

Parcours et paysages sonores, des oreilles, des pas et des mots

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Depuis longtemps je me pose la question de ma propre perception du monde sonore environnant, et des interactions complexes entre vie sociale, monde sensible, création artistique, environnement, paysage et territoire auriculaires…

Comment les questions écologiques, écosophiques, sociales, patrimoniales, politiques, résonnent-elles entre mes deux oreilles ? Quelles sont les moyens de représentation, d’analyse, de partage, qui me permettraient de comprendre un tant soit peu plus finement mes espaces auriculaires, les stimuli qu’ils déclenchent, les modes de vie et de pensée qu’ils influent ?

Je relie alors des pratiques qui me sont familières, et au final chères. L’écoute est bien entendu au tout premier plan. La marche s’impose d’emblée comme une pratique spatio-temporelle, kinesthésique, sensible, vectrice d’une énergie intellectuelle connectée, traversant moult éc(h)o systèmes, m’immergeant dans des ambiances plurisensorielles. Et enfin, le mot, la description textuelle, voire même littéraire m’ apportent de nouveaux modus operandi, qui eux-même peuvent m’amener à une forme de distanciation féconde.

Je convoque alors le récit, la narration, la description littéraire, ou littérale, sensible, poétique, analytique, phénoménologique, sémantique, l’inventaire, la liste, le journal (de bord, de voyage, intime), le carnet de notes, la fiche (pratique, de lecture, de renseignement), le glossaire, l’abécédaire, le corpus, la note, le renseignement, la consigne… Je cherche l’espace, le moment où le mot, le texte, l’écrit, peuvent élargir, et/ou rafraichir l’écoute et ainsi l’appréhension environnementale pour les conduire vers des approches plus pertinentes. Quand le fait de s’assoir longuement sur un banc, ici ou là, ou de traverser la ville à pied, armé de mon carnet et de mon stylo, fait de moi un marcheur (plus) impliqué.

Un croisement d’actions et de réflexions est sans doute plus que jamais nécessaire pour démêler un brin la complexité du monde, en saisir les prémices de ses innombrables hybridations, ne pas trop s’y noyer, et surtout rester socialement connecté au territoire. Car si le paysage sonore est esthétique, le territoire sonore est tout d’abord et avant tout social. Dissocier ces deux réalités amputerait ma, notre perception environnementale d’une bonne partie de sa crédibilité, de sa force, voire de sa légitimité.

PAS – Parcours Audio Sensibles, des oasis sonores et des traversées nocturnes

Je travaille aujourd’hui sur de nouveaux projets dé-ambulants, en chantier, en co-gitation :
– Oasis sonores, les aménités paysagères urbaines
– Traversées nocturnes, la nuit transfigurée.

 

24434375126_c68f32167e_o© Photo  Nomade Land  – PAS à Lyon Croix-Rousse

Les oasis sonores sont, pour moi, une forme de réponse à un monde trépidant, voire acoustiquement stressant dans l’augmentation, la surenchère du bruit ambiant. Ils questionnent donc essentiellement le milieu urbain. Il s’agit de retrouver des poches de tranquillité, des microcosmes sereins, des espaces auriculairement apaisés, esthétiquement beaux. Je propose pour cela une déambulation urbaine dans des lieux parfois surprenants, amènes, décalés, en rupture avec une ville survoltée. En bref, la recherche d’un panel d’aménités paysagères contrebalançant une certaine violence sonore du monde urbain, est au cœur du projet.

 

La Romieu - Gilles Malatra - foto ienkeka - 08© Photo Ienke Kastelein – Made of Walking – La Romieu 2017

Les traversées nocturnes, marches urbaines de nuit, participent également à la quête d’une écoute empreinte de quiétude. La nuit est un espace-temps où les perceptions sont à la fois augmentées, stimulées, et atténuées. Les lumières et les sons s’y trouvent dé-densifiés et pourtant mis en avant, comme des figures sur fond nettement marquées, très prégnantes bien que plutôt adoucies. Nos perceptions, les stimuli sensoriels, sont baignés, lors de parcours urbains, dans un halo poétique, une quiétude inhérents aux ambiances nocturnes.

Les deux projets, étant pensés dans une continuité, se font naturellement écho, et peuvent donc se mener de façon complémentaire et enchainée.

Des espaces de travail in situ, tels des universités, festivals, résidence artistiques, workshops, sont d’ors et déjà en prévision. Parmi eux : Lyon, Mulhouse, Villeurbanne, Saint Vit, Cagliari, La Chaux de Fond, Paris, les centres culturels de Pérouges, Crane Lab et Lacoux, City Sonic à Charleroi, Aix-en-Provence…
Ailleurs… Chez vous ?

Et toujours plus que jamais d’actualité, l’Inauguration de Points d’ouïe cherche des nouveaux sites auriculaires remarquables à valoriser !

Ceci est une oreille tendue vers des espaces intéressés ?

Desartsonnants@gmail.com

Réminiscence en marche

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C’était une fin de soirée,
c’était une fin d’été
une chaleur tenace
C’était un rendez-vous
des marcheurs
des arpenteurs
des diseurs
des écouteurs
et des marcheurs encore
et en corps
des mouvements, pérégrinations, déambulations
de jours comme de nuit
des collines tranquilles
des fruits mûrissants
des bâtisses de pierres séculaires
une collégiale marquant le centre
un vieux lavoir blotti dans un espace verdoyant
des chats félins de pierre également
ou de chair d’os et de poils vivants
prolongement d’une légende gravée
dans une histoire de délivrance

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c’est un carrefour pérégrinant
axe vers  Compostelle
La Romieu nous accueillait
c’est en pré-ambulation
une silhouette blanche, diaphane
qui nous offre la lenteur d’une marche extatique
partagent des offrandes sur la place publique
dans un silence posé sur la chaleur déclinante
trajet tout en douceur
éloge de la lenteur
les murs sont frôlés
les pierres caressées
nous suivons ce chemin, et cette ombre blanche
traversons le village en cortège quasi religieux
le temps s’étire sereinement
prendre le temps de marcher
marcher pour prendre le temps
guidés par une silhouette butoïste
tout au bout du village
tout au fond d’une allée
derrière une porte de bois
c’est ici que nous avons été guidés
pénétrons
installation
des toiles colorées, organiques, suspendues
des fils de couleurs organisent ou brisent l’espace
des images fluctuantes s’accrochant ça et là
des reflets miroitants, univers mouvants
des chemins tracés de moirures organiques
entre lesquels nous nous faufilons prudemment
des aquarelles d’itinérantes labyrinthiques
des nappes sonores, aquatiques, à fleur de tympans
des prolongements de la marche en quelque sorte
une étape, ou bien une arrivée, ou bien un oasis, ou un nouveau départ
pèlerinage spirituel autant que silencieux
vision intime d’Isabelle la marcheuse, traces d’un narrateur subjectivant.

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Vendredi 16 février, un TGV filant entre les brumes d’un jour levant, quelque part en Lyon et Paris, des mots à la volée

PAS – Parcours Audio Sensible – Ile Barbe à Lyon

PAS1© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Auscultation

 

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Où il s’agit de se retrouver pour réfléchir à des productions artistiques, sociales, autour de l’anthropocène, et plus particulièrement durant cette marche, de l’écologie sonore.
Un PAS – Parcours Audio Sensible d’une heure trente environ, qui nous immerge dans les sons urbains.
Un dimanche où le soleil luit généreusement, où la température est douce, les couleurs hivernales, superbes dans leurs nuances assez tranchées.
Un petit groupe de cinq à six personnes, pour l’occasion écoutantes.
Une marche lente, ponctuée d’arrêts Points d’ouïe, comme à l’accoutumée.
Premier arrêt, assis sur des bancs d’un espace très animé. Un quai très circulant, commerces, voix, voitures, limite saturation, mais au final un espace humainement tonique.

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Traversée d’un pont suspendu pour rejoindre une ile, elle aussi éminemment urbaine.
Traversée lente de l’ile par une série de chemins de traverse zigzaguant d’une rive à l’autre.
La rivière Saône est en crue, bouillonnement aquatique à droite, à gauche, tout autour !
Une multitude de personnes la regarde, dans sa furie du moment, l’écoute, ?
Sous un pont, une acoustique étrange, des grondement et cliquetis par dessus.
Traversée d’une pelouse bruissante, puis de jeux d’enfants, d’autres espaces en parcelles toniques.

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Sous une haie-tunnel de bambous, intimité, des matières auscultées, le long d’un mur, décalage audio poétique vers les sons d’habitude inaudibles.
Tout au fond de l’ile, impasse sur l’eau, les quais ronronnants au loin, de vieilles murailles encaissées, toujours et encore des voix récurrentes traversant nos champs d’écoute en différents plans plus ou moins rapprochés.
Retour par le même chemin, à rebrousse poil en quelque sorte, un film rembobiné.
Nous re-déroulons la trame sonore et visuelle à l’envers, donc forcément très différente.
Un ami artiste relève, depuis le début du PAS, les vibrations environnantes, du bout de son crayon sono-sismographique. Traces sensibles, audio vibro pédestres cartographiques autant que kinesthésiques, crayonnages en mouvement. (Voir en pied de texte).
Puis une ruelle, amorçant une deuxième tranche de notre parcours.
Bascule.

PAS2© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Auscultation

 

Le calme se fait soudain, comme un apaisement bienvenu.
Une aération soufflerie néanmoins bruyante ronronne, arrêt sur son, l’étrange beauté du trivial industriel.
Une montée entre deux murs resserrés, le calme se densifie encore.
Une bouche dégoût s’égoutte à l’oreille, au détour du chemin, tel un ruisseau, tandis que s’égosille une oiseau caché dans les frondaisons d’un arbre. Halte urbano-bucolique et heureux mixage auriculaire qu’il nous faut saisir en l’état. Il a abondamment plu les jours précédents, les traces sonores en témoignent, tout en ruissellements diffus.
Le parvis d’une église, et une placette, presque silencieuse, un espace sensoriel privilégié.
Le contraste est ici affirmé avec l’ile trépidante au bas, la décompression acoustique s’installe.
Nous pénétrons un jardin caché, le Jardin secret c’est son propre nom, nous approchons là une forme d’intime quiétude urbaine.
Un oasis acoustique, tout juste une rumeur lointaine, quelques douces émergence motorisées, ponctuelles.

PAS3© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Longue ouïe

 

Des mini haut-parleurs installés dans l’instant viennent, très localement, très éphémèrement, animer-perturber l’espace. Voix, oiseaux, oiseaux, voix…
Suivi d’un moment de calme, toujours oh combien appréciable.
Des objets longues-ouïe pour écouter les pas amplifiées sur une allée gravillonnée, les plantes auscultées, nouveau zoom focal vers les micros sonorités ambiantes.
Retour, progressif vers le point de départ.
La parole se libère alors, prenant tout son temps.
Il s’agit de ne rien brusquer, la nuit tombe doucement.

 

PAS4© Photos Titre à venir, David Bartholoméo – Le chant d’une ventilation

 

Traces vibro pédestres

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©  Titre à venir, David Bartholoméo – Traces vibratoires

 

 

Tracé(s) de PAS – Parcours Audio sensible

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Une histoire de tracé(s) et/ou les tracé d’une histoire

Par définition, un tracé serait, dixit les dictionnaires :
La représentation par des lignes d’un dessin, d’un plan : Le tracé d’un boulevard.
Une ligne continue formant le contour naturel d’une côte, d’une voie, etc.
Un jalonnement sur le sol des lignes caractéristiques d’un ouvrage (tracé d’une route, d’une voie de chemin de fer, d’une fortification).

Si le tracé se réfère très vite à la ligne, aux lignes, celle-ci ne sont fort heureusement pas forcément droite. Bien au contraire, leurs sinuosités, parfois leurs discontinuités, à l’instar de l’écoute, traceront un plan de marche tendant à nous éloigner des sentiers battus. Quitte à risquer de perdre la trace. Charge alors à l’oreille de nous remettre sur le « droit » chemin.

Comment alors envisager de tracer, de relever le tracé d’un parcours sonore, pensé pour l’oreille ? Quelles en seraient les contraintes, les modes de représentations, les possibilités de lectures, les formes de récits envisageables pour le suivre de l’oreille ?

Proposer, construire et fixer le tracé un PAS suppose que l’oreille parcourt au préalable l’espace, ou les espaces envisagés comme terrain de déambulation sonore. Le tracé et la carte le recueillant complice de l’oreille en quelque sorte.

Il faudra donc envisager l’écriture d’un itinéraire sonnifère, partant d’un point de départ donné, jusqu’à un autre (d’arrivée), avec la possibilité de multiples variantes. Ce trajet pourrait ou devrait parcourir différents lieux/séquences susceptibles de raconter une, des histoires auriculaires, ou tout au moins de les (faire) vivre dans ses péripéties acoustiques.

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Comme pour un topo guide de randonnée , une sélection de points d’ouïe intéressants, spécifiques, spectaculaires ou non, d’ambiances caractéristiques, d’écoutes surprenantes, pourrait construite et ponctuer un cheminement piéton. Une hodologie s’appuyant sur des milieux sonores choisis pour leurs aménités paysagères par exemples.

Prenons le cas de circuits thématiques. Nous pourrions envisager un fil rouge donnant à notre PAS une cohérence écoutante et assumée, affirmée. Par exemple, un parcours autour de l’eau (fleuves, rivières, fontaines, lacs…), ou de lieux résonants (églises, passages souterrains, parkings, ponts…), des architectures spécifiques (cours intérieures, traboules), un parcours forestier, une exploration de friches ou sites industriels…
Ainsi, notre tracé afficherait une sorte de continuité rassurante, une logique préméditée, une forme de récit accompagnant l’oreille, sans trop ni la contraindre, ni la perdre dans la complexité, la densité de l’environnement sonore, surtout en milieu urbain.

Il s’agirait donc de tracer un territoire d’écoute, dont les délimitations, les lisières seraient forcément mouvantes, du fait des plans sonores toujours en mouvement, des innombrables hors-champs qui font du média son un objet qui ne peut être appréhendé comme un le serait celui du champ visuel.

Tel quartier, ou écosystème, serait abordé par le biais d’une écriture propre à en faire saillir leurs spécificités, aménités, ou même trivialités, révélées voire exacerbées par des gestes dépaysants. Il m’est par exemple arrivé, avec des étudiants d’architecture/urbanisme, d’entendre comment sonnait une vieille cité aux rues et trottoirs pavés, via des valises à roulettes. On pourrait ainsi développer des parcours d’après des expériences partagées avec des aveugles, ou des handicapés moteurs, des habitants d’un quartier, des danseurs cherchant des appuis corporels et sensoriels urbains, des écoles, un tissage industriel…

L’histoire même des espaces parcourus alimenterait des écritures in situ où les récits de territoires joueraient du passé, du présent, des mutations en cours, et pourquoi pas d’un rêve pour demain. Des sites industriels, parfois en ruine, ou reconvertis, voire disparus, ensevelis par de nouvelles couches urbanistiques nourriraient des sortes de fables à écouter en arpentant les lieux.

La notion de tracé, de ses lignes fixées sur papier, via l’informatique, des applications numériques, cartographiées, signalisées, emmenant le promeneur au fil des itinéraires sonores proposés, serait alors matérialisée par un ensemble de marqueurs territoriaux, pour explorer sensiblement les lieux sans perdre leur entendement.

Le PAS peut être physiquement guidé, animé, comme c’est régulièrement le cas, où bien alors associé à ne forme de balisage qui n’est cependant pas évidente à matérialiser sur le terrain, du fait de l’immatérialité et de la mouvance des cheminements sonores. Entre cartographie, parfois subjective, et guidages numériques, applications mobiles, des balises plus souples sont aujourd’hui possibles quitte à en inventer ou à en contextualiser de nouvelles.

Un des points intéressants de la démarche étant de jouer sur une réalité de terrain qui ferait émerger un imaginaire collectif, par lequel tout un chacun se raconterait sa propre histoire, tout en restant soudé au groupe par un geste d’écoute collectif.

La description pragmatique, l’analyse d’ordre phénoménologique, d’autres approches analytiques, seraient toujours confrontées, frottées, avec une expérience éminemment sensorielle, qui tracerait des chemins parfois sinueux, aux contours plus ou moins définis, aux variantes propices à des écarts assumés entre tracés et marche. Chemin de travers obligent. De la représentation itinérante au geste, il n’y a qu’un pas.

Le tracé d’un parcours sonore peut donc être contraint par l’expérience même d’un PAS qui résisterait parfois à l’itinéraire imposé, pour s’encanailler selon les caprices d’un déroulé auriculaire facétieux.

Des cartes sonores pour mieux se perdre en quelque sorte, ou en tous cas ne pas forcément suivre les sentiers battus que préconiserait un tracé, aussi travaillé fut-il dans ses écoutes en sentiers, en ruelles, ou avenues.

L’histoire proposée, suggérée, serait donc un mélange de rigueur et d’audio libertinage vagabond, un tracé somme toute un brin rebelle, que l’œil, l’oreille et les pieds, tenteraient de suivre avec une curiosité entretenue par la part d’incertitude liée au monde auriculaire-même. Les tracé nous entraine dans une forme de réalité augmentée (sensoriellement) qui ne fait pas appel à des dispositifs ou un appareillage technologique pour nous embarquer, nous immerger, dans une histoire à portée de pieds aventureux d’oreilles titillées.

Cette carte à jouer de l’entendre, plus suggestive qu’injonctive, démultiplierait les possibilités de l’écoute, selon les territoires traversés, jouant sur des surprises, des ruptures, le déroulé des dépaysements, qui nous offriraient de vraies friandises sonores.
Et je sais par expérience qu’il suffit de déplacer, de décaler légèrement l’attention à ce qui nous entoure, de solliciter une posture physique plus réceptive, un imaginaire de cueilleur de sons par exemple, un scénario de marche original, des points d’ouïe inhabituels, pour s’ouvrir une belle aventure sensorielle, qui n’est pas par autant par avance toute tracée. En tout cas, dont le tracé ne demande qu’à s’échapper de ses propres lignes, pour y revenir à l’envi.

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Points d’ouïe, expérience acoustique

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PAS – Parcours Audio Sensible. C’est ici que l’on s’arrête, Point d’ouïe obligé, dans un couloir étroit, lumières à chaque extrémité, obscurité ambiante, immobiles, adossés, oreilles frémissantes. Un cadre sonore resserré devant, un autre derrière, des lointains proches, ou l’inverse. L’écoutant est au centre, dans une ligne-couloir circonscrite et très délimitée, expérience acoustique traversante, mêlant nos propres sons intimes à ceux d’une ville perçue en focales opposées. L’expérience est auditive autant que visuelle, humaine autant qu’architecturale, simple, autant que surprenante, frisant sinon fricotant avec l’in-ouïe.

Saillans 2017 – Festival « Et pendant ce temps les avions »

http://bza-asso.org/index.php/archives/-festival-2017/

PAS – Parcours Audio Sensible au Parc de La Villette à Paris

À La Villette, on tranche l’écoute !

 

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©photo Frédéric Mathevet – l’Autre Musique

C’est sur l’invitation de chercheurs de Paris 1 Sorbonne, Notamment Frédéric Mathevet et Célio Paillard, dans le cadre d’un  séminaire autour du thème « Partitions »* et accueilli par le CDMC (Centre de Documentation de la Musique Contemporaine) que s’est déroulée ce nouveau PAS Parisien.
Le LAM, structure organisatrice, Laboratoire l’Autre Musique est associé à l’ACTE, UMR 8218 Paris1 Panthéon_Sorbonne/CNRS, équipe Musique et Arts Sonores effectue des recherches/actions; ouvertes à la participation de nombreux artistes et chercheurs, autour de thématiques musico/sonores. Parmi celles-ci, se construisent des des axes de réflexion tels que le corps/corporalité, le rapport social, la circonstance, le bruit, la technologie… Des publications électroniques sont ainsi accessibles à tous pour prendre connaissance de ces foisonnantes recherches interdisciplinaires.
Le CDMC quant à lui, qui nous accueille, est situé entre la Cité de la musique et la toute nouvelle Philharmonie, et à quelques encablures du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de paris, tout près de la Fontaine aux lions et de la Grande Halle de La Villette, donc dans un espace haut en sonore.
La journée de travail portait sur les partitions, objets de conservation, d’interprétation(s), de (re)lectures multiples et variées. Des partitions graphiques aux jardins en passant par l’architecture et le Parcours sonore, il n’y a qu’un, ou que quelques pas, que nous avons allègrement franchi. Des enregistrements sonores de ces débats seront prochainement en ligne.
J’ai donc été invité à présenter mon travail sous deux aspects, une présentation orale des PAS – Parcours Audio Sensibles, de leurs généalogies, objectifs, formes esthétiques… Et une déambulation in situ, démonstration physique et sensible qui vaut bien de longs discours, d’autant plus que le site s’y prête à merveille.
Comme à mon habitude, même si ce n’est pas ma première exploration auriculaire à la Villette, j’ai effectué un traditionnel repérage préalable, mise en oreilles et en jambes, façon de voir les chantiers en cours, les atmosphères de saison, et de me ré-immerger dans le tissu sonore local.

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©photo Frédéric Mathevet – l’Autre Musique

Le repérage fut tout à fait concluant même si, comme d’habitude, le PAS public ne le suivra pas dans son intégralité, qui peut le plus peut le moins, par manque de temps. La température et l’ensoleillement en ce début d’automne sont très agréables, ce qui ne gâche rien à la balade, bien au contraire.
Le jour dit, je dispose d’une heure et demi de présentation et parcours, devant un public de d’intervenants et de participants, logiquement déjà très impliqués dans les choses sonores et musicales.
L’imposante Fontaine aux lions, formant une sorte de grand rond-point piétonnier, lieu de casse-croûte et de discussion aux margelles fort appréciées, sculpture rafraîchissant l’espace acoustique par sa pétulance aquatique nous attire inévitablement, pour constater l’effet de masque. En acoustique, un effet de masque est un son continu qui cache presque tous les autres. La fontaine en est un exemple flagrant, lorsque que l’on se tient très près de ses jeux d’eau, toute la circulation alentour, la vie animée d’un espace public semblent tendues presque muets, à quelques émergences près.
Nous éloignant lentement de la fontaine, les sons du parc réapparaissent progressivement, dans un fondu croissant, un fade in diraient les spécialistes des studios électro-acoustiques.
Tournant le dos à la fontaine, nous nous dirigeons lentement sous l’immense auvent de la Grande Halle, vestige conservé des anciens abattoirs installés en ces lieux. Nous jouons alors avec l’effet de fondue en sortie, ou Fade out, qui fait disparaître peu à peu le drone aquatique pour laisser ré-émerger les sons ambiants du parc, voix et rumeurs urbaines entremêlées. Longeant les bâtiments de la Grande Halle, nous écoutons à l’intérieur des essais de sons annonçant un concert à venir, en percevant visuellement quelques mouvements internes, sans trop les distinguer. Nouveau mouvement en direction du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse, nouvelles trajectoires dans la partition sonore de La violette, que nous sommes en train d’écrire in situ. Nous nous arrêtons sous le auvent de l’entrée principale, en jouant, comme à l’entrée de la Grande Halle, sur les notions de lisières, de frontières, et à la fois de porosités sonores intérieur/extérieur.
La veille, jour du repérage, des sons instrumentaux, virtuoses, entre gammes et traits techniques, exercices et décorticage d’un passage ardu, partition déchiffrée, travaillée, rabâchée à l’envi, s’échappaient des minuscules fenêtres du conservatoire. Aujourd’hui, vendredi après-midi, aucun musicien ne daigne se faire entendre, le week-end arrivant, beaucoup ont sans doute quitter le navire. C’est toujours la surprise du décalage entre repérage et geste public, où ce qui était n’est plus, ou fort différemment, et où ce qui n’était pas s’est installé depuis, sans vergogne.
Même sans un seul musicien audible, le fait de s’aligner de part et d’autre de l’entrée, d’écouter les flux de personnes passer entre nous, nous regardant d’ailleurs curieusement, d’entendre les portes battantes entremêler le dedans du dehors, par séquences aléatoires, de regarder la dense circulation du proche boulevard sans pour autant que celle-ci envahisse notre espace d’écoute, n’est pas sans intérêt, loin de là. Nous nous offrons un petit concert insolite, que seul notre groupe perçoit, à l’entrée d’un grand temple de la Musique, la Grande…
Nous empruntons maintenant une allée bordée de vastes pelouses et sous-bois, où de nombreux groupes de promeneurs profitent de l’été indien, égrenant ci-et là cris, rires et bribes de voix qui anime l’espace à 360°.
J’en profite pour faire sonner de ma trompe,les échos et réverbérations, et s’envoler en même temps des masses de pigeons, dans un froissements d’ailes et un flot de roucoulements.

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©photo Frédéric Mathevet – l’Autre Musique

Commence alors la partie plus intime, et sans doute la plus surprenante, de ce PAS. Nous nous engageons dans une petite sente qui descend directement au cœur du jardin des bambous, dans lequel se trouve le Cylindre sonore, cette magnifique installation sonore de Bernhard Leitner, que nous ne pouvions pas manquer de visiter, surtout qu’elle n’est pas, au final, pas si connue qu’elle le mérite. Pour ceux qui ne connaitraient pas, Le cylindre sonore est une sorte d’amphithéâtre circulaire, niché dans un espace en creux, à l’intérieur du jardin des bambous. Il est construit de huit plaques de béton arrondies, alvéolées, contenant chacune un haut-parleur. Ces plaques diffusent une composition électroacoustique, dont les sons se confondent parfois avec ceux de l’environnement du parc. Ils entourent le public en jouant des mouvements sonores véloces, en contrepoint avec les sonorités de l’espace alentour. La porosité acoustique de cette grande installation avec son milieu crée un bel effet immersif. Pour ma part, je connais cette œuvre depuis longtemps, et ne manque jamais d’y passer un moment lors de mes déplacements à La Villette. Notons que Bernhard Leitner mène, depuis le début des années 70, un remarquable travail autour des rapports sons/espace/architecture/postures d’écoute (voir le lien ci-avant).

 

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©photo Frédéric Mathevet – l’Autre Musique

Mais autour du cylindre, la musique des lieux est elle aussi bien présente. Enfermés dans une fosse plantée de bambous, la plupart des sons nous parviennent en mode acousmatique. Nous les entendons en effet sans en voir les sources, ce qui rajoute un véritable intérêt à ce paysage sonore perçu au maxima par les oreilles. Par exemple, une voix (africaine?) lance de belles mélopées non loin de nous, sans que nous sachions précisément la situer. Nous empruntons une étroite passerelle métallique, zigzaguant au milieu d’une bambouseraie sauvage, que nos pas font sonner. Brusquement, des rollers, ou skates, nous passent juste en dessus de la tête, sur une passerelle surélevée enjambant la fosse dans laquelle nous déambulons, effet de surprise assuré!.
Débouchant sur une sorte de clairière, toujours enchâssée entre murs de béton et végétaux, des sons de voix et de djembés se mêlent à d’autres ambiances, auxquelles je rajoute une éphémère installation sonore personnelle. Ici aussi, ces acousmaties sont saisissantes, tout cela à quelques encablures de la Philharmonie.
Remontant « en surface », nous traversons une grande pelouse qui nous ramène vers la Cité de la musique. Profitant de cette belle journée ensoleillé les, de nombreux groupes se prélassent, jouent au ballon, dans un pointillisme de sons disséminés sur cette aire, qui tranche assez radicalement, de par son ouverture acoustique et visuelle, avec la scène d’écoute précédente, très intimement circonscrite.
Lorsque soudain, bouquet sonore final, retentit, venant du bâtiment de la Philharmonie toute proche, une puissante sirène d’alarme, très rythmique, dont les motifs sonores ne cessent de se répéter, façon minimalisme américain survitaminé. Cette sonnerie d’alarme fait violemment sonner l’espace, le rudoyant même dans sa répétitivité, son insistance tonitruante, et sa durée. Ce leitmotiv n’en finit pas de bousculer l’acoustique des lieux, quelques minutes avant plutôt sereine. Les sons incisifs nous font remarquer de beaux échos contre la façade d’un théâtre, qui se modifieront selon nos déplacements. Tout semble calculé pour nous accueillir, de façon très tonique, en fin de PAS.
Sauf que nous nous retrouvons, avec beaucoup d’autres, refoulés au-delà d’un périmètre de sécurité, contenus par des sentinelles vigipirates, tous les bâtiments ayant été évacués, ou étant en voie de l’été. Alerte à la bombe oblige. Après une bonne attente, l’alerte ayant été levée, nous réintégrons notre salle pour clore ce parcours d’une façon tout à fait imprévue. Néanmoins, le petit parcours effectué dans le parc de La Villette aura tenu toutes ses promesses, voire plus encore, en nous offrant un vaste panel de sons, d’acoustiques, d’ambiances. Un PAS, entre les lieux repérés et les improvisations liées à d’heureux accidents sonores, reste, et restera sans doute toujours, une expérience unique, à vivre en groupe, et entre les deux oreilles.

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©photo Frédéric Mathevet – l’Autre Musique

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PAS Parcours Audio Sensible, des bosquets de Goutelas aux berges du Lignon

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C’est dans le cadre de rencontres autour de la thématique « Paysages en mouvement, lignes de fuite, lignes de vie » au Centre culturel du château de Goutelas, que Desartsonnants promène ses oreilles, ainsi que celles d’autres écoutants, dans la belle région du Forez. Entre plaine et monts, tout près de Saint-Étienne, le Forez, et plus spécifiquement le lieu où nous étions, a vu naître, sous la plume d’Honoré d’Urfé, le très célèbre roman fleuve l’Astrée. Cette fresque littéraire de presque 5400 pages, roman pastoral où bergers et bergères nouent et dénouent des aventures galantes, où il est question de politique guerrière et d’œuvres d’art, et où la nature très présente, a guidé nos PAS sur les sentiers de l’Astrée. L’œuvre est quasiment irracontable, aussi méandreuse que le Lignon et ses rives capricieuses.
L’Astrée débute ainsi «  « Auprès de l’ancienne ville de Lyon, du côté du soleil couchant, il y a un pays nommé Forez, qui en sa petitesse contient ce qu’il y a de plus rare au reste des Gaules… Plusieurs ruisseaux en divers lieux vont baignant la plaine de leurs claires ondes, mais l’un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par cette plaine depuis les hautes montagnes de Cervières et de Chalmazel jusqu’à Feurs où Loire le recevant, et lui faisant perdre son nom propre, l’emporte pour tribut à l’Océan. », plantant d’emblée le décor bucolique qui accueillera néanmoins moult perfidies et intrigues. Ses chemins balisés nous emmèneront jusque dans l’un des territoires d’Arcadie, pas moins ! Pour finir de planter le décor, Céladon, le nom du berger héros de l’Astrée signifie « Chant du ruisseau » en Grec, et le Lignon, ruisseau astréen par excellence, sonne superbement bien, mais je vous en reparle très vite.
Pour revenir aux propos du colloque évoqué ci-avant, plusieurs thématiques ont été soulevées, défendues, décortiquées et discutées, par une phalange érudite de juristes, architectes et paysagistes, historiens, politiciens et autres chercheurs en sciences dures ou sociales.
J’avais donc, dans ce cadre, proposé de sortir hors-les-murs pour parcourir, ressentir, lire à haute oreille, deux tranches de territoires sur lesquels nous nous trouvions. Le premier, en nocturne, étant les proche des abords du Château de Goutelas, dans son parc boisé, ses sentiers sylvestres. Le second était une portion des chemins d’Astrée, là où, entre, autre se noya Céladon, l’amoureux dépité, qui fut du reste sauvé des eaux par des nymphes, permettant à l’œuvre de rebondir encore. Le parcours s’effectue en bordure du Lignon, boucle autour du château Renaissance de La Bâtie d’Urfé, de jour cette fois-ci.

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Un premier repérage hivernal, dans de beaux paysages enneigés m’avait d’emblée permis de découvrir ces beaux sites et d’en mesurer tout le potentiel sensible, et il est énorme.
Juste avant le début des rencontres, un autre repérage s’imposa, pour se remettre les parcours en jambes, les ambiances en oreilles, et trancher entre différentes variantes de parcours. Après ma première visite hivernale, le changement de décor est cette fois assez radical, en ces premiers jours d’automne. Les couleurs et lumières sont très différentes, hésitant entre le vert perdurant et l’ocre naissant, néanmoins toujours aussi belles, changeantes. Les sonorités elles, sont plus actives, notamment avec les oiseaux qui profitent d’une agréable douceur post estivale. Le château de Goutelas est beaucoup plus animé que lors de mon premier passage, entre promeneurs et participants aux rencontres. Néanmoins j’avais beaucoup apprécié l’atmosphère hivernale, un brin ouatée, dans ses apaisantes lumières neigeuses et ses vivifiantes fraîcheurs.

J’effectue donc deux repérages en solitaire dans les bois du parc, de jour et de nuit, et un autre près du Lignon, accompagné d’une personne très engagée dans la vie du centre culturel de Goutelas, très activement militante dirais-je même. Nous sommes accompagnés par sa pétulante petite chienne, qui jouit tout autant que nous des beautés de ces paysages foréziens, voire qui semble elle-même nous guider sur les chemins du Lignon qu’elle connait visiblement par cœur.

Première sortie publique en nocturne. La fraîcheur automnale se fait nettement sentir. Après une petite histoire du paysage sonore, du paléolithique à nos jours, pas moins, en mentionnant quelques jalons de musiciens « environnementalistes », de mouvements écologiques auriculaires, de nouvelles pratiques croisées entre esthétiques et aménagement du territoire, tourisme culturel et patrimoine sonore, nous nous enfonçons dans la nuit.
Une chouette hulotte nous salue de ses cris, vigile discrète nous surveillant de l’épaisseur des frondaisons. Ses appels marquent la nuit de repères spatio-temporels qui nous invitent à la pérégrination. L’obscurité se fait vite presque totale, la lune ne se levant que très tardivement à cette époque. Nos sens n’en sont que plus en alerte. Le son de nos pas, parfois hésitants, foulant feuilles mortes et branchages, rythme notre avancée de mille craquements et froissements amplifiés par la nuit.
A l’embranchement de chemins élargissant le paysage vers des collines devinées, au loin, je sonnerai de la trompe pour exciter les échos du Forez, perturbation temporaire qui fera taire, momentanément, les oiseaux nocturnes.
Quelques lumières du Chambon-sur-Lignon pénètrent timidement la forêt, et quelques sons urbains, lointains et très étouffés. Soudain, alors que je jouais à égrener de subtils tintements d’une boule chinoise, la cloche anime le paysage, par une sorte de magie de l’instant, de l’imprévu, d’un contrepoint-réponse arrivant à point nommé. Onze coups dans une atmosphère nocturne, qui se répéteront quelques minutes plus tard. Plus loin, sur un élargissement de la sente, se sera la voix d’Écho, désespérée de l’ignorance Narcissique, qui se mourra d’amour jusqu’à se fondre dans la forêt, réduite à une seule voix fragile et solitaire, condamnée à répéter toujours les derrniers sons qu’elle entend. Une micro installation sonore éphémère qui je trouve, sonne très poétiquement dans les arcanes de la nuit.
Au retour, nous ausculterons des matières et végétaux pour terminer ce parcours en toute intimité, avec la chose sonore.

Deuxième PAS vers 10 heures du matin, alors qu’un soleil timide, mais qui se montrera de plus en plus généreux, tente de percer les nuages insistants.
Nous somme devant l’emblématique château de la Bâtie d’Urée, qui sera en quelque sorte le pivot de notre marche, point de départ et d’arrivée d’une boucle, pastorale à souhait. Le Lignon, et un de ses biefs alimentant le château, seront notre fil conducteur, de bosquets en prairies, de rives enchâssées en plages de galets.
L’atmosphère de cette déambulation, matinale, sera donc très différente de celle de la veille au soir, autres ouvertures – fermetures paysagères, autres lumières, odeurs, sons, ressentis… J’effectue une présentation, préambule, mise en oreille, toujours autour des thématiques du paysage-environnement sonore, axes qui guideront encore nos pas.
Le fil rouge sonore sera bien cette fois-ci une, ou plutôt des ambiances aquatiques, déroulant sous nos oreilles rafraichies tout un vocabulaire émaillé de glouglouttis, clapotements, chuintements, et autres bruissonnements du Lignon.
Cette rivière capricieuse, nous mène dans de multiples détours, chemins facétieux, de rives en bosquets, nous faisant suivre parfois des bras morts, dont certains seront revivifiés au fil des saisons et des pluies. Tantôt nous entendons le Lignon tout proche, tantôt, au fil d’un détour, nous le perdons d’ouïe, en même temps que de vue, puis il se rapproche à nouveau, en fondue sonore progressive, ou très vite, sans prévenir.
A chaque rencontres, le Lignon se révèlera si différent ! La richesse de ce parcours tient sans doute beaucoup à ces thèmes et variations au fil des ondes.
Un pont enjambant la rivière se fait instrument de percussion. En effet, en le martelant, tapotant, grattant, l’oreille collée à ses rambardes métalliques, nous déclenchons une série de sons étranges, fugaces, rapides, aux couleurs d’un synthétiseur surprenant. Une improvisation collective nait spontanément de cette étrangeté acoustique. Un grand merci aux deux jeunes architectes, dont leur belle cabane en renouée du japon voisine avec ce pont, de m’avoir signalé cette particularité auriculaire !
Plus loin encore, nous trouvons le « Tombeau du poète », site astréen, une stèle et un monticule de terre recouvert de lierre, entourés d’arbres, et de bancs. Nous nous y asseyons et, magie du moment, les images et les sons mêlés peignent une scène romantique à souhait. Des corbeaux coassent en volant d’arbre en arbre, des coups de fusils d’une battue de chasseurs animent le paysage au lointain, face à ce tombeau que nombre de peintres auraient pu coucher sur la toile, nous somme plongés en plein cœur d’un Freischütz Forézien, d’un promenade romantique, introspective, que Goethe lui-même n’aurait pas dénié vivre.
Bifurquant pour revenir ver le château de départ, nous longeons le bief qui nous apparait tout à coup fort silencieux, laissant la place aux oiseaux que le soleil, réchauffant progressivement les lieux, poussent à chanter un brin plus vélocement. La dernière prairie nous fait passer de la pénombre des bosquets à la lumière vive d’espaces ouverts, où l’écoute même se déploie vers des horizons plus lointains. Horizons marqués d’ailleurs ce jour là de trainées sonores vrombissantes, un rallye automobile nous apprend t-on. Pour autant, ces rumeurs motorisées, dans leur éloignement, en contrepoint aux coups de feu des chasseurs, n’envahissent pas la scène acoustique. Elles lui conférent même en toile de fond, écoutées avec un certain recul, une posture « musicale », plutôt intéressante, esthétiquement parlant. Au cours du parcours, il y aura bien entendu eu une micro installation sonore éphémère, et une auscultation des objets environnants, sortes de marques de fabrique des PAS Desartsonnants.
Ainsi s’achève in situ, de belles et riches journées du colloque « Paysage, lignes de fuite, lignes de vie »

PAS – Parcours Audio Sensible nocturne à Loupian

Les chants de la nuit

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Je suis cette fois-ci invité par Pascale Ciapp et Thomas Andro, de l’Espace O25rjj à loupian, belle petite bourgade tout près de l’étang de Thau, juste en face Sète (34), dans le cadre d’une soirée consacrée aux arts sonores « Prozofoni#5 ».

Loupian est pour moi un terrain d’écoute qui ne m’est pas étranger, voire même familier. C’est en effet la quatrième fois que j’aventure mes oreilles dans ce village, pour différents PAS, diurnes ou nocturnes, en groupe ou en duo, précédés parfois d’un massage sonore. L’acoustique de cette cité fortifiée, ses points d’ouïe, bancs d’écoute, ont donc déjà été l’objet de plusieurs explorations desartsonnantes, repérages ou actions collectives. Je trouve d’ailleurs très riche ce genre de récurrences où, à chaque passage, on peut creuser différemment les gestes et postures d’écoute, les itinéraires, en constituant peu à peu une collection locale de parcours sonores, et une sorte de géographie sensible, auriculaire, de Loupian. Un site laboratoire en quelque sorte.

Ma proposition était cette fois-ci encadrée, temporairement, par un concert de musique « bruitiste », où le musicien Jules Desgoutte, légataire d’un artiste trop peu connu et reconnu, qui interprétait l’œuvre posthume « Ana-logue #1 de Ulrich Herrlemann (performance sonore, live électronique, synthèse analogique en temps réel) et le Duo électrique par Lionel Malric (clavicorde amplifié) et Pak Yan Lau (Pianet, objets électroniques). Le PAS conduisant ainsi le public d’un lieu à un autre, d’un concert à un autre, c’est -à-dire de l’Espace o25rjj à la chapelle Sainte-Hippolyte, en prenant bien entendu moult chemins de traverse en écoute.

Le PAS s’effectuait à la nuit tombée, comme beaucoup d’autres ce début d’année, et d’autres encore à venir, ceci dans une démarche d’appréhender le paysage sonore dans ses ambiances nocturnes, un axe de travail en chantier.
Après un repérage, comme à l’ordinaire, même en connaissant les lieux, la remise en écoute d’un site est toujours un passage obligé, un élargissement du champ exploratoire, une façon de tester d’autre modes d’action, ou tout simplement de remettre l’oreille dans le bain local.
Le soir premier soir de mon arrivée, le bar du village est en fête, juke-box, voix et rires fusant comme un feu d’artifice de sons éclaboussant la nuit, jusqu’à ce que tout s’éteigne subitement, à l’heure de la fermeture légale de l’établissement. Bel enchainement de séquences, l’une tonique et festive, et l’autre ramenant le village dans un calme profond, serein, tout cela en quelques minutes. La magie des sons en mouvement, qui apparaissent parfois aussi rapidement qu’ils disparaissent.

Le lendemain, est donc le jour du PAS collectif. Le soir venu, un bon groupe, très inter-générationnel (voir les photos au pied de l’article) m’emboite le pas, et de fait l’oreille.
Après quelques mots de présentation, le silence s’installe. Nous partons d’un pas tranquille, dans une belle nuit chaude de son d’été. Des sons s’échappent des fenêtres ouvertes, ambiance caractéristique des rues étroites et placettes enserrées, où le dedans et le dehors se mélangent, où le public et le privé, l’intime et l’extime s’interpénètrent. L’oreille se fait un brin voyeuse, ou plutôt écouteuse, volant innocemment ici et là quelques bribes de vie intime.
Les réverbérations minérales sont toujours bien en place, maintenant les sons dans une jolie brillance, un halo qui séquence l’espace en plans sonores nettement différentiés, du plus proche au plus lointain, du plus nettement perceptible dans ses moindres détails au plus diffus.
Nous débouchons sur une place jalonnée de vieux et imposants platanes où, à cette heure nocturne, des centaines d’étourneaux braillards, de retour d’une grappille viticole, animent les arbres d’une vie trépidante. Je claque des mains et un incroyable mouvement de cris et de battements d’ailes frénétiques inonde la place dans une sorte de folie collective. Puis les étourneaux, peu farouches, se reposent en grappes pépiantes, dans les peupliers, qui semblent trembler de toutes parts dans leurs branchages. Je répète plusieurs fois l’opération, et à chaque fois la même séquence , envole frénétique et retours non moins bruyants se réitère. Un jeu tout à fait improvisé dans cette rencontre inopinée entre promeneurs et oiseaux, lesquels semblent se plier de bonne grâce à orchestrer cet étrange et surprenant ballet aérien, pour le plaisir de nos oreilles amusées.
J’ai distribué, au départ du parcours, des stéthoscopes et autres longue-ouïes, que les enfants, mais aussi les adultes, utilisent ici et là, auscultant un mur, un tronc d’arbre, un lampadaire, le sol et ses matériaux divers… L’écoute peut ainsi se déplier des ambiances globales vers les micro sonorités, généralement inaudibles, effectuant des allers-retours entre le lointain et le très proche, la rumeur et le détail, le spectaculaire et le trivial, de l’éthéré à la matière…
Une place publique en belvédère nous offre une plongée visuelle et acoustique vers le bas du village. J’y installerai ponctuellement quelques sons rapportés, un mythe d’Écho suppliant l’insensible Narcisse (encore une histoire éminemment sonore) transposé en un facétieux conte urbain, une éphémère mythologie pointilliste qui susurre dans la nuit, ramenant dans les lieux des sons décalés et virevoltants.
Cette petite traversée sonore d’une parcelle d’espace et de nuit rejoindra à son terme, après quelques nouveaux détours, la belle et très ancienne chapelle Sainte-Hippolythe, pour le dernier concert.
Nous aurons, durant une parcelle de temps nocturne, arraché à la nuit, au village, quelques doux secrets que seule une oreille attentive, et qui plus est une écoute collective, peuvent faire émerger de la pénombre ambiante. Une poésie des lieux sereine, entre douces sonorités et lumières portant des ombres dansantes.

Cette presque obscurité rend plus pétillantes, plus ciselées, plus délicates, les lumières du village, plus bruissonnants les moindres souffles de vent dans les feuillages, plus intimes les voix filtrant des fenêtres, plus apaisés les moteurs ronronnant au loin, avec parfois la sensation d’un univers ouaté, drapé dans des traines sono-lumineuses qui titillent nos sens plus délicatement et plus curieusement que le jour. Les images ci-après en témoignent je pense.

 

Images – ©Thomas Andro

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City Sonic 2017 – Points d’ouïe et PAS-Parcours Audio Sensible à Charleroi

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©Zoé Tabourdiot – Transcultures

 

Ce nouveau PAS Belge répond à une commande de Transcultures, association fondatrice et organisatrice du festival international des arts sonores City Sonic.
Cette commande comportait deux opus dans une même fin de journée et soirée. Le premier consistait en une conférence autour de l’œuvre du compositeur américain Max Neuhaus. devant un parterre avec beaucoup de « gens du son ». j’y évoquais les recherches et réalisations de ce visionnaire et précurseur des arts sonores, tels son travail sur l’espace, notamment l’espace public, la perception, le design sonore, les représentations graphiques d’installations, et bien entendu, une de ses actions phares, les Listens. C’est en effet au cours de ces soundwalks, performances d’écoutes urbaines, que l’artiste expérimente une posture d’écoute en marche, performative, transformant la ville en une scène d’écoute musicale. Par delà l’approche pédagogique de Murray Schafer, Max Neuhaus nous invite à une expérience esthétique forte, ce qui résonne fortement en moi depuis que j’ai regardé de près les gestes et les écrits de ce pré-soundwalker.
Le PAS que j’ai effectuer à Charleroi, suite à la conférence, et prolongeant également un fabuleux concert de Charlemagne Palestine, je vous en reparlerai bientôt, sont en effet tout naturellement, et très modestement, en écho des Listens de Max Neuhaus, comme une illustration pratique de ce que j’ai énoncé durant la conférence.
Il ne s’agit pas pour autant de copier le modèle Neuhausien, ce qui ne représenterait que bien peu d’intérêt, mais de mettre la ville en écoute façon Désarsonnante. Pratiquant ces écoutes en marche depuis le milieu des années 80, plutôt dans l’esprit didactique d’un Murray Schafer au départ, j’ai découvert, quelques années plus tard, les Listens, qui ont certainement influencé mes marches pour les rapprocher plus près des arts sonores, tout en gardant une forme de militance pour la belle écoute et une sensibilisation autour de Points d’ouïe remarquables.

 

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©Zoé Tabourdiot – Transcultures

 

Pour effectuer un PAS dans de bonnes conditions, maîtriser un tant soit peu le paysage investi, ne pas trop s’y perdre, physiquement comme sensoriellement, tout commence par une série de repérages.
Ma première journée à Charleroi fut une grande marche urbaine entre la ville basse et la ville haute, le centre en grand travaux de réhabilitation et la périphérie post industrielle. Bref beaucoup de kilomètres pour s’imprégner des ambiances, des acoustiques, dans un journée très physique, avec quelques bonnes dénivelées. Mais au final, ce fut une plongée vivifiante dans une ville très tonique.
Charleroi est incontestablement, aujourd’hui, une ville de contrastes, auditivement et visuellement parlant. Ancienne cité industrielle, minière, sidérurgique, elle fut très prospère dès la révolution industrielle. De la fin des année 60 jusqu’à 2012, les secteurs industriels qui faisaient vivre la ville s’écroulent les uns après les autres, laissant d’immenses champs de friches industrielles désertées, un paysage digne des meilleurs albums de la BD science-fiction, et une catastrophe économique, sociale.
Le paysage alentour est bordé d’immenses crassiers, certains de plus de 200 mètres de haut, reliefs signant la feu prospérité minière. La Sambre, rivière sinueuse sur laquelle naviguent d’imposantes péniches, canalisée entre d’énormes entrepôts, longe la ville basse. Un incroyable réseau routier ceinture la ville, rings en hauteur dominant la cité d’un entrelacs de ponts et de voies suspendues. Le réseau ferroviaire est lui aussi assez gigantesque. Tout ceci vous vous en doutez bien, n’est pas sans conséquence sur l’ambiance sonore de la ville! Ajoutons à cela d’incroyables trompes, identiques à celles de gros bateaux, qui sonorisent les tramways, notamment à un carrefour où voitures et trams cohabitent, plutôt mal à certaines heures, et la ville se fait se fait parfois trépidante, voire bruyante, n’ayons pas peur des mots.
Fort heureusement, la requalification de certains quartiers a aménagé un réseau de places et de rues piétonnes qui viennent donner un peu d’air à la cité, y compris pour les oreilles.

 

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©Zoé Tabourdiot – Transcultures

 

Mon parcours devant s’effectuer en nocturne, situation que j’apprécie et recherche d’ailleurs de plus en plus, une bonne partie du repérage s’effectuera durant une semaine, de nuit, après avoir interviewé les artistes du festival pour la Sonic Radio.
A ces heures obscures la ville prend une toute autre allure, surtout si l’on se promène sous les rings, le longs d’usines désaffectées, et sur les bords de la Sambre, ce que bien entendu, je ne manquerai de faire, parfois micros en mains, pour capter l’ambiance un brin canaille de cette cité en pleine mutation.
Car la ville, surtout basse, est un immense chantier où les places et les quais sont réaménagés, où un imposant centre commercial flambant neuf a vu le jour, ainsi que plusieurs centres culturels, restaurants lieux d’exposition, cinémas… Déjà riche de quelques lieux phares, culturellement parlant, dont le célèbre Charleroi Danse, la cité mise, comme l’a fait quelques années auparavant Mons sur un développement de l’offre culturelle. Ceci pour redynamiser une ville que les séquelles d’un violent déclin industriel stigmatisent encore, et faire en sorte d’oublier le slogan qu’a développé une équipe artistique « Charleroi Adventure ». Cette dernière propose des circuits safari dans la ville, élue à ce titre comme « la plus laide d’Europe ». Bien sûr, aussi surprenante et contrastée que soit le tissu urbain, il s’agit là également d’un effet d’annonce de ce Safari urbain décalé, même si je me rendrai compte que, inconsciemment, je suivrai plus ou moins ces chemins post industriels de l’oreille. On ne peut, en tant qu’arpenteur, échapper à ce qui fait de Charleroi une ville un brin sauvagement fascinante, même s’il ne s’agit pas pour moi de construire une nouvelle série de situations touristico-artistiques. La ville en tous cas, est multiple et il faut s’en saisir par un bout, celui des oreilles pour moi…

 

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©Zoé Tabourdiot – Transcultures

 

Le jour J, qui s’avère le plus humide de tout mon séjour, mais un PAS Belge, ça se mérite ! À 21H30 devant la basilique Saint-Christophe de Charleroi, se forme un groupe d’intrépides et sympathiques marcheurs écouteurs noctambules.
Sous une pluie fine, qui finalement s’estompera au fil ne notre déambulation, nous entamons une descente de la ville haute vers la ville basse. Beaucoup de passants flânent encore, leurs voix réverbérées entres les murs serrés. Nous zigzaguons pour suivre des passants, coller nos oreilles à une bâche derrière laquelle se déroule une fête, nous arrêtons sous des porches, auvents, fenêtres d’écoute(s) où les gouttes de pluie rythment joliment l’espace. La ville chuinte finalement, joliment en fait, sous les pneus des voitures, dans ambiance caractéristique des journées pluvieuses. A l’approche de la grande place centrale de la ville basse, dite Place verte, alors que paradoxalement son réaménagement l’a transformée en une immense aire minérale, intégralement bétonnée, les voix se font plus denses, plus présentes, dans un crescendo progressif. Essentiellement des étudiants qui s’égaillent en volées de rires partagés.
Nous partons vers la périphérie où l’effet acoustique inverse va se faire sentir, un decrescendo lié à la raréfaction progressive des passants, un apaisement sonore que la nuit renforce sans doute.
Arrêt Point d’ouïe, moment fort du parcours, sous un nœud routier où les rings distribuent nombres de véhicules, quelques mètre au-dessus de nos oreilles. La scène acoustique nocturne est saisissante, entre chuintements tout autour de nous et d’incroyables claquements, grondements, infra basses rythmées juste sur nos têtes. Impressionnant, même pour les carolorégiens qui n’ont finalement pas l’habitude de s’arrêter sous des rings pour en écouter leurs sauvages plaintes nocturnes. J’installerai en contrepoint, de façon éphémère et en décalage, des sons d’une forêt francomtoise et une histoire d’Écho cherchant désespérément à séduire l’inatteignable Narcisse.
Nous longerons ensuite cet entrelacs sonique pour nous éloigner encore un peu plus du centre ville. Une petite rue s’éclaire à notre passage, ilot très vert, très fleuri,féerie passagère en parfait décalage avec le site environnant hyper bétonné, un petit havre de paix pour l’oreille et la vue. Sans prévenir, au détour de cette ruelle, c’est un champs d’usines en ruines, sombres, inquiétantes, qui servent d’ailleurs visiblement à la fois de squats sauvages et de dépôts d’ordures en tout genre. Acoustiquement, c’est plutôt calme, visuellement, plutôt violent, dans une distorsion, un paradoxe sensoriel. Nous voilà débouchés sur les quais de la Sambre, que nous remonterons vers le centre. Arrêt Point d’ouïe sur des clapotements à nos pieds, des gouttes d’eau tombant d’un surplomb, espace aquatique où les lumières de la villes flirtent avec l’eau, dans des miroitements irisés, comme les sons cette fois-ci plus en adéquation. Ce passage des quais de nuit est un vrai délice, sensoriellement parlant, une autre magie urbain qui vient donner à notre PAS une coloration finalement très sereinement inattendue.

 

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©Zoé Tabourdiot – Transcultures

 

Remontés sur les hauts-quais, là où s’aménagent moult nouveaux lieux de culture et de loisirs, nous nous retrouvons dans une lumière et des sons plus organiquement urbains. Ce sera notre dernière halte, utilisant mes longues-ouïe et audio-stéthoscopes pour ausculter les sols, les mobiliers et plantations, histoire de finir le parcours en ramenant l’écoute vers une micro matérialité, de promener l’oreille de vastes champs vers des parcelles intimes.
Nous nous retrouverons au final dans un de ces nouveaux lieux disposant du reste d’une excellente brasserie, endroit idéal pour échanger sympathiquement autour de notre expérience d’écoute partagée.

Charleroi a donc conquis mon oreille, à tel point je souhaiterais évidemment prolonger la sonique aventure vers d’autres terrains encore inexplorés pour moi.

 

En écoute, deux portraits sonores de Charleroi effectués lors des repérage du PAS

Charleroi, dedans dehors et Charleroi Song Industries

 

 

L’attention à la marche

Inauguration d’un Point d’Ouïe et PAS à La Romieu – Made of Walking 2017

L’attention à la marche

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Made of Walking 2017 s’est tenue dans la petite cité de La Romieu – littéralement une toponymie qui nous enseigne du fait que les pèlerins vont (allaient) à Rome en passant par ou en partant de ce village. C’est ici où se sont rassemblés fin août, une quarantaine de marcheurs, dessinateurs, penseurs, écoutants, venus de différents pays. Des ateliers en marche et réflexions se sont déroulés une semaine durant, de jour, de nuit, poétiques, philosophiques, méditatifs, militants, déambulants.
http://www.themilena.com/pdf-files-projects-the-milena-principle/s-programme-FR-MOW-La-Romieu-final.pdf
Le village de La Romieu est aujourd’hui une étape de pèlerinage importante, non plus vers Rome, mais pour Saint-Jacques de Compostelle. Son patrimoine bâti, un ensemble collégial classé au patrimoine mondial de l’Unesco, un lavoir gothique, la beauté de ses paysages alentours, font que le village constitue un lieu de rencontre symbolique pour tester, pratiquer et célébrer moult formes de déambulations pédestres.

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Comme à mon habitude, et d’autant plus que le séjour se déroule sur une semaine, je m’installe progressivement dans une forme d’immersion. Il s’agit pour moi d’errer de ci de là, tôt le matin, dans la journée, à nuit tombée. Je marche bien sûr, mais aussi prends la mesure de la vie sonore des lieux en m’asseyant sur les différents bancs qui ponctuent La Romieu, de pierre (mon préféré), de bois ou de métal. Mes oreilles sont toujours titillées par l’excitation de découvrir un lieu inconnu, que j’écoute, mais regarde aussi avec une certaine gourmandise sensorielle. J’adore les rencontres, les échanges, avec mes logeurs, les habitants, les commerçants – où trouver ceci et cela, entre autres des spécialités locales, à manger comme à boire. Les spécificités culinaires et viticoles, les produits du cru, j’y ai découvert le melon de Lectoure, de succulents fromages de chèvre locaux, véritables régals, sont un autre patrimoine qui possède pour moi de vraies valeurs repères pour comprendre et bien se sentir dans un territoire.

Mais il faut également entrer dans l’histoire, petite ou grande, ancienne ou en cours, pages couvertes de récits au quotidien, que la marche révèle au fil des pas. Et l’histoire de La Romieu est riche, son architecture en témoigne, mais aussi cette belle légende des chats d’Angeline, et la présence en chair et en os de Rimbô, le célèbre félin, chat fétiche et très âgé du village, à qui une équipe d’artistes a même dédié un parcours géolocalisé.
La Romieu se tisse à mes oreilles des sons du jour comme de la nuit, la cloche de la Collégiale égrenant ses tintements, son Angelus, les terrasses des restaurants qui s’ouvrent et se ferment, avec les clients qui discutent sous les arcades séculaires autant que joliment réverbérantes, un lavoir qui glougloute dans un écrin de verdure bruissonnant, des pas, des rires, un village qui s’anime et s’endort au fil des heures, l’acoustique de ses ruelles très serrées peuplées de pigeons qui s’envolent effarouchés, des nids de jeunes hirondelles pépiantes, lovées sous les toits… C’est ainsi que se dessine, par bribes, l’histoire sonore du lieu, la mienne en tous cas, mais aussi celle que je tenterai de partager avec le plaisir sans cesse renouvelé d’ausculter en groupe l’audio biotope du village, et sa poésie auriculaire intrinsèque.

L’un de mes objectifs, outre de procéder à des PAS – Parcours Audio Sensible, un nocturne et l’autre diurne, est aussi de repérer, de choisir un Point d’ouïe remarquable, afin de l’inaugurer officiellement.
Le premier PAS fut nocturne. Nous sommes entrés dans une douce histoire sonore, au moment où s’endort le village, où des voix et des sons de télé sourdent des fenêtres, où Écho s’installe pour quelques instants dans une intime ruelle, par le biais d’une micro installation sonore éphémère, où l’on ausculte le sons de nos pas sur les graviers (hommage à Pauline Oliveros) via des « longues-ouïes ». Nous auscultons aussi les chants secrets de la végétation, des arbustes, des pierres… Nous plongeons un instant dans la nuit peuplée d’une multitudes de chants d’insectes et autres discrets nocturnes. Le bas du village nous livre un incroyable moment de silence, instant si rare aujourd’hui. Nous finissons notre parcours sur la terrasse désertée d’un bar, pour communier dans l’écoute une dernière fois, ensemble, dans le calme du village…
Le second parcours fut diurne, et donc sensiblement différent. Nous entrons dans les résonance du cloître de la Collégiale, écoutons ici aussi le son de nos pas dans le déambulatoire, auscultons les végétaux du jardin et la pierre de l’édifice. Nous déplorons la « musique de fond » qui écrase et annihile la pourtant belle acoustique de l’église. Dans la somptueuse chapelle peinte, nous jouons avec l’acoustique, par un chant diphonique, et surprise, une réponse chantée nous parvient du haut des escaliers de la tour, où un homme, accompagné de son fils, joue lui aussi avec les résonances des lieux. Une belle et inopinée réponse vocale que nous conserverons dans un recoin de l’oreille.
Chacun de ces deux PAS, si différents fussent-ils, nous entrainent, nous embarquent dans une trame sonore spécifique à La Romieu.

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Arrive alors le jour de l’inauguration officielle du Point d’ouïe. Ce dernier à été finalement très vite choisi. Il s’agit du magnifique lavoir gothique, en contre-bas du village. Ce site s’est très vite imposé à moi, enceinte aquatique, verdoyante, oasis de calme peuplé, selon les heures, des chants d’oiseaux, d’insectes, des glouglouttements de l’eau, du vent dans les arbres environnants, très prégnant ce jour-ci. D’ailleurs, d’autres artistes avaient choisi ce lieu pour installer leur voix dans une très longue et performative lecture publique de Peter Jaeger, ou pour jouer en contrepoints avec le plic-ploc ambiants et de nouvelles gouttelettes installées par Inge van den Kroonenberg. D’autres encore y reproduiront des gestes séculaires du pliage des draps.
Ce nouveau Point d’ouïe est inauguré en présence de Monsieur le Maire de La Romieu, de l’élue à la culture, d’un élu du Conseil Régional, des représentants de l’association culturelle le bouc qui zouke, d’habitants et des marcheurs de Made of Walking.
Nous y soulignerons que, au-delà du côté symbolique, voire anecdotique, de cette inauguration, c’est une forme de militance pour la belle écoute, la protection de tels lieux, y compris acoustiquement, le plaisir de ré-écouter nos espaces de vie. A cette militance écologique, cette prise de position ancrée dans une écologie sonore telle que l’a pensée Raymond Murray Schafer, viendra s’ajouter de façon plus impromptue, celle d’une militance pour la cause féminine, mélangeant ainsi quelque peu les torchons et les serviettes, ce qui est presque « normal » dans un lavoir. Ainsi se croisent inopinément deux revendications, l’une liée à l’écoute, l’autre à la cause des femmes, dans l’espace symbolique du lavoir, lieu de travail, lieu de rencontres, lieu d’échanges, et ici de revendications.
Comme à l’accoutumée, nous nous rendrons en marche silencieuse vers ce nouveau Point d’ouïe et, après les discours officiels, observerons quelques minutes de silence/écoute collective, non pas commémoratives, mais bien pour acter de l’inauguration de ce nouveau lieu d’écoute à ajouter à la liste de ceux déjà existants.
La mairie, en partenariat avec l’association culturelle locale le bouc qui zouke, matérialisera d’ailleurs le Point d’ouïe d’un panneau in situ.

La carte postale sonore  réalisée durant le séjour est un montage audio de différentes ambiances de nuit et de jour, lors de repérages effectués en solitaire, du centre bourg au lavoir. C’est une vision (audition) très personnelle de La Romieu by Desartsonnants, entre zooms, ambiances, jeux de portails et gouttes d’eau, et bien sûr l’appel quelques chats nocturnes venus saluer mes micros.

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Documents, liens

Vidéo inauguration par ArtFactories : https://vimeo.com/233304865?activityReferer=1

Carte postale sonore, écoutez ici : https://www.mixcloud.com/desartssonnants/lattention-à-la-marche-la-romieu-made-of-walking-2017/

Le Point d’ouïe du lavoir de La Romieu est géolocalisé et répertorié ici – https://www.google.com/maps/d/u/0/edit?mid=1pnyLlyY12C6HeaqKgJhOmLMFM-w&hl=fr&ll=43.983500128879484%2C0.49816358284022044&z=19

 

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En PAS, ceux d’être

 

 

Je suis un promeneur,

promeneur écoutant,

arpenteur paysageur,

marcheur au gré des sons,

insatiable partageur d’écoutes,

traqueur de choses bien-sonnantes,

guide accompagnateur Desartsonnants,

installateur de micro points d’ouïe,

aménageur de pauses arrêts sur son,

metteur en scène jusque-bruitiste…

 

Petites et grandes oreilles joueuses,

je vous invite au jeu de l’ouïe,

à l’orée du chemin sinueux,

dans la flânerie des grandes villes,

au travers d’amènes villages,

aux confins des forêts séculaires,

au fil des ruisseaux miroitants,

dans de grands parcs labyrinthiques,

au long de murailles circonvenantes,

vers la parole du marcheur devisant,

vers silence de l’écoute partagée,

partout,

portons l’oreille généreuse !

PAS – Parcours Audio Sensible, l’exercice de l’incertitude stimulante

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PAS – Parcours Audio Sensible – Transcultures, École d’arts de Mons (Be) – février 2016

 

Ce qui maintient un projet en vie, ce qui conserve et exacerbe l’envie, ce sont les choses qu’on ne maîtrise pas, ou pas totalement. C’est tout ce qui échappe à notre contrôle, qui peut nous faire tomber les préconçus et habitudes  bridant la poésie du geste, et parfois le rêve tant espéré. C’est tout ce que l’on attend pas, et qui, à chaque instant, joue à nous surprendre, à nous faire connaître des égarements superbes.

C’est le terrain inconnu qu’il va falloir découvrir assez vite, pour ne pas trop s’y perdre, ou bien pour s’y perdre, pour en sentir la substance sensible, au-delà ou en de ça du paysage, de ses sons, de ses apparences, d’ailleurs souvent trop apparentes.

C’est la pluie, le vent, la lumière, la fraîcheur ou la canicule, l’environnement capricieux qui, à chaque PAS, remettent le rythme de la marche en question et la participation même d’autres marcheurs, stimule ou éteint l’énergie de chacun, consolide ou fragmente le groupe.

Ce sont les rencontres, fortuites ou programmées, celles du repérages, celles des marches collectives, celles en marge, qui précèdent ou qui prolongent. C’est de l’humain au corps du projet, avec toutes les interrogations possibles, qui naitrons ou resterons en suspend.

Ce sont les apprentissages des lieux, le fait de se sentir heureusement Candide et fragile, face à des terrains riches, car intrinsèquement semés d’incertitude.

C’est l’itinéraire que l’on trace, que l’on dessine, que l’on projette, que l’on suivra au pas à pas, ou pas, que l’on modifiera à l’envi, au gré des aléas, contretemps, ou joyeuses surprises.

C’est l’événement qui fera qu’au lieu de passer ici son chemin, on s’y arrêtera, brièvement, ou très longtemps, quitte à chambouler radicalement l’ordre des choses.

C’est tout ce qui fait qu’avant chaque nouveaux départ, il nous faudra garder en tête le fait de savoir jouer à l’improviste, d’adapter nos PAS aux caprices des choses, d’aller vers où on ne pensait pas, de rester ouvert, yeux, oreilles, corps en éveil, à toute chose mâtinée de sérendipité; en bref, de se garder  une marge d’incertitude.

 

 

Carnet de sentiers

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Le terrain est un immense laboratoire à ciel ouvert.
La marche est un exercice sans cesse renouvelé, un dispositif, un processus à la fois simple et complexe.
La marche est également une création en mouvement, combinée à l’écoute, comme un acte d’écriture sonore indissociablement liée au territoire. C’est ainsi qu’elle franchit le PAS – Parcours audio Sensible.
Avec chaque marcheur impliqué à un moment ou à un autre, dans chaque lieu arpenté, nous œuvrons à construire des pièces singulières, Points d’ouïe spécifiques, esthétiques, vécus en chemins d’écoute.

Les sentiers de l’écoute

Dans un modeste PAS

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Le sentier, ou plus joliment dit la sente, est pour moi une possibilité, une discrète voie offerte, ou à m’offrir, pour quitter l’arrogance de la Cité, l’imposition de la rue, et même la sagesse du chemin, fut-il de traverse.

C’est ainsi une façon de me laisser gagner par une douce forme d’insécurité, que je ressens intérieurement comme féconde et revitalisante.

Sortir des sentiers battus ne me fait pas pour autant emprunter les sentiers de la guerre, tant s’en faut !

Sentir n’est pas forcément parcourir le sentier, même si cette idée qui m’effleure, faussement étymologique, ne m’aurait pas déplu, bien au contraire !

La sente, étymologiquement Semina, n’est pas sans me rappeler la semence, la fertilité, comme une modeste mais généreuse offrande au corps et à l’esprit.

L’arpentage de multiples sentes m’a fait, et me fait encore, découvrir quantité d’infimes parcelles de paysages. Paysages qui m’échappent sans cesse, s’estompant au détour d’un buisson foisonnant, d’un muret moussu, d’un jardin abandonné, et filant vers d’autres espaces replis, où mon oreille-même peut s’en trouver surprise, désarçonnée dirais-je innocemment.

Si la sente existe bel et bien, le verbe senter n’a pas que je sache d’acception, alors que, par le jeu de l’homonymie, il crée, par cette facétie, une relation des plus intéressantes.

Le sentier me fait prendre de travers de vagues terrains ou des terrains vagues, avec parfois la poétique du vague à l’âme, un quasi effet Wanderer, qui pourrait m’entrainer en des terrains à peine défrichés, donc à peine déchiffrés. Un PAS de côté que je fais et refais à l’envi

C’est alors que je me rends compte qu’il me reste tant de choses paysagères à lire et à relire, pour mieux pouvoir les écrire, dire et redire.

La sente me met également à l’épreuve de l’intime, de mon intimité, quitte à accentuer positivement mes propres indécisions, incertitudes et contradictions.

Son étroitesse sinueuse ne m’offre souvent que des perspectives restreintes, me ramenant à jouir de l’instant présent, sans autre motivation qu’un plaisir immédiat – Carpe Diem (quam minimum credula postero), pour m’échapper un moment au stress ambiant in progress. Lui échapper n’est pas cependant le fuir.

Et en ce qui concerne mon écoute, mon écoute en sentier, je tente de la contenir humblement aventureuse, pour éprouver, ou opérer la syntonie de discrets espaces, tout à la fois physiques et mentaux.

Dans un infime craquement, ruissellement, chuintement, le paysage en sentier s’accommode de peu, voire fuit sans détours l’exubérance sur-enchérissante.

Je retrouverai celle-ci au premiers détours de la ville, car paradoxalement, elle me manquerait bien vite, et je fais là un grand écart assumé.

Néanmoins, emprunter un sentier me fait me retrouver au cœur d’un paysage, y compris sonore, en règle général paisible, sans trop d’artifices, qui me replace, dénudé d’une pesante vanité, dans une chaine bien vivante. Et c’est dans cette chaine complexe, que la sente contribue à me rappeler, régulièrement, le fait je ne suis in fine qu’un très modeste et infime maillon, promeneur écoutant impénitent.

 

PAS – Parcours audio Sensibles, le dynamisme du simple au complexe

La meilleure façon de marcher?

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Plus je déroule mes PAS, enchaine mes marches, plus leur processus se révèle dans une bienveillante et rassurante simplicité, et plus les paysages, en particulier les paysages sonores, se dévoilent dans une complexité aussi jouissive que stimulante.

Un PAS – Parcours audio Sensible – Gare de Perrache à Lyon

C’est une forme déambulatoire hybride entre le repérage et une version beta-test, avec quelques consignes à l’appui.
– Le non repérage préalable, une errance improvisée selon les événements et envies de chacun
– L’immobilité sur des points d’ouïe (périodique)
– Le fait de faire en sorte que chacun puisse prendre la main (l’oreille) et devenir à son tour guide.
Consignes qui ne seront du reste pas toutes suivies et appliquées durant le parcours – d’où la version d’essai de cette forme de soundwalk.
Nous sommes un petit groupe de quatre personnes, soit huit oreilles calibrées dans une stéréo élargie. Gilles, promeneur écoutant et hôte, Jérémy, paysagiste, Carole, musicienne intervenant avec de très jeunes enfants et Marianne, opératrice culturelle composent notre équipage de marcheurs écoutants.
Nous sommes dans un territoire lyonnais, à caractère nettement ferroviaire. Une gare dons nous explorerons les devants, derrières, intérieurs, extérieurs, dessus, dessous, transversalités et impasses…
Nous croiserons de nombreuses séquences sonores, et plus encore, singulières, joliment singulières dirais-je même.
Un accordéoniste, au pied de la gare, de ses escalators,que nous mixeront avec les chuintements des fontaines et les voix des passants.
Le refuge d’une voûte plastifiée d’un escalier roulant aujourd’hui immobile.
Une porte coulissante anthropomorphiquement gémissante.
Un « pianiste de gare », serinant péniblement la « Lettre à Elise », non sans la massacrer un brin de ses doigts maladroits.
Un escalier surplombant des quais où piaffent d’impatience et halètent des trains ronronnants.
Un autre quai tout en longueur, sente ferroviaire menant à une sorte de gare jardin presque bucolique, bordée d’oiseaux, espace rompant avec la frénésie des lieux.
Un train qui s’ébranle, d’autres qui traversent l’espace, ballet mécanique et plateforme grondante, nous sommes au centre d’une scène acoustique que n’auraient pas renié les futuristes d’antan.
D’autres jardins terrasses surplombant la ville et, fermés à cette heure-ci !
Un nœud ferroviaire où les rythmes ferraillant scandent ce territoire mécanisé, cette zone de partance et de transit, invitation au voyage. J’adore les gares pour cela, et pour mille autres raisons, dont les sons ne sont sans doute pas de moindres choses.
Un parking, où nous jouons une petite improvisation performance, dans un sas fermé de lourdes portes battantes et grinçantes à souhait. Rythmes, grincements, acoustique réverbérante, polyphonie sauvage, nous embarquons furtivement dans notre petit jeu, façon concert post Pierre Henry, des passants amusés, ou intrigués.
Une autre marmotte pour moi, tester les portes et portillons qui pourront devenir de véritables instruments musicaux, ou tout au moins sonores, en explorer des modes de jeux en solo, ou en mode orchestre de chambre comme ici.
Enfin, retour à notre place initiale, non sans avoir emprunter un long tunnel routier assourdissant, comme un final paroxysmique, en apothéose bruyant. La place nous ramène à un espace qui nous semble dès lors très apaisé, par le jeu des contrastes.
Voici donc, comme de coutume, ce petit carnet de notes, où nos oreilles conjointes, les prises de sons de Carole et photos de Marianne assument leur entière subjectivité !

 

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Concertation/écoute ©Marianne Homiridis

 

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Lustre de gare ©Marianne Homiridis

 

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Passage couvert ©Marianne Homiridis

 

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Trottoir Art nouveau ©Marianne Homiridis

 

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Ambiance acoustique en panoramique

 

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Portes chantantes ©Marianne Homiridis

 

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Passages ©Marianne Homiridis

 

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Couloirs d’antan ©Marianne Homiridis

 

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Point d’ouïe et Point de vue – ©Carole de Haut

En écoute

Point d’ouïe – Les flâneries d’un promeneur solidaire

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Marcher, même seul, même sans but annoncé, est pour moi un geste éminemment social
Pour cela il me faut
Sortir de ma boite, de mon appartement, de mon cocon, prendre l’air, prendre l’air du temps, l’air de rien, et surtout l’air non conditionné
Faire corps, de pied en cap, avec le monde qui m’entoure, ma ville, mon quartier, mes espaces investis d’écoutes
Regarder au long cours, mon quartier, ou d’autres qui n’en finissent pas de se transformer, en démolitions – reconstructions – requalifications, avec de nouvelles rues, de nouveaux parcs, de nouveaux magasins, de nouvelles personnes, et moult espaces et bâtiments qui s’effacent, pour laisser place à d’autres, ville chantier, ville tentaculaire
Instaurer des sortes de rituels spatio-temporels à mes PAS – Parcours Audio Sensibles, mais aussi en faisant mes courses, ou en flânant tout simplement
Regarder, sentir, apprivoiser là où je vis, ou ailleurs, les aménités et dysfonctionnements, les apaisements et crispations, les transformations et résiliences
Oser se croiser, se regarder, s’écouter, se parler, s’humaniser urbaniquement, un peu plus encore,
Aller à ma propre vitesse, et à celle des passants non pressés, de mes sensations, sans forcer la marche, dans une forme de décroissance pédestre et mentale assumée
Ressentir des paysages tracés par la relation kinesthésique le mouvement de nos corps arpentant l’espace public
Déambuler de concert, tout en devisant de tout et de rien, façon refaire le monde, ou dans un silence partagé
Saluer des inconnus, leur sourire, au détour d’un parc, d’un sentier, d’une ruelle, et pourquoi pas d’un boulevard, d’une place publique, ou d’une avenue
Sortir des sentiers battus, se surprendre, se laisser surprendre, ou surprendre, par des trajectoires inhabituelles, des écarts poétiques, des gestes décalés, de drôles de situations voire des situations drôles
S’encanailler dans les délaissés touristiques, les recoins de la ville non patrimoniale, non monumentale, en tout cas hors d’une historicité visiblement répertoriée et valorisée en tant que telle
Partager des histoires, des tranches de ville, ou de vie, des récits d’expériences, mais aussi des repas, pique-niques, grignotages dans l’herbe d’un parc, ou sur des bancs, y compris entre deux périphériques
Faire œuvre de pédagogie, transmettre au PAS à PAS, l’écoute, ou d’autre valeurs perceptuelles
Résister, quitte à aller manifestement contre
Se poser sur un banc, ici ou là, tout simplement
S’immerger dans une société qui, pour le meilleur et pour le pire, les longues marches urbaines me le faisant bien voir, reste avant tout ce que nous en faisons, et ce que nous en ferons

La marche, un repérage de territoires sensibles ?

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Il y a peu, nous avons marché en groupe*. Une vingtaine de personnes je pense. Des artistes, écoutants, regardeurs, pourfendeurs, raconteurs, photographes, urbanistes, auteurs, paysagistes… Et plus encore, que je n’ai pas identifié.

Une vingtaine de kilomètres parcourus, dans des routes, chemins, ruelles, lotissements, banlieues, villes presque nouvelles, sentiers, parcs, folles prairies et gentilles jungles, gares, centres commerciaux… Une ville en morceaux recomposée au fil des pas.

Une géographie incluant Massy Palaiseau, Antony, la Plaine de Montjean, Wissous, Rungis, Wissous, Orly… Sans doute pas dans le bon ordre et avec des carences, tant je découvrais le territoire trajectoire.

 

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Passages frivoles, speed, folâtreries, détours et lignes presque droites, nous jouons avec des figures de trajectoires en mode péri-urbain, que nous empruntons, plus ou moins.
Des paroles, des récits, des « que fais-tu – qui es -tu ? », des connaissances communes qui rézautent à n’en plus finir, des bribes d’histoires au gré de la traversée, parfois trop de paroles sans doute, à perdre de vue et d’écoute les enchainements de situations, d’ambiances, de traces de villes.
Mais néanmoins cela brasse et foisonne de façon quasi jubilatoire.

Un bout d’itinéraire parmi tant d’autres, parmi tant de possibles chemins.

À cet endroit, le repérage laisse entrevoir, voire implique une suite, un prolongement, dénote un projet en chantier, qui nous conduit à attendre une version marchée définitive ou presque, plus ou moins achevée.

La ville se lit en même temps que le paysage s’écrit, parfois dans la complexité digressante des paroles de chacun.
Qui du regard, de l’oreille, de la voix n’a pas histoire à proposer, fragmentée au gré des rythmes accidentés, des hiatus urbanus, des embuches trébuches, de cailloux en herbes folles.

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Ici, la problématique n’est pas de tisser une cohérence renforcée par des attitudes concentrées, quasi studieuses, ou au moins perceptuellement attentionnées.

Ici, l’ambiance est sujette à l’aléa d’un groupe qui parcellise les perceptions pour au final, trouver des moyens de malgré tout faire ensemble, dans tous les sens du terme.

Da la lumière de Giverny aux frissonnements des peupliers trembles, des tâches de couleurs saillant sur des façades faux-semblant, des beaux châteaux d’eau au béton léprosé, des rampes à chats descendant des balcons et avec une rampe main-courante s’il vous plait, d’un opéra au style un brin désuet ,jusqu’à l’architecture commerciale Play Mobil, le paysage se construit au fil de la marche. Paysages surprenants, d’autant plus qu’on s’y plonge sans trop de retenue, pour en faire saillir les incongruités, celles-là même qui le rendent au final plus humain, plus attachant, y compris sous d’étranges aspects ou dérapages urbano-arcihtecturaux.

C’est un repérage issu d’autres repérages, effectués apparemment de bien d’autres façons, et que je n’ai pas connues.
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Le repérage est une forme d’écriture en projet, en action, un Projectum, une forme de prospective qui lance devant elle des idées, des essais de mises en situations, des ressentis-stimuli qui s’additionneront pour entamer une ou des collections, des carnets de notes, donnant corps, incarnat de ce qui deviendra l’Œuvre. œuvre sur laquelle pourront s’encanailler de multiples marcheurs, sur les traces de…

Ici, le repérage revient à ses sources, étymologiquement parlant, un trait, une marque que l’on fait pour retrouver une hauteur, une distance, un alignement, pour ajuster avec exactitude différentes pièces d’un ouvrage. La trace trait est le chemin que suivent nos pieds, qu’interprète notre imagination, ce que brasse le groupe, qui fait ainsi vivre une forme de trajectoire sensible dans un paysage polymorphe.

Le repérage est une lecture sensible, polyphonique, de tracés infinis, mais qu’il faut bien cerner, circonscrire un jour, tout en laissant la possibilité de de les transformer, de les varier, ou d’user de la variation, concernant les itinéraires choisis.

Cette action pré-déterminante est elle-même un processus d’écriture qui convoquera le sensible, autant que puisse se faire, dans la modélisation d’un territoire arpenté.
Chacun n’ayant pas les mêmes formes de sensibilité, l’effet groupe pourra contaminer L’action se révèle, par différents ressentis personnels, où l’œil, l’oreille, la sensation cinétique, l’odorat et le toucher, qui parfois, seront partagés dans un mode d’écriture plurielle et (presque) commune.

Le repérage n’en finit pas de repérer des espaces, de se repérer lui-même, de nous y repérer, pour mieux se construire au final, lequel final fuyant sera d’ailleurs toujours remis en question par une série d’arpentages d’un territoire qui se reconstruira au fil des aménagements successifs.

*Des marcheurs acteurs du Sentier Métropolitain du Grand Paris – http://www.enlargeyourparis.fr/sentier-grand-paris-en-marche/

 

 

À votre sentier les oreilles !

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Le sentier, la sente, le passage presque secret, intime, un brin aventureux, dépaysant, à demi-caché, sinueux, embroussaillé, celui tissant un entrelacs d’espaces où l’on a envie de se perdre, ou de jouer à se perdre…

Le sentier peut être également urbain, d’un monde bétonné et asphalté, faufilant ses trajectoires contraintes de bloc en bloc, suite d’allées, cours et placettes, longeant une jungle verticale qui ne se laisserait pas appréhender du premier regard, ni de la première écoute.

Le sentier est un fil rouge, ou vert, ou gris, trame d’un terrain parcours d’écoute incitant à pratiquer des cheminements de travers, piégés d’incertitudes rayonnantes.

Le sentier est souvent un moyen de tendre une oreille canaille en des lieux résistants, qui ne se livrent qu’aux écoutants aimant ou osant sortir du droit chemin.

Le sentier est parfois à peine visible, tout juste lisible, à deviner du bout des pieds par d’infimes traces, quand il n’est pas à inventer.

À d’autres moments, à d’autres endroits,  il est parfaitement marqué, poli, comme patiné et tassé d’une multitude de foulées faisant trace.

À votre sentier les oreilles !

 

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PAS – Parcours Audio Sensible, marcher, écouter, cartographier

Une, des cartographie(s) sonore(s), des écoutes à la carte ?

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Arpenter un territoire c’est originellement le mesurer, le diviser en arpents, mais peut-être également s’y mesurer.
Marcher un territoire c’est aussi en prendre la mesure, du centimètre au kilomètre, pas à pas.
Réduire un territoire à une certaine échelle, c’est amorcer un geste cartographique, l’appréhender « vu de haut », en discerner les contours, parfois les détails.
La cartographie sonore est une cartographie du sensible qui mettra en avant la matière sonore et l’écoute posée sur un espace géographique donné.
La cartographie sonore est un mode de représentation territorial pour et par l’oreille. Elle peut être centrée sur les seules informations auditives, ou venir s’insérer dans une carte plus hétérogène, lui rajouter une couche d’information auriculaire…
Un territoire sonore est un ensemble construit sur des flux, des rumeurs, des émergences… Moteurs, brouhaha, voix, oiseaux… Un mille-feuilles acoustique.
L’échelle de l’écoute peut-être donnée par un jalon stable dans la temporalité, la puissance, la localisation géographique. Une cloche par exemple. Néanmoins cette échelle peut être plus ou moins précise, s’effacer ponctuellement. L’oreille reste le capteur qui mesurera les échelles et plans sonores, non sans une certaine subjectivité, voire une subjectivité certaine.
La ou les signatures sonores d’un territoire cartographié se révèleront autour de « singularités communes ». Des cloches, fontaines, espaces acoustiques spécifiques et enchainements ou ruptures dans le mixage urbain, voix avec intonations, accents, langues, parlers locaux…
Une cartographie sonore demande un certain temps d’immersion pour repérer et comprendre les indices que nous choisirons de représenter, ou d’utiliser comme représentation sensible d’un lieu.
La carte/charte sonore peut utiliser différents modes de représentation, différents médias. Le symbole-pictogramme, le sons lui-même, l’image, le texte/onomatopée, le graphisme décrivant la matière sonore, sa puissance, sa « couleur, sa hauteur, ses déplacements spatiaux et dynamiques… sont autant d’outils cartographiques pouvant être utilisés, mixés…
La mise en place d’une représentation sonore peut-être participative, s’appuyer sur la connaissance des autochtones de leurs espaces de vie, se construire en fabriquant nos propres codes,, outils de représentation, esthétisme… Elle en gagnera d’autant plus à être une création collective, partagée, une œuvre contextuelle, perceptuelle autant que relationnelle.
Nous pourrons développer plusieurs degrés de lecture selon les cartes ou couches empilées – Sources et nature des sons, puissances, rythmes et temporalité, ambiances et couleurs, éléments spécifiques (cloches, fontaines, transports publics…)
La carte pourra se décliner en différents formats ou média – Papier, maquettes/matériaux, supports numériques, formats mixtes…
Ce mode de représentation restera, surtout en ce qui concerne la notion de paysage sonore, éminemment subjectif, comme beaucoup de cartographies du reste.
La parole d’habitants, d’usagers, de visiteurs peut-être inclus comme un élément d’une cartographie singulière. qui s’appuie sur une série de témoignages récits oraux.
La cartographie sonore peut être pensée comme un mode de déambulation, offrant différents chemins, trajectoires d’écoute, précisant des points d’ouïe où s’arrêter, singuliers, intéressants, emblématiques.
A chaque territoire, à chaque arpenteur, à chaque projet et histoire, sa propre carte.
Nous produisons bien là, une véritable écoute la carte en quelque sorte.

Annexes :
– Un panel de cartographies sonores (article Desartsonnants) – https://desartsonnants.wordpress.com/2014/06/27/cartographier-le-monde-a-loreille/
Images

Cartes sonores et dérivés (Article Desartsonnants)http://desartsonnants.over-blog.com/cartes-sonores-et-d%C3%89riv%C3%89s-repr%C3%89sentations-de-la-chose-sonore

Écoutant marcheur, acteur chercheur

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Suite à une semaine riche en rencontres avec des chercheurs et laboratoires de recherches, notamment dans des rencontres-actions marchées, une petite pause écriture s’impose.

Il me faut parfois tenter de prendre du recul sur mes propres pratiques pour voir comment elles évoluent au fil du temps et ces expériences, et surtout faire en sorte qu’elles continuent d’évoluer.

Je marche, j’écoute, je triture des idées, malaxe des concepts, écris, partage des réflexions et actions de terrain, marche encore…

Du terrain, de l’action à la réflexion, de l’expérience individuelle ou collective à la cogitation intellectuelle, et vis et versa, la « des-marches » avance, empruntant souvent des chemins de traverse à peine défrichés, ni donc déchiffrés.

Je reprends ici un extrait de texte du chercheur Hugues Bazin*, que je trouve très intéressant dans son approche d’activisme décloisonné.
« … L’acteur-chercheur n’est pas défini par un statut, une mission, une appartenance professionnelle ou sectorielle. Il peut jouer sur ces rôles, mais ne peut se cantonner à une posture entre agent, acteur et auteur. Qu’il vienne du milieu de la recherche ou d’autres environnements socioprofessionnels, sa posture est de nature hybride et se définit par la capacité de construire une démarche réflexive vers laquelle il ira puiser les éléments méthodologiques utiles. Autrement dit, l’acteur-chercheur se définit par l’espace circulaire qu’il crée entre implication et distanciation.
C’est un espace aussi bien social, mental que géographique qui le caractérise comme sujet autonome, auteur de sa pratique et de son discours. C’est dans cet espace que l’on peut s’impliquer tout en impliquant l’autre… »

Revenons de ce fait à la marche et au marcheur écoutant les environnements sonores qu’il a choisi d’investir.

Marcher pour marcher n’est pas une fin en soi, pas plus qu’écouter pour écouter, et au final théoriser ces actions sans volonté d’agir sur le territoire n’est pas très stimulant ni productif. Il faudra que le geste de mettre un pied devant l’autre, comme celui d’ouvrir ses oreilles au monde environnant, engendre non seulement de nouvelles formes de récits, de pensées, mais s’ancrent dans un processus d’aménagement du territoire, autant que faire se peut.

Emmener des personnes écouter la ville, ou une forêt, est un engagement physique et intellectuel dans lequel chaque individu, quel qu’il soit, peut devenir co-auteur d’une petite histoire d’écoute, voire d’un paysage sonore collectif en gestation.

Ensuite, souvent, les rencontres feront le reste. Dans tel ou tel atelier d’écoute en marche, des habitants, géographes, artistes, chercheurs en sciences humaines, élus, aménageurs, seront amenés à croiser leurs gestes de marcheurs écouteurs, leurs ressentis, retours d’expériences personnelles et travaux… Et c’est peut-être à cet endroit que naîtront de nouveaux projets, des actions partagées in situ.

Battre le pavé, courir la campagne, flâner le long des rues, qu’elles qu’en soient les raisons premières, font que le territoire à la fois se révèle et se construit, se raconte et se partage, mais aussi que les réseaux s’étoffent, que les recherches gagnent en profondeur, tout en me laissant dubitatif devant l’étendue croissante de ma propre ignorance.
Du bout de l’oreille, du pied, de l’action, du verbe, le projet devient aussi passionnant que fuyant, chaque rencontre entre des lieux et des personnes dérobant un peu plus des réponses, des problématiques et postulats de départ. L’effet chemin de traverse de l’arpentage du terrain jouant certainement le rôle de questionneur permanent qui nous montre au jour le jour une multitude de chemins possibles, dans un parcours qui n’a de cesse de se modifier au gré de la marche.
Le statut du paysage sonore se trouve à cet endroit confronté ainsi à une belle incertitude.
C’est ainsi que mes propres PAS – Parcours Audio Sensibles, et les productions qui en découlent, se trouvent constamment remis en question, mais qu’ils gagnent de ce fait une in-stabilité jubilatoire.

*chercheur indépendant en sciences sociales depuis 1993, animateur du Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Actionhttp://recherche-action.fr/hugues-bazin/presentation-de-lauteur/

Partition de PAS – Parcours Audio Sensibles, partition N°5

 

Point d’ouïe et partition de PAS – L’oreille collée à…

 

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Crédit photo ©Yuko Katori – Inauguration d’un Point d’ouïe à l’Abbaye de Vausse (21) – World Listening Day le 18 juillet 2017, avec CRANE-Lab

Public
Solitaire ou groupe

Temporalité et durée
De jour, de nuit, durée variable, de quelques minutes à quelques heures

Actions
– Choisissez un itinéraire, repéré, ou non; sinon préférez lui une pure errance…
– Regardez autour de vous, repérez, choisissez des cloisons, portes métalliques, portails, vitres, barrières, mains courantes, de préférence métalliques…
– Collez votre oreille contre ces différentes matières/surfaces pour en écouter, ressentir leurs invisibles et intimes vibrations.
– N’hésitez pas à stimuler les surfaces et matières par de légers frottements, tapotements, raclements… de la main ou à l’aide d’un objet.
– Le cas échéant, imaginez ce qui peut se passer derrière les cloisons, des sons invisibles eux aussi, peut-être même de l’histoire ancienne, des bribes de souvenirs enfouis dans et par-delà la matière.
– Passez d’une surface à l’autre pour en comparer les imperceptibles vibrations sonores…

Variations
– Si votre oreille craint le froid, l’humidité, ou si vous voulez tester via un objet d’écoute interposé, vous pouvez utiliser un stéthoscope.
– Dans le cas d’une écoute en groupe, un guide propose, les autres agissent par imitation, tout écouteur ayant potentiellement la possibilité de guider vers une autre surface.

Les PAS – Parcours Audio Sensibles, catalyseurs d’une communication non verbale.

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Silence must be !*
Cette déclaration, a priori impérative, est néanmoins, plus pour moi, une invitation plutôt qu’une injonction.
La marche silencieuse, celle que propose généralement mes PAS, tend à installer une attitude quasi méditative, concentrée, à la fois sur le monde extérieur, et sur nos propres pensées, ressentis, états-d’esprit, rêveries intimes, sur un moi restant cependant fortement connecté au Monde environnant.
Le silence alors instauré comme une règle du jeu, laisse place, plus de place, aux sons ambiants, ouvrant ainsi ce que Pauline Oliveros appelait une « Deep Listening », une écoute profonde, parfois exacerbée, en tous cas souvent amplifiée.
C’est une façon d’investir les lieux par l’écoute, de se créer ses propres paysages, se mettre en vibration, en résonance, en harmonie avec son environnement, les espaces appréhendés, marchés, dans une forme d’augmentation sensorielle sans autre artifice que notre écoute, notre esprit et notre corps consentants, grands ouverts sur le Monde.

Effet de groupe, esprit de groupe
Les PAS prennent pour moi tout leur sens lorsqu’ils sont commis à plusieurs, en groupe, y compris à partir de deux personnes, et qui lus est d’autant plus qu’ils sont effectués en silence. Je l’ai déjà formulé maint fois, mais je reste toujours surpris des synergies, des énergies qui se dégagent d’une marche silencieuse, en groupe. SE ressent alors une véritable stimulation d’une complicité, d’une connivence accrue dans le geste d’écoute, voire dans toute une série de gestes physiques, postures, ressentis…
Le silence du groupe n’est pas la résultante d’un isolement de chaque individu qui se réfugierait dans un silence-muraille, qui sectionnerait le groupe en une constellation d’individus étrangers les uns aux autres, bien au contraire !
Le fait de marcher ensemble, d’écouter ensemble, en silence, dans un cadre spatio-temporel pensée comme un commun, un territoire d’échange développe un pneu de gestes connivents, bien au-delà du langage parlé, ou qui échappe à la parole pour s’adresser directement aux corps interconnectés.

Au corps de l’écoute
Marcher au même rythme, tendre l’oreille aux mêmes sources, s’arrêter ensemble, se sourire, s’échanger des clins d’œil, se guider en se donnant la main, se faire passer des objets, être reliés par des fils virtuels ou réels… Autant de faits et gestes, parfois imperceptibles au non habitué, ou au spectateur extérieur, qui développent un véritable langage, une forme de communication parfois plus forte que la parole-même, mentale, physique, kinesthésique… et qui ne vient pas rompre la magie du silence, écrin de l’écoute active.

Silence on guide !
Le guide de PAS, rôle que j’endosse de nombreuses fois, ressent fortement les moments où se soude un groupe, où les entités humaines font bloc, et rayonnent d’une sorte d’énergie électrisante.
Le guide est tout d’abord celui qui installe, ou qui contribue fortement à installer le silence, plus en adoptant des postures physiques communicatives qu’en usant de la parole pour se faire entendre, voire comprendre. Une immobilité soudaine, un regard appuyé… C’est sa propre énergie d’écoutant qu’il devra, à l’instar d’un chef d’orchestre, communiquer alentours. Plus encore que sa technique gestuelle, l’énergie d’un maestro, jusque dans les silences, est sans doute surtout dans les silences, viendra galvaniser l’orchestre, qui lui-même renverra de l’énergie vers le chef, et au-delà verts le public. Situation finalement assez comparable avec laquelle je me trouve en emmenant un groupe dans un PAS, mais sans doute ma pratique de direction d’orchestre n’y est pas étrangère. L’un des premiers marques de ‘implication d’un groupe, de sa cohésion, est sans nul doute la qualité du silence qui sera « produit » collectivement, lequel sera non seulement une sorte d’écrin pour les sonorités ambiantes, mais aussi éléments constitutifs intégrants d’un langage non oralisé.

Silence on communique !
Dans un PAS silencieux, des gestes discrets, a priori anodins, se révèlent comme des formes de jeux/postures révélateurs, que le groupe se transmet souvent de façon consciente. Mettre les mains derrières les oreilles, en formes de parabole acoustique, fermer les yeux, effectuer un lent tour sur soi-même, à 360°, coller l’oreille à un pont, à une porte… Autant de gestes, de recherches d’écoutes, à la fois simples et singuliers, qui ne demandent aucune verbalisation pour se transmettre, tout juste une réceptivité collective, un mimétisme communicatif, une sorte de danse improvisation intuitive collant aux événements de l’instant, aux ambiances du lieu.
Le langage collectif, sorte de langue des signes pour écoutants, ainsi installé, ne doit surtout pas être troublé par une parole qui serait alors une surcharge interprétative tout à fait inutile, voire franchement déplacées, si ce n’est parasitante. Cette parle « de trop » brouillerait plus qu’elle ne servirait les communications corporelles, sensibles, des promeneurs écoutants. Les gestes en silence sont à même de transcender la plus modeste des promenades, plus qu’aucun discours ne le ferait, si pertinent soit-il. Au gré, et par cette communication intimes, circulant librement dans le groupe, l’écoute se consolide, le paysage devient dessert, et s’ouvre à nos oreilles dans ses moindres détails – Quelqu’un qui cuisine, fenêtres ouvertes, en écoutant la radio, des oisillons qui pépient dans un nid, le souffle du vent dans les feuilles d’un peuplier, les chuchotement et fous-rires étouffés d’un couple d’amoureux sur un banc public… L’oreille se fait gourmande, insatiable, un brin voyeuse aussi… C’est par des regards, des visages attentifs, éclairés, des sourires, que l’on sait que nous ne somme pas seul à écouter sourdre les bruissements du monde. A un moment, plus tard, la pari-olé aura besoin de se libérer, de commenter, d’échanger verbalement, et elle le fera alors naturellement, toujours sans consignes. Ou bien alors une question discrète du type « Quel a été votre moment le plus fort, ou le lieu où vous vous êtres sentis le mieux ? »

Retours humains
Au terme d’un PAS, une mère nous a rapporté l’expérience qu’elle venait de vivre avec sa fille, expérience qui m’a personnellement beaucoup touché.Elle avait amener avec elle sa fille, une adolescente rebelle avec laquelle elle avait des rapports très conflictuels, jusqu’à un silence pesant, bien loin de celui dont je vous ai parlé auparavant, mais a contrario comme le marquer d’une communication devenue impossible. La mère avait proposé à sa fille d’accepter ou non sa proposition, et de rester libre de quitter le PAS quand elle le souhaiterait.
Or non seulement mère et filles sont restées jusqu’au bout u parcours, mais il s’est passé durant ce temps d’écoute quelque chose d’assez imprévisible.
En cours de route, elles se sont sourit, échanger des clins d’œil, appuyé l’une contre l’autre, pris la main. La mère est revenue nous voir le lendemain, sans sa fille, et visiblement très émue de ce qu’elle avait vécue, nous relatant combien ce contact physique, humain,  renoué en marchant, l’avait bouleversé.
Certes, un PAS n’est pas pensé comme une thérapie, ni une façon de guérir, d’apaiser,des conflits humains. Je suis très loin d’une forme de « baladohérapie «  que de toute façon je ne saurais absolument pas gérer, le soin étant loin de mes domaines de compétence.
Néanmoins, suite à ce retour spontané, je me suis plus encore rendu compte combien le geste silencieux, les formes de communication non verbale, pratiqués dans les PAS pouvaient souder, et dans ce cas précis ressouder un groupe, ne serait-ce qu’un couple mère fille jusqu’alors en conflit.
En dehors du mot, de la parole, marcher et écouter ensemble créent indéniablement une connivence dans l’instant, renforcée par un silence que je qualifierais d’habité.
Et si les PAS, sans même cherche à en expliquer le pourquoi du comment, ne servaient qu’à créer ou consolider des liens d’écoutant à écoutant, cela serait déjà pour moi un petit PAS de franchi, vers l’autre.

PAS – Parcours Audio Sensibles, partition N°4

Installation, exposition de sons ambiants

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PAS – Parcours Audio Sensible à Saillans – Festival « Et pendant ce temps les avions » – ©Yannis Frier

Lieu(x)
Partout, au choix

Public
Un groupe de visiteurs

Durée et périodes
A définir, ou à mettre en place à l’improviste

Actions
– Décidez d’être un curateur d’exposition sonore en espace public, ou d’un musée éphémère pour écoutant(s) visiteur(s), ou bien artiste compositeur d’espaces sonores impromptus
– Parcourez la ville, ou la campagne, ou un bâtiment, en groupe
– Considérez que tout son fait partie intégrante d’une vaste exposition/installation sonore où l’aléatoire et l’interaction (la votre et celle des autres) jouent un rôle des plus important
– Guidez la visite ou laissez la libre, dans un périmètre donné ou non.
– Définissez, ou non, une durée de la visite/action
– Ménagez des pauses Points d’ouïe devant certaines scènes/œuvres sonores impromptues
– Décidez du début de la visite – là où les lieux et objets, les personnes, changent de statuts pour devenir installations, expositions, œuvres,  comme de sa fin,  là où tout redevient « normal »

Variation 1
– Organisez un vernissage officiel, une visite de presse, éditez un catalogue…

Variation 2
– Commentez les œuvres sonores impromptues, ou invitez un expert pour le faire.

PAS – Parcours Audio Sensible et inauguration d’un Point d’ouïe à Saillans

Saillans Sons

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Invité dans le cadre du festival « Et pendant ce temps les avions » pour une série de PAS – Parcours Audio Sensibles et l’inauguration d’un nouveau Point d’ouïe, je découvre le magnifique village de Saillans, blotti au pied des contreforts du Diois et tout contre les rives de la Drôme et du Rieussec.
La toponymie du village met d’emblée en avant la saillance, ce qui saillit, les montagnes environnantes, l’eau qui sourd ici et là, qui sourd pourtant sonore, rubans rivières et intimes fontaines, la musiques des rues, y compris celle des musiciens invités pour le week-end de Pacques, et qui font sonner le marché dominical…
Ici, même le système politique construit dans un modèle original de démocratie participative fait saillante, voire résistance, hors du schéma classique.
Les saillances y sont d’ailleurs plutôt douces sous le soleil printanier.
Dès mon arrivée, j’arpente rues et rives. Premier repérage. Prendre la température acoustique des lieux. S’imprégner des ondes locales, apaisantes à mon goût.
Un axe, une rue, deux ponts, deux rivières, une géométrie simple, impossible de s’y perdre, même pour moi, inguérissable désorienté.
Et pourtant, paradoxalement, Dédale semble avoir joué par ici à entrelacer d’étroites ruelles, passages couverts, placettes, sentes intimes, resserrés, naviguant de part et d’autre de la grande rue, qui nous font serpenter entre de belles bâtisses de pierre. Et l’oreille se réjouit ainsi. Rue principale, des voix, des terrasses de bars, quelques voitures, puis on oblique, on s’enfonce dans une minuscule ruelle, une fois à droite, une fois à gauche, et tout change. Un incroyable calme s’installe. des tendres réverbérations, un étouffement, un apaisement soudain de la ville. Un presque silence que viennent animer des sons s’échappant discrètement des fenêtres. Un petit régal à fleur de pierre, à l’ombre de l’agitation, qui reste néanmoins une quiète agitation. De coupures en coupures déambulons, les changements d’ambiances se succèdent surprenants, et malgré tout sans heurts, sereinement.

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Un fil conducteur se trace, déjà évoqué, la présence de l’eau qui rythme le village. Au bas, la Drôme (la course) et le Rieussec (Ruisseau sec), qui glougloutent et chuintent, aujourd’hui encore en eau, bientôt peut-être, en avançant vers l’été, asséchés ou transformés en modestes rus serpentant entre les galets. On imagine néanmoins, en regardant les rives de la Drôme, que son actuel état tranquille peut, à certaine saisons, se faire vue furieuse dont on se représente assez bien le puissant grondement. Deux fontaines complètent en symétrie le paysage aquatique, et perlent l’espace de leurs gouttes cristallines. Ce sont non pas de grandes fontaines imposantes, mais plutôt de petits oasis rafraîchissants, comme le Sud sait  si bien en installer pour ponctuer joliment l’espace. Espace acoustique également, même si on ne les devine guère que lorsque nous croisons leurs chemins. Et pourtant, elles sont de vrais marqueurs auditifs, incontournables points d’ouïe jalonnant le parcours. Nous ne manqueront d’ailleurs pas de venir en ausculter (eau sculptée) une à chaque PAS, nous asseyant autour de sa margelle, puis plongeant longues-ouïes et stéthoscopes dans son bassin, improvisant une aqua-scène de bulles glougloutantes. Instant ludique pour petits et grands, car chaque PAS constitua d’ailleurs un groupe de tous âges, où chacun observa d’ailleurs, quasi religieusement, une « règle du silence en écoute », ce qui donna à ces expériences partagées une incroyable force, puisant dans la synergie émanant du groupe-même. L’un des grands attraits des écoutes partagées, je ne me le répèterai jamais assez.
Donc nous effectuons à chaque PAS une déambulation traboulante, mes accointances lyonnaises ressortent ainsi, avec ici quelques fugaces sons installés (justement un métro lyonnais), transport sonore décalé dans ce village, ici des tintinabullis faisant doucement sonner ruelles et voûtes – ici une halte dans le beau silence de l’église, ici une pause assis au bord de l’eau qui dévale gentiment la vallée, ici encore une oreille collée à un pont, ou bien sous les peupliers trembles chantant dans le vent… des jeux de postures, de micros surprises, aller chercher l’écho de la montagne ou l’infime son des petites choses qui crissent sous nos PAS.
A l’issue de chaque PAS, je questionne les participants sur leur Point d’ouïe idéal, leur Sweet-Spot diraient nos amis anglo-saxons, celui qu’ils aimeraient inaugurer comme espace d’écoute privilégié. Étant dans une municipalité à démocratie participative où la voix de chaque électeur compte, je ne pouvait pas faire moins que d’adopter une démarche (des marches) participative(s). Les avis divergent, même si des lieux reviennent souvent, rives, fontaine, ruelles… Petits et grands s’expriment sur ce qu’ils ont entendus, ce qu’ils élirait comme Pont d’ouïe marquant, j’aime, j’aime moins, j’adore…
Il me faudra trancher, et à l’aune des réponse, et de mon ressentis, je choisis d’installé mon Point d’ouïe sous le pont du Rieussec. Juste ce qu’il faut de sons et de calmes, de vie et de quiétude, un bel équilibre verdoyant, mais néanmoins directement connecté à la pierre, à la vie villageoise.
Une des promenade s’achèvera donc par l’inauguration officielle du point d’ouïe, petit discours d’un des élus présents, trois minutes de silence écoute pour marquer l’événement, avant que de faire en sorte que ce nouveau Point d’ouïe ne rejoigne la cartes de ces prédécesseurs désormais géolocalisées.
Le dimanche, une partie des musiciens improvisateurs du festival investissent le marché, les rues et places, dialoguent d’instrument à instrument, facétieux, volubiles ou discrets, jouant avec les acoustiques, ruissellement de notes et de sons qui tissent une musique sur la musique même des lieux, contrepoint
C’est ainsi, dans la très bonne ambiance de ce festival où se sont croisé publics, organisateurs, bénévoles, musiciens, visiteurs auditeurs, marcheurs écoutants d’un jour, amis venus me faire un coucou clin d’oreille… que j’augmente ma collection de six PAS fraîchement parcourus et d’un nouveau Point d’ouïe inauguré. Merci à tous les acteurs de ces belles rencontres !

Musiques des lieux et des instruments

https://www.mixcloud.com/desartssonnants/saillant-sons/

Carte des Points d’ouïe Inaugurés

https://www.google.com/maps/d/edit?mid=1pnyLlyY12C6HeaqKgJhOmLMFM-w&ll=44.6970819543434%2C5.195798078771531&z=19

Site du festival « Et pendant ce temps les avions »

http://bza-asso.org/index.php/etpendantcetempslesavions1/

Points d’ouïe – Rencontres Made of Walking – « Une table des marches » – La Romieu

Made of Walking  2017 – A Table o Walks – Une table des marches »

Écoutez la terre

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La Romieu 27 August – 1 September

A first glimpse of the program in progress:
Stefaan van Biesen & Annemie Mestdagh (Belgique): A Scent of Silence (workshop/walk)\
Leo Kay (Bruxelles, Belgique) : Exploring porosity and allowing oneself to get (workshop)
Panagiota Mavridou (Grèce) and Anastasia Peki: Listening for a common ground (listening walk – workshop – improvisation)
Pam Patterson and Leena Raudvee (Toronto Ca): Listening – On the Architecture of Aging (walk – participative performance)
Julie Poitras Santos: (Portland, Maine – USA) hlystan (walk – participative performance)
Ruth Broadbent (Oxford – UK) : Walking a Line: encounters through drawing (walk -workshop)
Isabelle Clermont  (Trois Rivières – Québec) : To the path of stars (listening/sound walk – workshop)
Ienke Kastelein (Utrecht – Pays-Bas) : walking in circles and lines (listening walk – participative performance)
Ivana Pinna ( Barcelone Italie) and Angeliki Diakrousi (Patras Gèce) : My way home (sound walk)
Katerina Drakopoulou (Athènes – Grèce) 22 stops (walk – participative performance)
Wendy Landman( Boston – USA) : Listening to walking/Making space to listen (conference)
Gilles Malatray (Lyon – France) : PAS – Parcours Audio Sensible, une expérience partagée- Sensitive Audio Walk, a shared experience (listening / sound walk)
Peter Jaeger (London – UK) Midamble (walk – durational reading-performance)
Carol Mancke ( London – UK) Circling back-thinking through (an open table of walks)
Geert Vermeire ( Bruges – Belgique) : Just a walk (silent walk)
Christian Porré, Stefaan van Biesen and Geert Vermeire: En Balade avec Rimbô (sound walk)
Jeanne Schmid  (Lausanne – Suisse) : Mains sur paysage (walk)

PAS – Parcours Audio Sensibles, workshop à l’ENSA de Bourges

Improvisation marchée, postures d’écoute in situ et dialogues « Sonoris Causa »

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A l’invitation des professeurs du Post diplôme « Art et création sonores » de l’ENSA – École National Supérieure d’Arts de Bourges en partenariat avec le Conservatoire de Musique et de Danse de cette même ville, Jean-Michel Ponty et Roger Cochini, la ville de Bourges a cette fois-ci servi de terrain à de nouvelles rencontres et explorations sonores.
Une première demi-journée était consacrée à la pratique du Soundwalk, parcours urbain en écoute à l’appui, suivi d’une discussion autours des parcours et paysages sonores, de l’écologie sonore et des relations à la création artistique qui s’y rattachent.
Cette fois-ci, pas de repérage préalable, par manque de temps, dans un emploi du temps plutôt resserré.
Donc nous partons, étudiants, professeurs et Dinah Bird, une invitée artiste sonore qui était venue parler création radiophonique les journées précédant mon intervention.
Pas de plans géographiquement préconçus donc, je guide la balade en fonction de ce qui se passe, des lieux que je découvre en même temps que je les regarde et écoute, à l’improviste.
Ceci dit, l’habitude d’arpenter le terrain urbain, de l’écouter, de confronter architecture effets acoustiques et ambiances sonores, fait que le parcours peut se construire assez naturellement, in situ, tout en réservant des surprises impromptues et qui plus est bienvenues.
Il faut d’ailleurs bien reconnaître que certains sites se prêtent plus facilement à l’exercice des PAS que d’autres, ou tout au moins révèlent plus vite, ou facilement, leur potentiel auriculaire, du fait de leur topologie, architecture, urbanisme…
Ne prenant pas trop de risques, y compris celui de me perdre, géographiquement,  je choisis donc de rester dans une partie emblématique de la cité, le très ancien cœur historique, avec ses maisons à colombages, remarquables, ses ruelles parfois très resserrées, pavées, sinueuses, sa cathédrale imposante…
Le fait de cheminer entre d’étroits murs, dans des espaces très minéraux, pierres et pavés mêlés, donne d’emblée à l’écoute une tonalité parfois intime, sans large ouverture et perspective de champs sonores lointains, des espaces qui peuvent être ressentis comme oppressants à l’écoute, selon certains étudiants.
Les pavés, comme dans beaucoup de « vieilles bourgades » colorent le parcours de rythmes limite infra-basses, caractéristique acoustique d’une historicité urbanique.
Nous profitons en tous cas de points d’ouïe stratégiques pour construire une scénographie auriculaire, ponctuée de pauses/postures d’écoute.
Par exemple une alignée de chaises devant un manège pour enfants, sur lesquelles nous prenons place. S’y déroule une déchirante scène ponctuée de cris et de larmes de gamins, arrachés trop prématurément à leur goût, à l’attraction foraine. Cinéma pour l’oreille aurait dit Michel Chion.

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Un abri de tôle sous un chantier de façade où nous écoutons la majorité des sons acousmatiques, les sources cachées, derrières nous, hormis les passants qui traversent le groupe, en nous regardant d’ailleurs, comme souvent, d’un air étonné et interrogatif.
Un sas d’entrée de magasin dont les portes coulissantes s’ouvrent tantôt sur l’intérieur et sa Musac sirupeuse, tantôt sur l’extérieur et les bruits de la rue. Nous pouvons jouer à mixer les ambiances outdoor/indoor via nos mouvements. Nous le faisons d’ailleurs.
Une joueuse de percussion (Surdo) qui traverse de façon impromptue la rue, et que nous décidons de suivre jusqu’à la perdre de vue, et d’ouïe. Cette petite filature nous amène dans une ruelle très étroite, où j’installe de façon éphémère, via une dizaine de micro-HP autonomes, des sons de métro lyonnais disposés dans l’espace, histoire de décaler un brin l’écoute. Puis haut-parleurs éteints, la ville, la ruelle, dans une forme de douce résilience, reviennent à leurs atmosphères initiales.

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La percussionniste réapparaîtra de façon fortuite,  dans notre champ d’écoute, pour à nouveau se perdre dans l’ambiance urbaine – beau scénario d’écoute à l’improviste, une petite histoire se raconte à nous écoutants, entre ruptures et récurrences.
La cathédrale, espace incontournable, pour moi. Son parvis très venté ce jour-là donne un l’air grondant à nos oreilles. Son intérieur est  majestueux, réverbérant comme il se doit. Une porte ouverte laisse entrer les sons assez agressifs d’un chantier où une scie découpe violemment le macadam dans un beaux vacarme enrobé de poussière.
Deux détours de rue après, le calme se réinstalle rapidement. Magie des villes où l’on peut jouer des effets de coupures, d’amortissements rapides des sources auditives. Les voix retrouvent alors aussitôt une place privilégiée.
Un petit parc urbain nous donne l’occasion d’ausculter intimement végétaux et matières, d’élargir, de colorier et ce canaliser notre écoute par des « longues-ouïes », partie ludique de notre exploration.
Nous rentrons. Halte au passage sous un arbre dont les gousses de fruits secs bruissent joliment sous le vent.
Nous reprenons les mini HP en mains pour tester des écoutes en mouvement, dans la cour de l’école, jeux de micro sonorités mouvantes.
S’en suit un débriefing et des questionnements sur les ressentis, les définitions, pour chacun, des paysages sonores, post PAS.
 Puis, des échanges autour d’une présentation  présentant différents acteurs, actions et réflexions liés au paysage et au parcours/installations sonores en espace public. Les étudiants, ou plutôt les jeunes artistes, sont très réactifs et sensibles, impliqués dans une démarche personnelle qui augure de belles réalisations et réflexions en chantier.
Le lendemain, il s’agit d’une présentation de différents étudiants de leur projets respectifs, menés dans le cadre du post diplôme.
Projets riches, diversifiés, et déjà nourris de solides réflexions.
Nous y trouvons entre autre des axes de création/recherche autour de la nourriture, du corps queer, des sons d’ambiances liés au divertissement, au monde du travail, à l’espace public, un dispositif de « pli catastrophe » ou la visualisation d’une forme de violente rupture/résilience sonore et cinétique….
Les étudiants défendent avec passion leur projet, dans un argumentaire déjà bien travaillé, et sont tous preneurs de références pouvant enrichir et élargir leurs recherches.
D’ailleurs, fait suffisamment rare pour être souligné, les sept étudiants de la promotion Arthésis, quatrième du post-diplôme, forment un groupe extrêmement soudé, à tel point qu’ils jouent tous sans exception dans un groupe musical, suite à un workshop encadré par Alexis Degrenier.
http://artetcreationsonore.eu/concert-arthesis/
Conséquence de cet engagement collectif, les deux responsables du post-diplôme envisagent, de concert avec les étudiants, de prolonger désormais les cursus d’une année, soit deux années de post-diplôme en place d’une seule, pour creuser plus avant les projets.
En bref, un accueil très chaleureux, tant de la part de Jean-Michel Ponty à l’énergie communicative que de Roger Cochini, partageant avec une belle gentillesse son incroyable et généreuse mémoire post-schaefférienne, nourrie de moult expériences pédagogiques, que de la part des étudiant chercheurs, hyper motivés et ouverts aux échanges de tous crins.
Deux riches journées d’où je repars en sentant que m’a propre démarche est vraiment nourrie et enrichie à l’aune de ces rencontres, que je dirais vitales pour avancer un peu plus dans un parcours où le relationnel reste pour moi au cœur de l’écoute.

 

Des écoutes en images – @Photos Roger Cochini (cliquez sur la photo pour accéder à l’intégralité de l’album

Workshop à l'ENSA de Bourges

 

http://artetcreationsonore.eu/

PAS – Parcours Audio Sensible – Partition n°3

Écoutez dans les pas…

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Lieux : là où bon vous chante

Personnages : Vous et… votre cible…

Durée : Comme bon vous semble

Périodes : de jour comme de nuit

Actions
– Décidez d’enclencher un processus de marche
– Choisissez une personne
– Suivez cette personne, jusqu’à ce qu’elle disparaisse de votre champ de vue, ou que décidiez d’interrompre le processus de marche
– Écoutez dans son sillage
– Vous pouvez imaginez ce qu’elle pourrait entendre
– Si elle disparait, choisissez une nouvelle personne, ou cessez le PAS.

Variante
Vous pouvez, à un moment, abordez la personne pour échanger autour de l’écoute.

Point d’ouïe , partition de Parcours Audio Sensible n°1

Partition de PAS – Parcours Audio Sensible n°1
« Banc d’écoute »

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Lieu :  A votre choix
Temporalité :  A votre choix
Participant (s): Solitaire, en duo, à trois ou quatre
Milieu : Urbain ou rural
Spécificité : Un ou des banc(s) public(s)

Actions :
– Choisissez un point de départ dans votre ville, village, quartier, ailleurs…
– Mettez vous en marche jusqu’à ce que vous trouviez un banc public.
– Asseyez vous y.
– Écoutez la ville, au minimum trois minutes, plus si affinité, jusqu’à ce que vous le souhaitiez.
– Quittez le banc.
– Gardez l’expérience dans un coin de votre mémoire.

Variante 1
– Invitez un passant, même et surtout inconnu à partager votre banc d ‘écoute
– Parlez de l’expérience partagée avec lui rétrospectivement.

Variante 2
– Effectuez un circuit de bancs d’écoute en réitérant sur plusieurs assises l’expérience, en journée, de nuit…

Variante 3
– Demandez à Desartsonnants de vous accompagner dans cette partition « Banc d’écoute »

Variante 4
– Relatez par écrit, en quelque mots, votre expérience à Desartsonnants (lieu, heure, durée, choses entendues, ressentis…)

De Points d’Ouïe en PAS – Parcours Audio Sensibles, des mots et des sons

Terminologie Desartsonnante, et acronymes associés

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©photo Sophie Barbeau – Points d’ouïe avec des enfants du Joyeux Jardin – Marseille

Des mots et des sons
Pour moi, chaque mot a son importance.
Porteur de sens, chargé d’un imaginaire, d’une couleur, d’une « ambiance », voire marqueur esthétique autant que sémantique, nommer c’est faire exister affirment de nombreux écrits cosmogoniques. Le mot est en effet une forme d’incarnation de l’être, comme il peut être est l’injonction au faire, ou le terreau d’une imagination généreuse et constructive.
Le mot, ou l’agencement de mots, les expressions, les acronymes, sont autant de propositions à l’écoute, à l’entendement. Ils participent au faire sonner paysager, au fait d’inviter à la déambulation au cœur des paysages sonores investis.
S’ils ne remplacent pas pour autant l’action, sans laquelle ils resteraient lettre morte, vides de sens, ils impulsent et motivent cette dernière, ouvrant des voix parfois singulières pour un écoutant recherchant des moteurs lui permettant d’avancer dans ses travaux d’écoute, ses réflexions d’acteur impliqué.
Les mots sont avant, avant le projet, comme embrayeurs et catalyseurs d’actions.
Les mots sont concomitants, descripteurs et participant à la polyphonie-même, à la  poïesis du projet.
Les mots sont après, traces et analyses, forces de nouvelles propositions découlant de l’action révolue.
Ce chainage sémantique remet sans cesse en question le mécanisme d’un dispositif, d’une recherche-action, d’une réflexion alimentée de moult expériences de terrains, tout à la fois anticipées et projetées, et au final formant une sorte de récit transmissible autour du projet « Points d’ouïe et paysages sonores partagés ».

Points d’Ouïe
Une expression qui, chez moi, est souvent accolée à une sorte de titre générique « Points d’ouïe et paysages sonores partagés ». Façon, Desartsonnante, le point d’ouïe est assimilé à l’expression anglo-saxonne « Sweet Spot », utilisée par les acousticiens, audiophiles, et autres intéressés en règle générale par une écoute qualitative. C’est l’endroit précis où l’on doit se trouver pour jouir d’une écoute optimale. C’est par exemple, le point focal de la triangulation pour une écoute stéréophonique, ou le point central pour profiter pleinement d’une mutidiffusion. C’est également, pour Desartsonnants, le lieu d’écoute idéal, ou en tout cas le meilleur que possible, dans un espace/paysage, qu’il soit urbain, rural, naturel, architectural…
Le Point d’ouïe se veut représentatif d’un lieu, et il peut être en cela être multiple, ou en tout cas démultiplié. l’essentiel est  que l’oreille s’y sente bien, ou s’y sente fortement questionnée, impliquée, pour qu’elle capte la ou les richesse(s) auriculaire(s) intrinsèque(s).
Le Point d’ouïe nous fait découvrir les aménités d’un paysage, mais peut aussi en révéler ses fragilités, voire ses dysfonctionnements.
Le point d’ouïe est sensible, subjectif parfois, questionnant des individus à leur rapports aux sons quotidiens, ambiants qui me font par exemple poser cette question récurrente « Et avec ta ville, tu t’entends comment ? »
Mais cette question est bien évidemment transposable en milieu rural, ou naturel.

Inauguration de points d’ouïe
Le Point d’ouïe, lorsqu’il est inauguré, façon désartsonnante, offre l’occasion de partir à sa recherche, dans une quête, chasse au trésor d’oasis sonores à portée d’oreilles. Cette recherche s’effectue autant que faire ce peut avec des habitants du cru, dans une implication d’écouteurs citoyens, sous forme de rencontre publique, cérémonie avec discours à l’appui, minutes d’écoute, matérialisation et géolocalisation cartographiques… Des élus et habitants sont convoqués par cette fête de l’écoute dans la prise en compte de leur espace sonore local, et surtout celle des lieux qualitatifs à défendre, à protéger…
Il s’agit bien d’une manifestation publique, cérémonie officielle, certes décalée, mais qui célèbre la belle écoute partagée, à un endroit et à un instant précis, en espérant qu’elle laisse des traces durables dans le paysage, et surtout dans la mémoire des participants.

PAS – Parcours Audio Sensibles
Le PAS – Parcours Audio Sensible est une extension active, ou plutôt une conception propre de la balade sonore, toujours façon Desartsonnants.
Parcours : Le terme de balade me paraissant convoquer une action un peu frivole, légère, superficielle, je lui préfère le mot parcours.
J’envisage un parcours comme un itinéraire d’un point vers un autre, un acte volontaire, une trajectoire assumée, une mise en mouvement du corps écoutant, mais aussi, parallèlement,  de la réflexion, de la pensée.
Un parcours physique, impliquant un mouvement, peut être également mental, intellectuel, philosophique, voire initiatique. Il s’envisage comme un déclencheur, ou un enclencheur, qui change nos rapports à l’écoute, à l’espace, qui ouvre des sensibilités accrues, qui offre de nouvelles perspectives d’écritures.
Audio : J’écoute. Un terme qui met le son au centre de l’action, de l’action d’écouter en l’occurrence.
Sensible : Ce qui convoque un champ de sensibilités multiples, dépassant le seul sens de l’ouïe, même si l’écoute reste le pivot des PAS. Le sensible joue de la superposition, de la complexité des sens – l’écoute, je regarde, je sens, je touche, je ressens… Nous sommes fondamentalement polysensoriels, et l’écoute réactivée par les PAS stimule également d’autres sens qui participent à saisir et à construire nos environnements, dans une approche esthétique, sociale, écologique…

ZEN – Zone d’Écoute Naturelle et DON – Dispositif à Oreilles Nues
L’écoute naturelle est celle qui nous plonge, sans apriori et sans complexe, au corps des sons, de quelque nature qu’ils soient. Si l’écoute sans autre artifice que l’oreille de l’auditeur peut-être qualifiée de naturelle, les espaces où elle s’exerce ne le sont pas forcément pour autant, dans un sens topologique en tous cas. Il peut s’agir de places urbaines, périurbaines, comme de parcs entièrement construits et façonnés par la main de l’homme.
Les ZEN sont et restent néanmoins, des espaces de ressourcement, qui tentent, à force d’écoute, de rechercher l’oasis sonore le plus apaisant que possible, y compris au cœur-même de la cité.
La quiétude de certaines zones ou ZEN contrastant avec la frénésie sonore d’autres peut nous amener, par comparaison, à pointer les dysfonctionnements, les paupérisations d’un espace sonore.
 
Quand au DON, Dispositif à Oreilles Nues, il s’agit là d’un outil, mais aussi d’une posture, d’un choix a minima pour dénicher et profiter de Points d’ouïe ou de ZEN, révéler des paysages sonores des plus intéressants.
Le DON est autonome, portable, personnel, non énergivore, si ce n’est l’attention portée au monde, à ses habitants et paysages sonores, énergies positives. Le DON est du fait de nos seules oreilles, et bien sûr des sons qu’elles captent.
Le DON fait implicitement appel à la générosité entre écoutants, à l’offrande et au partage de richesses auditives, à l’écoute de l’autre, mettant le relationnel au cœur de l’action, c’est à dire de l’écoute.

Art contextuel, art relationnel
Le terrain donne le la.
Le lieu aspire à s’exprimer, voire infléchit sans conteste un projet, un mode opératoire, un dispositif ad hoc, un ou des publics…
L’espace ne demande qu’à être invité, valorisé, transcendé, dans la mesure où l’on évite l’intrusion, l’invasif, une artialisation forcée, ou pire, forcenée…
Rien ne naît ex nihilo, l’action, la pensée, les outils, sans pour autant être inféodés, ou rigidifiés, sont liés au contexte, à ses multiples contraintes, à l’évolution du projet. Ce qui est dessiné hors terrain demande une marge de manœuvre, d’ajustement, une souplesse pour prévenir tout enfermement dans un dessein somme toute inadéquat, des circonstances qui ont évolué, des demandes qui se sont affinées, sans parler des remises en causes et autres tâtonnements des projets en chantier
Le copié collé est une impasse paysagère assurée.
L’enfermement dans un champ esthétique trop cloisonné, dans une pratique trop contrainte, dans un secteur d’activité unique est  trop consanguin, et se révèle très vite sclérosant. Se frotter aux musiques improvisées, lutheries expérimentales, aux arts numériques, installations sonores et plastiques diverses, aménagement du territoire, écologie et modes d’actions alternatives, participatives, tout en gardant l’exigence d’une belle écoute environnementale, est gage de liberté et de renouvellement rafraîchissant l’écriture et la pensée sonore. Vision évidemment Desartsonnante et assumée en tant que telle de la chose.
La chose vécue prime d’ailleurs sur la chose fabriquée.
La sociabilité d’un projet impliquant un public, même très ponctuellement, des acteurs locaux, des décideurs, amène une indéniable valeur ajoutée, humaine avant tout.
Le partage et la transmission sont des leviers permettant, modestement, de défendre des valeurs morales dans le respect de la personne et de son environnement, et cela dans un processus interactif. Et nous revenons là au DON comme pratique relationnelle privilégiée.

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©photo Sophie Barbeau – Points d’ouïe à Joyeux Jardin, signalétique de Colin Bailleul, les Rudologistes associés

Multi et transmédia, savoir-faire partagés
Envisager un paysage sonore comme une réalité complexe, hétérotopique*, mouvante, multidirectionnelle – esthétique, sociale, économique, politique, écologique, philosophique – façon écosophie**, implique une approche convoquant de nombreuses affinités, compétences et savoir-faire.
Or, les capacités d’un modeste marcheur, écouteur, artiste chercheur sont forcément limitées, ou privilégient parfois sciemment, ou non,  des affinités influant ses propres champs de compétences.
Entre le fait d’écrire une projection « idéale » et de la réaliser, de lui donner corps dans sa matérialité de terrain, il y a parfois un, voire plusieurs grands PAS à franchir.
Si je peux, personnellement, développer une écriture sonore qui me convienne un tant soit peu, pour mettre en scène des espaces d’écoute significatifs, concevoir des objets, mobiliers, signalétiques, Il me faudra l’aide de plasticiens, graphistes, designers, bricoleurs et  autres imaginatifs de tous crins…
Les échanges transmédia sont incontestablement riches, on ne peut plus stimulants, pour autant qu’on laisse s’instaurer un dialogue, une confiance mutuelle.
L’âge de l’artiste démiurge, omniscient, enfermé dans sa tour d’ivoire, ou dans une rêverie auto-suffisante, le promeneur solitaire et autre Wanderer romantique, tout cela semble définitivement révolu, en tout cas dans le processus créatif, à l’heure d’une hybridation multiple que la technologie semble accélérer de jour en jour.
Heureuse perspective, à condition toutefois de ne pas s’y noyer, et de conserver un cap soutenable.
Encore une fois, une fois de plus, se dégage ici une notion de partage(s), d’auto-enrichissement, de transmissions de savoirs, d’échanges liés à nos sensibilités respectives, sans quoi le projet, pour moi en tout cas, ne serait pas ce qu’il est, un creuset bouillonnant, donnant du sens à l’écoute, aux questionnements autour des Points d’ouïe et paysages sonores partagés, aux valeurs humaines intrinsèques..

* Michel Foucault – http://desteceres.com/heterotopias.pdf
** Félix Guattari – https://www.editions-lignes.com/FELIX-GUATTARI-ECOSOPHIE.html

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©photo Sophie Barbeau – Points d’ouïe à Joyeux Jardin, signalétique de Colin Bailleul, les Rudologistes associés

 

 

Points d’ouïe et PAS – Parcours Audio Sensibles à Saint Étienne

Des sons et des espaces, de flux en ruptures

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C’est un nouveau PAS.
Une ville industrieuse
sursautante et comme parfois encore endormie
des machines muettes
des stigmates d’épopées minières
un réseau souterrain de galeries
quasi  prégnantes et vibrantes sous nos pieds
des vitrines closes
d’autres fragiles
éphémères
d’autres enfin bouillonnantes
une ville qui s’ébroue
une ville de collines
qui allait au charbon
ville noire et ville verte
une ville singulière
qui accroche mes pas
je sens battre son pouls
crassiers par  ici
et par là
monts érigés en toile de fond
et des sons plein les rues
des voix
des voix
des voix
chaleureuses
un tram ferraillant
sa cloche emblématique
ses grondements profonds
carte postale à l’oreille
je me glisse dans les flux
cherche et
créé des ruptures
par exemple
une église
intérieur
presque silence soudain
résonance apaisante
puis la rue trépidante
autre rupture
parking souterrain
autres résonances
crissements violents
basses profondes
un sas
une porte qui chante
j’en joue
instrument métallique
un brin synthétique
puis un quartier tiers lieu
un goût d’inachevé
mais des espaces passages
oasis sonores
la vie sourd autour de nous
un banc d’écoute mosaïque
une longue pause collective
puis une rue montante
bercée de calme
premiers passereaux piallant
au sortir de l’hiver
rude en cette ville colline
une butte
un jardin
une terrasse
autre pause
panoramique
point de vue et point d’ouïe mêlés
accoudés à une terrasse Ursuline
la ville au pied de nos oreilles
puis redescente progressive
rentrer dans le flux
retrouver les flux
se noyer dans le flux
s’y noyer consentants
une heure trente de silence
silence entre nous promeneurs
acte en synergie d’écoutants
silence tellement peuplé de sons
puis à nuit tombante
une fête bruissonnante
inaugurale
voix proches
bourdonnantes
amplifiées
puis le cycle continue
hors micros…

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Puis le lendemain, un parcours au casque, initié et créé par Carton plein, presque le même circuit que le PAS, géographiquement, mais si différent pourtant. Témoignages émouvants, commerçants, résidents, histoires locales, le passé, le présent, les rêves et espoirs… Vous pouvez l’écoutez encore, ne vous en privez pas… Écoutez, téléchargez le fichier de la balade et le plan ici  Lien

Puis ce même lendemain, une autre promenade, sur une autre colline, celle du crêt de Roc. La ville en Mythorama, initiée par le collectif La laverie, et le compteur marcheur Julien Tauber. La quête des Argonautes vers la Toison d’Or, Saint-Étienne ponctué de symboles architecturaux, de combattants mythos, de super héros parfois cruels et perfides, comme dans toute mythologie qui se respecte… Saint-Étienne décalé, initiatique, les promeneurs embarqués dans un histoire gigogne qui tisse un imbroglio d’histoires. La colline de Montreynaud comme une Troyes contemplant la ville grecque à ses pied, de décalage en décalage, le bonheur de la balade entre mythe et réalité.
Et des idées sonnantes à suivre, sur une autre colline sans doute, la ville n’en manque pas.

Texte rédigé le 26 mars 2017,  après l’invitation de Carton Plein, dans le cadre de l’action Ici-Bientôt, et de la Biennale du Design de Saint – Étienne

Liens

Ici-Bientôt

Carton Plein

La Laverie

Julien Tauber conteur

Biennale Internationale du design de Saint-Étienne

En écoute, un parcours repérage, micro concert portière, extrait de la fête finale…

 

PAS – Parcours Audio Sensible à Mons

Carillons et valises à roulettes

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Mons, petite bourgade aux belles et douillettes bâtisses de briques, que surmonte un beffroi monumental juché au fait de la colline, d’où le nom de la cité, fut pour moi, pendant plus de 10 ans,un territoire d’exploration sonore tous azimut.
Ce long cycle de ville sonore laboratoire s’achève par un workshop d’une semaine avec des étudiants de la Faculté d’architecture et d’urbanisme de Mons, avant que de rejoindre Charleroi, prochain territoire d’écoute.
Mons est une ville qui sonne donc familière à mes oreilles, tout comme Lyon, autre terrain d’investigation, principalement en marches d’écoute.
J’en connais les tonalités de sa grand place, de ses pavés, de sa collégiale, de ses ruelles et parcs, de son carillon, de ses accents du Hainaut, de ses commerces…
C’est de plus un rendez-vous annuel international des arts sonores, qui développe des parcours d’écoute, sous la houlette de l’association Transcultures, et qui m’a permis de rencontrer de nombreux artistes sonores aux travaux riches et passionnants.
Bref, Mons est une ville port d’attache pour mes oreilles, où j’ai développé, en fin d’été comme en hiver, de vraies affinités acoustiques, traqué des aménités urbaines, errer de jour comme de nuit, déambulant ou posté sur mes bancs d’écoute, à la recherche de perles sonores, qui ne manquent pas des ces espaces riches en recoins réverbérants.
C’est donc sur une pointe de nostalgie, mais également avec l’impatience de découvrir le bouillonnant Charleroi que s’achève ce cycle de balades auriculaires en Hainaut.
Durant une semaine, par ailleurs très humide, sept étudiants vont parcourir avec moi les rues parcs et places, pour en découvrir les paysages sonores superposés. Nous avons ainsi tenté d’en dégager une identité, des tonalités, des ambiances caractéristiques, d’en fabriquer des cartes postales sonores, d’extraire la substantifique moelle acoustique, au fil de balades régulières, d’enregistrements et de notes.

La première question qui s’est posée pour nous est celle des récurrences, des occurrences, des sources significatives, emblématiques, parfois symboliques, comme des images de marque ou des signatures sensibles de la ville.
Le carillon s’impose d’emblée comme une évidence. Tous les quarts d’heure, il égraine de délicates mélodies, une délicieuse cascade de sons ciselés, cristallins, aux timbres très typiques des systèmes campaniles du Nord.
Rappelons que la cloche, et tout particulièrement le carillon est une des première installation sonore et musicale installée dans l’espace public, et ce depuis bien longtemps déjà.
Tout à la fois journal sonore et instrument de musique arrosant la ville, il donne aux résidents un sentiment d’appartenance qui les fait s’ancrer par l’oreille dans un territoire marqué d’un halo bienveillant.
Ce signal auditif, marqueur du paysage sonore, apparait donc comme un élément incontournable, d’autant plus qu’il est resté muet de très nombreuses années, suite à une longue restauration du beffroi. Sa réapparition dans l’espace public est un vrai plaisir pour moi, j’en savoure les moindres mélodies tenues et fuyantes sur différents axes urbains, selon les vents dominants.
Un soir, -justement très venté, assis au pied du beffroi, j’écoute un carillonneur qui exerce son art, passant sans transition de Bach à Jacques Brel, de Mozart à Edith Piaf, de Queen à l’hymne locale chantée durant le carnaval… Les bourrasques de vent tourbillonnantes sont tempétueuses, emmenant ci et là les mélodies, tantôt proches, tant dispersées aux quatre coins de l’espace, dans la plus parfaite pagaille sonore. Ce vent très violent interdit hélas tout enregistrement, qui serait réduit à un long grondement illustrant la souffrance des membranes de mes micros bravant la tempête. Ne reste donc juste un souvenir, précis, mais pas aisé à raconter devant la richesse de l’instant.

Un autre élément important de la scène sonore montoise est sans aucun doute ses nombreux pavés ancestraux.
Pavés anciens, grossièrement dégauchis, souvent disjoints, soulevés ou abaissées au fil du temps en reliefs chaotiques qui malmènent les pieds et la mollets, ils font sonner gravement la ville  peuplée de bruits de roulements, nappes grondantes en flux de basses profondes.
Rythmes singuliers, pas toujours très organisés, ces roulements sonores envahissent le paysage des claquements, comme des riffs de basses désobéissantes, dans une musique à l’omniprésence capricieuse et fractale.
Pavés innombrables, acoustiquement collés au sol comme une peau indissociable, sonnante, minérale et granuleuse, dans l’épicentre de la vielle ville.
Pavés policés par de milliers de voitures en tous genres, depuis longtemps déjà, délavés par la pluie, donnant dans des nuits humides une luminescence fractionnée, quasi pixellisée, s’étalant dans les  rues et places empierrées.
Pavés de sons et de lumières donc.
Pavés sur lesquels déambulent des gens.
Et une autre constante nous apparait comme une évidence, traçant un sillage sonore de la gare de Mons (la fameuse gare fantôme à ce jour inachevée), jusqu’au centre ville.
Un sillage de valises à roulettes multiples, semblant claudiquer bruyamment, sur les pavés justement.
Une série de roulements, grondements s’échappant des coffres amplificateurs que constituent les valises à roulettes.
Ces cheminements audio ambulants se suivent parfois, en flux assujettis aux trains, se croisent, se dispersent au gré des rues, dans des traines sonores persistantes à l’oreille.
Ils dessinent une sorte de carto/géograhie mouvante où l’on suit de l’oreille, souvent hors-champs, les déplacements d’hommes à valises.
Les pavés aidant.
Nous déciderons alors, avec un groupe d’étudiants, de nous mesurer à la ville, à ses pavés, de la faire sonner, armés de valises à roulettes. Nous en enregistrerons les réponses acoustiques, dans des grandes rues, cours, églises, passages de gares, ruelles, sur différents pavés, matériaux.
Nous tracerons un voyage sonore de la gare à l’école d’architecture.
Nous emmènerons, le dernier jour, des promeneurs écoutants visiter de l’oreille la cité, entourés de valises grondantes, qui nous permettrons de mieux entendre les paysages lorsqu’elles se tairont en s’immobilisant brusquement, stratégie de la coupure.
Nous n’oublieront pas les carillons.
Ni les voix et autres sons de la vie quotidiennes.
Nous en écrirons une trace vidéo donnant à entendre, une audio vision très subjective de Mons, à l’aune de certains prégnances acoustiques, de cheminements pavés, d’ambiances mises en exergue, de curiosités révélées, amplifiées, aux sonorités mises en scène par un PAS – Parcours audio Sensible.
Ainsi s’achèvera pour moi ce long cycles d’écoutes montoises, avant que d’aller, dans quelques mois, frotter mes oreilles à la turbulente Charleroi.

Texte écrit suite à un workshop « Paysage sonore » avec des étudiants de Master de l’École supérieure d’architecture et d’urbanisme, et un PAS – Parcours Audio sensible, en présence d’autres étudiants, notamment de l’École des Beaux arts de Mons.
Partenariat Transcultures, École d’architecture et d’urbanisme, Desartsonnants.

Workshop son from DES ARTSONNANTS on Vimeo.

 

Cliquez sur l’image pour accéder à l’intégralité de l’album – ©photos Drita Kotaji

PAS - Parcours Audio Sensibles à Mons (BE)

PAS – Parcours Audio Sensible « Échos de la Saline »

Saline et pluie voila !

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Semaine en saline
écoutes en projet
projet en écoutes
cristallins salins craquants
et l’eau révélatrice
et l’eau décantatrice
et l’au génitrice
du grain de sel aqueux
hors cette semaine
la saline plic
la saline ploc
la saline s’égoutte
la saline s’écoute à gouttes
n’en finit pas de s’éponger
n’en finit pas de s’ébrouer
ruisselle quasi sans sel
paysage dissout noyé
plic ploc de métronomes
désaccordés
arythmiques à souhait
les chemins plaqués de flaques
les marches entre-deux
dans les intervalles de trêves ondées
l’intérieur en audio refuge
le parapluie comme amplificateur plicploquant
horizon barré gris souris nué de blanc
les sons giclent vivaces
malgré tout ces déversements
ces écoulements aqueux
la saline se rit de la pluie
et nous avec de concert
heureux écoutants
écoutants contaminés
des sons jubilent en averses
des lumières mouillées
les gouttes explosent doucement
indociles éclats de sons
qui dessinent l’espace au goutte à goutte
aqua ? Répond l’oreille…

Saline Royale d’Arc et Senans – Résidence écriture sonore « Échos de la Saline » – 09 mars 2017

PAS – Parcours Audio Sensible – Sonoscripture 1

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Un courant d’air joue avec les branches noires et nues d’un arbre solitaire. Le soleil souligne les silhouettes de nos longues ombres. A peine, troublent-ils le son de nos souliers sur le chemin. A main droite, les blés d’hiver pointillent de vert un grand champ. A main gauche, comme chaque jour ou presque, un troupeau de vaches vient nous regarder et repart d’un pas tranquille. Quelques buissons dévoilent des fleurs blanches, parfois roses, rarement rouges. Par moments, nous distinguons le grondement continu de l’autoroute, quelque part derrière les collines. Une confrérie de corbeaux se pose sur une friche. Ils se dandinent et croassent. Quelques échos tentent de leur répondre. Une odeur de fumier chaud flotte dans un boqueteau strié par les rayons d’une lumière à peine dorée. Pour la première fois, nous distinguons cette ferme au sommet d’un coteau, une ancienne maison forte que nous avons longtemps cherchée sur nos cartes. Régulièrement, nous traversons le ruisseau qui épouse le hasard de notre promenade. A cette saison, il chante, plein d’une eau limpide courant sur un fond de galets cuivrés. Nous nous contentons de marcher une ou deux heures, de croiser quelques voitures et de rares passants. Nous apercevons un tracteur passer au loin, à peu près sans bruit. Nous nous montrons les choses. Essentiellement, nous les écoutons et les regardons. Parfois, nous les flairons ou nous en parlons discrètement. Surtout, nous flânons à pas quasiment rêvés. L’écrire n’a guère d’importance.

Texte de Philippe Baudelot (Ariège)

PAS – Parcours Audio Sensible Nocturne à Lyon Vaise

Le paysage sonore dans lequel nous vivons, un exemple parmi tant d’autres

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Église de l’annonciation  -Lyon Vaise, point de départ du PAS, à la tombée du jour – ©Patrick Mathon

Le contexte: un projet européen Erasmus+ « Le paysage sonore dans lequel nous vivons », qui est organisé par le GMVL (Groupe de Musiques Vivantes de Lyon), en impliquant quatre autres partenaires Italiens, Sardes, Portugais et grecs.
Le but de la promenade : effectuer un repérage collectif sur le quartier de Vaise, par une promenade écoute en trois points focus.
Nous sommes huit personnes, parmi lesquels des artistes sonores, étudiants travaillant autour de la soundwalk, membres du Conseil de quartier, protagonistes du projet « Sentiers métropolitainS » autour de Lyon…
Il s’agit dune écoute à oreilles nues, sans enregistrement ni autre dispositif d’écoute. La captation  viendra ultérieurement,  très prochainement.
Tous les focus d’écoute s’effectuent d’une seule traite, entre 15 et 20 minutes, et en silence. Nous commentons après, durant les liaisons (pédestres) entre chaque focus, et en fin de parcours.
Il est 18H30, la nuit est tombée, il fait très beau et assez doux pour la saison.

Petit débriefing au départ, qu’est-ce que met en jeu le projet autour des paysages sonores européens ?  Pourquoi une écoute sous forme de balade sonore ? Son articulation dans le repérage, dans le projet ?…

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En route, Gare de Vaise – ©Patrick Mathon

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En route, Gare de Vaise – ©Patrick Mathon

Premier focus auriculaire, gare aux oreilles !
La traversée de la gare de Vaise, vaste nœud de circulation multimodale (piétons, métro, bus, trains, vélos, voitures…).
Traversée horizontale, sur toute sa longueur, en zigzagant (sobrement) de droite à gauche, dedans, dehors.
Traversée verticale, sous-sol métro, niveau rue garde des bus, étages des parkings…
Gare de rythmes.
On y trouve pêle-mêle :
Drones de ventilations faisant écho, ou couches mixées aux graves des trains ronronnant sur le talus.
Claquements de grilles, joints métalliques lors des passages de bus ou voitures, effet percussif puissant ! Cliquettements des escalateurs, à chacun les siens, contrepoints complexes, Crachotements très sympathiques d’un haut-parleur déficient, depuis quelques mois déjà.
Chuintements de métros invisibles en contrebas, mouvements acousmatiques. Flux droite gauche et inverse.
Chuintements rythmiques des portes coulissantes en fonction des flux des passagers. Mixages ponctuels intérieurs/extérieurs, porosité des espaces et de leurs ambiances, effets de coupures, apparitions/disparitions…
Signaux sonores, attention à la fermeture des portes, compostages de billets.. Des bips aux émergences aigües, pointillistes ponctuant les espaces-temps.
Transitions acoustiques en fondus ou en coupures, dedans-dehors, des espaces resserrés, ouverts, plus ou moins réverbérants, mais en général toujours réverbérants, volumes des espaces et matériaux obligent.
Mixages intimes, des escaliers, des voix, des pas, d’incessantes montées et descentes des ascenseurs très très proches nous, la vue, les mouvements, les sons dessus dessous… Étranges sensations de tiers-lieux sonores d’entre-deux acoustiques.
Écoute panoramique, les parkings offrent des points d’ouïe sur quasiment 360°, ouverts sur l’extérieur, très différents selon son poste d’écoute ou ses mouvements traversants (mixages en marchant). L’extrémité du parking est remarquable, entre les bus sous nos pieds, les train à portée de vue et d’oreille, et les voitures qui font claquer puissamment les joints métalliques du sol. Belle scène acoustique à saisir et à déguster sans modération…

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Gare aux oreilles – ©Patrick Mathon

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Gare aux oreilles – ©Patrick Mathon

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Guidage au sol pour Promeneurs écoutants en parkings – ©Patrick Mathon

Deuxième focus auriculaire, un complexe sportif  en extérieur nuit
A quelques pas de la gare, le complexe sportif Boucaud, ex Gare d’eau.
Une plongée dans une vaste fosse extérieure, en contrebas des voies de circulation, position topologique qui amortit considérablement la rumeur de la ville, jusqu’à la faire presque oublier, si ce ne sont les émergences de klaxons ou motos à grosse cylindrée.
Une vaste ensemble de stades pour footballeurs, handballeurs, basketteurs, une grande piste en anneau de vitesse, et des bâtiments vestiaires, salles de gym…
Première impressions et images (visuelles et sonores) fortes, un long ruban de patineurs, dans une grande glisse, par groupe, avec une belle virtuosité quasi chorégraphique, rythme toute la piste.
Par deux, cinq, dix, les patineurs se suivent de très près, se talonnent, dans un impeccable synchronisme corporel, et à une vitesse impressionnante.
Des flux entrecoupés de quelques joggeurs.
A l’oreille, c’est tout aussi intéressant !
Chaque groupe passe près de nous avec une sorte de traine chuintée-sifflée, où se perçoivent les rythmes de mouvements extrêmement précis. Difficile à décrire, il faut l’entendre.
Des voix réverbérées, consignes, comptages de tours, dialoguent en glissant, éparpillées tout au tour de l’anneau, toujours en mouvement elles aussi, dans une glissade circulaire véloce. Bel espace sonore, dynamique et poétique, dans les lumières de la nuit tombée.
Je note le jour et l’heure, espérant que ce rendez-vous est régulier pour revenir armé de micros cette fois-ci.
Nous sommes ensuite sur une pelouse synthétique, entourés de l’anneaux des surfeurs et d’un stade où s’entrainent des footballeurs, et en dessus, une salle de Gym tonic.
Encore de beaux mixages en se déplaçant au gré des sons, ou postés, entre voix, glissements de patins, chocs de ballons… Polyphonie sportive spacialisée.
Ce complexe sportif est un espace d’écoute privilégié où, selon les jours et les heures, rien n’est jamais pareil, une propriété du paysage sonore me direz-vous, mais particulièrement sensible en cet endroit. J’espère pouvoir retranscrire et transmettre la magie des lieux par micros interposés.

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A toute vitesse – ©Patrick Mathon

Troisième focus auriculaire, le pont Schuman ou la chambre d’échos
Une fois la Saône traversée, à quelques encablures ad pedibus, sous le pont Schuman, dernier né des  enjambeurs de rivière (ici la Saône) lyonnais, un dernier focus sonore qui se jouera cette fois-ci sur un seul et unique effet, l’écho.
éc(h)logiquement votre dirait-je en parlant de paysages sonores.
Certes, je le connais déjà, un vrai faux repérage donc, et l’ai déjà testé à envi, mais ne résiste jamais à partager cette friandise acoustique comme un petit bouquet final pour les oreilles.
Nous l’avons découvert par hasard, avec un ami voisin et aussi écoutant, lors d’une promenade auriculaire.
C’est un effet qui me rappelle certaines combes jurassiennes, échos multiples, assez cours, réverbérés, colorés, bluffants.
C’est tout à fait surprenant dans ce genre de lieux. Pourtant, tel un enfant qui aime entendre sa voix chamboulée par les tunnels, les ponts, je joue souvent à traquer les effets acoustiques de ce genre. Celui-ci est proprement spectaculaire. A se demander si il n’est pas voulu et recherché. Ce qui m’étonnerait fort, mais qui sait…
Un premier coup de trompe pour révéler la caractéristique sonore aux oreilles de tous.
Puis nous jouons, à tour de rôle, ensemble, style improvisation libre…
Nous constatons que les sons aigus, même à très faibles volumes, excitent facilement l’acoustique, l’écho nous répondant sans forcer la voix, même en chuchotant.
Pour les médiums et gravent, ils faut déployer plus d’énergie.
Retour par les quais de Saône aux magnifiques lumières, car malgré tout, le paysage n’est pas que sonore, tant s’en faut !

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Sous l’pont de vaise, échos, échos i….

Post focus auriculaire, finissage  en forme de causerie
Pour se remettre de ses émotions, s’assoir devant une boisson, en terrasse place de Paris, et discuter à bâtons rompus.
Les faits saillants, les surprises, les sons en vrac, les images aussi, l’expérience du groupe ou de chacun, coutumière pour certains, un brin desartsonnante pour d’autres.
Les projets et réseaux croisés de chacun, autour du son, des installations, promenades, parcours sensibles…
En bref, tout ce qui prolonge est termine convivialement un PAS, la relation entretenant la bonne et belle écoute, et inversement.
Prochaine étape, fixer tout cela, et certainement d’autres choses aléatoires, micros en mains, et oreilles aux aguets !

 

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PAS – Parcours Audio Sensible Stéphanois

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PAS – Parcours Audio Sensible Stéphanois, histoire(s) et mémoire(s)

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Préambule

Invité par le collectif Carton Plein à des PAS – Parcours Audio Sensibles, dans le cadre de  la Biennale international de design à Saint-Étienne, nous commençons, comme d’habitude, par un repérage. Il est effectué en compagnie de trois acteurs du collectif, lequel est implanté dans le quartier de la place du Peuple, lieu emblématique et historique de la cité stéphanoise. Cette association travaille à former un dynamisme associatif, de créativité, de richesse culturelle liées au passé industriel et à l’immigration, en développant le pouvoir d’agir citoyen sur la ville. Un ami musicien, coutumier des repérages, joint sa paire d’oreilles aux nôtres pour la deuxième partie du repérage en après-midi, plus on est, plus on ouït
C’est donc, par un temps très humide, et après un petit débriefing, que nous allons explorer, à partir de balades déjà repérées par Carton Plein, les alentours, en tachant de nous imprégner de leurs ambiances acoustiques, et autres.

Dialogues
Le collectif Carton plein, avec ses artistes, architectes, designers, ingénieurs du son, sociologues est un collectif à géométrie variable, très investi dans l’histoire sociale de la ville, de sa mémoire, de ses traces, par les rencontres avec les habitants, les acteurs associatifs, les politiques…
Les acteurs locaux me sont donc, dans une phase de repérage, des ressources amies des plus efficaces pour plonger rapidement corps et oreilles dans la cité à marcher écouter.
Ils me guident, me racontent, me font rencontrer des commerçants, des acteurs associatifs, parfois au débotté, de façon impromptue, action sérendipienne sans doute.
ils accélèrent mon appropriation temporaire des quartiers alentours, et le fait d’écouter/dialoguer/déambuler avec eux facilite grandement mon premier « frottage  territorial » dans une cité beaucoup plus cosmopolite, voire parfois hétéroclite que je n’aurais pu le penser de prime abord. En effet, lors  de déambulations vagabondes, la complexité de ces rues, de cette cette ville stratifiée, apparaît au fil des pas.  Stratification y compris invisible, jusque dans son sous-sol gruyère minier… Et ces aspects cosmopolites et hétéroclites ne sont pas, pour moi, négatifs, mais sans doute au contraire agissant agissent comme de puissants stimulants, une activation d’une curiosité vivace à découvrir la ville, celle qui ne s’offre pas toujours de prime abord au passant extérieur que je suis.

Histoire(s) et a priori
Pour moi, la cité stéphanoise, pourtant voisine de mon port d’attache lyonnais, était essentiellement qualifiée par une histoire liée à la Révolution industrielle, manufactures, mines, développement de grandes chaines commerçantes, naissance de la VPC (Vente Par Correspondance ur catalogue)…
Et sur le terrain, je découvre une ruelle, cœur historique, où subsistent de très beaux bâtiments fin Moyen-âge, Renaissance. La ville a donc une histoire beaucoup plus ancienne que je ne l’imaginais, même si elle a vu son explosion démographique dopée par l’industrie, en l’occurrence minière, avant que le mouvement inverse ne s’amorce avec la disparition de cette dernière.
Le fait de commencer le repérage par la rue la plus ancienne de Saint-Étienne, puis par la visite-écoute d’une église Renaissance, conduit incontestablement vers une approche qui ne peut ignorer les traces historiques, y compris sonores, que la pierre des murs et des pavés semblent avoir captées, emprisonnées dans des gangues minérales, laissant néanmoins suinter ci et là des effluves du passé.

Mémoire(s) et vie contemporaine
Partant de la Place du Peuple, noyau et croisement urbain incontournable, nous emprunterons, par une longue boucle urbaine,  le « vieux Saint-Étienne », quartier de la Comédie, Boivin, ilot de la Tarentaise, le Clapier, hauteurs des Ursulines et retour .
Un itinéraire qui nous fait traverser des places centrales, ou intimes, quartiers en réhabilitation, espaces et ilots « sensibles », plus ou moins délaissés, parkings souterrains, places et rues où la mixité est urbainement  tangible, bâtiments administratifs et architectures contemporaines, quartiers miniers… Bref, un véritable raccourci d’une cité à la fois Oh combien malmenée par un déclin industriel ravageur, par une brutale fin des trente Glorieuses, et la volonté d’une dynamique requalification urbaine, notamment par le développement de la cité internationale du Design.
Ici, l’oreille est attirée par certains signaux symboliques et emblématiques, tel ceux du Tramway, qui a investi la ville en 1881 et ne l’a jamais quitté depuis, et donc reste ainsi le plus ancien de France. Ses sonorités singulières, un brin lourdes et  massives, dues à un écartement des voies assez étroit, sans compter sa cloche qui l’annonce, signal original que n’ai pas encore entendu nulle part ailleurs, font sens à l’écoute. Un marqueur urbain très stéphanois donc, y compris avec l’accent local des quelques 70 000 usagers au quotidien croisés dans ses rames.
Et puis, comme dans beaucoup de villes, tout se brasse rapidement, se mixte, se superpose, se confond, dans des espaces où se distinguent, émergent se fondent dans la masse, alternent ou se chevauchent, moult sonorités.
Un quartier des plus emblématique de la ville ne laisse pas mon écoute indifférente, bien que paradoxalement, il ne s’y déroule rien de remarquable à l’heure où nous le traversons. C’est en effet le site (ex)industriel du Clapier, où s’érige le Puit (de mine) Couriot, lieu actuel du musée de la Mine sur un fond de crassiers, marquant fortement un paysage minier adossé aux contreforts du massif du Pilat.
Ici, rien de singulier à l’oreille. Et pourtant la haute et imposante silhouette métallique du puit, ses bâtiments de briques alentours, et autres infrastructures minières, semblent encore sonner à mes oreilles. Cliquetis, grondements, grincements, ferraillements, voix, minéraux déversés, c’est tout un imaginaire sonore fantomatique qui surgit fantasque, suggéré par ce site, un des nombreux lieux industriels qui a fait battre le pouls d’une ville entre autre minière. Ambiance urbaine l’empreinte si fortement liée entre dessus, à l’air libre, et dessous, dans des galeries labyrinthiques. Je n’ai pas besoin ici d’audio-guide, d’ambiances reconstituées, surajoutées, pour entrer de pleine écoute, en vibration avec les lieux. Je laisserai néanmoins volontairement de côté le son des FAMAS…
Sans doute pourrait-on penser un PAS où les sonorités d’un (récent) passé industriel rendraient quasi tangibles à nos oreilles, par la simple suggestion, les lieux traversés, avec ses sites et architectures. Virtualité non augmentée, ou simplement stimulée par la force de notre imaginaire puisant dans l’histoire-même et le patrimoine des lieux.

Ville de hauteurs et rumeur(s)
Saint -Étienne est une ville très vallonée, avec 7 collines, comme une plus célèbre cité romaine, et pas seulement par ses anciens crassiers. Adossée aux contreforts du Pilat, elle domine la vallée du Furan, entre 500 et 700 m d’altitude, offrant aux yeux comme aux oreilles, des points de vue et d’ouïe panoramiques, avec des nappes de rumeurs qui nous font apprécier des écoutes belvédères que j’apprécie personnellement beaucoup. Ici, nous finissons notre parcours repérage par la terrasse de l’ancienne École des Beaux-Arts, dominant le parking des Ursulines, bel exemple d’une architecture nichée dans un parc urbain, surplombant un espace très dynamique acoustiquement. Un lieu où les points de vue et d’ouïe ne manquent pas, dominant auriculairement la la cité à nos pieds.
Il faut sans doute prendre de la hauteur pour prendre, sensoriellement, du recul.

Suite(s)
Maintenant, il me reste à laisser mijoter tout cela, à refaire sans doute un repérage complémentaire, à trouver des angles d’attaque via l’oreille, à imaginer des postures et des mots judicieux, des circuits adéquat, alternant itinéraires repérés et aléas du moment.Bref, comme d’habitude, il reste à construire un PAS, tout en ne me laissant pas enfermer dans mes habitudes de promeneur écoutant.
Le paysage sonore est vivant, il me faut toujours être réactif.

http://www.carton-plein.org/index.php/carton-plein/demarche/2/

Promeneur manifeste !

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PAS – Parcours Audio Sensible au Grand Parc de Miribel Jonage – Desartsonnants, Avec Abi/Abo et Le centre culturel de l’Armée du Salut de Lyon

Manifeste du promeneur (écoutant)

Marcher dans la ville, la périphérie, la campagne, les forêts, les sentiers côtiers, la banlieue… Battre les chemins, avenues,  toutes oreilles ouvertes
Marcher sans a priori, considérant que tout paysage, objet ou personne est digne d’être entendu.
Marcher au rythme de ses pas, de sa respiration, du groupe, des aléas, de ses envies de flâneur, sans rien précipiter…
Marcher pour prendre l’air du temps, de l’espace, de l’humain, dans une sagesse utopique autant qu’écosophique
Marcher pour communier, avec le souffle de l’air, la caresse de la pluie, le crépitement du feu, le chant des étoiles, les rumeurs de la ville, les passants que l’on croisent, et ceux qui co-cheminent, vers un œcuménisme du sensible…
Marcher pour mesurer la fragilité des choses, l’éphémère des sons, comme les solides montagnes
Marcher pour entreprendre un parcours, tout au dedans de soi, accordé aux complexes battements du monde
Marcher dans une altérité sereine, de rencontre en rencontre, au travers moult paysages sonores partagés
Marcher pour se construire en tête, une bibliothèque inamovible de sons, d’images, de lumières, de sensations, d’expériences gravées, d’itinéraires inscrits, des chemins de vie
Marcher pour éprouver son corps aux vibrations du sol, aux souffles de l’air, aux caresses tonifiantes des arbres, et à celles rugueuses des pierres
Marcher humblement, sur ou dans les traces de guides aguerris, de défricheurs hardis, d’oreilles intrépides
Marcher de jour comme de nuit, convoquer une perte de repères, telle une tentative d’uchronie assumée
Marcher pour, marcher contre, pour dénoncer, défendre, faire savoir, transmettre, résister à l’intoxication chronique
Marcher pour tracer des chemins de fortune, écrire des kinesthésies géopoètiques, entreprendre des  errances symboliques, conter des histoires mouvantes, partager des récits hétérotopiques
Marcher pour relier le sol matière au ciel éthéré, les confondre dans la ligne de fuite, à l’horizon du regard en écoute
Marcher pour prendre du recul, mais tout en avançant, en assumer ainsi, les paradoxes questionnant
Marcher pour raconter encore, de mots et de sons, d’images et de formes, de corps et d’esprits, la musique des lieux, l’harmonie dissonante, œuvre d’écoute transmédialement euphorique
Marcher enfin, pour se sentir en vie, dans un flux de résonances humanistes, généreuses à l’envi

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Inauguration d’un Point d’ouïe à Drée (21) – World Listening Day 2015 et Festival Ex VoO- Avec CRANE Lab – ©photo Yuko Katori

PAS Bordelais, géographie sensible et relationnelle

PAS – parcours Audio Sensibles à Bordeaux,  géographie sensible et relationnelle

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Porte Cailhau

Cadre des Parcours Audio Sensibles bordelais
Le Centre d’animation Saint Pierre de la ville de Bordeaux, et François Vaillant,  m’invitent, dans le cadre de la Semaine du son 2017, à emmener quatre PAS, dont un en nocturne, après repérage fructueux bien que météorologiquement bousculé.

Géographie, ville, population
Ville monument dans son centre, de belles bâtisses, une structuration de places en places, petites, moyennes, grandes, commerçantes, minérales, intimes, monumentales… Des bassins de vie populaires, ou non, mixtes, commerçants, touristiques…
Un réseau de rues très serrées voire très étroites, un brin labyrinthiques, où l’on prend plaisir à se perdre.
La Garonne comme un large ruban liquide sinueux, à la fois structurant et sécant.
Une première impression, en nocturne, lors d’une déambulation erratique pour prendre le pouls de la cité, et une sensation de rapidement bien se sentir entre ces murs séculaires, traversés de grands éclats d’une population étudiante en mode festif.
Différentes ambiances selon les quartiers traversés, plus ou moins de mixité, ce qui se ressent, ou plutôt s’entend très nettement à l’oreille-même.
Avis très subjectifs, cela va de soi.

Météo et avis de tempête(s)
Un facteur « temps qu’il fait » non négligeable durant mon séjour.
Écoute le bruit de la pluie et du vent, injonction ou circonstance incontournable ?…
Arrivée sous une pluie tonique, avis de tempête et alerte orange pour le premier jour dédié au repérage, tempête qui effectivement nous bouscule un brin. Climat océanique affirmé, avec bourrasques violentes, coups de tonnerre, pluie virulente, puis grêlons, on se réfugie dans un bar, avant que le soleil ne revienne. Jusqu’à un nouveau cycle…
Du vent qui nous pousse dans le dos, tourbillonnant sous la haute flèche Saint-Michel, nos oreilles captent les grondements capricieux d’un Éole impétueux qui tourbillonnent rageurs, en sifflant.
La nuit, une vraie tempête, alerte rouge, les poubelles traversent les rues, un échafaudage s’effondre et un élagage sauvage des arbres urbains jonche le sol, au petit matin, d’un tapis de branches rendant les parcours piétons acrobatiques.
Néanmoins, les quatre PAS programmés cette journée auront échappé aux extrêmes de la météo,, et se feront sans encombre.
Cette fin de semaine à la météo capricieuse et changeante donne paradoxalement une grande tonicité aux marches, jusqu’aux lumières au gré d’un ciel très vite changeant, qui participe à ce finalement joyeux déchainement sensoriel.
Sans parler des gouttes de pluie, écoulements de caniveaux, qui rythment joliment les parcours en mode liquide.

Marqueurs, ambiances, acoustiques
N’étant que rarement venu à Bordeaux, j’imaginais que l’accent du sud-ouest chanterait comme il le fait à Toulouse.
Et bien non. Le Sud Ouest ne transparaît que très peu dans ces intonations girondines, tout au moins urbaines.
Je limite ici mon approche aux seuls quartiers que j’ai arpenté, entre Saint-Jean et Saint Michel, donc en cœur de ville historique.
Le tram sillonnant les grands axes tisse une trame-trace caractéristique, mais néanmoins avec des signaux et ambiances sonores assez similaires à d’autres villes, Lyon par exemple.
La réverbération des étroites ruelles et places minérales met en avant les voix, avec assez peu d’envahissement mécanique, si ce n’est sur les quais ou dans quelques grands axes.
Une succession de très nombreux effets de coupures où, de portes en ruelles, on passe sans transition d’une scène sonore, d’une acoustique à l’autre, bien que parfois d’heureux fondus et mixages se créent au fil des détours pédestres.
Dommage qu’en cette époque hivernale, aucune fontaine, petite ou grosse, ne soit en eau.
Il me semble a priori que dans cette parcelle de ville, je m’entends assez bien avec les lieux. Les différentes marches de repérages ou de guidage public confirmeront ma première impression. Bordeaux, en tout cas le territoire investi, sonne très agréablement à mes oreilles.

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Flèche Saint-Michel

Surprises et anachronismes
Des choses inopinées, ou décalées rythment les parcours, comme souvent pour qui sait les débusquer
Un passage historique, porte cailhau, diffuse, au bas d’un étroit escalier en colimaçon, une ambiance sonore électroacoustique étrange. Impossible de savoir si c’est de la Musac, une installation sonore maladroite et mal mixée, entre ambiances zen, cloches, pas, musiques, voix… En tous cas, ces arrêts écoutes au pied de l’escalier avec cette ambiance des plus bizarre, parfois franchement kitchissime, mixée avec les sons de la place et des quais proche, est un passage incontournable qui questionne nombre de promeneurs écoutants. Certains pensent que j’ai moi-même installé préalablement ces sons pour les PAS. Dieu merci non ! Cependant, ils rajoutent une touche au final des plus surprenantes, qui anime le lieu et nous donne l’occasion d’une posture d’écoute franchement inhabituelle – 10 à 15 personnes très serrées au pied d’un étroit escalier, la tête levée vers un haut-parleur diffusant une improbable « chose sonore ».
Autre point d’ouïe singulière, une plateforme circulaire au bas de la très haute flèche Saint-Michel, surplombant la place éponyme, ouverte de tous cotés, me rappelle vraiment  un kiosque à musique urbain. Endroit idéal pour mener une écoute à 360°, tester des longues – ouïes, voire ausculter les pierres de l’édifice. Un terrain de jeu bien venté mais vivifiant.
Autre étrangeté, l’église Saint-Pierre où nous profitons de sa magnifique acoustique, des voix, des chants, des portes étouffées, des talons résonnants, des chuchotements…. Toute la magie de ces lieux réverbérants, en tout cas pour nos trois premières passages. Au quatrième, l’ambiance sonore es saturée d’un ronflement tenace et envahissant, type soufflerie de climatisation, du à de nombreux chauffages soufflants sur pied qui ont été installés. Atmosphère à la fois frustrante au regard des écoutes précédentes, mais néanmoins surprenante.

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En route les oreilles !

Postures partagées
Ces quatre Parcours furent, une fois de plus, l’occasion de tester différentes postures d’écoute, sans consignes verbales préalables, juste en proposant physiquement une  façon d’entendre collectivement  les choses. Chaque promenade engendra, en fonction des aléas sonores des propositions où la posture physique nous plaçait dans des états psychoacoustiques influant sensiblement les ressentis de chacun.
Exemples:
Une église nous regroupe, debout, sous un buffet d’orgue, les oreilles pointées vers le chœur
Une très belle cour intérieur servant de cadre à une installation sonore éphémère voit notre groupe déambuler de haut-parleur en haut-parleur, ou bien fermer les yeux au centre, ou bien encore marcher en duo, l’un guidant, l’autre fermant les yeux, écoute en aveugle dans une acoustique et une scène sonore un brin remaniées.
Un regard de caniveau grillagé, ou centre d’une ruelle pavée, fait que nous auscultons à l’aide de longue-ouïe, les glouglouttis post pluie, sous le regard amusé ou étonné, des passants qui contournent ces écoutants appareillés de stéthoscopes hybrides, prolongés de pavillons acoustiques. Une rue très étroite, des plus étroite que je n’ai jamais croisée jusque-là, son patronyme de « Rue de la vache » indiquant non sans humour qu’on ne pouvait y faire avancer qu’un seul animal de front, nous propose une belle fenêtre d’écoute, dans une perspective très resserrée, très encadrante.
Lors d’un passage, une voix incroyablement timbrée, très présente, dont nous discernons les moindres mots, intonations, nous parvient sans que nous en voyons la source, écoute acousmatique (sans voire l’origine des sons), ni même que nous puissions en situer précisément la localisation. Nous nous arrêtons, longue file alignée dans cette rue de la vache, et écoutons, un brin voyeurs-auditeurs, amusés par cette belle plage sonore. Remise en marche, au débouché de la ruelle, nous voyons l’incarnation de cette puissante voix. Un homme est assis sous un parvis de porte en train de téléphoner, et pas du tout là où nous l’imaginions, la plupart l’ayant cru posté à une fenêtre en étage. Piège de l’acoustique et autres trompe-ouïes.
Autres postures, où les passants nous épient toujours curieusement du coin de l’œil, nous sommes assis sur un très long banc, dos au fleuve, à la route et aux trams, donc dos aux sons prédominants. Un peu plus loin, alignés contre un mur de pierre, notre regard posé juste à hauteur des pieds des passants, à quelques centimètres de nous, en contre-bas d’un arrêt de tram. La vue et le sons sont orchestrés comme de petites et fugaces mises en scène très filmiques, étranges contrepoints de mouvements et de sonorités perçus dans une macro et insolite contre-plongée. Mais là, il faut le vivre pour vraiment saisir le décalage sensoriel de cette scène très sensiblement urbanique.

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Rue de la vache

Écoute et géographie relationnelle
Enfin, une chose de plus importante pour moi, au-delà de la marche, de l’écoute-même, ce sont les relations entre les promeneurs écoutants, au départ, durant et après le PAS, voire les relations, éphémères et parfois plus fortes que ne pourrait le penser, entres le groupe d’écoutants et les passants extérieurs. Ces derniers «étant a priori non concernés par l’action, et pourtant…
Considérons de prime abord cette relation éphémère et sauvage, entre groupes de promeneurs et passants non avertis.  Ils nous observent curieusement, subrepticement, du coin de l’œil, comme de l’oreille. Au fil des PAS, on comprend et analyse des interactions assez significatives, qui influent le comportement d’un groupe comme de l’autre. Les passants, non au fait de l’action, riverains, commerçants, touristes, regardent, commentent, sourient, froncent les yeux, dubitatifs, se questionnent, parfois questionnent directement, parfois nous évitent ou contournent, et parfois osent s’infiltrer activement dans l’écoute, en général très ponctuellement, jusqu’à utiliser des objets d’écoute, stéthoscopes… Sans s’en douter, ils interagissent de fait sur les actes et postures des écoutants, qui se sentent ainsi placés sur une scène où peut se jouer, et se joue un théâtre d’écoute. De cette position, celle d’être mis en scène dans l’espace public, ils pourront, pour certains en jouir, sans doute en s’observant via l’observateur, effet miroir involontaire de l’action en train de scénographier l’écoute. Il arrive même  que certains puissent sur-jouer quelque peu leur rôle d’écoutant public, tant qu’à faire de s’affirmer comme tel, et peut-être tenter de désamorcer l’anachronisme apparent que pourrait induire leur posture en partie improvisée dans la scène publique.
Il me reste de ce côté là de nombreuses observations et analyses à mener, pour affiner une approche des jeux croisés entre écoutants participants, observateurs non avertis et espaces sonores, architectural, social… Une façon pour moi intéressante de lire la ville tout en la pratiquant.
Sans doute faudrait-il faire appel à un œil-oreille extérieur. A suivre
D’autre part, les relations entre écoutants eux-même se mettent en branle dès le premier bonjour, la présentation du projet qui nous unira, nous réunira, l’espace d’une marche collective. Cette présentation est aussi une mise en condition, l’instant décisif où doit d’emblée se souder le groupe, où l’écoutant doit, dans le meilleurs des cas, être embarqué ipso facto dans une aventure partagée, responsable à son niveau de la partition collective qu’il aura à jouer pour ne pas amoindrir, voire entraver les partages auriculaires.
La symbiose du groupe via l’écoute se joue dès les premiers instants.
Il faut que le futur promeneur écoutant comprenne, sache d’emblée dans quel voyage il est embarqué, avec tous les aléas qu’il comporte intrinsèquement..
Petite histoire des soundwalks, écologie et paysages sonores entre esthétisme et territoire social, posture et silence… il s’agit bien de souder un groupe via une synergie d’écoute au départ racontée.
En marchant, coups d’œil et sourires complices, propositions de gestes collectifs, passages d’objets d’une personne à l’autre, toujours en silence, guidages deux à deux en aveugle, écoutes dos à dos, sur un banc, oreille collée à… des corps qui communiquent, se parlent en silence, sont en relation, y compris statiquement, en silence, communication non verbale, énergie collective partagée et amplifiée par la caisse de résonance du groupe… Tout se joue de concert, ou presque.
Au retour, libération de la parole, partage de ressentis, les points forts, ou faibles, les histoires de chacun, d’autres expériences confrontées, les plaisirs, ou déplaisirs, questions et suggestions… Chacun s’enrichit de l’expérience vécue, de l’autre.
Au centre d’animation Saint-Pierre de Bordeaux, la Semaine du son se termine par un fort sympathique moment d’échange autour d’un verre, où des promeneurs de différentes balades, dont certain(e)s que j’ai le plaisir de rencontrer physiquement après des échanges via les réseaux sociaux, questionnent, débattent et témoignent autour de l’expérience vécue au cours des PAS, ou d’expériences similaires.
Au-delà du geste, de la construction ou production de parcours, l’écoute s’appuie, se conforte sur du relationnel, et vis et versa.

Pour en finir avec ce chapitre bordelais, un très grand merci à François Vaillant pour l’organisation sans faille de cet événement, une mention spéciale pour la chaleur de l’accueil par toute l’équipe du Centre, ainsi qu’ à Guzel pour sa sympathique et spontanée aide sur le repérage, sa complicité dans les expérimentations urbaines et sonnantes, et ses prises de sons et d’images.

Parcours en corps

PAS – Parcours audio Sensibles
Parcours en corps

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©Collectif Abi/Abo – Intervention « Sommes nous libres ? » – Givors 2015

Le glissement sémantique
De la balade sonore au Parcours Audio Sensible, n’est pas anodin
Au delà du PAS jeu d’acronymie
La balade est frivole
Le parcours part d’un point
Pour aller vers un autre
Même erratique
Il construit le marcheur
Que je suis – polysémie…
Mon parcours, intime, ou même partagé
Peut-être initiatique
L’après n’est plus comme avant
Audio
J’écoute
Action au centre de l’action
Le paysage n’existe que parce que je l’écoute
Audio
Parce que nous l’écoutons
Audi nos
Et plus fortement si on le partage
Sensible
Un élargissement de l’écoute
Pas seulement les oreilles
Parcours des odeurs,
Parcours des images
Parcours de choses goûtées
Parcours de choses touchées
Des choses caressées,
Parcours kinesthésique
Le sol sous mes pieds
Vibrations du chemin
J’imprime une allure
Une perception des espaces
L’air sur mon visage
Le trajet dans la ville
Ou ailleurs
Comme une carte interne
Carte de l’étendre
Ambulavero ego
Parcours en corps…

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©Dragan – Flickr

PAS – Parcours Audio Sensibles en territoires humanistes

L’Astrée de châteaux en collines, de forêts en rivières

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La cloche surmontant la chapelle  du château de Goutelas

Retour sur deux belles journées au château de Goutelas en Forez (42).
Tout cela commence par des déambulations au cœur de cette demeure Renaissance, l’un des fiefs de l’humanisme, construite par Jean Papon (1505 – 1590), Juriste humaniste avisé. Cette visite est conduite et commentée par la passionnée présidente du Centre Culturel de Rencontre qu’abrite ces lieux.
Une histoire singulière où un château quasiment en ruine est légué à un village par un agriculteur, à condition qu’il devienne un lieu de culture ouvert au public.
Puis une incroyable restauration dans les années 60, entreprise par une équipe de juristes et d’intellectuels lyonnais, emmenés par Paul Bouchet, ainsi que d’ouvriers et de paysans locaux, de maçons italiens, d’artistes tels le mime Marceau, Duke Ellington, Bernard Cathelin, retroussant ensemble leurs manches ou militant pour faire connaître et redonner au bâtiment son lustre d’antan.
Duke Ellington lui-même viendra séjourner à Goutelas, y donnera un concert au piano solo, chose rarissime, et composera en dédicace de ce lieu et projet qui l’ont conquis la Goutelas-Suite.
La bâtisse, en H (comme Humanisme), est perchée à flanc des coteaux des Monts du Forez, dominant la vallée où coule le Lignon, capricieuse et sinueuse rivière sinuant dans une quiète campagne.
Il a neigé précédemment, quelques jours avant mon arrivée. Les alentours sont recouverts d’un manteau blanc scintillant sous les belles lumières d’un soleil hivernal et d’un ciel bleu, complices.
Le château voisine un autre bâtiment lui aussi Renaissance, beaucoup plus imposant et célèbre, la Bâtie d’Urée. C’est dans ces paysages, villages, châteaux, buttes volcaniques, hameaux, que se situe le célèbre roman fleuve, l’Astrée d’Honoré d’Urée. Une inextricable intrigue pastorale de plus de 5000 pages, tissant des aventures amoureuses d’un berger et d’une bergère, où mythologie, philosophie, poésie et autres arts, nous content des amours contrariés, des guerres, des embrouilles politiques, des critiques esthétiques… On y retrouve les utopies humanistes liées à l’Arcadie, territoire originellement Grec, qui a donné naissance, à la Renaissance à de multiples terres utopiques, lieux de l’Age d’or, de Florence aux parcs de Weimar en passant par le Forez.
ET IN ARCADIA EGO.
Des chemins, des stèles, des bornes, des sentiers, un aménagement piétonnier au cœur des paysages foréziens, nous permettent de parcourir ces utopies de paradis perdus en même temps que les cheminements, entre amours et autres batailles, relatés dans les paysages de l’Astrée.
Une autre promenade nous emmène autour du château de la Bâtie d’Urée, près du Lignon dont on peut lire les nombreux passages fluctuant au fil du temps, laissant des bras morts qu’il réempruntera peut-être d’un jour à l’autre.
Il glougloute joliment en se faufilant entre des vernes et des peupliers qui le bordent respectueusement.
Il faut bien reconnaître que les paysages enneigés que je découvre, au fil des sentiers, sont tout simplement magnifiques.
Tous au long des promenades, les sons de pas crissants sur la neige gelée et des plaques de glace rythment nos parcours d’une lancinante percussion, qui nous relie auriculairement et physiquement au paysage.
Revenons sur les bords méandreux du Lignon, ce dernier étant au trois-quart gelé, vers midi, alors que le soleil parvient difficilement à réchauffer son cours quasi figé.
Ici se produit une scène sonore des plus surprenantes que je n’ai jamais encore entendue jusque là.
La glace réchauffée, émet moult craquements, gémissements, se fendille en de sonores micro fissures et brisures. Nous sommes au creux d’une méandre très accentuée, et ces craquèlement nous entourent, devant, derrière, à gauche, à droite… C’est un concert à la fois tout en finesse et très spectaculaire, instant magique s’il en fût.
Et comme souvent, je peste contre moi-même, n’ayant pas amené mon magnétophone lors de cette marche !
Autre agréable surprise, à quelque mètres de ma chambre, dans le haut du château, une porte donne sur le sommet d’une petite terrasse, tourelle campanile, où est installée une cloche dominant la vallée.
La lumière rosée du jour levant la nimbe de couleurs et de lumières délicates, faisant ressortir les moindres détails de ses gravures en relief.
Loger à deux pas d’une belle dame d’airain contemplant un paysage qui s’éveille doucement sous son manteau de neige, ne fait que renforcer le plaisir de mon séjour.
Au fil des promenades et discussions, il s’agit de concocter un, plutôt plusieurs PAS, dans le cadre d’une rencontre internationale autour du paysage, organisée, à l’automne prochain, par le Centre Culturel de Rencontre de Goutelas. Des promenades écoutes commentées, racontées, ponctuées de lectures autour du paysage sonore, de son histoire, de ses multiples constructions plaçant l’homme au cœur-même de l’écoute…

Paysage sonore humaniste ?
La preuve en est dans cette éthymologie reliant Grèce antique et Forez Renaissance:
CÉLADON (berger héros de l’Astrée): du grec keladon, « sonore, retentissant ».
kelados désigne le chant et le cri, le bruit naturel du fleuve, de la mer, du vent : Céladon développe à travers son nom le symbolisme de la rivière dont le bruit chante (ou crie). Keladôn est le nom d’une rivière d’Élide chez Homère ou d’Arcadie chez Callimaque et Théocrite (assimilable au Ladon actuel), puis le nom de personnages chez Homère et Ovide.
Céladon, « la rivière qui chante », se jette dans la rivière comme dans un miroir (image baroque) et mêle aux flots du Lignon la poésie arcadienne.

C’est donc un projet passionnant, de par sa thématique, la beauté des paysages ambiants, les rencontres passées et à venir, qui me fait convoquer l’esthétique, l’écologie (sonore), l’histoire, par le petit et le grand bout de l’oreillette, toute emprunte d’humanisme. Le fait de remettre l’homme au centre du paysage (au sens large du terme, y compris sonore), dans une époque qui en a souvent grand besoin, est déjà pour moi une belle action à entreprendre.

http://www.chateaudegoutelas.fr

Cliquez sur la photo visualiser l’album

Goutelas - Paysages sonores

Balades sonores, et autres

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Balade sonore
urbaine
naturelle
touristique
relationnelle
esthétique
poétique
silencieuse
contextuelle
contestataire
physique
décalée
écologique
écrite
erratique
sociale
kinésthésique
performative
décroissante
onirique
philosophique
amicale
sensorielle
politique
artistique…
et bien d’autres
balades encore
balades toujours
variations
déclinaisons
itérations
insistance
peut importe
histoire d’avancer

 

https://desartsonnantsbis.com/2017/01/15/balades-sonores-et-a/