« En priant Dieu qu’il fit du vent… »*



PAS – Parcours Audio Sensibles, Points d’ouïe et paysages sonores partagés, vers une éco-écoute sociale et écologique
Dés le milieu des années 80, les rencontres que je fis, notamment avec Elie Tête et l’association ACIRENE, m’ouvrirent tout un champ de pensée, d’actions, que je ne pensais pas alors si durables, voire essentielles aujourd’hui.
C’est à la lumière des travaux de Raymond Murray Schafer que nos réflexions, recherches et constructions se firent, m’engageant d’emblée dans une démarche liée à l’écologie sonore*.
Aujourd’hui, plus que jamais, face à des réels dysfonctionnements, pour ne pas dire dangers qui guettent nos sociétés, tant écologiquement que géo-politiquement, les deux étant d’ailleurs souvent liées, mes simples PAS – Parcours Audio Sensibles, si ils ne révolutionnent pas les modes de pensées et d’agir, s’inscrivent franchement dans une démarche politique et sociale. Ré-apprendre à écouter, à s’écouter, à écouter l’environnement, à sentir ce qui reste en équilibre, ce qui dysfonctionne, ce qui est devenu véritablement intenable, ce qui crée des liens, ce qui les mets en péril, ce qui peut être pris comme modèle esthétique, social, partageable, aménageable… Le monde sonore ne peux plus être, selon moi, pensé dans une seule visée esthétique et artistique. Il nous avertit par des signes ou des disparitions, des hégémonies et des déséquilibre, par une série de marqueurs acoustiques, des dérèglements sociaux et écologiques. La raréfaction des silences, ou tout au moins des zones de calmes, l’homogénéisation d’écosystèmes, l’accroissement des villes mégalopoles, avec leurs sirènes hurlant nuit et jour, la violence des affrontements et des armes ici et là… tout un ensemble d’alertes qui, malgré la résistance d’oasis sonores, nous obligent à considérer notre environnement, et global, comme sérieusement menacé de toutes parts.
Emmener des promeneurs écoutants au travers une cité, dans une zone d’agriculture céréalière intensive, ou ailleurs, c’est forcément les confronter, à un moment ou à un autre, à des situations d’inconfort, et parfois de stress. Les questions qui suivent ces déambulations le confirment bien d’ailleurs.
Sans tomber dans les excès d’une dramaturgie du chaos, un anthropocène omniprésent, on ne peut rester insensible à des phénomènes d’amplification, ou de raréfaction, qui se traduisent à nos yeux comme à nos oreilles.
Le promeneur écoutant, même s’il le souhaiterait bien intérieurement, ne peut plus se retrancher derrière une cage dorée pour l’oreille, territoires idylliques, âge d’or d’une écoute peuplée de chants d’oiseaux, de bruissements du vent et de glouglouttis des ruisseaux.
L’acte d’écouter est bien liée à l’écologie, au sens large du terme, voire de l’écosophie façon Guattari Deleuze, qui décentre l’omnipotence humaine pour replacer l’homme dans une chaine globale. Chaine qu’il faut aborder avec des approches environnementales, sociales et mentales, économiques, si ce n’est philosophiques, donc éminent subjectives et diversifiées. Prendre conscience de l’appartenance à un tout au travers une a priori banale écoute replace, modestement, l’écoutant dans un rôle de producteur/auditeur et surtout acteur de ses propres écosystèmes, fussent-ils auditifs.
La démarche liée au paysage sonore implique que le son soit pensé à l’échelle d’un paysage en perpétuelle construction, évolution. Un paysage où le jardinier aurait pour rôle de préserver, d’organiser sans trop chambouler, de cultiver des ressources locales, de retrouver et de partager du « naturel », d’éviter l’envahissement hégémonique, de préserver la diversité… Imaginons filer la métaphore paysagère et jardinière avec la notion, ou le projet d’un jardins des sons. Un espace abordé non pas comme un simple parc d’attractions sonores ou d’expériences ludiques, mais comme une forme approchant les systèmes ouverts, favorisés par exemple par la permaculture. Un espace (utopique?) où il y aurait des friches sonores, sans pour autant qu’elles soient colonisées par la voiture ou la machine en règle générale, où il y aurait des accointances favorisées, entre le chants des feuillages dans le vent, des espèces d’oiseaux et d’insectes liés à la végétation, les sons de l’eau, liés à des topologies d’écoutes, des Points d’ouïe aménagés de façon la plus discrète et douce que possibles, façon Oto Date d’Akio Suzuki. Appuyons nous sur des modèles « naturels », qui pourraient servir à concevoir l’aménagement au sein-même des villes tentaculaires, alliés aux recherches scientifiques, acoustiques, économiques, dans lesquelles l’écoute serait (aussi) prise en compte d’emblée, comme un art de mieux vivre, de dé-stresser les rapports sociaux. Recherchons une qualité d’écoute tant esthétique qu’éc(h)ologique, en rapport avec les modes d’habitat, de déplacements, de travail, de loisirs, de consommation, de nourriture… Conservons des espaces d’intimité où la parole peut s’échanger sans hausser le ton, ni tendre l’oreille. Il ne s’agit pas ici d’écrire une nouvelle utopie d’une Cité radieuse de l’écoute, bien que… mais de placer l’environnement sonore en perspective avec un mieux vivre, un mieux entendre, un mieux s’entendre, un mieux communiquer, un mieux habiter, ou co-habiter. Il faut considérer le paysage sonore à l’aune des approches économiques, des savoir-faire, de la santé publique, des domaines des arts et de la culture, de l’enseignement et de la recherche, tant en sciences dures qu’humaines. Il nous faut l’envisager dans une approche globale, systémique, où l’humain et ses conditions de vie restent au centre des recherches.
A chaque nouveaux PAS, je me pose, et pose régulièrement et publiquement la, les questions liées aux lieux avec lesquels on s’entend bien, on se sent bien, que l’on voudrait conserver, voire installer, aménager ailleurs. A chaque fois, les réponses sont diverses, même divergentes, prêtant à débat, mais en tout cas très engagées comme une réflexion sur la nécessité de considérer le monde sonore comme un commun dont nous sommes tous éminemment responsables, pour le meilleur et pour le pire.
L’écoute d’un paysage, sans forcément l’ajout d’artifices, le fait entendre ses pas sur le sol, sur différentes matières, sa respiration mêlée au souffle du vent, ses gestes et sensations kinesthésiques qui construisent des cheminements singuliers, intimes, mais aussi collectifs et partageables, sont des prises de conscience de nos corps et âmes éco-responsables d’un environnement qui concerne aussi nos oreilles. Ces gestes de lecture-écriture territoriales en marche, tentent de mettre en balance les lieux où il fait « bon vivre », dans un bon entendement, comme les lieux plus problématiques, plus déséquilibrés. Une des question étant de savoir comment les premiers pourraient sensiblement et durablement contaminer les deuxièmes, et non l’inverse. Comment de ce fait, le politique, l’économiste, l’aménageur, mais aussi le citoyen, peuvent mettre l’oreille à la pâte, dans une action où le son n’est certes qu’une infime partie d’un système complexe, mais néanmoins partie importante pour l’équilibre social.
* https://www.wildproject.org/journal/4-glossaire-ecologie-sonore


Une journée Oh combien sonore !
Voici une trace sonore de ma Sant’Efisio, des mouvements, des séquences, une longue marche du bas de la ville en haut, puis redescente, des chemins de traverses, déboulés sur la procession, éloignements, mixages en marchant…
Beaucoup de récurrences sonores, voix, musiques, chevaux, des cloches et des cornes maritimes, encore des voix… Des prières et des chants, dedans dehors, des espaces acoustiques, des ambiances…
Je prends le temps de dresser le décor, au rythme de mes pas, des espaces traversés, intermédiaires, des transitions urbaines, des scènes jalonnant mon périple urbain.
J’alterne le sacré, la procession, le cortège, et des espaces plus profanes, dans des ruelles en dehors du cortège, où je trouve d’autres ambiances festives, en résonances.
Parfois, j’accompagne le cortège, suis les sons à la trace, leurs colle aux basques, parfois je les attends de pied et d’oreilles fermes, je les laissent venir à moi, dans leur imposant et chatoyant défilé.
La langue italienne, en cette ile Sarde, dont je ne comprends pas un mot, résonne d’autant plus autour de moi comme une musique vocale locale.
Les costumes aux couleurs rutilantes font en ce jour écho aux sons de la ville de Cagliari en liesse.
Je zoome et dézoome, m’approchant ou m’éloignant des sons à l’envi, toujours dans l’idée d’une marche curieuse et mouvante, cherchant tantôt le détail, tantôt l’ambiance plus large, voire le panoramique…
Je navigue au gré des son, et de mes envies, comme une sorte d’aimant attiré par les bruissonnances et les images de ce foisonnant défilé religieux.
Il s’en forme progressivement une sorte de vaste carte postale sonore façon desartsonnante, sans itinéraire préalable, ni Point d’ouïe fixe, ou très fugitivement, qui suit les méandres d’un marcheur fasciné par Cagliari et cette fête bouillonnante.
Feu d’artifice sonore final, un concert de cornes de bateaux salut le Saint qui quitte la ville.
Plus tard dans la nuit, alors que la procession est déjà loin, place de la Convention, un dernier Alleluhia, façon Léonard Cohen, fait écho à cette longue journée Oh combien sonore !
Article précédent concernant Cagliari et le projet Européen « Le Paysage sonore dans lequel nous vivons » https://desartsonnantsbis.com/2017/05/22/points-douie-sardes/
Prenez en, de la graine !
Prenez en, de la graine !
Suivant cette injonction, nous l’avons donc fait.
Nous avons cueilli, mis en sachets, décortiqué, regardé, scruté, nommé, ou pas, étiqueté, dessiné, crobardé, photographié, enregistré, marché, de massifs en massifs, discuté, commenté, touché, raconté, imaginé, cueilli de nouveau…
Phlomis, sauge sclarée, chardon bleu, Pyretrum dite pâquerette, blanche, ou mauve, Triforium dit trèfle (en principe à trois feuilles), plantain major ou lancéolé, laitue et épinard sauvages, silène enflée… Petite liste incomplète en litanie fleurie, herbacée, boisée; premier voyage au gré des noms botaniques, récits à l’exotisme enraciné sur divers terrains terreaux.
On rêve à semer plus loin, toujours plus loin, transit de plantes voyageuses et essaimantes, un sachet glissé dans nos poches ou bagages. Graines furtives et avides de nouveaux espaces humus habitables.
On trie encore, pour tenter de se souvenir, classement de formes, matières, couleurs, odeurs, graines-crottes de palmiers, ailettes du pissenlit, gousses explosives de je ne sais plus qui; à chacun sa semence disséminée au gré du vent, des insectes, de digestions fermentations défécations…
Parfois nous mixons, espérant une nouvelle micro prairie fleurie, jusqu’à portée de balcon.
Construisons le voyage, physique ou symbolique, de madame graine, pas pour autant mauvaise graine, nous nous garderons pour l’instant de trier le bon grain de l’ivraie, toute particule reproductrice ayant son droit au sol, jusqu’à prendre racine, si nécessaire.
La graine accrochée aux semelles, dans les pattes d’une abeille ou le ventre d’un rongeur, emportée par le vent ou virevoltante hélice tourbillonnante, se garde toujours une part de clandestinité – graine d’altérité féconde ou chaque pousse naissante maintient en vie la diversité et complexité d’écosystèmes fragiles.
Parfois cependant, l’espèce arrive en force, et se fait invasive, déséquilibre d’une domination en herbe qui ne cessera hégémoniquement de croître, et qu’il faut bien maîtriser quelque part, question d’éthique, d’éthique botanique…
Avant la dissémination urbaine, la contamination joyeuse d’espaces friches, délaissés à la flore libertaire, plate-bandes sans doute trop sages, jardinières désertées, il nous faut raconter encore, dire de l’herbe folle, s’imaginer corps ambulants, avant que de trouver refuge en des sols fertiles. Si le désert est beau, la plante est plus nourricière.
La métaphore nous guette, prenons en, de la graine !
Texte écrit par Gilles Malatray, suite à la récolte du dimanche 16 juillet 2017 « Égrainer les chemins » – Grand Parc de Miribel Jonage l’Iloz et Jardin des Allivoz et Abi Abo. Avec Damien Lamothe, Pierre Gonzales, Jérôme Dupré la Tour, Gilles Malatray/Desartsonnants, et d’autres cueilleurs de tous âges
©Dessin de Jérôme Dupré Latour – Abi Abo
Prenez en, de la graine !
Suivant cette injonction, nous l’avons donc fait.
Nous avons cueilli, mis en sachets, décortiqué, regardé, scruté, nommé, ou pas, étiqueté, dessiné, crobardé, photographié, enregistré, marché, de massifs en massifs, discuté, commenté, touché, raconté, imaginé, cueilli de nouveau…
Phlomis, sauge sclarée, chardon bleu, Pyretrum dite pâquerette, blanche, ou mauve, Triforium dit trèfle (en principe à trois feuilles), plantain major ou lancéolé, laitue et épinard sauvages, silène enflée… Petite liste incomplète en litanie fleurie, herbacée, boisée; premier voyage au gré des noms botaniques, récits à l’exotisme enraciné sur divers terrains terreaux.
On rêve à semer plus loin, toujours plus loin, transit de plantes voyageuses et essaimantes, un sachet glissé dans nos poches ou bagages. Graines furtives et avides de nouveaux espaces humus habitables.
On trie encore, pour tenter de se souvenir, classement de formes, matières, couleurs, odeurs, graines-crottes…
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Le sentier, ou plus joliment dit la sente, est pour moi une possibilité, une discrète voie offerte, ou à m’offrir, pour quitter l’arrogance de la Cité, l’imposition de la rue, et même la sagesse du chemin, fut-il de traverse.
C’est ainsi une façon de me laisser gagner par une douce forme d’insécurité, que je ressens intérieurement comme féconde et revitalisante.
Sortir des sentiers battus ne me fait pas pour autant emprunter les sentiers de la guerre, tant s’en faut !
Sentir n’est pas forcément parcourir le sentier, même si cette idée qui m’effleure, faussement étymologique, ne m’aurait pas déplu, bien au contraire !
La sente, étymologiquement Semina, n’est pas sans me rappeler la semence, la fertilité, comme une modeste mais généreuse offrande au corps et à l’esprit.
L’arpentage de multiples sentes m’a fait, et me fait encore, découvrir quantité d’infimes parcelles de paysages. Paysages qui m’échappent sans cesse, s’estompant au détour d’un buisson foisonnant, d’un muret moussu, d’un jardin abandonné, et filant vers d’autres espaces replis, où mon oreille-même peut s’en trouver surprise, désarçonnée dirais-je innocemment.
Si la sente existe bel et bien, le verbe senter n’a pas que je sache d’acception, alors que, par le jeu de l’homonymie, il crée, par cette facétie, une relation des plus intéressantes.
Le sentier me fait prendre de travers de vagues terrains ou des terrains vagues, avec parfois la poétique du vague à l’âme, un quasi effet Wanderer, qui pourrait m’entrainer en des terrains à peine défrichés, donc à peine déchiffrés. Un PAS de côté que je fais et refais à l’envi
C’est alors que je me rends compte qu’il me reste tant de choses paysagères à lire et à relire, pour mieux pouvoir les écrire, dire et redire.
La sente me met également à l’épreuve de l’intime, de mon intimité, quitte à accentuer positivement mes propres indécisions, incertitudes et contradictions.
Son étroitesse sinueuse ne m’offre souvent que des perspectives restreintes, me ramenant à jouir de l’instant présent, sans autre motivation qu’un plaisir immédiat – Carpe Diem (quam minimum credula postero), pour m’échapper un moment au stress ambiant in progress. Lui échapper n’est pas cependant le fuir.
Et en ce qui concerne mon écoute, mon écoute en sentier, je tente de la contenir humblement aventureuse, pour éprouver, ou opérer la syntonie de discrets espaces, tout à la fois physiques et mentaux.
Dans un infime craquement, ruissellement, chuintement, le paysage en sentier s’accommode de peu, voire fuit sans détours l’exubérance sur-enchérissante.
Je retrouverai celle-ci au premiers détours de la ville, car paradoxalement, elle me manquerait bien vite, et je fais là un grand écart assumé.
Néanmoins, emprunter un sentier me fait me retrouver au cœur d’un paysage, y compris sonore, en règle général paisible, sans trop d’artifices, qui me replace, dénudé d’une pesante vanité, dans une chaine bien vivante. Et c’est dans cette chaine complexe, que la sente contribue à me rappeler, régulièrement, le fait je ne suis in fine qu’un très modeste et infime maillon, promeneur écoutant impénitent.
Semaine du Son, février 2017


Plus je déroule mes PAS, enchaine mes marches, plus leur processus se révèle dans une bienveillante et rassurante simplicité, et plus les paysages, en particulier les paysages sonores, se dévoilent dans une complexité aussi jouissive que stimulante.
C’est une forme déambulatoire hybride entre le repérage et une version beta-test, avec quelques consignes à l’appui.
– Le non repérage préalable, une errance improvisée selon les événements et envies de chacun
– L’immobilité sur des points d’ouïe (périodique)
– Le fait de faire en sorte que chacun puisse prendre la main (l’oreille) et devenir à son tour guide.
Consignes qui ne seront du reste pas toutes suivies et appliquées durant le parcours – d’où la version d’essai de cette forme de soundwalk.
Nous sommes un petit groupe de quatre personnes, soit huit oreilles calibrées dans une stéréo élargie. Gilles, promeneur écoutant et hôte, Jérémy, paysagiste, Carole, musicienne intervenant avec de très jeunes enfants et Marianne, opératrice culturelle composent notre équipage de marcheurs écoutants.
Nous sommes dans un territoire lyonnais, à caractère nettement ferroviaire. Une gare dons nous explorerons les devants, derrières, intérieurs, extérieurs, dessus, dessous, transversalités et impasses…
Nous croiserons de nombreuses séquences sonores, et plus encore, singulières, joliment singulières dirais-je même.
Un accordéoniste, au pied de la gare, de ses escalators,que nous mixeront avec les chuintements des fontaines et les voix des passants.
Le refuge d’une voûte plastifiée d’un escalier roulant aujourd’hui immobile.
Une porte coulissante anthropomorphiquement gémissante.
Un « pianiste de gare », serinant péniblement la « Lettre à Elise », non sans la massacrer un brin de ses doigts maladroits.
Un escalier surplombant des quais où piaffent d’impatience et halètent des trains ronronnants.
Un autre quai tout en longueur, sente ferroviaire menant à une sorte de gare jardin presque bucolique, bordée d’oiseaux, espace rompant avec la frénésie des lieux.
Un train qui s’ébranle, d’autres qui traversent l’espace, ballet mécanique et plateforme grondante, nous sommes au centre d’une scène acoustique que n’auraient pas renié les futuristes d’antan.
D’autres jardins terrasses surplombant la ville et, fermés à cette heure-ci !
Un nœud ferroviaire où les rythmes ferraillant scandent ce territoire mécanisé, cette zone de partance et de transit, invitation au voyage. J’adore les gares pour cela, et pour mille autres raisons, dont les sons ne sont sans doute pas de moindres choses.
Un parking, où nous jouons une petite improvisation performance, dans un sas fermé de lourdes portes battantes et grinçantes à souhait. Rythmes, grincements, acoustique réverbérante, polyphonie sauvage, nous embarquons furtivement dans notre petit jeu, façon concert post Pierre Henry, des passants amusés, ou intrigués.
Une autre marmotte pour moi, tester les portes et portillons qui pourront devenir de véritables instruments musicaux, ou tout au moins sonores, en explorer des modes de jeux en solo, ou en mode orchestre de chambre comme ici.
Enfin, retour à notre place initiale, non sans avoir emprunter un long tunnel routier assourdissant, comme un final paroxysmique, en apothéose bruyant. La place nous ramène à un espace qui nous semble dès lors très apaisé, par le jeu des contrastes.
Voici donc, comme de coutume, ce petit carnet de notes, où nos oreilles conjointes, les prises de sons de Carole et photos de Marianne assument leur entière subjectivité !

Concertation/écoute ©Marianne Homiridis

Lustre de gare ©Marianne Homiridis

Passage couvert ©Marianne Homiridis

Trottoir Art nouveau ©Marianne Homiridis

Ambiance acoustique en panoramique

Portes chantantes ©Marianne Homiridis

Passages ©Marianne Homiridis

Couloirs d’antan ©Marianne Homiridis

Point d’ouïe et Point de vue – ©Carole de Haut

Marcher, même seul, même sans but annoncé, est pour moi un geste éminemment social
Pour cela il me faut
Sortir de ma boite, de mon appartement, de mon cocon, prendre l’air, prendre l’air du temps, l’air de rien, et surtout l’air non conditionné
Faire corps, de pied en cap, avec le monde qui m’entoure, ma ville, mon quartier, mes espaces investis d’écoutes
Regarder au long cours, mon quartier, ou d’autres qui n’en finissent pas de se transformer, en démolitions – reconstructions – requalifications, avec de nouvelles rues, de nouveaux parcs, de nouveaux magasins, de nouvelles personnes, et moult espaces et bâtiments qui s’effacent, pour laisser place à d’autres, ville chantier, ville tentaculaire
Instaurer des sortes de rituels spatio-temporels à mes PAS – Parcours Audio Sensibles, mais aussi en faisant mes courses, ou en flânant tout simplement
Regarder, sentir, apprivoiser là où je vis, ou ailleurs, les aménités et dysfonctionnements, les apaisements et crispations, les transformations et résiliences
Oser se croiser, se regarder, s’écouter, se parler, s’humaniser urbaniquement, un peu plus encore,
Aller à ma propre vitesse, et à celle des passants non pressés, de mes sensations, sans forcer la marche, dans une forme de décroissance pédestre et mentale assumée
Ressentir des paysages tracés par la relation kinesthésique le mouvement de nos corps arpentant l’espace public
Déambuler de concert, tout en devisant de tout et de rien, façon refaire le monde, ou dans un silence partagé
Saluer des inconnus, leur sourire, au détour d’un parc, d’un sentier, d’une ruelle, et pourquoi pas d’un boulevard, d’une place publique, ou d’une avenue
Sortir des sentiers battus, se surprendre, se laisser surprendre, ou surprendre, par des trajectoires inhabituelles, des écarts poétiques, des gestes décalés, de drôles de situations voire des situations drôles
S’encanailler dans les délaissés touristiques, les recoins de la ville non patrimoniale, non monumentale, en tout cas hors d’une historicité visiblement répertoriée et valorisée en tant que telle
Partager des histoires, des tranches de ville, ou de vie, des récits d’expériences, mais aussi des repas, pique-niques, grignotages dans l’herbe d’un parc, ou sur des bancs, y compris entre deux périphériques
Faire œuvre de pédagogie, transmettre au PAS à PAS, l’écoute, ou d’autre valeurs perceptuelles
Résister, quitte à aller manifestement contre
Se poser sur un banc, ici ou là, tout simplement
S’immerger dans une société qui, pour le meilleur et pour le pire, les longues marches urbaines me le faisant bien voir, reste avant tout ce que nous en faisons, et ce que nous en ferons

Il y a peu, nous avons marché en groupe*. Une vingtaine de personnes je pense. Des artistes, écoutants, regardeurs, pourfendeurs, raconteurs, photographes, urbanistes, auteurs, paysagistes… Et plus encore, que je n’ai pas identifié.
Une vingtaine de kilomètres parcourus, dans des routes, chemins, ruelles, lotissements, banlieues, villes presque nouvelles, sentiers, parcs, folles prairies et gentilles jungles, gares, centres commerciaux… Une ville en morceaux recomposée au fil des pas.
Une géographie incluant Massy Palaiseau, Antony, la Plaine de Montjean, Wissous, Rungis, Wissous, Orly… Sans doute pas dans le bon ordre et avec des carences, tant je découvrais le territoire trajectoire.

Passages frivoles, speed, folâtreries, détours et lignes presque droites, nous jouons avec des figures de trajectoires en mode péri-urbain, que nous empruntons, plus ou moins.
Des paroles, des récits, des « que fais-tu – qui es -tu ? », des connaissances communes qui rézautent à n’en plus finir, des bribes d’histoires au gré de la traversée, parfois trop de paroles sans doute, à perdre de vue et d’écoute les enchainements de situations, d’ambiances, de traces de villes.
Mais néanmoins cela brasse et foisonne de façon quasi jubilatoire.
Un bout d’itinéraire parmi tant d’autres, parmi tant de possibles chemins.
À cet endroit, le repérage laisse entrevoir, voire implique une suite, un prolongement, dénote un projet en chantier, qui nous conduit à attendre une version marchée définitive ou presque, plus ou moins achevée.
La ville se lit en même temps que le paysage s’écrit, parfois dans la complexité digressante des paroles de chacun.
Qui du regard, de l’oreille, de la voix n’a pas histoire à proposer, fragmentée au gré des rythmes accidentés, des hiatus urbanus, des embuches trébuches, de cailloux en herbes folles.

Ici, la problématique n’est pas de tisser une cohérence renforcée par des attitudes concentrées, quasi studieuses, ou au moins perceptuellement attentionnées.
Ici, l’ambiance est sujette à l’aléa d’un groupe qui parcellise les perceptions pour au final, trouver des moyens de malgré tout faire ensemble, dans tous les sens du terme.
Da la lumière de Giverny aux frissonnements des peupliers trembles, des tâches de couleurs saillant sur des façades faux-semblant, des beaux châteaux d’eau au béton léprosé, des rampes à chats descendant des balcons et avec une rampe main-courante s’il vous plait, d’un opéra au style un brin désuet ,jusqu’à l’architecture commerciale Play Mobil, le paysage se construit au fil de la marche. Paysages surprenants, d’autant plus qu’on s’y plonge sans trop de retenue, pour en faire saillir les incongruités, celles-là même qui le rendent au final plus humain, plus attachant, y compris sous d’étranges aspects ou dérapages urbano-arcihtecturaux.
C’est un repérage issu d’autres repérages, effectués apparemment de bien d’autres façons, et que je n’ai pas connues.
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Le repérage est une forme d’écriture en projet, en action, un Projectum, une forme de prospective qui lance devant elle des idées, des essais de mises en situations, des ressentis-stimuli qui s’additionneront pour entamer une ou des collections, des carnets de notes, donnant corps, incarnat de ce qui deviendra l’Œuvre. œuvre sur laquelle pourront s’encanailler de multiples marcheurs, sur les traces de…
Ici, le repérage revient à ses sources, étymologiquement parlant, un trait, une marque que l’on fait pour retrouver une hauteur, une distance, un alignement, pour ajuster avec exactitude différentes pièces d’un ouvrage. La trace trait est le chemin que suivent nos pieds, qu’interprète notre imagination, ce que brasse le groupe, qui fait ainsi vivre une forme de trajectoire sensible dans un paysage polymorphe.
Le repérage est une lecture sensible, polyphonique, de tracés infinis, mais qu’il faut bien cerner, circonscrire un jour, tout en laissant la possibilité de de les transformer, de les varier, ou d’user de la variation, concernant les itinéraires choisis.
Cette action pré-déterminante est elle-même un processus d’écriture qui convoquera le sensible, autant que puisse se faire, dans la modélisation d’un territoire arpenté.
Chacun n’ayant pas les mêmes formes de sensibilité, l’effet groupe pourra contaminer L’action se révèle, par différents ressentis personnels, où l’œil, l’oreille, la sensation cinétique, l’odorat et le toucher, qui parfois, seront partagés dans un mode d’écriture plurielle et (presque) commune.
Le repérage n’en finit pas de repérer des espaces, de se repérer lui-même, de nous y repérer, pour mieux se construire au final, lequel final fuyant sera d’ailleurs toujours remis en question par une série d’arpentages d’un territoire qui se reconstruira au fil des aménagements successifs.
*Des marcheurs acteurs du Sentier Métropolitain du Grand Paris – http://www.enlargeyourparis.fr/sentier-grand-paris-en-marche/

Le sentier, la sente, le passage presque secret, intime, un brin aventureux, dépaysant, à demi-caché, sinueux, embroussaillé, celui tissant un entrelacs d’espaces où l’on a envie de se perdre, ou de jouer à se perdre…
Le sentier peut être également urbain, d’un monde bétonné et asphalté, faufilant ses trajectoires contraintes de bloc en bloc, suite d’allées, cours et placettes, longeant une jungle verticale qui ne se laisserait pas appréhender du premier regard, ni de la première écoute.
Le sentier est un fil rouge, ou vert, ou gris, trame d’un terrain parcours d’écoute incitant à pratiquer des cheminements de travers, piégés d’incertitudes rayonnantes.
Le sentier est souvent un moyen de tendre une oreille canaille en des lieux résistants, qui ne se livrent qu’aux écoutants aimant ou osant sortir du droit chemin.
Le sentier est parfois à peine visible, tout juste lisible, à deviner du bout des pieds par d’infimes traces, quand il n’est pas à inventer.
À d’autres moments, à d’autres endroits, il est parfaitement marqué, poli, comme patiné et tassé d’une multitude de foulées faisant trace.
À votre sentier les oreilles !


Arpenter un territoire c’est originellement le mesurer, le diviser en arpents, mais peut-être également s’y mesurer.
Marcher un territoire c’est aussi en prendre la mesure, du centimètre au kilomètre, pas à pas.
Réduire un territoire à une certaine échelle, c’est amorcer un geste cartographique, l’appréhender « vu de haut », en discerner les contours, parfois les détails.
La cartographie sonore est une cartographie du sensible qui mettra en avant la matière sonore et l’écoute posée sur un espace géographique donné.
La cartographie sonore est un mode de représentation territorial pour et par l’oreille. Elle peut être centrée sur les seules informations auditives, ou venir s’insérer dans une carte plus hétérogène, lui rajouter une couche d’information auriculaire…
Un territoire sonore est un ensemble construit sur des flux, des rumeurs, des émergences… Moteurs, brouhaha, voix, oiseaux… Un mille-feuilles acoustique.
L’échelle de l’écoute peut-être donnée par un jalon stable dans la temporalité, la puissance, la localisation géographique. Une cloche par exemple. Néanmoins cette échelle peut être plus ou moins précise, s’effacer ponctuellement. L’oreille reste le capteur qui mesurera les échelles et plans sonores, non sans une certaine subjectivité, voire une subjectivité certaine.
La ou les signatures sonores d’un territoire cartographié se révèleront autour de « singularités communes ». Des cloches, fontaines, espaces acoustiques spécifiques et enchainements ou ruptures dans le mixage urbain, voix avec intonations, accents, langues, parlers locaux…
Une cartographie sonore demande un certain temps d’immersion pour repérer et comprendre les indices que nous choisirons de représenter, ou d’utiliser comme représentation sensible d’un lieu.
La carte/charte sonore peut utiliser différents modes de représentation, différents médias. Le symbole-pictogramme, le sons lui-même, l’image, le texte/onomatopée, le graphisme décrivant la matière sonore, sa puissance, sa « couleur, sa hauteur, ses déplacements spatiaux et dynamiques… sont autant d’outils cartographiques pouvant être utilisés, mixés…
La mise en place d’une représentation sonore peut-être participative, s’appuyer sur la connaissance des autochtones de leurs espaces de vie, se construire en fabriquant nos propres codes,, outils de représentation, esthétisme… Elle en gagnera d’autant plus à être une création collective, partagée, une œuvre contextuelle, perceptuelle autant que relationnelle.
Nous pourrons développer plusieurs degrés de lecture selon les cartes ou couches empilées – Sources et nature des sons, puissances, rythmes et temporalité, ambiances et couleurs, éléments spécifiques (cloches, fontaines, transports publics…)
La carte pourra se décliner en différents formats ou média – Papier, maquettes/matériaux, supports numériques, formats mixtes…
Ce mode de représentation restera, surtout en ce qui concerne la notion de paysage sonore, éminemment subjectif, comme beaucoup de cartographies du reste.
La parole d’habitants, d’usagers, de visiteurs peut-être inclus comme un élément d’une cartographie singulière. qui s’appuie sur une série de témoignages récits oraux.
La cartographie sonore peut être pensée comme un mode de déambulation, offrant différents chemins, trajectoires d’écoute, précisant des points d’ouïe où s’arrêter, singuliers, intéressants, emblématiques.
A chaque territoire, à chaque arpenteur, à chaque projet et histoire, sa propre carte.
Nous produisons bien là, une véritable écoute la carte en quelque sorte.
Annexes :
– Un panel de cartographies sonores (article Desartsonnants) – https://desartsonnants.wordpress.com/2014/06/27/cartographier-le-monde-a-loreille/
Images
Cartes sonores et dérivés (Article Desartsonnants) – http://desartsonnants.over-blog.com/cartes-sonores-et-d%C3%89riv%C3%89s-repr%C3%89sentations-de-la-chose-sonore

Suite à une semaine riche en rencontres avec des chercheurs et laboratoires de recherches, notamment dans des rencontres-actions marchées, une petite pause écriture s’impose.
Il me faut parfois tenter de prendre du recul sur mes propres pratiques pour voir comment elles évoluent au fil du temps et ces expériences, et surtout faire en sorte qu’elles continuent d’évoluer.
Je marche, j’écoute, je triture des idées, malaxe des concepts, écris, partage des réflexions et actions de terrain, marche encore…
Du terrain, de l’action à la réflexion, de l’expérience individuelle ou collective à la cogitation intellectuelle, et vis et versa, la « des-marches » avance, empruntant souvent des chemins de traverse à peine défrichés, ni donc déchiffrés.
Je reprends ici un extrait de texte du chercheur Hugues Bazin*, que je trouve très intéressant dans son approche d’activisme décloisonné.
« … L’acteur-chercheur n’est pas défini par un statut, une mission, une appartenance professionnelle ou sectorielle. Il peut jouer sur ces rôles, mais ne peut se cantonner à une posture entre agent, acteur et auteur. Qu’il vienne du milieu de la recherche ou d’autres environnements socioprofessionnels, sa posture est de nature hybride et se définit par la capacité de construire une démarche réflexive vers laquelle il ira puiser les éléments méthodologiques utiles. Autrement dit, l’acteur-chercheur se définit par l’espace circulaire qu’il crée entre implication et distanciation.
C’est un espace aussi bien social, mental que géographique qui le caractérise comme sujet autonome, auteur de sa pratique et de son discours. C’est dans cet espace que l’on peut s’impliquer tout en impliquant l’autre… »
Revenons de ce fait à la marche et au marcheur écoutant les environnements sonores qu’il a choisi d’investir.
Marcher pour marcher n’est pas une fin en soi, pas plus qu’écouter pour écouter, et au final théoriser ces actions sans volonté d’agir sur le territoire n’est pas très stimulant ni productif. Il faudra que le geste de mettre un pied devant l’autre, comme celui d’ouvrir ses oreilles au monde environnant, engendre non seulement de nouvelles formes de récits, de pensées, mais s’ancrent dans un processus d’aménagement du territoire, autant que faire se peut.
Emmener des personnes écouter la ville, ou une forêt, est un engagement physique et intellectuel dans lequel chaque individu, quel qu’il soit, peut devenir co-auteur d’une petite histoire d’écoute, voire d’un paysage sonore collectif en gestation.
Ensuite, souvent, les rencontres feront le reste. Dans tel ou tel atelier d’écoute en marche, des habitants, géographes, artistes, chercheurs en sciences humaines, élus, aménageurs, seront amenés à croiser leurs gestes de marcheurs écouteurs, leurs ressentis, retours d’expériences personnelles et travaux… Et c’est peut-être à cet endroit que naîtront de nouveaux projets, des actions partagées in situ.
Battre le pavé, courir la campagne, flâner le long des rues, qu’elles qu’en soient les raisons premières, font que le territoire à la fois se révèle et se construit, se raconte et se partage, mais aussi que les réseaux s’étoffent, que les recherches gagnent en profondeur, tout en me laissant dubitatif devant l’étendue croissante de ma propre ignorance.
Du bout de l’oreille, du pied, de l’action, du verbe, le projet devient aussi passionnant que fuyant, chaque rencontre entre des lieux et des personnes dérobant un peu plus des réponses, des problématiques et postulats de départ. L’effet chemin de traverse de l’arpentage du terrain jouant certainement le rôle de questionneur permanent qui nous montre au jour le jour une multitude de chemins possibles, dans un parcours qui n’a de cesse de se modifier au gré de la marche.
Le statut du paysage sonore se trouve à cet endroit confronté ainsi à une belle incertitude.
C’est ainsi que mes propres PAS – Parcours Audio Sensibles, et les productions qui en découlent, se trouvent constamment remis en question, mais qu’ils gagnent de ce fait une in-stabilité jubilatoire.
*chercheur indépendant en sciences sociales depuis 1993, animateur du Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action – http://recherche-action.fr/hugues-bazin/presentation-de-lauteur/

Ceci n’est pas un paysage.
Ceci est un amalgame paysager.
Ceci est un jeu.
Ceci est un mixage débridé.
Ceci est un mixage live, d’un seul tenant, non retouché.
Ceci est un mixage live à partir de multiples échantillons paysagers glanés sur Aporee.
Ceci est un voyage dans ma tête, un raccourci sono-spatio-temporel.
Ceci est un rêve de voyage immobile.
Ceci est ce que vous en ferez, ou non, à l’écoute.

Préambule
Je commence aujourd’hui, officiellement à construire mon propre musée des situations sonores.
Je précise ainsi que :
– Chaque situation est singulière, unique, impossible à reproduire, éphémère, et sans doute invisible
– Chaque visiteur se construit sa situation et l’expose à ses propres oreilles
– Cette situation peut être partagée, effectuée de concert, même si elle restera personnelle à chaque auditeur
– Un auditeur est à la fois bâtisseur de situations et réceptacle, avec l’interaction intrinsèque que ces gestes peuvent produire
– Il n’y a pas de règles strictes pour cadrer une action , ni dans les choix spatio-temporels, ni dans les postures adoptées, objets rapportés, sollicitations extérieures… Tout lieu et tout instant, toute circonstance peuvent être considérée comme une scène propice à la construction de ce musée sonifère.
– Les scénographie des espaces sonores varient fortement selon les espaces, les moments de la journée, ou nuit, les saisons, les transformations urbaines, les occupants et leurs occupations, tout en restant reliées par le geste d’écoute-même.
– Le projet est librement ouvert à tous les écoutants potentiels, où qu’il se trouvent
– Il est bon de garder la trace de ces situations, non pas pour les ériger en modèles absolus, mais pour éventuellement que d’autres puissent s’en inspirer, s’en emparer pour en bâtir de nouvelles, en construire des prolongements, des variations…

Situation d’écoute Opus1 – Où je fais mon marché de sons
Le 3 juin 2017
Un marché, vers 10H du matin, place de Paris, quartier Vaise, Lyon 9e arrondissement, un banc sur le marché-même.
Soleil et chaleur.
Le commerce bat son plein, chalandise vocalisée, des voix, des voix, des voix… Même les voitures semblent avoir mis la sourdine !
Scène politique, campagne législative oblige, quelques militants, tracts en main, ici mélanchonistes, là macronistes, tentent de se rassurer avec leurs sympathisants, ou d’appâter les autres, encore des voix, pré électorales celles-ci, ou à venir, dans le silence des urnes.
Le marché et une scène sonore qui met les productions vocales au tout premier plan, couleurs, accents, intonations, haranguent… On y raconte ses potins, marchande, se hèle, rit ou énonce doctement…
L’espace est large, les sons s’y déploient, s’y ébattent, s’y répondent, s’ignorent, se mêlent, s’emmêlent, sans même le savoir, dans une polychromie acoustique – cherchez le détail dans une masse grouillante car organiquement bien vivante.
Cherchez les plans, à côté de vous, à l’autre bout, sans ligne d’horizon bouchée, tant par la gare barrière que la masse sonore impassible.
Un continuum qui résiste en toile de fond, percé d’émergences, elles encore humainement vocales, essentiellement, si ce n’est parfois l’énervement d’un klaxon furibard. Eclat coloré.
Midi, les cloches prennent le dessus de la scène, écrasant tout sur leur passage en volée, mais un joli vacarme qui fait presque danser l’espace.
Puis se taisent, comme regrettant d’avoir trop parler, ou trop fort, sans prévenir. J’en arrive à les regretter, alors que d’autres soulagés reprennent le fil de leurs discours.
Ainsi les voix reviennent en surface, et les voitures en arrière-plan, presque une quiétude après le bel orage cuivrée.
13 heures, l’estompage est amorcé, decrescendo incontournable, des étals claquent, des portières aussi, les voix se raréfient, les voitures reprennent de l’espace, la scène évolue vers d’autres équilibres, eux aussi instables, à saisir dans l’instant.
3 heures d’immersion, comme face à une toile trop grande pour être appréhendée d’un seul coup d’oreille, comme une sorte de fresque à la Géricault, qui nous aurait noyé de prime abord, puis de laquelle on s’extirpe pour plonger vers le détail, histoire de ne pas se laisser engloutir sans résistance.
Diriger l’écoute à droite, à gauche, zoomer sur nos voisins, aller chercher le lointain, si possible, tout en ayant l’air de ne rien faire, sans bouger d’un iota. Ruse d’écouteur anonyme, qui vous pille sans vergogne vos bribes sonores, sans que vous vous en doutiez le moins du monde.
Faire son marché de son sans bourse délier, un bébé crie de faim ou de colère, deux commerçants chargent de lourdes caisses en les faisant claquer sur les hayons métalliques des camions, les arroseurs du service de nettoyage friturent l’espace par de longs chuintements asphaltés…
Pour cette première scène de ma sono-muséographie naissante, j’aurais pu choisir un espace moins rempli, faisant place à des vides et des creux, des respirations plus apaisées. Mais sans doute le marché s’imposait aujourd’hui comme un début logique, une évidence à portée d’oreilles, un terrain connu aussi, une source qui ne laissera que peu de repos à l’oreille, mais à la fois la sauvera de l’effet page blanche.
Sans doute aurais- je pu également appuyer l’écriture de cette situation par une prise se son.
Mais sans doute était-il plus sage que seules les oreilles soient principalement sollicitées, pour ne pas que les vu-mètres de l’enregistreur ne se montrent trop présents.
Sans doute les trois heures n’ont pas été dans une écoute contemplation sans faille, sans relâche, sans égarements rêveurs, comme toute visite de musée, à l’heure où les sens saturent de matière prolifique engrangées.
Mais voila, c’est au cœur de ce Point d’ouïe lyonnais que s’inaugure, sans autres invités que moi-même, mon musée sonifère, avec la néanmoins précieuse collaboration des lieux et des gens ignorant combien ils m’ont été très agréablement utiles.

Public
Solitaire, à 2, en groupe
Temporalité et durée
De jour, de nuit, durée variable, de quelques minutes à quelques heures
Lieu
Ici ou là, en ville ou en milieu naturel, ailleurs…
Actions
- Choisissez un itinéraire, repéré, ou non; sinon préférez lui une pure errance…
– Mettez vous en marche
– Lorsque vous en sentez le besoin, lorsqu’il se passe à vos oreilles des choses intéressantes, surprenantes, immobilisez vous
– Gardez, autant que faire se peut, une immobilité totale, quelques minutes, plus, beaucoup plus… Selon l’humeur et la scène qui se joue, votre résistance physique à l’absence de tout mouvement
– Écoutez en vous sentant au centre, le centre, du paysage sonore. Sentez le bouger autour de vous. Ces temps d’écoute immobiles s’effectueront il va sans dire dans le plus parfait silence.
– Repartez lorsque vous le souhaitez, et réitérer l’action autant de fois que vous le désirez
Remarques et variations
Si vous effectuez ces actions en groupe, n’ayez pas peur d’être observés avec une certaine curiosité, voire jouez en pour interroger l’espace public et ses passants intrigués.
Si groupe il y a, ce dernier devra rester assez compact pour conserver l’énergie partagée de l’écoute collective.
Un ou plusieurs décideurs pourront proposer des points d’écoute immobiles. Tout un chacun peut le faire à un moment donné après en avoir signalé son intention au groupe.

Se tenir debout, longuement, immobile, au cœur de la forêt, et l’écouter bruisser. Aujourd’hui, ma recherche questionne les façons d’installer une forme d’écoute performative, via différentes postures physiques et mentales, quelque soit le lieu (nature/urbanité…) et de préférence en groupe.

Belvédère acoustique… Dominer le sujet ? pas vraiment certain d’y parvenir à ce jour…
La question de la posture, ou des postures, comme une façon d’installer de nouvelles formes d’écoute, donc de nouveaux paysages sonores, pose une problématique qui irrigue et alimente mes travaux, tant dans le faire que dans la réflexion. Comment donner vie à une écoute intense, collective, par quelles postures physiques et mentales ? Comment plonger ses oreilles dans une forêt comme en centre ville, en périphérie comme dans des sites architecturaux, en les transformant en scènes auditives, en installations sonores permanentes ? Et par delà, se pose la question de comment partager ces constructions sonores à un groupe, via des gestes performatifs, oscillant entre marche et immobilité ?

La notion de groupe partageant une même (in)action, in-action, notamment celle de l’écoute est bien au cœur du questionnement. Comment mettre en place des espaces d’écoute par des formes de rituels, de cérémonies, la création des micro communautés éphémères d’écoutants ? Comment la trace du geste accompli pourrait, à contrecoup, influencer (durablement) des sensibilités plus actives ? Autant de terrains restant très largement à explorer… Jeux de l’ouïe, le chantier est vaste et d’autant plus passionnant.
« Donc, si vous voulez, mon art serait de vivre ; chaque seconde, chaque respiration est une œuvre qui n’est inscrite nulle part, qui n’est ni visuelle ni cérébrale. C’est une sorte d’euphorie constante. »
Marcel Duchamp

L’écouteur, et qui plus est le promeneur écoutant que je suis est un vaste réceptacle sonore. Il reçoit en lui, parfois à son corps défendant, via l’oreille et tout un système de capteurs sensitifs osseux, aqueux, neuronaux, des milliers et des milliers de sons.
Par exemple, je suis ici, à ce moment, sur un banc, urbain (moi et le banc), écouteur assis au centre du paysage
moteurs cliquetants
voix à droites, étouffées
voix à gauche, criardes
train devant, en hauteur, sur sa voie talutée, ferraillante, coulée mécanique
bus à l’arrêt, soufflant et haletant
poussettes et planches à roulettes conjointes
voix riantes, derrière moi
claquements des perches de trams sur les lignes électriques…
Il y va d’une formidable accumulation a priori sans fin, exponentielle déferlante.
Fort heureusement, des portes, des masquages, des gommages, des évictions, un panel de filtres psycho-acoustiques, régulent le flux, rangeant au passage dans des casiers le déjà entendu, le déjà nomenclaturé, le (re)connu, et engrangeant et domptant l’inouïe.
Mais à certains moments, le rangement ne suffit plus. Il me faut aller plus loin pour ne pas me noyer dans une méandreuse galerie sonore, labyrinthique à souhait, pour la requestionner à l’envi.
Peut-être, même certainement user du mot, de la phrase, de l’énonciation, chercher l’incarnation. La parole, comme verbe incarné, ou incarnant, tel un prédicat prenant possession des sons jusqu’à leur adjoindre une vie dans une histoire retricotée.
Le récit s’avance alors.
La parole se déploie, métaphorisant de multiples écoutes où des traces sonores, des particules mémorielles partiellement enfouies, sont réactivées dans des moments d’audition contés.
La ville à cet instant et dans ce lieu, vue et entendue comme un agencement métastasé et proliférant de grincements, de vocalises, de bruissements, souffles, tintamarres, ferraillements, tintements et mille autres sonifiances.
Les sons s’agencent par un récit qui les décrypte, les convoquant dans une forme de matérialité, les reconfigure à la lettre près, à la phrase près, à la métaphore près, néanmoins approximativement.
Le tissage de mots tire les sons vers une vie organique, les extrayant d’une éponge captant sans égards ni filtrages, la moindre vibration acoustique, ou presque, harmonique ou dysharmonique.
C’est l’instant de la matière extirpée d’un magma informel, reconstruite par un récit multiple et ouvert.
Ce sont des flux de vibrations du dehors – la ville, l’espace ambiant, et du dedans – une forme de construction, d’abstraction intellectuelle, sans compter d’innombrables allers-retours et chevauchements entre ces pôles.
Des cheminements incertains, qui se déclinent au fil d’une mémoire, d’une trajectoire validant les zones d’incertitude, quitte à les prendre pour des réalités, tout en sachant bien qu’elles ne le sont pas, ne le seront jamais.
Nous voila à l’endroit où la matière sonore impalpable se cristallise comme une cité Phénix renaissant de ses propres ondes.
Nous voici dans l’usinage d’un paysage sonore puisant dans une forme d’immatérialité hésitante, elle-même croissant sur un terreau de sono-géographies fuyantes autant qu’éphémères.
Le récit aura sans doute charge de faire un tant soit peu perdurer ce ou ces paysages complexes.
C’est donc d’ici, assis sur un banc par exemple, stylo en main, à l’ancienne, que peut se rebâtir un espace sonore parmi tant d’autres, reliant oreille, parcelle de ville, images, stimuli, pensée, à un territoire vibratoire bien vivant.
C’est donc également à cet endroit-ci que les sons matières engendrerons par le récit leurs représentations, toutefois propres à chacun.
C’est sur ce banc de bois, ici en espace stratégique, symbolique, que des trajectoires ponctués d’ingurgitations, d’emmagasinements, de régurgitations, feront que l’écoutant que je suis ne sera sans doute jamais assez repu pour capituler devant une pourtant surabondance chronique.
J’en arrive à penser parfois qu’une forme de récit, par définition fictionnel, est plus bénéfique que la tentative d’embrasser une insaisissable réalité, bien trop complexe dans sa perpétuelle mouvance. Tout au moins dans un récit qui soit, qui reste nourricier, gorgé d’aménités échappant à une matière trop plombée d’expansions systémiques.
Toujours à l’endroit de ce banc d’écoute, parcelle de ville comme de Monde, point d’ouïe, sweet-spot, mille et une sonorités ne renoncent jamais à me raconter un paysage sonore singulier, un récit auriculaire urbain, écrit et réécrit à ma façon, comme un territoire audio habitus, quitte parfois à rechercher la jouissance dans l’excès magmatique de la chose sonore.

Contexte
Stage de prise de sons audio naturaliste*, à Cagliari (Sardaigne), encadré par Bernard Fort du GMVL (Groupe de Musique Vivantes de Lyon), accueilli par les Amici della Musica di Cagliari, dans le cadre du projet européen Erasmus+ « Le paysage sonore dans lequel nous vivons »
Prologue
Arrivés tôt le matin, une journée d’exploration urbaine libre s’offre à nous, pédestre bien entendu. En journée comme de nuit, environ cinq heures d’arpentage du haut en bas de Cagliari, et les pentes n’y manquent pas, histoire de se mettre au diapason de la ville. Ses places et bancs, ses recoins, acoustiques, la langue qui reste pour moi musique des mots, une fête nationale… Mais aussi des couleurs, des odeurs, la mer au pied de la cité. Des espaces resserrés de ruelles en ruelles, des panoramiques offerts sur le sommet d’espaces pentus, une ville qui n’est pas encore investie par les touristes, saison oblige, assez nature, qui me semble de prime abord très accueillante, et qui par la suite se révélera l’être vraiment, le tout sous un soleil un brin frais pour la saison.
Pédagogie, des méthodes, un brin de théorie, voire plus
Dés le début du stage, de nombreuses questions sont abordées, autour des techniques de prise de son, notamment audio naturaliste, du matériel, des méthodes de nettoyage, dérushage, compositions liées au paysage sonore. L’occasion pour ma part de me frotter à des pratiques audio naturalistes, qui ne sont pas forcément dans mes habitudes, ni compétences, et de les comparer avec des expériences plutôt liées aux soundwalks et field recordings anthropophoniques qui me sont plus familières.
Certes la base commune reste l’écoute, néanmoins, le fait de confronter des expériences de praticiens sardes, italiens, portugais, grecs, ne peut qu’enrichir nos propres travaux et réflexions par ces échanges transnationaux.
Captations de terrain
Parce que la théorie à elle seule ne suffit pas à comprendre et savoir faire, il nous faut partir sur le terrain, avec une paire d’oreilles affutées, autant que puise se faire, et son magnétophone numérique, parabole, couples stéréo, et autres dispositifs de prises ce sons.
L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt dit-on parfois, et bien c’est au petit jour, voire avant, à cinq heures du matin que nous nous retrouvons.
Première escapade, une pointe rocheuse du Cap Sant’Elia, qui, après un sentier un brin pentu au départ, nous amène sur un promontoire, site archéologique, dominant joliment la ville. Le jour se lève à notre arrivée. Sur ce site archéologique à la flore typiquement maquis méditerranéen, les oiseaux marins se partagent le territoire (sonore) avec ceux des terres. L’occasion pour sortir de nos sacs les enregistreurs et de capter tout ce qui bouge, ou presque. Nous sommes parfois dans un entre-deux, sur certains versants, où la rumeur de la ville qui s’éveille se mêle aux ressacs de la mer, à tel point de ne plus savoir exactement parfois qui dit quoi, et de fait ce qu’on entend vraiment… Cerise sur le gâteau si je puis dire, alors que j’enregistre ce curieux mélange de fond urbano-marin, se met en marche une soufflerie, au bas d ‘une falaise, incroyablement puissante, au point de gommer quasiment tout autre son du paysage. Entorse à la pratique audio naturaliste et penchants personnels qui reprennent insidieusement le dessus, j’’enregistre consciencieusement cette « aberration sonore » qui vient violemment contrarier le paysage sonore.

Autre point d’intérêt, pour moi, une cabane dont les planchers en caillebotis de bois sont mis en musique par des centaines de gouttes d’eau; il a plu peu avant notre ascension. Plusieurs prises de sons sous différents angles, pour envisager par la suite la façon de rendre l’ambiance des lieux, ou de tenter de le faire… Et bien sûr les nombreux et incontournables oiseaux locaux, prolixes au lever du jour
Sons dans les besaces, ou plutôt disques durs et cartes SD, nous redescendons notre butin vers la ville.

Deuxième escapade, tout aussi matinale, la réserve naturelle de Monte Arcosu, gérée par la World Wildlife Fund, à une vingtaine de kilomètres de Cagliari. Une escale incroyablement dépaysante pour nos oreilles, et notre regard, voire tous nos sens. Emmenés par une guide, nous traversons, en voiture, un paysage de maquis méditerranéen, au sein d’un massif de moyenne montagne, en empruntant un chemin assez chaotique, pour nous retrouver dans un véritable oasis sonore. Arrivés à destination, moteurs éteints nous passerons une journée sans aucune trace motorisée, sans aucune rumeur urbaine, et même, chose incroyable, avec un seul passage d’avion au loin. Ici la douce rumeur et tissées d’oiseaux et de ruisseaux, de vent dans les branchage et du crissement de nos pas. c’est je pense la première fois que je ressens une telle quiétude dans un paysage havre de paix, où les oreilles comme les yeux sont véritablement à la fête. Je profite personnellement de cette journée pour tester différentes techniques et micros, notamment au fil d’un cours d’eau, où je promène des micros X/Y, MS et un hydrophone, auscultation aquatique et aviaire oblige, ou comment raconter le paysage au gré de l’onde. Le retour à la civilisation de Cagliari nous montre combien ce genre de lieu est rare et de ce fait à protéger impérativement, y compris (et surtout) en terme d’écologie sonore.

Dernière escapade d’écoute de notre séjour, et non des moindres, la procession de Sant’Efisio, le jour du premier mai. C’est une autre cerise sur la gâteau, hors de notre champ d’étude initial, qui nous est offert en supplément si je puis dire. Nous somme ici dans un univers urbain, entourés de sons propres à l’activité humaines, anthropophoniques diraient certains. nous sommes également dans un cadre lui aussi extraordinaire, une des plus grandes et longues processions du bassin méditerranéen, s’étalant sur plusieurs jours et environ soixante kilomètres. Cet immense cortège dédié à San Efisio part du centre de Cagliari, avec des milliers de participants, hommes et femmes en tenues traditionnelles sardes, bœufs enrubannées et enclochetés tirant d’énormes charrettes de bois enguirlandés, chevaux et cavaliers en grand apparat où noirs rouges et ors rivalisent en riches étoffes … Et puis au niveau du paysage sonore, un monde riche, coloré, tissé de chants et prières, d’ensembles de musiciens jouant des launeddas, flutes à trois tuyaux typiquement sarde, jouées en respiration circulaire, ce qui donne une nappe sonore quasi ininterrompue, sans compter les sabots des chevaux et bœufs battant le pavé et leurs guirlandes de milliers de clochettes tintinnabulantes. Ajoutons à cela la foule enjouée les applaudissements, les voix chantantes de la Méditerranée, les cloches de midi saluant à la volée la procession, et pour finir, l’incroyable et puissant concert de cornes de bateaux sur le port saluant le départ du saint hors de la ville. Bref une ambiance, un paysage que mes oreilles goûtent avec grand plaisir. Ce jour là, après un repérage la veille, chacun avait choisi ses micros et emplacements, postés ici ou là, sur une place, un balcon, un carrefour… J’ai quand à moi décidé d’être mobile, itinérant, restant dans ma logique de promeneur écoutant, d’arpenteur de bitume. De la tour du bastion la plus haute de la cité, en passant par des places, avenues, jusqu’au port, suivant un groupe, ou l’écoutant passer devant moi, micros collés aux roues de bois d’un char, ou captant un plus large panorama, je teste différentes postures en tentant de capter l’esprit de cette immense fête religieuse. Et la tâche n’est pas facile devant la richesse et la diversité de la scène acoustique.
Les fins de soirées urbaines, hors contexte du stage, ont été pour moi, d’autres terrains d’exploration, de marches solitaires, d’écoute(s), au fil de petites ou grandes places, des bancs, des squares, des chanteurs de rue, des cris enfants, des terrasses de restaurants, de la vie qui se déroule à l’oreille, des ambiances du Sud où dés les premiers beaux-jours l’espace public est animé, bien vivant.

Bref, en 7 journées, Cagliari et ses environs m’auront donner bien du son à moudre ! Et présage de nombreuses heures restant à réécouter, nettoyer, trier, monter, affiner ces cartes postales sonores, qu’elles soient issues d’espaces naturels ou urbains.
Et puis sans doute l’envie de retourner un jour à Cagliari pour saisir tout ce que je n’ai pas eu le temps de faire, comme dans de nombreux lieux où j’ai posé oreilles et micros, toujours insatisfaits de devoir partir si vite…
Des sons à venir…

*Audionaturalisme
L’audionaturalisme est l’étude et la connaissance de la nature par le biais des sons qu’elle produit. Le terme « naturalisme » est généralement employé de nos jours dans une acception qui l’entraîne hors de la science officielle. Peut-être parce que cette dernière, trop cloisonnée, a rejeté le terme de « sciences naturelles » qui évoque trop la tradition pluridisciplinaire héritée des Lumières, de l’Encyclopédie et des grandes expéditions. On peut dire que les naturalistes sont aujourd’hui plus des connaisseurs de la nature – des pratiquants des sciences naturelles, en somme – que des personnes ayant un statut de chercheur. Dès lors, l’audionaturaliste serait un amateur éclairé (ou un professionnel qui n’est ni biologiste, ni acousticien : ce peut être un musicien, un preneur de son, un animateur…) qui se consacre à l’étude des sons de la nature. En marge du milieu scientifique universitaire, les audionaturalistes poursuivent des activités de description et de connaissance de la nature. Ils se focalisent en particulier sur la connaissance du monde animal à travers la production et l’écoute d’enregistrements sonores

Je me suis souvent demandé pourquoi les villes, ou des parcelles de villes, des événements urbains, petits ou grands, exerçaient sur moi une telle fascination auditive.
Les immenses marchés de Tananarive, la fontaine souterraine dite des lépreux à Dole, le carillon de Bruges, l’incroyable procession de San Efiso à Cagliari, les fontaines d’Aix-en-Provence, une transhumance à Aubrac, la grosse cloche de la cathédrale de Lausanne répercutée sur les collines voisines… autant de sites/événements, parmi tant d’autres, qui ont marqué durablement l’écoutant que je suis. De petites pépites auriculaires, de véritables friandises sonores.
Ces images fortes, ancrées dans le compartiment archives sonores de ma mémoire, sont pour moi de puissants raccourcis sensibles, totalement subjectifs, de petites ou grandes villes arpentées, parfois dans certaines circonstances murement préméditées, d’autres fois dans des rencontres surprises effectuées par le plus grand des hasards.
Suite à cette collections de sons, j’imagine aujourd’hui ce que j’aimerais entendre, ce que je rêverai de « voir pour de vrai », les ou la ville où il me plairait de promener mes oreilles.
Dans mon imaginaire, sans doute allègrement fabulateur, mais aussi d’après des lectures et des retours de résidents et visiteurs, c’est Rio de Janeiro qui remporte au final mon adhésion, et où je rêverais de faire escale. Ville mythique, où la mer, les plages, la forêt urbaine, la musique, la fête… semblent pour moi une sorte d’Eldorado pour le promeneur écoutant, même si, je m’en doute bien bien, de nombreuses autres facettes moins carte postale devraient inévitablement influencer la façon de tendre mes oreilles et micros. Il n’en reste pas moins ce puissant attrait d’un Rio aux couleurs sonores excitant fortement mon imagination. Un rêve d’écoutant en recherche de dépaysement pour rafraîchir son écoute gourmande, sinon insatiable.
Alors si des Cariocas, ou autres, savent comment faire ?
Point d’ouïe et partition de PAS – L’oreille collée à…

Crédit photo ©Yuko Katori – Inauguration d’un Point d’ouïe à l’Abbaye de Vausse (21) – World Listening Day le 18 juillet 2017, avec CRANE-Lab
Public
Solitaire ou groupe
Temporalité et durée
De jour, de nuit, durée variable, de quelques minutes à quelques heures
Actions
– Choisissez un itinéraire, repéré, ou non; sinon préférez lui une pure errance…
– Regardez autour de vous, repérez, choisissez des cloisons, portes métalliques, portails, vitres, barrières, mains courantes, de préférence métalliques…
– Collez votre oreille contre ces différentes matières/surfaces pour en écouter, ressentir leurs invisibles et intimes vibrations.
– N’hésitez pas à stimuler les surfaces et matières par de légers frottements, tapotements, raclements… de la main ou à l’aide d’un objet.
– Le cas échéant, imaginez ce qui peut se passer derrière les cloisons, des sons invisibles eux aussi, peut-être même de l’histoire ancienne, des bribes de souvenirs enfouis dans et par-delà la matière.
– Passez d’une surface à l’autre pour en comparer les imperceptibles vibrations sonores…
Variations
– Si votre oreille craint le froid, l’humidité, ou si vous voulez tester via un objet d’écoute interposé, vous pouvez utiliser un stéthoscope.
– Dans le cas d’une écoute en groupe, un guide propose, les autres agissent par imitation, tout écouteur ayant potentiellement la possibilité de guider vers une autre surface.

Silence must be !*
Cette déclaration, a priori impérative, est néanmoins, plus pour moi, une invitation plutôt qu’une injonction.
La marche silencieuse, celle que propose généralement mes PAS, tend à installer une attitude quasi méditative, concentrée, à la fois sur le monde extérieur, et sur nos propres pensées, ressentis, états-d’esprit, rêveries intimes, sur un moi restant cependant fortement connecté au Monde environnant.
Le silence alors instauré comme une règle du jeu, laisse place, plus de place, aux sons ambiants, ouvrant ainsi ce que Pauline Oliveros appelait une « Deep Listening », une écoute profonde, parfois exacerbée, en tous cas souvent amplifiée.
C’est une façon d’investir les lieux par l’écoute, de se créer ses propres paysages, se mettre en vibration, en résonance, en harmonie avec son environnement, les espaces appréhendés, marchés, dans une forme d’augmentation sensorielle sans autre artifice que notre écoute, notre esprit et notre corps consentants, grands ouverts sur le Monde.
Effet de groupe, esprit de groupe
Les PAS prennent pour moi tout leur sens lorsqu’ils sont commis à plusieurs, en groupe, y compris à partir de deux personnes, et qui lus est d’autant plus qu’ils sont effectués en silence. Je l’ai déjà formulé maint fois, mais je reste toujours surpris des synergies, des énergies qui se dégagent d’une marche silencieuse, en groupe. SE ressent alors une véritable stimulation d’une complicité, d’une connivence accrue dans le geste d’écoute, voire dans toute une série de gestes physiques, postures, ressentis…
Le silence du groupe n’est pas la résultante d’un isolement de chaque individu qui se réfugierait dans un silence-muraille, qui sectionnerait le groupe en une constellation d’individus étrangers les uns aux autres, bien au contraire !
Le fait de marcher ensemble, d’écouter ensemble, en silence, dans un cadre spatio-temporel pensée comme un commun, un territoire d’échange développe un pneu de gestes connivents, bien au-delà du langage parlé, ou qui échappe à la parole pour s’adresser directement aux corps interconnectés.
Au corps de l’écoute
Marcher au même rythme, tendre l’oreille aux mêmes sources, s’arrêter ensemble, se sourire, s’échanger des clins d’œil, se guider en se donnant la main, se faire passer des objets, être reliés par des fils virtuels ou réels… Autant de faits et gestes, parfois imperceptibles au non habitué, ou au spectateur extérieur, qui développent un véritable langage, une forme de communication parfois plus forte que la parole-même, mentale, physique, kinesthésique… et qui ne vient pas rompre la magie du silence, écrin de l’écoute active.
Silence on guide !
Le guide de PAS, rôle que j’endosse de nombreuses fois, ressent fortement les moments où se soude un groupe, où les entités humaines font bloc, et rayonnent d’une sorte d’énergie électrisante.
Le guide est tout d’abord celui qui installe, ou qui contribue fortement à installer le silence, plus en adoptant des postures physiques communicatives qu’en usant de la parole pour se faire entendre, voire comprendre. Une immobilité soudaine, un regard appuyé… C’est sa propre énergie d’écoutant qu’il devra, à l’instar d’un chef d’orchestre, communiquer alentours. Plus encore que sa technique gestuelle, l’énergie d’un maestro, jusque dans les silences, est sans doute surtout dans les silences, viendra galvaniser l’orchestre, qui lui-même renverra de l’énergie vers le chef, et au-delà verts le public. Situation finalement assez comparable avec laquelle je me trouve en emmenant un groupe dans un PAS, mais sans doute ma pratique de direction d’orchestre n’y est pas étrangère. L’un des premiers marques de ‘implication d’un groupe, de sa cohésion, est sans nul doute la qualité du silence qui sera « produit » collectivement, lequel sera non seulement une sorte d’écrin pour les sonorités ambiantes, mais aussi éléments constitutifs intégrants d’un langage non oralisé.
Silence on communique !
Dans un PAS silencieux, des gestes discrets, a priori anodins, se révèlent comme des formes de jeux/postures révélateurs, que le groupe se transmet souvent de façon consciente. Mettre les mains derrières les oreilles, en formes de parabole acoustique, fermer les yeux, effectuer un lent tour sur soi-même, à 360°, coller l’oreille à un pont, à une porte… Autant de gestes, de recherches d’écoutes, à la fois simples et singuliers, qui ne demandent aucune verbalisation pour se transmettre, tout juste une réceptivité collective, un mimétisme communicatif, une sorte de danse improvisation intuitive collant aux événements de l’instant, aux ambiances du lieu.
Le langage collectif, sorte de langue des signes pour écoutants, ainsi installé, ne doit surtout pas être troublé par une parole qui serait alors une surcharge interprétative tout à fait inutile, voire franchement déplacées, si ce n’est parasitante. Cette parle « de trop » brouillerait plus qu’elle ne servirait les communications corporelles, sensibles, des promeneurs écoutants. Les gestes en silence sont à même de transcender la plus modeste des promenades, plus qu’aucun discours ne le ferait, si pertinent soit-il. Au gré, et par cette communication intimes, circulant librement dans le groupe, l’écoute se consolide, le paysage devient dessert, et s’ouvre à nos oreilles dans ses moindres détails – Quelqu’un qui cuisine, fenêtres ouvertes, en écoutant la radio, des oisillons qui pépient dans un nid, le souffle du vent dans les feuilles d’un peuplier, les chuchotement et fous-rires étouffés d’un couple d’amoureux sur un banc public… L’oreille se fait gourmande, insatiable, un brin voyeuse aussi… C’est par des regards, des visages attentifs, éclairés, des sourires, que l’on sait que nous ne somme pas seul à écouter sourdre les bruissements du monde. A un moment, plus tard, la pari-olé aura besoin de se libérer, de commenter, d’échanger verbalement, et elle le fera alors naturellement, toujours sans consignes. Ou bien alors une question discrète du type « Quel a été votre moment le plus fort, ou le lieu où vous vous êtres sentis le mieux ? »
Retours humains
Au terme d’un PAS, une mère nous a rapporté l’expérience qu’elle venait de vivre avec sa fille, expérience qui m’a personnellement beaucoup touché.Elle avait amener avec elle sa fille, une adolescente rebelle avec laquelle elle avait des rapports très conflictuels, jusqu’à un silence pesant, bien loin de celui dont je vous ai parlé auparavant, mais a contrario comme le marquer d’une communication devenue impossible. La mère avait proposé à sa fille d’accepter ou non sa proposition, et de rester libre de quitter le PAS quand elle le souhaiterait.
Or non seulement mère et filles sont restées jusqu’au bout u parcours, mais il s’est passé durant ce temps d’écoute quelque chose d’assez imprévisible.
En cours de route, elles se sont sourit, échanger des clins d’œil, appuyé l’une contre l’autre, pris la main. La mère est revenue nous voir le lendemain, sans sa fille, et visiblement très émue de ce qu’elle avait vécue, nous relatant combien ce contact physique, humain, renoué en marchant, l’avait bouleversé.
Certes, un PAS n’est pas pensé comme une thérapie, ni une façon de guérir, d’apaiser,des conflits humains. Je suis très loin d’une forme de « baladohérapie « que de toute façon je ne saurais absolument pas gérer, le soin étant loin de mes domaines de compétence.
Néanmoins, suite à ce retour spontané, je me suis plus encore rendu compte combien le geste silencieux, les formes de communication non verbale, pratiqués dans les PAS pouvaient souder, et dans ce cas précis ressouder un groupe, ne serait-ce qu’un couple mère fille jusqu’alors en conflit.
En dehors du mot, de la parole, marcher et écouter ensemble créent indéniablement une connivence dans l’instant, renforcée par un silence que je qualifierais d’habité.
Et si les PAS, sans même cherche à en expliquer le pourquoi du comment, ne servaient qu’à créer ou consolider des liens d’écoutant à écoutant, cela serait déjà pour moi un petit PAS de franchi, vers l’autre.

Desartsonnants ne le répètera jamais assez, il adore lorsqu’il y a quelque chose qui cloche dans le paysage. Ici à Cagliari, du centre ville au bastion supérieur, il joue à fabriquer, après écoute, un petit raccourci spatio-temporel… Ceci dans le cadre du projet Erasmus+ « Le paysage sonore dans lequel nous vivons » – avec GMVL Musiques Vivantes de Lyon
En fait, l’un des marqueur spatio-temporel qualitatif et installé dans l’espace public, préféré de Desartsonnants est certainement celui proposé par ces belles dames d’airain hautes perchées, au voix tellement différentes du Nord au sud, de ville en ville, de clochers en beffrois.
Je les cherche, les écoute avec délectation, les capte, en collectionne les envolées et sonneries carillonnantes.
J’aime entendre comment elles inter-agissent sur l’espace public, lui donnant une texture, des dimensions, des plans, d’échos en réverbérations, des profondeurs rapprochées ou éloignées au gré des vents tourbillonnants, de nos postes d’écoute, du lieu où elles nous surprennent.

PAS – Parcours Audio Sensible à Saillans – Festival « Et pendant ce temps les avions » – ©Yannis Frier
Lieu(x)
Partout, au choix
Public
Un groupe de visiteurs
Durée et périodes
A définir, ou à mettre en place à l’improviste
Actions
– Décidez d’être un curateur d’exposition sonore en espace public, ou d’un musée éphémère pour écoutant(s) visiteur(s), ou bien artiste compositeur d’espaces sonores impromptus
– Parcourez la ville, ou la campagne, ou un bâtiment, en groupe
– Considérez que tout son fait partie intégrante d’une vaste exposition/installation sonore où l’aléatoire et l’interaction (la votre et celle des autres) jouent un rôle des plus important
– Guidez la visite ou laissez la libre, dans un périmètre donné ou non.
– Définissez, ou non, une durée de la visite/action
– Ménagez des pauses Points d’ouïe devant certaines scènes/œuvres sonores impromptues
– Décidez du début de la visite – là où les lieux et objets, les personnes, changent de statuts pour devenir installations, expositions, œuvres, comme de sa fin, là où tout redevient « normal »
Variation 1
– Organisez un vernissage officiel, une visite de presse, éditez un catalogue…
Variation 2
– Commentez les œuvres sonores impromptues, ou invitez un expert pour le faire.

Invité dans le cadre du festival « Et pendant ce temps les avions » pour une série de PAS – Parcours Audio Sensibles et l’inauguration d’un nouveau Point d’ouïe, je découvre le magnifique village de Saillans, blotti au pied des contreforts du Diois et tout contre les rives de la Drôme et du Rieussec.
La toponymie du village met d’emblée en avant la saillance, ce qui saillit, les montagnes environnantes, l’eau qui sourd ici et là, qui sourd pourtant sonore, rubans rivières et intimes fontaines, la musiques des rues, y compris celle des musiciens invités pour le week-end de Pacques, et qui font sonner le marché dominical…
Ici, même le système politique construit dans un modèle original de démocratie participative fait saillante, voire résistance, hors du schéma classique.
Les saillances y sont d’ailleurs plutôt douces sous le soleil printanier.
Dès mon arrivée, j’arpente rues et rives. Premier repérage. Prendre la température acoustique des lieux. S’imprégner des ondes locales, apaisantes à mon goût.
Un axe, une rue, deux ponts, deux rivières, une géométrie simple, impossible de s’y perdre, même pour moi, inguérissable désorienté.
Et pourtant, paradoxalement, Dédale semble avoir joué par ici à entrelacer d’étroites ruelles, passages couverts, placettes, sentes intimes, resserrés, naviguant de part et d’autre de la grande rue, qui nous font serpenter entre de belles bâtisses de pierre. Et l’oreille se réjouit ainsi. Rue principale, des voix, des terrasses de bars, quelques voitures, puis on oblique, on s’enfonce dans une minuscule ruelle, une fois à droite, une fois à gauche, et tout change. Un incroyable calme s’installe. des tendres réverbérations, un étouffement, un apaisement soudain de la ville. Un presque silence que viennent animer des sons s’échappant discrètement des fenêtres. Un petit régal à fleur de pierre, à l’ombre de l’agitation, qui reste néanmoins une quiète agitation. De coupures en coupures déambulons, les changements d’ambiances se succèdent surprenants, et malgré tout sans heurts, sereinement.

Un fil conducteur se trace, déjà évoqué, la présence de l’eau qui rythme le village. Au bas, la Drôme (la course) et le Rieussec (Ruisseau sec), qui glougloutent et chuintent, aujourd’hui encore en eau, bientôt peut-être, en avançant vers l’été, asséchés ou transformés en modestes rus serpentant entre les galets. On imagine néanmoins, en regardant les rives de la Drôme, que son actuel état tranquille peut, à certaine saisons, se faire vue furieuse dont on se représente assez bien le puissant grondement. Deux fontaines complètent en symétrie le paysage aquatique, et perlent l’espace de leurs gouttes cristallines. Ce sont non pas de grandes fontaines imposantes, mais plutôt de petits oasis rafraîchissants, comme le Sud sait si bien en installer pour ponctuer joliment l’espace. Espace acoustique également, même si on ne les devine guère que lorsque nous croisons leurs chemins. Et pourtant, elles sont de vrais marqueurs auditifs, incontournables points d’ouïe jalonnant le parcours. Nous ne manqueront d’ailleurs pas de venir en ausculter (eau sculptée) une à chaque PAS, nous asseyant autour de sa margelle, puis plongeant longues-ouïes et stéthoscopes dans son bassin, improvisant une aqua-scène de bulles glougloutantes. Instant ludique pour petits et grands, car chaque PAS constitua d’ailleurs un groupe de tous âges, où chacun observa d’ailleurs, quasi religieusement, une « règle du silence en écoute », ce qui donna à ces expériences partagées une incroyable force, puisant dans la synergie émanant du groupe-même. L’un des grands attraits des écoutes partagées, je ne me le répèterai jamais assez.
Donc nous effectuons à chaque PAS une déambulation traboulante, mes accointances lyonnaises ressortent ainsi, avec ici quelques fugaces sons installés (justement un métro lyonnais), transport sonore décalé dans ce village, ici des tintinabullis faisant doucement sonner ruelles et voûtes – ici une halte dans le beau silence de l’église, ici une pause assis au bord de l’eau qui dévale gentiment la vallée, ici encore une oreille collée à un pont, ou bien sous les peupliers trembles chantant dans le vent… des jeux de postures, de micros surprises, aller chercher l’écho de la montagne ou l’infime son des petites choses qui crissent sous nos PAS.
A l’issue de chaque PAS, je questionne les participants sur leur Point d’ouïe idéal, leur Sweet-Spot diraient nos amis anglo-saxons, celui qu’ils aimeraient inaugurer comme espace d’écoute privilégié. Étant dans une municipalité à démocratie participative où la voix de chaque électeur compte, je ne pouvait pas faire moins que d’adopter une démarche (des marches) participative(s). Les avis divergent, même si des lieux reviennent souvent, rives, fontaine, ruelles… Petits et grands s’expriment sur ce qu’ils ont entendus, ce qu’ils élirait comme Pont d’ouïe marquant, j’aime, j’aime moins, j’adore…
Il me faudra trancher, et à l’aune des réponse, et de mon ressentis, je choisis d’installé mon Point d’ouïe sous le pont du Rieussec. Juste ce qu’il faut de sons et de calmes, de vie et de quiétude, un bel équilibre verdoyant, mais néanmoins directement connecté à la pierre, à la vie villageoise.
Une des promenade s’achèvera donc par l’inauguration officielle du point d’ouïe, petit discours d’un des élus présents, trois minutes de silence écoute pour marquer l’événement, avant que de faire en sorte que ce nouveau Point d’ouïe ne rejoigne la cartes de ces prédécesseurs désormais géolocalisées.
Le dimanche, une partie des musiciens improvisateurs du festival investissent le marché, les rues et places, dialoguent d’instrument à instrument, facétieux, volubiles ou discrets, jouant avec les acoustiques, ruissellement de notes et de sons qui tissent une musique sur la musique même des lieux, contrepoint
C’est ainsi, dans la très bonne ambiance de ce festival où se sont croisé publics, organisateurs, bénévoles, musiciens, visiteurs auditeurs, marcheurs écoutants d’un jour, amis venus me faire un coucou clin d’oreille… que j’augmente ma collection de six PAS fraîchement parcourus et d’un nouveau Point d’ouïe inauguré. Merci à tous les acteurs de ces belles rencontres !
Musiques des lieux et des instruments
https://www.mixcloud.com/desartssonnants/saillant-sons/
Carte des Points d’ouïe Inaugurés
Site du festival « Et pendant ce temps les avions »

La Romieu 27 August – 1 September
A first glimpse of the program in progress:
Stefaan van Biesen & Annemie Mestdagh (Belgique): A Scent of Silence (workshop/walk)\
Leo Kay (Bruxelles, Belgique) : Exploring porosity and allowing oneself to get (workshop)
Panagiota Mavridou (Grèce) and Anastasia Peki: Listening for a common ground (listening walk – workshop – improvisation)
Pam Patterson and Leena Raudvee (Toronto Ca): Listening – On the Architecture of Aging (walk – participative performance)
Julie Poitras Santos: (Portland, Maine – USA) hlystan (walk – participative performance)
Ruth Broadbent (Oxford – UK) : Walking a Line: encounters through drawing (walk -workshop)
Isabelle Clermont (Trois Rivières – Québec) : To the path of stars (listening/sound walk – workshop)
Ienke Kastelein (Utrecht – Pays-Bas) : walking in circles and lines (listening walk – participative performance)
Ivana Pinna ( Barcelone Italie) and Angeliki Diakrousi (Patras Gèce) : My way home (sound walk)
Katerina Drakopoulou (Athènes – Grèce) 22 stops (walk – participative performance)
Wendy Landman( Boston – USA) : Listening to walking/Making space to listen (conference)
Gilles Malatray (Lyon – France) : PAS – Parcours Audio Sensible, une expérience partagée- Sensitive Audio Walk, a shared experience (listening / sound walk)
Peter Jaeger (London – UK) Midamble (walk – durational reading-performance)
Carol Mancke ( London – UK) Circling back-thinking through (an open table of walks)
Geert Vermeire ( Bruges – Belgique) : Just a walk (silent walk)
Christian Porré, Stefaan van Biesen and Geert Vermeire: En Balade avec Rimbô (sound walk)
Jeanne Schmid (Lausanne – Suisse) : Mains sur paysage (walk)
Still some places for attendees available.
http://www.themilena.com/pd…/open-call-la-romieu-english.pdf
French version : https://fr.scribd.com/document/339564952/Appel-a-participation-La-Romieu-FR
With Leo Kay, Stefaan van Biesen, Annemie Mestdagh, Peter Jaeger, Isabelle CLermont, Gilles Malatray, Ivana Pinna, Ienke Kastelein, Julie Poitras Santos, Pam Patterson, Leena Raudvee, Panagiota Mavridou and others to announce soon!
Photographs: Stefaan van Biesen

A l’invitation des professeurs du Post diplôme « Art et création sonores » de l’ENSA – École National Supérieure d’Arts de Bourges en partenariat avec le Conservatoire de Musique et de Danse de cette même ville, Jean-Michel Ponty et Roger Cochini, la ville de Bourges a cette fois-ci servi de terrain à de nouvelles rencontres et explorations sonores.
Une première demi-journée était consacrée à la pratique du Soundwalk, parcours urbain en écoute à l’appui, suivi d’une discussion autours des parcours et paysages sonores, de l’écologie sonore et des relations à la création artistique qui s’y rattachent.
Cette fois-ci, pas de repérage préalable, par manque de temps, dans un emploi du temps plutôt resserré.
Donc nous partons, étudiants, professeurs et Dinah Bird, une invitée artiste sonore qui était venue parler création radiophonique les journées précédant mon intervention.
Pas de plans géographiquement préconçus donc, je guide la balade en fonction de ce qui se passe, des lieux que je découvre en même temps que je les regarde et écoute, à l’improviste.
Ceci dit, l’habitude d’arpenter le terrain urbain, de l’écouter, de confronter architecture effets acoustiques et ambiances sonores, fait que le parcours peut se construire assez naturellement, in situ, tout en réservant des surprises impromptues et qui plus est bienvenues.
Il faut d’ailleurs bien reconnaître que certains sites se prêtent plus facilement à l’exercice des PAS que d’autres, ou tout au moins révèlent plus vite, ou facilement, leur potentiel auriculaire, du fait de leur topologie, architecture, urbanisme…
Ne prenant pas trop de risques, y compris celui de me perdre, géographiquement, je choisis donc de rester dans une partie emblématique de la cité, le très ancien cœur historique, avec ses maisons à colombages, remarquables, ses ruelles parfois très resserrées, pavées, sinueuses, sa cathédrale imposante…
Le fait de cheminer entre d’étroits murs, dans des espaces très minéraux, pierres et pavés mêlés, donne d’emblée à l’écoute une tonalité parfois intime, sans large ouverture et perspective de champs sonores lointains, des espaces qui peuvent être ressentis comme oppressants à l’écoute, selon certains étudiants.
Les pavés, comme dans beaucoup de « vieilles bourgades » colorent le parcours de rythmes limite infra-basses, caractéristique acoustique d’une historicité urbanique.
Nous profitons en tous cas de points d’ouïe stratégiques pour construire une scénographie auriculaire, ponctuée de pauses/postures d’écoute.
Par exemple une alignée de chaises devant un manège pour enfants, sur lesquelles nous prenons place. S’y déroule une déchirante scène ponctuée de cris et de larmes de gamins, arrachés trop prématurément à leur goût, à l’attraction foraine. Cinéma pour l’oreille aurait dit Michel Chion.

Un abri de tôle sous un chantier de façade où nous écoutons la majorité des sons acousmatiques, les sources cachées, derrières nous, hormis les passants qui traversent le groupe, en nous regardant d’ailleurs, comme souvent, d’un air étonné et interrogatif.
Un sas d’entrée de magasin dont les portes coulissantes s’ouvrent tantôt sur l’intérieur et sa Musac sirupeuse, tantôt sur l’extérieur et les bruits de la rue. Nous pouvons jouer à mixer les ambiances outdoor/indoor via nos mouvements. Nous le faisons d’ailleurs.
Une joueuse de percussion (Surdo) qui traverse de façon impromptue la rue, et que nous décidons de suivre jusqu’à la perdre de vue, et d’ouïe. Cette petite filature nous amène dans une ruelle très étroite, où j’installe de façon éphémère, via une dizaine de micro-HP autonomes, des sons de métro lyonnais disposés dans l’espace, histoire de décaler un brin l’écoute. Puis haut-parleurs éteints, la ville, la ruelle, dans une forme de douce résilience, reviennent à leurs atmosphères initiales.

La percussionniste réapparaîtra de façon fortuite, dans notre champ d’écoute, pour à nouveau se perdre dans l’ambiance urbaine – beau scénario d’écoute à l’improviste, une petite histoire se raconte à nous écoutants, entre ruptures et récurrences.
La cathédrale, espace incontournable, pour moi. Son parvis très venté ce jour-là donne un l’air grondant à nos oreilles. Son intérieur est majestueux, réverbérant comme il se doit. Une porte ouverte laisse entrer les sons assez agressifs d’un chantier où une scie découpe violemment le macadam dans un beaux vacarme enrobé de poussière.
Deux détours de rue après, le calme se réinstalle rapidement. Magie des villes où l’on peut jouer des effets de coupures, d’amortissements rapides des sources auditives. Les voix retrouvent alors aussitôt une place privilégiée.
Un petit parc urbain nous donne l’occasion d’ausculter intimement végétaux et matières, d’élargir, de colorier et ce canaliser notre écoute par des « longues-ouïes », partie ludique de notre exploration.
Nous rentrons. Halte au passage sous un arbre dont les gousses de fruits secs bruissent joliment sous le vent.
Nous reprenons les mini HP en mains pour tester des écoutes en mouvement, dans la cour de l’école, jeux de micro sonorités mouvantes.
S’en suit un débriefing et des questionnements sur les ressentis, les définitions, pour chacun, des paysages sonores, post PAS.
Puis, des échanges autour d’une présentation présentant différents acteurs, actions et réflexions liés au paysage et au parcours/installations sonores en espace public. Les étudiants, ou plutôt les jeunes artistes, sont très réactifs et sensibles, impliqués dans une démarche personnelle qui augure de belles réalisations et réflexions en chantier.
Le lendemain, il s’agit d’une présentation de différents étudiants de leur projets respectifs, menés dans le cadre du post diplôme.
Projets riches, diversifiés, et déjà nourris de solides réflexions.
Nous y trouvons entre autre des axes de création/recherche autour de la nourriture, du corps queer, des sons d’ambiances liés au divertissement, au monde du travail, à l’espace public, un dispositif de « pli catastrophe » ou la visualisation d’une forme de violente rupture/résilience sonore et cinétique….
Les étudiants défendent avec passion leur projet, dans un argumentaire déjà bien travaillé, et sont tous preneurs de références pouvant enrichir et élargir leurs recherches.
D’ailleurs, fait suffisamment rare pour être souligné, les sept étudiants de la promotion Arthésis, quatrième du post-diplôme, forment un groupe extrêmement soudé, à tel point qu’ils jouent tous sans exception dans un groupe musical, suite à un workshop encadré par Alexis Degrenier.
http://artetcreationsonore.eu/concert-arthesis/
Conséquence de cet engagement collectif, les deux responsables du post-diplôme envisagent, de concert avec les étudiants, de prolonger désormais les cursus d’une année, soit deux années de post-diplôme en place d’une seule, pour creuser plus avant les projets.
En bref, un accueil très chaleureux, tant de la part de Jean-Michel Ponty à l’énergie communicative que de Roger Cochini, partageant avec une belle gentillesse son incroyable et généreuse mémoire post-schaefférienne, nourrie de moult expériences pédagogiques, que de la part des étudiant chercheurs, hyper motivés et ouverts aux échanges de tous crins.
Deux riches journées d’où je repars en sentant que m’a propre démarche est vraiment nourrie et enrichie à l’aune de ces rencontres, que je dirais vitales pour avancer un peu plus dans un parcours où le relationnel reste pour moi au cœur de l’écoute.
Des écoutes en images – @Photos Roger Cochini (cliquez sur la photo pour accéder à l’intégralité de l’album
Lieux : là où bon vous chante
Personnages : Vous et… votre cible…
Durée : Comme bon vous semble
Périodes : de jour comme de nuit
Actions
– Décidez d’enclencher un processus de marche
– Choisissez une personne
– Suivez cette personne, jusqu’à ce qu’elle disparaisse de votre champ de vue, ou que décidiez d’interrompre le processus de marche
– Écoutez dans son sillage
– Vous pouvez imaginez ce qu’elle pourrait entendre
– Si elle disparait, choisissez une nouvelle personne, ou cessez le PAS.
Variante
Vous pouvez, à un moment, abordez la personne pour échanger autour de l’écoute.

Actions en deux temps
Première étape
– Choisissez un lieu, un quartier que vous ne connaissez pas, ou très peu.
– Procurez vous une carte, ou un extrait de carte de l’endroit que vous désirez investir.
– Tracer un parcours au crayon en suivant les rues, sentiers, de préférence en créant une boucle avec un point d’arrivée identique à celui de départ…
– Au regard de la carte et du tracé, imaginez ce que vous pourriez entendre en suivant cet itinéraire
– Vous pouvez consigner par écrit les sons que vous penseriez écouter sur le parcours.
Deuxième étape
– Sur le terrain, parcourez l’itinéraire préalablement tracé, dans une posture de promeneur écoutant.
– Comparez votre écoute avec vos spéculations préalables.
– Tester l’exercice sur plusieurs parcours…
Remarque 1 : Attention aux échelles de la carte et du territoire, prenez garde à la démesure, pour envisager un parcours réalisable in situ.
Remarque 2 : Comme dans toute partition de PAS, vous pouvez communiquer à Desartsonnants les résultats de la marches, itinéraire, traces, ressentis…

Lieu : A votre choix
Temporalité : A votre choix
Participant (s): Solitaire, en duo, à trois ou quatre
Milieu : Urbain ou rural
Spécificité : Un ou des banc(s) public(s)
Actions :
– Choisissez un point de départ dans votre ville, village, quartier, ailleurs…
– Mettez vous en marche jusqu’à ce que vous trouviez un banc public.
– Asseyez vous y.
– Écoutez la ville, au minimum trois minutes, plus si affinité, jusqu’à ce que vous le souhaitiez.
– Quittez le banc.
– Gardez l’expérience dans un coin de votre mémoire.
Variante 1
– Invitez un passant, même et surtout inconnu à partager votre banc d ‘écoute
– Parlez de l’expérience partagée avec lui rétrospectivement.
Variante 2
– Effectuez un circuit de bancs d’écoute en réitérant sur plusieurs assises l’expérience, en journée, de nuit…
Variante 3
– Demandez à Desartsonnants de vous accompagner dans cette partition « Banc d’écoute »
Variante 4
– Relatez par écrit, en quelque mots, votre expérience à Desartsonnants (lieu, heure, durée, choses entendues, ressentis…)

Il s’agit de livres, films, textes et spectacles ayant durablement impressionné Desartsonnants, et incontestablement nourri, de différentes façons, le projet d’écoute en marche, ou plutôt le nourrissant encore au jour le jour. Et aussi de coups de cœur que j’ai envie de partager.
Ces sources et ressources sont énoncées ici sans aucune hiérarchisation…
Du bon éloge de la lenteur de Pierre Sansot (1998)
Prendre le temps de faire pour échapper à la vitesse, à la frénésie de l’époque.
Privilégier l’art du peu et flâner activement, une réflexion tonique et écalée.
Le paysage sonore – The tuning of the World – Raymond Murray Schafer – 1977
Une bible, un texte fondateur pour les défenseurs d’une belle écoute et de l’écologie sonore.
L’hybridation des mondes, ouvrage sous la direction de Luc Gwiazdzinsky – 2016
Recherche, arts, aménagement du territoire… Penser les imbrications, les interactions, croisements, créolisations, métissages… S’en saisir pour construire de nouvelles formes et dispositifs.
La pêche à la truite en Amérique, Richard Brautigan – 1961
Le pays où les fauves sont de doux philosophes, les truites des êtres de rêve, les pastèques les fruits sucrés de l’Eden… Des paysages incontournables.
Le droit à la paresse, Paul Lafargue – 1880
Les hommes et la « valeur du travail », manifeste qui garde aujourd’hui et plus que jamais tout son sens pour (re)penser autrement nos vies de travailleurs.
Espèces d’espaces, Georges Pérec – 1974
De la feuille de papier à l’univers intersidéral, une belle plongée poétique dans les espaces multiples d’un grand penseur.
La strada – Federico Fellini – 1954
Un chef-d’œuvre cinématographique qui m’a fait découvrir très tôt les routes du monde selon Fellini, entre humanité généreuse et noirceur impitoyable.
Le dépaysement, voyages en France – Jean-Christophe Bailly – 2011
Une réflexion historique, géographique, poétique, philosophique… sur des paysages à redécouvrir sans cesse. Un beau dépaysement français sans cocarderie aucune. Un de mes livres de chevet.
L’été, Noces, retour à Tippaza – Albert Camus – 1939/1952
Paysages mythologiques, humanistes, existentialistes, jouir du Monde intense et vibrant…
L’usage du monde – Claude Nicolas Bouvier – 1963
Un récit de voyage culte, une série d’émerveillements en toute simplicité…
Le promeneur écoutant – Michel Chion – 1993
Essai d’acoulogie, les sons, l’écoute, à l’aune du langage.
Les hétérotopies – texte conférence de Michel Foucault – 1967
Les rapports complexes de lieux contre-espaces de contestation et de (re)construction, d’espaces superposés. Une réflexion philosophique qui ouvre de riches géographies intellectuelle et humaines.
Walking (De la marche) – Henry David Thoreau – 1862
Un essai posant les bases d’une réflexion visionnaire sur une approche environnementale, écologique avant l’heure, par le père de la désobéissance civile anti esclavagiste.
Marches dans la ville – Michel de cerveau in L’invention du quotidien, l’art de faire – 2002
Entre dehors et dedans : des arts de faire ou le lieu urbain comme espace pratique, une pensée en marche.
Tentative d’épuisement d’un lieu parisien – Georges Pérec – 1982
Observation in situ autour d’un espaces, de ces richesses, monotonies, variations…Inventaire littéraire sensible autant qu’utopique.
Histoire du silence – Alain Corbin – 2016
Une superbe méditation entre religion, nature, philosophie autour du, ou plutôt des silences depuis la Renaissance à nos jours.
L’art des bruits de Luigi Russolo – 1913
Un manifeste bruitiste pour composer avec les bruits urbains, la vitesse, le progrès et les technologies naissantes.
Listen – Texte et projet de Max Neuhaus – 1966
La Soundwalk comme une expérience performative esthétique des musiques de la ville. Un manifeste précurseur de l’écoute en marche.
Circuits D – Spectacles de Délice Dada
Suivez les guides venez vous instruire d’une histoire locale mémorablement réécrite, rire d’un paysage familier inventivement réinterprété… Subtile loufoquerie dadaïste urbaine!
Les nouvelles de J.G Ballard – 1956/1992
Des paysages étonnants, aux frontières du réel, ou bien au-delà…
La psychogéographie de Guy Debord
Théorie situationniste de la dérive pour repenser politiquement la ville.
Walkscapes – Franscesco Careri – 2013
Les pratiques de la marche par un groupe d’architectes déambulateurs italiens. Petite perle sensible, artistique, au cœur d’une pensée de l’aménagement du territoire.
Les romans de Jack London
La belle œuvre d’un socialiste aventurier et arpenteur de grands espaces, de villes misère, de natures inspirantes, d’humanité chahutée…
Bivouac – Spectacle de la cie Générik vapeur
Un déboulé sauvage, tonitruant, émotionnel, d’hommes et de femmes bleus, qui prennent la ville à revers !
La belle encontre d’Élie tête et de l’association Aciréne en 1984, et les travaux réalisés avec cette dernière, notamment « Haut-Jura terres sonores ».
Et tant d’autres choses inspirantes qui font que les projets Desartsonnants puisent rester en état de marche…


Très haut, un point noir parcourt le ciel blanc.
La pluie déchiffre une délicate partition.
Les merles font silence.
Une poutre craque.
Une gouttière déborde.
L’eau trouble la rêverie muette d’un forsythia en fleurs.
De la mousse verte coule sur le mur gris.
J’écoute l’air soudain immobile.
Texte de Philippe Baudelot

©photo Sophie Barbeau – Points d’ouïe avec des enfants du Joyeux Jardin – Marseille
Des mots et des sons
Pour moi, chaque mot a son importance.
Porteur de sens, chargé d’un imaginaire, d’une couleur, d’une « ambiance », voire marqueur esthétique autant que sémantique, nommer c’est faire exister affirment de nombreux écrits cosmogoniques. Le mot est en effet une forme d’incarnation de l’être, comme il peut être est l’injonction au faire, ou le terreau d’une imagination généreuse et constructive.
Le mot, ou l’agencement de mots, les expressions, les acronymes, sont autant de propositions à l’écoute, à l’entendement. Ils participent au faire sonner paysager, au fait d’inviter à la déambulation au cœur des paysages sonores investis.
S’ils ne remplacent pas pour autant l’action, sans laquelle ils resteraient lettre morte, vides de sens, ils impulsent et motivent cette dernière, ouvrant des voix parfois singulières pour un écoutant recherchant des moteurs lui permettant d’avancer dans ses travaux d’écoute, ses réflexions d’acteur impliqué.
Les mots sont avant, avant le projet, comme embrayeurs et catalyseurs d’actions.
Les mots sont concomitants, descripteurs et participant à la polyphonie-même, à la poïesis du projet.
Les mots sont après, traces et analyses, forces de nouvelles propositions découlant de l’action révolue.
Ce chainage sémantique remet sans cesse en question le mécanisme d’un dispositif, d’une recherche-action, d’une réflexion alimentée de moult expériences de terrains, tout à la fois anticipées et projetées, et au final formant une sorte de récit transmissible autour du projet « Points d’ouïe et paysages sonores partagés ».
Points d’Ouïe
Une expression qui, chez moi, est souvent accolée à une sorte de titre générique « Points d’ouïe et paysages sonores partagés ». Façon, Desartsonnante, le point d’ouïe est assimilé à l’expression anglo-saxonne « Sweet Spot », utilisée par les acousticiens, audiophiles, et autres intéressés en règle générale par une écoute qualitative. C’est l’endroit précis où l’on doit se trouver pour jouir d’une écoute optimale. C’est par exemple, le point focal de la triangulation pour une écoute stéréophonique, ou le point central pour profiter pleinement d’une mutidiffusion. C’est également, pour Desartsonnants, le lieu d’écoute idéal, ou en tout cas le meilleur que possible, dans un espace/paysage, qu’il soit urbain, rural, naturel, architectural…
Le Point d’ouïe se veut représentatif d’un lieu, et il peut être en cela être multiple, ou en tout cas démultiplié. l’essentiel est que l’oreille s’y sente bien, ou s’y sente fortement questionnée, impliquée, pour qu’elle capte la ou les richesse(s) auriculaire(s) intrinsèque(s).
Le Point d’ouïe nous fait découvrir les aménités d’un paysage, mais peut aussi en révéler ses fragilités, voire ses dysfonctionnements.
Le point d’ouïe est sensible, subjectif parfois, questionnant des individus à leur rapports aux sons quotidiens, ambiants qui me font par exemple poser cette question récurrente « Et avec ta ville, tu t’entends comment ? »
Mais cette question est bien évidemment transposable en milieu rural, ou naturel.
Inauguration de points d’ouïe
Le Point d’ouïe, lorsqu’il est inauguré, façon désartsonnante, offre l’occasion de partir à sa recherche, dans une quête, chasse au trésor d’oasis sonores à portée d’oreilles. Cette recherche s’effectue autant que faire ce peut avec des habitants du cru, dans une implication d’écouteurs citoyens, sous forme de rencontre publique, cérémonie avec discours à l’appui, minutes d’écoute, matérialisation et géolocalisation cartographiques… Des élus et habitants sont convoqués par cette fête de l’écoute dans la prise en compte de leur espace sonore local, et surtout celle des lieux qualitatifs à défendre, à protéger…
Il s’agit bien d’une manifestation publique, cérémonie officielle, certes décalée, mais qui célèbre la belle écoute partagée, à un endroit et à un instant précis, en espérant qu’elle laisse des traces durables dans le paysage, et surtout dans la mémoire des participants.
PAS – Parcours Audio Sensibles
Le PAS – Parcours Audio Sensible est une extension active, ou plutôt une conception propre de la balade sonore, toujours façon Desartsonnants.
Parcours : Le terme de balade me paraissant convoquer une action un peu frivole, légère, superficielle, je lui préfère le mot parcours.
J’envisage un parcours comme un itinéraire d’un point vers un autre, un acte volontaire, une trajectoire assumée, une mise en mouvement du corps écoutant, mais aussi, parallèlement, de la réflexion, de la pensée.
Un parcours physique, impliquant un mouvement, peut être également mental, intellectuel, philosophique, voire initiatique. Il s’envisage comme un déclencheur, ou un enclencheur, qui change nos rapports à l’écoute, à l’espace, qui ouvre des sensibilités accrues, qui offre de nouvelles perspectives d’écritures.
Audio : J’écoute. Un terme qui met le son au centre de l’action, de l’action d’écouter en l’occurrence.
Sensible : Ce qui convoque un champ de sensibilités multiples, dépassant le seul sens de l’ouïe, même si l’écoute reste le pivot des PAS. Le sensible joue de la superposition, de la complexité des sens – l’écoute, je regarde, je sens, je touche, je ressens… Nous sommes fondamentalement polysensoriels, et l’écoute réactivée par les PAS stimule également d’autres sens qui participent à saisir et à construire nos environnements, dans une approche esthétique, sociale, écologique…
ZEN – Zone d’Écoute Naturelle et DON – Dispositif à Oreilles Nues
L’écoute naturelle est celle qui nous plonge, sans apriori et sans complexe, au corps des sons, de quelque nature qu’ils soient. Si l’écoute sans autre artifice que l’oreille de l’auditeur peut-être qualifiée de naturelle, les espaces où elle s’exerce ne le sont pas forcément pour autant, dans un sens topologique en tous cas. Il peut s’agir de places urbaines, périurbaines, comme de parcs entièrement construits et façonnés par la main de l’homme.
Les ZEN sont et restent néanmoins, des espaces de ressourcement, qui tentent, à force d’écoute, de rechercher l’oasis sonore le plus apaisant que possible, y compris au cœur-même de la cité.
La quiétude de certaines zones ou ZEN contrastant avec la frénésie sonore d’autres peut nous amener, par comparaison, à pointer les dysfonctionnements, les paupérisations d’un espace sonore.
Quand au DON, Dispositif à Oreilles Nues, il s’agit là d’un outil, mais aussi d’une posture, d’un choix a minima pour dénicher et profiter de Points d’ouïe ou de ZEN, révéler des paysages sonores des plus intéressants.
Le DON est autonome, portable, personnel, non énergivore, si ce n’est l’attention portée au monde, à ses habitants et paysages sonores, énergies positives. Le DON est du fait de nos seules oreilles, et bien sûr des sons qu’elles captent.
Le DON fait implicitement appel à la générosité entre écoutants, à l’offrande et au partage de richesses auditives, à l’écoute de l’autre, mettant le relationnel au cœur de l’action, c’est à dire de l’écoute.
Art contextuel, art relationnel
Le terrain donne le la.
Le lieu aspire à s’exprimer, voire infléchit sans conteste un projet, un mode opératoire, un dispositif ad hoc, un ou des publics…
L’espace ne demande qu’à être invité, valorisé, transcendé, dans la mesure où l’on évite l’intrusion, l’invasif, une artialisation forcée, ou pire, forcenée…
Rien ne naît ex nihilo, l’action, la pensée, les outils, sans pour autant être inféodés, ou rigidifiés, sont liés au contexte, à ses multiples contraintes, à l’évolution du projet. Ce qui est dessiné hors terrain demande une marge de manœuvre, d’ajustement, une souplesse pour prévenir tout enfermement dans un dessein somme toute inadéquat, des circonstances qui ont évolué, des demandes qui se sont affinées, sans parler des remises en causes et autres tâtonnements des projets en chantier
Le copié collé est une impasse paysagère assurée.
L’enfermement dans un champ esthétique trop cloisonné, dans une pratique trop contrainte, dans un secteur d’activité unique est trop consanguin, et se révèle très vite sclérosant. Se frotter aux musiques improvisées, lutheries expérimentales, aux arts numériques, installations sonores et plastiques diverses, aménagement du territoire, écologie et modes d’actions alternatives, participatives, tout en gardant l’exigence d’une belle écoute environnementale, est gage de liberté et de renouvellement rafraîchissant l’écriture et la pensée sonore. Vision évidemment Desartsonnante et assumée en tant que telle de la chose.
La chose vécue prime d’ailleurs sur la chose fabriquée.
La sociabilité d’un projet impliquant un public, même très ponctuellement, des acteurs locaux, des décideurs, amène une indéniable valeur ajoutée, humaine avant tout.
Le partage et la transmission sont des leviers permettant, modestement, de défendre des valeurs morales dans le respect de la personne et de son environnement, et cela dans un processus interactif. Et nous revenons là au DON comme pratique relationnelle privilégiée.

©photo Sophie Barbeau – Points d’ouïe à Joyeux Jardin, signalétique de Colin Bailleul, les Rudologistes associés
Multi et transmédia, savoir-faire partagés
Envisager un paysage sonore comme une réalité complexe, hétérotopique*, mouvante, multidirectionnelle – esthétique, sociale, économique, politique, écologique, philosophique – façon écosophie**, implique une approche convoquant de nombreuses affinités, compétences et savoir-faire.
Or, les capacités d’un modeste marcheur, écouteur, artiste chercheur sont forcément limitées, ou privilégient parfois sciemment, ou non, des affinités influant ses propres champs de compétences.
Entre le fait d’écrire une projection « idéale » et de la réaliser, de lui donner corps dans sa matérialité de terrain, il y a parfois un, voire plusieurs grands PAS à franchir.
Si je peux, personnellement, développer une écriture sonore qui me convienne un tant soit peu, pour mettre en scène des espaces d’écoute significatifs, concevoir des objets, mobiliers, signalétiques, Il me faudra l’aide de plasticiens, graphistes, designers, bricoleurs et autres imaginatifs de tous crins…
Les échanges transmédia sont incontestablement riches, on ne peut plus stimulants, pour autant qu’on laisse s’instaurer un dialogue, une confiance mutuelle.
L’âge de l’artiste démiurge, omniscient, enfermé dans sa tour d’ivoire, ou dans une rêverie auto-suffisante, le promeneur solitaire et autre Wanderer romantique, tout cela semble définitivement révolu, en tout cas dans le processus créatif, à l’heure d’une hybridation multiple que la technologie semble accélérer de jour en jour.
Heureuse perspective, à condition toutefois de ne pas s’y noyer, et de conserver un cap soutenable.
Encore une fois, une fois de plus, se dégage ici une notion de partage(s), d’auto-enrichissement, de transmissions de savoirs, d’échanges liés à nos sensibilités respectives, sans quoi le projet, pour moi en tout cas, ne serait pas ce qu’il est, un creuset bouillonnant, donnant du sens à l’écoute, aux questionnements autour des Points d’ouïe et paysages sonores partagés, aux valeurs humaines intrinsèques..
* Michel Foucault – http://desteceres.com/heterotopias.pdf
** Félix Guattari – https://www.editions-lignes.com/FELIX-GUATTARI-ECOSOPHIE.html

©photo Sophie Barbeau – Points d’ouïe à Joyeux Jardin, signalétique de Colin Bailleul, les Rudologistes associés

Lors d’une balade repérage à Lyon, un carillonneur joue sur le fabuleux, et trop méconnu carillon de l’Hôtel de Ville. Une douce pluie de notes cristallines, virtuoses, bataillent contre les flux routiers.
A l’instar des grandes villes du Nord, 65 cloches de 6 à 4 800 kg font du carillon de l’Hôtel de Ville de Lyon l’un des plus grands d’Europe, et l’instrument a été joué par des musiciens internationaux. On ne l’entend hélas que trop rarement.
Fort heureusement, ce jour là, j’ai un magnétophone à la main.
http://aporee.org/maps/work/?loc=35836
https://www.mixcloud.com/desartssonnants/place-des-terreaux-ya-quelque-chose-qui-cloche/

C’est un nouveau PAS.
Une ville industrieuse
sursautante et comme parfois encore endormie
des machines muettes
des stigmates d’épopées minières
un réseau souterrain de galeries
quasi prégnantes et vibrantes sous nos pieds
des vitrines closes
d’autres fragiles
éphémères
d’autres enfin bouillonnantes
une ville qui s’ébroue
une ville de collines
qui allait au charbon
ville noire et ville verte
une ville singulière
qui accroche mes pas
je sens battre son pouls
crassiers par ici
et par là
monts érigés en toile de fond
et des sons plein les rues
des voix
des voix
des voix
chaleureuses
un tram ferraillant
sa cloche emblématique
ses grondements profonds
carte postale à l’oreille
je me glisse dans les flux
cherche et
créé des ruptures
par exemple
une église
intérieur
presque silence soudain
résonance apaisante
puis la rue trépidante
autre rupture
parking souterrain
autres résonances
crissements violents
basses profondes
un sas
une porte qui chante
j’en joue
instrument métallique
un brin synthétique
puis un quartier tiers lieu
un goût d’inachevé
mais des espaces passages
oasis sonores
la vie sourd autour de nous
un banc d’écoute mosaïque
une longue pause collective
puis une rue montante
bercée de calme
premiers passereaux piallant
au sortir de l’hiver
rude en cette ville colline
une butte
un jardin
une terrasse
autre pause
panoramique
point de vue et point d’ouïe mêlés
accoudés à une terrasse Ursuline
la ville au pied de nos oreilles
puis redescente progressive
rentrer dans le flux
retrouver les flux
se noyer dans le flux
s’y noyer consentants
une heure trente de silence
silence entre nous promeneurs
acte en synergie d’écoutants
silence tellement peuplé de sons
puis à nuit tombante
une fête bruissonnante
inaugurale
voix proches
bourdonnantes
amplifiées
puis le cycle continue
hors micros…

Puis le lendemain, un parcours au casque, initié et créé par Carton plein, presque le même circuit que le PAS, géographiquement, mais si différent pourtant. Témoignages émouvants, commerçants, résidents, histoires locales, le passé, le présent, les rêves et espoirs… Vous pouvez l’écoutez encore, ne vous en privez pas… Écoutez, téléchargez le fichier de la balade et le plan ici Lien
Puis ce même lendemain, une autre promenade, sur une autre colline, celle du crêt de Roc. La ville en Mythorama, initiée par le collectif La laverie, et le compteur marcheur Julien Tauber. La quête des Argonautes vers la Toison d’Or, Saint-Étienne ponctué de symboles architecturaux, de combattants mythos, de super héros parfois cruels et perfides, comme dans toute mythologie qui se respecte… Saint-Étienne décalé, initiatique, les promeneurs embarqués dans un histoire gigogne qui tisse un imbroglio d’histoires. La colline de Montreynaud comme une Troyes contemplant la ville grecque à ses pied, de décalage en décalage, le bonheur de la balade entre mythe et réalité.
Et des idées sonnantes à suivre, sur une autre colline sans doute, la ville n’en manque pas.
Texte rédigé le 26 mars 2017, après l’invitation de Carton Plein, dans le cadre de l’action Ici-Bientôt, et de la Biennale du Design de Saint – Étienne
Biennale Internationale du design de Saint-Étienne

Mons, petite bourgade aux belles et douillettes bâtisses de briques, que surmonte un beffroi monumental juché au fait de la colline, d’où le nom de la cité, fut pour moi, pendant plus de 10 ans,un territoire d’exploration sonore tous azimut.
Ce long cycle de ville sonore laboratoire s’achève par un workshop d’une semaine avec des étudiants de la Faculté d’architecture et d’urbanisme de Mons, avant que de rejoindre Charleroi, prochain territoire d’écoute.
Mons est une ville qui sonne donc familière à mes oreilles, tout comme Lyon, autre terrain d’investigation, principalement en marches d’écoute.
J’en connais les tonalités de sa grand place, de ses pavés, de sa collégiale, de ses ruelles et parcs, de son carillon, de ses accents du Hainaut, de ses commerces…
C’est de plus un rendez-vous annuel international des arts sonores, qui développe des parcours d’écoute, sous la houlette de l’association Transcultures, et qui m’a permis de rencontrer de nombreux artistes sonores aux travaux riches et passionnants.
Bref, Mons est une ville port d’attache pour mes oreilles, où j’ai développé, en fin d’été comme en hiver, de vraies affinités acoustiques, traqué des aménités urbaines, errer de jour comme de nuit, déambulant ou posté sur mes bancs d’écoute, à la recherche de perles sonores, qui ne manquent pas des ces espaces riches en recoins réverbérants.
C’est donc sur une pointe de nostalgie, mais également avec l’impatience de découvrir le bouillonnant Charleroi que s’achève ce cycle de balades auriculaires en Hainaut.
Durant une semaine, par ailleurs très humide, sept étudiants vont parcourir avec moi les rues parcs et places, pour en découvrir les paysages sonores superposés. Nous avons ainsi tenté d’en dégager une identité, des tonalités, des ambiances caractéristiques, d’en fabriquer des cartes postales sonores, d’extraire la substantifique moelle acoustique, au fil de balades régulières, d’enregistrements et de notes.
La première question qui s’est posée pour nous est celle des récurrences, des occurrences, des sources significatives, emblématiques, parfois symboliques, comme des images de marque ou des signatures sensibles de la ville.
Le carillon s’impose d’emblée comme une évidence. Tous les quarts d’heure, il égraine de délicates mélodies, une délicieuse cascade de sons ciselés, cristallins, aux timbres très typiques des systèmes campaniles du Nord.
Rappelons que la cloche, et tout particulièrement le carillon est une des première installation sonore et musicale installée dans l’espace public, et ce depuis bien longtemps déjà.
Tout à la fois journal sonore et instrument de musique arrosant la ville, il donne aux résidents un sentiment d’appartenance qui les fait s’ancrer par l’oreille dans un territoire marqué d’un halo bienveillant.
Ce signal auditif, marqueur du paysage sonore, apparait donc comme un élément incontournable, d’autant plus qu’il est resté muet de très nombreuses années, suite à une longue restauration du beffroi. Sa réapparition dans l’espace public est un vrai plaisir pour moi, j’en savoure les moindres mélodies tenues et fuyantes sur différents axes urbains, selon les vents dominants.
Un soir, -justement très venté, assis au pied du beffroi, j’écoute un carillonneur qui exerce son art, passant sans transition de Bach à Jacques Brel, de Mozart à Edith Piaf, de Queen à l’hymne locale chantée durant le carnaval… Les bourrasques de vent tourbillonnantes sont tempétueuses, emmenant ci et là les mélodies, tantôt proches, tant dispersées aux quatre coins de l’espace, dans la plus parfaite pagaille sonore. Ce vent très violent interdit hélas tout enregistrement, qui serait réduit à un long grondement illustrant la souffrance des membranes de mes micros bravant la tempête. Ne reste donc juste un souvenir, précis, mais pas aisé à raconter devant la richesse de l’instant.
Un autre élément important de la scène sonore montoise est sans aucun doute ses nombreux pavés ancestraux.
Pavés anciens, grossièrement dégauchis, souvent disjoints, soulevés ou abaissées au fil du temps en reliefs chaotiques qui malmènent les pieds et la mollets, ils font sonner gravement la ville peuplée de bruits de roulements, nappes grondantes en flux de basses profondes.
Rythmes singuliers, pas toujours très organisés, ces roulements sonores envahissent le paysage des claquements, comme des riffs de basses désobéissantes, dans une musique à l’omniprésence capricieuse et fractale.
Pavés innombrables, acoustiquement collés au sol comme une peau indissociable, sonnante, minérale et granuleuse, dans l’épicentre de la vielle ville.
Pavés policés par de milliers de voitures en tous genres, depuis longtemps déjà, délavés par la pluie, donnant dans des nuits humides une luminescence fractionnée, quasi pixellisée, s’étalant dans les rues et places empierrées.
Pavés de sons et de lumières donc.
Pavés sur lesquels déambulent des gens.
Et une autre constante nous apparait comme une évidence, traçant un sillage sonore de la gare de Mons (la fameuse gare fantôme à ce jour inachevée), jusqu’au centre ville.
Un sillage de valises à roulettes multiples, semblant claudiquer bruyamment, sur les pavés justement.
Une série de roulements, grondements s’échappant des coffres amplificateurs que constituent les valises à roulettes.
Ces cheminements audio ambulants se suivent parfois, en flux assujettis aux trains, se croisent, se dispersent au gré des rues, dans des traines sonores persistantes à l’oreille.
Ils dessinent une sorte de carto/géograhie mouvante où l’on suit de l’oreille, souvent hors-champs, les déplacements d’hommes à valises.
Les pavés aidant.
Nous déciderons alors, avec un groupe d’étudiants, de nous mesurer à la ville, à ses pavés, de la faire sonner, armés de valises à roulettes. Nous en enregistrerons les réponses acoustiques, dans des grandes rues, cours, églises, passages de gares, ruelles, sur différents pavés, matériaux.
Nous tracerons un voyage sonore de la gare à l’école d’architecture.
Nous emmènerons, le dernier jour, des promeneurs écoutants visiter de l’oreille la cité, entourés de valises grondantes, qui nous permettrons de mieux entendre les paysages lorsqu’elles se tairont en s’immobilisant brusquement, stratégie de la coupure.
Nous n’oublieront pas les carillons.
Ni les voix et autres sons de la vie quotidiennes.
Nous en écrirons une trace vidéo donnant à entendre, une audio vision très subjective de Mons, à l’aune de certains prégnances acoustiques, de cheminements pavés, d’ambiances mises en exergue, de curiosités révélées, amplifiées, aux sonorités mises en scène par un PAS – Parcours audio Sensible.
Ainsi s’achèvera pour moi ce long cycles d’écoutes montoises, avant que d’aller, dans quelques mois, frotter mes oreilles à la turbulente Charleroi.
Texte écrit suite à un workshop « Paysage sonore » avec des étudiants de Master de l’École supérieure d’architecture et d’urbanisme, et un PAS – Parcours Audio sensible, en présence d’autres étudiants, notamment de l’École des Beaux arts de Mons.
Partenariat Transcultures, École d’architecture et d’urbanisme, Desartsonnants.
Workshop son from DES ARTSONNANTS on Vimeo.

Semaine en saline
écoutes en projet
projet en écoutes
cristallins salins craquants
et l’eau révélatrice
et l’eau décantatrice
et l’au génitrice
du grain de sel aqueux
hors cette semaine
la saline plic
la saline ploc
la saline s’égoutte
la saline s’écoute à gouttes
n’en finit pas de s’éponger
n’en finit pas de s’ébrouer
ruisselle quasi sans sel
paysage dissout noyé
plic ploc de métronomes
désaccordés
arythmiques à souhait
les chemins plaqués de flaques
les marches entre-deux
dans les intervalles de trêves ondées
l’intérieur en audio refuge
le parapluie comme amplificateur plicploquant
horizon barré gris souris nué de blanc
les sons giclent vivaces
malgré tout ces déversements
ces écoulements aqueux
la saline se rit de la pluie
et nous avec de concert
heureux écoutants
écoutants contaminés
des sons jubilent en averses
des lumières mouillées
les gouttes explosent doucement
indociles éclats de sons
qui dessinent l’espace au goutte à goutte
aqua ? Répond l’oreille…
Saline Royale d’Arc et Senans – Résidence écriture sonore « Échos de la Saline » – 09 mars 2017

Assis, chaise urbaine ou
une gare
un banc
ou marchant
selon
la ville gare trace l’oreille
comme
l’oreille trace la ville gare
bips
bips
bips signe
pas
voix
trains
encore voix
encore train
train train
et pourtant non
question d’apaisement bruyant
et d’absence de silence
sonic Station list
la rumeur
diffuse
alentours
ou
le détail
juste à côté
juste devant juste derrière juste présent
souffles
des souffles
ses souffles
à quasi perte d’entendement
ventilation anthropomorphique comme in/expirante
gare toujours encore peut-être sûrement passages
hybridation de mon ici et de mes ailleurs
on ne sait où d’ailleurs
voix et autres voies
chants – gutturalités – tonalités
crissements à même les dalles
et autres contaminations et autres…
traces et fondus de métal sifflant
des collections ambiantementales
éclaboussées parmi d’autres
postures immobiles
propices à
ou
remises en marche
tout aussi propices à
halte stop pause arrêt sur dans pour
un cri des cris j’ai cris
…………………..
observatoire noyé
discret comme présent
assis dans les flux-mêmes
je suis-je siège écoutant
j’ai ouï je vois, cadrages enfilade de couloirs en perspectives
Je sens pressens ressens
espace gare à nous à vous à eux
terrain dit sonnant
je dis-je ludique
en écoute postée
je mes gares m’entendez-vous ?


Un courant d’air joue avec les branches noires et nues d’un arbre solitaire. Le soleil souligne les silhouettes de nos longues ombres. A peine, troublent-ils le son de nos souliers sur le chemin. A main droite, les blés d’hiver pointillent de vert un grand champ. A main gauche, comme chaque jour ou presque, un troupeau de vaches vient nous regarder et repart d’un pas tranquille. Quelques buissons dévoilent des fleurs blanches, parfois roses, rarement rouges. Par moments, nous distinguons le grondement continu de l’autoroute, quelque part derrière les collines. Une confrérie de corbeaux se pose sur une friche. Ils se dandinent et croassent. Quelques échos tentent de leur répondre. Une odeur de fumier chaud flotte dans un boqueteau strié par les rayons d’une lumière à peine dorée. Pour la première fois, nous distinguons cette ferme au sommet d’un coteau, une ancienne maison forte que nous avons longtemps cherchée sur nos cartes. Régulièrement, nous traversons le ruisseau qui épouse le hasard de notre promenade. A cette saison, il chante, plein d’une eau limpide courant sur un fond de galets cuivrés. Nous nous contentons de marcher une ou deux heures, de croiser quelques voitures et de rares passants. Nous apercevons un tracteur passer au loin, à peu près sans bruit. Nous nous montrons les choses. Essentiellement, nous les écoutons et les regardons. Parfois, nous les flairons ou nous en parlons discrètement. Surtout, nous flânons à pas quasiment rêvés. L’écrire n’a guère d’importance.
Texte de Philippe Baudelot (Ariège)

Église de l’annonciation -Lyon Vaise, point de départ du PAS, à la tombée du jour – ©Patrick Mathon
Le contexte: un projet européen Erasmus+ « Le paysage sonore dans lequel nous vivons », qui est organisé par le GMVL (Groupe de Musiques Vivantes de Lyon), en impliquant quatre autres partenaires Italiens, Sardes, Portugais et grecs.
Le but de la promenade : effectuer un repérage collectif sur le quartier de Vaise, par une promenade écoute en trois points focus.
Nous sommes huit personnes, parmi lesquels des artistes sonores, étudiants travaillant autour de la soundwalk, membres du Conseil de quartier, protagonistes du projet « Sentiers métropolitainS » autour de Lyon…
Il s’agit dune écoute à oreilles nues, sans enregistrement ni autre dispositif d’écoute. La captation viendra ultérieurement, très prochainement.
Tous les focus d’écoute s’effectuent d’une seule traite, entre 15 et 20 minutes, et en silence. Nous commentons après, durant les liaisons (pédestres) entre chaque focus, et en fin de parcours.
Il est 18H30, la nuit est tombée, il fait très beau et assez doux pour la saison.
Petit débriefing au départ, qu’est-ce que met en jeu le projet autour des paysages sonores européens ? Pourquoi une écoute sous forme de balade sonore ? Son articulation dans le repérage, dans le projet ?…

En route, Gare de Vaise – ©Patrick Mathon

En route, Gare de Vaise – ©Patrick Mathon
Premier focus auriculaire, gare aux oreilles !
La traversée de la gare de Vaise, vaste nœud de circulation multimodale (piétons, métro, bus, trains, vélos, voitures…).
Traversée horizontale, sur toute sa longueur, en zigzagant (sobrement) de droite à gauche, dedans, dehors.
Traversée verticale, sous-sol métro, niveau rue garde des bus, étages des parkings…
Gare de rythmes.
On y trouve pêle-mêle :
Drones de ventilations faisant écho, ou couches mixées aux graves des trains ronronnant sur le talus.
Claquements de grilles, joints métalliques lors des passages de bus ou voitures, effet percussif puissant ! Cliquettements des escalateurs, à chacun les siens, contrepoints complexes, Crachotements très sympathiques d’un haut-parleur déficient, depuis quelques mois déjà.
Chuintements de métros invisibles en contrebas, mouvements acousmatiques. Flux droite gauche et inverse.
Chuintements rythmiques des portes coulissantes en fonction des flux des passagers. Mixages ponctuels intérieurs/extérieurs, porosité des espaces et de leurs ambiances, effets de coupures, apparitions/disparitions…
Signaux sonores, attention à la fermeture des portes, compostages de billets.. Des bips aux émergences aigües, pointillistes ponctuant les espaces-temps.
Transitions acoustiques en fondus ou en coupures, dedans-dehors, des espaces resserrés, ouverts, plus ou moins réverbérants, mais en général toujours réverbérants, volumes des espaces et matériaux obligent.
Mixages intimes, des escaliers, des voix, des pas, d’incessantes montées et descentes des ascenseurs très très proches nous, la vue, les mouvements, les sons dessus dessous… Étranges sensations de tiers-lieux sonores d’entre-deux acoustiques.
Écoute panoramique, les parkings offrent des points d’ouïe sur quasiment 360°, ouverts sur l’extérieur, très différents selon son poste d’écoute ou ses mouvements traversants (mixages en marchant). L’extrémité du parking est remarquable, entre les bus sous nos pieds, les train à portée de vue et d’oreille, et les voitures qui font claquer puissamment les joints métalliques du sol. Belle scène acoustique à saisir et à déguster sans modération…

Gare aux oreilles – ©Patrick Mathon

Gare aux oreilles – ©Patrick Mathon

Guidage au sol pour Promeneurs écoutants en parkings – ©Patrick Mathon
Deuxième focus auriculaire, un complexe sportif en extérieur nuit
A quelques pas de la gare, le complexe sportif Boucaud, ex Gare d’eau.
Une plongée dans une vaste fosse extérieure, en contrebas des voies de circulation, position topologique qui amortit considérablement la rumeur de la ville, jusqu’à la faire presque oublier, si ce ne sont les émergences de klaxons ou motos à grosse cylindrée.
Une vaste ensemble de stades pour footballeurs, handballeurs, basketteurs, une grande piste en anneau de vitesse, et des bâtiments vestiaires, salles de gym…
Première impressions et images (visuelles et sonores) fortes, un long ruban de patineurs, dans une grande glisse, par groupe, avec une belle virtuosité quasi chorégraphique, rythme toute la piste.
Par deux, cinq, dix, les patineurs se suivent de très près, se talonnent, dans un impeccable synchronisme corporel, et à une vitesse impressionnante.
Des flux entrecoupés de quelques joggeurs.
A l’oreille, c’est tout aussi intéressant !
Chaque groupe passe près de nous avec une sorte de traine chuintée-sifflée, où se perçoivent les rythmes de mouvements extrêmement précis. Difficile à décrire, il faut l’entendre.
Des voix réverbérées, consignes, comptages de tours, dialoguent en glissant, éparpillées tout au tour de l’anneau, toujours en mouvement elles aussi, dans une glissade circulaire véloce. Bel espace sonore, dynamique et poétique, dans les lumières de la nuit tombée.
Je note le jour et l’heure, espérant que ce rendez-vous est régulier pour revenir armé de micros cette fois-ci.
Nous sommes ensuite sur une pelouse synthétique, entourés de l’anneaux des surfeurs et d’un stade où s’entrainent des footballeurs, et en dessus, une salle de Gym tonic.
Encore de beaux mixages en se déplaçant au gré des sons, ou postés, entre voix, glissements de patins, chocs de ballons… Polyphonie sportive spacialisée.
Ce complexe sportif est un espace d’écoute privilégié où, selon les jours et les heures, rien n’est jamais pareil, une propriété du paysage sonore me direz-vous, mais particulièrement sensible en cet endroit. J’espère pouvoir retranscrire et transmettre la magie des lieux par micros interposés.

A toute vitesse – ©Patrick Mathon
Troisième focus auriculaire, le pont Schuman ou la chambre d’échos
Une fois la Saône traversée, à quelques encablures ad pedibus, sous le pont Schuman, dernier né des enjambeurs de rivière (ici la Saône) lyonnais, un dernier focus sonore qui se jouera cette fois-ci sur un seul et unique effet, l’écho.
éc(h)logiquement votre dirait-je en parlant de paysages sonores.
Certes, je le connais déjà, un vrai faux repérage donc, et l’ai déjà testé à envi, mais ne résiste jamais à partager cette friandise acoustique comme un petit bouquet final pour les oreilles.
Nous l’avons découvert par hasard, avec un ami voisin et aussi écoutant, lors d’une promenade auriculaire.
C’est un effet qui me rappelle certaines combes jurassiennes, échos multiples, assez cours, réverbérés, colorés, bluffants.
C’est tout à fait surprenant dans ce genre de lieux. Pourtant, tel un enfant qui aime entendre sa voix chamboulée par les tunnels, les ponts, je joue souvent à traquer les effets acoustiques de ce genre. Celui-ci est proprement spectaculaire. A se demander si il n’est pas voulu et recherché. Ce qui m’étonnerait fort, mais qui sait…
Un premier coup de trompe pour révéler la caractéristique sonore aux oreilles de tous.
Puis nous jouons, à tour de rôle, ensemble, style improvisation libre…
Nous constatons que les sons aigus, même à très faibles volumes, excitent facilement l’acoustique, l’écho nous répondant sans forcer la voix, même en chuchotant.
Pour les médiums et gravent, ils faut déployer plus d’énergie.
Retour par les quais de Saône aux magnifiques lumières, car malgré tout, le paysage n’est pas que sonore, tant s’en faut !

Sous l’pont de vaise, échos, échos i….
Post focus auriculaire, finissage en forme de causerie
Pour se remettre de ses émotions, s’assoir devant une boisson, en terrasse place de Paris, et discuter à bâtons rompus.
Les faits saillants, les surprises, les sons en vrac, les images aussi, l’expérience du groupe ou de chacun, coutumière pour certains, un brin desartsonnante pour d’autres.
Les projets et réseaux croisés de chacun, autour du son, des installations, promenades, parcours sensibles…
En bref, tout ce qui prolonge est termine convivialement un PAS, la relation entretenant la bonne et belle écoute, et inversement.
Prochaine étape, fixer tout cela, et certainement d’autres choses aléatoires, micros en mains, et oreilles aux aguets !
Un

Préambule
Invité par le collectif Carton Plein à des PAS – Parcours Audio Sensibles, dans le cadre de la Biennale international de design à Saint-Étienne, nous commençons, comme d’habitude, par un repérage. Il est effectué en compagnie de trois acteurs du collectif, lequel est implanté dans le quartier de la place du Peuple, lieu emblématique et historique de la cité stéphanoise. Cette association travaille à former un dynamisme associatif, de créativité, de richesse culturelle liées au passé industriel et à l’immigration, en développant le pouvoir d’agir citoyen sur la ville. Un ami musicien, coutumier des repérages, joint sa paire d’oreilles aux nôtres pour la deuxième partie du repérage en après-midi, plus on est, plus on ouït
C’est donc, par un temps très humide, et après un petit débriefing, que nous allons explorer, à partir de balades déjà repérées par Carton Plein, les alentours, en tachant de nous imprégner de leurs ambiances acoustiques, et autres.
Dialogues
Le collectif Carton plein, avec ses artistes, architectes, designers, ingénieurs du son, sociologues est un collectif à géométrie variable, très investi dans l’histoire sociale de la ville, de sa mémoire, de ses traces, par les rencontres avec les habitants, les acteurs associatifs, les politiques…
Les acteurs locaux me sont donc, dans une phase de repérage, des ressources amies des plus efficaces pour plonger rapidement corps et oreilles dans la cité à marcher écouter.
Ils me guident, me racontent, me font rencontrer des commerçants, des acteurs associatifs, parfois au débotté, de façon impromptue, action sérendipienne sans doute.
ils accélèrent mon appropriation temporaire des quartiers alentours, et le fait d’écouter/dialoguer/déambuler avec eux facilite grandement mon premier « frottage territorial » dans une cité beaucoup plus cosmopolite, voire parfois hétéroclite que je n’aurais pu le penser de prime abord. En effet, lors de déambulations vagabondes, la complexité de ces rues, de cette cette ville stratifiée, apparaît au fil des pas. Stratification y compris invisible, jusque dans son sous-sol gruyère minier… Et ces aspects cosmopolites et hétéroclites ne sont pas, pour moi, négatifs, mais sans doute au contraire agissant agissent comme de puissants stimulants, une activation d’une curiosité vivace à découvrir la ville, celle qui ne s’offre pas toujours de prime abord au passant extérieur que je suis.
Histoire(s) et a priori
Pour moi, la cité stéphanoise, pourtant voisine de mon port d’attache lyonnais, était essentiellement qualifiée par une histoire liée à la Révolution industrielle, manufactures, mines, développement de grandes chaines commerçantes, naissance de la VPC (Vente Par Correspondance ur catalogue)…
Et sur le terrain, je découvre une ruelle, cœur historique, où subsistent de très beaux bâtiments fin Moyen-âge, Renaissance. La ville a donc une histoire beaucoup plus ancienne que je ne l’imaginais, même si elle a vu son explosion démographique dopée par l’industrie, en l’occurrence minière, avant que le mouvement inverse ne s’amorce avec la disparition de cette dernière.
Le fait de commencer le repérage par la rue la plus ancienne de Saint-Étienne, puis par la visite-écoute d’une église Renaissance, conduit incontestablement vers une approche qui ne peut ignorer les traces historiques, y compris sonores, que la pierre des murs et des pavés semblent avoir captées, emprisonnées dans des gangues minérales, laissant néanmoins suinter ci et là des effluves du passé.
Mémoire(s) et vie contemporaine
Partant de la Place du Peuple, noyau et croisement urbain incontournable, nous emprunterons, par une longue boucle urbaine, le « vieux Saint-Étienne », quartier de la Comédie, Boivin, ilot de la Tarentaise, le Clapier, hauteurs des Ursulines et retour .
Un itinéraire qui nous fait traverser des places centrales, ou intimes, quartiers en réhabilitation, espaces et ilots « sensibles », plus ou moins délaissés, parkings souterrains, places et rues où la mixité est urbainement tangible, bâtiments administratifs et architectures contemporaines, quartiers miniers… Bref, un véritable raccourci d’une cité à la fois Oh combien malmenée par un déclin industriel ravageur, par une brutale fin des trente Glorieuses, et la volonté d’une dynamique requalification urbaine, notamment par le développement de la cité internationale du Design.
Ici, l’oreille est attirée par certains signaux symboliques et emblématiques, tel ceux du Tramway, qui a investi la ville en 1881 et ne l’a jamais quitté depuis, et donc reste ainsi le plus ancien de France. Ses sonorités singulières, un brin lourdes et massives, dues à un écartement des voies assez étroit, sans compter sa cloche qui l’annonce, signal original que n’ai pas encore entendu nulle part ailleurs, font sens à l’écoute. Un marqueur urbain très stéphanois donc, y compris avec l’accent local des quelques 70 000 usagers au quotidien croisés dans ses rames.
Et puis, comme dans beaucoup de villes, tout se brasse rapidement, se mixte, se superpose, se confond, dans des espaces où se distinguent, émergent se fondent dans la masse, alternent ou se chevauchent, moult sonorités.
Un quartier des plus emblématique de la ville ne laisse pas mon écoute indifférente, bien que paradoxalement, il ne s’y déroule rien de remarquable à l’heure où nous le traversons. C’est en effet le site (ex)industriel du Clapier, où s’érige le Puit (de mine) Couriot, lieu actuel du musée de la Mine sur un fond de crassiers, marquant fortement un paysage minier adossé aux contreforts du massif du Pilat.
Ici, rien de singulier à l’oreille. Et pourtant la haute et imposante silhouette métallique du puit, ses bâtiments de briques alentours, et autres infrastructures minières, semblent encore sonner à mes oreilles. Cliquetis, grondements, grincements, ferraillements, voix, minéraux déversés, c’est tout un imaginaire sonore fantomatique qui surgit fantasque, suggéré par ce site, un des nombreux lieux industriels qui a fait battre le pouls d’une ville entre autre minière. Ambiance urbaine l’empreinte si fortement liée entre dessus, à l’air libre, et dessous, dans des galeries labyrinthiques. Je n’ai pas besoin ici d’audio-guide, d’ambiances reconstituées, surajoutées, pour entrer de pleine écoute, en vibration avec les lieux. Je laisserai néanmoins volontairement de côté le son des FAMAS…
Sans doute pourrait-on penser un PAS où les sonorités d’un (récent) passé industriel rendraient quasi tangibles à nos oreilles, par la simple suggestion, les lieux traversés, avec ses sites et architectures. Virtualité non augmentée, ou simplement stimulée par la force de notre imaginaire puisant dans l’histoire-même et le patrimoine des lieux.
Ville de hauteurs et rumeur(s)
Saint -Étienne est une ville très vallonée, avec 7 collines, comme une plus célèbre cité romaine, et pas seulement par ses anciens crassiers. Adossée aux contreforts du Pilat, elle domine la vallée du Furan, entre 500 et 700 m d’altitude, offrant aux yeux comme aux oreilles, des points de vue et d’ouïe panoramiques, avec des nappes de rumeurs qui nous font apprécier des écoutes belvédères que j’apprécie personnellement beaucoup. Ici, nous finissons notre parcours repérage par la terrasse de l’ancienne École des Beaux-Arts, dominant le parking des Ursulines, bel exemple d’une architecture nichée dans un parc urbain, surplombant un espace très dynamique acoustiquement. Un lieu où les points de vue et d’ouïe ne manquent pas, dominant auriculairement la la cité à nos pieds.
Il faut sans doute prendre de la hauteur pour prendre, sensoriellement, du recul.
Suite(s)
Maintenant, il me reste à laisser mijoter tout cela, à refaire sans doute un repérage complémentaire, à trouver des angles d’attaque via l’oreille, à imaginer des postures et des mots judicieux, des circuits adéquat, alternant itinéraires repérés et aléas du moment.Bref, comme d’habitude, il reste à construire un PAS, tout en ne me laissant pas enfermer dans mes habitudes de promeneur écoutant.
Le paysage sonore est vivant, il me faut toujours être réactif.
http://www.carton-plein.org/index.php/carton-plein/demarche/2/

PAS – Parcours Audio Sensible au Grand Parc de Miribel Jonage – Desartsonnants, Avec Abi/Abo et Le centre culturel de l’Armée du Salut de Lyon
Marcher dans la ville, la périphérie, la campagne, les forêts, les sentiers côtiers, la banlieue… Battre les chemins, avenues, toutes oreilles ouvertes
Marcher sans a priori, considérant que tout paysage, objet ou personne est digne d’être entendu.
Marcher au rythme de ses pas, de sa respiration, du groupe, des aléas, de ses envies de flâneur, sans rien précipiter…
Marcher pour prendre l’air du temps, de l’espace, de l’humain, dans une sagesse utopique autant qu’écosophique
Marcher pour communier, avec le souffle de l’air, la caresse de la pluie, le crépitement du feu, le chant des étoiles, les rumeurs de la ville, les passants que l’on croisent, et ceux qui co-cheminent, vers un œcuménisme du sensible…
Marcher pour mesurer la fragilité des choses, l’éphémère des sons, comme les solides montagnes
Marcher pour entreprendre un parcours, tout au dedans de soi, accordé aux complexes battements du monde
Marcher dans une altérité sereine, de rencontre en rencontre, au travers moult paysages sonores partagés
Marcher pour se construire en tête, une bibliothèque inamovible de sons, d’images, de lumières, de sensations, d’expériences gravées, d’itinéraires inscrits, des chemins de vie
Marcher pour éprouver son corps aux vibrations du sol, aux souffles de l’air, aux caresses tonifiantes des arbres, et à celles rugueuses des pierres
Marcher humblement, sur ou dans les traces de guides aguerris, de défricheurs hardis, d’oreilles intrépides
Marcher de jour comme de nuit, convoquer une perte de repères, telle une tentative d’uchronie assumée
Marcher pour, marcher contre, pour dénoncer, défendre, faire savoir, transmettre, résister à l’intoxication chronique
Marcher pour tracer des chemins de fortune, écrire des kinesthésies géopoètiques, entreprendre des errances symboliques, conter des histoires mouvantes, partager des récits hétérotopiques
Marcher pour relier le sol matière au ciel éthéré, les confondre dans la ligne de fuite, à l’horizon du regard en écoute
Marcher pour prendre du recul, mais tout en avançant, en assumer ainsi, les paradoxes questionnant
Marcher pour raconter encore, de mots et de sons, d’images et de formes, de corps et d’esprits, la musique des lieux, l’harmonie dissonante, œuvre d’écoute transmédialement euphorique
Marcher enfin, pour se sentir en vie, dans un flux de résonances humanistes, généreuses à l’envi

Inauguration d’un Point d’ouïe à Drée (21) – World Listening Day 2015 et Festival Ex VoO- Avec CRANE Lab – ©photo Yuko Katori

Porte Cailhau
Cadre des Parcours Audio Sensibles bordelais
Le Centre d’animation Saint Pierre de la ville de Bordeaux, et François Vaillant, m’invitent, dans le cadre de la Semaine du son 2017, à emmener quatre PAS, dont un en nocturne, après repérage fructueux bien que météorologiquement bousculé.
Géographie, ville, population
Ville monument dans son centre, de belles bâtisses, une structuration de places en places, petites, moyennes, grandes, commerçantes, minérales, intimes, monumentales… Des bassins de vie populaires, ou non, mixtes, commerçants, touristiques…
Un réseau de rues très serrées voire très étroites, un brin labyrinthiques, où l’on prend plaisir à se perdre.
La Garonne comme un large ruban liquide sinueux, à la fois structurant et sécant.
Une première impression, en nocturne, lors d’une déambulation erratique pour prendre le pouls de la cité, et une sensation de rapidement bien se sentir entre ces murs séculaires, traversés de grands éclats d’une population étudiante en mode festif.
Différentes ambiances selon les quartiers traversés, plus ou moins de mixité, ce qui se ressent, ou plutôt s’entend très nettement à l’oreille-même.
Avis très subjectifs, cela va de soi.
Météo et avis de tempête(s)
Un facteur « temps qu’il fait » non négligeable durant mon séjour.
Écoute le bruit de la pluie et du vent, injonction ou circonstance incontournable ?…
Arrivée sous une pluie tonique, avis de tempête et alerte orange pour le premier jour dédié au repérage, tempête qui effectivement nous bouscule un brin. Climat océanique affirmé, avec bourrasques violentes, coups de tonnerre, pluie virulente, puis grêlons, on se réfugie dans un bar, avant que le soleil ne revienne. Jusqu’à un nouveau cycle…
Du vent qui nous pousse dans le dos, tourbillonnant sous la haute flèche Saint-Michel, nos oreilles captent les grondements capricieux d’un Éole impétueux qui tourbillonnent rageurs, en sifflant.
La nuit, une vraie tempête, alerte rouge, les poubelles traversent les rues, un échafaudage s’effondre et un élagage sauvage des arbres urbains jonche le sol, au petit matin, d’un tapis de branches rendant les parcours piétons acrobatiques.
Néanmoins, les quatre PAS programmés cette journée auront échappé aux extrêmes de la météo,, et se feront sans encombre.
Cette fin de semaine à la météo capricieuse et changeante donne paradoxalement une grande tonicité aux marches, jusqu’aux lumières au gré d’un ciel très vite changeant, qui participe à ce finalement joyeux déchainement sensoriel.
Sans parler des gouttes de pluie, écoulements de caniveaux, qui rythment joliment les parcours en mode liquide.
Marqueurs, ambiances, acoustiques
N’étant que rarement venu à Bordeaux, j’imaginais que l’accent du sud-ouest chanterait comme il le fait à Toulouse.
Et bien non. Le Sud Ouest ne transparaît que très peu dans ces intonations girondines, tout au moins urbaines.
Je limite ici mon approche aux seuls quartiers que j’ai arpenté, entre Saint-Jean et Saint Michel, donc en cœur de ville historique.
Le tram sillonnant les grands axes tisse une trame-trace caractéristique, mais néanmoins avec des signaux et ambiances sonores assez similaires à d’autres villes, Lyon par exemple.
La réverbération des étroites ruelles et places minérales met en avant les voix, avec assez peu d’envahissement mécanique, si ce n’est sur les quais ou dans quelques grands axes.
Une succession de très nombreux effets de coupures où, de portes en ruelles, on passe sans transition d’une scène sonore, d’une acoustique à l’autre, bien que parfois d’heureux fondus et mixages se créent au fil des détours pédestres.
Dommage qu’en cette époque hivernale, aucune fontaine, petite ou grosse, ne soit en eau.
Il me semble a priori que dans cette parcelle de ville, je m’entends assez bien avec les lieux. Les différentes marches de repérages ou de guidage public confirmeront ma première impression. Bordeaux, en tout cas le territoire investi, sonne très agréablement à mes oreilles.

Flèche Saint-Michel
Surprises et anachronismes
Des choses inopinées, ou décalées rythment les parcours, comme souvent pour qui sait les débusquer
Un passage historique, porte cailhau, diffuse, au bas d’un étroit escalier en colimaçon, une ambiance sonore électroacoustique étrange. Impossible de savoir si c’est de la Musac, une installation sonore maladroite et mal mixée, entre ambiances zen, cloches, pas, musiques, voix… En tous cas, ces arrêts écoutes au pied de l’escalier avec cette ambiance des plus bizarre, parfois franchement kitchissime, mixée avec les sons de la place et des quais proche, est un passage incontournable qui questionne nombre de promeneurs écoutants. Certains pensent que j’ai moi-même installé préalablement ces sons pour les PAS. Dieu merci non ! Cependant, ils rajoutent une touche au final des plus surprenantes, qui anime le lieu et nous donne l’occasion d’une posture d’écoute franchement inhabituelle – 10 à 15 personnes très serrées au pied d’un étroit escalier, la tête levée vers un haut-parleur diffusant une improbable « chose sonore ».
Autre point d’ouïe singulière, une plateforme circulaire au bas de la très haute flèche Saint-Michel, surplombant la place éponyme, ouverte de tous cotés, me rappelle vraiment un kiosque à musique urbain. Endroit idéal pour mener une écoute à 360°, tester des longues – ouïes, voire ausculter les pierres de l’édifice. Un terrain de jeu bien venté mais vivifiant.
Autre étrangeté, l’église Saint-Pierre où nous profitons de sa magnifique acoustique, des voix, des chants, des portes étouffées, des talons résonnants, des chuchotements…. Toute la magie de ces lieux réverbérants, en tout cas pour nos trois premières passages. Au quatrième, l’ambiance sonore es saturée d’un ronflement tenace et envahissant, type soufflerie de climatisation, du à de nombreux chauffages soufflants sur pied qui ont été installés. Atmosphère à la fois frustrante au regard des écoutes précédentes, mais néanmoins surprenante.

En route les oreilles !
Postures partagées
Ces quatre Parcours furent, une fois de plus, l’occasion de tester différentes postures d’écoute, sans consignes verbales préalables, juste en proposant physiquement une façon d’entendre collectivement les choses. Chaque promenade engendra, en fonction des aléas sonores des propositions où la posture physique nous plaçait dans des états psychoacoustiques influant sensiblement les ressentis de chacun.
Exemples:
Une église nous regroupe, debout, sous un buffet d’orgue, les oreilles pointées vers le chœur
Une très belle cour intérieur servant de cadre à une installation sonore éphémère voit notre groupe déambuler de haut-parleur en haut-parleur, ou bien fermer les yeux au centre, ou bien encore marcher en duo, l’un guidant, l’autre fermant les yeux, écoute en aveugle dans une acoustique et une scène sonore un brin remaniées.
Un regard de caniveau grillagé, ou centre d’une ruelle pavée, fait que nous auscultons à l’aide de longue-ouïe, les glouglouttis post pluie, sous le regard amusé ou étonné, des passants qui contournent ces écoutants appareillés de stéthoscopes hybrides, prolongés de pavillons acoustiques. Une rue très étroite, des plus étroite que je n’ai jamais croisée jusque-là, son patronyme de « Rue de la vache » indiquant non sans humour qu’on ne pouvait y faire avancer qu’un seul animal de front, nous propose une belle fenêtre d’écoute, dans une perspective très resserrée, très encadrante.
Lors d’un passage, une voix incroyablement timbrée, très présente, dont nous discernons les moindres mots, intonations, nous parvient sans que nous en voyons la source, écoute acousmatique (sans voire l’origine des sons), ni même que nous puissions en situer précisément la localisation. Nous nous arrêtons, longue file alignée dans cette rue de la vache, et écoutons, un brin voyeurs-auditeurs, amusés par cette belle plage sonore. Remise en marche, au débouché de la ruelle, nous voyons l’incarnation de cette puissante voix. Un homme est assis sous un parvis de porte en train de téléphoner, et pas du tout là où nous l’imaginions, la plupart l’ayant cru posté à une fenêtre en étage. Piège de l’acoustique et autres trompe-ouïes.
Autres postures, où les passants nous épient toujours curieusement du coin de l’œil, nous sommes assis sur un très long banc, dos au fleuve, à la route et aux trams, donc dos aux sons prédominants. Un peu plus loin, alignés contre un mur de pierre, notre regard posé juste à hauteur des pieds des passants, à quelques centimètres de nous, en contre-bas d’un arrêt de tram. La vue et le sons sont orchestrés comme de petites et fugaces mises en scène très filmiques, étranges contrepoints de mouvements et de sonorités perçus dans une macro et insolite contre-plongée. Mais là, il faut le vivre pour vraiment saisir le décalage sensoriel de cette scène très sensiblement urbanique.

Rue de la vache
Écoute et géographie relationnelle
Enfin, une chose de plus importante pour moi, au-delà de la marche, de l’écoute-même, ce sont les relations entre les promeneurs écoutants, au départ, durant et après le PAS, voire les relations, éphémères et parfois plus fortes que ne pourrait le penser, entres le groupe d’écoutants et les passants extérieurs. Ces derniers «étant a priori non concernés par l’action, et pourtant…
Considérons de prime abord cette relation éphémère et sauvage, entre groupes de promeneurs et passants non avertis. Ils nous observent curieusement, subrepticement, du coin de l’œil, comme de l’oreille. Au fil des PAS, on comprend et analyse des interactions assez significatives, qui influent le comportement d’un groupe comme de l’autre. Les passants, non au fait de l’action, riverains, commerçants, touristes, regardent, commentent, sourient, froncent les yeux, dubitatifs, se questionnent, parfois questionnent directement, parfois nous évitent ou contournent, et parfois osent s’infiltrer activement dans l’écoute, en général très ponctuellement, jusqu’à utiliser des objets d’écoute, stéthoscopes… Sans s’en douter, ils interagissent de fait sur les actes et postures des écoutants, qui se sentent ainsi placés sur une scène où peut se jouer, et se joue un théâtre d’écoute. De cette position, celle d’être mis en scène dans l’espace public, ils pourront, pour certains en jouir, sans doute en s’observant via l’observateur, effet miroir involontaire de l’action en train de scénographier l’écoute. Il arrive même que certains puissent sur-jouer quelque peu leur rôle d’écoutant public, tant qu’à faire de s’affirmer comme tel, et peut-être tenter de désamorcer l’anachronisme apparent que pourrait induire leur posture en partie improvisée dans la scène publique.
Il me reste de ce côté là de nombreuses observations et analyses à mener, pour affiner une approche des jeux croisés entre écoutants participants, observateurs non avertis et espaces sonores, architectural, social… Une façon pour moi intéressante de lire la ville tout en la pratiquant.
Sans doute faudrait-il faire appel à un œil-oreille extérieur. A suivre
D’autre part, les relations entre écoutants eux-même se mettent en branle dès le premier bonjour, la présentation du projet qui nous unira, nous réunira, l’espace d’une marche collective. Cette présentation est aussi une mise en condition, l’instant décisif où doit d’emblée se souder le groupe, où l’écoutant doit, dans le meilleurs des cas, être embarqué ipso facto dans une aventure partagée, responsable à son niveau de la partition collective qu’il aura à jouer pour ne pas amoindrir, voire entraver les partages auriculaires.
La symbiose du groupe via l’écoute se joue dès les premiers instants.
Il faut que le futur promeneur écoutant comprenne, sache d’emblée dans quel voyage il est embarqué, avec tous les aléas qu’il comporte intrinsèquement..
Petite histoire des soundwalks, écologie et paysages sonores entre esthétisme et territoire social, posture et silence… il s’agit bien de souder un groupe via une synergie d’écoute au départ racontée.
En marchant, coups d’œil et sourires complices, propositions de gestes collectifs, passages d’objets d’une personne à l’autre, toujours en silence, guidages deux à deux en aveugle, écoutes dos à dos, sur un banc, oreille collée à… des corps qui communiquent, se parlent en silence, sont en relation, y compris statiquement, en silence, communication non verbale, énergie collective partagée et amplifiée par la caisse de résonance du groupe… Tout se joue de concert, ou presque.
Au retour, libération de la parole, partage de ressentis, les points forts, ou faibles, les histoires de chacun, d’autres expériences confrontées, les plaisirs, ou déplaisirs, questions et suggestions… Chacun s’enrichit de l’expérience vécue, de l’autre.
Au centre d’animation Saint-Pierre de Bordeaux, la Semaine du son se termine par un fort sympathique moment d’échange autour d’un verre, où des promeneurs de différentes balades, dont certain(e)s que j’ai le plaisir de rencontrer physiquement après des échanges via les réseaux sociaux, questionnent, débattent et témoignent autour de l’expérience vécue au cours des PAS, ou d’expériences similaires.
Au-delà du geste, de la construction ou production de parcours, l’écoute s’appuie, se conforte sur du relationnel, et vis et versa.
Pour en finir avec ce chapitre bordelais, un très grand merci à François Vaillant pour l’organisation sans faille de cet événement, une mention spéciale pour la chaleur de l’accueil par toute l’équipe du Centre, ainsi qu’ à Guzel pour sa sympathique et spontanée aide sur le repérage, sa complicité dans les expérimentations urbaines et sonnantes, et ses prises de sons et d’images.
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©Martin Savoie
Des mots bâtisseurs, entre contes et récits
Ne pas prendre les voix, ni les voies les plus logiques, les plus sages, pour se perdre en conjonctures stimulantes.
Des mots et démos…
Tordre le cou aux dires, les prendre au pied de la lettre, leurs faire dire ce qu’ils ne voudraient surtout pas dire…
Des mots pour (ré)activer d improbables réalités, car trop résolument fuyantes.
Des mots qui tentent de produire du récit (presque vérité) ou du conte (presque imaginaire), ou du contre (presque pas), ou les trois entremêlés pour féconder une extrapolation hybride.
Lâcher l’hybride, il revient au galop !
Je marche de concert, sans OGM (oreilles Génétiquement Modifiées), mais avec OGM (Oreilles de Gilles Malatray), steppe bye steppe, par ouïe-dire et ouïe-faire, ouïssiblement – connaître son ouïr de gloire sans pour autant prendre la grosse oreille.
Lobe-trotters, j’assume…
Le mot pour déclencher du rêve d’espaces, qui peut devenir expérience, et pourquoi pas projet, et pourquoi pas réalisation, et pourquoi pas trace, et pourquoi pas rien de tout cela, voire rien tout court…
Mot pour mot…
Œil pour ouïe, je suis l’écoute du regard.
Il n’est jamais trottoir pour bien faire… Et pourtant, les péripatéticiens… Jusqu’au Lycée marchèrent…
Mais ça rime à rien disait un poète un brin trop à droite, limite extrême… Contresens ou impasse ?
Le mot comme tentative de détournement anachroniquement inspirant
ZEN : Zone d’Écoute Naturelle
ANPE : Agencement Naturel Pour l’Écoute
ZAD : Zone Acoustique Déterminée
PAS : Parcours Audio Sensible – Oui je sais, il existe déjà celui-ci, c’est même me semble t-il un certain Gilles Malatray qui l’a commis.
OASIS : Organe Auriculaire Sans Intrusion Saturante
IPON : Inauguration de Points d’Ouïe Narratifs
VILLE : Voix Imaginaires Liant Les Échos…
Réseaux en marche
Marcheurs, à votre sentier les oreilles !
Des réseaux de réseaux
Passons en mode réseau.
Des réseaux sociaux dans un premier temps.
Évitons les asociaux.
Oui, je sais, on peut y déblatérer sa vie, ses misères, angoisses, phobies, lubies et orbi, vindictes, discourir sur la broutille, commettre d’insipides inepties, ou pire, désinformer sciemment, ou non…
On peut tendre des filets, des perches, pour noyer le poisson, jouer du verbe, attirer, sirène, vers soi de potentiels amis, alliés, altruistes, alter ego, écoutants complices, ou combattants…
On peut construire sur du presque rien des récits farfelus dont le vide apparent, contre toute attente, contre toute entente, fertilisera nos gestes, réflexions, contacts embryonnaires ou à venir, ou utopiques…
…Le vide sonne comme un foisonnement de matières…
On peut également, à une lettre près, dynamiser ou dynamiter, ou les deux, nombre de projets. Peut-être qu’une action ne va t-elle pas sans l’autre dans la chaine détruire/construire.
On peut réseauter en méandres encyclopédiques, sauter d’un mot à un autre, du mot à l’idée, ou au concept, du concept à la page, de la page au volume, du volume au portail, du portail à la liste, de la liste au fichier, du fichier au mot…
… J’écoute le temps qu’il fait, tout en faisant faisant la sourde oreille à une époque dont l’avenir se présente déjà comme chose révolue, ainsi qu’en ignorant tout marqueur sonore susceptible de crédibiliser un paysage sonore digne de ce nom… Provocation ?
On peut traficoter des contresens, et jusqu’à des non-sens post carrolliens, à tel point qu’il en restera toujours quelque chose à bricoler sur le terrain, même si juste un murmure informe.
… Chuuuuut, j’écoute en silence des bribes de mes marches nocturnes, peuplées de rêves parties, que les mots sonnent comme une cloche sans battant…
Quant aux réseaux humains…
L’avis ne fait pas le moine.
Le réseaux de chair et de sang, d’écoutes intimes et/ou indiscrètes, et de mal entendus, sans parler des qui à propos, parlent en sourdine, ou claironnent sans complexe… Réseau tympanique, en cochlées labyrinthiques… Réseaux complexes de par la mixité des voix brouillées de super positions…
Le mot participe du récent récit réseau, à l’écoute que coûte, aux jeux de l’ouïe en spirales piégées, avec le risque de retourner à la case Arrivée.

Un artiste marcheur, promeneur écoutant notamment, promène son atelier avec lui, le plus souvent au grand air, à ciel ouvert, à 360°…
Son atelier est ville, ruisseau, forêt, village, fleuve, montagne, prairie, périphérie, belvédère, passage souterrain, monument, cour intérieure, parc, rivière, couloir, église, sentier…
Ses complices sont le vent, l’eau, les oiseaux, le soleil, les hommes, les échos, la faune furtive, les arbres bruissants, les sols gelés, les voix, la pluie, les cloches, le souffles des ventilations urbaines, l’orage, les pas, les respirations, la vie…
De son atelier en marche, il ouvre régulièrement les portes aux paires d’oreilles de bonnes volonté !


©Collectif Abi/Abo – Intervention « Sommes nous libres ? » – Givors 2015
Le glissement sémantique
De la balade sonore au Parcours Audio Sensible, n’est pas anodin
Au delà du PAS jeu d’acronymie
La balade est frivole
Le parcours part d’un point
Pour aller vers un autre
Même erratique
Il construit le marcheur
Que je suis – polysémie…
Mon parcours, intime, ou même partagé
Peut-être initiatique
L’après n’est plus comme avant
Audio
J’écoute
Action au centre de l’action
Le paysage n’existe que parce que je l’écoute
Audio
Parce que nous l’écoutons
Audi nos
Et plus fortement si on le partage
Sensible
Un élargissement de l’écoute
Pas seulement les oreilles
Parcours des odeurs,
Parcours des images
Parcours de choses goûtées
Parcours de choses touchées
Des choses caressées,
Parcours kinesthésique
Le sol sous mes pieds
Vibrations du chemin
J’imprime une allure
Une perception des espaces
L’air sur mon visage
Le trajet dans la ville
Ou ailleurs
Comme une carte interne
Carte de l’étendre
Ambulavero ego
Parcours en corps…

©Dragan – Flickr

La cloche surmontant la chapelle du château de Goutelas
Retour sur deux belles journées au château de Goutelas en Forez (42).
Tout cela commence par des déambulations au cœur de cette demeure Renaissance, l’un des fiefs de l’humanisme, construite par Jean Papon (1505 – 1590), Juriste humaniste avisé. Cette visite est conduite et commentée par la passionnée présidente du Centre Culturel de Rencontre qu’abrite ces lieux.
Une histoire singulière où un château quasiment en ruine est légué à un village par un agriculteur, à condition qu’il devienne un lieu de culture ouvert au public.
Puis une incroyable restauration dans les années 60, entreprise par une équipe de juristes et d’intellectuels lyonnais, emmenés par Paul Bouchet, ainsi que d’ouvriers et de paysans locaux, de maçons italiens, d’artistes tels le mime Marceau, Duke Ellington, Bernard Cathelin, retroussant ensemble leurs manches ou militant pour faire connaître et redonner au bâtiment son lustre d’antan.
Duke Ellington lui-même viendra séjourner à Goutelas, y donnera un concert au piano solo, chose rarissime, et composera en dédicace de ce lieu et projet qui l’ont conquis la Goutelas-Suite.
La bâtisse, en H (comme Humanisme), est perchée à flanc des coteaux des Monts du Forez, dominant la vallée où coule le Lignon, capricieuse et sinueuse rivière sinuant dans une quiète campagne.
Il a neigé précédemment, quelques jours avant mon arrivée. Les alentours sont recouverts d’un manteau blanc scintillant sous les belles lumières d’un soleil hivernal et d’un ciel bleu, complices.
Le château voisine un autre bâtiment lui aussi Renaissance, beaucoup plus imposant et célèbre, la Bâtie d’Urée. C’est dans ces paysages, villages, châteaux, buttes volcaniques, hameaux, que se situe le célèbre roman fleuve, l’Astrée d’Honoré d’Urée. Une inextricable intrigue pastorale de plus de 5000 pages, tissant des aventures amoureuses d’un berger et d’une bergère, où mythologie, philosophie, poésie et autres arts, nous content des amours contrariés, des guerres, des embrouilles politiques, des critiques esthétiques… On y retrouve les utopies humanistes liées à l’Arcadie, territoire originellement Grec, qui a donné naissance, à la Renaissance à de multiples terres utopiques, lieux de l’Age d’or, de Florence aux parcs de Weimar en passant par le Forez.
ET IN ARCADIA EGO.
Des chemins, des stèles, des bornes, des sentiers, un aménagement piétonnier au cœur des paysages foréziens, nous permettent de parcourir ces utopies de paradis perdus en même temps que les cheminements, entre amours et autres batailles, relatés dans les paysages de l’Astrée.
Une autre promenade nous emmène autour du château de la Bâtie d’Urée, près du Lignon dont on peut lire les nombreux passages fluctuant au fil du temps, laissant des bras morts qu’il réempruntera peut-être d’un jour à l’autre.
Il glougloute joliment en se faufilant entre des vernes et des peupliers qui le bordent respectueusement.
Il faut bien reconnaître que les paysages enneigés que je découvre, au fil des sentiers, sont tout simplement magnifiques.
Tous au long des promenades, les sons de pas crissants sur la neige gelée et des plaques de glace rythment nos parcours d’une lancinante percussion, qui nous relie auriculairement et physiquement au paysage.
Revenons sur les bords méandreux du Lignon, ce dernier étant au trois-quart gelé, vers midi, alors que le soleil parvient difficilement à réchauffer son cours quasi figé.
Ici se produit une scène sonore des plus surprenantes que je n’ai jamais encore entendue jusque là.
La glace réchauffée, émet moult craquements, gémissements, se fendille en de sonores micro fissures et brisures. Nous sommes au creux d’une méandre très accentuée, et ces craquèlement nous entourent, devant, derrière, à gauche, à droite… C’est un concert à la fois tout en finesse et très spectaculaire, instant magique s’il en fût.
Et comme souvent, je peste contre moi-même, n’ayant pas amené mon magnétophone lors de cette marche !
Autre agréable surprise, à quelque mètres de ma chambre, dans le haut du château, une porte donne sur le sommet d’une petite terrasse, tourelle campanile, où est installée une cloche dominant la vallée.
La lumière rosée du jour levant la nimbe de couleurs et de lumières délicates, faisant ressortir les moindres détails de ses gravures en relief.
Loger à deux pas d’une belle dame d’airain contemplant un paysage qui s’éveille doucement sous son manteau de neige, ne fait que renforcer le plaisir de mon séjour.
Au fil des promenades et discussions, il s’agit de concocter un, plutôt plusieurs PAS, dans le cadre d’une rencontre internationale autour du paysage, organisée, à l’automne prochain, par le Centre Culturel de Rencontre de Goutelas. Des promenades écoutes commentées, racontées, ponctuées de lectures autour du paysage sonore, de son histoire, de ses multiples constructions plaçant l’homme au cœur-même de l’écoute…
Paysage sonore humaniste ?
La preuve en est dans cette éthymologie reliant Grèce antique et Forez Renaissance:
CÉLADON (berger héros de l’Astrée): du grec keladon, « sonore, retentissant ».
kelados désigne le chant et le cri, le bruit naturel du fleuve, de la mer, du vent : Céladon développe à travers son nom le symbolisme de la rivière dont le bruit chante (ou crie). Keladôn est le nom d’une rivière d’Élide chez Homère ou d’Arcadie chez Callimaque et Théocrite (assimilable au Ladon actuel), puis le nom de personnages chez Homère et Ovide.
Céladon, « la rivière qui chante », se jette dans la rivière comme dans un miroir (image baroque) et mêle aux flots du Lignon la poésie arcadienne.
C’est donc un projet passionnant, de par sa thématique, la beauté des paysages ambiants, les rencontres passées et à venir, qui me fait convoquer l’esthétique, l’écologie (sonore), l’histoire, par le petit et le grand bout de l’oreillette, toute emprunte d’humanisme. Le fait de remettre l’homme au centre du paysage (au sens large du terme, y compris sonore), dans une époque qui en a souvent grand besoin, est déjà pour moi une belle action à entreprendre.
http://www.chateaudegoutelas.fr
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Il y a quelques jours, nous avons emmené, avec Nomade Land, au cours de plusieurs PAS de jeunes étudiants en première année de BTS.
Les professeurs me dirent en préambule que ces promenades s’inscrivent dans un projet qui s’amorce autour de « l’extraordinaire ».
Vaste sujet s’il en est.
Donc je me demande logiquement en quoi mes PAS sont extraordinaires, ou si je dois pour l’occasion les rendre moins ordinaires, donc un peu plus extra-ordinaires.
Mais aussi qu’est-ce que, pour moi, promeneur écoutant, l’extraordinaire ?
Simple réponse, voire simpliste réponse, c’est sans doute ce qui sort de l’ordinaire.
Bien et alors, la marche est un acte somme toute ordinaire.
Écouter est un geste également ordinaire, sauf pour, comme aurait dit Brassens.
Par contre, écouter en marchant, ou marcher en écoutant, devient quelque chose de moins… habituel, donc d’un peu plus extra-ordinaire.
Si l’on ajoute le fait de faire cela en groupe.
Et qui plus est en silence.
Et sur une durée qui peut être parfois bien plus importante que les 3 minutes formatées au standard des radio/télés/chansons, alors là…
Nous tenons peut-être un tout petit début d’extraordinaire, restant néanmoins à portée d’oreilles, au coin de la rue.
Cela reste , dirais-je, un extraordinaire assez ordinaire.
Alors il me faut creuser un peu plus.
Par exemple, aller écouter dans des lieux improbables.
Au pied d’un tunnel routier vouté, en pierre, assez ancien, très pentu, écoutants tapis dans un recoin sombre, en principe interdit au public piétonnier, pour pimenter l’affaire.
Au fond d’un jardin urbain bien caché, assez peu visité, surtout en ce jour glacial, avec la bise qui nous cingle les oreilles.
Dans une cour étroite, reculée, planquée derrière des portes de bois apparemment closes…
L’attention est alors mobilisée ici par l’insolite des situations.
Allons plus loin, si vous demandez à chacun de tourner le dos à la rue, dans le tunnel par exemple, les sons nous submergent, parfois violemment, par surprise.
Si vous faites la même chose avec des lunettes aux verres floutés, ou dos à dos, ou assis sur des sièges pliants… Si vous recherchez des situations étranges, paradoxales, un peu « barrées » comme m’ont dit certains jeunes étudiants…
L’ordinaire se fait plus… moins ordinaire sans doute. Et cela sans pour autant chercher à l’expliquer, à le montrer, le démontrer, à convaincre les auditeurs, et même à se forcer à employer ce qualificatif (extraordinaire), à le placer à tout prix dans une belle phrase, pédagogiquement correcte.
De plus, il nous faut faire confiance aux caprices des sons. Et en l’occurrence, ils savent nous jouer bien des tours.
Je reviens à mon tunnel, une voiture aborde la longue et raide pente pavée – une ancienne voie de funiculaire au pied de la Croix-Rousse, les lyonnais la reconnaitront certainement- le tout à vive allure. Grondement subit, puis une longue trace de basse profonde qui s’éloigne dans une réverbération des plus spectaculaire. je vous assure, c’est vraiment l’effet ressenti.
Mieux encore, une moto monocylindre, type Harley Davidson, vous entendez ce que je veux dire, qui aborde le tunnel plein gaz, dans une puissante vague, une déferlante sonore incroyable. C’est fort, très fort, dans tous les sens du terme, mais c’est beau, c’est puissant, c’est extraordinaire, n’ayons pas peur ici des mots, ou du mot.
Plus loin, dans la cour intérieure précédemment citée, une impasse discrète, un trompettiste, jazzy, répète, déroule des phrases cuivrées, virtuoses, véloces. Un trompettiste qui a audiblement du métier, qui swingue d’enfer, et que l’on ne voit pas, acousmate jouant à l’intérieur d’un un atelier d’artiste vitré.
Plus loin encore, une placette en rond, avec des banderoles aux petits fanions de plastique colorés, façon fête foraine, ou kermesse, qui tissent des lignes striant l’espace au niveau des premiers étages, mais surtout, beaucoup de vent pour les agiter. Et ça bruisse et ça claque, et sa froisse incroyablement au dessus de nos têtes.
Tout ce que je vous dis là s’est véritablement passé dans les deux premières balades, rien n’est inventé, ni même un tant soit peu exagéré, rien que du vécu, à oreilles nues.
Sinon de petites mises en scène, quelques propositions décalées, des objets d’écoute, des micro installations éphémères dans les pots de fleurs d’une traboule… Et avec un peu de chance, qu’il faut savoir saisir néanmoins, on touche ici, sans grands moyens, à l’ extraordinaire. Certes pas celui du grand spectacle, quoique, mais un extraordinaire qui nous fait dire que jamais auparavant, on n’avait vécu cela. Et il bien normal que l’écoute d’un lieu soit comme la rivière, vue et entendue au prisme de la sagesse orientale, dans lit de laquelle il n’y coulera jamais deux fois les mêmes ondes.
Fort heureusement pour moi d’ailleurs, car sinon j’aurais abandonner depuis longtemps mes PAS, alors que je m’émerveille toujours de ce modeste et captivant extraordinaire, sans doute construit d’un nombre infini de situations sonores.
Ouf, j’ai l’impression d’avoir réussi ma mission. Le faire entendre, ce fameux extraordinaire, sans rien forcer, ou si peu.
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La nuit
tous les sons ne sont pas gris
tant s’en faut !
La nuit
D’autres couleurs,
des ambiances
des amplifications
des amenuisements en fondus.
L’obscurité urbaine tissée de lumières
points diffus
halos laiteux
raies lignes trainées
évanescentes colorées…
Les sons ne s’en sortent pas pour autant indemnes.
Ils fricotent canailles
enserrés noctambules
des lumières ambiantes
couleurs sonores
lumières bruissantes
pas tout à fait la vie commune.
Écoute de l’incertitude
entre chiens et loups
Glissement vers l’obscur
vers la nuit affirmée
amoindrie d’urbanité
contrariée de lumières
sécuritaire oblige
Écoute allant decrescendo
Des spots frissonnants
souffleries ronronnantes
cliquetis hyper-basses
concert d’air brassé
ville respire expire
bouches grillagées de métal
crachant à même les trottoirs
gémissements organiques ventilés.
Des présences s’affirment
presque fantomatiques
voix rires traces habitées
clic-clac pressés de pas
inquiets du macadam
détails auparavant noyés
exacerbés dès lors
de noctambulisme bienveillant.
Une déclinaison parfois apaisante
décroissante en pente de clair-obscur.
La rumeur souvent résiste et signe.
Nuit de l’écoutant posé
hardi jusqu’au oreilles
de rêves et inquiétudes.
Des ilots blocs bétonnés
cousant des cités sirènes
attirantes comme des phares de silence
du moins croit-on.
Expériences de sombres marcheurs
traque d’obscurs passages
abrités des trop plein de lumière.
Nuitées en refuges demi-teintes
chuchotements lunaires
confidences d’étoiles cachées
tout ce que jour délaisse
qui sourd en nuit sens.
Une chaleur amène
emmagasinée d’estivale
au cœur de la pierre
de réfractaires cloisons
des effluves torrides
libérés en vagues nocturnes.
Les sons résistent
presque apaisés
presque silence doucereux
havre de tympans épuisés
que la nuit réconforte.
Règne de l’imprécision emprunte de pénombre
gardons les incertitudes à mi-voix
que fertilisent la nuit tombée.


Balade sonore
urbaine
naturelle
touristique
relationnelle
esthétique
poétique
silencieuse
contextuelle
contestataire
physique
décalée
écologique
écrite
erratique
sociale
kinésthésique
performative
décroissante
onirique
philosophique
amicale
sensorielle
politique
artistique…
et bien d’autres
balades encore
balades toujours
variations
déclinaisons
itérations
insistance
peut importe
histoire d’avancer
https://desartsonnantsbis.com/2017/01/15/balades-sonores-et-a/


PAS forcément savoir…
Si l’expérience au long cours consolide des savoirs, des acquis, elle remet aussi régulièrement en question, et ébranle fort heureusement nos sclérosantes et mortifères certitudes.
D’ailleurs, parfois, je ne sais plus vraiment où je mets les pieds…
Serait-ce dans
une marche
balade
déambulation
parcours
errance
randonnée
dérive
promenade
flânerie
procession
treck
Soundwalk
ambulation
trajet
performance
cortège
fuite
itinéraire
pas
cheminement
exploration…

PAS plus que je ne sais toujours bien si cette marche/mouvement est
sensible
artistique
écologique
psychogéographique
revendicative
militante
sociale
relationnelle
conceptuelle
contextuelle
performative
méditative
éducative
métaphysique
environnementale
esthétique
militante
informative
festive
patrimoniale
culturelle
politique
spirituelle
rituelle
décroissante
pédagogique
analytique
hybride…
C’est sans doute le risque de paupérisation lié à une classification, à un répertoriage trop enfermants, qui questionne le sens de la marche, en tous cas telle que je l’entends aujourd’hui.
Des terrains, des moments, des humains, des oreilles, des contaminations, des hybridations, des marches…

Tout comme s’ébranler, des deux pieds
et du corps consentant
En fait, se mettre en marche
Inertie d’un corps sans doute encore transi
d’une fraîcheur comme froid hivernature
Résistante à la la lenteur
Et bien plus encore à la contemplation statique
Tout comme se mettre, ou se remettre en marche
Ou et en état de marche
faufilant les obstacles
Trottoirs encrottés
Sentes par trop pierreuses
Voila l’inertie vaincue
Ou tout au moins contrecarrée
Un corps agilité maintenant
Du réchauffement pédestrement fécond
La marche peut s’animer
Herbe rase steppe by steppe
Juste une image au jeu de mots
Terre crissonnante sous les pieds
Écoulements caillouteux
Juste avant l’imprévisible torrent
Qui surprend de sa bruitalité
Au détour d’une pourtant anodine courbe
La nuit tombe encore déambulante
Estompage
Ou augmentation
Glissement obscurcissant des sens
Aiguisés à fleur d’oreille
Le noir stimulant
Les cailloux plus présents
Kinesthésie plantaire
Une montée en marche approche
Des forêts Oh combien sombres
Avant la clarté lunaire
Sur des alpages dominants
Au-dessous de la ville-vallée lumière
Panoramique
Comme une maquette endormie du bas
Paysage en strates verticales vus
Plus haut encore de la glace
Cheminement froidement piégé
Ébahissement scintillant
Rêve miroitant
Une multitude de failles crevasses
Des pointes de fer agrippant et mordant un miroir vertigineux
La ville enfin revenue
Chemins de pierre entre les pierres
Des ascensions aussi
Sans communes mesures
Ponctuée d’escaliers casse-jambes
Marches obstacles dans la marche
Il suffit d’avancer
Autant que faire se peut…

Pluie amplifiée sur toboggan acoustique – PAS – Parcours Audio Sensible avec l’Open Lab de Bron/Mermoz à Lyon (2015)
Ce que je fais, et continuerai avec vous, en 2017
J’emmène des gens marcher, pour visiter leur ville, ou d’autres espaces, par le petit bout de l’oreillette, ou le grand. Je leurs demande souvent « Et avec votre ville, comment vous entendez-vous? »
Nous expérimentons de concert des postures d’écoute et des lieux un brin et décalés, des micros installations sonores en marche. Nous privilégions le contextuel, quitte à être un brin déstabilisés, le relationnel, car ça fait du bien par les temps qui courent (trop vite !).
Nous inaugurons, très officiellement et cérémonieusement, des Points d’ouïe. Mais oui, c’est très très sérieux !
Nous testons différents modes de lectures/écritures sonores, graphiques, visuelles, corporelles, transmédiales…
Nous naviguons gaiment entre esthétique – musiques des lieux comme une gigantesque installation sonore à ciel ouvert, à à 360° – et écologie – aménités et fragilités de ces mêmes lieux.
Nous en discutons, ici et là, ou bien ailleurs.
Alors, si l’oreille vous démange, je me tiens à votre écoute pour en discuter in auditu, voire in situ !
Avec mes meilleurs vœux pour une année 2017 joliment bruissonnante.
Gilles Malatray
Promeneur écoutant et paysagiste sonore

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2016 s’achève doucement, très bientôt.
Les nouvelles sonorités à venir seront celles de 2017, que j’espère vraiment plus apaisées que certaines de cette année quasi écoulée.
En 2016, Desartsonnants a beaucoup promené ses oreilles, micros, objets d’écoute, micro-HP, dans moult lieux, de la Bourgogne à l’Ile de France, de la Belgique au pays Nantais, de Lyon à Marseille, et dans bien d’autres sites sonores.
De belles rencontres humaines ont jalonné ses PAS – Parcours Audio Sensibles. Des collaborations (CRANE Lab, La Saline Royale d’Arc et Senans, Transcultures à Mons (Be), collectif Abi/Abo, GMVL, Nomade Land et d’autres encore…) se sont consolidées, entre installations sonores, balades et inaugurations de Points d’Ouïe. De nouvelles équipes de travail collectif se sont ainsi formées, dans de belles synergies et dynamismes d’échange.
J’ai découvert de magnifiques lieux, de nouvelles régions avec beaucoup de plaisir, du Prieuré de Vausse à la campagne mayonnaise de Lernée, en passant par Marseille, Belleville le haut à Paris.
L’arbre,la forêt, tinrent une place importante dans cette, accueillant trois installations, dont deux collectives, dans une clairière du château Buffon à Montbard (Canopée), au cœur de la Forêt de Chaux pour Back To The Trees (Aqua ça cerfs?) et dans une allée bordée de tilleuls à la Saline Royale d’Arc-et-Senans (Échos de la Saline).
Des interventions et workshops avec des étudiants de Beaux-arts, designers, architectes, des conférences, et autres constructifs échanges ont favorisé des (re)questionnements tonifiants.
Une résidence prolongeant une série de relations franco-québécoises m’a permis de revisiter activement les parcours sonores et plus globalement sensibles, avec Isabelle Clermont.
La question de l’écriture plurielle, transdisciplinaire (sons/gestes/écrits/images…). se pose plus que jamais comme un outil de recherche action, notamment du côté du paysage sonore repensé par le soundwalking (parcours d’écoute), et plus globalement par la marche sensible, artistique, performative. Ceci m’ouvre de nouveau réseaux, internationaux, des rencontres et échanges en cours et à venir qui s’avèrent très enrichissants voire enthousiasmants.
La place du sonore dans un paysage global ne cesse ainsi d’interroger mes actions, et devrait s’enrichir de nouvelles expériences et réflexions en chantier.
La recherche autour des parcours mêlant les pratiques artistiques, socioculturelles, environnementales et écologiques, sociales et politiques, m’apparaît aujourd’hui comme un enjeu primordial.
Mon travail initial autour des soundwalks (parcours d’écoute, ou sonores) m’ont amené cette année à élargir mes recherches, rencontres autour de la marche globale, sensible, artistique, performative, transdisciplinaire. Un réseau d’échanges et de rencontres transfrontalier se met progressivement en place – France – Europe – Afrique du Nord – Québec, et plus encore si affinités...
Je (me) confirme que l’échange, la rencontre, la création relationnelle, les réseaux actifs, sont les moteurs de toute action/réflexion, là où l’on peut se (re)trouver pour construire ensemble.
2017 sera je pense, en tous cas je ferai tout pour, orientée vers ces axes de recherche impliquée et relationnelle.
Au plaisir de vous croiser et de construire ensemble, ne serait-ce qu’un instant, en 2017.
Thèmes à ouïr et à voir :
PAS – Parcours Audio Sensible en milieu urbain, périurbains, naturels, sites spécifiques…
Des exemples lyonnais : Parcours/lecture autour de l’écologie sonore, Parcours d’écoute en parcs urbains ou péri-urbains (Tête d’or, Jardins des hauteurs, La Feyssine, Gerland…), Parcours des résonances, des fontaines, écoutes en traboules, sentiers urbains…
Ailleurs : Découvrez les sonorités de votre ville, village, quartier, forêt… Suivez à l’oreille le fil de l’onde, un sentier déjà existant, ou à créer…
Parcours -ateliers- animation – éducation : Comment tu écoutes ? Comment tu t’entends avec ta ville ? Jeu d’écoute, fabriquer une carte postale sonore (enregistrement et montage audio), une cartographie acoustique (graphisme)… Adapter à différents publics, scolaires, étudiants, familiaux…
Parcours – conférences – Rencontres – La création sonore environnementale, la soundwalk et le promeneur sonore, le field recording ou l’enregistrement in situ…
Parcours – Worshops – Parcours sonores urbains, création sonore environnementale, valorisation de territoire, le paysage sonore dans le champ du tourisme culturel, l’écologie sonore… A destination d’étudiants architectes, urbanistes, paysagistes, designers, dans le champ de l’aménagement du territoire et du tourisme, de la géographie, des Beaux-arts, du développement durable…
Des expériences croisées, sur mesure : PAS et SLAM (écouter faire sonner les espace de la voix), PAS et danse (des postures d’écoute), PAS et improvisation (objets,matières, instruments, acoustiques en écoute et en gestes, PAS et poésie, PAS et cartographie sensible in situ (dessiner des chemins d’écoute), PAS et écriture (raconter par les mots)…

Au seuil de cette année à venir, 2017 en marche(s), il me paraît judicieux de travailler en convoquant, autant que faire se peut, le silence.
En le convoquant d’avantage, plus fortement, autrement, en marche ou en points d’ouïe.
Dans une société bruyante, trépidante, voire tonitruante, où certains espaces sont électrisés de stress sonore, où l’homme qui a peur du vide – silence de mort – meuble l’espace-temps à grands coups de musiques, de vrombissements, d’éclats, de cris, le silence doit se faire résistance !
Le silence, ou faire silence, est un acte épiphanique, faisant apparaitre à notre conscience la richesse du monde par l’écoute.
Le silence est un écrin où se posent les sons. Il les magnifie en offrant à l’oreille de belles plages de calme, où peuvent s’installer les plus fines et intimes perles soniques.
Le silence est recueillement pour assoir un rituel d’écoute et pénétrer de pleine oreille dans le monde des sons vivants.
Le silence est un contrepoint, voir un contrepoids, à l’excès qui gangrène certains espaces urbains d’une folle surenchère acoustique.
Le silence est une quête, entrant certainement dans le champ des nombreuses utopies, dont le caractère improbable nous pousse justement à les cultiver pour tenter d’y trouver ce qui pour nous fera sens, donnera du sens à notre vie.
Le silence est l’instant où chacun retient son souffle, dans l’attente de quelque chose , de la quiétude au pire chaos.
Le silence est une posture, une forme de transe, où l’on pénètre, sans mot dire, un peu plus profondément dans soi, et dans le monde, un recentrement initiatique.
Le silence, contemplatif, en marche, est une façon de consolider des synergies relationnelles, où le faire ensemble prime sur toute construction matérielle.
Le silence est l’espace interstice qui cimente les sons, en fabriquant des rythmes de pleins et de déliés, de continuums ou d’itérations, contribuant à écrire le récit des choses entendues, des paysages construits de toute ouïe.
Le silence est bien d’autres choses encore, et bien d’autres choses en corps.
Les PAS – Parcours Audio sensibles, sont donc aussi, parfois, des PAS – Parcours Audio Silencieux, marches silencieuses, quand bien même, et surtout, peuplés et façonnés de sons.

Comme tout enfant, qu’une partie de moi-même tente de préserver en lui, j’ai toujours été fasciné par les ponts, les tunnels, et surtout par le fait de pouvoir crier dessous, dedans, en y étant pour une fois autorisé, voire accompagné par les adultes.
C’est en effet une vraie jouissance auriculaire que de se trouver dans une grande masse résonnante, où la matière sonore se fait plus compacte, presque tangible, où nos moindre sons prennent de l’importance, de la densité, où les bruissements se meuvent en rebondissant au gré des surfaces-miroirs de pierres.
Dans mes balades, je cherche toujours des lieux magiques où plonger l’oreille au cœur-même de la résonance, ou plutôt de la réverbération, si je voulais être acoustiquement plus juste. Sauf que j’aime bien le terme de résonance. Il résonne mieux en moi, et me met en accord physique, vibratoire, avec les lieux, les personnes, les acoustiques justement…
La deuxième partie du titre est d’ailleurs un hommage à Élie Tête, fondateur et feu directeur d’Aciréne, avec lequel nous avions travaillé, à Cluny en Saône et Loire sur les acoustiques des lieux, via des concerts et installations – projet justement nommé « Entrez dans la résonance ! »
Je disais donc que je cherche régulièrement, dans mes PAS – Parcours Audio Sensibles, des églises, cathédrales, basiliques, grottes, ponts, tunnels, parkings souterrains, bref, autant de lieux monumentaux, majestueux, mais aussi triviaux, cachés. Ces lieux s’offrent tout naturellement à l’écoute. Leurs sons y sont joliment spacialisés, amplifiés, rebondissants, englobants, et donc assez envoûtants. Je trouve d’ailleurs que le rappel de la voûte sonne ici métaphoriquement bien. La voûte porte, transporte le son d’un bout à l’autre de l’espace, et nous sommes au cœur de ces mouvements-flux sonores.
Je vois, et entends parfois des musiciens, chanteurs de métro parisien, qui jouent le dos tourné aux voûtes carrelées des stations, profitant habilement des effets acoustiques, des effets de portance, qui fait qu’on les entend parfaitement bien, même sans amplification, en mode acoustique, y compris sur le quai opposé.
J’avais donc tout simplement envie de vous faire partager ce goût pour les acoustiques réverbérantes, via quelques mots et quelques images, sachant que rien ne remplace l’action sin itu. Peut-être vous donner envie de vivre ces expériences immersives.
Lyon, Église Saint-Nizier, lors d’un PAS avec des étudiants dans d’une rencontre de l’AGERA (Association des Grandes Écoles Rhône-Alpes). Un arrêt écoute s’impose dans la très belle acoustique de cette église, havre de paix sonore dans un carrefour de centre ville très circulant.

Collégiale Sainte-Waudru de Mons (Belgique), PAS avec des étudiants de l’École Supérieure d’Arts et Multimédia. Là encore, la quiétude et la majesté des lieux nous enchante l’oreille, et l’esprit. Écoute religieuse…

PAS à Auch, Semaine du son. Une voûte joliment résonante et une verrière sur laquelle tombent délicatement des gouttes d’eau. Superbe moment !

Promenade sensible, traboulante – traboules du Vieux Lyon, quartier Saint Jean à Lyon, au cours d’une résidence artistique « Parcours sonores sensibles » avec l’artiste interdisciplinaire québecoise Isabelle Clermont. Les murs ont des oreilles, et nous aussi !

PAS à Mons, Exploration et installation sonore éphémère dans un parking sous-terrain du centre ville. Les entrailles résonantes urbaines.


Paris, quartier de Belleville le haut, exploration d’un parking dans le cadre de l’enregistrement d’une émission de France Musique « Le cri du Patchwork », avec Clément Lebrun. Où l’on parle de ventilations comme des signatures sonores urbaines.

La « rue » centrale de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Lyon Vaulx-en-Velin. Un workshop autour des ambiances urbaines. Pas besoin d’aller très loin pour traquer les résonances. Tout un poème acoustique à portée d’oreilles.

PAS et installation sonore éphémère sous le Pont Nord à Chalon sur Saône, avec le collectif La Méandre et CRANE Lab. Dessus, claquements et grondements de monstres métalliques sur nos têtes, tous près – en contrepoint, des sons installés sous le pont, autour des écoutants – Les réverbérations aquatiques en bord de Saône – des lumières entre chiens et loups, instant étrange et poétique, post futuriste, tout comme je les aime…


Parking sous-terrain, niveau -7. Ça gronde, ça crisse, ça tourne en colimaçon au-dessus de nos têtes, un parking installation sonore, et une composition musicale qui s’ignore !

Exploration urbaine à la recherche de sentiers décalés. Un passage assez méconnu sous la gare de Perrache à Lyon nous offre un beau terrain de résonances tout en en clair-obscurs.

Passage Mermet à Lyon, une cour traboule croix-roussienne qui résonne sous nos PAS. Sonorité réfléchies, comme pensées à l’écoute…

Quels PAS à Nantes, pour le festival de création radiophonique SONOR de Jet FM. Encore un parking. Encore des installations performances avec Isabelle Clermont, encore des acoustiques propices au jeu de l’ouïe, une salle de concert inhabituelle somme toute.

Sous le pont Schuman, enjambant la Saône au Nord de Lyon, quartier Vaise, tout près de chez moi. Regardez dans l’axe du pont, comme sur la photo, et criez, chanter, frappez… Sept échos formidables, de première qualité, vous répondent. Un vrai paysage sonore montagnard dans la ville même. La première fois, je n’en croyais pas mes oreilles. Digne d’être classé et labélisé « Site acoustique remarquable ».

Marcher, écouter, le bruit du monde… Marcher, encore…
Texte et mise en sons Desartsonnants – Lecture, Isabelle Clermont et Gilles Malatray. Résidence à la Friche artistique Lamartine – Lyon – Octobre 2016
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en hivernal sec parcourerue
froidure telle pierromarbre
coupance telle pointelaméfilée
sons cingleventeux
champ scintillé tel longuouïe
chant des gouttes fluoaqueuses
mordense telle cristalogivre
oreilles auriculairement gelée tympanique
bise crument ocrougissante
lobes ourlés rosempourprés
quasi hypodérature cassante
cristaux scintilletintants
fleur d’eau grasse des rives
fleuve tel paresse clappotembourbée
ville indolente bruitemmitouflée
grondements sourdomeurtris
échappements polufumants
carrosseries réfléluisantes
sonitruance telle audiogelure villes de grandes sonitudes
échomarche telle réchauffe
rythmes saccadacérés
luminopadaires contre sombrétoiles
apprentinomades tel poctuomarcheurs
glacés de tentaculicité
ville telle improbable sociorefuge
extérieuration telle nocturnuitée
quaidérives tels guides aquasoniques
glougloutances telles microbulles mourantes
pas dissonants au temps qu’hasardeux
pavés tels obscurs sonomiroirs
rues telles labyrhintoméandres
marches telles itérépétitions
itinébravance scandée frisqueuse
promeneur tel permanécoutant.

Le corps en mouvement
en mouvements
et mouvance
traçant dans la ville
des sillons d’écoute
des sillons de sons
fendant les bruits
impossibilités chroniques à les capter
trop complexes
trop fragiles
trop puissants
trop fugaces
trop humains
trop doux
trop intimes
trop de trop
au trot au trot au trop
les oreilles connaissent donc leurs limites
et que dire des micros
inaudibilité partielle
tympans en dérive
en déroute
en des routes
hésitations
soniques trajectoires
mouvements encore
mouvements en corps
et mouvoir
et se mouvoir
voir
entendre
les mots s’y collent
les mots sillons
toujours tracer
sur macadam
sur papier
dans sa tête aussi
traces mémorielles
sur papier
laissez sonner les pt’its papiers
encrer le sonore
jusque dans l’cœur des villes
il n’est pas si terrible
et pourquoi pas beau
osons
les mots pallient
à l’handicapé mike
membrane trop froide
et des rives urbaines
mots au fil de l’eau
mots au fil de l’ho !
étonnez moi les sons
ligne écrite de flottaison
se laisser porter
courant d’air acoustiquement
ça vibre joliment
et peut-être ça joli ment
je récite la ville
pour mieux l’en tendre
je vous salue ma ville
pleine de traces
et ça marche comme ça
ou ça dé-marche autrement
claudications en trottoirs troués
l’indécence de la marche
l’un des sens de la marche
attention à la marche
au pied de la lettre
au pied de l’être
à quoi ça rime à rien
a quoi s’arrime
c’est bateau
et pourtant
le mouvement nous maintien debout
être né de boue
être cité
et se l’écrire
oreilles aux vent
oreilles auvents
s’abriter
s’ébruiter
allitérations faites de sons
entendons nous bien
il faut nous aller de l’avant
ou tenter de
pour cela
Écrire dans le sens de la marche…