Du proche au lointain, je me rapproche, il s’éloigne, son d’ici ou d’ailleurs.
Près tout près, au plus près, ce sont les battements de mon coeur, le froissement des feuilles, le craquement des brindilles.
Le bourdon de la rivière, entêtant, envahissant….effet coktail!
Petits sons émergent des sous bois, assourdissants bruits de moteurs agressent mon espace sonore. Filtrer pour mieux écouter, choisir le son, l’accompagner et le laisser repartir.
Bulle sonore construit l’espace, délimite, tisse une toile.
Questions-réponses impromptues, insolites, sons s’emmêlent et organisent le vide.
Résidence d’écriture(s) audio-paysagère(s) « Installer l’écoute – Points d’ouie » à Tourzel Ronzières, Puy de Dôme, accueillie par « »Danser l’espace – Sous les pommiers ba » , soutenue la la DRAC Auvergne Rhône-Alpes
qu’elles elles sont intangibles, fugaces, volatiles, changeantes, parfois totalement imprévisibles.
Elles s’accrochent aux reliefs, aux aspérités, aux anfractuosités,
comme les sons se jouent des typologies, des matériaux, des obstacles.
Elles caressent les paysages qu’elles contribuent à faire vivre, les noient, les submergent, les façonnent.
Elles accompagnent les jours et les nuits, drapées de plus ou moins de consistance, de présence, d’opacité ou de transparence.
Tout comme les sons, voire même avec eux, elles font sensations,
elles ambiantisent,
elles font paysages.
Tout ceci de concert, en résonance, en friction, en dissonance, en harmonie.
Digital Camera
Du gravier magmatique au bloc basaltique, de la goutte de rosée à la rivière dévalante, les effleurements, les caresses audio-luminescentes colorent le monde, l’irisent, jusqu’à le rendre insaisissable.
Complices compères, l’entendu et le vu, le son et la lumière, aujourd’hui, dans les collines auvergnates que j’habite, que j’ausculte, que je scrute, pour un temps,
sont des formes perceptives qui me font corps antenne,
Au neuvième jours de ma résidence audio-paysagère auvergnate « Installer l’écoute – Points d’ouïe », la matière sonore, visuelle, textuelle, commence à s’accumuler, à prendre corps, et surtout à progressivement faire sens.
Dans une démarche qui n’a en soi rien de très originale, j’applique ma petite méthodologie de terrain, en immersion, baigné, entouré de paysages aux vertes collines, de forêts multicolores, de rivières chantantes, de lumières automnales délicates, sans oublier les sonorités plutôt apaisées.
Et de quelques tracteurs grondants et ferraillants.
Se promener, arpenter, repérer
Écouter, donner à entendre, partager les points d’ouïe, les chemins d’écoute
Capter, cueillir, enregistrer des ambiances sonores de tous crins, écrire, photographier
Classer, trier, organiser, revisiter, construire les traces
En espérant avoir saisi un peu de l’essence paysagère, du monde sensible in situ, et de les restituer à ma façon, pour ainsi de les partager à qui veut bien entendre.
L’écoute, tout comme le paysage sonore en résultant, étant pour le moins immatériels, fluctuants, fluants, les traces comme outils d’écritures plurielles tenteront de lui donner vie, incarnation sensible, consistance, a posteriori de l’action, et espérons-le dans un certain prolongement temporel.
Traces sonores
Le vécu, l’écoute in situ
Le souvenir, la rémanence
Le capté, l’enregistré
Le montage audionumérique, l’écriture, la création, la composition
La restitution, les installations, les supports de diffusion
Traces écrites
Carnets de notes, relevés, approches descriptives, phénoménologiques…
Approches tracées, mêlant, croisant, faisant interagir différentes disciplines ou « spécialités » (arts, sciences dures et sociales, aménagement du territoire, santé, pédagogie, design, politique)
Dans le meilleur des cas, on imagine un travail réunissant, sans doute encore un brin utopique, musiciens, artistes sonores, géographes, sociologues, architectes, urbanistes, designers, plasticiens, vidéastes, danseurs, écrivains, poètes (et autres écrivants), photographes, graphistes, acousticiens, paysagistes, politiques, soignants, habitants et promeneurs du quotidien, et bien d’autres champs d’actions/performances in situ.
Faisons en sorte que tous ces acteurs puissent co-écrire, via des expériences en chantier, un paysage sonore pluriel, multiple, comme il l’est du reste intrinsèquement.
Dans cette visée, installer l’écoute est une chose pour moi importante, mais à condition de le faire dans un contexte donné, en privilégiant une approche relationnelle des plus ouvertes que possible.
Le croisement, l’hybridation, la créolisation de gestes, de savoir-faire, d’expériences, d’envies, est au cœur, toutes traces aidant, de l’écriture, et qui plus est de l’aménagement d’un territoire, avec toutes ses potentialités, ses faiblesses, et ses fragilités inérentes.
C’est dans cette optique que la construction avec et par les traces, par le ré-agencement d’objets sensibles, témoins, recueillis pour construire un processus narratif et constructif, prendra tout son sens.
Cependant, notons que sur le terrain, la tâche n’est pas si simple. Les barrières restent nombreuses, les freins multiples.
Entre contraintes financières, soucis de rentabilité à tout prix, manque de temps alloués, tendance à l’entre-soi culturel, incompréhension, plus ou moins volontaire, de la démarche, isolement et méfiance du monde rural, comme du milieu urbain, les obstacles, dont certains pas des moindres, contraignent les projets souvent dans des résultats en deçà de nos attentes et espérances.
Fort heureusement, certaines structures, institutions, lieux alternatifs, osent courir le risque de faire un pas de côté.
En espérant que cela fasse trace(s), et qui plus est trace de nouveaux chemins d’écoute, et d’actions en tous genres.
Celles et ceux qui ont l’habitude de suivre mes audio pérégrinations savent qu’il y a, dans mes écoutes et leurs mises en récits, en sons, des récurrences, des itérations, des repères quasi incontournables, marqueurs acoustiques indéniables des lieux arpentés.
L’eau fait incontestablement partie de ces éléments rémanents qui contribuent, par ses innombrables manières de fluer, de rythmer l’espace, à composer un paysage sonore, qu’il soit urbain, villageois, ou naturel.
De rivières en torrents, de cascades en fontaines, nous nous rafraîchissons l’oreille, tout en signant des ambiances spécifiques.
Une palette sonore aux mille nuances, intensités, fluences, des coulées ou trame bleues, des points d’ouïe jalonnant l’espace…
A Tourzel Ronzières, qu’auscultent mes oreilles à ce jour, trois ou quatre fontaines/lavoirs, anciennes, de tailles imposantes, avec plusieurs bassins qui se déversent les uns dans les autres. Deux sont en activité.
Et en contrebas, le ruisseau du Gripet, qui chuinte joliment d’une eau courante serpentant entre une abondante végétation.
Tout cela rythme le village, irrigué de nombreuses sources descendant des collines pentues, ce qui ne va pas d’ailleurs sans poser problème au bâti local dont les murs sont assez malmenés par cette présence aquatique, ajouté à cela la rigueur du climat.
Pour l’oreille, de belles ambiances que l’écoutant que je suis ne peut manquer de vous narrer, et qui plus est de vous faire entendre, et voir, à ma façon.
Premier PAS – Parcours Audio Sensible public de ma résidence auvergnate « Installer l’écoute – Points d’ouïe »
Il s’agit de mettre en pratique l’intitulé de la résidence, en arpentant, oreille aux aguets, corps réceptacle sonore, et aussi bien entendu producteur, acteur, joueur, improvisateur selon les moments.
Un groupe d’écoutants de diverses pratiques, éducation, graphisme, danse, architecture, pour la plupart déjà rompus à l’exercice de la marche sensible.
Et des sentiers, prairies, une église, des sites préalablement repérés, et déjà marchés/dansés par plusieurs.
Faire corps avec les sons, expérimenter et installer l’écoute, en faire récit, trois visées principales de cet atelier.
Premières mises en oreilles, calibrage tympanesque, quelques gestes, des directions d’écoute, des visées auriculaires, et nous partons grand chemin petits sentier vers de soniques aventures.
Partir en silence, installer le silence de même que l’écoute, et nous le garderons sur une grande partie du trajet. une communauté éphémère, silencieuse, en tous cas par la parole communiquante.
Traversée d’une rivière. Sur le pont, nous essayons quelques postures d’écoute pré-testées, pour faire entendre le fil de l’eau ondoyante sous toutes ses coutures, ou presque.
Un sentier en sous-bois, vent, oiseaux, rivière en contre-bas, qui s’éloigne, passe de gauche à droite, et se rapproche selon les détours caminés; quelques motos et quads, pas vraiment les bienvenus, heureusement, ils ne monteront pas vers nous et se feront très rares au fil de la journée.
Nous investissons un beau petit pré ouvert, chacun y trouve sa place, son point d’ouïe, un positionnement de corps écoutants qui maille l’espace instinctivement mais joliment.
@photo France Le Gall – Danser l’Espace
Des pierres qui sonnent, percutées, nous sommes dans la régions des phonolites qui, comme le nom l’indique, sont bien sonnantes, toutes désignés à musicaliser le chemin de percussions minérales.
Un autre espace de jeu s’ouvre à nous, au dessus de la rivière qui gronde par une percée, vers un contrebas aquatique.
Sthétoscopes ou stéthophones, longue-ouïe, on gratte, effleure, tapote, vise, improvisons chacun son concert intime, au creux de l’oreille. Les gestes exploratoires sont beaux à regarder, comme une sorte de ballet lent et silencieux, dans l’esprit de la structure qui m’accueille « Danser l’espace ».
Espace danse au gré des sons, parfois dense, parfois moins, parfois peu, très aéré, fugace.
Des troués de vent, d’autres d’oiseaux, des guetteurs rapaces criards tournoient plus haut, des scènes au détour du sentier qu’il nous suffit de capter pour nourrir ce qui fait du paysage écouté, une véritable installation sonore à ciel ouvert.
Un triangle de verdure, espace idéal pour ajouter quelques sons parfaitement exogènes, urbains, venant titiller, décaler la scène acoustique. Un transport d’une ville vers cette forêt, surprise de ce facétieux chamboulement, cependant éphémère et discret, à l’échelle des oreilles écoutantes.
Une cupule sanctuaire ornée d’ex voto, dont nous respecterons le calme.
Passage de cyclistes et saluts.
Des voix chuchotantes, ou parlantes, les nôtres, qui se jouent des lieux en distillant onomatopées et bribes de phrases, mots parsemés, éclatés, impromptus.
Passage pentu, rocheux, le son de la respiration se fait plus présent.
Débouché sur un oppidum surmontant le village. Point haut. La vue s’ouvre. Une assez grande clairière herbeuse, un tilleul ancestral, majestueux, un petit cimetière dans l’enclos d’une église fortifiée.
Le cadre inspirant de nouvelles expériences à portée d’oreilles, et de corps.
Pique-nique, le lieu s’y prête à merveille, entre sustentations et échanges nourris de l’expérience de chacun.
Reprise exploratoire, le cimetière et des lectures épithaphiques improvisées.
L’église romane et sa remarquable acoustique, idéale pour des jeux vocaux et percussifs. nous n ‘y manquerons pas.
On tuile, entrechoque, joue des grincements, souffles, cris et autres productions qui s’entremêlent dans un liant architectural très réverbéré.
@photo France Le Gall – Danser l’Espace
On écoute aussi.
Aller-retours oreille, voix, gestes, dans un écrin sonore qui donne envie de jouer encore et en corps avec les sons les plus impromptus. Et de ce côté là, les promeneurs.euses du jour ne manquent ni de ressources, ni d’imagination.
Extérieur.
Jeux de marche, gravier, escaliers, recoins…
Devant nous, un belvédère, point de vue et d’ouïe panoramique par excellence, la vue et l’écoute à 180°.
Une ferme en contrebas, percussions métalliques de réparations agricoles.
Un tracteur au loin, dont on perçoit distinctement des cliquetis de sa herse, beaucoup plus que le moteur, qui le rendent bel objet musical.
Postures en surplomb, la vue parfois en désaccord avec les sons, parfois en concordance.
@photo France Le Gall – Danser l’Espace
Là encore, une invitation à s’attarder, se laisser happer par le soleil, généreux, les ambiances lascives.
Le descente libère la parole.
Échanges sur le statut des sons selon les écoutes, ce qui fait groupe dans cette marche, ou ailleurs, les sons, le silence interne, la marche comme écriture œuvrée, les synesthésies partagées…
De retour sur une terrasse toujours ensoleillée, quelques butins, délicats végétaux, exposés, et à nouveaux auscultés, dont en vedette, une bogue bien piquante de châtaigne…
La petite magie des sthétophones qui courent sur les surfaces les plus variés, des cheveux, et aussi à la recherches des cœur battants, littéralement.
Une dernière séance d’écoute, en intérieur.
Qu’est ce qui, dans les traces enregistrées, cueillies, fait paysage sonore, du plus figuratif, carte postale, au plus abstrait, où la matière sonore s’est diluée dans d’improbables manipulations, triturages, ou l’impression prime sur l’image ?
Et ce que l’on a recueilli du jour, comment réécrire un paysage post marché, post écouté, post vécu ?
Des dessins, graphismes, fiches, cartes mentales commentées, ou plutôt racontées.
Des textes nés in situ et lus, parmi d’autres récits.
Des questions sur le faire ou le défaire paysagers, entre expériences esthétiques, militances écologiques, et sociabilités en écoute, celles du prêter attention, du prendre soin, du mieux être.
Quittant momentanément les alentours de Tourzel-Ronzières, mon lieu de résidence et d’écoute habituel, j’emmène oreilles et micros sur un marché voisin, celui d’Issoire.
Issoire, belle petite ville tout près de Clermont-Ferrand, entourée de collines et monts volcaniques, avec une architecture utilisant les coloris des roches locales, notamment des sombres et beaux basaltes.
Ce matin, jour de marché.
Et quel marché ! Un des plus beaux de France a priori, et ce n’est pas ma longue déambulation qui me fera pas dire le contraire.
Un marché qui se tient sur un grand périmètre du centre ville.
Un marché riche en couleurs, en odeurs, et en sons.
Les marchés sont souvent pour moi de l’occasion de capter de belles scènes auriculaires, présentant une grande variété de sources, d’ambiances, d’acoustiques, au détour d’une ruelle ou d’une place.
Et ici, les ruelles sont nombreuses, assez resserrées, ponctuées de places de divers tailles.
La voix y tient naturellement le rôle principal, dans un marché espace de rencontres, de sociabilités, de retrouvailles, de discussions en tous genres, de timbres, parfois d’une pointe d’accent du cru.
Pour mettre mon oreille en mouvement, rien de telle que l’acoustique de superbe abbatiale Saint-Austremoine, à la polychromie extérieure ocre, noire et blanche, typique de la région et aux riches ornements intérieurs.
Des réverbérations magiques, magnifiant des murmures, des sons qui se promènent de travées en travées, à la fois discrets et amplifiés par la caisse de résonance du bâtiment minéral et d’imposantes proportions.
Sitôt sorti, ouverture sur un tout autre monde où tout bruissonne.
Tout bruissonne mais, dans un espace piétonnier dédié, où la voiture est absente, rien ne vient donc agresser l’oreille côté mécanique envahissante.
Une multiplicité de sons à une échelle parfaitement mesurée, où la vox humaine reste le mètre étalon et se développe dans une ambiance immersive très vivace, dynamique, tonique même, mais sans jamais être saturée. Pas d’hégémonie sonore, chaque son étant et restant à sa place en laissant de l’espace aux autres. Un paysage hi-fi aurait dit feu Murray Schafer.
Rires
sons d’étal
de verres choqués
de sacs frétillants
de cuissons mijotées
de harangues saluantes
de cadis tressautants
sonneries de cloches
haut-parleur diffusant ponctuellement la voix d’un animateur intervieweur mobile
fontaines
enfants courants
chiens se saluant
talons claquants
musiques ambiantes…
Puis un son remarquable. Une forge à soufflet sur un charriot; un jeune forgeron tout en muscles martelant, jouant de ses outils métalliques, actionnant la forge, sons d’inspire expire, de souffles un poil grinçants, de feux attisés… Tout une ambiance que l’on ne s’attend pas à trouver ici. Une scène impromptue, joliment surprenante.
Mes micros sont là; aux aguets, ils s’approchent pour capturer du mieux que possible cette ambiance, sous l’œil amusé et complice du forgeron.
Marcher et marchés, chacun différent, bien que quasiment universel, du son plein les oreilles, et quelques bonnes victuailles locales, fromages et charcuterie dans le sac.
A la deuxième journée de ma résidence auvergnate, et après une première escapade forestière, je commence à découvrir, un peu plus le maillage très serré des sentiers de randonnées, du passage d’un des chemins de Compostelle jusqu’à de multiples GR locaux.
Une aubaine !
D’ailleurs, il y a de nombreuses années que les éditions Chamina, de Chamalières, ont entamé un travail de cartographie et de guides de promenades et randonnées locales, tout à fait remarquable.
Le bon chemin, écoute que coûte !
Il ne me reste donc plus qu’à profiter, à explorer ces richesses à portée de pieds et d’oreilles, de sentes en chemins, de forêts en prairies, d’oppidums en vallons.
En cet automne naissant, encore gorgé d’eau, où les chants d’oiseaux se modifient, parfois se raréfient, profitons-en encore, où de nombreuses traces giboyeuses laissent deviner une vie nocturne animée, où les couleurs visuelles comme sonores se parent de nouveaux attraits, les chemins m’invitent à la flânerie contemplative. J’endosse une nouvelle fois mon costume de promeneur écoutant à la recherche d’immersions sensorielles, d’expériences d’un territoire que je connais assez peu, sinon pas, et où je vais pouvoir jouer les ravis audio-émerveillés.
Sentiez vous bien !Camina minet miné… Attention à la marche…
Approche . La petite liaison ferroviaire Clermont-Ferrand/Issoire me mets en appétit, sensoriellement parlant.
Collines, vallons, forêts, rivières, sucs* se succèdent sous mes yeux, avant que les oreilles n’entrent vraiment en jeu.
Le train est décidément une très belle fenêtre pour contempler les paysages alentours, fuyants, en mode rêveur.
Et l’arrivée sur site, dans le petit village de Tourzel-Ronzières tient toutes ses promesses !
Une première boucle d’environ trois kilomètres, pour se mettre en jambe et en oreille.
Parcours sur un superbe sentier en sous-bois, avec des murets et constructions de pierres sèches, des prés ouverts, d’autres parquant des ânes qui nous regardent passer, sans un seul braiment, le vent qui anime la forêt, des oiseaux, par épisodes, une rivière bouillonnante, un panoramique visuel et sonore devant une belle église romane, qui nous fait entendre les sons de la vallées, des collines environnantes…
Prendre l’air des lieux…
Premières rencontres humaines, fugaces mais sympathiques, des saluts, quelques paroles échangées, le temps qu’il fait, courir les chemins, ne pas se presser…
Des ambiances plutôt apaisées pour un premier contact tout en douceur.
Et un nid douillet comme habitat, une belle roulotte nichée dans un écrin de verdure.
Un atelier de danse comme studio atelier, dominant le terrain, un plateau intérieur-extérieur, avec son ouverture sur une terrasse caillebotis, les forêts juste en face. Un superbe lieu pour « Danser l’espace« , qui m’accueille en résidence dateliers-écritures « Installer l’écoute, Points d’ouïe », projet soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône Alpes, le Département du Puy de Dôme, la Commune de Tourzel Ronzières et sa bibliohèque.
Ne reste plus qu’à laisser courir l’oreille, les micros, les pas, entre explorations et balades ateliers d’écoute.
* Un suc est un mini volcan; une petite (petite) montagne en forme de cône ou de dôme due aux éruptions phonolitiques, propres aux paysages volcaniques auvergnats.
De ma fenêtre de résidence, je vois des arbres, j’endends la rivière au bas, les oiseaux alentours…
Attention, cette expérience décoiffante est à déconseillée aux oreilles sensibles et aux tympans fragiles ! Il s’agit d’un événement, ou plutôt d’une suite de micros événements, aussi brefs qu’intenses, où l’écoute est placée sur des rails extrêmement dynamiques, où la vitesse est perçue comme une sorte de héros post russolien*, nous happant dans des sillons sonores vertigineux.
Le contexte, une toute petite gare, à quelques encablures de Lyon, direction Roanne, ou Mâcon. Petite gare comme beaucoup fermée, inoccupée, juste des distributeurs automatiques et autres composteurs. Petite gare où il passe de nombreux trains, TER, TGV, gros porteurs de marchandises, engins de travaux… Petite gare où néanmoins peu de trains s’arrêtent, beaucoup la traversant à vive allure. Un aspect délaissé, des quais vieillots, enherbés, peu aménagés, un passage souterrain glauque et humide, presque un lieu fantôme. Entre deux quais assez étroits, deux bancs, posés sur une petite ile étroite, enclose de sillons métalliques.
Ce jour là, j’effectue un changement de train dans cette gare, avec un arrêt d’une vingtaine de minutes avant de reprendre ma correspondance. Chose assez fréquente pour moi lorsque je rends visite à mes parents.
Ce jours là, des travaux sur les quais et le long des voies. De nombreux ouvriers, tout de jaune vêtus, s’affairent à des marquages de couleurs, sans doute en vue de quelque réhabilitations à venir. Ils s’étendent sur une assez grande distance, sur la voie en face de moi, à droite comme à gauche.
Régulièrement, quatre à cinq fois ce matin là, des guetteurs actionnent des trompes avertisseurs, cornes de brume à gaz, qui réveillent toniquement la gare. Des vagues de klaxonnent se répondent, partant à la fois vers la droite et vers la gauche, s’éloignant progressivement. L’effet de spatialisation est vraiment remarquable. Avec pour effet immédiat de faire remonter des ouvriers des voies vers les quais, et à d’autres de s’en éloigner. Peu de temps après, surgit une machine grondante qui va traverser la gare dans un grand chambarlement de ferraillement, sifflements, turbulences d’air brassé dans tous les sens… assis à quelques mètres des voies, nous sommes pris dans une puissante tourmente qui secoue puissamment notre environnement sensoriel, ballotte notre corps comme un fétu de paille dans ce déchainement acoustique tonitruant. Certains convois passe devant moi, très près en fait, quelques mètres, d’autres derrière moi, en mode acousmatique assez impressionnante, alternant les sens de l’écoute, spatialement parlant, comme une désorientation qui, les yeux fermés, nous laisse dans une forme de flottement, d’indétermination kinesthésique.
L’ensemble de la scène, en quelques minutes de temps, propose à l’oreille une véritable cohérence qui pourrait être compositionnelle, musicalement parlant. Elle évoque un geste qui serait comme une écriture dynamique parfaitement maitrisée dans le temps et dans l’espace, avec sa montée en puissance, son acmé frénétique, et son decrescendo dans un sillon d’air qui semble vouloir nous aspirer encore. On peut comprendre ici pourquoi les grosses mécaniques, dont les trains, la vitesse et parfois la violence liée ont inspiré des compositeurs, de la performance bruitiste a ceux des musiques concrètes, électro-acoustiques, acousmatiques… Il y a là quelque chose de violemment fascinant, qui nous agresse autant qu’elle nous transporte. Une griserie du chaos qui peine à se retranscrire, et qu’il faut vivre dans ces tourbillons vibratoires sauvages pour l’appréhender pleinement. De plus, la réitération de ces scènes acoustiques pour le moins remarquables, avec toutes les variations intrinsèques selon les trains, longueurs des convois, crée une belle scansion rythmique, entre tensions et détentes alternées. La résilience audio-paysagère nous fait retrouver un calme d’autant plus présent, marquant, presque imposant, qu’il laisse à nouveau la place aux voix dans le lointain, cloches, chants d’oiseaux…
Cette expérience acoustique vient s’ajouter tout d’abord à une « petite histoire des bancs d’écoute », ou des bancs d’expérimentations sensorielles. Elle s’ajoute également aussi à une compilation de scène sonores remarquables. Celles-ci, tissées par un principe narration continue, participent à faire vivre un paysage sonore d’autant plus vivant qu’il est littéralement mouvementé. Paysage en mouvement et mis en mouvement, paysage perçu et vécu dans ses multiples trames dynamiques toute à la fois concordantes et discordantes.
Luigi Russolo (1855-1947), compositeur artiste futuriste, auteur de « L’art des bruits »
J’ai déjà, à plusieures reprises, parlé des bancs, ces mobiliers qui me sont chers, mais aussi des marches d’escaliers et autres murets, assises bienséantes rencontrées à l’aune d’explorations déambulatoires dans l’espace public. Ces espaces de pause, urbains ou ruraux, en forêt ou le long d’une rivière, le long d’une plage ou d’une promenade publique, sont pour moi multifonctionnels. Lieux de repos certes, de rêverie, méditation, d’écoute souvent, de travail, d’écriture, d’échange, dans une forme de co-working de plein-air, mobile et adaptable; une façon de co-habiter le monde, mon quartier, les lieux de résidences artistiques, de déplacements tous azimuts.
Je pensais hier, justement posé sur un banc, nuit tombée, aux choix de ceux-ci, que ce soit ici, dans mon quartier, ou ailleurs, dans beaucoup d’endroits forts différents. Ces choix de s’assoir ici plutôt qu’ailleurs ne sont pas innocents, liés parfois à des contraintes du moment, et parfois à des options plus stratégiques.
S’il fait très chaud, ce sera un banc à l’ombre, dans un lieu aéré, (relativement) frais… S’il fait un fort vent, ce sera un banc abrité, ou au contraire très exposé, pour profiter au maximum des caprices d’Éole. Si je cherche la rencontre, l’échange, ce sera un banc situé sur un espace très passant, avec souvent des séquences réitérées, parfois dans un lieu habituel, près de chez moi… Si je recherche l’isolement, la quiétude, ce sera dans un espace intime, en retrait. S’il fait très froid, ce pourra être dans un espace fermé, ou semi fermé, un hall de gare, une galerie marchande… Si je recherche une belle ambiance sonore, ce sera dans un espace où l’écoute est agréable, entre sources permanentes (fontaines), ponctuelles (cloches), acoustiques remarquables (passages réverbérants), présence de faune, de vie anthropophonique… S’il pleut ce sera dans un espace abrité, sous un auvent… Si je recherche un parcours déambulatoire, ce sera une suite de bancs qui guideront et ponctueront mes pas et points d’ouïe. S’il fait nuit et que je désire lire, écrire, ce sera un banc sous un lampadaire. J’adore la nuit ! Si je recherche, outre un point d’ouïe, un point de vue, un lieu agréable à regarder, ce sera devant un panorama naturel, une place d’un centre historique…
Tout ceci m’entraine donc d’avenues en ruelles, de parcs en places publiques, de sentiers en promontoires, m’en faisant voir et entendre de toutes les couleurs.
Bref, jonglant avec les aléas climatiques, et les intentions et envies du moment, je me suis défini, l’expérience aidant, toute une typologie de bancs, dont certains autour de chez moi, comme lieux expérientiels, d’autres dans des lieux connus, déjà arpentés, écoutés, d’autres encore à découvrir dans de nouveaux espaces à investir. Se constitue ainsi un véritable inventaire pour promeneur écoutant, arpenteur de tous crins, une géographie bancale, des ressources assises à fréquenter selon les cas, les besoins, les nécessités, les adaptabilités du projet en cours. Des villes me posent parfois problème, dans des choix délibérés d’aménager des espaces sans assises, pour des raisons tendancieusement sécuritaires et dans des volontés malsaines de cleaner l’espace public. Néanmoins je trouve en général toujours de quoi à satisfaire mes postes d’observation, ou tout simplement de jouissance quiète du monde environnant.
Après des années passées à entraîner l’oreille pour devenir progressivement plus efficace, pour lui procurer de plus en plus de plaisir, à ouïr une ville, une forêt, une gare, il me faut rester conscient que ce geste d’écoute n’est pas aussi naturel ni évident pour tous, moins en tous cas qu’il ne le paraît de prime abord.
En guidant de nombreux parcours sonores, des PAS – Parcours Audio Sensibles, il m’a fallu progressivement amener l’oreille vers des espaces au départ relativement « évidents », simples à appréhender, à comprendre, ni trop saturés, ni trop paupérisés, ni trop minimalistes. Les parcours pourront par la suite, petit à petit, de façon graduée, se complexifier, en termes de densité, de longueur.
Il nous faut donc prendre conscience de de l’effort – même agréable – à fournir pour un promeneur écoutant débutant, pour entrer dans une écoute attentive et soutenue, qui sache dénicher les trésors de chaque lieu, et en jouir le plus naturellement que possible, sans trop d’a priori « bruitistes ».
Il nous faut également, comme dans toute forme d’enseignement, se garder de juger trop hâtivement, des formes « d’inculture sonore » alors que l’apprentissage, fût-il auriculaire, ne demande qu’à s’épanouir à son rythme, ici au rythme des pratiques d’écoutes.
Lyon Vaise est un quartier historiquement emblématique du 9e arrondissement de Lyon.
Qui plus est, celui où j’habite, depuis plus de 20 ans.
Donc celui où je me promène très souvent, oreilles à l’affût, ou non.
Celui aussi où je teste des choses, parcours, postures, matériels, dispositifs, rencontres…
Hier, avec Greg, un activiste sonore avec qui nous partageons beaucoup de points d’ouïe communs, nous déambulions dans un parcours que j’apprécie pour sa diversité auriculaire; gare dehors/dedans, parkings résonnants, stade immersif, pont à échos multiples, promenade aménagée en rives de Saône…
Bref, un petit panorama, ou sonorama urbain.
Mais hier, un inédit auriculaire pour moi, et une belle surprise au final.
Celui ci se passa sous le pont Schumann, que je qualifie de pont à échos, générateur de multiples et superbes effets en audio-miroirs, qui me rappellent ceux excités dans le Haut-Jura. Bref, un incontournable site auriculaire remarquable de mon quartier, de ceux que je nomme volontiers Point d’ouïe, un vrai !
Comme à l’accoutumée, nous jouons longuement, sous le tablier du pont, avec ses magnifiques réponses, ou bribes de réponse en écho. ÉHO, ÉCHOS, HOOOOO, HÉEEEEE, et des claquements de mains et autres jeux audio interactifs dont on ne se lasse pas… Nous jouons comme les enfants le font spontanément en passant sut une voûte, un tunnel, ou tout autre endroit résonant.
Notre jeu tirant à sa fin, alors que nous apprêtons à repartir, arrive une imposante péniche descendant la rivière en direction du Rhône.
Une de ces immenses barges transportant du sable, propulsée par une cabine juchée sur un énorme moteur diesel aux teufs-teufs lents, puissants, rythmant l’espace de graves entêtés.
Nous entendons clairement la trajectoire de la péniche, arrivant de notre droite, puis s’engageant lentement sous le pont. Arrive le moment où la cabine moteur, tout à l’arrière du bâtiment, se trouve progressivement au centre du pont, face à nous. Et là, la puissance sonore et rythmique du moteur est incroyablement amplifié, remplit l’espace, nous immerge dans une vague sonore irrésistible.
Mais plus surprenant encore, à un moment donné, alors que nous voyons la péniche passer devant nous, nous l’entendons clairement, dans un effet de bascule, derrière nous, contre le mur du pont, auquel nous tournons le dos. Si ce phénomène acoustique est assez courant dans certains passages voûtés, il est ici magnifié par l’échelle du lieu, par la puissance des sonorités du moteur, de quoi à perdre, un instant durant, tout repère auditif. Lorsque la péniche s’éloigne du pont, nous l’entendons à nouveau, logiquement, à notre gauche, là où elle se trouve vraiment, hors de l’illusion acoustique qui a berné un instant nos oreilles.
Pour faire suite à cette mini symphonie fluviale, un phénomène de batillage vient clore cette scène auriculaire d’un bel effet de stéréophonie ping-pong. Des remous, vaguelettes, et presque vagues, provoquées en son sillage par le passage de cette énorme péniche viennent battre les rives. Le mot batillage est d’ailleurs joliment expressif à l’oreille. Clapotis, bruissements, éclaboussements, écumes, tout un jeu de bruits blancs, humides, mouvants. Tout d’abord à droite du pont, sur des avancées immergées, puis à gauche, puis retour à droite, puis gauche… L’oreille ballotée par une stéréophonie dans une forme d’échos latéral cette fois-ci, changement dépaysant de l’axe d’écoute.
Décidément, ce dessous de pont que je pensais bien connaître de l’oreille, n’a pas finit de me révéler ses singularités acoustiques pour le moins étonnantes.
Je tente de vous décrire cette scène sans support audio, n’ayant pas, une fois de plus, d’enregistreur à portée de main. Je doute cependant que les micros, même les meilleurs binauraux, aient pu reconstituer l’effet d’inversion sonore au passage de la péniche, ou alors en trichant un brin via une diffusion quadriphonique, en bougeant les sons vers les haut-parleurs arrières pour reconstituer cette sensation de trompe-l’oreille. Les jeux de la technologie peuvent parfois nous en faire entendre de toutes les couleurs sonores, des plus crédibles aux plus improbables, même si ces dernières existent bel et bien.
Frustré de ne pas avoir de trace audibles, je me suis promis de revenir avec un enregistreur, et un siège pliant, pour capter différentes sources de bateaux en tous genres, petits ou gros, et en saisir les probables différents effets acoustiques sous ce pont à échos. Reste à savoir comment les faire entendre dans leur facultés immersives et dans leurs mouvements capricieusement spatialisés.
Tout d’abord, à l’origine, un paysage sonore, ça n’existe pas, et puis, ça s’entend, comme une musique, ça s’arpente, ça s’écoute, ça se partage, ça se raconte, ça se construit, ça s’installe, et finalement, ça existe bel et bien, à chaque oreille tendue, à chaque chose entendue
Public : Tout public à partir de 12 ans – 15 personnes maximum
Objectifs : Activer une écoute sensible sur le paysage via la marche et la recherche de postures d’écoute in situ.
Partager une expérience contextuelle et relationnelle, entre esthétique sociabilité et écologie sonore.
Lieux : Site « Sous les pommiers Ba », verger, chemins environnants, village…
Déroulé :
Matinée « Installer l’écoute » (3 heures)
– Présentation en marche des PAS – Parcours Audio Sensibles (les origines, les acteurs, quelques mots sur l’écologie sonore, les pratiques du field recording, entre captation et création sonore, notions de ponts d’ouïe
– Arpentage des lieux, écoutes silencieuses, en mobilité et en points d’ouïe. Recherches de postures d’écoute mentales et physiques, faire sonner les lieux, kinesthésie et géographie sonore.
– Écrire un parcours, repérer des points d’ouïe
Après-midi (3 heures) installer un paysage sonore
– Écoute de quelques paysages sonores commentés
– Enregistrement in situ, réécoute collective, exemples de traitements sonores en direct
– Retour au terrain, dernière immersion sonore en résonance avec les ateliers d’écoute précédents.
Matériel : Les participants qui le peuvent sont invités à amener un enregistreur, smartphone enregistreur…
Remarques : Prévoir de bonnes chaussures et une tenue « tout terrain », voire un vêtement de pluie…
Gilles Malatray, artiste Français né en 1959, vit à Lyon (Fr).
Promeneur écoutant et pédagogue, il travaille depuis de nombreuses années autour du paysage sonore. Dans une posture associant des approches esthétiques, culturelles, artistiques et écologiques, l’écriture et la composition de paysages sonores sont fortement liées aux territoires investis, qu’ils soient ville, périurbain, milieu rural, espace naturel, site architectural… Ces problématiques occupent une position centrale dans la pratique Désartsonnante via la curation, la recherche, les écritures transmédiales, la formation et les interventions artistiques in situ. L’écoute environnementale, reste ainsi, quelle que soit la forme d’intervention convoquée, au centre de toute investigation et création sonore.
Où Desartsonnants vous invite à jeter une paire d’oreilles Z‘ubaines hors des chantiers battus, à oser l’inécoutable, le mal entendu, la triviale poursuite sonore, les dessous, marges et franges de la ville où l’oreille s’encanaille, l’audiorbex tympanique…
L’écologie sonore, développée par feu Raymond Murray Schafer dans les années 70, est bien plus qu’un concept. C’est un approche esthétique recherchant une meilleure, voire une belle écoute de nos éc(h)osystèmes, et de ses habitants, usagers… C’est une façon de poser une écoute critique in situ, vigilante aux dysfonctionnements de nos milieux auriculaires, entre saturations, paupérisations et disparitions, mais aussi vers des aménités paysagères. C’est un façon d’introduire la notion de paysage sonore comme une constituante, non seulement sonométrique, quantitative, mais aussi esthétique, patrimoniale, sociétale, dans des groupes de recherches, des équipes d’aménageurs, artistes, décideurs politiques… C’est un inventaire des lieux fragiles, ou des espaces oasis acoustiques, à préserver et à modéliser/adapter pour des aménagements urbains ou non. C’est une action de tous les jours et de chacun.es, quelle que soit son échelle.
Point d’ouïe Bastia – Zone Libre – Festival des Arts sonores
Tout acte, tout geste, toute pensée, sortis de leurs contextes, n’ont plus guère de sens. On constate même que la décontextualisation, parfois utilisée de façon biaisée pour interpréter un texte par exemple, est un outil de désinformation pernicieux.
Le contexte, fût-il celui d’un paysage sonore, via le geste d’écoute qui le fera exister, est aussi bien spatial, de là où j’écoute, que temporel, du moment où j’écoute, mais aussi liée à une foule d’interactions – ce qui se trouve dans mon champ d’écoute, ce qui s’y passe, les acteurs qui y agissent, le temps qu’il fait, les circonstances géopolitiques du moment…
Autant dire qu’on n’échappe pas à la relation contextuelle qui influe nos pensées, actions, dans un lieu et à un moment donné, voire en amont et en aval.
Ce serait à mon avis un peu présomptueux, voire un brin dangereusement inconscient. Une forme de déni démiurgique qui quelque part, nous couperait du monde, de ses turpitudes comme de ses aménités.
Faut-il pour autant prendre cela comme une chose acquise, et faire « comme si de rien était », voire comme si on était parfaitement maitre de toute création sonore, qui serait un objet indépendant et imperméable au milieu qui la voit naitre ?
Mieux vaut s’en doute examiner de près le contexte, pour faire en sorte que la création, par exemple en espace public, se joue de se dernier, se fondant aux lieux, questionnant l’instant, frottant les usages et les choses croisées in situ, quitte à proposer des situations ludiques décalant nos sens du contexte habituel et « prévisible ». Sans doute me direz-vous, nous sommes des messieurs Jourdain en puissance, recontextualisant sans cesse nos moindre faits et gestes sans le savoir, ou sans en mesurer la portée. Dans ce cas, un homme, et qui plus est un artiste avertit en vaut deux dit-on.
Mais justement, recontextualisons ce texte, en recadrant ce qui nous préoccupe ici, à savoir le paysage sonore et l’écoute, ou vice et versa.
Si je prends des pratiques qui me sont chères, telles le parcours d’écoute sous forme de PAS – parcours audio Sensibles, la captation d’ambiances environnementales, dite en termes techniques le field recording, ou phonographie, la création sonore issue de ces pratiques, dédiées à des espaces spécifiques… la contextualité des projets parait évidente.
Encore faut-il savoir de quoi relève ces évidentes évidences.
Choisir un lieu et un moment pour écrire et faire vivre un parcours d’écoute, c’est tenir compte de ses propres singularités.
Est-il une réserve ornithologique, un espace maritime où se tiennent des marées de grandes amplitudes, un parc urbain accueillant différentes manifestations culturelles et artistiques, une zone portuaire… A chaque cas, nous poserons pieds oreilles et micros de façon circonstanciée, avec des rythmes d’approches permettant de saisir au maximum les signatures acoustiques, un matériel de captation ad hoc, un moment de la journée ou de la nuit favorable à de belles écoutes.
Si cela peut nous paraître évident, pour autant, faute d’arpentages, de lectures, de rencontres, qui n’a jamais un jour eu le sentiment d’avoir raté le bon rendez-vous, d’avoir fait choux blanc, ou d’avoir eu l’impression de passer à côté de quelque chose, peut-être de l’esprit-même du lieu ?
Arriver en forêt trop tard pour jouir de l’heure bleue, ne pas être là où se déroulent les événements sonores recherchés, autant de déconvenues liées à de mauvaises contextualités, de notre fait ou non, la chose sonore escomptée n’étant pas toujours fidèle au rendez-vous, là et quand on l’attend.
Une pluie diluvienne, une crise sanitaire, une panne technique, peuvent remettre en cause tout un plan d’action pourtant soigneusement échafaudé, préparé, à la virgule près.
Plusieurs choix alors, renoncer et réitérer notre action quand les circonstances et le contexte seront plus favorables, si possible, ou changer notre fusil, ou enregistreur d’épaule, nous adaptant à des circonstances a priori négatives, pour les transformer en un contexte fertile dans sa forme inattendue, inentendue. Sérendipité aidant.
De même pour un PAS. Les réactions du groupe, ce qui va se produire d’inhabituel, les conditions climatiques, et bien d’autres aléas contextuels, vont infléchir notre façon d’écouter, de marcher, de proposer telle ou telle posture collective, bref, d’écrire spontanément le parcours en fonction de ce qui compose le paysage, et des événements qui le modifient sans prévenir.
Un artiste marcheur écoutant plus ou moins aguerri, ayant préparé son parcours en prenant en compte un maximum de données contextuelles plus ou moins « stables » – la topologie, les aménagements territoriaux, le climat saisonnier « moyen », le contexte historique des lieux, les usages et fonctions de des derniers… saura, à défaut de maitriser l’ensemble des paramètres, jouer entre les caractéristiques locales, et les imprévisibles toujours possibles.
Contextualiser un projet, un événement, n’est pas envisager toutes les variations et perturbations possibles, ni encore moins l’enfermer dans une trame immuable, quoiqu’il advienne.
C’est au contraire connaître suffisamment le contexte, les sources auriculaires, les acoustiques, les rythmes de modes de vie, les récurrences festives ou sociales… pour pouvoir se laisser des marges de manœuvres qui apporteront la fraicheur et une certaine inventivité du spontané.
Le contexte et tous ses imprévus sont nos alliés, dans l’arpentage jusque dans la création sonore qui s’en suit, son installation, sa médiation.
L’ignorer, ne pas suffisamment le mesurer, en calquant par exemple des modèles d’interventions ne prenant pas en comptes le contexte dans ses côtés spatio-temporels, sociétaux , c’est s’exposer à passer à côté de plein de choses, à paupériser grandement nos objectifs initiaux, y compris dans les relations humaines intrinsèques.
La contextualisation d’une écoute partagée, d’un territoire sonore in progress, n’est pas (qu’) une série de contraintes, mais aussi la possibilité stimulante de jouer avec le(s) potentiel(s), y compris le(s)pus improbable(s), d’un lieu et d’un moment.
PAS _ Parcours Audio Sensible à Saillans (Drôme) BZA – Festival « Et pendant ce temps là les avions »
PAS – Desartsonnants – CRANE LAb « L’INdescente » Collectif La Méandre – Chalon/Saône, Port Nord
Que vaut l’écoute si elle n’est pas, à un moment donné, et le plus souvent que possible, partagée ?
Que vaut l’écoute si elle n’est pas pratiquée de concert, commentée, mutualisée, construite en une chose commune, qui appartient à tout un chacun dans l’expérience collective ?
Sans doute peu de chose. Une expérience qui ne s’enrichit pas de l’autre reste pour moi un geste partiellement inabouti, frustrant, une action en cours qui n’aurait pas été jusqu’où elle aurait pu et dû être menée.
Le geste d’écoute, ni même la chose écoutée, ne sont pas forcément une finalité en soit. C’est plutôt la façon dont ces actions sont construites, collectivement, qui fait finalité, ou tout au moins une finalité.
L’important pour moi, est de considérer, de comprendre, comment l’écoute partagée place le relationnel au cœur du projet, de sa réalisation, de son accomplissement.
Un paysage sonore écouté en groupe, en un lieu et un instant, est certes vécu par une somme d’individus ayant chacun leurs propres sensibilités, expériences, façons d’entendre les choses, de s’entendre ou de se mésentendre avec elles, ou avec les gens, mais à n’en pas douter, il gagne du poids, de l’épaisseur, dans une action collective.
Je prends souvent l’exemple d’écouter un concert ou de regarder un film en solitaire, ou de le faire en groupe. Bien sûr, nous pourront, individuellement, en éprouver un certain plaisir. Néanmoins, le fait de sentir autour de soi des personnes qui nous accompagnent dans ces spectacles, amène incontestablement un plus relationnel qui, même sans échanger la moindre parole, le moindre regard, se ressentira fortement.
Assister à un concert ou spectacle avec des amis, c’est sentir une synergie d’écoutants qui accomplissent une action concertée, délibérée, même si chacun appréciera, ou non, dans sa propre différence, les œuvres entendues, ou ressentira à sa façon des sentiments parfois fort différents d’un individu à l’autre.
Cela relève du plaisir de partager nos émotions, nos joies, nos déceptions peut-être, après avoir vécu l’expérience collective d’un partage sensoriel, ou d’un partage tout court.
La notion de partage est intrinsèquement au cœur de l’expérience relationnelle, elle le nourrit, lui fournit un terreau fertile où l’oreille et le corps entier vont se trouver dans un réseau, un nœud de vibrations humaines. Cette sensation, cet état, ne seront pas toujours faciles à expliquer rationnellement, mais tout écoutant ayant expérimenté ces postures de co-écoute s’y retrouvera et comprendra aisément de quoi l’on parle ici
Le relationnel n’exige pas forcément un groupe d’écoutants important. Deux personnes, assises en silence sur un banc, ou marchant en devisant sur ce qu’elles entendent, et cela suffit à créer un contexte d’échange où le relationnel trouve naturellement toute sa place. Place qui serait celle de faire ensemble, ici d’écouter ensemble, y compris a priori des choses triviales et anodines.
Pour prendre un exemple qui m’est cher, je parlerai ici des PAS – Parcours Audio Sensibles façon Desartsonnants, appartenant à la grande famille des soundwalks, balades et autres parcours d’écoute.
Dés la première phase, le repérage, le premier arpentage pour prendre le pouls auriculaire d’un lieu, j’aime inviter des autochtones à m’accompagner. En effet, ils et elles connaissent mieux que quiconque, et en tous cas mieux que moi, ce qui pourrait faire de certains espaces des expériences d’écoute singulières.
Mais d’autre part, c’est déjà engager une relation avec des personnes, discuter de l’histoire, grande ou petite du site, de ses caractéristiques paysagères, géologiques, de ses aménagements, de sa vie au quotidien. Ces moments là sont précieux, tant dans la connaissance des sites arpentés, que dans une sympathique connivence, les personnes qui m’aident se faisant une joie de parler de leurs territoires, d’en partager les qualités comme parfois les dysfonctionnements.
Le moment venu du parcours public, c’est encore une histoire de partage qui fera sa force.
Présenter le PAS, ses finalités, ses modes de déambulations, suggérer des mises en écoute, mettre les auditeurs en condition, unir un groupe d’écoutants, tout se joue dés les premiers contacts, les premiers mots, les premiers regards.
Puis s’ébranler, sentir le groupe derrière soit, son énergie qui rayonne dans le dos, comme un chef d’orchestre qui sent l’attention du public suspendue à ses gestes, ses postures, ses respirations au gré de la musique, son échange avec les musiciens, encore une histoire d’énergie partagée… Et je parle en connaissance de cause.
La PAS s’achevant, il nous faudra rompre le silence, celui qui, paradoxalement, à la fois a plonger les écoutants dans une bulle acoustique intime, et a contribué à souder la communauté éphémère de marchécoutants, unis dans un silence fédérateur car en fait inhabituellement installé et partagé. L’expérience n’en est que plus forte.
Il faut donc rompre ce silence sans violentes cassures, revenir à un état où la parole se libère lentement, en prenant le temps de réémerger à son rythme, de sortir d’un état qui a pu être vécu comme une forme de douce méditation sonore.
Un autre relationnel, ou une autre relation communautaire vont alors s’instaurer. Des échangent qui vont exprimer les ressentis, les choses vécues, les ambiances perçues, les moments de plaisirs, les frustrations, le silence peut en être une, les inconforts parfois…
D’autres sujets vont ainsi régulièrement pointer dans les échanges.
La prédominance parfois de la voiture, selon les lieux traversés, les présences animales fragiles, fugaces, ou exubérantes, liées à des questions écologiques de disparition, de raréfaction.
Le rapport sociétal via une écoute qui prend le temps de ralentir, de réunir un ensemble de personnes dans un espace/temps commun ; la nécessité d’échapper à des situations stressantes, à des accélérations contraignantes, ou à des brusques frein, sanitaires par exemple, qui apparaissent comme des questionnements où la convivialité et le relationnel sont au corps du bien, ou mieux vivre.
L’écoute partagée est sans contexte une façon de construire des valeurs communes et bienveillantes plus que jamais nécessaires, voire vitales.
PAS – Parcours Audio Sensible Kaliningrad (Ru) – Festival « Around The sound » Institut français de Saint-Pétersbourg
Le corps sans l’écoute est privé d’un sens qui participe grandement à nous relier à la vie.
Posture physique, se tenir toute ouïe, devant, dans, autour, au sein, se tenir avec, contre, tout près, au loin, aller vers, s’éloigner… Se tenir dans une posture laissant l’écoute naitre, émerger, se développer, s’épanouir, jusqu’à s’éteindre.
Le corps écoutant est un réceptacle avide de ce qui bruisse, sonne résonne, vibre, comme une caisse de résonance amplifiant toute onde vibratoire, potentiellement sonore.
Assis, adossé, couché, l’oreille collée, dos à dos, nous trouvons des positions pour plonger dans les sonorités ambiantes. Nous cherchons les plus appropriées, ou les plus surprenantes, les plus décalées ou les plus rassurantes.
Toutes les cavités, les creux, les vides, les matières, viscères, peaux, membranes, de notre corps, sont comme des antennes internes, résonateurs sensibles qui tentent de nous synthoniser avec les champs de résonances nous entourant, nous traversant, nous mettant en sympathie avec la matière sonore vivante, et éventuellement ceux/celles qui la produisent.
Il nous faut accepter la posture d’être écoutant, donc d’être vibrant, voire la rechercher, pour en jouir plus pleinement.
La posture est aussi mentale.
Elle est ce que nous accepterons, rechercherons, développerons comme état d’esprit favorable à une immersion audio-sensible, à une expérimentation auriculaire partagée, parfois des plus excitantes.
Laisser se développer des images mentales propices à une écoute profonde1 qui nous reliera avec le vent chantant, l’oiseau pépiant, l’eau clapotante, le feu crépitant, le tonnerre roulant au loin, jusqu’à l’inaudible ressenti à fleur de peau.
La posture est également collective. C’est la façon dont un groupe communique non verbalement, par des gestes, regards, sourires, frôlements, danses, rituels pour communier d’une joie d’écouter ensemble. Écouter en groupe, c’est sublimer une scène sonore, couchés dans l’herbe nuit tombante, assis sur un banc dos à dos à ressentir la peau de l’autre vibrer contre la notre au gré des sons, le dos tourné aux sources acoustiques, les yeux fermés, main dans la main…
La posture peut donc être suggérée sans aucune paroles, par une proposition d’un corps écoutant et guidant, les mains en cônes derrière les oreilles, le regard visant un point sonore, l’index sur la bouche, invitant au silence, le regard dirigé vers, un arrêt soudain, statufié… Le non verbal développe un silence éloquent, peuplé de gestes comme autant d’invitations.
La posture s’en trouve parfois théâtralisée, jouée, comme un spectacle de rue qui ferait de chaque écoutant un acteur mettant l’écoute en scène, ou créant des scènes d’écoute. Les écoutants se mettent en scène d’écoutants, interpellant ainsi, dans l’espace public, des passants non avertis, posant la question d’une étrange oreille collective en action. Gestes étranges et singuliers, marcher en silence, très lentement, s’arrêter sans rien dire, garder une immobilité surprenante, sans même se regarder, repartir de concert, au gré des sons… venir gentiment perturber des espaces de vie quotidienne, par un corporalité tournée vers un bruitisme inattendu, car souvent inentendu.
Et ce jusque dans la posture de nos pieds, eux aussi antennes reliées au sol, au tellurique, aux courants souterrains invisibles mais tangibles, aux vibrations urbaines des mouvements et circulations underground. Une relation entre la terre, le solide, à l’aérien.
Des pieds qui nous mettront en mouvements vers une écoute en marche, qui imprimeront une vitesse, des cadences, qui infléchiront la posture de promeneur écoutant, invité à parcourir des espaces sonores infinis.
La posture peut être de se tenir poster, à l’affût du moindre bruit qui courre, non pas pour le capturer, ou l’éliminer, mais pour le percevoir dans une chaine d’éléments sonores où chaque bruissonance fait paysage. Laisser venir à soit les mille et une sonorités du monde dans une attitude curieuse et amène.
La posture est souvent dictée par le contexte et les aléas du moment. Elle nait de rencontres entre les corps et l’espace, les corps entre eux, l’espace et les sons, le corps et les sons. Elle peut naitre d’un simple toucher vibratile. Elle paraît s’imposer naturellement dans des circonstances qui poussent inconsciemment le corps à se fabriquer des jeux d’écoute, des situations ludiques qui répondront aux sollicitations de l’instant, et sans doute ouvriront de nouvelles perspectives.
Les ambiances sonores, mais aussi lumineuses, chaleureuses, les climats, les ressentis, influeront sur nos comportements d’écoutants, en développant des gestes qui mettront nos corps et nos esprits en situation symbiotique d’ouverture sensorielle, ou de fermeture, nous protégeant ainsi d’agressions stressantes, voire traumatiques.
La recherche de postures, si importante soit elle, n’est sans doute pas, pour moi, pour l’instant, un concept ou un processus théorisable, ou réduisible à un catalogue de gestes et d’attitudes possibles, boite à outils corporelle et mentale susceptible de répondre à des situations sensorielles subtiles et complexes.
C’est souvent une geste, une série de gestes, de connivences, d’interactions, de réflexes épidermiques, naturels, spontanées, plus ou moins, liés à des formes d’improvisations dans des parcours d’écoute dont nous ne maitrisons pas, loin de là, tous les accidents potentiels.
Il nous faut laisser émerger la posture comme un état corporel et mental stimulant, enrichissant, sans la forcer, pour ne pas tomber dans l’im-posture d’un corps qui jouerait faux. Et d’une écoute qui forcément, en pâtirait.
point d’ouïe – Flux aquatique – Cirque de Gavarnie, Hautes Pyrénées Résidence Audio Paysagère Hang Art
La traversée n°3 sera rythmée, cadencée, ponctuée, tout en mouvements et en pauses, en arrêts et en départs, en mobilité et en immobilité.
Le monde sonore n’est pas, tant s’en faut, un flux régulier, prévisible, un espace temps qui se déroule uniforme, continuum sans surprises.
Le monde sonore suit son train, qui peut être chahuté, et/ou nous suivons le sien, avec toujours la possibilité/probabilité d’accélérer, de ralentir, de suivre des cycles, ou non.
Le flux temporel écouté nous fait mesurer l’incertitude du son dans le courant du temps qui passe, de la chose sonore qui apparaît ici, disparaît là, dans les caprices d’espaces métriques capricieux.
Bien sur, il est des repères que le temps nous indique, nous assène, des découpages rythmant une journée, une semaine, un mois, de façon quasi rassurante…
La cloche de l’église, lorsqu’elle sonne encore, de quart d’heure en quart d’heure, d’heure en heure, ponctue nos espaces de vie en graduant inlassablement le temps fuyant. Une façon rassurante ou anxiogène de nous situer dans un chronos auquel nous n’échappons pas. Notre vie s’écoule en un sablier tenace qui se fait entendre ans ménagement.
Les tic-tacs métronomiques habitent des espaces d’écoute découpée, pour le meilleur et pour le pire.
Parfois l’accidentel ponctue la scène auditive, un mariage qui passe, un coup de tonnerre inattendu, une altercation au coin de la rue… Un brin de chaos que nos oreilles agrippent, y compris contre leur gré.
Les sons font parfois habitude, voire rituel, dans leur itération, même les plus triviales. Le rideau de fer de la librairie d’en face, la sonnerie d’une cour d’école, la présence d’un marché quelques jours par semaine, la sirène des premiers mercredis du mois à midi… Des marqueurs temporels que l’on pourrait croire immuables si la finitude ne les guettait. Des jalons que l’on apprend à déchiffrer au fil du temps. Carte/partition du temps qui fait et défait.
Et puis il y a la façon de progresser dans les milieux sonores, de les arpenter par exemple.
Le rythme d’une promenade, sa cadence, sa précipitation ou sa lenteur, ses inflexions, infléchiront la façon d’écouter, d’entendre, et sur la chose écoutée elle-même.
Avancer vers des sons plus ou moins rapidement, accélérer par curiosité, ralentir par prudence, s’arrêter là où quelque chose se passe, où la musique jaillit, où la cloche sonne, où le rire fuse, où mugit la sirène…
Les sonorités sans cesse en mouvement, ponctuelles pour beaucoup, dans les flux soumis à moult aléas, influent, parfois subrepticement, nos rythmes de vie, de faire, de penser, tout comme nos faits et gestes, réciproquement, peuvent écrire des rythmicités au quotidien.
Le mouvement de réciprocité, les interactions, les gestes sonores scandant des situations audibles (le marteau d’un forgeron, la frappe du percussionniste), comme les sons déclenchant des gestes ou des mouvements (le sifflet de départ, l’ordre crié) viennent se frotter dans des mouvements que l’oreille perçoit plus ou moins clairement.
La voix de Chronos, père et personnification du temps, dieu ailé porteur de sablier, nous fait entendre notre vie s’écoulant, comme celle de Kaïros parfois, le moment opportun.
Le ralentissement est-il propice à une meilleure écoute, à une entente plus profonde. Sans doute oui. Surtout dans le contexte d’une société où l’oisiveté est non seulement mal vue, mais sacrifiée à l’autel d’un productivisme forcené. Russolo décrivait déjà une cité de bruits où puissance vociférante et guerre sont au final de vieilles compagnes.
Prendre le temps de faire des arrêts sur sons, des pauses écoutes, des points d’ouïe, résister à la course du toujours plus, qui jette dans les espaces publics des torrents de voitures ne laissant guère de place au repos de l’oreille, et de fait de l’écoutant malgré lui… Ralentir, douce utopie ou rythme salutaire à rechercher avant tout ?
Retrouver, à l’aune d’un Thoreau, une oreille qui vivrait au rythme des saisons. Paysages printaniers où, dans une sorte d’idéal enchanté, tout chante et bruissonne, un été plombé de soleil et d’une torpeur écrasante secouée par l’orage, un automne où la vie ralentit au rythme des pluies, un hiver engourdi que la neige ouate dans des quasi silences…
Images d’Épinal où le son est partie prenante, répondant aux ambiances attendues, présupposées, voire participant à les forger à nos visions clichés d’un chronos saisonnier.
Nous progressons dans un monde sonore qui ne répond pas toujours à nos représentations, à nos attentes, trop lent ou trop emballé, trop frénétique ou trop engourdi.
Chaque individu, lorsqu’on le regarde agir, a sa propre dynamique temporelle, selon les contextes, les moments, les événements… Et d’innombrables temporalités se font entendre dans des espaces auriculaires, espaces publics notamment, qui ne sont pas toujours aisément partageables.
Chacun semble avoir sa propre partition, ses propres tempi, ses propres variations rythmiques qui font qu’il n’est pas toujours facile d’accorder nos violons, de se régler sur la même heure, et de jouer de concert une œuvre collective, comme un orchestre parfaitement synchrone. Risque de vacarme résiduel, car non orchestré ?
Ces discordances de tempi se font entendre à qui sait écouter les flux de la vie qui passe, comme deux cloches qui ne sonneraient pas, par un désynchronisme chronique, dans une même temporalité.
Mais néanmoins, nous nous forçons d’adapter la longueur comme la vitesse de nos pas, de caler des moments de rencontres où nos paroles prennent le temps de s’échanger, ou nos métronomes font entendre des pulsations accordées, qui permettent à une vie sociale d’exister, de perdurer, malgré toutes les incontournables arythmies possibles.
A condition comme le chantait Georges Moustaki, de prendre le temps à minima le temps de vivre, et d’écouter la vie qui passe.
Point d’ouïe – Écoute installée pour paysage et duo d’écoutants – Prendre le temps de pause.
@Photo Séverine Étienne PAS -Parcours Audio Sensible nocturne à Crest
Ce n’est pas la première fois que j’écris sur les paysages sonores nocturnes, et encore moins que je les expérimente, toujours avec un plaisir certain. Peut-être le sentiment de gentiment m’encanailler l’oreille dans des contrées auriculaires débutant entre chiens et loups et se poursuivant parfois jusque tard, après la nuit tombée.
La nuit, tous les sons ne sont pas gris, tant s’en faut !
Ils sont, plus que jamais, mis en valeur, et ce dans toute leur diversité. Et Dieu sait si diversité il y a. La palette des sons semble infinie, et sans doute l’est-elle, plus encore au cœur de la nuit comme un écrin intime.
Car la nuit exacerbe les sens, leurs donne un appétit vorace, ouïe comprise.
Et surtout l’ouïe… En ce qui me concerne, en tous cas ici.
La nuit, les sons prennent une place qui n’est pas, ou peu, ou moins disputée, voire évincée par l’hégémonie d’autres sonorités diurnes, dont et surtout celles motorisées.
C’est une histoire d’ambiances. Là où sons et couleurs sont colorés d’obscurité. Pas de noirceur non, mais bien d’obscurité. L’obscurité qui gomme certaines choses, certains détails, en efface d’autres, tout au moins visuellement.
Mais le son lui n’en a cure. Il s’en joue même, en profitant pour se faire émergence, pour affirmer sa présence, même et surtout dans un presque silence.
Si je ne te vois pas, chose sonore, je ne t’en entendrai que mieux, quitte à ne pas reconnaître ce que je perçois de l’oreille, le confondre, en ressentir comme un inquiétant malaise dû au non identifié, dû au non rassurant, voire au franchement inquiétant.
Mais laissons là ce qui peut nous paraître négatif pour aller chercher les aménités noctambules, comme on le ferait dans les nombreuses hymnes à la nuit, apanage des poètes de tout temps.
Je pourrais citer, voire conter maintes expériences, plus ou moins préméditées ou impromptues, qui ont profité de l’immersion nocturne pour nous plonger plus profondément au cœur de l’écoute, ou tout au moins au cœur d’une forme d’écoute singulière, qu’elle soit solitaire ou collective.
Un banc public, une petite place, Orléans, un soir d’hiver, by night. Une jeune femme marche, elle longe lentement le pourtour de la place en chantant, mezzo voce, d’une fort belle voix, Summertime. Instant magique s’il en fût.
Un autre banc, perdu au dessus d’une vaste combe des montagnes du Bugey. Nous sommes trois, assis, contemplant plus d’une heure durant, en silence, l’obscurité s’installer. Quelques rapaces nocturnes trouent l’espace de leurs brèves stridences éraillées, des clochettes de chèvres au loin. Autre instant magique.
Mon quartier lors d’une panne d’éclairage public. Étrange ambiance où tout semble aller en catimini, entre fascination et inquiétude. Les voitures-même semblent murmurer…
Une balade nocturne sur les Monts du lyonnais, dans la chaleur tombante de l’été. Une vingtaine d’écoutants se coucheront longuement dans l’herbe, d’un commun accord, sans préméditation, enveloppés de chants de grillons, de vaches et chiens au loin… La nuit porte tout cela délicatement à leurs oreilles ravies.
Traversée nocturne et pluvieuse des abords d’une gare urbaine. Le paysage ruisselle de couleurs réverbérées sur l’asphalte des trottoirs et des chaussées, de couleurs moirées, en tâches irisant les sols, mais aussi de sons clapotis clapotant. Sans compter les soupirs ponctuels des trains impatients de quitter les quais, les ventilations obscures, entêtantes ferrailleuses et cliquetantes…
Une traversée de forêt nocturne. Nos pas font craquer des brindilles et branches sèches comme des petits feux d’artifices crépitants, nos souffles halètent, chacun à son rythme, quelques rapaces effarouchés s’envolent bruyamment ; désolé du dérangement ! une cloche tinte au loin, un rien fantomatique. Et la nuit poursuit son chemin comme nous le notre en son sein…
Et tant d’autres expériences où l’oreille s’accroche, s’étire, s’ébroue, enroule son écoute dans une obscurité complice.
La nuit festive… Où des rires et chansons d’étudiants s’échappent des fenêtres ouvertes, où des scansions rythmiques laissent imaginer des corps dansant.
Des plaisirs parfois contraints, empêchés, interdits même, bridés, par un méchant virus, des voisins chatouilleux, des législations intransigeantes.
La nuit urbaine contrainte, d’où disparaissent peu à peu les espaces de liesse, pour ne laisser que quasi pesant silence au final ; le droit au sommeil à tout prix, y compris celui d’assécher les ville de ses moindre soupçons de plaisir un brin canaille.
La ville policée, peau lissée, nettoyée de ses scories sonores risquant de devenir tapageuses si l’on y prend garde.
Heureusement ici et là, de petits foyers de résistance persistent à festoyer à grands renfort de musiques et de rires, éclaboussant la nuit d’une énergie sonique autant que vivifiante.
N’allez pas croire ici que je prêche une quelconque désobéissance civile, la révolte des noctambules. J’apprécie néanmoins ces trouées audio libertaires venant parfois bousculer la nuit trop bienséante. En règle générale, tout rentrera, un peu plus tard, dans l’ordre d’un calme socialement convenu et partagé.
A trop vouloir brider, on s’expose à des résistances parfois plus inciviles, de rodéos sauvages en tirs d’artifices guerriers qui nous hurlent « Mais j’existe quand même ! ».
Entre nuit apaisée et espaces d’équilibres fragiles, quiétude et soubresauts, la nuit se pare de milles ambiances, parfois ambigües, mais riches d’expériences sensorielles, qu’il faut savoir traquer par des arpentages laissant au vestiaire, autant que faire se peut, des a priori enfermants.
Parce que mes nuits d’écoute sont aussi belles que vos journées…
@Photo Séverine Étienne PAS -Parcours Audio Sensible nocturne à Crest
Emprunter les chemins traversant des paysages sonores, via donc une écoute ambulante, pédestre, me fait les entendre au fil d’expériences qui, géographiques, environnementales, sociales, esthétiques, symboliques, tendent à construire une approche croisée autour de parcours parfois plus complexes qu’ils n’y paraissent de prime abord.
D’autant plus complexes, lorsqu’on les creuse de l’oreille, qu’ils superposent des couches d’écoutes que l’on pourrait qualifier d’hétérotopiques, comme d’ailleurs tout territoires arpentés qui se respecte.
Bref, traverser des paysages auriculaires, s’y frayer des chemins de traverse, de travers, des arpentages, des plus sauvages, erratiques, aux plus balisées, itinérarisées, c’est se garder sous le coude, si ce n’est sous l’oreille, une série d’outils, d’approches, de point de vue, de façons, ou possibilités de faire. C’est ce qui nous permettra sans doute de décaler les points d’ouïe, tout en conservant une approche sensible, et qui plus est sensorielle.
Cette approche, entre expérimentations de terrains, chantiers in situ, une approche du Faire, côtoie les processus descriptifs, l’élaboration de processus d’écritures contextuelles, de modèles conceptuels, de réflexions introspectives…
Le Faire et le Penser s’auto-alimentent dans des aller-retours féconds, qui font traverser le paysage auriculaire en empruntant moult voies, parfois clairement tracées, parfois incertaines, erratiques, superposées, mixées, dans leurs enchevêtrements complexes.
De quoi à ne jamais être sûr de son chemin, ce qui garantit de nouvelles traversées, toujours renouvelées, développées, dans leurs conceptions comme dans leurs mises en situation.
Cette réflexion en cours va se concrétiser par une série de traversées sonores thématiques, prenant vie pour l’instant à partir des textes rédigés pour la circonstance.
On peut envisager par la suite des pièces sonores venant dialoguer avec ces textes, en contrepoint, pas forcément illustratifs, mais amenant une façon de voir par l’oreille certaines traversées et leurs potentiels modes et processus exploratoires.
On peut également envisager une série de PAS-Parcours Audio Sensibles, autour des traversées, expérimentations concrètes, collectives, sur le terrain, qui amènera une couche de pratique et de sociabilité, chose pour moi primordiale à tout projet de recherche.
Action !
Voyons ici quelques façons, non exhaustives et non hiérarchisées, de traverser les paysages sonores sans trop s’y perdre, quoiqu’en osant les explorations favorisant les pas de côté.
Les traversées, des modes et processus exploratoires
Traversée n° 1 – Les seuils, frontières et espaces intersticiels
Être à la limite, être aux limites, voire les dépasser, y compris de l’oreille.
Où les chercher, car ces dernières ne sont pas forcément clairement marquées, identifiées comme telles.
Comme des frontières plus ou moins matérielles, plus ou moins immatérielles, parfois indécises.
Où rentre t-on dans la ville, ou ailleurs, par l’oreille ?
Où en sort-on, et le cas échéant comment ?
Existe t-il des seuils par où passer du dehors au dedans, et inversement, d’un plan sonore à un autre, ou d’une scène acoustique à une autre ?
Des seuils où se tenir en attente, attente d’une invitation à pénétrer dans un paysage sonore, invitation à le quitter ?
Les lieux interstices où les sons fondent, se confondent, en des espaces mouvants.
Se tenir ici et entendre au-delà, ou inversement.
Être au croisement de champs acoustiques qui se télescopent, agrandissent ou resserrent leurs bulles, notre audio-bulle, nous questionnent sur la place à tenir, comme écoutant, plus ou moins actif, ou non…
Les espaces intersticiels sèment le doute dans une géolocalisation auriculaire. Suis-je encore ici, ou déjà là, ou temporairement ici et là ? L’entre-deux fluctue dans ses flux-mêmes.
Les interstices sont aussi espaces de jeu, faire de l’incertitude, du flou audio-géographique, de l’entre-espace, des terrain d’explorations, de transitions, des zones tampons, par exemple dans un parcours friand de surprises, qu’il nous faut, sérendipité oblige, laisser venir.
La notion de passage se noie t-elle dans l’écoute, ou l’écoute dans le passage ?
Le passage, en terme de parcours devient un jeu de mixage d’une ambiance à une autre, le promeneur un DJ se jouant en marchant des frontières poreuses mais néanmoins tangibles, audibles. Les pieds et les oreilles comme une table de mixage à 360°, et en mouvement. L’instabilité intrinsèque du son rajoute une dose de piment stimulant la traversée d’espaces dont on ne peut jamais savoir exactement ce qui se passera lorsqu’on l’arpentera.
Les seuils et frontières acoustiques sont par essence mouvants, au gré des vents, des écoutants, des perceptions, des déplacements…
Lorsque l’on entend deux clochers de deux villages ou quartiers différents, chacun interpénétrant le territoire de l’autre en bonne entente, sans velléité conquérante, la notion d’espace élargi, de repères spatio-temporaires partagés est alors bienveillante.
La notion de porosité acoustique doit être pensée comme un facteur déterminant. On peut enfermer une lumière entre quatre murs aveugles, pas forcément épais, mais il est plus difficile de contraindre une onde acoustique qui met les matériaux eux-mêmes en vibration. Les espaces intérieurs et extérieurs, sauf traitements complexes, mêlent leurs ambiances acoustiques, pour le meilleur – sentiment d’ouverture, de non enfermement; et pour le pire – sentiment d’intrusion, voire d’invasion, dans des espaces parfois intimes.
Dans des lieux d’enfermement, la prison en étant un par excellence, la communication sonore, est très impressionnante lorsqu’on la découvre pour la première fois. Un vacarme organisé, qui tente de faire exploser les murs, de garder a minima un contact humain, car décloisonné, autant que faire se peut.
Dans la scénographie sonore muséale, peut-être que cette notion de porosité acoustique nous pousse à penser des ambiances globales plutôt que cloisonnées, ce qui d’ailleurs fonctionne rarement correctement ou tend le visiteur à chausser des casques audio l’isolant du milieu ambiant.
Dans l’aménagement du territoire, ces porosités capricieuses devraient nous faire réfléchir à des cohabitations plus vivables, amènes, pour des habitants/usagers, dans leurs déplacements, activités, leurs besoins des zones apaisées, oasis acoustiques non pas coupées du monde, mais simplement protégées de ses sur-tensions sonores, ou autres. Des lieux ou parler reste chose facile sans crier…
Construire un mur anti-bruit est mettre une frontière sonique entre deux espaces, dont l’un doit généralement être protégé d’un vacarme invasif, intrusif, si ce n’est hégémonique.
La tentative de segmentation d’espaces acoustiques, supposons l’un calme et l’autre non, fait naitre des expériences de zonages acoustiques, recherchant des bulles de confort, pas forcément pertinentes, voire insoutenables, socialement parlant.
Se couper des bruits en s’enfermant derrière des doubles vitrages et des murs acoustiques peut vite virer à une forme d’autisme sclérosant, enfermant, isolant, dans le pire sens du terme.
Mieux vaut réfléchir en amont aux problèmes de cohabitations sonores potentiels, et prévenir que guérir, ou réparer partiellement les dégâts d’un territoire sonore non pensé.
Les limites et les seuils ne doivent pas être envisagés comme des espaces géographiques excluants, clivants, mais comme des interstices féconds, où un brassage dynamique favorise les bonnes ententes.
La belle écoute doit rester un objectif articulant le plus harmonieusement que possible les espaces et milieux sonores toujours très fragiles. Trop ou trop peu de frontières est un écueil à prendre en compte.
Ces temps-ci sont souvent ponctués d’averses, parfois toniques.
On peut s’en désoler.
On peut s’en réjouir.
La campagne alentour, et même la ville en son cœur, je ne les ai pas vues si vertes depuis longtemps déjà.
Il me semble que les arbres respirent, que le vivant, oiseaux, hommes et autres échappent, pour l’instant, à des chappes estivales de chaleur étouffantes.
Je respire, même, et sans doute mieux sous la pluie.
J’apprécie de marcher sous/dans, au cœur, de la pluie, d’y plonger corps et bien et oreilles inondables. Se mouiller pour savourer la liberté d’aller là où ça (nous) chante, quitte à sacrifier du confort bien au sec.
Non, la pluie ne rend pas triste, les oiseaux chantent de plus belle, les grands saules s’ébrouent, les enfants sautent dans les flaques, et j’ose en faire de même, et avec grand plaisir.
Le paysage sonore ruisselle de sons toniques.
Walking in the rain, singing in the rain, listening in the rain.
Pendant que j’écris ces mots, une averse est arrivée, orageuse et drue. Je vais courir à sa rencontre.
En écoute – Il y a quelques années, une marche nocturne dans mon quartier sous la pluie.
Excursion sonique à Lourdes. Une petite ville nichée au cœur des Hautes-Pyrénées, arrosée par les méandres du Gave du Pau, et surtout mondialement connue comme un des plus hauts lieux de pèlerinage, avec son immense sanctuaire, sa grotte aux apparitions, ses milliers de touristes, de pèlerins… Mais ce n’est pas ici sa religieuse histoire qui m’intéresse, même si mes micros n’ont pas pu échappé à cette réalité de terrain. Et encore que, Covid aidant, toutes les boutiques de la ville basse étaient encore fermées le jour de mon passage, sans compter un temps des plus capricieux. L’immense esplanade du sanctuaire, la basilique et même les alentours de la grotte étaient encore bien calmes. Ce qui m’a intéressé dans cet espace pour le moins atypique, c’est de capter certaines acoustiques, dans différents lieux de la ville, aux fonctions très différentes pour deux d’entre eux, et néanmoins avec des résonances sympathiques comme on dit en acoustique. Un premier et bref son de cloche m’accueille sur le parvis de la basilique. J’aurais aimé avoir une plus longue volée mais l’orage et la pluie battante qui sont arrivés peu après ce jour là m’en ont empêché. Intérieur de la basilique et ses magnifiques réverbérations. Presque du silence où chaque son se révèle, ciselé dans l’espace. Au-delà de toute croyance religieuse, je me sens toujours bien à tendre l’oreille vers ces imposants espaces immersifs, dans une forme de quiétude auriculaire qui laisse le temps se déplier sans à-coups, comme un refuge contre les bruits urbains extérieurs, parfois à la limite de la saturation. Au dehors, adossée à la basilique, la fameuse grotte aux apparitions, miracles… Un prêtre africain égraine, en anglais, une litanie, ponctuée de réponses par deux religieuses en chœur. Nous sommes ici dans une forme de répétition que n’auraient pas dénié les minimalistes et répétitifs américains. Ces itérations sonores sont je dois dire, dans leur lancinant entêtement, dans leurs phrasés, dans leurs scansions, musicalités, ritualités, assez envoûtantes à entendre. Mais c’est bien là un des effets du rituel, que de plonger à la base le participant, l’auditeur, dans une suite de règles collectives à suivre irrésistiblement. Et Dieu sait, c’est le cas de le dire ici, si les sons, de la danse tribale à la prière en passant par la techno, en connaissent un rayon en la matière. La journée va toucher à sa fin, je remonte les rues de la ville, très calmes, vers la gare. L’acoustique de cette dernière, excitée par une voix de femme très présente, et chantante à sa façon, me font ressortir mes micros. Il y a là une sorte d’écho entre les ambiances de la basilique, de la gare, les voix des religieux et celles de la femme dans ce hall d’attente, qui va naturellement influencer le montage de la petite pièce sonore retraçant mon passage lourdais. Toujours le frottement des lieux et des moments, des affinités et des discordances, des choses de terrain et de la fiction narrative. Sacré son quand tu nous tiens !
Comme je le dis parfois il y a souvent quelque chose qui cloche dans le paysage en tous cas dans les miens. Installées en vigies des dames d’airain se font entendre d’heure en heures en heurts battant en fêtes carillonnées en joyeux événements ou pas esprit de clocher paysage campanaire des signatures sonores de hautes volées des marqueurs acoustiques résonnants elle se balancent sont tintées teintées acoustiquement couleur sonore d’un village d’un quartier d’un sanctuaire je ne manque jamais de les saluer de l’oreille attendant la bonne heure sonnante d’en goûter les envolées toniques d’en capter les percussions-résonances de défendre leur droit à la sonnerie n’en déplaise au mauvais coucheurs de l’oreille à ceux qui haranguent coqs et cloches préférant sans doute les moteurs à tord ici, dans les montagnes pyrénéennes qui m’accueillent je les laissent venir à ma fenêtre aux des bancs d’écoute de Lourdes à Luz Saint-saveur en passant pas Esquièze Sère à chacun son son de cloche j’en joue faisant frotter leurs sonorités a l’envi à cloche-oreilles parfois.
Petite fiction campanaire Avec la participation de différentes cloches de Lourdes, Luz Saint-sauveur et Esquièze-Sère. Des espaces temps qui se télescopent, font dialoguer des lieux par les cieux, des géographies triturées en mode résonant, de la matière fondue et refondue…
Le paysage sonore est aujourd’hui, dans sa formulation en tous cas, voire dans ses fondements historiques, attaqué, ringardisé, dénigré, par un certain nombre d’acteurs du sonore… Alors que paradoxalement, il réunit plein d’activistes qui voient plus loin que les querelles de clocher en perpétuelles sonneries. Alors qu’il est aussi en capacité de parler au plus grand nombre, au-delà d’une élite bien-pensante et bien écoutante, d’agir in situ, de proposer du vécu, du sensible, des choses en mouvement, du social, de l’esthétique, de l’éthique, des problèmes de terrain, d’actualité.
C’est un projet dont on commence tout juste à entrevoir l’immense potentiel à fédérer des écoutes, des sociabilités, des prises de consciences, notamment écologiques, parce qu’il arrive à un stade où il a véritablement une histoire, avec des gens qui l’on porté, qui l’ont fait vivre. Alors pourquoi vouloir l’enterrer, en finir avec. Il faudrait pour cela avoir des outils aptes à mener une nouvelle réflexion fertile, mais surtout de vraies actions, pour éventuellement le remplacer, si besoin était, ou plus futilement le renommer, ce qui n’est vraiment pas le cas aujourd’hui. Le faire évoluer, le croiser à de nouvelles formes de penser et d’agir, oui, le sacrifier à l’autel de la Tabula rasa sous prétexte d’inventer du neuf à n’importe quel prix, non ! Il existe bel et bien, dans toute sa diversité, et chacun peut y trouver et y créer ce qui lui correspond le mieux, en y apportant sa pierre auriculaire plutôt qu’en œuvrant sourdement en démolisseur.
Donner de la voix, un cadeau, une friandise sonore, un don offert sans contre-partie, juste pour le plaisir d’entendre parler. Pas de message, pas d’explication, pas de contenu sensé, juste une musique, des timbres, des accents, des ambiances, des bribes glanées ici et là la vie quoi. Un marché, une place bordée de bancs, une ruelle, des commerces… une scène acoustique multiple, habitée de voix multiples. Donner de la voix, comme un jeu, un plaisir d’entendre dire, un paysage sonore, une énergie communicative, qui vient réveiller l’espace, dans des temps d’enfermement, dans des temps qui s’ébrouent, dans des temps où la vie sociale à besoin de donner de la voix.
Deux villages accolés. Luz Saint-Sauveur d’un côté de la rivière Le Bastan. Esquièze Sère de l’autre. Des Points d’ouïe. Des bancs d’écoute. Des promenades.
Entendu dans le ciel, le grondement, bourdonnement, vrombissement, d’un hélicoptère. Il tournoie au dessus de la montagne en rapace guetteur toutes pâles tournoyantes il marque des pauses sur-place au surplomb d’une crête. Randonneur en mauvaise passe hélitreuillage sauvetage observation surveillance ? Difficile de savoir.
Un peu plus bas mais dans un rapport au ciel, des oiseaux oiseaux chantant gazouillant pépiant…
Quel rapport entre les deux ? L’un de fer les autres de chair l’un bourdonnant du moteur et sifflant des pâles les autres chantant à plein syrinx ? Des sons évoquant la hauteur ? Le ciel ? L’envol ? La mise en regard d’une puissance mécanique et d’une fragilité oiseleuse? La pure facétie de l’écoutant ? Faire se répondre dans une même zone d’écoute montagnarde objets ferraillant et oiseaux volant L’un, puis l’autre chacun son thème en réponse puis les deux réunis en un contrepoint singulier si ce n’est anachronique d’une machine volante et de vie animale dans des étagements de plans sonores plus qu’improbables mais assumés si ce n’est affirmés contre toute vraisemblance. Le paysage sonore, dans son imaginaire peut se le permettre sans complexe.
Ceci n’est pas la chose sonore ceci n’est qu’un paysage un audible possible parmi mille autres possibles.
Après tout, ce paysage n’est, d’abord et avant tout, qu’un espace de sons racontés entre les deux oreilles exactement.
Résidence audio-paysagère Accueillie par Ramuncho Studioà Luz Saint-SauveuretHANG-ART à Esquièze-Sère Mai 2021
Selon les lieux, les projets, la façon de travailler, de collecter de la matière, de la mettre en forme, sera parfois très différente. Des processus, façons de faire, vont très vite apparaitre comme plus opportuns, adaptés à la situation de l’espace et du moment. Cette semaine, immergé dans une haute vallée pyrénéenne, l’écriture sonore va passer par un collectage et un travail autour de thématiques acoustiques. Selon les opportunités hasardeuses, les périples, les envies, certains jours seront dédiés à une série de sons traitant d’un sujet commun, d’un micro événement, d’une thématique anticipée ou non. Sur d’autres lieux et à d’autres moments, il en ira différemment. L’écriture d’un paysage sonore in situ partira donc ici d’éléments de même nature, ou très proches, traités par petits blocs, avant d’être ré-assemblés, pour aller vers une composition audio-paysagère plus globale. Au départ, des éléments a priori indépendants les uns des autres, dissociés, presque autonomes, pour aller, à l’aune d’une sorte de description phénoménologique, vers un paysage sensible, construit de briques sonores agencées par le montage et le traitement audionumérique. Prenons par exemple quelques thématiques rencontrées lors de mon actuelle résidence montagnarde. Des oiseaux, premier jour et heure bleue, passereaux, rapaces et hirondelles, la gente avicole se fait entendre. Des eaux, rigoles, pluies,fontaines, torrents, cascades… Le paysage est à cette époque printanière ruisselant. Des voix, des timbres, des activités, des accents, des dialectes, les voix synonymes de vie et d’espaces sociaux… Du campanaire, des cloches d’églises et de chapelles, des ensonnaillements de troupeaux, le paysage tinte. Des phénomènes météorologiques, vent/pluie/orage, le ciel printanier est très changeant en montagne. D’autres sonorités plus singulières, telles que celles d’un hélicoptère tournoyant longuement au dessus d’une montagne, élément sonore habituel dans ces contrées. Peut-être à mettre en analogie avec les oiseaux, un sujet potentiel autour des « sons volants ». Tous ces marqueurs sonores, plus ou moins permanents ou plus ou moins éphémères, recomposés entre eux, me permettront de dessiner des ambiances sonores qui, à défaut d’être réalistes, dresseront un portrait auriculaire des lieux. Portrait bien sûr en temps que représentation subjective et personnelle, mais où chacun pourra je l’espère, ici ou là, à un moment ou à un autre, s’y retrouver.
Résidence audio-paysagère à Luz Saint-Sauveur Accueillie par Ramuncho Studio etHANG-ART Mai 2021
En priant Dieu qu’il fit du vent… Et il y en fit ! Une nuit bien ventée tempétueuse même. Éole au meilleur de sa forme. Un vent tout droit venu du sud qui balaie les hautes vallées pyrénéenne (scène de l’action en cours) ça charrie ça gémit ça siffle ça grince ça grogne ça secoue ça ballote ça traine ça remue ça vibre ça s’infiltre ça se calme et se déchaine ça rythme la nuit … Et tendre l’oreille au vent c’est vivifiant paysage mouvementé paysage secoué
Nous entendons du vent plus ce qu’il anime, met en mouvement plus ce qu’il met en vibration notre peau et tympans compris plus ce qu’il fait chanter les obstacle à son flux ceux qui lui résistent, que le vent lui-même Le vent, on le sent à fleur de peau à fleur d’oreille telle une vibrante friction aérienne
Quand il s’engouffre dans la vallée c’est comme un couloir acoustique un tuyau d’instrument une pavillon vibrant.
Et les micros tendus peinent à le saisir dans son humeur de tempête qui collent les membranes saturent les prises de sons jusqu’à l’inaudible alors il faut ruser emmailloter les micros se mettre dans les recoins les anfractuosités derrière des fenêtres à l’abri du grand souffle mais à l’affut de ses courants déchainés.
Doucement, tout se calme le grand souffle retombe laissant un paysage quasi épuisé et ses arpenteurs écoutants également épuisés et repus après ces grands bols d’air.
Et la pluie d’arriver Autre ambiance plus feutrée qui égoutte la vallée tout bascule dans une intimité mouillée.
Écoute au casque de préférence.
Résidence audio-paysagère à Luz Saint-Sauveur Accueillie par Ramuncho Studio etHANG-ART Mai 2021
PAS – Parcours Audio Sensible nocturne en Ardoinais – Gare au théâtre – Vitry sur Seine
Chaque année, je m’installe pour quelques temps dans des lieux dits de résidence, résidence artistique, résidence de création et/ou de recherche, en tous cas d’expérimentation pour moi. A l’origine, la résidence est notre lieu d’habitation, là où l’on réside. Pourtant, pour les artistes nomades, itinérants, qui s’installent temporairement, le temps de de faire naitre ou de maturer une œuvre, de la mettre en scène, en espace, ou bien de travailler aux processus qui le permettront, aux outils, aux expérimentations de terrain, ce n’est pas la cas. La résidence est une étape, quelle que soit l’état, l’avancée du travail en cours. Elle va offrir le cadre, l’accueil, parfois les outils et l’accompagnement, voire des moyen de production. Si je prends le cas d’une résidence audio-paysagère comme j’aime à les nommer, il s’agira de s’installer pour dessiner avec les sons un paysage sonore singulier, non pas ex-nihilo, mais puisant dans l’environnement du lieu qui m’accueille, de ses environs. La résidence est une immersion qui permet de se consacrer, un temps, pleinement à un projet, à faire une focale sur un travail en chantier, à venir chercher de de la ressource parfois dépaysante, inspirante. L’immersion est une étape importante. S’immerger dans l’action, dans les lieux environnants, dans les ambiances, les rencontres, des situations nouvelles… un ressourcement vivifiant qui peut faire rebondir une action stagnante parfois faute d’inspiration neuve. S’immerger pour expérimenter, pour tester, pour contextualiser et frotter son écoute en un lieu et temps donnés, même de façon éphémère. C’est aussi l’occasion, la chance, de rencontrer d’autres artistes, techniciens, opérateurs culturels, élus, structures locales, et de profiter des connaissances du territoire et savoir-faire de chacun, sans parler du côté humain, relationnel de par ces échanges enrichissants. Une résidence est une coupure de l’ordinaire qui va nous stimuler pour arpenter, écrire en fonction de, se frotter à un territoire, ce qui va sans doute ouvrir de nouvelles perspectives, de nouvelles façons d’envisager des modes opératoires comme des mises en situation. Parcours, installation extérieure, intérieure, forme hybride, carnet de notes, une montagne ne sonnera pas comme un port, une forêt comme une ville; les espaces arpentés, écoutés, influeront nos travaux, et peut-être vice et versa. Pour ma part, le dépaysement m’est nécessaire pour avancer. Avancer sans toutefois aller vers une précipitation effrénée et stressante. Prendre le temps, à intervalle régulier, de s’assoir pour écouter la ville, la montagne environnante, les voix et ruisseaux, prendre le pouls auriculaire. Les résidences permettent de trouver des rythmes plus souples, à la fois propices à une écriture soutenue, sans toutefois être hyper contraignants, ce qui pour moi peut devenir très vite contre-productif. Chaque lieu où je me suis posé a amassé une pierre nouvelle dans l’écriture globale, dans la construction d’une forme d’un vaste paysage sonore partagé, quasiment universel et pourtant si singulier selon les lieux.
Résidence Audio Paysagère à Luz Saint-Sauveur, accueillie par Ramuncho Studio et HANG-ART– Mai 2021
Avec toute une bouillonnante, écumante matière sono-aquatique, un paysage se met en place doucement. Il raconte, à sa façon, à ma façon, désartsonnante, un petit périple de Luz Saint-Sauveur à Gavarnie et alentours. Il parle d’une haute vallée montagneuse, celle des Gaves de Pau, qui a bien voulu me laisser capturer des sons de ses nombreux cours d’eau. Torrents et cascades, dans tous leurs états, ou presque. Un corpus de sons assemblés, truiturés, dessinant un lieu imaginaire issu de plusieurs lieux, bien réels eux. Tenter de montrer la diversité. Tenter de montrer la puissance. Tenter de montrer la douceur. Imaginer les reflets ondoyants par des moirages sonores. Imaginer un cheminement aux gré de rives creusées à même la montagne. Imaginer la montagne environnante, puissante. Imaginer la voix des eaux qui écument les vallées, dévale les falaises, s’assoupit dans des creux. Ceci n’est pas une rivière, ni un torrent, ni une cascade, mais ce que j’en entend, ce que j’en écris, ce que j’en invente, ce que j’en raconte.
Suite de mes aventures auriculaires pyrénéennes. Hier, explorations hydrologiques de la vallée du des Gaves et des alentours du Cirque de Gavarnie. De l’eau à foison, des couleurs plein les yeux, du bouillonnement plein les oreilles, et un vent revigorant. Grand merci à Béatrice, ma guide, qui m’a conduit le long de ces voies d’eau. Ce territoire, autour de Luz-Saint-Sauveur est d’une richesse paysagère, sonore y compris, qui met les oreilles et les micros en liesse. Des torrents qui, parfois quasiment étales, parfois impétueux, dont les flux viennent se briser avec fracas sur les écueils de roches, des éboulis chaotiques, ces versants de montagnes qui canalisent torrents et cascades, ne cessent de nous éblouir. Au détour d’un virage, un spectacle aquatique des plus impressionnant qu’il m’ait été donné de voir, et d’entendre. La centrale hydroélectrique de Pranières fait un lâcher d’eau spectaculaire. Une bouche à flanc de montagne crache un volume d’eau incroyable, gigantesque vomissure blanche, écume dantesque, dans un bruit de tempête, qui va s’écraser dans le lit d’un torrent en contrebas. Difficile de décrire la scène, et même d’en enregistrer ce bruit blanc démesuré. Tout au long de notre ascension, nous ferons des haltes, là où les rives permettent de s’approcher des eaux. De torrents en cascades, toute une nuance de bouillonnements, glougloutis, clapotis, grondements, chuintements, du plus discret au plus invasif s’offrent à nos oreilles rafraîchies. De quoi à écrire une nouvelle Histoire d’eau, récit fluant de cette vallée.
Digital Camera
Le cadre visuel vient apporter un contrepoint qui offre des points de vue à la hauteur des points d’ouïe, et vice et versa. Ce voyage au fil de l’eau me laisse épuisé – champ sémantique adéquat – auditivement repu, mais Oh combien heureux de l’expérience sensorielle vécue. Je sens qu’il reste encore à creuser le sujet, que d’autres scènes aquatiques sont à découvrir, explorer, ausculter. Et que le travail d’écoute, de montage, de mise en récit va s’avérer aussi riche que difficile, devant la diversité de matière collectée, sonore et visuelle. L’aventure ne fait que commencer.
Après l’édition 2019/2020 du festival City Sonic, impulsé par Transcultures, une sélection d’artistes ayant participé au festival est en ligne, écoutable sur Bandcamp.
Ce choix de créations audio démontre bien, s’il fut encore nécessaire de le faire, toute la diversité et la richesses des créations sonores contemporaines, activement défendues par City Sonic / Transcutures.
Remarquons au passage, la présence de Desartsonnants qui réécrit une cité sonifère d’après des extractions sonores de jour comme de nuit de Louvain La Neuve.
Cet album en ligne complète la compilation City Sonic Winter Sessions 2019-2020 (CD + download) sortie sur l’alter label Transonic en 2020 avec une autre sélection de pièces sonores réalisées par des artistes-chercheurs sonores d’esthétiques diverses qui ont participé (dans des installations, performances, projections, workshops…) à la seizième édition particulièrement étendue et exceptionnellement hivernale du festival des arts sonores City Sonic (initié par Transcultures – Belgique). Celle-ci s’est déroulée entre novembre 2019 et mars 2020 dans plusieurs villes du Brabant belge (Louvain-la-Neuve, Braine-L’Alleud, Bruxelles, Wavre) et a réuni près d’une centaine d’artistes qui ont proposé des œuvres créées ou réadaptées spécialement pour ce contexte transurbain.
Mais c’est quoi ce son là ? Celui qui colle à mes pas celui qui colle à mes oreilles ? Ce son là ? Mais ce sont les voix de la ville. Le son de la ville qui chante comme de celle qui déchante. Mais si on l’écoute bien, des fois, il enchante. Mais oui, il l’enchante, mais ouïe ! Après, faut coller l’oreille, à la ville. Faut coller l’oreille à l’asphalte chaud qui a peut-être emprisonné le bruit des pas passants pas gravés dans une mémoire du sol gravées en vibrations figées mais re-jouables faut coller l’oreille aux murs transpirants de poussière des fois qu’ils se souviennent faut coller l’oreille aux chantiers ceux qui n’en finissent pas de déconstruire ceux qui n’en finissent pas de reconstruire faut coller l’oreille aux passants ceux qui n’en finissent pas de passer passer en devisant ceux qui n’en finissent pas de passer passer en silence faut coller l’oreille au passé passé enfoui celui qui suinte par les fissures fissures des industries en friche des maisons abandonnées des terrains vagues des vagues terrains aujourd’hui tous barricadés sans cris d’enfants aventuriers des espaces indéfinis ou non finis où se perdre l’oreille rares espaces retenant des couches audibles en strates sonores de celles qui explosent en bulles qui explosent presque muettes faut coller l’oreille aux fontaines aussi celles qui s’ébrouent en flux liquides quitte à noyer ou en perdre le bon entendement faut coller l’oreille aux métros ceux qui font vibrer la ville la ville du dessous j’entends il faut plonger dans le bruit des chaos il faut plonger dans le murmure des oiseaux nocturnes il faut plonger nuitamment dans un parc livré aux auricularités noctambules il faut suivre les vibrations des souffleries essouflantes il fait espérer que la cloche nous maintienne entre trois géographies soniques celle du haut aérienne celle du bas terrienne et celle de l’entre-deux hésitante il nous faut jouer des lieux ceux discrets et ceux tapageurs passer de l’un à l’autre et de l ‘autre à l’un mixer les chemins d’écoute histoire de dérouter l’esgourde de désorienter le pavillon d’émouvoir les écoutilles et pourquoi pas ! Il faut trouver le lieu ad hoc le banc d’écoute où l’oreille peut se déployer où l’oreille peut se tendre où l’oreille peut se détendre Il nous faut marchécouter la cité se fier aux ambulations bordées de sons et s’en défier sans doute praticien de dérives à en perdre le sens de l’Orient à sons quitte à virer de bord sonique instinct…
Hier soir, un peu avant 19.00, une belle et surprenante scène d’écoute, s’est jouée. Je suis assis sur un banc, ce qui chez moi est courant, sur une place où jouent de jeunes enfants sous la surveillance de leurs parents. L’air est frais, mais il fait beau, et de magnifiques lumières inondent le quartier. Le décor est posé, action ! Un jeune est homme est assis sur un banc, pas très loin du mien. Il sort une trompette de son boitier, et joue, de douces phrases bien swinguées, interrompues de moment de silence. Il a un belle technique, des phrasés qui laissent deviner une pratique d’assez bon niveau. C’est donc très agréable à entendre. Les enfants et parents s’arrêtent pour profiter de ce concert inattendu. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. D’une fenêtre d’un immeuble voisin, une autre trompette se fait entendre. Elle égraine des thèmes de Star Wars. Le trompettiste du banc, surpris, regarde qui lui répond de sa fenêtre. Les autres écouteurs en font de même. Surprise, c’est un enfant d’une dizaine d’années qui se prête au jeu. S’installe un dialogue, jam session à distance, de banc à fenêtre, de fenêtre à banc. Les trompettistes jouent à tour de rôle, s’écoutant, laissant des instants de silences, de respiration. Celui au banc reprend les thème lancés par celui à la fenêtre, les faisant swinguer dans de modestes mais fines improvisations. L’échange est surprenant, rafraichissant, revigorant. Les auditeurs de cette fin de soirée applaudissent. Un accordéon, débutant lui aussi apparemment, viendra se joindre, d’une autre fenêtre, à cet ensemble improvisé. Moment étonnant, et qui réchauffe le cœur comme les oreilles, dans cette pénurie ambiante de musique live. Merci à ces protagonistes d’un instant, à ce public bon public, merci au hasard des choses. Je me dis que mince, je n’ai pas d’enregistreur pour pérenniser le moment. Et puis je me dis que, de toute façon, un enregistrement aurait eu bien du mal à faire ressentir la magie de cet instant suspendu; alors tant pis, je vous le raconte, tel que je l’ai vécu.
Installer et partager l’écoute un brin de musique de sonore d’architecture de poésie d’urbanisme de danse de récits de politique d’arts en espace public de parcours d’expérimentation de brassage de théâtre d’images d’hybridation de rencontres de notes de partage de bonne humeur d’écologie d’écosophie d’action de recherche de nomadisme d’amitié (beaucoup) d’imagination d’humilité de transmission de persévérance de militance de rêve de réalisme d’utopie d’ouverture de doute d’opportunité de sérendipité de plaisir de résistance de pas de côté de curiosité d’aménité de tolérance de réseau de bienveillance de folie de sagesse de philosophie de sociabilité d’espoir de révolte d’écritures polymorphes d’incertitude de fête d’attente d’espoir d’engagement d’errance de probabilité d’esthétique de contextualité de relationnel et plus si affinité
Je commence à comprendre, après de nombreuses années d’écoute, ce qui peut construire une signature sonore urbaine, des marqueurs, des repères, des parcours, des rencontres, des mises en situation…
Mais il reste beaucoup à affiner.
Alors affinons.
Par exemple, quels seraient les marqueurs acoustiques d’une ville que j’appréhende via l’oreille ?
Les cloches, carillons des églises, ou des beffrois. Ce qui me vient spontanément et logiquement à l’esprit, et à l’oreille. Les fontaines, même si elles se taisent parfois aux périodes hivernales. Les espaces piétonniers. Les squares et parcs urbains. Les halls de gares, chacun ayant souvent une signature singulière. Les marchés, avec leurs voix, leurs harangueurs, les formules litaniques, qu’on repère de loin. Les acoustiques des ponts (dessous), si ponts il y a, ou des tunnels. Les acoustiques des parkings publics, surtout ceux souterrains et ceux fermés, à plusieurs niveaux. Les rives d’un fleuve, d’une rivière Les espaces de loisir de plein-air La vie nocturne Les climatisations en continuum Les acoustiques des églises, hors cérémonies, leurs souvent belles réverbérations… Et plus encore selon les villes…
Donc capter ces sons, dans une sorte de collection, d’échantillonnage, de carottage urbain. J’aime l’idée de la série. Travailler sur la répétition, le motif, la récurrence, les variations, les déclinaisons… Les séries permettent de donner un sens à l’écoute, de construire des formes de cohérences sensorielles, dans une urbanité parfois brouillonne et surchargée de signes. Séries de cloches, d’acoustiques d’églises, de fontaines, de voix…
Vient le moment du tri. Que conserve t-on et sur quels critères ? Qualité sonore, affinité, émotion, représentativité… ? Trier est une opération qui peut se révéler douloureuse, dans les affres de choix empêtrés d’hésitations. Mais l’écriture s’affine à ce stade incontournable. Éviter la boulimie, aller vers une forme de concision épurante, simplifier, clarifier, comme en cuisine, trouver des textures limpides.
Vient le moment de l’écriture. Quelle forme d’écriture, et surtout pour quelles mises en situation d’écoute ?
Les formes de mise en scène sonore, les façons dont on va jouer, ou faire rejouer des œuvres/ambiances dans des lieux singuliers, dédiés ou non. Des questions clés intrinsèquement liées à la notion de paysage sonore en chantier. J’avoue avoir une attirance pour les lieux non dédiés, de préférence dans l’espace public, ou des bâtiments publics. Des espaces où on ne s’attend pas forcément à rencontrer des pièces sonores, qui questionnent le lieu-même, par résonance, frottement, effet de surprise. Des installations/diffusions à l’échelle acoustique des lieux, qui ne viennent pas les agresser, et par là même nous agresser, mais plutôt les habiter respectueusement, s’y infiltrer, s’y blottir,y compris dans les plus subtils décalages et détournements.
Par exemple Installer des acoustiques de bâtiments religieux dans d’anciens confessionnaux Des sons de ville sous des ponts Des sons qui remplaceraient temporairement la muzak des parkings Des boîtes noires posées dans l’espace public, lieux de diffusions acousmatiques intimes Des sons discrets dans des passages couverts Des sons à écouter l’oreille collée à une palissade, une paroi… Des mises en écoute et des postures d’écoutants proposés en fonction des spécificités urbaines, éminemment contextuelles.
Voilà quelques aventures d’audio-portraits urbains à décliner ici ou là, ou ailleurs. Ce que je ne manque pas d’imaginer, et de faire.
Cette résidence artistique est née d’une impulsion, d’un appel sur des réseaux sociaux, suite à une série de confinements et autres empêchements dus à des contraintes sanitaires rendant les déplacements, espaces de travail restreints, et productions artistiques publiques quasiment réduites à néant.
Devant cette situation pour le moins compliquée et contraignante, une résidence de forme assez libre voit le jour, par l’invitation spontanée et généreuse de Caroline Boé, artiste sonore et chercheuse autour de la pollution sonore « invisible », due à des micros sonorités envahissant insidieusement nos espaces de vie.
Balades écoute en duo, solitaire, groupe, enregistrements, échanges et conversations autour de nos pratiques, rencontres, écritures multiples, arpentages s’en suivront joyeusement, comme une sorte de workshop un brin free style, ballon d’oxygène jouissif dans ces situations sanitaires tendues.
Premier volet d’une série de rencontres à venir, d’expériences à construire, de récits à croiser ; les oreilles ont besoin d’air, le corps d’espaces et de rencontres…
Remerciements
À Calorine et Jean-Eudes qui m’ont si gentiment accueilli et offert un lieu de travail formidable ; à leurs salades et petits plats riches en couleurs et goûts
À Éléna Biserna, Nicolas Mémain, et Caroline Boé, qui ont œuvré avec moi à l’écriture et à l’exécution polyphonique de 2M2B, une balade sensible pleine de rebondissement sonores
Aux participants, au public qui ont joué le jeu de répondre à nos sollicitations parfois bien surprenantes
A Sophie Barbeau pour la présentation visite de son beau projet de jardin partagé à la cité Castellane
Au bureau des guides pour le sympathique entretien que nous avons eu, ainsi qu’à George Withe
A tous les marseillais, marseillaises croisés ici ou là ; commerçants ou flâneurs.
Au superbe temps ensoleillé, propice à de belles déambulations
À Marseille la pétulante, qui sait offrir le meilleur d’elle-même à qui prend le temps de l’arpenter.
Premier arpentage, ces sons qui nous envahissent
Ma compère Caroline, artiste sonore et chercheuse, travaille actuellement sur une thèse autour de sons envahissants, problématique autour de laquelle elle a construit une méthodologie et des outils de création recherche.
Pour cette dernière, la promenade urbaine, l’enregistrement et la compilation description, sur un site dédié, forment une série d’outils qui vont alimenter le travail de réflexion, et questionner les auditeurs urbains que nous sommes parfois, la présence dans l’espace public ces étranges objets sonores qui peuplent, parfois insidieusement, nos espaces de vie.
Caroline m’entraine donc, dans nos premières balades, écouter ces sons parfois étrangement fascinants lorsqu’on prend le temps de les écouter. Je redécouvre Marseille par le petit bout de l’oreillette, oreille collée, sensible à des drones insistants bien que quasi ignorés, ou inconsciemment filtrés de nos conscience auditive ; effets de gommages psychoacoustiques… Protection inconsciente, sonorités résiduelles peu prises en compte dans l’aménagement urbain… Mais aussi, sans doute paradoxalement, de beaux objets sonores esthétiques pour l’artiste sonore.
Grondements, claquements, voix, bips, ronflements, ronronnements… La vie acoustique marseillaise souterraine. Un univers acoustique somme toute très immersif !
Cela fait maintenant longtemps Longtemps que j’écoute Longtemps que je marche Longtemps que j’enregistre Longtemps que j’installe des sons Longtemps que j’en triture Longtemps que j’en joue Longtemps que j’écris autour du dit paysage sonore. Donc le risque est bien là Celui de s’encroûter De s’endormir De rouiller De s’ennuyer D’ennuyer De tourner en rond Ou en d’autres formes géométriques. Innover n’est pas chose simple Inventer encore moins. Alors l’expérience aidant Peut-être Il faut que j’expérimente Comme échappatoire inconditionnel. Des choses pour moi inhabituelles. Par exemple repérer un parcours d’écoute Et surtout ne pas le suivre Ou le prendre à l’envers, à rebrousse-poils d’oreille À contre-sens Enregistrer des sons Et en utiliser d’autres Utiliser un logiciel qui n’est pas prévu pour ce que je vais en faire Une carte géographique qui n’est pas celle du lieu marchécouté Un micro à contre emploi Des sons que je déteste Des lieux où je me sens mal Des contraintes à la limite du paralysant Faire avec ou tenter de, avec des gens qui ne croient pas au projet Avec des dénigreurs patentés Avec des détracteurs stimulants. Se tracer un cheminement pour mieux s’y perdre. Toujours remettre tout en cause. Penser à des choses improbables, irréalisables Les expérimenter malgré tout Et voir ce que l’on peut en garder au final, même a minima S’écrire des partitions que l’on ne jouera pas, ou de façon aléatoire Avec beaucoup de dissonances, de fausses notes, d’erreurs assumées Trop aléatoire pour qu’il en reste quelque chose de reconnaissable Accueillir tout ce qui peut l’être, sons, ambiances, personnes Changer de rythme, ne plus rechercher l’apaisement, le ralentissement, mais l’emballement, l’accélération Varier les rythmes, alterner tensions et détentes, speed et zen Ne pas focaliser, ne pas porter attention, laisser faire, laisser venir, sans volonté de contrôler quoique ce soit. Privilégier l’informel, le non cadré, le non programmé Chercher le dés-œuvrement, dans toute la polysémie/polyphonie du terme Expérimenter les variations, les distorsions, du micro changement au chamboulement radical Explorer les lieux les plus insolites, les postures physiques les plus saugrenues Réitérer moult fois le même geste, le même parcours, jusqu’à en éprouver l’usure, la dégradation Ne pas se donner de limites, de fenêtres spatio-temporelles, faire où et quand bon nous semble Demander des sons à des cuisiniers, mécaniciens, barmen, et même à des musiciens Ne pas avoir de projet et aller à l’instinct, à l’improviste, aller nulle part et partout à la fois Imaginer et tester tous les brassages possibles, imprévus, inattendus, voire des plus anachroniques si ce n’est contre-nature Faire confiance au hasard, le provoquer si nécessaire, rechercher l’aléas Ne pas fuir l’inconfort Faire comme si tout était inouï, jamais vu, jamais entendu Être en capacité de surprendre, d’être surpris Être en capacité de se surprendre soi-même
Discipline versus indiscipline, ou vers l’indisciplinarité* La discipline est, pour être effective, ou efficace, encadrée de règles, de codes, d’obligations ou de suggestions, bien souvent (trop) stricts. C’est aussi un champ, une spécialité, notamment professionnelle, pouvant généralement être marquée du même défaut que dans l’acception précédente, de par ses cadres trop cadrés. L’indiscipline elle, est entre autre choses une façon de refuser une trop grande soumission, de faire un, ou plusieurs pas de côté, de résister à des carcans étouffants. L’indisciplinarité, c’est être dans une forme d’in-discipline permettant de ne pas s’enfermer dans une discipline trop catégorisante, une spécialité qui nous collerait à la peau en nous contenant dans des pratiques bien balisées, nous laissant peu d’échappatoires.
Du paysage/environnement/territoire au milieu sonore L’approche du paysage sonore induit une prise en compte de constructions esthétiques, artistiques. L’approche de l’environnement sonore induit un axe écologique, écosophique. L’approche de territoires sonores induit la considération des aménagements territoriaux, sociaux, législatifs, géographiques… La problématique posée en termes de milieu sonore plutôt que de paysages environnements et territoires, comme angle d’attaque, permet de ne pas sur-cloisonner les axes pré-cités, de travailler avec différents corps de métier pour indisciplinariser des formes de recherche-action. On appréhende ainsi un lieu comme un système intrinsèquement complexe, tissé d’inter-relations, d’hybridations, de transformations toujours en mouvement. La complexité étant difficile à appréhender via des outils trop cloisonnants, ou des approches trop cloisonnées, l’indisciplinarité offre des ouvertures vers des formes d’inouï.
Mouvements, pauses et mobilités Arpenter un lieu/territoire dans une approche sensible et kinesthésique, fait que le corps va se mesurer (arpentage), se frotter au lieu, s’immerger dans ses ambiances, les ressentir à fleur de pied, de peau, d’oreille.. Parcourir un lieu territoire, ou en écrire des parcours partageables, fait que le corps va s’inscrire dans des itinéraires, des cheminements auriculaires plus ou moins balisés, tracés, ou dans des errances convoquant les aléas des espaces et temporalités. Envisageons les parcours comme des sortes de partitions écrites, griffonnées, jouées, interprétées, en gardant une part d’improvisation, une marge d’inconnu, le risque de l’improviste. Résider, être en résidence, fait que le corps habite, plus ou moins longuement, un lieu/territoire. Il y prend ses marques, ses repères, crée des pensées/actions in situ, des productions matérielles ou immatérielles, toujours avec l’intention de croiser les disciplines, au risque, assumé si ce n’est recherché, de les détricoter. Se poser, c’est prendre le temps d’installer des points d’ouïe, donc d’installer l’écoute, de s’installer dans l’écoute, dans une certaine durée, ce qui participe à la conception d’une rythmologie alternant et entremêlant tensions et détentes, mouvement et immobilité. Voyager, c’est faire en sorte que ce travail puisse se construire au gré d’ateliers nomades, même dans de proches distances, passant de lieux en lieux, de résidences en résidences, écrivant une trame géographique à la fois commune aux milieux sonores arpentés, et nourrie de singularités, d’opportunités, d’aléas. Rencontrer, c’est profiter de l’occasion (kairos) de rencontres multiples, qui seront ici d’autant plus indisciplinées que ces dernières pourront être imprévisibles. Il faut donc se laisser, en plus du temps de faire, la disposition, la latitude, de rester ouvert à toute rencontre, surtout fortuite, surtout les plus improbables, qu’elles soit géographiques, humaines, sensorielles…
Du terrain à la réécriture interprétative, à l’aune de technologies ad hoc Il nous faut commencer par l’écoute, la prenant comme base, comme socle de la perception, de l’immersion, déclencheuse ou enclencheuse d’écritures plurielles. Nous pouvons user de la captation, enregistrer, glaner, collecter, recueillir, sons et ambiances, matières à re-composer, à installer, diffuser, partager, sans trop nous limiter à des choix très sélectifs, très cadrés. Nous bidouillons des dispositifs audionumériques, audiovisuels, quitte à les détourner de leurs fonctions initiales, à en superposer les modes de jeux de façon anachronique, inusuelle. Il s’agit là de jouer, rejouer, sonifier, interpréter, improviser, installer… des paysages sonores improbables. Nous pouvons également avoir recours à des technologies embarquées, glisser du réel au virtuel, du factuel au conceptuel. Au final, nous jonglons, jouons, brassons, décalons, des approches plurielles favorisant l’indiscipline, pour tenter de les rendre plus fécondes dans leurs pas de côté, leurs chemins de travers.
Il ne faut pas cesser de brasser, bidouiller, tricoter, tordre le cou, l’oreille, hybrider…
Il y a des images sonores, celles, mentales, que procurent l’écoute de musiques, de pièces sonores, de reportages radiophoniques, semblables à celles générées par la lecture d’un texte.
Il y a des images sonores, des ambiances, des histoires pour l’oreille, qui peuvent être suggérées par la vision d’une image.
C’est de cette catégorie de représentation dont je vous parle ici.
Par exemple, regardez l’image ci-dessus, laissez aller votre imagination, écoutez le monde sonore qu’elle vous inspire.
Œuvres au programme : Gilles Malatray, Un mythe d’Echo Gilles Malatray, Les communs collectifs, et vis et versaet versa Gilles Malatray, Nuitée Gilles Malatray, City Sonic Soundscape Gilles Malatray, Bestiaire et autres bêbêtes Gilles Malatray, Miroir aux vents Gilles Malatray, 20 heures à nos fenêtres Gilles Malatray, Est-ce que tu me vois ? Gilles Malatray, Arioso Barbaro Gilles Malatray, Terra Sonata Gilles Malatray, Valse le siffleur du jour Gilles Malatray, 20h Lyon vaise le 06 mai 2020 Gilles Malatray, Lever du jour
Présentée sur les ondes de CKRL 89,1 le dimanche à 21 h, La Croche oreille est réalisée et animée par Gaëtan Gosselin.
Un lundi matin, ciel assez clair, lumineux, entre trouées de bleu et floconnements de gris.
Températures plutôt douces pour un début février.
La fenêtre du salon est ouverte sur la rue, vers 10 heures du matin, pause thé.
Je m’y tiens, accoudé à la barrière, écoutant en guetteur de sons pour un instant.
Peu de circulation, vacances et Covid associés font entendre une ville plutôt calme.
Quelques voitures néanmoins, sporadiquement, traversent la scène d’écoute, mais sans vraiment la brusquer, avec un certain ménagement.
Et toujours, à toutes saisons, les pigeons roucouleurs, répétant inlassablement, de façon quasi identique, jusqu’à un certain agacement, la même phrase scandées en trois itérations obstinées.
Des passants, deux exactement, devisant, sortent de la boulangerie voisine. On saisit jusqu’au bruissement du papier enveloppant leur pain. Preuve s’il en fut d’une ambiance auriculaire plutôt apaisée.
J’aime laisser entrer des nappes sonores dans la maison, surtout lorsqu’elles se montrent raisonnables, ou raisonnées, comme aujourd’hui.
J’adore les capter les jours de marché, juste au bas de mes fenêtres, sur un long déroulé de trottoir.
Aujourd’hui, pas de marché, juste une ambiance qui ne fait pas de remous, qui ne s’agite pas outre mesure, qui laisse à l’oreille le temps de se poser, et à l’espace de se déployer.
C’est un point d’ouïe parmi d’autres, dans le quotidien du quartier.
Une courte sonnerie de cloches, hissées sur au sommet de leur tour de guet ajourée, à quelques encablures de ma fenêtre, vient secouer la torpeur ambiante. Ce marqueur spatio-temporel qui signe le paysage sonore alentours, je l’apprécie toujours autant, surtout dans ses grandes envolées de midi. Mélodies joyeuses sur quatre notes d’airain.
C’est maintenant un hélicoptère qui vient trouer l’espace sonore, vrombissant de toutes ses pâles, et traversant sans ménagement, est-ouest, le quartier.
Lorsqu’il a quitté ma zone auditive, son émergence laisse place à un retour au calme, comme une échelle-étalon de décibels posée ponctuellement, pour mesurer les dynamiques, les rapports signal/bruit, les fluctuations vibratoires qui se plient et déplient à mes oreilles curieuses.
Sans être jamais silence, ou bien alors silence relatif, le calme reprend le dessus.
Un chariot à commissions fait sonner les aspérités du trottoir. Il les révèle, les sonifie en quelque sorte. Il crée des rythmes en jouant sur les fissures, les micros anfractuosités, les rugosités de l’asphalte. C’est une sorte de lecture d’une carte sonore déroulée à nos pieds, que les roulettes déchiffrent à la volée, en fonction de leurs trajectoires impulsées par le piéton chauffeur. Telle l’aiguille d’un tourne-disque lisant les sillons d’un vinyle pour leurs donner de la voix.
Le passant tireur de chariot à commissions est une sorte de DJ urbain qui s’ignore. J’aime bien penser à cette image décalée, d’une forme d’orchestre éphémère, avec ses solistes et ses chœurs, jouant des partitions à même le trottoir, improvisant des musiques de ville même un brin bruitalistes.
Cela me rappelle une forme de parcours sonore-performance, avec des étudiants d’une école d’architecture et d’urbanisme de Mons (Be). Durant celui-ci, nous avions fait sonner la ville via les antiques pavés de son centre historique, en tirant des valises à roulettes entourant un public de marcheurs. Nous nous arrêtions brusquement, immobiles, pour jouer d’un effet de coupure assez radical, qui faisait alors se redéployer les sons momentanément masqués par les grondements de nos caisses de résonance mobiles improvisées. Nous écrivions et interprétions ainsi , in situ, un rythme de ville au gré des sols et des pas, arrêts compris.
Mais revenons à ma fenêtre.
Les grands absents du moment sont les bars, les deux débits de boissons tout près de chez moi, muets depuis quelque temps déjà, empêchés par les mesures sanitaires en vigueur. Un seul son vous manque et tout est dépeuplé. Et ce n’est pas ici une simple figure de style, mais un constat personnel de carences. La socialité urbaine, écoutable dans des ambiances conviviales, est fortement bridée par la fermeture de lieux de retrouvailles. Ce qui laisse un creux, sinon un vide, parfaitement décelable à l’oreille. En attendant un hypothétique retour à la normal.
Le calme n’est pas toujours havre de paix, il peut également marquer l’engourdissement, le musellement social, la privation de libertés dont on avait inconsciemment perdu la valeur intrinsèque, et que l’écoute nous rappelle.
Des enfants jouent sur la place voisine. Ballons, trottinettes, cris et autres et rires. Cette place, au cœur du quartier, couvre-feu aidant, n’a jamais été si peuplée d’enfants et de leurs parents, retrouvant par la force des choses une fonction sociale vitale. Si certains sons montrent une paupérisation sociétale, d’autres tendent à rééquilibrer l’ambiance et la vie au quotidien. Et là encore, l’oreille est bonne informatrice pour qui sait prendre le temps de l’écoute, et capter le pouls auriculaire d’un espace, y compris de nos lieux de vie qui nous racontent tant de choses.
La pause que je me suis accordée tirant à sa fin, mais était-ce vraiment une pause ou l’installation d’une énième écoute, d’un des innombrables points d’ouïe venant alimenter mon travail, je referme la fenêtre, mettant fin à cette écoute réflexive, qui a alimenté ce texte à la volée. Comme des cloches tintinnabulantes.
Lieux : Tous les lieux, intérieur, extérieur, durée variable selon le parcours
Temporalité : Toute période, au cours d’un parcours, ou en spot
Public : Groupe de 2 à 20 personnes
Action : Le guide emmène les promeneurs en silence, parfois, il s’arrête, pose une enceinte amplifiée au sol, des musiques viennent se superposer, se frotter aux environnements sonores ambiants; à chaque halte, une musique, une ambiance différente est écoutée, créant différents climats, décalages, atmosphères aléatoires.
Travaillant depuis de nombreuses années sur la question du paysage/territoire sonore, dans des approches esthétiques, environnementales, sociétales, écosophiques… je partage des expériences de terrain, comme des réflexions en chantier lors de séminaires, ateliers, groupes de travail, festivals, résidences…
Je questionne actuellement tout particulièrement la notion de « Point d’ouïe ». Point d’ouïe comme jalons de parcours sensibles, outil d’inventaire, postures performatives et sensibles d’écoute in situ, constituant essentiel à la construction de paysages sonores; à la valorisation de territoires sensibles… Je creuse ces approches en frottant la création sonore, sous diverses formes, à des recherches, notamment autour de l’aménagement du territoire à l’aune des bouleversements et risques climatiques.
Vous l’aurez sans doute compris, je cherche des relais, partenariats, lieux d’intervention, pour avancer et échanger, développer des actions autour de ces problématiques.
Si l’oreille vous en dit !
Quelques partenaires et lieux d’intervention :
PNR du Haut-Jura, Transcultures/City Sonic (Be), Pépinière Européenne de Création, Université Lyon 2, Paris 8, Paris 1, Grenoble-Alpes, Chambéry, Clermont-Ferrand-Auvergne… Agences d’Urbanisme de Corse et Bordeaux-Aquitaine, Santé Environnement Auvergne Rhône-Alpes, École Nationale Supérieure d’Architecture de Lyon, Aciréne, École d’Arts de Chalon/Saône, Orléans, GMVL, École Supérieure de Design La Martinière-Diderot de Lyon, Centre culturel La ferme du Vinatier et CFMI de Lyon, France Culture et France Musique, RFI, BNF de Paris, Institut Français de Saint-Pétersbourg, Sousse, Tananarive, Bobo Dioulasso, Château de Goutelas, Festival DME à Seia (Portugal); Amichi de la Musica di Cagliari (Sardaigne), Alte Schmiede Kunsterverein (Wien, Autriche), Lieu Unique à Nantes, Gare au théâtre de Vitry/Seine, fondation de France, Centre d’Information du Bruit, Centre d’art GRAVE à Victoriaville et UQTR à Trois Rivière (Québec), Centre pénitentiaire des Baumettes et les Rudologistes Associés à Marseille, CRANE-Lab, Sonus Locus/IMERA de Marseille, CDMC et Cité de la Musique à Paris La Villette, Centre National de la Danse et CNR à Pantin, Saline Royale d’Arc-et-Senans, Festival Back To The Trees …
Écoutes in situ et concerts de paysages improvisés, processus
– Arpenter le terrain, l’écouter, s’y immerger, emmener des promeneurs faire des PAS – Parcours Audio Sensibles – Enregistrer, cueillir des sons, capter les singularités, les ambiances, les imprévus – Photographier, recueillir de la matière visuelle, écrire, faire trace encore – Triturer les images en sons, les sons en images, via des applications souvent détournées de leurs fonctions initiales – Donner à ré-entendre, à re-voir, les territoires arpentés, écrire de nouveaux paysages sonores en concert, en live, les improviser pour ouvrir l’imaginaire à de nouvelles utopies acoustiques – Si possible, retourner sur le terrain pour le frotter aux constructions de ces traces paysagères éphémères et dé-concertantes
Je recherche des lieux de résidence où travailler cette démarche, des complicités, avis aux intéressé-es potentiel-les
Lieux : Près de chez vous, ou loin, ou très loin, en ville…
Temporalité : Quand l’envie vous en prend, pour une durée indéterminée, ou déterminée
Publics : En solitaire ou en groupe
Actions : Se procurer une carte de la ville, ou suivre un itinéraire géolocalisé sur son smartphone Se noter, au préalable, une liste de contraintes, ou de règles du jeu. Exemple : Compter six rues à droite (ou à gauche), à l’intersection de la 6e, faites une arrêt écoute de 3 minutes (ou plus, ou moins), installez un point d’ouïe donc; puis prendre la rue à droite (ou à gauche) réitérez l’opération autant de fois que vous le souhaitez. Arrêtez vous à tous les numéros de rue se terminant par le chiffre 6 (ou un autre de votre choix) écoutez, repartez… Arrêtez vous à chaque croisement dont le nom de la rue de droite fait référence à un lieu, ville, région… (Rue de Paris, de Brest, de Provence, d’Italie…) Postez votre oreille. Suivre une ligne de métro, ou de bus, arrêtez vous à chaque station pour effectuer un point d’ouïe de la durée de votre choix. Inventez d’autres consignes de jeux, vous pouvez, à certains moments, les tirer au sort ou les faire choisir à l’aveugle par des membres du groupe.
Variantes : en forêt, comptez le 6e (ou un autre ième) arbre sur la gauche du chemin… Inventez des variantes selon la géographie locale.
Mon repas de la Saint-Sylvestre s’étant terminé à 21H00 tapantes, suivi d’un Fellini, vers lequel je reviens régulièrement, j’ai re-tendu ce soir mes micros aux fenêtres. Ça ne m’était plus arrivé depuis le premier confinement. J’ai tenté de capter la montée jourdelanesque jusqu’à minuit sonnant, même un peu avant, voire un peu après, sur fond de pluie. Presque sans aucune voitures, ambiance inhabituelle en ces circonstances où ordinairement, les klaxons font partie de la liesse. Les pétards étaient bien là, eux. Étrange ambiance festive, où les fenêtres se sont ouvertes, bonne année, d’un bout à l’autre de la rue, sur fond de pluie. Promis, je vous ferai entendre, sur fond de pluie.
En fait, voici les sons que j’ai maintenant fixés, et quelques mots les contextualisant.
Fellini sur mon ordi annonce peut-être la fête, mais une bien étrange fête, aux accents de Cabiria, entre joie et désespoir, noirceur et espérance, magnifique film que je viens de re-revoir. Avec l’ambiance installée par les sublimes musiques de Nino Rota. Mais revenons à notre fête à nous, la Saint Sylvestre, à Lyon, à ma fenêtre, ce soir, entre le 31 décembre 2020 et le 1er Janvier 2021.
À l’arrière de chez moi, dans un cœur d’ilot, des voix, chants, des musiques, bribes fêtes lointaines, mais néanmoins fêtes, dons les traces audibles s’échappent des fenêtres.
L’heure approche, je passe à l’avant, côté rue. La pluie se fait maintenant nettement entendre, drue sur l’asphalte. Minuit, passage-changement, une année s’en va, chaotique, une autre lui succède, incertaine elle aussi. Peu à peu, des fenêtres s’ouvrent, des voix, des vœux, à distance, mais personne dehors. Des pétarades, au loin, scandent la fête, font sonner les reliefs, les collines entourant le quartier par des échos réverbérés qui balisent l’espace de notre scène d’écoute. Puis, tout va progressivement s’apaiser. Un SDF poussant un chariot bringuebalant et capricieux passe, monologuant avec lui-même, seule présence physique à être outdoor. Il souligne un peu plus l’étrangeté de cette fête distanciée. Pas de rassemblements publics, chaque groupe communique par fenêtre interposée.
Cette scène à ma fenêtre, sous couvre-feu, vient compléter logiquement les rituels de 20h00 du premier confinement, faisant suite à cette trace auriculaire de crise sanitaire qui n’en finit pas de finir.
C’est une gare j’adore les gares réverbérantes des pas des voix des flux des lumières une vraie installation sonore et visuelle que je m’installe sans rien installer si ce n’est l’écoute un banc d’écoute je vous laisse entendre à votre guise.