Les amoureux (non transis) du son

Installation d’écoute – Grand Parc de Miribel Jonage, avec Nathalie Bou

Le field recording comme un récit affectif et engagé

Le son est pour beaucoup un univers émotionnel fascinant. Plus qu’on pourrait le croire de prime abord, si on y prête attention.

Il émerveille parfois, angoisse et peut terroriser ou révolter à d’autres moments.

Comme un paysage cadré de nos regards et écoutes, avec ses innombrables hors-champs, ses flux et scansions souvent imprévisibles, il offre une fenêtre grande ouverte, sensible, audible sur le monde.

Ce monde sonore, miroir de nos existences, et de celles de tout un habitat où différents règnes cohabitent, ou tentent de le faire, captive par le fait même de son immatérialité, de sa fragilité et de son impermanence chronique.

C’est sans doute cette propension à sans cesse bouger, se transformer, muter, qui, au-delà du fait de ressentir une réelle fascination pour la chose sonore, nous invite à en capturer des instants, à tenter de les fixer, comme une photo immortaliserait, terme bien présomptueux, une événement joyeux ou tragique.

Sans doute que notre mémoire, nos affects, ont besoin de traces, de jalons souvenirs, pour nous sentir et rester vivants dans notre trajectoire humaine.

L’amour du son, comme métaphore de celui de la vie ambiante, des ses habitats, et égoïstement de soi-même, passe inévitablement par nos oreilles et souvent micros tendus.

La captation sonore, serait-elle une certaine utopie, celle de vouloir garder en vie l’éphémère, des formes personnelles ou universelles de beautés fugaces, des activités et états des choses, des gestes, des traditions, d’un monde tissé de fragilités et d’incertitudes, d’espoirs ?

Un tel se passionnera pour les voix, les musiques, les danses, un autre pour les oiseaux, le monde animal, ou bien pour les forêts, montagnes ou métropoles… Autant d’univers personnels, re-créés, choisis, cadrés, mixés, écrits à coup d’affects et de pinceaux sonores.

Ces gestes s’inscrivent dans différentes temporalités, de l’instant présent, de l’accident impromptu, au plus ou moins long cours, qui laissera s’écouler un temps plus étendu, installera une situation immersive, fera de l’écoute une posture patiente.

Tendre les oreilles, et qui plus est les micros, n’est pas chose anodine. La captation sonore, le field recording, contribuent à cette fabrication, éminemment personnelle, de paysages sonores entremêlés, comme un miroir intime à multiples facettes, un kaléidoscope auriculaire, les reflets d’un monde complexe que nous avons bien du mal à cerner.

L’amour des sons est aussi, de façon plus réconfortante, une forme d’amour de la vie, envers et contre tout. Face à tous nos co-habitants, quels qu’ils/elles soient, à nos écosystèmes malmenés, l’écoute et l’enregistrement sont à même de témoigner de notre intérêt humaniste, de notre façon de prêter attention, et au final de prendre soin, autant que faire se peut.

Le field recording ne montre pas qu’une écoute apaisée, une rêverie fleur bleue, captée par des micros à l’eau de rose, telle une proposition lénifiante qui arrondirait les angles d’un paysage tout en sursauts et en soubresauts.

La façon d’entendre et de donner à entendre le monde ne peut échapper, à mon avis, à l’influence d’un sensible à fleur d’oreille, à l’agrégation d’affects, de ressentis, d’émotions, de sentiments, de partis-pris.

Il n’est pas question pour moi, de prétendre rendre compte, en l’écoutant, en l’enregistrant, de l’état du monde, et surtout pas d’une façon neutre, réaliste, objective, dépourvue de prise de positions et d’affects. Il y a bien longtemps que ces idées, si louables soient-elles, non seulement n’ont plus de prise sur mon travail, mais ne sont plus des barrières entravant un discours assumé, donc parfaitement subjectif.

Bien au contraire, l’idée de défendre une position politique, notamment écologique, une éthique de l’écoutant, empreintes d’idées nettement orientées et inspirées d’une gauche sociale, défendant la libre expression, la diversité, est parfaitement revendiquée dans mes paysages sonores partagés.

De l’admiration à la révolte, de l’espoir au fatalisme, de la contemplation à la critique, de la théorisation à l’action, nos oreilles et micros se font écho de notre perception des espaces sonores, acoustiques, auriculaires, esthétiques, sociétaux, de notre façon de les vivre et de les partager, dans toutes leurs aménités comme dans toutes leurs violences et dysfonctionnements.

Field recording, un art écolo ? – Entretien de Poptronics – Propos recueillis par Jean-Philippe Renoult

Paysage sonore à réinventer


Il faut que le paysage sonore demeure bien présent, là, au plus près, voire au creux de notre oreille.

Mais il faut surtout qu’il reste paysage, pour que que l’on puisse sans cesse le réinventer.

Paysage en écoute

A voir comment ça s’entend, Point d’ouïe #3

Une traversée sylvestre

Nous arpentons un espace forestier.
Un sentier où les feuilles crissent sous les pas, ocrées par l’automne déjà bien installée.
Le rythme de notre marche se déchiffre dans notre avancée, scandée et crissée au pas à pas.
Une percée lumineuse, droit devant, appelle vers la clarté d’une trouée boisée.
Et sans doute quelques intrépides volatiles qui donnent encore de la voix.
La verdure résiste à l’assaut des premières froidures.
Une petite rivière, silencieuse, quasi immobile, coupe notre trajectoire.
Le franchissement est offert par une passerelle de bois.
Une traversée où les pas ici aussi seront sonifiés, voire amplifiés.
Des talons percussions sur des lattes de bois.
Un xylophone posé là, invitation au jeu, invitation à faire sonner ce caillebotis improvisé, en dansant ce passage.
Détournement ludique vers une musique impromptue, instant d’improvisation.
Il suffit de passer le pont, mais en l’animant de mouvements tressautants.
Écrire des rythmes tambourinants que la forêt et ses habitants invisibles apprécieront. Je l’espère.
Qu’en sera t-il sur l’autre rive ? Sève qui peut…
Les sons auront-ils changé, s’amalgamant à d’autres, ou s’effaçant dans les coulées forestières.
Ont peut en douter, il semble qu’une forme de continuum murmurant apaise le paysage.
L’exotisme n’est pas forcément requis.
Les lutins, korrigans, hobbits, trolls ou elfes, non plus, l’esprit de la forêts se perçoit dans la furtivité de ses bruissements.
Une coulée bruissonnante semble persister, malgré l’enjambement du ruisseau, la danse improvisée, la curiosité de l’ailleurs.
Mais qu’importe, l’oreille y trouvera son compte, la forêt, même aux confins d’un hiver pressenti, est malgré tout généreuse, dans son apparent silence.
Sa traversée, toute en quiétude, nous fait offrande à portée d’oreilles.

Écoute au casque de préférence


A voir comment ça s’entend, Point d’ouïe

Voir et entendre, et inversement.
Une simple proposition, une expérience transmédiale, partagée.
Vous m’envoyez une photo, sans commentaires, qui évoque pour vous l’écoute, un paysage sonore, une ambiance ou scène acoustique, un geste d’écoute singulier, un paysage … De préférence une photo personnelle, que vous avez réalisée vous même, libre de droits.
Je la commente via un texte librement inspiré de la proposition iconique, en contrepoint. Peut-être même une petite composition sonore en naîtra.
Merci de votre participation !

Desartsonnants@gmail.com

A voir comment ça s’entend – Point d’ouïe #2

De là où j’écoute, je vois la ville

Une place haute perchée

Des bancs dominants la cité

Une vue et une écoute panoramiques

Du bas monte la rumeur

Les émergences saillent

Klaxons

Motos

Sirènes

Le tout vu et entendu d’en dessus

L’oreille prend de la hauteur

Et même de la distance

Paysage en belvédère

Et en belaudire

Paysage en ligne de fuite

Jusqu’aux Alpes par temps clair

Un banc comme affût sonore confortable

Laisser les les sons venir

Prendre le temps de les vivre en écoutant

Considérer un concert en surplomb

Les villes à reliefs gagnent à être entendues (aussi) de haut

Suivre des yeux les méandres du Rhône encaissé

Imaginer ses ambiances aquasonnantes

Non perçues d’ici

Alors les fabriquer au creux de l’oreille

D’autres regardants regardent

Mais écoutent-ils ce qu’ils voient

Rien n’est moins sûr

Peut-être partager l’écoute.


A voir comment ça s’entend, Point d’ouïe

Voir et entendre, et inversement.
Une simple proposition, une expérience transmédiale, partagée.
Vous m’envoyez une photo, sans commentaires, qui évoque pour vous l’écoute, un paysage sonore, une ambiance ou scène acoustique, un geste d’écoute singulier, un paysage … De préférence une photo personnelle, que vous avez réalisée vous même, libre de droits.
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Desartsonnants@gmail.com

A voir comment ça s’entend – Point d’ouïe #1

@Samson Hitalic

Bruit blanc

Première livraison hivernale
On la trace furtivement
Flocons après flocons
Le nappage de la ville s’y déploie
Les étoiles mortes se ramassent à la pelle,
Tout doucement, sans faire de bruit
Même la lumière s’en ressent
Qui n’ose pas la crudité
Pour s’étaler mollement
Sur la ville ouatée
Mais bien moins wattée que d’accoutumé
La nuit trainera jusqu’au matin
She would be staying in the mood
Feutrée
Emmitouflée
Paisiblement assourdie
Que neige point vécu
Entendu le sol crisser
Tracer mon chemin
Sans déranger l’espace
Ou le moins que possible
Il y a eu un blanc manteau
Redoutable pour certains
A y laisser sa peau engourdie
Paralysée
Les froidures sont cruelles
Quand le toit fait défaut
Et la chaleur se fait gel
Et tout cela en silence
Une chape étouffante
Et des sons mortifères
Du siège de l’hiver.

A voir comment ça s’entend, Point d’ouïe

Voir et entendre, et inversement.
Une simple proposition, une expérience transmédiale, partagée.
Vous m’envoyez une photo, sans commentaires, qui évoque pour vous l’écoute, un paysage sonore, une ambiance ou scène acoustique, un geste d’écoute singulier, un paysage … De préférence une photo personnelle, que vous avez réalisée vous même, libre de droits.
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Desartsonnants@gmail.com

Images de sons

Des roseaux dans le vent,
la grande nef d’une cathédrale,
une minuscule clairière bruissante d’insectes,
un ru entre les mousses,
une allée commerçante ,
une ruelle de nuit,
une minuscule fontaine,
un train qui passe,
des rires d’étudiants,
un coup de tonnerre au loin,
une télé par une fenêtre ouverte,
un coup de vent dans les grands peupliers,
un avion à base altitude,
un camelot harangueur,
des crapauds accoucheurs,
une cloche à la volée,
un accordéoniste de rue,
une chouette solitaire,
un rideau métallique qui ferraille,
un sérac qui s’effondre,
la pluie sur une tôle,
des talons qui claquent,
un chuchotement amoureux,
une corne de bateau,
des chants de procession,
des roulis sur les galets,
une alarme stridente,
une cour de récréation,
une valise à roulettes sur des pavés,
le cliquettement d’un escalier roulant,
un volet qui grince,
des bulles d’un champagne,
un glas,
un marché qui s’installe,
des pas sur du gravier,
un bateau qui s’éloigne,
une enseigne qui grince,
une musique au loin,
des tintements de couverts,
un orgue de barbarie,
un froissement de page,
des cliquettements des clés,
des feuilles qui raclent le sol,
une porte qui claque,
un parquet qui grince,
de l’eau qui bout,
le ronronnement d’une climatisation,
les bips d’un composteur,
les stridulations des grillons,
un balai de cantonnier
la sonnette d’une porte,
une meute de chiens,
une voiture électrique,
une grotte profonde,
des violons qui s’accordent,
une omelette fouettée,
des pétards festifs,
un verre qui se brise,
des pas dans la neige,
un gémissement de plaisir,
un torrent qui dévale,
un froissement d’aile,
une chasse d’eau,
un feu qui crépite,
une mer agitée,
une friture en cuisine,
une goutte qui fuit,
un manège pour enfants,
un muezzin,
une Harley Davidson,
un arc électrique,
une ambulance
un vieux phonographe,
des roues sur un sol mouillé
un marteau-piqueur,
les remous d’une péniche
une envolée d’étourneaux
un écho montagnard
un TGV à pleine vitesse
un œuf écalé,
un long tunnel
un mariage,
une radio mal calée,
un match de football,
la voix de ses parents,
une minuterie,
une trottinette,
un ballon de basket,
un percolateur à café,
une sonnerie de portable,
des branches qui craquent,
une caserne de pompiers,
la porte de notre immeuble, ou maison,
de la glace pilée,
une souffleuse de feuilles
un corbeau,
un tracteur agricole,
des moustiques
une fin de récréation,
une ovation,
un couloir d’hôpital,
une bâche qui claque,
une salle de restaurant,
un hélicoptère,
des chips,
une tronçonneuse,
un instant de silence…

Nul doute qu’en lisant cet inventaire hétéroclite, le lecteur entende, ou fasse sonner en lui des formes d’images de sons; chacun à sa façon, chacun dans ses souvenirs, sa propre géographie, sa culture, son imaginaire, les ressentis du moment…
Nous sommes porteurs d’une bibliothèque auriculaire pleine à craquer d’images sonores. Celles que nous convoquons parfois pour identifier une source hors-champ, pour raviver un souvenir intime, pour sonifier mentalement la lecture d’un livre, pour décrire une ville…

Balades sonores en duo #1 – Tournée PePaSon 22/23

Balades sonores en duo #1 – Tournée PePaSon 22/23 Par Gilles Malatray (aka Desartsonnant) et Arthur Enguehard 

PePaSon (Pédagogie des Paysages Sonores) aime les balades elles aussi sonores. ou en tous cas écoutantes, même si parfois silencieuses dans leurs pratiques. Ses activistes ont donc décidé d’en faire un axe de travail, de rencontre, d’échanges, pour questionner nos rapports à l’écoute paysagère, quelques soient les lieux, et leurs pourquoi, avec qui, où, comment… Le tout est formalisé dans une “tournée” dont voici la première étape !

Ce 11 juin 2022, Gilles Malatray (aka Desartsonnant) et Arthur Enguehard s’associent donc pour proposer en duo une déambulation audio-paysagère composite, croisant contemplation et expression au fil de l’expérience. Partis de la place Carnot (Lyon 2e – Gare Perrache) aux alentour de 10H, le groupe s’est rendu par étape jusqu’à la MJC Confluence avant de partager un repas convivial avec les volontaires. 

Marches-écoutes, pauses créatives, installations sonores et discussions collégiales se sont succédées pour donner naissance à un moment entre immersion sensible et réflexion critique sur le geste d’écoute dans une perspective pédagogique.

Dans cet article nous proposons à nos deux guides de revenir sur leurs pratiques, au prisme de la pédagogie, afin de partager leurs gestes et réflexions. A suivre… 

Lire la suite l’intégralité de l’article ICI

Un PAS – Parcours Audio Sensible manceaux

PAS – Parcours Audio Sensibles manceaux
Les 24 heures du son

Premiers pas et repérages

Diurne
Arrivé relativement tôt au Mans, le premier trajet sera, pour prendre le pouls de la ville, de la gare jusqu’à l’école d’art du TALM, qui m’invite à venir travailler avec des étudiants en design sonore autour de la notion de parcours sonores.
Une fois encore, j’ai une image très imprécise de la ville, voire totalement fausse. Je m’imaginais en effet une cité relativement plate, sans grand relief, or il n’en est rien. Il y a bien une ville basse, arrosée par la Sarthe, et une ville haute, jusqu’à la cathédrale et les fortifications, via le quartier historique de Plantagenêt.
La première traversée, suivant les voies du tram, traversant le centre ville, est assez « classique », un axe très circulant, bordé de commerces divers, ponctué de places publiques de différentes tailles.
Halte à l’école d’art, où je dépose avec plaisir ma grosse valise.
Départ pour le repérage d’un autre tronçon urbain, vers la ville haute, empruntant les dédales de la vieille cité médiévale.
Trajets sinueux, arrêts sur points d’ouïe potentiels, plongeons dans quelques acoustiques réverbérantes, endroits protégés… En ce début d’automne, dans des espaces plutôt resserres, les ambiances sont assez calmes, hormis la redescende, au pied des fortifications, via un marché très sympathique et animé.
Le parcours offre un panel d’écoutes très intéressant, dénivelés et pavés à l’appui.

Nocturne
Autour de la grande place centrale dite de La République.
Le fond de l’air est doux, très agréable.
Un banc d’écoute m’offre un point d’ouïe très agréable.
Beaucoup de promeneurs, flâneurs et autres passants rentrant du travail faisant les courses du soir.
Beaucoup de jeunes étudiants s’égayant joyeusement dans l’espace public.
Un espace acoustique là encore agréable à visiter de l’oreille.

Une première journée de repérage en solo, bien remplie, d’ailleurs assez physique au regard de la topologie urbaine mandéenne.

Rencontres avec les étudiants

Je présente à un groupe assez nombreux dans un premier temps, mon travail illustré d’expériences de terrain, ainsi que quelques autres activistes du paysage sonore de différentes générations, et de leurs recherches, créations et travaux respectifs. L’objectif restant de travailler autour du ou des parcours d’écoute, comme objet de création. Suite à cela, nous engageons de premiers échanges où les notions de paysage, écologie, aménagement et créations sonores sont abordées.
Dans un deuxième temps, des échanges ont lieu avec un groupe ARC (Atelier Recherche et Création) beaucoup plus restreint, avec lequel nous travaillerons sur la construction et la mise en pratique de parcours sonores.
Nous focaliseront les propositions autour de la ville (Le Mans) auscultée, parcourue, mise en écoute, au regard d’expériences desartsonnantes et autres praticiens, artistes marcheurs écoutants.

PAS – Parcours Audio Sensibles collectif

A la suite de ces échanges, et au regard de mon repérage de la veille, j’embarquerai le groupe ARC dans une assez longue et lente déambulation écoutante, dans une périphérie autour de l’école, jalonnée de plusieurs points d’ouïe, et autres d’expériences autour de postures et d’objets, dont certains improvisés au fil du parcours.
Comme de coutume, silence et lenteur seront convoqués pour nous immerger, essentiellement à oreilles nues, dans ce PAS au cœur de paysages sonores manceaux.

Immersion en cité du Plantagenêt

Juste derrière et au-dessus de l’école, le quartier historique du Mans, médiéval et Renaissance, s’accroche à une butte pavée et pentue, jusqu’à l’imposante cathédrale. Cité dans la cité, ceinte d’anciennes fortifications gallo-romaines, ce micro territoire constituera un excellent terrain d’écoute pour débuter notre promenade écoutante.
Espace acoustique piéton privilégié, de ruelles en placettes minérales resserrées, ponctuée de commerces, c’est une belle façon de rentrer dans l’écoute.
On y installe tout à la fois le silence et l’écoute, dans un espace apaisé, croisant parfois quelques passants devisant, souvent signalé par la percussion de leurs pas avant-même qu’ils n’entrent dans notre champ de vision.
Point d’ouïe, scène d’écoute ténue et subtile, à une croisée de ruelles. Les fenêtres ouvertes de la cuisine d’un restaurant nous font entendre de discrets tintements de verres et de couverts, petit concert de percussions, intime et délicat. Tendre l’oreille vers le presque rien, l’infra-ordinaire qui font la beauté des lieux.
Un son de sonnailles, incongru en ce lieu, se fait entendre. Il s’agit d’un présentoir métallique, où sont suspendues de multiples casseroles en acier, qui tintent en s’entrechoquant lorsque cet étrange présentoir est sorti de l’échoppe. Nous ne manquerons pas d’en percuter quelques unes au passage.

Il y a de l’orage dans la pierre

Je choisis une ruelle très étroite, en retrait de la rue principale, pour y installer quelques sonorités exogènes de mon cru. Quatre mini enceintes portables, autonomes, sont disposées en mode couloir, profitant des murs resserrés et de la minéralité des espaces, pavés compris, de façon à faire circuler des sons d’orages revisités. Ces derniers sont empruntés à une autre installation sonore lyonnaise. Une ambiance orageuse, mâtinée d’éclairs électroniques, sous un ciel d’un bleu azuréen. Magritte n’aurait pas dénié ce paradoxe sensoriel.
Une couche sonore en frottement.
L’installation progressive, qui vient réécrire une architecture acoustique remaniée, aux limites incertaines, suivie d’une désinstallation elle aussi progressive; glissement vers un retour à la normale résilient, où un certain silence reprend ses droits.
Anecdote, une passante et son chien, qui s’avèrent habiter dans une maison de la ruelle sonifiée, restent à l’entrée de la ruelle, visiblement inquiets et pas très rassurés de ce rassemblement silencieux et de ces sons pour le moins déroutants. L’un de nous leurs explique cette expérience étudiante. Nos riverains finiront finalement par rentrer chez eux, en se glissant timidement entre entre les grondements et écoutants. La perturbation de l’espace public par la modification de ses paysages normalement attendus, fait aussi partie du jeu.

Tranchée et percée d’écoute, zoom et fenêtre panoramique

Nous arrivons sur le haut de la ville. Un pont, très haut, enjambe une route en contrebas. La vue domine une sorte de grande percée fortement encaissée à nos pied, coup de sabre brutal dans le paysage.
Un flux irrégulier de voitures passent sur la chaussée que nous dominant, et quelques piétons dont les voix nous parviennent, réverbérée par des parois de pierre. Une situation d’écoute panoramique assez originale en son genre, où l’oreille est guidée pas une ligne radicalement creusée par l’aménagement urbain. Une rumeur montant du bas, néanmoins assez canalisée par une fracture urbaine nettement marquée.
Et il se trouve que deux cônes de chantier sont posés là, sur la petite esplanade point d’ouïe idéale. Ils y étaient déjà là la veille, lors de mon repérage, et j’avais alors espéré qu’ils y restent jusqu’aujourd’hui, pour notre parcours collectif. Vœu exaucé !
Nous jouerons donc, et le verbe jouer prend ici tout sons sens, par les gestes ludiques qu’induisent ces cônes « longue ouïe » – écouter , amplifier, colorer, viser, parler, crier, chuchoter, stéréophoniser, mettre en scène…
Les étudiants, et encadrants prennent un plaisir manifeste à détourner de leur fonction initiale de balise de travaux, à se mettre en scène comme des écoutants et joueurs d’espaces, bien marqué dans cette position géographique de surplomb urbain. Ce n’est certes pas la première fois que nous rencontrons et testons, lors de promenades écoutantes, ces cônes de chantier comme objets d’écoute et porte-voix, mais non seulement le plaisir du jeu est toujours renouvelé, qui plus est dans un panorama auriculaire singulier comme ce surplomb d’une brèche urbaine.

Immersion résonante, les effets cathédrale

Arrivée à la cathédrale, imposante, dominant la ville avec le château voisin, nous ne pouvions passez près de l’édifice sans explorer son acoustique, type réverbération cathédrale, emblématique.
J’y avais déjà fait une longue halte la veille, lors du repérage, et effectué un enregistrement audio venant compléter ma collection en chantier d’espaces résonants.
Une immersion s’impose; Prendre le temps de savourer cette acoustique où le moindre son est magnifié. Des voix chuchotées, des pas, des portes, et les sons de l’extérieur joliment filtrés. Tout une ambiance que seul ce type de bâtiments, par son gigantisme minéral, sait créer. C’est un espace d’écoute privilégié, pour accoutumer l’oreille aux micro sonorités, découvrir les mille et un secrets de la réverbération, entendre les sons se déplacer dans l’espace, nous environner.
Assis vers le centre, nous sommes au sweet-spot d’une superbe immersion.
Debout, nous multiplions les points d’ouïe, les espaces transitoires entre grandes travées et chapelles latérale. Un petit territoire où je pourrais passer des heures à l’explorer, tester, parfois faire sonner, de la voix… Le chant dyphonique s’y prête à merveille, je le teste. Les longues notes vocalisées aussi, une chanteuse du groupe s’y essaie.
Deux espaces, non sonores et pourtant Oh combien évocateurs sont remarquables. Dans une chapelle, un fantastique plafond peint aux anges musiciens. On peut imaginer les entendre jouer, paysage sonore archéophonique.
Sur une aile, d’imposantes orgues romantiques, muettes lors de notre passage, mais on imagine aisément la puissance sonore que ce majestueux instrument peut développer dans un tel lieu.

Auscultations ferraillantes

Juste à l’extérieur de la cathédrale, à coté de son parvis, un espace pavé est délimité par des lourdes chaines métalliques tendues entre des potelets. Un terrain de jeu tout trouvé pour ausculter la matière. Objets d’écoute, stéthoscopes, on tapote, agite, secoue… Ça vibre, résonne, ferraille, cliquette, frotte, claque… Des sons amplifiés et colorés par des objets « longue-ouïe » bricolés pour tendre l’oreille vers les micros sons. Des jeux de loupes et de zooms, de focale et d’improvisations du bout des doigts.

Bancs d’écoute et espace acousmatique

Nous quittons le quartier historique. Au pied de la cathédrale, un petit jardin assez intime se niche au flanc des murailles fortifiées.
Des bancs nous invitent à une écoute posée, posture que j’affectionne tout particulièrement. Point d’ouïe en bancs d’écoute, ne pas marcher vers les sons, mais les laisser venir à nous, les laisser nous environner.
Nous entendons des travaux de l’autre côté des murs, au-dessus, sans en voir les sources. Une écoute acoustique en bonne et due forme, qui laisse place à l’imagination.
Les végétaux se prêtent à leur tour à une auscultation, ainsi qu’une sculpture métallique, les graviers du sol…
De très imposants platanes frissonnent sous le vent, dans un chuintement végétal, bruit blanc de feuilles qui commencent à se racornir en cet automne encore très doux.
Une belle écoute où l’on prend le temps de poser l’oreille, même si elle commence à être repue de toutes des scènes auditives enchainées.

Fontaine, je boirai de ton son

Dernier arrêt vers une petite fontaine contemporaine, tout près de l’école, qui n’était pas forcément prévu, mais que les étudiants avaient visiblement envie de faire.
Autre bruit blanc, celui de l’eau qui vient masquer peu à peu le flux routier que nous avons rejoint progressivement. Outre le fait de nettoyer la sculpture centrale d’une canette de bière pas vraiment à sa place, nous auscultons une nouvelle matière sonore, aquatique cette fois-ci, avec ses glougloutements rafraichissants.

L’itinéraire initial, en tout cas celui pensé lors du repérage, avait prévu un passage par la grande place centrale pour clore ce PAS.
Le temps filant, et l’oreille commençant à fatiguer, l’attention se dissiper après deux heures de pérégrination écoutante, nous rentrerons directement à l’école pour un débriefing final.

Discussion, projets de parcours à venir

Les derniers échanges se feront autour de l’expérience vécue précédemment.
Ressentis, curiosité, autres lieux intéressants à visiter de l’oreille, autres façons d’envisager ce genre de parcours, quelques ressources suplémentaires pour fouiller le terrain du soundwalking.
Dans un deuxième temps, il sera question de la suite, une prochaine journée à venir sur cette même thématique.
Cette fois-ci, ce sont les étudiants eux-même qui auront la charge d’écrire le parcours, d’en imaginer les mises en situations, les postures, objets ou dispositifs… Bref, de devenir concepteurs et guides de nouveauxs parcours d’écoute manceaux.
Nous testerons donc prochainement, in situ, leurs propres premières écritures audio-déambulantes.
Le projet final étant de proposer, dans le cadre de la prochaine édition du festival Le Mans sonore, début 2024, un ou plusieurs parcours d’écoute emmenant cette fois-ci du public à la découverte de paysages sonores locaux. Et ceux toujours suite au travail des étudiants en design sonore. Belles perspectives !

Sons de cathédrale

Prise de son immersive brute

Vidéo-parcours

Diaporama

https://photos.app.goo.gl/gB9jzZPP298Q5UmEA

@Crédit photo TALM Rodolphe Alexis

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Stage, Enregistrer le paysage – Marc Namblard

Marc Namblard 17 21 avril 2023 Châtillon sur Saône Chants et percussions d’oiseaux, choeurs d’amphibiens, appels et échos de mammifères, stridulations et cymbalisations d’insectes, rumeurs de cours d’eau et de vent, grondements d’orages ou de glaces, bruissements de plantes… tels sont les nombreux sujets d’écoute et d’enregistrement des audio-naturalistes, qu’ils soient amateurs ou professionnels, à […]

Stage, Enregistrer le paysage — DESARTSONNANTS – SONOS//FAIRE

PARTITIONS EN MARCHE ET MARCHES – TERRITOIRES PARTITIONNÉES

On pourrait se demander, en exergue à cette réflexion, quels sont les rapports, entre sons, territoires et kinesthésie, entre soundwalk, balade sonore, et autres PAS — Parcours Audio Sensibles. Quels liens unissent ces différentes pratiques et comment, in fine, se rapprochent-elles d’une partition sonore, voire musicale ? 

On pourrait se demander, en exergue à cette réflexion, quels sont les rapports, entre sons, territoires et kinesthésie, entre soundwalk, balade sonore, et autres PAS – Parcours Audio Sensibles.

Quels liens unissent ces différentes pratiques et comment, in fine, se rapprochent-elles d’une partition sonore, voire musicale ? Enfin, la question serait de comprendre comment certaines pratiques enseignent et transmettent à des promeneurs-écoutants, ré-interprètes potentiels, tout à la fois des actions, via un système de consignes, inscrivant les signes d’une forte corporalité dans les territoires arpentés.

Sons, territoires, entre écologie et esthétisme

Pour ce qui est des rapports sons/territoires, un paysage sonore se dessine via l’écoute, en fonction des sources auriculaires, de leurs localisations, mouvements, des échelles sonores dynamiques, spectres timbraux, de leur densité… La topologie, les reliefs, la végétation, la nature des sols, les aménagements, contraindront également tant la propagation des sources, des effets sonores associés, que des postures d’écoute soumises aux contingences territoriales. Entre échos et réverbérations, points d’ouïe panoramiques et espaces enserrés, l’écoutant sera confronté à une multitude d’espaces acoustiques, d’autant plus qu’il pratiquera des écoutes en déambulation. Les soundwalks joueront sur la mise en scène, l’écriture d’une succession d’ambiances, tel un mixage sonore paysager en mouvement, propre au promeneur auditeur.

Nous pouvons, pour creuser le sujet, nous rapporter aux travaux du musicien nord-canadien Raymond Murray Schafer, notamment à son ouvrage emblématique The Soundscape, The Tuning of the World. Cette notion d’accordage du monde, sous-titre de l’ouvrage, pose d’emblée le postulat d’une écoute musicale, esthétique, voire d’un geste d’écoute mêlant une conscience écologique, à la recherche esthétique d’aménités paysagères.

La conscience écologique nous fait alors comprendre la fragilité de nos paysages sonores, ballottés entre la saturation chaotique des milieux urbains et la paupérisation des espaces naturels où la biodiversité souffre de multiples disparitions, que l’oreille saisit et analyse du reste mieux que le regard.
 

Le fait d’arpenter le terrain, toutes oreilles ouvertes, prend quant à lui sa source dans la pratique des soundwalks, que l’artiste new-yorkais Max Neuhaus a érigés en œuvres d’art, actions performatives, collectives, relationnelles autant que perceptuelles. Nous avons ici affaire à la construction d’une « œuvre de concert » en marchant et écoutant, dans les pas de John Cage – qu’admirait beaucoup Max Neuhaus. L’artiste avait d’ailleurs commencé à partitionner ses soundwalks comme des marches reproductibles. Nous y reviendrons ultérieurement.
 

De l’écriture à la relecture, de l’interprétation à l’improvisation, comment jouer et rejouer en mouvement la « musique des lieux » ?

À travers ces questions, les notions de jeu in situ, de traces et de consignes, tendent à montrer des formes d’écritures audio-kinesthésiques in situ ou ex-situ, singulières, partitions marchées pour promeneurs écoutants interprètes, voire ré-interprètes.

Écrire et lire, voire re-lire le paysage sonore comme une partition musicale

Penser et parcourir des cadres espaces-temps peut être une dé-marche proche de la psychogéographie debordienne. Comment revisiter des villes, quartiers, espaces péri-urbains, en décalant les modes d’appréhension, les temporalités, les grilles de lecture, en défaisant les codes fonctionnels (et politiques) urbains ? L’écoute nous offre ici, associée à la marche, une approche singulière, qu’elle soit individuelle ou collective. Privilégier un sens, dans des parcours sensibles, nous met à la fois dans un déséquilibre pouvant être ressenti comme très déstabilisant, en même temps que cette posture peut nous apporter de nouvelles jouissances quasiment inouïes. Le sentiment de, modestement, refaire la ville à sa façon, à l’oreille.

C’est également, dans une vision post-Debord, une partition politique, tracée notamment sur une conscience écologique, sans doute un brin anthropocènique, voire sur celle de participer, avec des aménageurs par exemple, à un partitionnage de la ville, dans ses travaux et aménagements incessants.

La notion de partition, « Action de partager ce qui forme un tout ou un ensemble ; résultat de cette action, partie d’un ensemble organisé… Division (d’un territoire, d’un pays) en plusieurs États indépendants… »1apparaît alors logiquement, comme un tracé à l’échelle du terrain, et une proposition d’écoute mouvante, tel un magnétophone à la fois traceur et liseur.

Ville à re-composer

Dans l’espace urbain notamment, il nous est permis de jouer. Jouer, dans un sens musical, des rythmes et dynamiques acoustiques, de construire des superpositions, de mettre en place des transitions, des effets dynamiques, des fondues d’ambiances, des coupures, des mouvements/arrêts — points d’ouïe… Bref, nous devenons une sorte de chef d’orchestre imprimant in situ une expérience kinesthésique sensible, dans l’écriture d’un parcours aux limites du rejoué (post repérage) et de l’improvisé, selon les événements-stimuli que nous rencontrerons.

La rue, la place, l’escalier tracent des lignes qui, vues de dessus, font apparaître les formes d’un parcours jalonné au gré des sons, et qu’il est possible de rejouer à l’envi, en se jouant des aléas du moment.

Nous sommes sur des lignes-mouvements, façon Kandinsky, partition graphique, esthétique, physique, dynamique, sonore et kinesthésique. Le corps traceur et mémoire(s) est en jeu d’éc(h)o-interprétation des milieux, dans des marches sensibles et symbiotiques, où le promeneur se fond dans le paysage qu’il écrit en « marchécoutant ». L’écoutant devient lui-même paysage sonore, comme une sorte de réceptacle synecdotique.

Les traces et rendus comme partitions à re-parcourir

Repérage, plan-guides, signalétiques, cartes sensibles, textes descriptifs, autant d’objets-partitions qui permettent de fixer des parcours — avec leurs marges de manœuvre, d’incertitude, leurs chemins de traverse et les libertés que l’on peut prendre. Physiquement, guidées ou non, les traces nous tissent un jeu de pistes sonores pour jouer, rejouer, ou déjouer, différents espaces à l’oreille.

La notion de déjouer est ici assez intéressante. Mot à mot, qui déjoue ne joue pas, ne joue plus, ou joue autrement. On trouve ici la possibilité de contrarier, de mettre à jour une histoire jouée d’avance. Une forme d’improvisation où les tracés se perdent face à une intuition stimulante.

La musique (des lieux) à la carte n’est jamais totalement acquise, ni parfaitement maîtrisée. Mais l’est-elle plus dans des processus d’écritures de musiques dites contemporaines ? Rien n’est moins sûr selon les œuvres.

Continuant sur des rapprochements textuels, sémantiques, le mot déchiffré, par hiatus interposé, ou coquille, peut glisser rapidement vers défriché. On déchiffre une partition, y compris sonore, en même temps qu’on la défriche, qu’on l’apprivoise en éclaircissant ses zones touffues, en traçant un itinéraire de lecture plus clair. De la page carte au territoire partition, je m’avancerais à dire qu’il n’y a qu’un pas. Plus ou moins grand selon les cas.

La carte-partition nous fait effectuer des allers-retours entre le terrain arpenté et la page pouvant être écrite, déchiffrée, interprétée comme une partition/action.

L’écriture captation traces

Le field recording (enregistrement in situ/de terrain, ou sonographie) sera également une forme de trace organisée, parfois composée, pour re-vivre ex-situ un parcours sonore, en sons fixés, selon la définition de Michel Chion.

Cette pratique, liée parfois à des secteurs spécifiques dont l’audionaturalisme, lui-même intrinsèquement lié à l’écologie sonore et à la bioacoustique, est un exemple très pratiqué aujourd’hui, sous de nombreuses formes et esthétiques.

Les plus « purs » enregistrements bruts, non ou peu retouchés, traces du « réel », dans les limites acceptables du terme, sont une sorte de constat, état des lieux, à l’instant T et dans un espace donné. 

Le field recording peut ainsi être une mémoire, une fixation de parcours d’écoute, ce dernier étant de fait un geste qui ne laisse pas d’œuvre matérielle, tangible et a minima pérenne.

Néanmoins, à défaut de re-présentation fidèle, cette trace, capture sonore, pourra faire œuvre également. Plus ou moins retravaillé (montage, mixage, effets sonores), le field recording prendra ses distances avec le terrain pour devenir à son tour création sonore, prenant le pas, si j’ose dire, sur le geste original.

Pour moi, il s’agit souvent de deux œuvres différentes, certes assez fortement liées par l’écoute, le lieu, mais néanmoins autonomes d’une certaine façon.

La première est l’action performative de la marche d’écoute in situ, en générale collective.

La seconde est le résultat d’une captation donnée comme création sonore, pouvant être scénographiée par des dispositifs d’écoute, installations audio-plastiques, applications géolocalisées…

À noter d’ailleurs que dans le cas d’applications géolocalisées, l’auditeur marcheur équipé d’un smartphone, retrouvera généralement le principe d’une petite icône marcheuse parcourant une carte GMS, le guidant vers des points d’ouïe. La carte application se fait là interactive, comme une forme de partition serious game à lire en cheminant.
 

La vidéo fournira également un média particulièrement intéressant pour rendre compte des actions, paysages, ambiances, parcours, avec une approche « naturelle », sans sources ni colorant sonore ajouté, respectant les sons environnementaux, silences compris.

Quelques vidéos de PAS – Parcours Audio Sensible Desartsonnants

Les partitions — consignes de soundwalks

À l’instar de Max Neuhaus (les Listen), ou de happenings façon Fluxux, voire des partitions graphiques des chorégraphies de Cunningham, des partitions-consignes proposent de jouer ou rejouer des marches d’écoute.

Il existe d’ores et déjà un répertoire, en cours de recensement (Neuhaus, Westerkamp, Corringham, Plastic Acid Orchestra, Cluett, Patterson, Kogusi…).

Gilles Malatray, aka Desartsonnants, construit petit à petit, un répertoire personnel de partitions PAS – Parcours Audio Sensibles, à jouer en solitaire ou en groupe, guidé ou en autonomie.

Liens partitions de PAS

Aujourd’hui les technologies mobiles, embarquées, les réalités virtuelles et autres serious games nous font imaginer de nouveaux dispositifs ludiques, pouvant étendre sensiblement les modes opératoires de la partition papier, vers de nouvelles interactions marcheur/écouteur-territoire.
 

Les relations du marcheur écouteur aux territoires arpentés ont sans doute encore de nombreuses pistes de cartographies hybrides, d’écritures kinesthésiques à développer, entre expériences sensibles et dispositifs embarqués, explorations in situ et traces re-composées.

Article paru dans « L’autre Musique Partition »

Faire un PAS – Parcours Audio Sensible ?

PAS – CAMPUS CORPUS, Université Lyon 1 La Doua – PAS marché, écouté, dansé, raconté – Natacha Paquignon, Desartsonnants, Patrick Mathon

Le PAS – Parcours Audio Sensible, est une des nombreuses ramifications et variations des balades sonores, promenades écoutes et autres soundwalkings, façon Desartsonnants.

Le PAS est une sorte de danse marchée, ou de marche dansée, cadencée, fluée, lente, très lente

Le PAS est un ralentissement, une expérience décélérante, amène, une immersion tranquille, déambulatoire et sereine

Le PAS est une façon de voir la ville, la forêt, les bords de mer, la montagne, une rivière, un quartier… en les écoutant, à oreilles nues

Le PAS est une invitation au silence, en même temps que l’accueil ritualisé des sons ambiants, une cérémonie d’écoute en quelque sorte

Le PAS est une mise en situation, en scène, en écoute, un spectacle/installation audio-aléatoire, interactif, à l’air libre, imprévisible, à l’improviste

Le PAS perturbe et questionne parfois l’espace public en mettant en scène des promeneurs silencieux, fabriquant et jouant une écoute sciemment monstrative

Le PAS est un geste participatif, collectif, un échange de belles écoutes dynamiques et énergisantes

Le PAS est un arpentage où l’on mesure un lieu à l’échelle de ses plans sonores, de ses champs et hors-champs acoustiques, et où on se mesure à lui par le biais de nos oreilles

Le PAS est une traversée, un cheminement, une errance, un parcours, une écriture physique et géographique, où et par lesquels s’écrivent des histoires sonores aussi triviales qu’inouïes

Le PAS s’inscrit dans des approches esthétiques, écologiques et sociétales

Le PAS est un acte politique, dans le sens où il se préoccupe de territoires, urbains ou non, dans lesquels il s’inscrit

Le PAS est indisciplinaire, car s’y croisent moult pratiques éducatives, scientifiques, artistiques, politiques, éthiques…

Le PAS est pragmatique par le fait qu’il s’appuie sur des situations expérientielles, des gestes de terrain, des approches situées

Le PAS est contextuel, déambulant et s’arrêtant selon les architectures, les topologies, et les scènes sonores impromptues

Le PAS éclaire et convoque un paysage sonore foisonnant, fragile, complexe, finalement méconnu

Le PAS est ponctué de points d’ouïe, qu’il contribue lui-même à révéler, à générer, à mettre end exergue

Le PAS met l’oreille, mais aussi tout le corps en écoute, des pieds explorant le sol aux vibrations du vent sur la peau membrane sensible

Le PAS est une construction géographique, sensible, d’espaces sonores et de territoires auriculaires habités

Le PAS se joue des marqueurs sonores spécifiques, culturels, singuliers, comme des micro événements rencontrés

Le PAS nous plonge dans une ambiance écoutante immersive, comme il révèle celles, intrinsèques, d’un lieu acoustiquement « coloré »

Le PAS pointe des effets acoustiques surprenants, d’échos en réverbérations, de coupures en amortissements, de masquage en discriminations, pour entendre autrement et jouer à faire sonner les lieux

Le PAS aime la rumeur de la ville, tout comme ses émergences, de la cloche aux rires enfantins

Le PAS se joue des espaces fermés/ouverts, petits ou grands, publics/privés, dedans/dehors, intimes/extimes, panoramiques/enclos, des lisières et transitions, des passages et impasses

Le PAS cherche des postures écoutantes ludiques, tant physiques que mentales, individuelles ou collectives

Le PAS mixte une musique des lieux en live, en déambulant de sources en sources, au gré des rencontres

Le PAS crée des fenêtres d’écoute où la vue et l’ouïe fonctionnent en contrepoint, en accord ou en friction, en harmonie ou en dissonance

Le PAS est une performance douce, inscrite dans un espace-temps diurne ou nocturne, adorant tout particulièrement les instants entre chien et loup, les glissements et bascules sensoriels

Le PAS est propice à l’écriture ou à la réécriture de moult histoires sonores partagées, rédigées, installées, racontées, in situ ou ex situ, sur le vif ou à posteriori

Le PAS titille l’oreille en décalant le paysage sensoriel hors des sentiers battus

Le PAS est ce que l’on en fait, à partir du moment où on se met collectivement en marche, et à l’écoute

Dans l’idéal, emboiter le PAS à Desartsonnants est une bonne façon de le vivre ipso facto, de concert.

Fictions de la forêt

Où les branches craquent sous les pas, comme il se doit

où la forêt se fait parfois percussion, percutée

où l’on active échos et résonances

où un bâton met en marche

Où le vent nous souffle et siffle à l’oreille

où les loups sont bien là, houuuuuuuu

et les termites aussi

mortelles !

Où les z’oizaux z’aussi, vrais z’ou faux, gazouillent

où les enfants arpentent

enregistrent

racontent

inventent

bruitent

où l’on s’enforeste sans prendre racine…

« Fictions de la forêt« , initié par Permanence de la littérature, la CALI (Communauté d’agglomérations du libournais), centres de loisir Libourne, atelier d’écriture avec Eduardo Berti, création sonore et montage sylvestre Desartsonnants

Octobre/novembre 2022

En écoute

PePaSon, des ressources pédagogiques autour du paysage sonore

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Formé en Juin 2020, le collectif PePaSon rassemble des passionné.e.s de son et de pédagogie, amateur.e.s ou professionnel.le.s. issus de tous les milieux : De l’acoustique, de l’art, du design, de l’urbanisme, des sciences naturelles, des sciences sociales, de l’enseignement … Et bien plus encore !!

Le collectif a été créé afin de favoriser la rencontre, l’entraide et l’émergence d’idées et de projets entre toutes les personnes curieuses de sons et de paysages sonores avec une dimension socio-culturelle. 

Pédagogies ne renvoi pas tant à l’idée d’enseignement ou de technique d’enseignement mais à l’idée d’une coévolution entre NOUS et le PAYSAGE SONORE. Nous le transformons, et il nous transforme… Le Paysage est pédagogue en lui même !

PePaSon un collectif et mouvement en faveur d’une recherche-action-création indisciplinaire et populaire autour des Pédagogies des Paysages Sonores.  Nous souhaitons faire se rencontrer les personnes, les milieux, les disciplines autour d’un enjeu d’éducation culturelle et sensible intimement liée à l’idée d’habiter son corps, sa vie, son territoire

PePason est donc un réseau en chantier ouvert à toute oreille de bonne volonté.

Il mène différentes actions :

Bien, ou mieux s’entendre avec…

« I love you, vous ne m’entendez guère, I love you, vous ne m’entendez pas... » Gilles Vignault

PAS – Parcours Audio Sensible à Auch

On me nomme régulièrement artiste sonore, ou paysagiste sonore, et la deuxième proposition me sied parfaitement.
Penser, créer, aménager des paysages sonores, vivables, écoutables, me semble un travail, une recherche louables, un objectif de vie sans doute.

Pour autant, il faut savoir raison garder.
Dans un monde qui s’emballe, de chantiers en chantiers, de voyages en voyages, où il faut aller vite, être mobile, parfois survivre, la vitesse et le bruit ne nous épargnent pas.

Rumeur insidieuse, vacarme assourdissant, communication parasitée, toutes les formes de bruits se stratifient parfois jusqu’à ce que l’oreille doute de son propre bon entendement.

Alors un paysagiste sonore doit en prendre la mesure, par forcément métrologique, sonométrique, mais plutôt mesure du milieu auriculaire ambiant, sensible, fragile, et de ses modes de vie induites.
Jusqu’où aller, comment freiner, éviter le mur du son, faire un pas de côté, préserver sa liberté d’écoutant communiquant ?
Là où la parole est plombée d’un chape sonore tonitruante, où elle ne se fait plus entendre, noyée dans un brouhaha incessant, le silence s’installe, malgré lui, malgré nous, ou par nous. Un silence de plomb caché sous un vacarme mortifère.

Un paysagiste sonore se méfie donc de ces écueils assourdissants autant qu’étouffants.
Pour faire paysage acceptable d’un monde sonore, il ne convient pas de surenchérir par des installations empilées, mais peut-être de commencer à prendre conscience de l’existant, à le rendre plus écoutable, plus entendable, plus vivable.

Arpenter la ville, y poser une oreille bienveillante, rechercher ses aménités auriculaires, les sociabilités d’un monde complexe à l’écoute, est sans doute une série de premiers pas à franchir.
Pour suivre la pensée de John Cage, artiste à l’écoute Oh combien ouverte, inventive, cherchant sans cesse l’expérience ludique, il faut laisser au vestiaire nos a priori pour accepter les sons, sans jugements trop hâtifs.

Une oreille pragmatique repose la question du bien entendre par l’expérience de l’écoute située, mise en situation.

Le simple fait de poser une oreille curieuse sur la ville « empaysage » celle-ci. Nous créons notre propre installation sonore à ciel ouvert, à 360°, pleine de surprises et d’aléas, de mouvements, d’apparitions et de disparitions, de transformations et d’hybridations.
Monde étonnant que celui de l’espace sonore dont tant de choses nous échappent. Entre flux et cadences, la ville offre un théâtre d’écoute sans cesse renouvelé, il suffit d’y tendre une oreille tendre, curieuse, peut-être un brin béate, ravie. Néanmoins pas naïve.

La scène acoustique prend forme, avec ses espaces et limites fuyants, ses hors-champs, ses séquences, ses transitions, autant micros scènes intriquées, qui trament une histoire entre les deux oreilles.

Le monde vue par les oreilles prend forme, s’agence, l’oiseau dans la ville, la voiture aussi, les cris des enfants fugaces, la cloche prenant de la hauteur, la rumeur en toile de fond. Tout s’installe, ou presque, s’entend, cohabite, le concert est déjà commencé pour paraphraser Maurice Lemaître, il suffit d’en prendre conscience.

Néanmoins, cette écoute concertée autant que concertante, ne suffit pas toujours, tant s’en faut, à faire oublier, voire à éviter de subir les violences du monde, auxquelles nos oreilles n’échappent malheureusement pas.

De nombreux artistes, dont Raymond Murray Schafer, Max Neuhaus, Paul Panhuysen, Michel Risse et son Décor Sonore, Michel Chion, Pierre-Laurent Cassière, Baudouin Oosterlinck, et bien d’autres, ont posé, ou posent encore sur le monde une oreille attentive. Ces postures d’écoutes, toutes singulières, contribuent à construire des espaces où l’auricularité contribue à mieux entendre, à mieux s’entendre. Il nous faut aujourd’hui faire face, collectivement dans le meilleur des cas, à une série de situations pour le moins tendues, parfois très anxiogènes. Aussi, gageons que prendre soin de nos milieux sonores, nous aidera, certes modestement, à améliorer un peu la qualité de vie, à l’heure actuelle fragilisée de toutes parts, et au final à prendre mutuellement soin de nous, de nos lieux de vie.

Peut-être que le désir, voire le rôle d’un paysagiste sonore, un tant soit peu humaniste, est de mettre des écoutes et écoutants en situation d’expériences collectives, pour tenter de préserver des espace de belles ententes, au sens très large, polysémique et polyphonique du terme.

La ville ouïe ou non, de l’entendre au faire

Une ville à entendre, voire plus

Qu’est-ce qui y sonne joliment, ou non ?
Qu’est-ce qui nous surprend, éventuellement nous dépayse à l’oreille ?
Comment percevoir en priorité les musiques de la villes; les aménités auriculaires, les espaces qualitatifs ?
Quelle sont les zones calme, oasis sonores, ilots acoustiques privilégiés, protégés ?
Quelles sont les influences architecturales, topologiques sur les ambiances sonores ?
Quelles sont les rythmes de la ville, entre flux et cadences (heures de pointe, vie scolaire et étudiantes, marchés, présences de casernes de pompiers, hôpitaux, flux de circulation…) ?
Quels sont les émergences acoustiques (sirènes et alertes, Klaxons, cloches…) émergeant de la rumeur ?
Quelles sont les influences des activités, du zonage urbanistique (industries, commerces, ports, parcs, zones ce loisirs…) ?
Quels sont les plus beaux points d’ouïe, panoramiques, resserrés, ouverts, fermés, permanents ou ponctuels… ?
Comment circule l’a parole, se déploie, plus ou moins aisément, la communication orale ?
Quelles sont les influence atmosphériques, vent, pluie, orages, leurs perceptions et ressentis au prisme des topologies et aménagements… ?
Quelles sont les influences de la vie animale, sauvage ou non, dans la cité ?
Quelles sont les marqueurs et signatures sonores singulières (cloches, fontaines, spécificités locales…) ?
Quelles sont les plus belles acoustiques de la ville (passages ou bâtiments réverbérants, échos, effets de masque, de coupure, de mixage…) ?
Quelles sont les coutumes ou événements locaux ponctuels animant la cité (fêtes traditionnelles, vogues, marchés) ?
Quels sont les parlers locaux, langues, accents, expressions, marqueurs de brassages culturels…) ?
Existe t-il des cheminements préexistants, ou l’écoute tisserait un parcours cohérents, dans ses similitudes et diversités ?
Peut-on percevoir une sorte d’archéologie ou d’histoire sonore au travers des quartiers historiques, bâtiments, friches… ?
Comment convoquer des approches croisées, indisciplinaires hybridant esthétique, écologie, sociabilités auriculaires et aménagements… ?
Comment travailler l’indisciplinaire via des actions arts-sciences, des diagnostiques et expérimentations invitant aménageurs, chercheurs en sciences dures et humaines, décideurs politiques, artistes, résidents… ?
Comment définir des corpus et glossaires autour du son, de l’écoute, du paysage sonore, pour que chacun s’entendent (mieux) et élargissent ses approches respectives et mutuelles, le croisement de pratiques ?
Comment élaborer des parcours d’écoute, définir, signaliser, inaugurer, voire aménager des points d’ouïe ?
Comment le patrimoine sonore peut entrer dans une approche de tourisme culturel, de valorisation du territoire ?
Comment protéger les zones de belles écoutes, voire s’en servir de modèles pour un aménagement sensible et qualitatif de l’espace urbain?
Comment penser le son, les ambiances en amont, et non de façon curative, lorsque les dysfonctionnements et nuisances sont avérés, souvent difficilement réparables ?
Comment repérer, qualifier et exploiter des caractéristiques acoustiques situées, pour le jeu, la diffusion, la création de musiques, pièces sonores, installations et autres objets d’écoute ?
Quelles actions d’éducation et de sensibilisation à l’écoute urbaine mettre en place, avec quels publics (enfants, étudiants, résidents, pédagogues, aménageurs, élus…), pourquoi, comment ?
Comment agir en installant en priorité l’écoute, comme objet esthétique, outil d’analyse, d’aménagement, de création, sans forcément ajouter une couche sonore supplémentaire ?
Comment mettre en place des outils de représentation, d’inventaire, de qualification, description, travailler des cartographies sonores sensibles, des cartes mentales, partitions graphiques… ?
Comment user de différent média (mot, texte, image, vidéo, graphisme, danse, performance, son…) pour mettre et raconter une ville en écoute ?
Comment engager des processus de créations sonores (documentaires radiophoniques, multimédia, installations sonores, muséographies, parcours et mises en situation d’écoute…) suite à ces investigations et expériences in situ ?

Cette liste de questions et propositions non exhaustive, contextualisable, peut donner lieu à moult extensions, adaptations, hybridations, variations…
Ces questionnements sont pensés avant tout comme des leviers d’actions, des déclencheurs, stimulateurs, ouvrant un champ d’expérimentations auriculaires au final peu ou pas explorées.

Desartsonnants, novembre 2022

En parler plus en avant, impulser un projet de terrain, une rencontre : desartsonnants@gmail.com

Question’ AIR (Auricularités Inter Relationnelles)

Questions en VRAC (Véritables Relations Acoustiques Créatives)

– Le PS (Parcours Sonore) engage t-il forcément un CE (Corps Écoutant), et mouvant (CM)? (questions orientée…)

– La CE (Chose Écoutée) est-elle plus importante que le Corps Écoutant (CE), et vice et versa ?

– La posture d’écoute (PE) prime-t-elle sur l’OE (objet entendu), et vice et versa ? Ou bien la déclenche-t-elle ?

– Le design, fut-il sonore (DS), ne se noie-t’il pas dans le lieu, l’ambiance, la masse, la productivité reproduisible… ? (Question orientée)

– Le MVA (Monde Virtuel Acoustique) peut-il remplacer le MRA (Monde Réel Acoustique) ? (Question orientée)

– L’OPA (Oreille Prothèse Augmentée) devient-elle plus performante (performative) que son homologue Oreille Nue, ou Naturelle (ON) ? (Question orientée)

– L’Acronyme (A) est-il – (1) nécessaire, (2) utile, (3) contreproductif, (4) décalé, (5) autre (si oui précisez)… ?

Entourez ou les Termes qui vous semblent Adéquat (TA)

Merci d’avoir participer activement à ce JDO (jeu de l’ouïe) !

De la modération des micros

Aux premiers jours du numérique ultra mobile, des enregistreurs légers, des cartes SD et disques durs quasi invisibles, la tentation fut grande de dégainer les micros à tour d’oreilles.
Puisque la qualité était au rendez-vous à moindre sous, et tenait dans la poche, ou presque, on captura sans modération quelques milliers de Giga Sounds, sans compter, et parfois sans y réfléchir plus avant.

A l’heure du dérushage, que le grand tri me croque !
Et puis que faire de tout cela ?
Que garder, que jeter, que recycler ?
Quel sens à cette débauche addictive ?

Alors Desartsonnants s’assagit, ou en tous cas tenta de le faire.
De moins en moins, il tendit ses micros frénétiquement, à chaque son semblant intéressant, exotique, digne d’entrer en collection.


Certes, il rata, et rate encore, de belles séquences qui lui filèrent sous l’oreille, mais il faut raison se faire, l’exhaustivité n’est pas une fin en soi, et n’est même pas de ce monde post-encyclopédistes, malgré tous les efforts illusoires de la toile.
Et puis la chose manquée a parfois du bon en nous poussant à une forme de résignation bienveillante.

Fini donc la voracité dévoreuse du moindre bruit, place au projet narratif non dopé à la sonotonine.

D’abord, les oreilles en avant.
Un temps d’apprivoisement du local.
Une immersion dénichant les ambiances où il fait bon s’entendre, ou pas…
Un arpentage à oreilles nues, sans appareillage ni extension, de quelque genre que ce fut.

Et puis le sujet.
Ou la multiplicité des sujets.
La forêt, la montagne, la prison, l’hôpital et leurs fictions, la ville et ses frictions, les mémoires d’un lieu, d’un collectif vivant, ou de choses disparues…
Les imaginaires, les perceptions, les ressentis…
Les colères, les résistances, les militances…

Comment s’entend-t-on, mieux je l’espère, avec des petits bouts de territoires fragiles, et tout ce qui y co-habitent, en y posant respectueusement nos esgourdes.

Qu’en dire au final, que raconter sans trop se perdre, ou bien au contraire en s’égarant joyeusement, en dérivant sciemment ?

Passée la fièvre du tout capter, les micros seront tendus à bon, ou à meilleur escient, enfin je pense, quand l’histoire se tissera sans enflure boulimique.

Parfois-même, seule l’oreille suffira.
Ou bien une trace écrite se substituera au son trop retord, ou trop intime, ou trop impalpable, quasi insaisissable, furtif dirait Damasio.
Le récit n’en sera pas pour autant appauvri, mais bien souvent plus construit, plus alerte, évitant de noyer le propos sous une avalanche sonore dégoulinante.

La matière sonore, épurée d’une surenchère consommatrice et productiviste, dans l’air du temps, de l’insatiabilité techo-geek, du podcast en série, au kilomètre, ne poussera plus le capteur de sons a des excès, des démesures ratissant tout sur leurs passages.

Les oreilles non gavées digèrent mieux que celles sur-engraissées, et deviennent sans doute plus sensibles aux douces trivialités et fragilités du monde.

Sans prôner une sobriété moralisante et déplacée, la modération des micros tendus à tout-va, est un geste de ralentissement, dans une société effrénée. Si modeste soit-il, il participe à une prise de recul, parfois de conscience, passant aussi par les oreilles.

Sons-jeux, rêve sonique

Silences des Lauzes – Sentier des Lauzes – Christian Lapie

Statues

C’était après avoir dévoré l’intégrale des nouvelles de J.G. Ballard, un pur chef-d’œuvre d’ailleurs.
À plusieurs reprises, y est question de plantes soniques, et de sculptures chantantes, plus ou moins maléfiques, selon les cas, souvent dans des univers aux beautés glacées, aliénantes. Avec un zeste de paysages façon Lovecraft, aussi beaux qu’inquiétants.

Ce fut donc un rêve, je pense, ou plusieurs.

Je me suis retrouvé sur une sorte de chemin capricieux, assez indéfinissable dans une topologie précise. Mer, montagne, ville, non-lieu, espace mouvant ? Une vision indécise, fluctuante, fragile, comme dans bien des rêves.
Les sculptures néanmoins étaient bien là, soniques. Elles ressemblaient, je crois me souvenir, aux magnifiques ensembles de Christian Lapie, ces fantastiques Ombres guetteuses, dressées dans de vastes paysages.
Sauf qu’elles n’étaient plus dressées silencieusement, souvenirs émergents d’on ne sait où, entre ciel et terre, mais bel et bien sonores.
Elles émettaient un chant, de mémoire éthéré, mélopées de sirènes égarées dans des prisons gangues de pierres, ou d’une autre matière lisse et compacte.
Mais là encore, ces sons restent pour moi très fugaces, comme les « vrais » d’ailleurs, mais sans doute un peu plus immatériels, énigmatiques. Des lambeaux auriculaires flottants sans jamais s’accrocher nulle part.
Je les entendrais plutôt médium aigus, lamento plaintifs, enfermés dans une coque de pierre à la fois brute et travaillée, comme des sortes de génies dans une amphore qui imploreraient qu’on les libère.
Ce que je n’ai pas fait du reste. Mais l’aurais-je pu ?
Cet univers était ambigu, entre sérénité et oppression. L’ambiance évoquait celle d’un Ballard transposé on ne sait où, ni quand, bien loin d’un concert apaisé, même avec une esthétique un brin land art.


Je ne sais pas combien de temps j’ai côtoyées, écoutées, ces statues sonifères, ni comment je les ai quittées d’ailleurs…


J’aurais aimé les retrouver, ne serait-ce qu’une fois, au hasard d’un chemin, d’une nuit, d’un autre rêve…
Ce ne fut pas le cas jusqu’à ce jour.
Peut-être que le fait de les ré-évoquer ici fera qu’elles entendront ce qui peut être un appel, une curiosité encore avivée, et me convieront de nouveau à cette étrange et lancinante promenade, guidée par leurs voix de nulle-part.

Publié dans Discuts N°20, hiver 2016, le magazine des manipulations sonores, sur une invitation d’Alexis Malbert aka Teptronic
Version revue octobre 2020

Inventaire auriculo-forestier

Branches
Craquements
Ciel
Sifflements
Oiseaux
Pépiements
Chenille
Silence
Feuilles
Froissements
Moustiques
Vrombissements
Enfants
Rires
Chasseurs
Pétarades
Pluie
Crépitements
Mousses
Amortissements
Autoroute
Rumeur
Tronc
Percussions
Terre
Piétinements
Animaux
Onomatopées
Herbes
Bruissements
Souches
Effritements
Vent
Sifflements
Voix
Cris
Voitures
Intrusions
Pierres
Claquements
Silence
Silence
Presque…

20 octobre 2022 – Fictions de la forêt – Permanence de la Littérature, Communauté d’Agglomération de Libourne (CALI)

Point d’ouïe, forêt de La Double, Sève qui peut !

S’enforester, sève qui peut !

Une forêt peut-elle se cacher derrière un arbre ?
Ou inversement ?
Un son peut-il se cacher en forêt ?
Une forêt dans les sons ?
Qu’en dire, qu’en ouïr ?
Marcher suivant son instinct
Au risque de s’égarer
Sans cailloux baliseurs
Croiser et écouter l’Ogre
Baba Yaga
Le roi des Aulnes
l’esprit des Sylves
Le Grand Méchant Loup
GML pour les intimes
Les Sept Nains, grincheux compris
Pelleas ou Mélisande
Ou les deux
Le chêne séculaire
Le saule, éternel malheureux
La biche innocente, quoique…
Et tous les esprits frictionnels
Qui nous feront voir de quel bois ils se chauffent
Et tous les oiseaux nicheurs et dénicheurs
Les coucous squatteurs
Les pies cleptomanes, de pis en pis
Et tous les Elfes, lutins, Hobbits, korrigans, Génies verts, Naïades, Walkiries, Nymphes, Ondines, Échos, Esprits siffleurs, frappeurs, tapageurs…

Choses racontées de souche à oreille
Les feuilles grandes ouvertes, ou vertes
En embûchcade
Des bois sons
Hydres à temps
Jeux très bûches !


Tout cela fait un sacré boucan !
Une rumeur entretenue de vents
Balayée d’orages, saccagée de grêle, assoiffée de sécheresse,
Laissant du bois mort, desséché, moussu…
Tout ce qui craque sous nos pas
Même le verni de l’histoire sylvestre

Sève qui peut !

Mais ça sonne quand même bien !

18 octobre 2022, PREAC Les fictions de la forêt, Permanence de la littérature, forêt de La Double, Cali de Libourne

Point d’ouïe sylvestre libournais

Deuxième journée en forêt de la Double, dans le libournais, avec des enfants des écoles voisines.

Matin
Ciel bas, très sombre, chaleur lourde et atmosphère humide.
Ce qui devait nous arriver nous arriva.
Tout d’abord, quelques gouttes clapotantes.
Puis une petite pluie.
Suivie d’une bonne averse.
Les arbres nous pleurent dessus.
Le sol devient spongieux.
Il pleut, vraiment.
Les sons aquatiques feront partie ce matin du paysage, bon gré mal gré.

Midi.
Tout bascule.
Le vent tournant chasse nuages et ondées.
De superbes trouées de soleil colorent les bois.
Exit les sons pluvieux.

Constat
Sous le soleil ou sous la pluie, la forêt reste néanmoins très décevante à l’écoute.
Loin de ce que l’on peut en imaginer, avec des nuées d’oiseaux, des sons forestiers…
Les oiseaux se taisent, ou sont partis vers d’autres cieux.
La forêt n’est pas du tout spectaculaire à l’oreille, voire se révèle désespérément silencieuse.

Rumeur autoroutière au loin.

Mais les enfants ont des ressources, beaucoup, sans forcément qu’on leurs suggère, pour combler les vides, faire chanter les lieux, faire paysage.

Ayant plus ou moins consciemment intégrés les jeux d’écoute proposés en début de promenade, ils vont chercher les micros sonorités, faire sonner la forêt en la percutant, bruitant, ébauchant des histoires où l’imaginaire fera chanter les sylves…

Je suis toujours surpris de leur façon de tisser un récit, fut-il sonore, à partir de presque rien, du trivial, qu’il faut aller chercher dans les recoins les plus cachés de l’auricularité.

Au creux d’une souche, sous les mousses toutes douces, dans les feuillages bordant le chemin…

Tout chante pour qui sait l’entendre.

Premier retour sonore rapide, sur le vif.

Point d’ouïe, rives de la Dordogne entre chiens et loups

Banc d’écoute crépusculaire.


Devant moi, à nuit tombante, coule la Dordogne sableuse, ocrée, en silence.


Il faut s’en approcher tout près pour entendre ses remous bruisser, des flots brisés par les piles du pont historique.


Une cloche, celle de l’Hôtel de ville sonne un carillon de Westminster, tronqué. On attend vainement la fin qui ne viendra pas.


Lui répond, quelques secondes plus tard, celle de l’église Notre-Dame de l’épinette, un très joli nom qui sonne bien, dont la flèche a été, par sécurité, provisoirement décapitée.


Les cloches sont néanmoins restées en place, et donnent encore de la voix.


Ces deux bâtiments sont dans mon dos, et pourtant j’entends leurs sonneries contre les murs d’en face.

Magie des effets acoustiques en miroirs.


Il fait très doux ce soir.


Des promeneurs, des familles longent le quai en contrebas en devisant.


Les enfants courent et crient, insouciants.


Un chien aboie à ma droite, assez loin, et ses jappements trouvent de beaux échos contre le parapet du vieux Pont de pierre, à ma gauche.


Autre magie des effets sonores déroutants.


L’obscurité s’étale doucement sur Libourne, de paire avec l’amortissement sonore.

Libourne, le 16 octobre 2022

Chronique libournaise, Crépitements, retrouver la forêt, se retrouver en forêt

Vendredi 14 octobre

Premières marches écoutes, forêt de la Double, dans une parcelle de la Cali, au Fieu.

Des groupes d’enfants des écoles de la Communauté d’agglomération sont invités à marchécouter.
Dont une classe unique ULIS ce jour.

Un conte, des contes, des histoires,
Tendre l’oreille vers les arbres
Des arbres qui tendent l’oreille vers nous
Bienveillance mutuelle
Être écouté par la forêt
Jouer avec ses sons
Retrouver le silence, même fragile
Installer l’écoute
S’installer dans l’écoute
Cueillir des sons
Être cueilli par les sons

Caresser, éteindre, s’adosser
Esprits de la forêt
Ausculter des matières, des mousses et des écorces
Raconter
Bruiter
Jouer

La pluie s’en mêle
L’oreille s’emmêle
Ça crépite
Les feuilles chantent
Micros sonorités

Mixage
Les pas écrasent les branches, crépitement
La pluie sonne la forêt, crépitement
L’oreille doute
Crépitement

Micro installation éphémère
Des sons exogènes
Cloches, voix, oiseaux fantasques
Le vrai du faux, et vice versa
Installer l’improbable
Échanger sur le vécu, l’entendu
Échanger sur l’imaginé

Réactions
L’’imaginaire de l’expérience, et vice et versa
La spontanéité d’une fraicheur sylvestre
Se retrouver avec l’autre, nous, eux, les arbres
Entendre les crépitements entre gouttes d’eau et marche spongieuse
Entre pluie, vent et soleil
Entre réel et rêvé

Deux heures ça passe vite
Quitter la forêt
Retrouver le bus
Garder l’empreinte, on espère
L’expérience d’un moment
Une traversée sylvestre unique
La sensation du pas sur l’humus
De l’oreille buissonnière
L’appel et de l’accueil de la forêt

Expériences partagées
On en ressort grandi

Octobre 2022 – Parcours PREAC L’art de grandir, avec Permanence de la littérature

Ronronnement, chronique audio libournaise

Jeudi 13 octobre

Départ de Lyon
Ronronnement
7 heures de bus
Ronronnement
Ça berce
On l’oublie
Òn somnole
De beaux paysages
Ronronnement

Arrivée
Promenade sur le port fluvial
Nocturne
Petite pluie intermittente, vent,
Crépitement
Marche, un grand besoin après cette traversée assise

Ronronnement
Un méga truc flottant
illuminé
Amarré
Un truc flottant pour touristes fluviaux
flottés
Aventuriers peinards de la rivière Dordogne
Ronronnement
Les moteurs alimentent les lumières à bord
Ronronnement
Et celles du dehors
Le port n’a pas assez de ressources électriques pour cela
Ronronnement
Donc les moteurs tournent
Tournent
Tournent
La nuit durant
Ronronnement
C’est agaçant, voire plus, quand on sait
Ronronnement
Heureusement, la pluie plique et ploque
Sur le vieux Pont de pierre
La Dordogne au dessous
Plic ploc
Ça fait du bien
Tout Ronronnement cessant
Ça fait du bien.

Points d’ouïe et mises en situations improbables

Le plus difficile est de sortir des sentiers battus, fussent-ils auriculaires, de tordre des approches audio-paysagères pétries d’habitudes, d’infléchir des situations et actions pédagogiques qui s’usent au fil des répétitions et déclinaisons, d’aller là où la logique descriptive ne se suffit plus. Il ne s’agit pas de tout remettre en question, encore moins de faire table rase, mais juste de tenter un pas de côté, un coup d’oreille décalée.

Je teste ces temps-ci des approches convoquant ce que je nomme des hypothèses de situations (d’écoute) improbables.

Ces dernières sont issues d’inspirations plutôt littéraires, voire philosophiques, grand merci aux dadaïstes et autres oulipiens qui n’en finissent jamais de me surprendre et d’apporter de l’eau au moulin.

Voici, en vrac et sans commentaire, quelques unes de ces hypothèses, pensées présentement en milieu urbain, mais transposables dans d’autres contextes.

  • Imaginons que, plus nous écouterons la ville, plus cette dernière nous écoutera.
  • Imaginons que, plus nous allons nous repérer, écrire et cartographier nos cheminements d’écoute, plus nous allons nous égarer, égarer nos sens, principalement celui du bien entendre.
  • Imaginons que toute logique, tout programme d’écoute, sera contre-productif, que seul l’aléa, l’irréfléchi, le non pensé, l’improviste, puissent nous aider à construire de l’oreille des paysages viables.
  • Imaginons qu’il nous faille plonger dans le trivial, le « minumental », l’infra-ordinaire, pour concevoir une globalité sonore digne de ce nom.
  • Imaginons que, pour chaque son choisi comme intéressant à l’écoute, il nous faille lui opposer un autre qui serait plus ou moins son contraire, la face inversée d’un miroir acoustique, son binôme inséparable qui le ferait exister.
  • Imaginons que les situations auriculaires traversées, vécues, expérimentées, ne se traduisent que par des faits, actions et écritures non sonores, silencieuses, usant d’autres média, voire que le silence y suffise.
  • Imaginons que, pour révéler un paysage sonore, le faire vivre, il faille le contaminer in situ par une série d’événements improbables, inattendus.
  • Imaginons moult autres situations et hypothèses improbables…

Ajoutons enfin une dernière contrainte, celle que les postulats énoncés doivent s’inscrire dans un parcours non virtuel, expérientiel, vécu à l’échelle de la ville, et du corps, contextualisables et partageables.

Points d’ouïe, écoutes en miroir

@photo Fabien Lainé, Festival l’Arpenteur 2022

Décaler le regard, changer l’angle d’écoute.
Nous pouvons marcher dans une forêt en prenant conscience que nous écoutons la forêt.
Nous pouvons également marcher dans une forêt en prenant conscience que la forêt nous écoute.

Le fait que j’écoute la forêt autant que cette dernière m’écoute remet en perspective des modes de perceptions et de nouvelles approches en miroirs.

J’ai transposé le cadre de ce postulat pour le penser également en milieu urbain, ou ailleurs, de façon à, dans un premier temps, poser des questions de postures, imaginer des possibles, avant que de les expérimenter.

J’en resterai ici au stade du questionnement, l’expérimentation étant en gestation.

Écoutant d’une ville, à la foie écoutée et écoutante.

Mais pour quelles raisons une ville, tout comme une forêt, ou d’autres lieux, m’écouteraient-ils ?

Certainement pas parce que j’y parlerais plus fort que tout autre habitant, promeneur, oiseau, plus fort même qu’un puissant orage.
Ce serai là une bien fâcheuse manière d’être et de se faire entendre, pour le moins inécoutable, inentendable, indéfendable. Une surenchère qui violenterait l’écoute comme les choses écoutées.

Une ville ou une forêt m’écouteraient-elles parce que ma pensée, ma réflexion, mon discours, ma façon de marcher et d’écouter, seraient plus affinés, plus intelligents que d’autres ?
Très présomptueux cher ego ! Surtout si l’on pense qu’un raisonnement vaniteusement égocentré rend plutôt sourd que réceptif à nos milieu de vie. Là encore, argument irrecevable.

Pourtant, je persiste à croire qu’en écoutant, nous sommes, réciproquement écoutés, entendus, non pas forcément par des seuls personnages, animaux, mais par des lieux traversés, habités, esprits-oreilles de la forêt comme de la ville, d’une rivière, d’une montagne, d’un océan…

N’y voyons pas là un délire paranoïaque, une écoute surveillante, totalitaire, omniprésente, liberticide, qu’il faudrait fuir et contrer par une furtivité damasonienne, mais plutôt une forme de réciprocité sensorielle positive car bienveillante.

Pensons une auricularité aller-retour, comme une forme d’aménité altruiste, écho-logique en quelque sorte.

Imaginons des écoutes partagées, en miroir, intrinsèquement omniprésentes depuis… la nuit des temps.

Considérons que l’espace acoustique ambiant, souvent inentendu, négligé, si ce n’est malmené, accueille en son giron tympanesque, à partir du moment où on se met à l’écouter, nos rêves les plus fous, nos utopies les plus joliment sonores.

Poussons plus loin le bouchon, jusqu’à envisager que d’innombrables musiques inouïes, nous sont susurrées si on sait les percevoir, les accueillir, en retour de nos envies de trouver des équilibres harmonieux, là où le chaos, la cacophonie, le brouhaha s’installent. Une forêt, et même une ville, nous proposant des oasis sonores apaisants, où il fait bon écouter, échanger, rêvasser…

Prenons le cas d’un musicien tendant une oreille curieuse, et qui serait écouté en retour, gratifié de mélodies inouïes; un architecte de formes d’habitats jamais vus, et un paysagiste, un philosophe, un soignant, un gardien de parc public, un enseignant, un cuisinier… Autant d’oreilles écoutantes écoutées, inspirées, respectueuses et respectées. Don contre don maussien.

Caressons l’utopie que l’écoutant écouté échange, avec les forêts, rivières et villes, et tous les êtres et choses, vivants ou non, des pensées magiques, où le frisson de l’émotion nous garderait de folles démesures possédantes.

Puissions nous faire que l’écoute réciproque nous fasse encore rêver, et construire des lendemains qui chantent plus qu’ils ne déchantent.

Point d’ouïe – Jussieu dedans dehors, dessus dessous

Un nouveau PAS – Parcours Audio Sensible, a été effectué sur le campus Pierre et Marie Curie de Jussieu Sorbonne, dessus dessous, dedans dehors, avec quelques passages assez undergrounds, que n’aurait pas dénié Max Neuhaus dans ses Listens.

Ce parcours d’écoute, a été effectué, dans le cadre des 9e Assises Nationales de la Qualité de l’Environnement Sonore, organisées par le Cidb BruitParis.
Il s’est déroulé, entre chien et loup, de 19 heures à 20 heures, sur le site-même du campus universitaire.
C’est d’ailleurs un moment que Desartsonnants apprécie tout particulièrement, pour la qualité des lumières changeantes, la bascule entre nuit et jour, l’estompage sonore progressif, et l’ambiance souvent poétique d’une fin de journée.

Ce soir là, après une journée particulièrement humide, la température est très frisquette pour l’époque, le fond de l’air vraiment frais, ce qui n’a pas empêché un groupe de promeneurs écoutants de marcher lentement, silencieusement, pour aller traquer les ambiances sonores des plus triviales aux plus surprenantes.

Le parcours avait été repéré la veille au soir, alors que le temps était déjà très pluvieux, et avait donc pris en compte un cheminement en grande partie abrité, tracé de passages couverts en parkings souterrains, proposant une porosité dedans-dehors, avec laquelle nous pourrions jongler, selon les conditions météorologiques lors de notre déambulation. Et ce choix se révéla judicieux, tant pour échapper un brin à la fraîcheur humide, que pour découvrir une collection de réverbérations, de coupures acoustiques, de filtrages et de mixages sonores, des plus surprenants et intéressants.

Après un très rapide aperçu oral des origines et pratiques du soundwalking, nous nous mettons donc en marche pour environ une heure de promenade écoutante.
En ce début de soirée, les étudiants jusque-là assez nombreux sur le site, se font plus rares. Néanmoins, le site reste animé de pas, conversations, rires et chuchotements, tant féminins que masculins. Ce qui, en ce début de promenade, nous plonge dans une ambiance assez vivace, avec un équilibre très agréable, entre espaces calmes, et poches sonores plus animées.

Un passage en passerelle surplombe la bibliothèque universitaire. Nous pouvons voir des étudiants, en contrebas, lire et écrire, se déplacer pour aller chercher tel ouvrage. Il est alors aisé d’imaginer l’atmosphère très calme de la BU, tout en la regardant vivre en silence, sans rien en entendre, impression curieuse. Nous percevons les sons de surface, derrière nous, d’ailleurs très discrets, tout en voyant un autre univers sonore, dans un mixage que chacun peut se faire à son gré. Un décalage dedans-dehors, dessus dessous, qui ne manque pas, en cette nuit tombante, d’une certaine poésie. Espace apaisé où l’imaginaire a toute sa place.

Nous retrouverons une scène semblable, bientôt, quoiqu’assez différente, un peu plus avant dans notre déambulation. Cette fois-ci, nous longeons des salles où se pratiquent du yoga, des arts martiaux, de la danse, de la musculation… Nous observons les usagers derrière de grandes vitres qui ne laissent s’échapper aucun sons. Une nouvelle séquence à la fois muette et pourtant très évocatrice quand aux ambiances sonores que l’on imagine se dérouler à l’intérieur. Nous finirons par pousser une porte pour pénétrer dans un couloir menant à ces salles. De là, nous parviennent, très filtrées et atténuées, des bribes de musiques, avec en superposition le passage des usagers, leurs voix, leurs pas, leurs regards étonnées de nous voir ici, statiques, silencieux… Entre deux mondes, une fois encore dedans-dehors, un effet de sas mixant des ambiances de façon surprenante. Des lieux que le promeneur écoutant guide affectionne et ne manque pas d’explorer, surtout en groupe.

Sur une autre passerelle, très calme, très résonante, je dispose quatre petites enceintes autonomes, en une mini installation au carré pour jouer d’un espace immersif modifié. Deux HP diffusent de faux chants d’oiseaux qui se répondent, un autre des sons de cloches transformés par des manipulations audionumériques, et un quatrième des voix ténues dans un espace réverbérant qui se confond avec celui, « réel » où nous nous trouvons. Le tout discourant de façon plus ou moins aléatoire selon des boucles asynchrones. Au fil de la mise en place progressive des enceintes, l’ambiance est modifiée par de nouvelles couches sonores ajoutées, qui ne couvriront cependant jamais l’empreinte acoustique de l’espace, jouant plutôt en contrepoint à créer un décalage pour le moins inhabituel. La désinstallation se fait progressivement, dans un decrescendo qui nous ramènera à la situation auriculaire initiale, une forme de résilience auditive où chaque son « naturel », in situ, reprend progressivement sa place à l’écoute.

Un passage devant une cour entourée de hauts bâtiments en U, nous fait entendre mille micros sons, voix et pas, portes grinçantes, dans un halo assez lointain, de quoi à nous faire apprécier les choses ténues, délicates, loin du brouhaha ambiant de la ville pourtant toute proche.

Nous entamerons maintenant la partie souterraine, underground, de notre PAS, en empruntant un réseau assez labyrinthique de couloirs desservant des parkings souterrains et autres locaux techniques. Changement d’ambiance assez radical, tant au niveaux des lumières, artificielles, que des sonorités.
La réverbération est ici accentuée, accompagnée d’un quasi silence qui pourrait paraître pesant. Néanmoins, apparait une signature sonore caractéristique de ce genre de lieux, le chant, non pas des sirènes, mais des ventilations et autres climatisations. Elles sont nombreuses, de tailles différentes, toutes assez singulières, déployant une gamme de souffles, tintinnabulis, cliquètements au final assez riches, presque musicaux oserais-je dire. Le jeu ici est de mixer par la marche et l’écoute par le passage de l’une à l’autre, de s’arrêter entre deux rangées, de se faire une petite composition live d’instruments à vent bien soufflants.
Une seule voiture viendra animer notre exploration des parkings, excitant ainsi une belle réverbération bétonnée.
J’en jouerai moi aussi en poussant quelques notes de chant diphonique, que l’acoustique favorise en les amplifiant, colorant, à tel point qu’on ne sait plus vraiment d’où vient le son. On retrouve ici l’acoustique fusionnelle des églises romanes, propice à révéler les effets immersifs, les situations de communion du chant grégorien, qui lui-même joue sur le développement de notes harmoniques semblant flotter dans l’espace.

Retour au niveau campus, pour une dernière traversée, nous conduisant vers la sortie, sur la place très animée jouxtant l’université. Les voix étudiantes quittant les lieux, le flux de voitures, la ville reprend ses droits à l’oreille, voire ses travers parfois un brin intempestifs.
Néanmoins, nous pouvons tester l’effet de masquage en nous approchant tout près d’une fontaine, dont les bruits blancs, chuintants, les glougloutis, vont gommer une partie des bruits motorisés. Nous jouons à mettre nos oreilles en éventail, en élargissant et focalisant, voire inversant leurs pavillons de nos mains placées en conques derrières nos « longue-ouïes » encore toutes imprégnées de notre traversée sonore nocturne.
Malgré la fraicheur de l’air, quelques courageux.euses resteront pour discuter des ressentis, essentiellement autour de l’occupation des espaces et de la vie sociale perçues en déambulant dans un campus, à l’heure où il se vide progressivement.

Comme souvent, je comparerai cette expérience collective, écoutante, avec d’autres, en particulier dans de nombreux campus explorés de l’oreille, lors de rencontres, workshops, colloques, actions culturelles.
La présence étudiante confère à ces espaces de vie une sorte d’identité commune palpable, surtout du fait que, de nombreux campus ont été construits ou réaménagés durant les années 70, avec des architectures bétons, de grandes rues piétonnes, des auvents couverts, des places intérieures, tout ce qui favorise et génère des espaces acoustiques très réverbérants.
Néanmoins, leurs tailles, leurs implantations géographiques, les proportions bétonnées et végétalisées, les activités, font que ces espaces restent des lieux toujours très intéressants, acoustiquement et socialement, à arpenter, seul durant les repérages, et plus encore de concert lors des PAS.

Campus Pierre et Marie Curie Jussieu Sorbonne , le 27 septembre 2022, Assises Nationales de la Qualité de l’Environnement Sonore

PS : La traversée souterraine du campus m’a rappelé, avec tristesse et émotion, celle des sous-sols de la BU à Paris 8 Saint-Denis, guidée par Antoine Freychet, trop tôt disparu après avoir mené des travaux musicologiques remarquables, autour de l’écologie sonore, du soundwalking. Une dédicace hélas posthume !

Points d’ouïe corrélés

Plus je triture l’idée et l’expérience du, ou des paysages sonores, moins je suis sûr d’être en mesure de le le, ou de les définir correctement.


Néanmoins, je pense que l’approche des points d’ouïe spatio-temporels, comme des conjonctions corrélées, où les sciences, la philosophie et l’artistique se rencontrent, en fait des terrains féconds.


Ce sont là des lieux potentiels, où l’on peut imaginer et construire des espaces expérientiels, voire des modèles de paysages sonores plus ou moins crédibles et viables, et surtout écoutables et habitables.

Formations, conférence 2022-2023

Actions de formation, conférences, ateliers, groupe de travail, autour du ou plutôt des paysages sonores

  • Approche généraliste, histoire et pratiques du paysage sonore
  • Architecture sonore
  • Design sonore
  • Paysages sonores au cinéma
  • Soundwalking et parcours sonores
  • Field recording, mémoire, traces, création
  • Lecture écritures et compositions artistiques de paysages sonores
  • Paysages et écologie sonore
  • Représentations des paysages sonores, cartographies, partitions

Lire et télécharger ICI

Associations sons mot à mot

Laissons les sons vifs
L’écoute révélatrice, rêve et lectrice
En inter-positions
Super-positions
Jusqu’à positions
En frottis de flots flux
d’improbables rangs contre
tricoter avec
Des arbres, des marbres
Des forêts, des faux rets
Des sentiers, des chantiers
Des mots, des maux
Des campagnes, des compagnes
Des abeilles, des oreilles
Des prisons, des frisons
Des rivières, des litières
Des lectures, des luxures
Des rythmes des myrthes
Des marches, démarches
Des rires, décrire
Des cités, cécités
Des ports, des forts
Des livres, des vivres
Des hôpitaux, dés aussitôt
Des images, des mixages
Des corps, décors
Des danses, des denses
Des pluies, des ouïes
Des pierres, des paupières
Des comptoirs, des pouvoirs
Des photos, des photons
Des récits, des récifs
Des chaos, des cachots
Des vins, des vains
Des folies, des phobies
Des publics, des déclics
Des machines, des échines
Des étoiles, des étioles
Des oiseaux, des appeaux
Des enfants, des infants
Des voyages, des voilages
Des marchés, démarchés
Des teintures, des tentures
Des collines, des coulines
Des lumières, des lanières
Des ruelles, des cruelles
Des odeurs, des horreurs
Des buissons, des bruits-sons
Des châteaux, des chats tôt
Des murmures, des morsures
Des anions, des actions
Des nuits noires, des rasoirs
Des rochers, des ruchers
Des couloirs, des mouroirs
Des lignes, des signes
Des méandres des esclandres
Des bancs, des rangs
Des sons, des sangs
Des perspectives, des prospectives
Des landes, des bandes
Des cloches, des croches
Des écrans, des écrins
Des dangers, des donjons
Des regards, des égards
Des insectes, des infects
Des odeurs, des moqueurs
Des fêtes, des faits
Des orages, des otages
Des sorcières, des cornières
Des tempêtes, des enquêtes
Des repas, des replats
Des frictions, des fictions
Et tout ce qui ne coule pas de soi
Qui ne coule pas de source
De source avérée
De source altérée
L’oreille s’apprête au jeux de l’ouïe
Qui s’y frotte ses piques
Des mots, démos
Avoir le dernier…

Vous avez dit écologie sonore ?

@ Photo Fabien Lainé, Festival de l’Arpenteur 2022 – Scènes Obliques – Les Adrets en Belledonne

Écologie sonore, quelle drôle d’expression quand on y pense ! Des mots qui englobent large, très large, tellement qu’on a l’impression d’un grand flou, où pointe le risque d’une coquille vide, qui plus est teintée d’immatérialité… Si ce n’est d’un opportunisme politique qui sonne démagogiquement creux.


Par contre, si on pense une écologie de l’écoute, des écoutants, des choses écoutées, avec des postures éthiques, humanistes, on voit là se dessiner des perspectives plus concrètes et réjouissantes. En poussant plus loin le bouchon (d’oreille ?), si des formes de pensées et d’actions écologiques, au prisme du sonore, convoquent le soin, la santé, la biodiversité, l’enseignement, l’habitat, la mobilité, les arts, l’aménagement du territoire… on a alors à disposition des leviers d’action potentiellement forts.

Des propositions plus concrètes, sans doute moins démagogues, autour du discours sur la maison écoutante, ou l’habitat auriculaire, au sens littéral du terme, deviennent alors force de réflexion, d’étude et d’action. Surtout si la « Grande Maison Écoutante » est envisagée comme une co-habitation la plus large que possible.

Paysages sonores etc

Le son qui émerveille

  • La beauté d’un paysage passe aussi par les oreilles
  • Vers une esthétique des paysages sonores, les musiques des lieux
  • Des créations et installations audiopaysagères…
  • La recherche de points d’ouïe et d’acoustiques remarquables…

Le son qui soigne et prend soin

  • Prendre soin de la chose écoutée, de l’écoute et de l’écoutant
  • Prêter l’oreille et porter attention
  • le silence et le calme comme des droits fondamentaux
  • L’audiothérapie et le paysage, des oasis sonores
  • Des paysages sensibles ressourçants…

Le son qui aménage

  • Les outils et législations, cartes de bruit, zones calmes, trames blanches…
  • Des parcours d’écoute, marches sensibles et mobilités douces
  • De l’acoustique à l’esthétique, de la sonométrie à l’approche qualitative, de la norme au plaisir, du confort à la signature sonore…

Le son qui mémorise et valorise

  • La préservation des espaces sonores fragiles, des langues et dialectes, des signaux sonores qualitatifs, des traditions et savoir-faire sonores, inventaires des sites auriculaires remarquables*…

Le son qui questionne la pluralité et le complexité

  • Le paysage est d’une approche complexe, le sonore en est une constituante.
  • Le son n’est pas seulement une esthétique ou une nuisance, il s’envisage comme une façon de penser éthique, écosophique, philosophique, politique, poétique…

*Travaux d’Aciréne

 Times Square, Installation sonore de Max Neuhaus à New York, by Ulrich Loock 

L’œuvre sonore de Max Neuhaus a été installée pour la première fois à Times Square en 1977. Elle a cessé de fonctionner en 1992. En 2002, la Dia Art Foundation a remise en état cette œuvre d’art et l’a incluse dans sa collection. Ulrich Loock analyse le travail et décrit comment l’artiste fait le distinguo entre la matière sonore et sa dimension temporelle. Sans que l’installation soit véritablement présent ni visuellement ni matériellement, Neuhaus crée ce qu’il appelle une expérience, une mise en situation individuelle et authentique du lieu.

Le scandale qui a abouti au retrait de « Tilted Arc » de Richard Serra de la place Fédérale à New-York diffère d’un certain nombre d’autres incidents comparables sur essentiellement deux points.

Rarement des moyens apparemment démocratiques n’avaient été été appliqués aussi rapidement pour un acte de ce que Benjamin Buchloh a qualifié de «vandalisme d’État», afin de littéralement détruire une œuvre d’art publique. Cet acte de vandalisme a été dirigé contre une sculpture qui pourtant incarne, comme peu d’autres, la contradiction entre la revendication d’autonomie dans l’art moderne et son intégration dans l’espace public. La sculpture de Serra est une œuvre abstraite, dont la forme et l’emplacement répondent à des données spatiales et architectoniques de la place fédérale et créent des situations singulières dans la perception de l’espace. En opposition intransigeante à la domination de l’espace public par le spectacle de l’architecture et des médias, Serra revendique avec son travail la possibilité d’une expérience esthétique directement lié de l’espace, qu’il considère comme la prérogative d’un art qui ne ferait appel à aucune justification en dehors de lui-même.

Comme Le note clairement Neuhaus: «Après la création de la pièce, l’espace sera appréhendé avant tout en fonction de la sculpture ». Il exprime quelque chose d’implacable et d’exclusif par sa revendication esthétique quand il dit que, en créant « Tilted Arc », « j’ai trouvé un moyen de disloquer ou de modifier la fonction décorative de la place et d’intégrer activement les gens dans le contexte de l’œuvre ». Le potentiel expérimental convoqué par cette dislocation est la condition préalable à la possibilité d’une mise en situation spatiale unique. L’expérience vécue, par la présence de la sculpture en acier découpant la place, est une chose à laquelle les utilisateurs de l’espace urbain ne peuvent échapper. Pour ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas se conformer à l’injonction spatiale de la sculpture, cela devient vite un obstacle monumental. Ainsi, la proposition artistique de résistance par la suppression de libertés individuelles est contrebalancée par l’accaparation de la place via le geste esthétique et individualiste de Richard Serra. Surmonter cette contradiction n’est pas son objectif.

Tout comme la volonté contradictoire de s’opposer à l’expérience d’une aliénation de l’espace public sous la forme d’un obstacle inévitable ne peut difficilement être invoquée pour justifier la destruction de l’œuvre de Richard Serra, il en va de même pour un caractère essentiel du travail de Max Neuhaus, d’éviter les attaques teintées de populisme. L’aversion pour l’art contemporain dans les espaces publics. Cependant,le travail de Neuhaus peut être considéré comme un moyen de résoudre certaines des contradictions révélées par « Tilted Arc ». En ce qui concerne la complexité de la perception, sa différence entre l’expérience totale de l’espace urbain, la taille même de l’œuvre et l’importance géographique de son site, l’œuvre sonore de Neuhaus à Times Square peut se distinguer à l’instar la sculpture de Serra. C’est pourtant une œuvre dont la matière est uniquement sonore. C’est un travail sans matérialisation visible ou tangible. Il est construit de telle sorte qu’il incombe à chaque passant d’y prêter attention ou non. Ceux qui choisissent de ne pas le faire ne sont pas dérangés par le travail.

 Changement de paradigme 

Max Neuhaus a commencé sa carrière artistique fin des années 50 en tant que percussionniste, avant de composer ses propres œuvres, ancrées dans des pratiques contemporaines visant à défaire la séparation trop enfermante du compositeur et de l’interprète. Il s’est ensuite intéressé à des concepts contemporains, qui élargissaient la pratique musicale pour inclure, par une sorte de renversement, ce qui avait été auparavant rejeté, afin de parvenir à une définition plus large de la musique: la « musique des sons/bruits ». Ceci nous rappelle le mouvement bruitiste des futuristes italiens, mais aussi la convocation du silence, dans 4’33 ‘par exemple, de John Cage. Ainsi, si les approches musicales étaient au départ centrales pour Max Neuhaus, des œuvres telles que Times Square et d’autres antérieures et postérieures, marquent une sorte de rupture radicale avec la pensée musicale »classique ». Neuhaus décrit ce changement de paradigme en formulant une notion fondamentale pour l’art sonore – «celle de supprimer le son du temps pour le placer dans l’espace». Ce changement de paradigme rend évident le fait de considérer la sculpture comme point de référence dans son travail, car la sculpture est le support d’une pratique artistique qui crée ou modifient les conditions de la perception spécifiques à un lieu. Cependant, seules les formes les plus avancées de la sculpture de la fin des années 1960, évoquées par Rosalind Krauss dans son essai «La sculpture dans l’espace élargi», pourraient être considérées ici comme une référence.

Rosalind Krauss écrit: «Dans l’époque postmoderne, la pratique n’est plus seulement définie et cadrée par un médium donné – la sculpture par exemple -, mais plutôt par rapport à de nouvelles logiques sur un ensemble de champs culturels, dans lesquels tout média – photographie, livre,lignes tracés sur des murs, miroirs, ou la sculpture elle-même – peuvent être utilisés. Ainsi, le champ artistique fournit à la fois un ensemble d’outils étendu, mais ouvre à des pratiques pouvant être explorées par nombre d’artistes , via un mode de travail non hyper-contraint par l’utilisation d’un média spécifique. En ce qui concerne l’oeuvre de Max Neuhaus, ces conditions présentent un intérêt dans lequel le geste artistique est lié d’une part au paysage, et d’autre par à l’architecture, deux domaines traditionnellement relativement ignorés de la «sculpture», dans une définition « classique » et non équivoque de ce champ. Dans la suite de cet article, je vais décrire la construction d’un espace sonore parmi les œuvres emblématiques de Max Neuhaus. Cependant, je voudrais d’emblée que nous gardions à l’esprit l’importance du fait qu’il n’a utilisé que du son, sans aucun autre matériau pour cette œuvre in situ. Le son est-il alors un nouveau matériau envisageable comme média sculptural autonome, dans une pratique sculpturale ou plutôt non sculpturale, dans une approche élargie, ou propose t-il une rupture importante, celle d’être face à une œuvre sensuellement perceptible, mais sans être véritablement un objet tangible? Ce n’est sans doute pas une pure coïncidence si les divers matériaux énumérés par Krauss sont tous des matériaux et objets visuels et tangibles, quelque part rassurants.

 Traffic Island 

Le lieu choisi pour ce travail de Max Neuhaus, à Times Square, est une zone a priori délaissée, située vers Broadway,la 7ème avenue et entre les 45ème et 46ème rues; une ilot de circulation déserté, à la limite nord d’une place qui est par ailleurs très utilisée et circulée. En 1977, lors de la première installation de l’œuvre par Neuhaus, celle-ci n’était pas le fait d’une commande. L’artiste avait découvert par lui-même cet étrange espace et, conscient de son potentiel, avait demandé à la New York Transit Authority l’autorisation d’utiliser les conduites de ventilation du métro, situées sous l’îlot routier pour installer le dispositif technique de son œuvre. Afin de financer ce travail, Neuhaus avait fondé sa propre organisation à but non lucratif, Hear, grâce à laquelle il a pu solliciter des fonds de la Fondation Rockefeller, de la « National Endowment for the Arts and private donors ». Son installation sonore initiale a fonctionné sans interruption durant quinze années, jusqu’à ce que Max Neuhaus la mette lui-même hors-service en 1992, pour argumenter plus fortement sa demande qu’un établissement had-oc prenne en charge la maintenance de l’installation à Times Square. Dix ans plus tard, une telle institution a été créée: la Dia Art Foundation. L’œuvre a ainsi été intégrée dans la collection de la Fondation Dia, début 2002. Une nouvelle technologie plus moderne et réactive a été conçue pour générer et diffuser le son. Plus encore, le dispositif électronique initial a été converti en processus numérique et ré-écrit en conséquence. Cela signifie par exemple qu’un son, même le plus éphémère, peut être rejoué à tout moment. Cela permet entre autre de dissiper les craintes concernant la viabilité et la pérennité d’une œuvre d’art électronique. Le 22 mai 2002, Times Square a été réinstallé, et peut désormais – du moins techniquement parlant – fonctionner quasiment indéfiniment.

Nulle part, l’installation Times Square n’est signalée, ou signalisée, ne donnant aucune indication concernant l’œuvre, son auteur, ses sponsors. Quiconque visite ce travail, soit en connait déjà l’existence, soit le découvre inopinément, par les sons étranges provenant du sous-sol, s’échappant d’une grille métallique. Max Neuhaus décrit Times Square ainsi: «L’œuvre est un bloc sonore invisible et non signalisé, situé à l’extrémité nord de l’île. Sa texture sonore, riche en harmoniques, peut suggérer à les sonneries anciennes de grandes cloches, chose improbable contextuellement dans ce lieu. Nombreux sont ceux qui traversent l’espace en prenant conscience d’un son inhabituel provenant de quelques étranges machines souterraines. Pour ceux qui le découvrent et acceptent l’anachronisme des sons, l’île devient un lieu différent, décalé, à part, mais sans pour autant être coupé, isolé des espaces environnants. Ces personnes réceptives, n’ayant aucun moyen de savoir si cela a été pensé et installé délibérément, pensent généralement l’œuvre comme un espace acoustique singulier qu’elles auraient découvert par elles-mêmes. Le son a spatialement des limites assez clairement marquées, qui correspondent à la taille du réseau de diffusion. C’est ce qui explique le ressenti sans équivoque de l’auditeur passant d’une zone où le son ne peut pas être entendu à une zone où il peut être entendu, celle où il se retrouve entouré, immergé dans le flux sonore. En revanche, il est impossible de percevoir le son «vu de l’extérieur», en prenant du recul. Même si ce dernier possède «l’objectivité» d’un objet situé hors de la conscience d’un écoutant et, en tant que tel, est un objet de perception purement sensoriel, il diffère fondamentalement des choses visibles et tangibles qui peuvent être appréhendées à distance, en tant qu’objets discrets mais néanmoins concrets ».

 Perception auditive 

La perception visuelle semble différer de la perception auditive du fait que nous parlons de la «vue», de la perception visuelle, en acceptant qu’elle puisse être modifiée, même si la chose reste la même, comme par exemple dans des variations d’éclairages, de lumières. Mais nous refusons de parler d’un spectacle qui ne serait pas vraiment un spectacle, avec du spectaculaire donc. Voir semble se rapporter à des choses et objets parfaitement identifiables. La vue de choses que l’œil ne serait pas capable de saisir de prime abord, des choses qui iraient au-delà de l’identification visuelle, nécessitant un concept plus abstrait dans l’appréhension et la compréhension des choses, pourraient être considérées comme un cas limite de l’expérience visuelle. Je me réfère ici à une expérience visuelle, proche des théories de la sublimation, et présente, par exemple, dans la peinture expressionniste abstraite, notamment celle de Barnett Newman. Si nous sommes conscients qu’il existe une source pour chaque son, un objet physique d’où il provient et par lequel il est généré, tels une voiture, un violon, un haut-parleur, nous semblons parfaitement disposés d’accepter les sons indépendamment de leurs sources originelles. Dans la perception visuelle, il n’est pas facile de trouver un équivalent à l’affirmation «j’entends un grondement», c’est-à-dire «j’entends un son qui pourrait avoir plusieurs sources différentes, plus ou moins identifiables. Je ne parle pas de l’objet matériel qui génère ce bruit, mais d’une sorte de résonance perceptible que je peux sentir et sur laquelle je veux attirer votre attention.»

Il semble y avoir une très nette différence de temporalité entre ce qui peut être vu et ce qui peut être entendu. Une des qualités essentielles du son semble être sa dé-coloration, une certaine neutralité – un début et une fin, une évolution qui ne semblent pas être directement liés à la présence ou à l’absence de la source matérielle du son. Il existe une relation interne entre le son et le déroulement temporel, le temps qui passe. Cependant, le temps du regard, dans la plupart des cas, est égal à celui pendant laquelle l’élément visible est présent, quelle que soit les variations circonstancielles de lumière par exemple. On pourrait être tenté de relier le décalage entre la temporalité du visible et celle de l’audible au fait que la personne concernée par le visible a le choix de fermer les yeux ou de détourner le regard. Une option similaire serait-elle envisageable pour l’écoute?

La perception d’un son est comparable à la perception d’un courant d’air, d’une sensation de chaleur ou de froid, nécessitant un contact physique. Il se peut que la corporéité du son, son caractère concret, réduise l’importance, ou l’urgence de l’identification de sa source. Il se peut aussi que le privilège accordé à l’œil plutôt qu’à l’oreille, à travers l’histoire et le développement de notre civilisation, ait permis d’éloigner le son de sa source, l’identification acoustique n’étant plus forcément nécessaire à notre survie. Comme pour confirmer cette notion ex négativo, Max Neuhaus lui-même renvoie à un exemple précis, confirmant la nécessité toujours vitale d’identifier un son, sa source? Il constate en effet qu’un accident peut survenir lorsque des personnes prises dans un flot de circulation automobile entendent la sirène d’un véhicule d’urgence, mais sont incapable de le localiser. En 1988-1989, il a travaillé sur un projet de sirène dont le son est conçu pour permettre une meilleure évaluation de la direction et de la distance une localisation plus fine des véhicules d’urgence en mouvement.

 Temps et Espace 

L’espace d’audibilité à Times Square est celui où est installé une zone sonifiée. Grâce au son, cette zone est mise en exergue de son environnement et est requalifiée par sa propre qualité perceptible sur le plan auditif. Neuhaus « construit » un son en relation avec ceux de l’environnement, qui sont déjà présents in situ. En un sens, il est hasardeux de comparer le son de Times Square à la résonance d’énormes cloches anciennes. Le son de l’œuvre est beaucoup plus proche de ceux présents à Times Square, et diffère en même temps de ceux-là, de sorte que, bien que ces situations auditives ne soient pas tout à fait improbables à cet endroit, l’ambiance n’en reste n’en reste pas moins étrange, décalée. Il est donc toujours possible à une oreille curieuse, de discriminer le son issu du travail de Max Neuhaus et la masse des autres sonorités ambiantes – les autres sons se confondent en un magma informe, comparés à ceux de l’œuvre – sans doute subtilement travaillés pour créer un véritable contraste.

Plus précisément, la zone sonorisée est un bloc émergeant des profondeurs, dont l’étendue et la forme ne peuvent être identifiées qu’en marchant, en se déplaçant dans l’espace de l’installation, que l’on soit dans le périmètre ou à l’extérieur de l’œuvre.
Dans le cas de Times Square, le son lui-même n’est pas toujours identique, mais possède des qualités différentes selon les zones qu’ils occupe. Ces différences sont dues à des combinaisons de fréquences particulières, qui pourraient être assimilées à différentes couleurs sonores. La modélisation interne de la zone, sa topographie, topophonie pourrait-on dire, ne peut être perçue distinctement que par un auditeur en mouvement, un marcheur écoutant. La topographie elle-même restant une approche statique. La différenciation sonore est perceptible, bien que ne subissant pourtant aucun développement dans le temps, ni aucune scansion, extension, ralentissement ou accélération temporelles, que ce soit sous la forme d’une séquence présentant des sons différents, ou d’intervalles organisés de sons et de silences. Contrairement à toute expérience sonore « traditionnelle », le son tel qu’il est travaillé et installé par Max Neuhaus est continu et inchangé dans sa durée. Seule la diversité des sons disséminés dans l’espace permet de percevoir les contours de l’installation.

Lorsqu’il n’y a pas vraiment de séquences temporelles écrites, la dimension spatiale du devient prioritaire – c’est l’espace qui décrit la portée sonore. Max Neuhaus compose le son de telle manière que la question de «quand?» Ou de «combien de temps?» soit remplacée par celle du «où?». L’endroit où le son est à sa juste place. Si nous définissons l’espace comme la condition principale régissant la possibilité de juxtaposer une variété sonore intéressante, nous définissons le lieu comme une entité spatiale, qui voit le jour grâce aux relations interférant des volumes acoustiques les uns aux autres. Max Neuhaus perçoit les sons comme des corps autonomes, formant un lieu de par leurs inter-relations. Le lieu où le son est audible est déterminé en opposition à l’endroit où il ne doit pas être entendu. L’œuvre a ainsi toute sa place dans la mesure où elle diffère constamment d’un lieu existant à un autre. Ce qui fait dire à Denys Zacharopoulos: « Le lieu que nous percevons dans le travail de Neuhaus est presque toujours un lieu dans un lieu, un lieu autre, que l’expérience singulière et la perception stimulée proposent comme un espace étant là et nulle part ailleurs ». Parce que le son global de l’installation est proche des autres bruits ambiants, en termes de volume et de couleur tonale, et ne se distingue pas directement de l’ambiance générale, il nécessite, pour être perçu, une attention particulière et une activation extra-ordinaire de l’ouïe: s’il y a une différence entre perception visuelle et perception auditive, ceci est particulièrement remarquable dans une installation comme Times Square, qui pourtant pourrait être plus susceptible que d’autres lieux de confirmer la suprématie visuelle sur l’écoute.

 La somme de tous les bruits ? 

Si l’œuvre sonore ne peut pas vraiment être perçue clairement « de l’extérieur », il est vrai que, conjointement, et distinctement de l’installation, la masse sonore de Times Square restera audible. Le travail du son dans son environnement fait qu’il reste perceptible au premier plan comme à l’arrière-plan. Cependant, lorsque l’attention est focalisée sur l’œuvre, les autres bruits de Times Square semblent se déplacer également, par un phénomène psycho-acoustique, aspirés vers le centre de la perception. Un changement d’attention, qui peut dépendre des variations du volume des bruits de circulation, peut entraîner des phénomènes de bascules entre arrière-plan et premier-plan: des bruits ambiants peuvent apparaître distinctement ou s’estomper dans l’arrière-plan de l’installation. Des bruits ambiants peuvent être entendus mixés à l’oreille, avec ceux de la composition de Max Neuhaus – ou ne pas mélangés avec elle (il n’en résulte pas forcément une somme de sons), comme ils peuvent également être colorés par l’écriture sonore. Un bon exemple de coloration créé par un travail sonore est l’effet des vitraux d’une cathédrale médiévale: tout dans l’église – personnes présentes, meubles, piliers et murs – peut être vu comme des éléments de décor colorés d’effets lumineux, abstraits jusque dans leur existence humaine-même. Travailler à une coloration sonore ambiantale, doit en principe conduire à une perception plus agréable des espaces, les sons de l’environnement prenant parfois le devant de la scène, ou étant entendus sans en être vraiment conscients – si bien sûr ils ne sont pas perçus comme des bruits hégémoniques et irritants. Les bruits de tous les jours peuvent se détacher, dans une certaine mesure des connotations négatives qui leurs sont normalement associées, en particulier dans l’idée de « pollution sonore ». La coloration des bruits environnants par l’œuvre de Neuhaus a au contraire quelque chose qui se rapprocherait d’un effet purifiant. A la différence de l’exemple des vitraux, dans l’œuvre de Max Neuhaus, la perception de la corrélation des sons entre eux, est en grande partie laissée à une liberté d’écouter en auditeur individuel et singulier. Ceci explique pourquoi Neuhaus décrit son travail en termes de «catalyseurs de modifications d’esprit»

Ecouter, percevoir le travail de Neuhaus demande une approche active, une questionnement sur l’espace, la discrimination, l’exploration, la perception des variations, et non pas une question liée à une seule « humeur contemplative ». Times Square demande, rappelons-le, un auditeur en mouvement. Le son lui-même doit être découvert comme une source exogène, et identifié comme le son d’une œuvre installée. Puis il nécessite une adaptation constante de l’attention. C’est ici que la notion de temps entre en jeu. Le travail étant géographiquement stable, étroitement lié au site, la perception auriculaire requiert une activité liée à des actions d’écoute et de déambulations dans le temps, attirant l’attention sur les séquences temporelles qui qualifient le site. En conséquence, chaque auditeur perçoit quelque chose de différent, à la fois en raison des changements réels de tout ce qui se produit de manière irrévocable dans le temps, intrinsèquement à l’œuvre, mais aussi en raison de la disposition individuelle de chaque auditeur. La perception de l’installation émerge et varie à travers une participation active; ce qui n’est pas toujours une évidence, quelque chose de spontanément offert à chacun.

Avec chacune de ses œuvres sonores, Max Neuhaus plaide en faveur de l’expérience d’une immédiateté esthétique. Son utilisation du son, parfois quasi informel, s’inscrit dans le champ élargi de la sculpture, qui n’est pas pour autant liée à un objet visuel ou tangible. Ainsi, il maintient la propension de l’œuvre sonore à nous faire accéder de plain-pied à une expérience authentique de l’espace – sans toutefois imposer à quiconque la rencontre de son œuvre: c’est à chacun, à tout moment, de d’accepter ou non la confrontation, la visite, la reconnaissance de l’objet sonore installé. Le sens, l’importance du présentiel, qui est intimement lié à l’expérience d’une création sonore, est aussi celui d’une présence constamment fluctuante. C’est ce qui implique singulièrement un matériau à la fois aussi physique et aussi insaisissable que le son dans des espaces publics.

Ulrich Loock (Switzerland) was director of the Kunsthalle Bern and Kunstmuseum Luzern in Switzer­land. Since 2003 he has been the Deputy Director of Museu Serralves in Porto, Portugal, where he has curated exhibitions of work by Raoul de Keyser, Robert Grosvenor, Moshe Kupferman, Thomas Schütte, Herbert Brandl, Adrian Schiess, Helmut Dorner and others. His most recent publication was Thomas Schütte (Cologne: Friedrich Christian Flick Collection and DuMont Verlag, 2004).
Text November 1, 2005 –  

Traduction Desartsonnants – Avril 2019  

Études aux sirènes – Max Neuhaus

Max Neuhaus testant les sirènes

Ce copieux article, rédigé par Max Neuhaus en 1991, et corrigé en 1993, montre une nouvelle facette du travail de l’artiste. Ce dernier se glisse dans la peau d’un designer sonore, repensant des « sons utiles » sous formes de sirènes d’alarmes, tout à la fois esthétiques, fonctionnels et plus efficacement sécurisants. Comme à son habitude, Max Neuhaus nous décrit méticuleusement tout le processus de création de ce projet, mettant en avant tant ses heureux aboutissements que ces nombreux freins, voire échecs. Un panel de questions singulières sont soulevées, touchant aussi bien les problème techniques de dispositifs à tester et à faire approuver, les financements, marchés, pressions commerciales et politiques, modes de pensées à ébranler, égos à ménager… De même sont posés ici des problématiques de fond, qui convoquent à la fois le statut de l’artiste concepteur sonore et ses marges, et du son lui-même, entre œuvre esthétique et objet fonctionnel. Un débat somme toute assez dans le monde du design, mais assez original à cette époque, en tous cas en ce qui concerne l’objet son. D’ou sur le terrain, une série d’incompréhensions, de retards, de freins et de résistances, d’espoirs et de désillusions, aux confins des arts, du design et de l’écologie sonore…

Sirènes  

En 1978, je ai décidé de tenter d’améliorer les signaux sonores équipant les véhicules d’urgence. Je suppose qu’une des premières questions qui vient à l’esprit de chacun, est de savoir pourquoi un artiste, même s’il est créateur sonore, est tenté de s’écarter du monde de la culture, plutôt rassurant pour lui, pour aller concevoir de sons à destination des voitures de police, ambulances, et camions de pompiers. En fait, pour moi ce fut un passage assez naturel, comme une sorte de défi somme toute assez logique à relever.

Au regard de nombreux problèmes urbains, les sirènes pouvaient sembler un objet d’assez peu d’importance, mais pour ma part, je ne le pense pas du tout. La bande sonore d’un un bon exemple de l’impact que le son peut avoir sur la façon dont nous percevons l’environnement, agissons en conséquence. Par exemple, deux pistes sonores différentes, appliquées à une même scène cinématographique, peuvent créer des scénari quasiment opposés, évoquer des émotions très différentes et contrastées.

Pour revenir à notre sujet, lorsque l’on considère l’évolution des sons d’alerte, notamment sur des véhicules d’urgence, nous constatonsqu’elle est liée à l’histoire, à la volonté et aux savoir-faire de l’homme à façonner des sons ambiants. A New York, au siècle dernier, les pompiers tiraient eux-mêmes des charriots à bras transportant des pompes et des échelles, tandis que l’un d’eux ait à l’avant, en criant et en soufflant dans une trompette pour avertir du passage et de la priorité du convoi. Au XXe siècle, la sirène mécanique a été inventée. Ses sonorités, avec de longs glissendi, étaient associées également à des sons d’alertes prévenant attaques aériennes pendant la guerre. Cette sirène à main était montée sur le charriot des pompiers, et activée manuellement, à l’aide d’une manivelle.

Lorsque les véhicules de pompiers furent motorisés, quelqu’un a eu l’idée de mettre un de sifflet à l’extrémité du tuyau d’échappement, et de laisser les gazs d’échappement du moteur activer eux-même la sirène. Cela produisait une sorte de cri, un hululement tellement horrible à entendre, qu’il a finalement été abandonné. Avec l’arrivée de l’électricité, la sirène mécanique a elle-même été motorisée. Le conducteur l‘actionnait grâce une pédale sur le plancher du véhicule, la mettant en marche ou l’arrêtant selon les besoins. Dans les années 1960, il était ainsi devenu facile d’émettre ponctuellement des sons d’alertes assez puissants.
En regardant l’histoire de ces dispositifs, il devient clair que les sons eux-mêmes n‘ont jamais réellement été pensés et de. Ils sont, au contraire, un résultat assez malheureux de ce qui pourraient être mis en branle pour faire de grands bruits peu maîtrisés. Pourtant, avec l’introduction de la sirène électroniques, un changement fondamental s‘est produit. Pour la première fois les possibilités sonores devenaient quasiment illimitées. On détenait là une technique pour synthétiser, pour concevoir n’importe quel son. Mais, au lieu de rechercher de nouvelles sonorités plus pertinentes, on s’est contenter de copier, d’imiter d’anciennes sirènes, avec des sonorités électroniques qui ont désormais équipé les véhicules.

Il se avère que ces sons possédaient de nombreux inconvénients, le principal étant qu’ils étaient quasiment impossibles à localiser. D’un commun accord, les gens disaient qu’ils ne percevaient pas, ou peu, qu’ils ne localisaient pas un son de sirène qui venait dans leur . Il était impossible de localiser un son qui devenait de plus en plus prégnant lorsqu’il s’approchait, et ainsi de nombreux conducteurs s’arrêtaient tout simplement en bloquant le trafic jusqu’à ce qu’ils comprennent ce quelle manœuvre effectuer. D’autres ignoraient totalement l‘alerte sonore jusqu’à ce qu’ils se retrouvent nez à nez avec un véhicule de pompier, ce qui pouvait parfois provoquer des accidents mortels. Évidemment, il ne suffit pas d’informer les conducteurs qu’il y a une voiture de police qui circule quelque part dans la ville, il faut leurs fournir des informations plus précises quand à son positionnement et sa trajectoire, pour qu’il puissent anticiper des manœuvres.

A New York, la caractéristique la plus remarquable de sirènes étaitde provoquer une sorte d’ambiance proche de d‘hystérie sonore. La police et les pompiers, constatant que les alertes sonores étaient en fait peu efficaces, ont demandé à ce que l’on fabrique de sons plus puissants, donc plus agressifs. Ils ont ainsi contribué à atteindreun point de saturation sonore à la limite du supportable. Et pourtant, cela ne fonctionnait toujours pas mieux !

Si, en Europe comme dans le reste du Monde, des sons plus mélodieux semblent avoir été choisis instinctivement comme signaux d’alerte, c’est peut-être grâce à des interventions de musiciens non designers, suggérant des idées à des ingénieurs responsables des travaux effectués avec les constructeurs de sirènes. Sans doute aurait-il fallu se laisser plus porter par une inspiration créatrice que beaucoup de designers sonores ont jusque là totalement oublié de convoquer. Les sons européens partagent d’ailleurs les mêmes problèmes fonctionnels que ceux des sirènes américaines, ils sont également très difficiles à localiser dans l’espace urbain.

Il est intéressant de noter cependant, que les sonorités des sirènes européennes pourraient bientôt être remplacées par celles venant d’Amérique. En effet, vu la propagation des émissions américaines présentant des flics traditionnels, émissions très largement diffusées à la télévision dans les autres pays, notamment européens, chaque policier à Paris ou à Bombay peut désormais comme un super flic à la Kojack. Le son hurlant de se voiture de police fonçant dans les rues de New-York constitue une part importante de son image de marque. J’ai récemment vu et entendu en France, en Italie ou en Espagne, des tests de voitures de polices équipées avec les sirènes américaines ! Ces dernières, New-yorkaises à la base, deviennent une sorte son-type archétypal, symbolique et reconnu dans le monde entier. ils constituent des exemples sonores emblématiques comme une sorte d’image représentative, commune à tous.

Il ne est pas nécessaire d‘effaroucher les gens pour ‘attirer leur attention. Je pense qu’il est tout à fait envisageable de concevoir un ensemble de signaux sonores facilement identifiables et localisables,ans pour autant écrire des sons trop agressives ou trop quelconques.

Au début des années quatre-vingt, ces idées en tête, je ai commencé à approcher les institutions et personnes concernées. Tout d’abord le bureau du maire, avec lequel j’ai organisé une réunion avec les directeurs des structures new-yorkaises impliquées. Ils furent de prime abord très sceptiques. Comme beaucoup, les responsables de ces départements étaient intimement convaincus que les sons d’alarmes étaient les seuls pertinents, incontournables, qu’ils constituaient ce que l’on pouvait faire de mieux en la matière. La première pierre d’achoppement fut donc les convaincre que l’on pouvait chercher ailleurs dans le registre des sonorités, que l’on pouvait en construire de nature très différente.

En fait, les services e police étaient si sceptiques qu’ils n’ont même pas répondu à l’invitation. Au lieu de cela, ils m’ont appelé à mon studio, plus tard cet après-midi, et convié à leur siège. L’injonction fut que, si je ne venais pas, ils viendraient me chercher ! Quand je suis arrivé, après une brève discussion sur mes tickets de stationnement impayés, accueil destiné à « me mettre dans un bon état d’esprit », ils ont commencé une sorte d’interrogatoire et de sermon assez virulents : les artistes n’étaient pas, d’après eux, censés plaisanter avec le Département de la police de New York, même s’ils ont des relations avec l’Hôtel De Ville.


Au bout du , il s »est avéré que l’entretien fut plus productif que son amorce ne l‘avait laissé envisager. Bien que, par la Police New-yorkaise, ils pensaient avoir pratiquement tout les cas de figures ou individus bizarres dans la vie, je ne pense pas qu’ils aient jamais d’artiste vraiment entêté pour défendre ses projets avant moi. Après trois heures d‘âpre discussion, j‘ai quitté les lieux, encadré de deux voitures de police. Ils se sont alors dits volontaires pour fournir au projet toute l’aide et les moyens dont ils disposeraient. Ils n‘étaient pas dupes, réalisant que cela pourrait sans doute changer le quotidien de leur vie professionnelle. Ils m‘ont également flanqué d’un détective pour me tenir à œil. J‘ai alors réalisé que ce projet n‘allait pas être des plus simple !

Envisager de sons supposait que ces deniers ne pouvaient être conçus sur le papier. Il y avait trop d’inconnu pour être en mesure de les imaginer virtuellement. J’étais donc fermement décidé à travailler sur des situations de terrain les plus proches que possible de la réalité, en extérieur avec des outils de synthèse sonore modulables, pour produire des sons les plus réalistes que possible équipant des voitures en mouvement. C’était une logistique lourde assez complexe techniquement, nécessitant le tournage d’un petit film maquette in situ. Il me faudrait également disposer d’un certain temps. D’après mon estimation, j’avais envisagé huit semaines de travail en l’extérieur. Il était clair qu’il me faudrait également trouver un budget pour cela..

Être un artiste n’était pas forcément la position la plus favorable. La communauté scientifique n’était pas intéressée par mon projet. Ils se sentaient bousculés dans leurs idées, par un artiste qui refusait fermement de penser que la puissance sonore était l’une des seules valeurs fiables. Mon propre milieu, celui des producteurs artistiques, se désistait toujours, prétextant pas que ce projet n’était pas dans leur domaine de compétence. Voilà pour l’état des lieux, en ce qui concerne en tous cas la théorique relation autour des collaborations et interactions art/science.

En 1981, j’avais réuni assez peu d’argent, mais juste assez en tous cas pour m’attirer de sérieux ennuis. Dans une volonté de contrer le manque d’imagination, le manque d’audace, j’ai décidé de foncer, même sans l’argent nécessaire, pour prouver le bien fondé de mes idées. J’étais persuadé que quelqu’un allait finalement me venir en aide. J’ai alors improvisé un dispositif mobile et, en utilisant les voitures empruntées à la police, réussi à mettre en place une expérimentation sur un terrain d’aviation abandonné à Brooklyn. Je n’avais pas franchement assez de temps disponible pour pousser assez loin l’expérience, mais je pensais que, si nous avions pu tourné un petit film vidéo durant cette approche in situ, je réussirai au moins à démontrer l’importance, la portée, de ce que nous avions commencé de mettre en place. Hélas, cela n’a pas du tout fonctionné comme je l’avais espéré. Personne n’a vraiment ni soutenu le projet. J’avais épuisé toutes mes ressources financières, sans autre appui, et les gens semblaient très surpris du fait que je n’avais pas encore réussi à terminer le moindre nouveau son de sirènes.

Je suis revenu vers des activités artistes plus « classiques », me promettant de rester dans une conduite plus sage à l’avenir. En 1988, j’ai été chargé de réaliser une œuvre sonore à Aspen, dans le Colorado, et de faire une intervention à la Conférence Internationale sur l’innovation créatrice, qui ce tenait là-bas. J’ai alors trouvé un site idyllique, un bosquet de grands pins, s’étendant jusqu’à une colline au bord d’une rivière à fort courant. Je fus très intéressé par les sonorités de la rivière: une texture sonore comme une nappe a priori assez puissante et stable, mais qui, en fait, présentait constamment de nombreuses évolutions, de fines variations. J’ai composé une autre texture sonore très subtile, dans la pinède environnante, afin de faire écho à la rivière. Les deux sons étaient complètement différents, mais mixés à l’écoute lorsque vous marchiez entre le cours d’eau et la forêt vous ne pourriez jamais dire où se produisaient les changements, les variations, les passages de l’une à l’autre des ambiances. C’était très réussi et assez beau.

On avait donc supposé que je parlerais de ce travail lors de ma conférence. Au lieu de cela, j’avais décidé d’aborder à nouveau le sujet concernant mes recherches autour des sirènes. Les gens qui m’accueillaient faisaient partie d’un organisme international dont le souci était principalement l’architecture, la construction et la planification urbaine. Son approche était essentiellement, uniquement visuelle. Cet organisme me semblait une sorte de service public susceptible de s’intéresser à l’amélioration de certaines qualités de vie.

Bien qu’il y ait beaucoup de discussions autour des notions de civisme, il était clair que je ne pouvais pas facilement m’aventurer, avec mes arguments sur la création sonore, dans des sujets concernant « l’amélioration du monde ». A cette époque, en Amérique, le discours de fond tournait désespérément autour d’une sacro-sainte économie. Bien que l’introduction d’une nouvelle sirène ne soit pas un sujet aisé pour facilement de l’argent, le marché n’étant pas immense, et avec un chiffre d’affaire qui pourrait prendre beaucoup de temps avant de se développer, il me semblait que je tenais néanmoins des arguments suffisamment convaincants avec mon projet, financièrement parlant, pour pas commettre une nouvelle grosse erreur d’appréciation.

J’ai donc décrit mon projet, ses problématiques et contraintes, développé des arguments commerciaux, puis littéralement enfoncé le clou en diffusant un simulation auditive réaliste d’un camion de pompiers de New York semblant rugir, toute sirènes dehors, au milieu-même du public. Cette démonstration a fait son effet et a eu finalement les résultats escomptés. J’ai en effet trouvé un bailleur de fonds. Heureusement, ce dernier était assez ouvert sur ce genre de pari. Je me suis donc trouvé, exactement dix ans après l’amorce de ce que je pensais être au départ un projet simple, avec les moyens effectifs de le mener à bien !

J’ai choisi un site près de la mer de Salton, dans le désert californien, pour y travailler deux mois durant. Ses routes pavées ont été largement testées, permettant aux voitures sonorisées par des sirènes, de voyager à des vitesses modérées. Ce site était isolé, éloigné d’environ 40 km de toute habitation. Bien que j’espérais concevoir une série de sons destinés à améliorer le confort acoustique, le cadre de vie des habitants, le processus de fabrication et les expérimentations lors de leurs conceptions pouvaient se révéler très désagréables, voire d’une grande nuisance sonore pour les riverains. Il y a en effet une grande différence entre aller volontairement à un récital de piano, pour son plaisir, et subir les répétitions quotidiennes d’un pianiste voisin, travaillant quotidiennement les mêmes traits..

En tout cas, j’ai senti qu’ici, ma première tâche était de me pencher sur des problèmes les problèmes liés à la sécurité. Il fallait faire un bon son, qui soit donc efficace en matière de sécurité, chose que j’expérimentais in situ.

Cette semaine, j’ai commencé à réfléchir sur le sujet. il s’est d’ailleurs produit un tragique accident dans les environs de Los Angeles. Deux voitures de police, arrivant à vive allure pour répondre à une même urgence, venant de deux directions opposées, sans se voir, sont entrées en collision, tuant ainsi sept personnes. Un comble ! La première question que l’on puisse se poser, est de comprendre pourquoi, même s’ils ne pouvaient se voir, ils n’ont pas entendu l’autre arriver ? En y réfléchissant, la réponse semble évidente. Si vous vous trouvez dans une voiture de police avec une sirène hurlante au-dessus de votre tête, la seule chose que vous puissiez entendre est votre propre alarme. Tous les autres sons sont complètement couverts, masqués par cette dernière.

Les citadins disent qu’ils ne peuvent pas dire d’où vient le son de la sirène avant qu’ils n’aient vu le véhicule. Pourtant, nous sommes nés dotés d’une capacité auditive très performante pour localiser les sources sonores à l’oreille. Ce dernier a probablement évolué, peut-être s’est-ol émoussé, à partir du moment où nous ne vivions plus dans d’hostiles forêts, habitats où localiser les dangers à l’oreille était une question de vie et de la mort. Pourquoi connaissons nous aujourd’hui-nous de vraies difficultés à localiser des sons, pourtant puissants, nous informant de certains dangers dans la ville? La réponse réside dans la nature-même de ces sons. Rien de comparable à ces sonorité n’a jamais existé dans la nature!

Tout d’abord, l’environnement sonore très réverbérant de la ville contemporaine se comporte comme un véritable espace acoustique qui serait recouverts de miroirs sonores. Plus vous introduisez et produisez des sons dans la ville, plus vous obtenez des effets « déroutants ». Il devient alors clair que, pour réduire la confusion ambiante des réflexions, la diffusion sonore doit être rigoureusement maîtrisée, à la fois sur les côtés et vers le haut. Il faut également émettre le son là où il est absolument nécessaire, tout en le réduisant dans des endroits où il ne s’impose pas, voire devient gênant, sinon dangereux, ceci dans la mesure du possible. À bien des égards, un son devrait être pensé comme une lumière.

Toutefois, une rapide analyse des systèmes de haut-parleurs utilisés par la plupart des sirènes m’a montré que ces dispositifs étaient plutôt pensés pour leur aspect visuel que pour leurs qualités et performances acoustiques. L’une des ambiances sonore les plus courantes a même été promue comme un «jet Scoop », et crée pour imiter l’envol d’un avion de combat, je suppose pour donner au policier le sentiment qu’il était un pilote de chasse. Cette conception était tout fait inutile, voire nuisible, de par son manque de contrôle pour diffuser et de projeter correctement le son. Ces modèles de sirènes, qui utilisaient des cornes directionnelles, avaient en fait leur axe mal orienté avec leurs longs tubes verticaux, de sorte que les sons étaient propagés vers le haut plutôt qu’en destination des usagers de la rue, alors qu’ils auraient dus être dirigés de préférence vers l’avant. Ces haut-parleurs auraient pu tout aussi bien été montés dans « le bon sens », acoustiquement plus logique et efficace, mais leurs aspects esthétiques n’aurait pas été aussi agréable.

Il me semblait que les systèmes d’alarmes actuels avaient tous pris le parti de la puissance sonore avant tout – plus il y a de son, et plus il arrose large, mieux il est considéré. En faisant cela, les constructeurs ont, à l’encontre de toute logique, ôté au son sa capacité de transmettre des informations lisibles. Une grande partie du son est non seulement totalement inutile, mais lorsqu’il est mis en branle, il ajoute en fait de la confusion à la situation. Pourtant, le principal objectif devrait être d’informer clairement les gens en cas de danger. Une de mes principales idées, lorsque j’ai commencé à travailler sur le projet, était justement de de transmettre un maximum d’informations, qui seraient contenues dans les sons-mêmes et véhiculées par ces derniers. Il ne s’agissait pas d’apprendre aux gens à distinguer de nouvelles formes d’alarmes sonores, mais plus simplement qu’ils puissent « lire » intuitivement les alertes ambiantes, par le biais d’une sorte personnage sonore communiquant,pour tenter de donner une métaphore significative.

La signification du message d’une sirène, pour les piétons et les automobilistes, diffère, voire se trouve altérée selon l’endroit d’où arrive la sirène, et d’où se trouve l’auditeur. Il faut savoir précisément où se situe la source sonore, si elle vient vers moi, si elle s’éloigne… Si elle se approche, vient-elle de la gauche de la droite, de devant ou de derrière? Pourquoi alors ne pas chercher à clarifier la situation par le son lui-même? J’ai compris que le type hyper directionnel d’un pavillon de haut-parleur employé, possédait une caractéristique intéressante que je pourrais utiliser pour réaliser mon dessein. Les sons les plus aigus étant les plus directionnels, les plus faciles à diriger et à focaliser, les basses fréquences sont plus faibles, et projetés dans toutes les directions, alors que les fréquences plus hautes se focalisent en un faisceau plus directif plus concentré, à la trajectoire précise. Réfléchissant à cela, je pouvais alors concevoir pour la voiture différents sons, positionnés dans plusieurs plans, de côté, devant, derrière… Je pourrais ainsi donner à la voiture une sorte de forme, de volume sonore, au sens architectural du terme. Les sons au volume élevé marquent généralement un caractère plus urgent que les plus faibles, je pourrais donc construire cette image/volume sonore de sorte qu’il reflète le danger différemment selon les circonstances. J’envisageais de diffuser de la voiture une sonorité évoquant plus le danger lorsque vous vous trouviez devant elle que sur le côté, ou derrière.

J’ai entamé la construction de certains timbres, hauts-parleurs métalliques, avec des fréquences aigües, très incisives. Placé sur les côtés de la voiture, vous entendiez plutôt des sons graves, aux harmonies assez tempérées. Lorsque la voiture se dirigeait vers vous frontalement, des sons plus aigus et agressifs vous mettaient en garde contre l’imminence d’un plus grand danger potentiel. Si vous vous trouviez dans un rayon proche, trop proche, face à la voiture, le son se faisait encore plus violent. Intéressant principe!

Un des principes de base de la psychologie humaine semble être d’ignorer à la longue les situations stationnaires et de mieux réagir au stimuli des changements. Tous les conducteurs de véhicules d’urgence avec qui j’ai échangé m’ont parlé de leur technique, de leur « truc »,qui consiste souvent à moduler les sons, les rythmes,différemment, avant d’aborder une intersection dangereuse, pour recapter une attention qui se serait un brin relâché à l’écoute d’un continuum sonore. Il ne s’agit pas dans ce cas de jouer sur le type de sons utilisés, mais plutôt d’introduire un changement dans l’utilisation du son, des modulations, pour attirer d’avantage l’attention des passants. Une voiture qui posséderait une image sonore modulable, conçue comme celle que j’étais en train de mettre en place, et qui aurait à se faufilerait à travers les flux automobile surbains, serait en capacité de produire des sons différents selon les circonstances. Cela lui donnerait une vraie valeur ajoutée, avérée par les expérimentations, qui permettrait de capter plus facilement, plus efficacement, l’attention des piétons comme des automobilistes.

Ayant décidé de concevoir des sortes de salves sonores espacées, la question était qui se posait alors était de définir le temps optimum séparant ces rafales soniques. Il l’est apparu assez rapidement que le facteur important n‘était finalement pas le temps, le rythme, mais plutôt la distance à laquelle on écoutait, liée à la vitesse du véhicule. Un son s’éteint assez rapidement à l’oreille lorsque sa source prend de la distance, il était donc nécessaire de respecter une distance relativement courte, dans le parcours de la voiture, entre les salves sonores, peu importe à quelle vitesse la voiture se déplacerait. Alors, pourquoi ne pas lier  l’intervalle temporelle au facteur distance ? De cette façon, logiquement, quelle que soit la vitesse de la voiture, les sons seraient toujours diffusés à une distance optimale: plus la voiture allait vite, plus les sons seraient denses, nombreux, rapprochés. Il fallait mettre en œuvre toute l’énergie sonore nécessaire, mais pas plus qu‘il était utile d’en dépenser. Il y avait aussi le fait que plus une voiture roulerait vite, plus elle sonnerait en annonçant un danger, une urgence, comme il était logique et prudent de le faire. On faisait là d’une pierre deux coups ! Une situation des plus intéressantes à explorer !

Spaced sound bursts at an optimum distance irregardless of speed, Siren Project,
Drawing #1, 1991

Bien que la recherche sur une sorte d’éclatement rythmique du son, dont la diffusion serait au maximum maîtrisée spatialement, avait beaucoup fait progresser sa localisation, je pensais que ce n’était pas encore suffisamment abouti pour être vraiment satisfaisant. Dans des villes très denses où se trouvent de nombreux immeubles de grande hauteur, les ambiances acoustiques sont devenues extrêmement complexes. Le verre est d’ailleurs un bon, trop bon, réflecteur sonore, à tel point que des réverbérations trompeuses peuvent nous induire en erreur par des effets « trompe-l’oreille », en entendant le son là où il n’est pas en réalité. Il fallait donc être en mesure de situer à l’écouteprécisément l’emplacement d’une voiture, même si ses sources sonores étaient plus ou moins brouillées par des bâtiments, si on voulait que le système soit efficace. Il restait pour cela encore beaucoup à faire !

Une des raisons pour laquelle j’ai choisi, comme un site de travail, cet endroit particulier qu’est le désert près de la mer de Stalton en Californie fut qu‘une route y traversait un canyon aux parois abruptes, avec une double courbe en ‘S’. L’acoustique reproduisait étonnamment celle des grandes avenues de Manhattan, tout en étant encore plus complexe. La topologie du canyon produit en effet certains échos et réverbérations des plus déroutants que j‘aie jamais écoutés. Si je parvenais à y créer un prototype de son efficace, aisément localisable, que je pourrais suivre à l’oreille tout au long de ce canyon, je serais alors en mesure de travailler n’importe où avec des dispositifs similaires.

J’ai commencé par me poster au milieu de la double «S», alors que mon assistant conduisait la voiture équipée de sirènes, en parcourant le canyon dans les deux sens, d’une extrémité à l’autre. J‘ai modifié et amélioré les sons à chaque passage et les ai écouté pour les comparer dans leur pertinence. Quand je  trouvais une sonorité que je pouvais suivre plus aisément suivre à l’oreille que d’autres, je testais des variations pour comment je pouvais encore l’améliorer. Peu à peu, j‘ai ainsi commencé à obtenir ce que je cherchais, à savoir sur quelles typologies sonores je travaillerai désormais. Après plusieurs semaines, j‘avais développé une série de sons qui pouvaient être localisés et  facilement à l’écoute. On pouvait entendre clairement où se situait la voiture dans le canyon, mais il restait par contre très difficile de dire se si elle venait vers nous où si elle s’éloignait. Les deux sens de circulation se confondaient acoustiquement. De toute évidence, il me manquait encore un élément très important de l’information pour que mon système soit opérationnel. J‘ai alors réalisé que je n’avais équipé que la partie avant de la voiture, une demi image sonore en quelque sorte, incomplète. J’ai donc monté une autre sirène à l’arrière du véhicule, et lui ai composé des motifs sonores assez différents de ceux diffusés l’avant.

J‘ai demander à mon assistant d’effectuer de petits parcours concentriques, dans différents endroits du canyon, avec la voiture équipée de sons avants et arrière. Ce fut un moment assez merveilleux. Je pouvait  facilement différencier l’avant puis l’arrière de la voiture alors celle-ci tournait, et ce à presque deux kilomètres, dans ce véritable labyrinthe acoustique !

Aural images of hidden cars, Siren Project, Drawing #4, 1991

A cette étape du travail, il était maintenant temps de commencer à définir un véritable corpus sonore. Cette volonté de re-capter l’attention par des interconnections sonores exigeait de travailler sur toute une série de sons. Dés lors, tant qu‘à faire de créer des modèles différents, pourquoi ne pas leurs donner des significations plus précises ? Un ensemble gradué de différents degrés d’urgence semblait nécessaire pour proposer au conducteur, pompier, ambulancier,de nouvelles possibilités – métaphoriquement parlant, une sorte d’accélérateur ou de frein, de ralentisseur acoustiques pour ainsi dire. Durant la genèse de ces indices sonores singuliers, j‘ai commencé à travailler sur les sons qui évoquaient le « moins urgent »: une petite « décharge sonore »liée à la vitesse de déplacement, à la position du véhicule, plus aigue à l’avant de la voiture (danger imminent), plus grave à l’arrière(danger s’éloignant). J‘ai composé les sons pour les sirènes avant de sorte que leurs apparitions soient illustrées par une tonalité spécifique, et pensé comment ils s‘effaceraient à l’écoute,dans une sorte de boucle-cycle sonore assez complexe dans sa timbralité. Cettebouclecomprenait également de hautes fréquences lumineuses qui étaient, simultanément aux sons, projetée à l’avant de la voiture, comme une nouvelle couche d’information délimitant acoustiquement une zone de danger sonore que j’ai déjà évoqué précédemment.

Sound burst patterns, Pitch contour, amplitude and tone color over time, Siren Project,
Drawing #2, 1991

Le pattern sonore que j’ai élaboré ensuite a été construit autour de deux émergences sonores différentes, se succédant rapidement – La sirène avant proposait un mouvement sonore ascendant, du grave vers l’aigu, alors que celle de l’arrière, à l’opposé, descendait de l’aigu vers le grave, simultanément. Pour la troisième alerte, celle avertissant des situations les plus dangereuses, urgentes, J‘ai composé une sorte de balayage de fréquences, de glissendo, en distinguant à l‘avant de l’arrière par des motifs opposés – l’enceinte avant effectuait un balayage vers le haut, celle à l’arrière vers le bas.

A cette époque, je en avais assez de parler « avec des cailloux dans ma bouche » comme Démosthène. Je voulais tester les sons in situ dans une vraie ville ! Sous l prétexte de réaliser un , j’ai demandé la permission d’opérer durant plusieurs soirées dans un quartier du centre-ville d’Oakland. En fait, même pour une bonne cause, de renforcer la sécurité urbaine dans les rues de la ville, cette opération avérée impossible, face à une bureaucratie tatillonne, alors que vous pourriez pratiquement assassiner n’importe qui, n’importe où, si vous faite une belle publicité pour la ville dans . La collaboration avec des agents de la police locale et des pompiers en repos, en tant que chauffeurs, dans un imbroglio administratif, a fait comprendre aux institutions que nous faisions plus que tourner un simple film, et qu’ils ne savaient pas trop quoi et comment faire à ce sujet. Les policiers en service eux, ont soutenus ceux qui conduisaient les voitures.

Une autre raison concernant l’emploi de vrais pilotes de véhicules d’urgence était qu’il me fallait recueillir leurs réactions, discuter avec eux autour de l’utilisation in situ ces nouvelles sonorité. Ces personnes avaient en effet une longue expérience au quotidien de l’usage des sirènes et en quelque sorte, leur propre vie en dépendait. Ils ont été très impressionnés d’être enfin en mesure d’entendre les sirènes des autres véhicules. Ils ont également apporté quelques nouveaux paramètres à prendre en . Lors des interventions d’urgence, sirène actionnée, ils utilisent très souvent leurs radios interne pour recevoir ds instructions. Avec les nouvelles sirènes, ils pouvaient pour la première fois entendre clairement les messages de leurs radios. Ils ont également parlé d’une diminution de leur propre niveau de stress, grâce à ces nouveaux sons. Pour ma part, j’étais également extrêmement rassuré de constater qu’il était beaucoup plus facile de suivre les sons à la trace, à l’oreille, dans une ville, que dans mon canyon tortueux.

j’ai passé beaucoup de temps à expliquer des aspects fonctionnels des sons d’alerte. Aussi importants soient-ils, leur aspect esthétique est tout aussi importante. Qu’en est-il vraiment du caractère esthétique des sons d’alarme ? Dans les sociétés primitives, l’autorité a été souvent affirmée et représentée par des sorciers portant un costume qui évoquait la puissance et la peur: le sorcier était vêtu comme un véritable monstre. Visuellement, aujourd’hui, notre représentation de l’autorité a beaucoup évolué. Nous n’habillons plus nos policiers comme des monstres terrorisants (quoique que). Pourquoi devrions nous alors encore penser que notre représentation de l’espace sonore devrait à des représentations monstrueuses, dans une idée de pouvoir ? Acoustiquement, nous sommes toujours à l’âge de pierre ! Nous pensons encore que la voiture de police doit incarner l’Autorité, se mettant ainsi en scène comme un objet menaçant. Pourtant, si nous l’avions imaginé et construit dans un aspect aussi négatif que cela, nous serions tentés de ne pas le prendre au sérieux, d’en rire. L’avertissement d’une sirène traversant une ville reste très ciblée, très personnelle, subjective, en tous cas pour le plus grand nombre qui ne sont pas directement concernés. Son effet (ou non effet) sur des passants non impliquées, nous pose la question de savoir quelle influence ont, ou n’ont pas, ces signaux d’alerte dans l’espace public. Les sons de la sirène ne sont pas vraiment quantifiables, évaluables, nous pouvons précisément mesurer leur impact sur l’ensemble de la population. Mais finalement, peu importe, Il nous reste possible de concevoir des sons à la fois puissants et informatifs, et surtout qui ne constituent pas eux-même de nouveaux dangers urbains ?

Les sons que j’ai testés à Oakland sont de véritables esquisses sonores de ce qu’ils pourraient être au final. En en éprouvant les aspects fonctionnels, je voulais également prendre en compte leurs qualités esthétiques, culturels. Par exemple le fait qu’ils nous paraissent familier à l’oreille, qu’ils nous évoquent la sonnerie d’une cloche, sans être pour autant ni trop banals, trop quelconques, ni trop stressants. Ils peuvent en fait être quasi agréables, ni plus, ni moins que leur efficacité ne l’exige. Je qualifierais même l’un d’eux de beau. Je voulais démontrer qu’on pouvait faire se garer les gens, libérer le passage pour les véhicules d’urgences sans pour autant les menacer d’une façon trop autoritaire, terrorisante. Je suis d’ailleurs content de vous affirmer que cela est possible. Bien qu’aucuns de ces sons n’aient jamais été entendus auparavant, qu’ils ne soient donc pas identifiés comme des signaux d’alerte et que l’essai dans l’espace public n’ai pas été annoncé publiquement, toutes les voitures que nous avons croisées se sont rangées sans hésitation sur le bas-côté de la route.

La prochaine question qui se pose dés lors est de savoir comment mettre en œuvre pratiquement  ces nouvelles idées sur le terrain. Comment les vendre, équiper des véhicules de pompiers, des ambulances. On pourrait penser que cela s’avéreraitchose facile, du fait notamment qu’il s’agisse d’une proposition pouvant contribuer à sauver des vies humaines et à améliorer les conditions de vie en milieu urbain. Cependant, les institutions de tutelle qui gèrent le parc automobile des véhicules d’urgence sont contraintes à appliquer des procédures d’achat très strictes. Ces dernières impliquent des appels d’offres relatifs aux marchés publiques, des contrats de très cadrés et bien, d’autres réglementations et procédures administratives. Une structure industrielle et commerciale spécifique devrait quasiment être créée de toutes pièces,pour fabriquer, distribuer et et la maintenance des sirènes. De plus les concepts ont dû être protégés par des dépôts de brevets de protection intellectuelle,pris en charge par un fabricant spécifique.

L’office des brevets Américain a hélas les mêmes préconçus sur la chose sonore que la plupart des gens. L’idée qu’un son puisse construire quelque chose d’utile pour la société n’était pas encore, tant s’en faut, dans l’air du temps. Un brevet, par définition, dépose en générale de nouvelles idées sur des conceptions d’objets ou de dispositifs matériels, tangibles. Ma proposition de fabriquer de nouvelles sonorités impactant la circulation, les modes de déplacements de véhicules d’urgence dans la ville,les a beaucoup questionné, laissé assez septiques sur la crédibilité de l’affaire. Il s’agissait là d’une première dans le monde de la propriété intellectuelle, personne n‘avait jamais fait breveter un son auparavant. Deux ans après la fin de l’expérimentation de mes dispositifs sonores, le 30 Avril 1991, l’Office des brevets des États-Unis a enfin reconnu le procédé et publié le brevet no 5,012,221, donnant ainsi une existence légal et un droit de propriété à quarante-six méthodes visant à l’intégration de sons d’alerte sur des véhicules d’urgence.

On pourrait donc penser que le plus dur était fait. Quel constructeur de sirènes ne profiterait pas de l’occasion offerte par un produit original, produit qui pourrait donner un nouvel essor à ses productions et lui ouvrir un marché inédit ? Malheureusement, le monde ne fonctionne pas de cette façon là face à de concepts. Les idées nouvelles, celles qui nécessitent un changement assez radical dans la façon de penser, de fabriquer quelque chose d’aussi immatériel qu’un « son d’utilité publique », vont généralement à l’encontre la pensée commune. Ces idées là, si jamais elles se réalisent un jour, demandent beaucoup de temps avant que d’être vraiment acceptées.

Les fabricants et vendeurs de sirènes insistent lourdement sur le fait que les conducteurs de voitures de police, de pompiers et d’ambulances tiennent à conserver leurs sons désagréablement forts, afin de renforcer leur image de pouvoir dominant exercé sur l’espace public. Selon les cas, cela peut être vrai, comme ne pas l’être !. En 1989, le Département de Police de New York m’a commandé une série de nouvelles alertes sonores, pour les comparer aux modèles existants dans dans une de leur circonscription. Dans les faits, aucun fabricant de sirènes n’a jusqu’à aujourd’hui montré le moindre intérêt à réaliser une série de prototypes qu’ils pourraient eux-même tester.Les fabricants et distributeurs n’ont en fait aucune envie de bousculer le ronronnement de leurs habitudes commerciales. Ils se contentent de conserver les produits traditionnels, année après année, sans chercher de nouvelles modes de pensées ou d’action, pour rester dans les petits papiers des chefs de police, ceux qui aiment se présenter tels des pilotes d’avions de chasse, avec des images sonores façon guerre de l’espace. Dans une société régie par l’aveuglement d’une mentalité trop mercantile, un «produit», qui remettrait en cause les habitudes bien enracinées des acheteurs potentiels, est tenu comme un objet parfaitement inutile.

Derrière cette forme de léthargie, se pose bien entendu aussi la question de l’argent. Le marché des nouvelles sirènes n’est pas énorme. De plus, il ne se renouvelle pas rapidement. Généralement, lorsqu’un véhicule est remplacé, une ancienne sirène est tout simplement réinstallée dans ce dernier. Fabriquer une nouvelle alarme demande un de départ, pour la concevoir, la produire et la distribuer, et même avec une part de marché potentiellement accrue, cela ne fera pas du constructeur un . Le gouvernement de son côté n’exige pas que les sirènes deviennent plus efficaces et plus sécurisantes, alors les fabricants font pression pour imposer leurs produits à ceux qui sont censés les réglementer. Il n’y a pas non plus de pression de la société civile, du fait que le public ne connaisse pas l’existence de meilleurs alternatives.

Les sons d’une sirène traversant une ville constituent les événements sonores des plus prégnants dans la vie quotidienne. Dans les grands centres urbains, à l’habitat très dense, de tels événements sonores se produisent habituellement plus d’une centaine par jour ! Dans des villes comme New York, les sons de sirènes sont quasiment omniprésentes. Une meilleure gestion de ces signaux sonores pourrait, non seulement épargner des vies humaines, mais aussi, au regard de la densification de la population mondiale urbaine, contribuer à long terme à rendre les cités plus vivables.

Bien que vous puissiez mener un cheval au ruisseau, vous ne pouvez jamais le forcer à boire !

Max Neuhaus, 1991 (with addenda in 1993)

Originally published in Kunst + Museum Journaal (Amsterdam) . 4, no. 6 (1993).

Lien complémentaire http://www.kunstradio.at/ZEITGLEICH/CATALOG/ENGLISH/neuhaus1-e.html

Max Neuhaus, modifier la perception des lieux plus que les lieux eux-même  

  

L’exemple de Max Neuhaus  

  installer imposer ? 

Tout geste de création sonore s’inscrivant dans un espace public modifie généralement ce dernier en lui ajoutant une couche audible supplémentaire. L’artiste utilise ainsi tout un panel de système ou de dispositifs, amplifications électroacoustiques, installations acoustique ou non, interactions numériques, pour installer des sons destinés à être entendus par un (large) public. Que ces sons soient composés in situ ou non, plus ou moins en relation avec l’espace investi, ou totalement déconnectés du terrain, l’auditeur se verra proposer une scène acoustique qui modifiera généralement très sensiblement  l’espace d’écoute, jusqu’à parfois le phagocyter en imposant on hégémonie qui recouvrira l’essentiel de l’ambiance préexistante.

Les lieux sont ainsi grandement chamboulés, et parfois relativement malmenés, ainsi d’ailleurs que l’oreille des visiteurs par effet boule de neige.

Ce choix artistique peut cependant, dans une ponctualité événementielle, être assumé et pertinent, s’il ne s’impose pas sur des durées déraisonnable, voire nuisibles pour l’environnement et surtout ses propres habitants, humains ou non.

 Le choix du ménagement des lieux 

Si les lieux sont souvent sujets d’aménagement, y compris parfois sonore, pour le meilleur et pour le pire, nous parlerons ici de ménagement de l’espace public. Ménager un lieu, c’est tout d’abord en respecter ses qualités intrinsèques, ses équilibres, ou toutefois ne pas les amplifier, voire en ajouter de nouvelles. Dans le meilleur des cas, il faut également le garder relativement protégé de toute invasion acoustique trop prégnante, en tentent de rester dans des situations où l’écoute ne devienne pas trop fatiguante, où la parole et le dialogue puissent s’exercer sans trop hausser le ton, ou les surenchères pour se faire entendre malgré tout n’amènent pas un trop grand brouhaha urbain.

Le ménagement c’est le respect du site, mais sans doute surtout de ses résidents. Cette posture ne voulant pas pour autant dire qu’il faille tomber dans un immobilisme sclérosant, ou le territoire serait plus figé qu’un muséum d’histoire naturelle (à l’ancienne), sous prétexte de la garder dans son intégrité sécurisante et sans relief. On peut penser pour cela une façon de percevoir différemment le terrain, ses ambiances, de décaler ou d’amplifier les expériences sensorielles, plutôt que de chercher à  modifier ou à asservir le territoire via des expériences sonores trop présentes en puissance et en durée.

 Modifier les perceptions des lieux, façon Max Neuhaus 

Je reprendrai ici trois exemple d ‘interventions sonores plutôt douces de l’artiste Max Neuhaus dont je pense que les actions autant que les propos illustrent la posture respectueuse qu’avait l’artiste, à la fois des sites et des  écoutants potentiels.

Le premier exemple, sans doute pour moi un des plus emblématiques, est celui des soundwalks, ou promenades sonores, auxquelles il avait donné en sont temps nommées du nom évocateur de « Listen ». Rappelons que, dans l’esprit de John Cage qu’il admirait profondément, Max Neuhaus avait parmi ces objectifs artistiques, de faire sortir la musique des sacro-saints lieux de concert, pour aller l’offrir à un maximum de public. L’espace public, la ville, les rues se posaient donc comme un théâtre sonore des plus pertinents pour ce faire, à une époque où la chose n’était pas encore si courante que cela. Donc, au lieu de ramener dans les lieux de nouvelles sonorités, fussent-elles musicales, pourquoi ne pas envisager les ambiances sonores urbaines comme LA ou LES Musiques des lieux, qui se suffiraient donc à elles-mêmes comme installation in situ, à condition de les révéler comme telles. Sitôt dit sitôt fait, Un groupe de promeneurs écoutants était emmené au travers des lieux judicieusement choisis pour la diversité des sources sonore et des acoustiques ambiantes, comme un parcours qui offrait un concert de sons « naturels », sans autre adjonction de sonorités exogènes. Pour renforcer l’immersion, ou garder les visiteurs dans un état d’attention optimum, le mot « Listen » était tamponné sur leurs mains, leurs rappelant ainsi tout au long du parcours la motivation de cette déambulation. Max Neuhaus a ainsi proposé su plusieurs années à partir de 1966,  de nombreuses marches, d’usines en parcs, de places en gares, dans le but de partager dans sons sans forcément chercher à en établir une hiérarchie dans leur valeur esthétique, avec un public le plus nombreux que possible, et de préférence non averti, et tout en respectant l’intégrité territoriale puisque c’est juste son écoute qui installait des des sons in situ. Une façon d’axer l’attention sur la perception auditives sans modifier l’environnement initial qui fonctionne encore parfaitement un demi -siècle plus tard !

La deuxième œuvre de Max Neuhaus à laquelle je ferai référence ici est son fameux Time Square, installé à l’embranchement d’une grand carrefour de New York, à proximité de Broadway en 1977. Toujours dans l’idée de toucher un maximum d’auditeurs hors lieux dédiés à l’art, l’artiste utilise une « chambre  acoustique » constituée par un espace d’aération souterrain du métro, recouvert d’une grille donnant sur un passage piéton. Utilisant les fréquences de résonances du lieux, et se servant de cette cavité comme une chambre de réverbération, Max Neuhaus fera entendre  son installation dont le son s’échappera par la grille d’aération, en jouant sur des sonorités qui se distingueront de l’acoustique ambiante sans pour autant s’impose dans le le lieu, ou s’y frotter de façon véhémente. Les piétons, confrontés de façon inopinée  à l’œuvre, sentent qu’il se passe quelque chose, que l’ambiance n’est plus tout à fait la même que l’ordinaire, sans toutefois parvenir à dire en quoi consiste ce changement. Ils ne se doutent pas un instant qu’ils sont en fait postés sur une installation artistique. C’est bien encore une fois dans le décalage de la perception plutôt que dans une transformation radicale de l’espace de diffusion que se crée un nouveau paysage sonore qui se déploie très discrètement à l’oreilles des promeneurs, sans faire violence à l’espace public, mais plutôt en le questionnant délicatement. Il s’agit là de jouer sur un effet de surprise en colorant légèrement l’espace pour désorienter l’oreille du passant qui va se demander pourquoi il n’entend plus le lieu comme d’habitude, qu’est ce qui a vraiment changé. Jeu autour de la perception et de la psycho-acoustique. Et si le passant n’est pas un habitué des lieu, sans doute se demandera t-il pourquoi l’ambiance acoustique est si étrange en cet endroit précis, ambiance que l’on ne retrouvera pas sur d’autres grilles ‘aération du métro new-yorkais.

Je prendrai un troisième et dernier exemple, toujours tiré de l’importante production artistique de Max Neuhaus, pour continuer d’argumenter ces recherches perceptives, qui touchent au final plus le contexte paysager que l’œuvre elle-même, lesquelles œuvre se matérialisant comme une installation et diffusion de compositions sonores dans des espaces donnés. Ici, max Neuhaus ira encore cueillir le public dans un lieu inhabituel pour des installations artistiques : Les piscines. Lorsque l’on parle d’immersion, ou de bain sonore, quoi de plus naturel que de le proposer à des écoutants plongés dans des masses d’eau. Précisons ici que ce travail, réalisé lui aussi sur une série de lieux différents et sur plusieurs années, a été réalisé bien en amont de celui des concerts aquatiques de Michel Redolfi, tout début des années 70. En fonction des bassins de piscine, lMax Neuhaus installait des sifflets immergés, donc uniquement écoutables sous l’eau, les Water Whistle Series. Toujours dans cette volonté de modifier la perception des lieux, ici dans un milieu aquatique inhabituel, sans forcément faire subir à ces derniers d’importantes et radicales transformations.

Ces trois types lieux, une ville où l’on déambule, un square au centre de New-York et des piscines sont ont été des terrains d’expérimentations sonores  tout indiquées pour que Max Neuhaus puisse exercer son art, tout en finesse, sans même imposer l’œuvre d’art comme une œuvre d’art à proprement parler, je veux dire en tous cas dans la perception qu’en avait le public. Nus sommes ii dans une approche qui non seulement ménage les lieux, mais où le statut même de l’artiste omniscient s’efface pur laisser la part belle au seul paysage sonore. Il faut ici faire en sorte que le visiteur involontaire soit interpelé par une anomalie, plutôt esthétique, sans qu’il sache vraiment qui en est l’auteur, même si un cartel vient au final le renseigner sur le dispositif et son auteur.

Dans une société de plus en plus urbanisée, et dans des villes de plus en plus densifiées, Max Neuhaus prône une modération qui donne à entendre, sans rentrer dans un jeu de surenchère à qui parlera le plus fort, le paysage sonore lui-même, et c’est sans doute un des aspects des plus remarquables dans ces jeux de perceptions décalées.

Desartsonnants 2022-2023

Points d’ouïe et Paysages sonores à portée d’oreilles

« Le silence est dehors »

Franchir un nouveau PAS

Installer le silence
pour installer l’écoute
pour installer le paysage sonore

Le silence est habité
partageable
révélateur
fédérateur
ouïssible

La parole disparait
le geste invite
le corps joue, performatif
la lenteur s’installe

Le paysage alors se fait entendre


« Dedans dehors et entre »

Projet décloisonnant in/out

Dedans/Dehors, cet axe, ce mouvement est induit par son propre énoncé.
C’est la volonté de faire bouger des sonorités, des paysages, des ambiances, entre les murs, entre les personnes, à l’extérieur et à l’intérieur d’espaces a priori Oh combien cloisonnés.

C’est le désir de faire naviguer des ambiances auriculaires, via des passages aller-retours, des fenêtres ouvertes, des passe-murailles symboliques. Et ce au travers la construction de paysages sonores, substrats incontournables de mon travail, ceux-là même qui contribuent à ouvrir des espaces relativement, voire très fermés.

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@photo Nicolas Frémiot


« Bancs d’écoute »

Événements bien assis

Considérer les bancs publics comme des installations urbaines qui nous permettent d’écouter la ville, ou ailleurs, autrement.
D’effectuer des parcours d’écoute en solitaire, en duo, à plusieurs…
Des bancs comme un cheminement tramé in situ, un maillage cartographié de Points d’ouïe, d’affûts proposant des postures en focales, en arrêts sur sons…
Des lieux où se poser, rencontrer, se frotter à des endroits parfois surprenants, pour ne pas dire Desartsonnants.


« Inaugurations de Points d’ouïe »

Cérémonies officielles autant que sonores


« Akoustiks trans-posées »

Acoustiques auriculaires

Enregistrer, comme des signatures sonores, des acoustiques architecturales remarquables, notamment par leurs réverbérations (églises, passages couverts, usines désaffectées…)
Les (ré)installer hors leurs murs, avec des dispositifs ad hoc, dans d’autres espaces, leux de monstration et d’audition.
Agrandir les lieux par des perceptions sonores, décaler des écoutes en jouant sur des écritures ambiantales, via les Akoustiks Trans-Posées.
Désorienter les relations entre les choses vues et les choses entendues…
Jouer avec des espèces d’espaces, sonores, les frontières sensibles…

Et bien d’autres actions sur mesures, cousues mains, autour de partitions marchécoutées, de paysages sonores nocturnes, d’écosophie écoutante, de résidences d’écritures audio-paysagères, workshops et groupes de travail…

Desartsonnants cherche lieux d’accueil sonophiles, sonifères, sonophages, festivals curieux de la feuille et autres terrains de bonnes ententes.

Si l’oreille vous en dit !

Extinctions de voies

Écrire avec des sons
Une plume de roseau
vibrante au vent
Roseaux penchants
Roseaux pensant
Et puis sifflotant
Un filet d’air extirpé du vent
Juste assez ténu
Pour caresser les frondaisons
Que l’on croyait inatteignables
Les frémir au le vent
Pour prendre du large
Écumer les bouillonnements
Surfer sur les crêtes moussues
Jusqu’au sable des dunes érodées
Crissements doux
Matière qui glisse
Et coule sous les pieds instables
Quand le ressac sape
Creusant jusqu’à notre équilibre
Plus fragile que prévu
Ressac effaçant les potentiels signes plagiaires
Messages aux cœurs noyés
Châteaux effondrés presque sans bruit
Les grains roulent néanmoins
Abrasifs et crissants
Sans marées perceptibles
Et puis des rires plongeant
Des volatiles moqueurs
Braillards jusqu’à l’agacement
De tous leurs cris sans relâche
Tchekhov l’avait senti
La liberté n’est pas toujours là où on pense l’entendre
Les rieuses ont fui la guerre
Les canons par dessus mer
Tonnent trop violents
Le silence de l’amer
Se tait sans faire de vagues
Sans même agiter le roseau
Comme une grande mouette muette
Le bec cerclé de barbelés
L’air n’y entrera plus
Silence demeure
Les sons peinent à s’y écrire
Ou bien ils se récrient englués
Sous des chapes d’où plus rien ne s’échappe
Sourds écroulements sans pitié
Garder l’oreille par-dessus
Chercher l’air salvateur
La bouffée nourricière
Le filet de vent frais
Qui, sans attiser les feux
frissonnera les grands trembles
Élancements fragiles au pied des rives
Leurs branchages montant pourtant
Vers les trouées de ciel aspirant
Là où respire encore le vent
Quoiqu’il charroye de remugles
De cris inentendus
D’agonies inaudibles
Les sons s’éteignent
Faute de les écrire
Ou pire encore
Faute de les dire
Ou pire encore
Faute de les les entendre.

Extinctions de voies

Points d’ouïe radiophoniques, festival de l’Arpenteur en Belledonne

Nous parlons encore du paysage sonores, ou plutôt des… Paysages montagnards, accrochés aux pentes du balcon de Belledonne.

Et du festival l’Arpenteur orchestré par Scènes Obliques

Une approche à nouveau désartsonnante, contée par un montage audio.

A l’origine, de belles productions de Radio Grésivaudan qui, comme chaque année, couvre le Festival de l’Arpenteur, micros aux aguets, pour des interviews, paysages, créations sonores… Le tout avec beaucoup de talent, de poésie, d’humour et de bonne humeur.

Desartsonnants se réapproprie ici ces beaux moments radiophoniques. Il les redécoupe, remonte, remixe, pour raconter une histoire à sa façon, très égocentrée. Une histoire de son passage au festival, de sa belle aventure avec l’équipe, les détenus d’Aiton, Dedans/Dehors, avec les enfants, et encore, d’autres histoires, au gré de paroles échangées ou entendues au détour d’un chemin, d’une place, d’une école, d’un bivouac au cœur du village…

Grand merci à Jessica, Louna, Marine, Ismaël… pour leur gentillesse et savoir-faire de conteurs.euses radiophoniques.

Les quotidiennes de Radio Grésivaudan http://www.radio-gresivaudan.org/Festival-de-l-Arpenteur-Les-quotidiennes-2022.html

En écoute la pièce « Dedans Dehors » https://archive.org/details/dedans-dehors-aiton-b-is-good

DedanS/DehorS – Paysages sonores en mouvement(s)

             

DedanS/DehorS, cet axe, ce mouvement induit par son propre énoncé, n’était pas, pour moi,  pensé initialement comme un projet spécifique, une problématique en soi, conduisant vers une ligne d’actions à destination de ce que l’on nomme des publics empêchés, ou captifs.

C’est au fil d’expériences, d’interventions auxquelles j’ai été convié, ou que j’ai initiées, (Maison des Aveugles à Lyon, prison des des Baumettes à Marseille, ESAT Lyon, Hôpital Psychiatrique du Vinatier  à Bron, Centrale pénitentiaire d’Aiton…), qu’a émergé progressivement, et peut-être même  s’est imposée l’idée de faire circuler des sons Dedans/Dehors.

De là est venue cette volonté faire bouger des sonorités, des paysages, des ambiances, entre les murs, entre les personnes, à l’extérieur et à l’intérieur d’espaces a priori Oh combien cloisonnés.

De là est né le désir de faire naviguer des ambiances auriculaires, via des passages aller-retour, des fenêtres ouvertes, des passe-murailles symboliques. Et ce au travers la construction de paysages sonores, substrats incontournables de mon travail, ceux-là même qui contribuent à ouvrir des espaces relativement, voire très fermés.

En tout premier lieu, le dedans peut être celui du soi-même, de l’intime, une pensée personnelle, qui pourront trouver résonance, écho vers l’extérieur, en étant partagés vers différents dehors, dont celui l’autre, comme une altérité bienveillante.

Et puis ce sont aussi ces échanges, transferts, superpositions d’ambiances, d’acoustiques, de récits sonores, de lieux à lieux, transports d’écoutants à écoutants.

C’est donc au travers des paysages sonores, à la fois préexistants, mais aussi (re)construits de toutes pièces, de concert, comme des espaces/médias de représentation, que les univers sonores sont pensés pour élargir les lieux de vie en y circulant en interne – externe.

De par leur approche esthétique, ils se révèlent intéressants voire beaux à écouter comme une musique des lieux, qui plus est fréquemment décontextualisée, donc dépaysante, hors-les-murs.us

Par une approche écologique, ils sont intrinsèquement fragiles, fugaces, éphémères et, marqueurs sensibles, nous révèlent des espaces saturés comme des espaces en voie de paupérisation, de désertification, sans compter tous les entre-deux fluctuants.

Quant à l’approche sociétale, elle nous permet d’envisager, via la recherche de belles écoutes, des façons de mieux vivre ensemble, de mieux entendre et de mieux s’entendre, si ce n’est de construire avec les sons. De construire de façon ouverte et décloisonnante, cela va de soi !

Ces approches convoquent des façons de faire, d’écouter, de déambuler, de se poster, de capter, d’enregistrer, d’assembler, de (re)composer des récits sonores, via notamment les outils et techniques du multimédia…

Le ou les récits construits, se pose alors la question de la restitution, de la diffusion, du partage, du comment faire entrer et sortir, aller vers un public le plus large que possible, dedans, dehors…

La radiophonie, les installations, dans et/ou hors-les-murs, les écoutes collectives, sont autant de mise en situation, de mise en écoute, portant et valorisant les projets d’écriture sonore autant indoor qu’outdoor.

Des croisements avec différentes pratiques, non comme des faire-valoir de la création sonore, mais comme des moyens d’enrichir les propositions de contrepoints féconds, où sons, images fixes ou animées, corps en mouvement, créations plastiques, textes… contribuent à écrire les histoires inouïes.

Les partenariats avec des festivals, lieux culturels, espaces publics, lieux de recherche, structures d’aménagement du territoire, sont des éléments clé dans la volonté de travailler des espaces auriculaires et sociaux les plus ouverts que possible…

Les espaces et structures où faire se croiser des résonances Dedans/Dehors sont au final assez nombreux : Hôpitaux, établissements psychiatriques, prisons, centres d’hébergement pour personnes handicapées, ESAT, EHPAD, établissements médicaux divers, mais aussi centres d’arts et galeries, entreprises et commerces…

Beaucoup de lieux, plus ou moins circonscrits dans des espaces géographiques, des bâtiments, des secteurs d’activité, ont intrinsèquement un dedans et un dehors. Mais ils  aussi des couloirs, des sas et espaces intermédiaires, qui ne demandent qu’à communiquer, développer des porosités et circulations vivifiantes, en réponse aux dangers des enfermements et isolements sclérosants.

Le paysage sonore, parmi d’autres univers sensibles, favorise, autant que faire se peut, une circulation auriculaire passe-muraille, voire passe-frontière, dans les murs et hors-les-murs, prônant des espaces sociaux ouverts et respectueux.

Pour une oreille curieuse ouverte, décloisonnée, une écoute en mouvement

DedanS

            DehorS

Aiton en apporte le son, Dedans/Dehors

Dedans/dehors, chronique, parcours, festival et création sonore.

Il s’agit d’un projet construit autour du paysage sonore « Dedans/dehors », avec des détenus de la Centrale pénitentiaire d’Aiton (74), l’équipe du SPIP et Scènes Obliques – Festival de l’arpenteur aux Adrets (38).

Nous nous rencontrons une première fois, avec une vingtaine de personnes internées inscrites, et le service SPIP, pour présenter le projet à Aiton. Qu’est-ce qu’un paysage sonore ? Comment et pourquoi l’écouter, voire le créer ? Quels sont les sons récurrents, emblématiques de l’univers carcéral ? Leurs fonctions d’alerte, d’information, de communication… ? Quels sons nous parviennent du « dehors » ? Ce que l’on aimerait (plus) entendre, ceux qui nous gênent… ? Qu’aimerait-on raconter dans le style d’une création sonore radiophonique ?

Nous écoutons des exemples, les interrogeons, commentons… Le débat est alerte, l’envie de faire est de la partie, le projet est bien lancé semble t-il…

Au final, huit détenus participeront à 5 journées d’ateliers dans les murs.

Certains d’entre eux se verront accordée une permission encadrée lors du festival de l’Arpenteur, pour à la fois concevoir in situ un parcours sonores, présenter leur création, et participer à diverses tâches de bénévolat, mais aussi assister à des spectacles. L’enjeu n’est pas mince.

Durant cinq jours, nous allons créer notre petite histoire sonore. Que raconter, avec quels sons ? Comment les enregistrer, les réécouter, les sélectionner, les monter et mixer ? Le contenu, la forme et l’esthétique s’écriront collectivement.

La proposition sera, après échanges et concertations, de raconter, par une forme courte, quelques minutes type pastille radiophonique, l’intérieur d’une prison, sans pathos ni édulcorisation, pour la donner à entendre à l’extérieur, hors-le-murs dira t-on justement ici. Entre réalité et imaginaire…

Force est de reconnaitre que la matière sonore ne manque pas en milieu carcéral, voire est parfois envahissante, si ce n’est impressionnante pour qui met les pieds, et les oreilles, dans une prison pour la première fois.

Clés, verrous, portes qui claquent, voix, cris et appels, bips et messages d’API (Appareil de Protection Individuelle) informant des mouvements et blocages, omniprésence des télévisions, bips des portiques, salle de sport, cour de promenades, avec ses fréquentes frictions… le tout dans un univers archi bétonné et réverbérant à souhait, voire bien plus qu’il ne le faudrait.

La matière sonore est donc abondante. Reste à la capter, à l’enregistrer, en regard de toutes les contraintes sécuritaires, les blocages fréquents, et autres aléas, ne serait que concernant le matériel autorisé à entrer dans les murs. Avec un peu de souplesse et de fair-play, on s’adapte assez vite à toutes ces contraintes, emmenant les détenus enregistrer par petits groupes alors que d’autres travaillent au montage sonore en atelier. Pour cela, l’appui des équipes du SPIP (Service Pénitentiaire en Insertion Probatoire) et du coordinateur culturel est essentiel.

Bon en mal en, nous avons réussi à collecter pratiquement tous les sons envisagés, c’est à dire un large panel.

L’envie d’inclure des petits textes lus, des voix, les voix des co-auteurs, se fait rapidement sentir. Deux ateliers d’écriture se mettent en place spontanément, où chacun écrit une ou plusieurs courtes phrases. Pour les enregistrer, on procède de manière oulipienne. Chacun tire au sort un numéro correspondant à une phrase et la lit, à sa façon, après avoir fait quelques essais de micro.

L’écriture sonore est très discutée, chacun étant force de proposition, et aucun ne s’en priva ! Une belle énergie, une dynamique qui vous laissaient, moi en tous cas, un peu KO en fin de journée, mais l’immense plaisir de faire à fond, ensemble, restant un beau levier créatif.

Bien sûr, au fil des proposition, il fallut faire des choix, garder entre nous certaines paroles et histoires intimes, sans censurer pour autant, mais en protégeant des valeurs humaines, individuelles et collectives, question d’éthique. L’intimité aidant, certaines paroles et histoires entendues, souvent avec un réalisme sans concession, marqueront sans doute longtemps encore ma mémoire, dans cette aventure collective. C’est évidemment, pour l’artiste intervenant, quelque chose à laquelle il faut s’attendre, voire se préparer, pour construire un récit, sans trop y laisser des plumes, dans un cadre d’enfermement pas toujours de tout repos. Néanmoins, à la prochaine sollicitation de ce genre, j’y réponds affirmativement, et j’y courre, sans hésiter une seule seconde.

Cette petite digression personnelle refermée, revenons à notre histoire « Dedans/Dehors ».

En cinq jours, l’histoire se boucla, 3’40 environ, légèrement moins que le fameux silence de John Cage. Presque une semaine pour mettre en forme une toute petite durée audible, cela peut paraître énorme, on est bien loin des podcasts industriels à la chaine ! Et pourtant, entre les contraintes internes, et surtout le grand débat collectif, toujours de mise, l’écriture avance au rythmes des idées, Oh combien foisonnantes. La parole circule librement entre nous, cela fait partie du projet. Il restera d’ailleurs, un peu plus tard, à peaufiner le montage et mixage hors-les-murs.

Un verdict se fait attendre quand à la permission. Tous ont bien sûr très envie de sortir des murs, ne serait-ce que pour une seule journée. Après discussion avec le Juge d’Application des Peines, à laquelle je ne participa pas, si ce n’est pour transmettre indirectement, via l’équipe SPIP, ma grande satisfaction devant l’engagement et la « bonne conduite » de tous, le nombre de personnes et conditions de sorties furent connues.

Trois détenus passeraient trois jours entier sur le festival. Trois une seule journée, et deux ne seraient hélas pas des nôtres.

Le « Grand jour » arrive, enfin, tant attendu. !

Dés que les trois premiers détenus arrivent, nous nous rendons sur le site, superbe écrin montagnard, pour repérer un parcours auriculaire, et en imaginer sa mise en scène, et en écoute, et comment installer notre conte via une série de minis enceintes disposées de façon éphémère sur le cheminement. Le choix de parcours se révèle simple. Une sente descendant en sous-bois jusqu’à un ruisseau, puis se bouclant pour remonter vers le départ du parcours est jugée idéale, dans la variété de ses sons et paysages visuels, la marchabilité et les possibilités d’expérimenter des postures d’écoute avec un public d’une vingtaine de personnes, sur trois balades.

Ce même premier soir, nous sommes invités, à présenter notre création devant le public d’un sympathique cabaret de plein-air. Il faut pour cela un autre atelier d’écriture afin de savoir comment présenter, en quelques mots, notre histoire sonore au public. Pas si simple qu’il n’y parait, toujours en collectif. L’après-midi est en partie consacrée à des tâches bénévoles avec l’équipe du festival, dans la joie et la bonne humeur, et aussi à s’entrainer à lire ce fameux texte, en l’ayant dans l’idéal appris par cœur. Chose qui est jugée un poil risquée, le papier lu restant plus rassurant pour ce baptême public; et ce malgré les avatars d’une lumière de projecteurs à contre-jour et le trac de nos compères devant le public. Modestement, je pense pouvoir dire que l’histoire de ces gaillards, visiblement très intimidés, a ému le public, entre sa drôlerie et néanmoins ces paroles d’enfermement dans leur sensibilité palpable à fleur de peau.

Le lendemain, les trois compères suivent, dans une randonnées bien pentue, le formidable orchestre de la Tournée des refuges, un collectif de musiciens.ennes à géométrie variable, lesquels.elles vont, à pied, portant leurs propres instruments, dont une contrebasse à cordes, de refuge en refuge. Ils donneront chaque soir, à chaque étape, hors lieux conventionnels, des concerts d’une qualité musicale époustouflante. Un ensemble aussi virtuose que sympathique, et qui plus est sportif d’assez haute volée, ou randonnée ! Bref, durant cette journée entre rando et musique, nos compères d’Aiton trouveront mille choses à faire, et surtout à discuter de plein-air, hors-les-murs, avec les co-marcheurs, l’insertion/réinsertion faisant pleinement partie des objectifs de ces rencontres festivalières. Et ils joueront le jeu avec un immense plaisir qui se lit sur leurs visages épanouis.

Au troisième jour, trois autres détenus arrivent. Nous serons donc six, en cette dernière journée avec eux, pour encadrer deux parcours d’écoute, un le matin avec un centre de loisir, et l’autre l’après-midi avec un grand public. Je ferai hélas seul la troisième, mes acolytes devant rentrer à la Centrale en fin de journée.

Marche lente, écoute, jeux avec des objets longues-ouïe confèrent à la première partie du parcours une approche sonore bucolique, voire écologique, ludique, de mise chez Desartsonnants. Même si au début, les détenus peinent à comprendre pourquoi marcher si lentement, s’arrêter sans « faire de bruit », installer une écoute qui leur semble manquer de sons (rapportés) et de mouvements. Bientôt, ils rentreront dans la lenteur, qui au sortir d’une prison n’est pas si évidente à vivre. La deuxième partie du parcours opère une bascule d’ambiance assez radicale. Les sons de notre histoire sont installés sur un petit cheminement, amenant le Dedans carcéral dans le Dehors montagnard de, façon décalée et pour certains.aines un brin desartsonnante. Les détenus expliquent le travail, la démarche, et répondent volontiers aux questions du public. La première balade étant avec de jeunes enfants, ils (les détenus) n’osent pas trop dire d’où ils viennent, parlant d’un chez eux évasif. Je leur demande alors où est donc ce chez eux, et ils répondent clairement »la prison », ce qui visiblement ne dérange absolument pas le jeune public qui leur pose des questions pertinentes et sans barrière aucune sur les sons entendus.

La promenade suivante, tout public, sera du même ordre, et avec la même belle implication des compères d’Aiton, même si, malheureusement, je dû faire le derniers parcours sans eux.

Forte émotion lors de leur départ qui me serre encore la gorge lorsque que je l’évoque. En leur souhaitant un retour à la liberté sans top d’embûches.

Dedans/Dehors, en écoute

Avec la participation, les sons et les voix de : Sylvain, Isham, Mohamed, Feysal, Cédric, Anthony, Damien, Cyril, Kamel (coordinateur culturel SPIP) et Gilles (rédacteur et bidouilleur sonore), et la précieuse aide de toute l’équipe SPIP, Dedans ET Dehors.

Ainsi que la formidable équipe de l’Arpenteur, son professionnalisme et la qualité de son accueil plein de bienveillance, sans compter les gens du village, des alentours, mes très sympatiques hébergeurs, les enfants, institutrices de l’école des Adrets, ceux et animateurs du Centre de loisir, et toutes les belles rencontres ou retrouvailles lors de mon séjour…

Notes : Cet article fait suite à un précédent posté sur ce même blog Point d’ouïe, festival de l’arpenteur Dedans/Dehors, en développant, de façon plus détaillée et explicite, l’ensemble de cette action culturelle dans et hors-les murs.

Historiettes et oreillettes

Marchécouter

Tout commence par la marche

Celle pour écouter

Ou bien

Tout commence par l’écoute

Celle pour marcher aussi

Enfin, on ne sait plus trop laquelle motive l’autre

C’est un début d’histoire

écrite en creux dans des sillons vibratoires

L’écoute collée aux pas, au sol, aux arbres

de frondaisons en racines

de ramures en nervures

L’écoute collée au bitume, à l’asphalte, au béton

l’écoute collée à la ville assourdissante

ou à la ville murmurante

C’est un début d’histoire sonnofage

qui se nourrit de la chose entendue

une chose qui se prête, voire se donne, à entendre

bon gré mal gré

tout en se camouflant dans mille autres auricularités

façon de perdre, sans avertissement, la puce dans l’oreille abusée

désabusée

la puce dans l’oreille amusée

qui sait

Quand le vent se fait mer

Quand la mer se fait vent

quand le troupeau noircit l’asphalte

en meutes de moteurs

vers le ventre trop urbain sonifié

Quand le silence n’en peut plus de gémir

et les voies de muer

vers des tessitures tendues

comme un arc vibrant de rumeurs incertaines

Osmoses évanescentes.

S’assoir

Ne plus traquer les proies fuyantes

celles qui font le tympan hésitant

laisser venir

pavillon orienté comme une outre évasée

une éponge impavide

une sonde curieuse

qui ne résisterait plus

ni aux bruits ni aux silences

se laisser envahir d’une nuée sonore aux trajectoires folles

C’est ainsi que l’histoire s’entend

c’est ainsi que l’histoire s’écrit

c’est ainsi que l’histoire se dit

Peut-être

Se lever

Se relever

Repartir

Repartir pour échapper à

Repartir pour s’échapper de

si possible

Pour suivre le courant d’une écoute incertaine

battant pavillon coloré de fronts d’ondes

Reprendre l’histoire là où les courants soniques s’affrontent

en tourbillons hétérogènes

Porter les écoutes comme des confluences hybrides

où le conflit n’est pas exclus

se fier à d’autres oreilles affutées

ou émoussées

polyphoniser

harmoniser

contrepointer

faire surgir des mélodies des villes et des champs contre-chants

Nouvelle pause

Tenter encore de retenir un murmure

un rire, un glissement, un choc

l’infime bruissement d’un je ne sais quoi

à la limite du seuil frontière de l’audible

Le retenir dans une boite mémoire hérissée de membranes

Le retenir en espérant encore

en espérant toujours enrichir l’histoire

quitte à la terminer

quitte à ne jamais savoir comment elle finit

l’étoffer de digressions tympanesques

d’ambiances brodées de toutes pièces

pièges à sons doux

dans lesquels on tombe de pleine oreille.

Fermer les yeux

Fermer les yeux

en faisant semblant de croire que l’oreille fera le reste

reprenant à sa façon l’histoire à portée de cochlée.

La biensonnance comme un rêve d’accord parfait

ou presque

de dissonances en consonances.

Fermer les yeux

non pas pour ignorer le monde

mais pour mieux l’avaler de l’oreille

pavillons hissés aux vents soniques.

Éprouver

Les vibrations de pied en cap, corps résonant sans repos aux plissements des bruits.

Traverser

Les seuils de l’audible, et ceux des territoires.

Les franchir d’un pas sonnant ou feutré

jusqu’à ce que le parcours vibrillonne nos corps réceptacles

que chacune de nos cellules soit un objet vibrant

suspendu dans les nimbes d’une intime proprioception à l’auricularité criante

Historier

L’histoire est aussi bruits de couloirs colportés

rumeurs amplifiées d’un monde médiatiquement impudique.

L’histoire est oralisée, et graphiée

sons de la Terre fragile et finissante

dérivant vers un silence déshumanisé

Resteront d’autres histoires qui sans doute en tireront leçon

L’histoire est ponctuée de sirènes entêtantes

alertes déniées ou envoûtements annihilant la moindre résistance

dérives plaintives et doucereuses.

Alors marcher

Alors écouter

Alors raconter, encore et encore

des histoires pleines de bruits

qui résisteraient orgueilleusement au temps et à ses mille chausse-trappes

qui émuleraient des hybridations tonitruantes

autant que chuchotantes

qui croiseraient grandes et petites histoires

trempées dans les sons vifs

qui écriraient et mettraient en mouvement des mythes inouïs

où chaque oreille se reconnaitrait comme écouteuse

dans un immense archipel/univers

bruissonnant à perte d’ouïe.

Oreille rêveuse et histoire sonifiée.

Point d’ouïe, festival de l’arpenteur Dedans/Dehors

Tout juste de retour du Festival de l’Arpenteur, et encore des montagnes plein la tête.

Des montagnes de sons, de beaux moments, de rencontres, d’expériences, d’échanges, de fêtes partagées, de découvertes, de surprises, de rires et de sourires complices, émotions comprises…

Des moments où la marche malmène les genoux, mais ravit les oreilles.

Le bonheur d’avoir vécu d’intenses moments, avec l’incroyable énergie de mes complices détenus, insasiables faiseurs de son de la centrale pénitentière d’Aiton, dedans, puis dehors.

Aitonnement garanti…

Leurs sourires et leur énergie communicative, extériorisée si je puis dire, leur envie de croquer la vie du dehors à fond, à pleines oreilles, et d’aller vers l’autre avec des jaillissements débordant de générosité.

Leur élan pour se sentir et être comme les autres, ni plus ni moins.

La construction d’un PAS collectif en marche, où leurs paroles racontent les murs, dedans, de façon à amoindrir, au contact d’autrui, dehors, leur chape d’isolement.

La rencontre pleine de fraicheur avec des enfants, au travers l’écoute partagée.

Et la boule qui serre la gorge, les yeux qui s’embuent, au moment de se quitter. Leurs paroles encore, mercis sans fard, qui vous retournent comme une crêpe.

L’espoir qu’ils trouveront des chemins apaisés.

La rencontre émouvante de femmes artistes ayant fui l’Afghanistan. Leur résistance pour rester debout, créer, envers et contre tout.

Un échange à deux voix, stimulant, croisant, via l’ornithologie, les parcours sonores, les sons captés, puis composés, des paysages sonores multiples… Et un public curieux.

Entre coups de fraîcheur à nuit tombée, et coups de soleil au mitan du jour.

Entre dedans et dehors.

Entre et au centre de plein de choses, qui résonnent et font déjà traces, de celles que l’ont devine profondes et tenaces.

La fin du séjour est là, avec l’estompement des larges espaces lumineux, des reliefs invitants.

La redescente qui clôt une aventure humaine aussi pentue que revigorante.

Vient alors l’envie de repartir bien vite vers d’autres rencontres sonomadiques, envie d’arpenteur lobe trotters.

Points d’ouïe et paysages auriculaires partagés, Dedans/Dehors

Centrale pénitentiaire d’Aiton – Intervention « Paysages sonores partagés – Dedans/Dehors » dans le cadre du Festival de l’Arpenteur avec Scènes obliques 2022

L’approche du paysage sonore Dedans/Dehors croise questionne et irrigue régulièrement mes récentes, voire très récentes expériences d’écoutes partagées.

Comment les espaces fermés, empêchés dit-on, et ceux plus « ouverts », trouvent-ils des endroits communs, où circulent les sons, les paroles, la vie collective, les sociabilités… ?

Comment l’entend-t-on, le décrypte-t-on, voire le donnons-nous à entendre ?

Comment les rythmicités sonores quotidiennes donnent-elles des repères-rythmes de vie ?

Comment l’acoustique des lieux favorisent-t-il ou brouillent-ils les communications ?

Comment la parole et les sons circulants, envers et contre tout, peuvent contribuer à construire un paysage auriculaire humainement plus « vivable » ?

Comment les sons extérieurs ouvrent-ils des espaces de liberté là où, pour différentes raisons, la privation de cette dernière pose des barrières tant physiques que psychiques ?

Comment s’invente-ton des histoires, y compris sonores, permettant de résister, tant bien que mal, à des contraintes « enfermantes »?

Comment mettre en récit, collectivement, sans pathos, en laissant un imaginaire du Dedans/Dehors se développer, des expériences de vie et paysages singuliers ? A portée d’oreilles.

Et tant d’autres questions qui se posent, et parfois trouvent des amorces de réponses, au fil des expériences humaines.

Paysages à portée d’oreilles – Hôpital psychiatrique du Vinatier – La ferme du vinatier – CFMI Lyon2 – Porter la parole

Le travail avec un foyer de vie permanent pour aveugles, souvent porteurs d’handicaps associés, celui avec des jeunes travailleurs en ESAT (Établissement ou Service d’Aide par le Travail), la rencontre récente avec un EHPAD, les projets avec des patients d’un centre psychiatrique et de jeunes musiciens, avec les détenus de deux centrales pénitentiaires, l’aventure à distance des « Sons à ma fenêtre » – échanges via internet de paysages entendus de chez soi durant le premier confinement… Autant d’expériences qui, ces dernières années, ces derniers jours, questionnent et alimentent l’écriture et l’expérience de terrain, intrinsèquement polyphoniques, de paysages sonores partagés Dedans/Dehors.

Fondation ADAPEI 69, ESAT Jacques Chavent – Intervention avec le collectif PePaSon (pédagogie des Paysages Sonores)

Points d’ouïe et audio-récits, Médinas et alentours

Paysages sonores partagés

Workshop Desartsonnants, autour des relations architecture/paysage sonore, accueilli par GFI Universty, École Polytechnique Supérieure d’Architecture de Sousse.

Février 2022

Lieux d’exploration, la Médina de Sousse et ses alentours, ainsi que celle de Kairouan

Nous arpentons, avec les enseignants et les étudiants, la Médina de Sousse. Tout d’abord à oreilles nues, puis micros en main.

On m’accompagne également dans une visite de la médina de Kairouan. Deux sites, des atmosphères, des ambiances auriculaires, sensorielles, singulières.

Les étudiants, utilisant les sons captés in situ, mais aussi des modes d’expression relatifs à leur formation architecturale (cartes mentales, relevés axionomiques, croquis, maquettes, textes…), réalisent une carte postale sonore thématique. Il s’agit de narrer, en quelques minutes, via une création sonore accompagnée de documents annexes réalisés pour la circonstance, un moment, un espace de vie, des activités, des ressentis… Professions, parcours, acoustiques, voix, les thématiques et fils rouges narratifs sont aussi nombreux que peuvent l’être les modes de rendus, de représentations.

Pour ma part, je décide de me plier aussi au jeu.

Pensant de prime abord composer deux petites séquences sonores, plutôt du type field recording (enregistrement de terrain) figuratifs, l’une de Sousse et l’autre de Kairouan, j’opterai au final pour une pièce unique, mixant les ambiances des deux médinas et de leurs alentours.

Fiction donc, même si les sons restent plutôt bruts, le montage fait naitre un improbable récit, une narration empruntant à deux espaces-temps, remodelés via mon imaginaire. 

Il ne faut jamais croire ce que nous content les faiseurs d’ambiances, fussent-elles sonores. Comme de nombreux paysages, au sens large du terme, le réel, ou supposé tel, joue avec l’écriture fictionnelle, dans des jeux de trompe-l’oreille assumés. Ici, deux médinas composent un espace hybride, à la fois plus réel et plus imaginaire qu’il n’y parait de prime écoute.

Des escaliers, ruelles, méandres labyrinthiques

des passages couverts, semi-ouverts, fermés

une collection de réverbérations et d’espaces acoustiques

des tintements, martèlements, claquements

des paroles enjouées, cris et rires

des scooters et autres deux roues pétaradants dans les ruelles sinueuses

une pompe électrique qui grésille derrière une fenêtre

la mer grondante au loin

les appels à la prière et lectures coraniques collectives

les oiseaux en cages, suspendues au-dessus des échoppes

des métiers à tisser à mains et leurs rythmes claquants

des odeurs aussi, cuirs, tissus, métaux travaillés, fruits, épices, poissons…

Des ambiances pour moi jouissives dans leur joyeux dépaysement…

Autant de matières à tisser, comme un tapis à motifs colorés et entremêlés, formes métaphoriques modestement empruntées au savoir-faire local.

Médinas et hors-les murs, façon patchwork, prolongeant ma mémoire, souvent capricieuse et infidèle,  toujours prête à inventer, boucher des trous. Une manière parmi d’autres pour faire un micro-récit de ce voyage haut en couleurs sonores, sous le généreux soleil méditerranéen.

En écoute

Médinas en écoute (écoute au casque conseillée)

Merci à tous les enseignants et personnel de l’Université, à mon très sympathique guide chauffeur, aux étudiants et étudiantes pour leur curiosité et engagements dans des chemins inhabituels, à mon amie Souad Mani pour cette belle promenade nocturne, ces riches échanges, et à toutes les personnes croisées ici et là, au détour d’une parole ou d’un sourire…  

Retours sur sons

Suite à une masterclass donnée au Conservatoire de Pantin (Ile de France), avec des étudiants en musique électroacoustique, dans la classe de Marco Marini et Jonathan Prager.

Cette Masterclass était entamée par un PAS -Parcours Audio sensible, dans les franges de la ville, poursuivie par une rencontre – échange autour du paysage sonore, sous ses aspects esthétiques, écosophiques et sociétaux.

S’ensuivent de riches échanges avec les étudiants.es, dont voici, ci-dessous, les textes de retours.

Lire des retours encourageants est toujours, pour l’artiste intervenant, avec ses propres doutes et questionnements, une forte stimulation, pour creuser encore et en corps, l’écoute à fleur de tympan, et de terrain.

Points d’ouïe, installer l’écoute !

Printemps, été, et après… l’écoute s’installe !

Paysages sonores en chantier, scènes auriculaires, réactivées, outdoor

Inaugurations de Points d’ouïe

Faire, officiellement, la fête aux sons, dans un cérémonial d’écoute in situ

PAS – Parcours Audio Sensibles en duo d’écoute

Parcourir, écouter, deviser, amasser et collecter des Points de vue et Points d’ouïe de concert, récits dialogués de ville(s) et d’ailleurs…

PAS – Parcours Audio Sensibles partagés

Parcours d’écoute(s), thématiques ou non, écritures/lectures contextualisées, collectives, participatives…

Bancs d’écoute(s)

Parcours ou one shot, à deux ou en groupe, les bancs comme points d’ouïe, objets et postes d’écoute, de rencontre, d’échange, d’installations, espaces de sociabilités auriculaires bien assises…

En éc(h)ogestation

Scènes d’écoutes installées

Parcours d’écoute urbains ou non, visites d’installations sonores à ciel ouvert, à 360°, mises en scène et en situation de Points d’ouïe à oreilles nues, espaces dé-concertants et Desartsonnants…

Et tant de choses à imaginer et installer sur place, avec vous, les autres…

On en parle ? desartsonnants@gmail.com

Périphériques

Des marches périphériques

Contexte

Il se trouve que, par le plus grand des hasards, deux jours d’affilée, j’ai participé, à différents titres, à des marches nous conduisant, ou longeant de grands périphériques urbains. 

La première de ces marches était même dédiée au périphérique lui-même, objet d’étude, d’arpentage, d’expérimentation collective, de création.

Entre écoutes, regards, et approches kinesthésiques, au pas à pas, se sont dessinés des similitudes, des croisements, des échos, résonances… Ce qui alimentera ici un texte s’appuyant au final sur une série de mots-clés communs aux deux pérégrinations; voire les reliant, faisant contrepoint

Une première action, écrite et guidée par l’artiste et ami genevois Cyril Bron, accueillie par l’institut d’Art contemporain de villeurbanne, nous fera, en deux étapes journalières, suivre le périphérique urbain à hauteur de Villeurbanne. Marches parfois assez physiques, dans des terrains plus ou moins accidentés, voire turbulents.

Je ne ferai que la première étape et la rencontre débriefing, étant retenu le deuxième jour par une autre marche intervention que cette fois-ci, j’encadrerai. Ce qui participera à construire en miroir ces deux approches pédo-périphériques entremêlées.

La deuxième, le lendemain, plus courte, plus urbaine, que j’encadrerai, se fera dans le cadre d’une masterclass avec un groupe d’étudiants en musique électroacoustique du Conservatoire de Pantin. Cette déambulation servira d’échauffement pour l’oreille, avant de présenter mon travail autour des notions de paysages sonores partagés. Comme une suite à la précédente, au départ non pensée comme telle, elle nous fera longer des espaces périphériques de la ville de Pantin, présentant fortuitement d’assez fortes résonances avec celle de la veille.

Les topologies, aménagements, ambiances, rythmes et actions collectives, contribueront sans aucun doute à tisser des liens sensibles, sensoriels, physiques, entre ces deux parcours, géographiquement éloignés, que rien ne semblait au départ vouloir mettre en relation.

Lisières et périphéries

La périphérie, initialement, est une ligne circulaire définissant les contours, les  limites, les lisières d’un périmètre, d’un territoire. Ici d’une ville ou d’une communauté urbaine.

Marcher le périphérique, le suivre, c’est se tenir au bord, aux bords ou aux abords de la ville, parfois, souvent, loin de son centre.

La lisière coud deux espaces, les rassemble, ou tente de le faire, marque la sortie ou l’entrée d’une forêt; imaginons la traversée initiatique, façon roman médiéval, comme de mythiques portes et barrières , des passages

Nous sommes des marcheurs excentrés, à Pantin ou Villeurbanne, loin des rues piétonnes et commerçantes, des espaces et zones d’activités maîtrisées par un aménagement ad hoc.

Nous sommes des marcheurs longeant un territoire plutôt dévolu aux voitures, camions, parfois trains… 

Nous sommes en transit dans des lieux improbables 

Nous sommes en lisière(s), ce qui nous permet parfois de passer au dehors, ou d’être dans des emprises, espaces-tampons dedans/dehors, hors des limites clairement marquées.

Nous sommes dans des espaces interstitiels, des entre-deux, des zones délaissées, presque non-lieux, mais bien existants physiquement.

L’appel des lisières peut être celui qui refuse l’enfermement jusqu’à (outre)passer les frontières de ce qui contrôle, contraint,  la marche dans les murs-limites du politiquement correct

Hésitations entre l’entrer et le sortir, ou bien le zigzaguer en inter-zones, dont celle du dehors dirait Damasio, une façon de quitter ou de résister, symboliquement e/ou physiquement, à un ordre urbanistique bien établi, tout tracé.

Une façon peut-être de braver l’interdit, en marchant dans une succession de pas de côté. 

Aventure et dépaysement

Et c’est là que survient l’aventure.

Celle qui nous emmène vers l’imprévu, ou nous amène de l’imprévu, hors de la normalité protégeant les marcheurs de trottoirs bien balisés.

L’aventure au bout du chemin, et même pendant. 

Soudain, une grille nous empêche de passer.

Franchissement si c’est possible, ou contournement, détour, changement de trajectoire.

Partir à l’aventure, le périphérique comme une marge – marche ponctué d’incertitudes.

Un sentier qui sort de ceux battus, qui nous emmène dans un ailleurs, tout proche, bien que rarement emprunté.

Et puis il y a le dépaysement.

Ce qui nous fait littéralement changer de pays, au sens figuré du terme, qui nous met horde, qui nous met hors de…

Sentier qui nous invite ailleurs, exotisme à portée de pieds. On découvre des espaces ignorés, avec tout l’étonnement de se trouver là; là où les sens sont revigorés par des espaces sauvages, qu’il nous faut dompter pour les traverser, sans vraiment les apprivoiser. Espaces qui résistent au marcheur, au groupe.

On se faufile dans l’infraordinaire, façon Pérec

Et c’est le fait de porter attention à cet infraordinaire, à cette joyeuse trivialité buissonnante, qui justement nous dépayse.Le dépaysement, voyage en France, tel que le dépeint Jean-christophe Bailly, nous l’avons là, dans ces enchevêtrements végétaux, ces arrières-cours d’usines, ces lotissements à peine traversés, contournés, ces ponts qui grondent sur nos têtes, ces murs et barrières de 

sécurité longées…

Il nous faut accepter la ville comme espace non conforme à ce que nous pratiquons habituellement,  jouer de l’encanaillement dans des périurbanités frichardes, formes d’urbex en plein-air.

Inconfort et attention

Toute marche risque de nous placer en situation inconfortable.

Et nous acceptons implicitement, tacitement, ce risque.

Sur la durée, l’inconfort s’invite de façon quasi inévitable à la randonnée, ce qui d’ailleurs nous fait d’autant plus apprécier les moments confortables, réconfortants, qui s’ensuivront.

Longueur, dénivelés, obstacles, terrains parsemé de racines invisibles, jonchés d’objets incongrus, broussailles épineuses, espaces bruyants, pollués, et parfois météos capricieuses, heureusement clémentes dans les marches citées, autant de cailloux dans la chaussure qui font pester le marcheur. 

Le périphérique n’y fait pas exception, tant s’en faut.

Quitter le macadam et les chemins bien aplanis, bien marchant, nous fait sortir de notre zone de confort, pour employer une expression consacrée.

Il faut adapter notre avancée, accepter les aléas d’un terrain, au départ non dédié à la”promenade” d’un groupe, avec des personnes qui le déchiffrent, et non pas défrichent, à l’avenant.

La ville buissonière offre son lot de petits désagréments qui, paradoxalement, rendent le cheminement plus attrayant, moins attendu sans doute.

Quitter le confortable est excitant, voire jouissif.

De plus, dans des passages plus ou moins difficiles, le groupe se soude. Il convoque et active une solidarité qui nous fera tendre la main vers l’autre, l’aider à grimper ou à descendre un passage pentu, écarter les ronces, signaler les obstacles, trous… 

Les marcheurs portent dès lors attention à leurs voisins, s’entraident, partagent leurs inconforts respectifs pour mieux les endurer ensemble.

Bien sûr il faut ici relativiser ces inconforts, volontairement subis, acceptés, en toute sécurité dirais-je, comme faisant partie du jeu. 

Nous sommes ici loin d’inconforts, et le mot est faible, de grandes détresses liées à des marches forcées, migrations, exils, expatriations, fuites…

Ce constat me permet d’ailleurs de faire une transition vers des marginalités excluantes, croisées dans ces déambulations périphériques.

Marginalités, exclusions, violences

Arpenter un périphérique n’est pas vraiment bisounours. 

On rencontre des personnes que le centre ville rejette, ne voudrait pas voir dans certains quartiers, des exclus des systèmes sociaux, des hors les clous.

SDF, réfugiés, migrants, sans papier, trafiquants, prostitution, toute une frange sociale qui, pour différentes raisons, vive, survit, voire travaillent aux marges de la cité.

Des matelas et abris de fortune, solitaires ou en campements bidonvilles, sous des ponts obscurs, humides, bruyants, des réchauds et chaises éventrées, barbecues non festifs, autant de traces et de présences Oh combien précaires et fragiles.

Une mendicité dans une atmosphère archi polluée, des conditions sanitaires effroyables, des territoires de prostitutions et deal se cotoient, le marcheur périurbain se trouve confronté à des réalités sociales et sanitaires extrêmes…

Le périphérique est souvent l’envers d’un décor urbain socialement correct, policé, enfin presque.

Parler de conditions inhospitalières, à villeurbanne, à Pantin, et dans beaucoup de villes du monde, est un faible mot, un doux euphémisme qui cache des conditions de vie pour le moins insalubres, des milieux que gangrènent violences et insécurités.

Lorsque Pérec parle d’espaces inhabitables, on est ici dans ce qui devrait l’être, et qui pourtant sert de refuge de fortune à des “habitants” en grande détresse. Des espaces délaissés, occupés tant bien que mal, et plutôt mal, de débrouille en débrouille, par des personnes elles aussi délaissées, en rupture, en fuite, en exil…

Parcourir un périphérique c’est,  loin des jolis petits oiseaux, des vertes prairies et fleurettes printanières, à l’opposé de clichés édulcorés,  se frotter à ces rencontres, à ces situations hélas quasi incontournables, dans beaucoup de pays, même des plus a priori nantis, qui nous mettent pour le moins mal à l’aise,  en tous cas en ce qui me concerne

Les périphs’ ne sont pas que terrain de jeux prétextes et contextes à des encanaillements ludiques,  ils nous jettent à la gueule ce que les centres villes, et en amont ce que le système politique et social, à bien du mal à accepter, dans sa bien pensance 

Nos expériences traversantes peuvent alors nous paraître puériles, voire indécentes, si ce n’est le fait qu’elles nous frottent à ce que nous ne voulons nous-même pas toujours regarder en face.

Murs, ponts, béton, l’urbanisme périphérique

Le gris béton contraste avec les espaces végétaux en friches verdoyantes.

Il y a là une esthétique paradoxale du sauvage, et le règne de la fonctionnalité bétonnée et goudronnée, espaces qui s’interpénètrent sans vergogne.

Il convient de se déplacer vite, contourner, protéger du regard, du bruit, entrer, sortir, relier, dans toutes les contraintes fonctionnelles des villes lisières traversées…

Et pourtant cette austérité a sa propre esthétique, une froideur aseptisée, qui néanmoins peut attirer l’œil du marcheur, du photographe, austérité rigoureuse, post Corbu, en béton banché…

Il y a des géométries, des lignes dynamiques, des modules, des rythmes, des motifs et des répétitions verticales et horizontales, des volumes récurrents, des couleurs grises béton… Des signatures spatiales.

 Et ce, de pays en pays, de villes en villes, de périphs en périphs. Antananarivo, Tunis, Saint-Pétersbourg, Kaliningrad, Lyon, Paris, Pantin, Charleroi, Lisbonne, Montréal… Partout je les ai rencontrées, longées, marchées parfois, ces omniprésentes ambiances périurbaines, cette architecture minérale, ces paysages fonctionnels, ces boulevards de ceinture et autres rings.

A tel point que l’on peut imaginer un envahissement mondial, sans doute dans un chantier déjà grandement avancé, une métastase tentaculaire, des villes exponentiellement monstrueuses, sillonnées de serpents bétonnés aux mille ramifications;.. Une dystopie de périphéries mangées par les centres, et inversement.

Des fosses aux voitures rugissantes encadrées et canalisées dans des couloirs-guides, parsemés d’entrées et de sorties permettant de quitter ou de rejoindre ces terrains de batailles motorisées. 

Des alternances de cloisonnements aveugles, et des ouvertures ouvrant des fenêtres sur villes, des échappées sur zones industrielles, des murs de protection d’où s’ouvrent des brèches paysagères, respirations pour le regard qui s’échappe. 

Il y a des kilomètres de murs anti-bruit, à l’efficacité plus que douteuse, déroulés en frontières, bonne conscience des aménageurs.

Le périphérique est une forme d’esthétique froidement et urbanistiquement signée, ponts au-dessus, fosses au-dessous, murs, clôtures et barrières sur les côtés; une géométrie du cloisonnement qui parfois ne manque pas de charme, avec des murs surfaces/supports pour grapheurs excentrés.  

Des terrains d’explorations nous font découvrir des envers du décor urbain bien policé… En terrains bien peu lissés.

Des espaces rhizomes et pylônes, où les horizontalités et verticalités font rythmes. 

L’herbe des talus de Jacques Réda, celle qui pousse dans les interstices du béton et du macadam, comme un récit fleurissant, celle qui raconte la ville dans ses extrémités, et surtout ses marges, ses franges, sans concession, mais non dénuées de poésie déroutante.

Être dérouté, c’est bien ici quitter les routes “normales”, fréquentables, pour emprunter, sans pour autant être à l’abri d’un habitacle motorisé, des cheminements où le béton côtoie le végétal, l’animal, et parfois l’humain, pour le meilleur et pour le pire. Des architectures de lignes et de courbes chaotiques, et justement déroutantes, en tous cas pour le piéton qui s’y aventure. 

Bruit de fond, émergences et effets de masque 

Les deux derniers chapitres, dont celui-ci, nous ramèneront vers des paysages plutôt sonores, ceux habituels à Desartsonnants, ceux traversés de l’oreille, aux endroits et moments où les ambiances auriculaires reviennent sur le devant de la scène.

Bien entendu, si je puis dire, les périphéries étant surtout pensées et aménagées pour la voiture (et ses chauffeurs), les rumeurs obsédantes, drones, bruits de fond et autres soniques nappes y sont hyper présents. 

Bien trop au goût de beaucoup.

On se trouve là au cœur de magmas acoustiquement informels, d’où n’émergent que peu d’informations, de repères, de marqueurs spatio-temporels, pour le promeneur noyé de bruits ambiants, atmosphère trop immersive pour le peu.

Espace de saturation audio indéterminé, dépotoir acoustique où sont rejetées à l’extérieur des centres villes toutes les pollutions sonores trop nuisibles, physiquement comme psychologiquement, nous ne sommes pas dans des zones de confort auditif.

L’oreille s’y perd, s’y engloutit, et en souffre bien souvent.

Ceci dit, on ne peut ignorer en amont, ces zones d’inconfort, voire de malaise, en s’aventurant dans de tels terrains. 

Je dirais même que celà fait partie du jeu, et qu’il faut accepter et assumer ces territoires auriculairement turbulents, en toute connaissance de cause, avec même la jouissance d’une performance déstabilisante.

Le moteur à explosion, malgré l’apparition de la progressive motorisation électrique, règne de façon hégémonique, écrasant de son rouleau compresseur la plupart des “petits” sons alentours, en incapacité de lutter avec lui.

Dans les deux promenades prises en exemples ici, j’ai bien noté, et les dires de participants me l’ont confirmé, les gènes, stress, parfois angoisses, vécus par certains marcheurs dans des endroits particulièrement saturés.

Même si par moments, nous retrouvions des espaces plus protégés, presque apaisés, avec la possibilité de se parler sans trop hausser la voix, et de ré-entendre de fines émergences sonores, notamment des oiseaux, bienvenus à ces endroits-là.

De ces zones de marasme acoustique, émergent en effet des sons venant briser le continuum, sirènes, pépiements, voix… Tout est affaire d’échelle, de plan, d’effets acoustiques, mais aussi de focalisation de l’écoute, de l’écoutant, sur tel ou tel objet sonore.

Si, dans ces flux/flots, l’oreille, qui dit-on, n’a pas de paupières, peut être malmenée, dans des zones d’inconfort pour reprendre des constats déjà énoncés, elle n’est pourtant pas que passivement asservie et résignée.

Outre le fait qu’elle puisse modifier, de façon inconsciente, très rapidement, des propriétés  physiques, telles que des tensions ou relâchements des tympans pour amplifier ou amortir la puissance de certaines vibrations, de produire plus de cérumen pour protéger sa mécanique interne, notre cerveau convoque une série de filtres auditifs, neuro-perceptifs, ad hoc. 

On masque, on gomme, on atténue, on transforme, on tend l’oreille vers, on se détourne, selon les circonstances, les situations, les stimuli, et nos états de sensibilité, de fatigue, mais aussi de curiosité du moment

Les lieux saturés de background bruyant se prêtent tout particulièrement à de nombreuses adaptations psycho-sensorielles, comme des boucliers filtrants, ou des entonnoirs amplificateurs.

L’imagination, la feinte du détournement, sont parmi de ces processus protecteurs. 

Dans la traversée villeurbannaise, une marcheuse, habituée aux périples forestiers dans des atmosphères plutôt apaisées, nous raconte la gène, le stress, éprouvés lors du début de la marche, placée dans une situation très inhabituelle pour elle. Puis elle relate comment, dans sa tête, ce grand flux automobile, cette marée sonore intrusive s’est progressivement transformée  en une mer chuintante, de fait beaucoup plus amène.

D’acceptations en rejets, les promeneurs et les promeneuses, qu’ils ou elles soient adeptes des rave party tonitruantes ou des espaces naturels calmes, acceptent souvent un dépaysement recherché, en marche, avec une forme de radicalité performative…

C’est en partant d’espaces souvent discontinus, ponctués de flux et de coupures, que nous allons pouvoir envisager dans la dernière partie de ce texte, les notions de rythmique périphérique.

Rythmes, entre flux, cadences et scansions

Marcher un, ou des périphériques, c’est se faire happer par et dans un flux spatio-temporel. C’est se frotter à celui de la marche, et en même temps suivre celui du périphérique lui-même, matérialisé notamment par la circulation des voitures le sillonnant.

Aller d’un point à un autre, explorer, avancer, convoquent des gestes fluants, traçant dans l’espace une zone/trajet en forme de continuum.

C’est ce qu’écrit la persistance de la marche, l’avancement pas à pas, envers et contre tout.

L’action déambulante rassemble un groupe de marcheurs ré-unis par cette trame, qui pour autant n’est ni linéaire, ni rythmiquement stable. 

Nous sommes loin de la scansion métronomique du pas militaire, cadencé, mesuré à 120 à la noire, le pas redoublé dit-on.

il y a des allures, différentes et changeantes. 

Des vitesses contraintes par des tas de facteurs que le terrain et le groupe imposent. 

Sols accidentés, broussailleux, encombrés, passages délicats, pentes et talus, conditions météos, allures et formes physiques des participants.Il faut  attendre les flâneurs ou les plus lents, s’entraider, contourner… bref, autant de variations de tempi, parfois d’improvisations nécessaires au cheminement et à ses aléas.

Dans ce néanmoins flux, entre les scansions régulières d’un pas sur un trottoir permettant une marche aisée, quasi mérique, et les hésitations non métronomiques d’enjambées entravées d’obstacles, les cadences s’adaptent.

La marche est faite de variations, voire d’improvisations qui lui confèrent un statut “musical”, dans l’écriture et la lecture de durées, de sons et de silences, de progressions et de coupures.

Il y a des breaks, cassures façon jazz qui permettent d’aller parfois ailleurs, ou autrement, Un ou des pas de côté de plus.

Il y a des cadences dans l’écriture musicale “classique”, à la fois harmoniques et rythmiques, qui sont tour à tour suspensives, en pauses, ou conclusives, marquant la fin d’une “action sonore”, dans son écriture comme dans son interprétation. 

Pour filer une métaphore musicale, le paysage marché, comme une histoire en déroulé sonore, rythmique en tous cas, se ponctue, par choix ou contraintes aléatoires, de pauses, ralentissements, accélérations, des formes de points d’orgue (point de vue ou point d’ouïe).

Et ce n’est pas un long fleuve tranquille.

On peut également penser  ici  la déambulation périurbaine sous l’angle du Rhuthmos grec. La considérer en mesure temporelle, à l’éclairage de la rythmologie inspirée entre autres de la Rythmanalyse de Lefebvre

Dans cette posture, nous vivons et expérimentons  le terrain périphérique comme des corps méditatifs, philosophiques et poétiques, mais aussi sociales et politiques, tentant de mieux comprendre, de mieux se plonger dans des espaces urbains, aux marges de ce que l’on arpente habituellement.

Cette dernière approche, audio-rythmologique, pourrait faire l’objet d’un développement beaucoup plus profond et argumenté, qui n’est pas de mise ici, mais qui questionne quotidiennement le promeneur écoutant que je suis.

Conclusion en forme d’entre-deux

Ces marches, aux lisières de la cité, avec les différentes approches et postures qu’elles m’ont inspirées, sont souvent en balancement vers des pôles entre-deux. 

Confort et inconfort, sécurité et aventure, exotisme et trivialité, itinéraires et détours, avancées et blocages, esthétiques et “laideurs”, socialités et exclusions, calme et tintamarre, doux rêve et cruelle réalité…

On pourrait encore allonger encore et encore une liste-énumération rabelaisienne de ces dualités. 

Dualités non pas antinomiques, mais plutôt aux polarités mouvantes, et aux positions d’entre-d’eux fluctuantes.

Les positionnements, les réponses, ne sont pas, tant s’en faut, toujours claires et définitives, A l’image de territoires aux frontières et ambiances incertaines.

Être à la fois dans une sorte de terrain de jeu et dans des espaces où sociabilités, écologie, aménagements, vivabilités, sont souvent chahutées, dans des lectures hétérotopies foucaldiennes, fonctionnelles et symboliques, restent une expérience des plus questionnantes et enrichissantes.

 

Merci à Cyril Bron pour la proposition et l’organisation marchée du périphérique villeurbannais,

à l’équipe de l’institut d’Art contemporain de villeurbanne qui à accueilli cette démarche et organisé des espaces de rencontres et de dialogue entre les différents participants

à Marco Marini et l’équipe du conservatoire de Pantin, aux étudiants musiciens qui ont portée sur le terrain une oreille aussi musicale que sociale.

@ photos Claire Daudin et Cyril Bron

Version PDF téléchargeable

Faire un PAS de côté

Un PAS – Parcours Audio Sensible n’est pas une finalité en soi.

C’est toujours un pas de côté, un chemin de travers, un meta-topos, ou vers…

C’est l’arpentage, l’exploration, l’expérimentation d’un lieu, un parcours de l’oreille pour lire et écrire des espaces acoustiques, auriculaires, comme autant de possibles paysages sonores singuliers.

C’est prendre un bout d’espace-temps par le petit ou le grand bout de l’oreillette et y pratiquer des jeux de l’ouïe.

C’est un dépaysement, tout près, à portée d’oreilles.

C’est embrayer un projet, une idée, ou bien les ponctuer de points d’ouïe, voire les conclure. Avant que d’entreprendre de nouveaux PAS vers d’autres écoutes, d’autres lieux, d’autres rencontres, d’autres problématiques.

C’est suivre, récolter, fabriquer, agencer, des traces et des atmosphères, souvent structurantes, souvent déjà présentes, intrinsèquement inscrites sur le terrain.

C’est jouer à traverser, à explorer, à découvrir :

un quartier, une rue, une place, une ville, des passages, impasses, escaliers, bancs publics

une forêt, un parc

un site montagneux, une vallée, un bord de mer

une cité, une périphérie, de nuit, entre chiens et chats, à l’aube

un cours d’eau, des fontaines, des lacs

des acoustiques remarquables, des espaces réverbérés, dépliés, démultipliés

des points d’ouïe en panoramiques surplombants, en belvédères acoustiques

des espaces underground, souterrains, intimes et canailles

une gare, un port, un aéroport

des friches ou zones industrielles

des marchés, des hypermarchés

des lieux hybrides, indéfinissables

un réseau d’espaces tricotés et tricotables à l’infini

C’est marchécouter avec beaucoup de personnes, familles, curieux de l’oreille, enfants, étudiants, politiques, chercheurs, riverains et voisins, étudiants, tout en échanges polyphoniques.

C’est entendre et construire une rythmologie kinesthésique et sonore, entre flux, cadences, scansions, cassures…

C’est entendre des systèmes sociaux, politiques, culturels

des espaces genrés, ou non

des quartiers en construction, destruction, en requalification, des espaces de gentrification, des entre-deux délaissés, quasi invisibles et plus encore inaudibles

des moments de vie sociale, des manifestations et fêtes en espace public, des instants de liesse et de tensions, d’expressions politiques, artistiques…

des espaces marqués par des migrations, immigrations, exils, fragilités, précarités, marginalités

des espaces de saturation et ou de paupérisation acoustique et sociale

des aménités humaines et paysagères…

la vie de tous les jours, souvent inouïe car souvent in-écoutée.

Faire un PAS, c’est souvent être à la croisée des chemins. 

Se tenir à des carrefours, des jonctions, où construire avec des amis.es qui marchent, dessinent, gravent, modélisent, performent, écrivent, sculptent, photographient, installent, codent, dansent, construisent en sons, lumières, matières, textes…

Façons de croiser plein de choses que l’on a envie de dire à plusieurs voix.

Un PAS, collectif ou solitaire,  n’est pas une finalité en soi.

C’est l’opportunité de repenser nos lieux de vie, de transit, de rencontres, comme autant d’histoires fragiles qui nous font voir et entendre le quotidien décalé, même a minima, de son propre quotidien.

C’est avoir  des choses à dire, et les dire, sans doute autrement, sans discours politiques, en détournant, parfois très légèrement, nos visions trop souvent blasées. 

La surprise, la rencontre, le dépaysement sensoriel, kinesthésique, interrogent toujours, et parfois là où ça fait mal, mais pour travailler sur ce qui fait, ou pourrait faire du bien. 

Un PAS n’est pas une finalité en soi. C’est un prétexte, une occasion, une opportunité, une ouverture, l’attente d’expériences inédites, inouïes, une avancée vers…

Points d’ouïe et oasis sonores lyonnais

Place Bellevue – Lyon 4e – Point d’ouïe panoramique remarquable

Je travaille actuellement autour d’espaces que l’on pourrait qualifier « d’oasis sonores », généralement en milieu urbain, mais pas forcément.

 L’oasis sonore c’est, pour moi, un lieu ou une zone calme, acoustiquement intéressant, où l’on peut faire une pause, se délasser, parler sans élever la voix, écouter (de belles choses) sans tendre l’oreille; un espace ni saturé ni paupérisé, bref, où l’on peut bien s’entendre, dans tous les sens, ou l’essence du terme… 

Ayant mon camp de base à Lyon, j’expérimente pour l’instant ce type d’espaces dans cette ville, mais également lors de déplacements, ici ou là. 

Cet article écrit à titre d’exemple, s’appuyant donc géographiquement sur la seule ville de Lyon, non pas qu’elle ait l’apanage de posséder ce genre de lieux, mais qu’il m’y est plus facile de débuter une forme de recensement, à titre d’expérience de terrain. 

Je vous livre donc ici, non pas une méthodologie, elle est en chantier, mais une série de coups de cœur, issus de “coups d’oreilles”, d’expériences sensibles plutôt instinctives. Ces dernières étant néanmoins appuyées sur mes nombreuses balades et errances urbaines, oreilles aux aguets.

Ces exemples, brièvement commentés, et ce de façon très personnelle, ne sont donc pas, tant s’en faut, exhaustifs. Ils peuvent appuyer, ou être irrigués par un travail de terrain servant d’appui à des expériences, des installations d’écoute, projets éducatifs, des écritures audio-paysagèress, des inventaires, inaugurations et autres festivités collectives, aménagements…  

Traboules et cours intérieures

Commençons par un type de lieux emblématiques à Lyon, les traboules, notamment celles des pentes de la Croix-Rousse, quartiers des canuts, et celles des cours intérieures Renaissance, situées dans le Vieux Lyon, rue Saint-Jean et avoisinantes.

Il ne faut pas hésiter à pousser des portes, qui cachent souvent de petites perles acoustiques, et visuelles, de vrais oasis sonores.

Des espaces acoustiquement privilégiés, refermés, à l’abri des zones circulantes pour ce qui est des pentes. Des acoustiques minérales, réverbérantes à souhait. Des séries de passages ouverts/fermés, de couloirs en escaliers, de courettes en passages couverts, avec une énorme variétés d’ambiances, des porosités dedans dehors, intimes extimes en été, fenêtres ouvertes… Mille petites histoires pour l’oreille séduite. 

Essayer de descendre, ou de monter pour les plus courageux.ses, la célèbre Cour des Voraces, et prenez le temps de l’écouter lentement, attentivement, de faire des poses sur les  différentes terrasses, de vous poster dans les escaliers, de naviguer dans les espaces, d’y lire un texte à haute voix… Il m’est arrivé de passer plusieurs heures, avec des groupes, dans ce seul espace, moments magiques !

un conseil toutefois, si vous les parcourez en groupe, veillez à respecter la quiétude des lieux et la tranquillité de leurs résidents, ce qui n’est hélas pas toujours le cas et à malheureusement conduit à la privatisation de certains lieux aujourd’hui devenus inaccessibles.

Voir les guides et listes

Cloîtres et églises

Autres types de lieux que j’adore, les cloîtres et les églises.

Lyon ayant un passé historique où l’église, depuis longtemps déjà, tient une place des plus importantes dans le pouvoir ecclésiastiques, beaucoup de quartiers possèdent des cloîtres, certains intacts d’autres non.

Citons par exemple la cour intérieure du jardin des Beaux-Arts, Palais Saint-Pierre place des terreaux, petit bijou de calme que les lyonnais adorent en été pour grignoter tranquillement, à tel point que les places assises s’y font chères à midi, autour du glougloutement de la fontaine et des oiseaux qui piaillent à qui mieux mieux.D’autres sont superbes, mais hélas, entre le sécuritaire et le sanitaire, de moins en moins accessibles; ceux par exemple des Augustins à l’ancienne Martinière Terreaux, du CNSMD, avec ses jardins en terrasses… Notons, à l’extrémité de la rue de la Vieille,

dans le 1er, le cloître, ou Clos Saint-Benoît, surprenant lieux qu’il faut dénicher au bout d’un parking intérieur dissimulé dans un recoin urbain.

Côté églises, ou cathédrales, basilique, il n’y a que l’embarras du choix. petites et intimes ou monumentales, ce sont des lieux où en dehors de toute considération religieuse, j’aime me ressourcer l’oreilles dans la quiétude de ses épais murs et de toutes ses micros sonorités joliment réverbérées. Quand l’acoustique n’est pas saccagée par une Muzac religieuse nous pourrissant l’écoute de chants grégoriens et autres polyphonies envahissantes.

De la majestueuse cathédrale Saint-Jean à la basilique romane Saint-Martin d’Ainay, en passant par la basilique Saint-Bonaventure, l’église Saint Polycarpe, Fourvière (dont sa crypte) et autres édifices plus modestes, la collection et la diversité  de réverbérations apaisées est à même de satisfaire et de réjouir l’oreille la plus exigeante et gourmande. Des espaces de pauses lors de déambulations dans lesquels, là encore, il faut prendre le temps de l’écoute, de sentir l’âme bien sonnante de ces lieux souvent chargés d’histoire, histoire qui occulte parfois les subtilités des ambiances lumineuses sonores.

Amphithéâtres

Ville gallo-romaine, Lyon possède de beaux spécimens de théâtres antiques, à commencer par celui de Fourvière, dit théâtre antique, le plus connu et majestueux, mais aussi celui, en contrebas de la colline de la Croix-rousse, celui des Trois Gaules. Du haut de ces édifices gradinés, les fameuses acoustiques, en points d’ouïe panoramiques, montrent la maîtrise des constructeurs de l’époque, plaçant ces lieux de représentation sur des pentes déjà théâtres naturels et les aménageant de façon optimale, tant pour la vue que pour l’écoute. A tester immanquablement. 

Cimetières

Autre lieu de calme auquel que l’on ne pense pas souvent à visiter par l’oreille, et pourtant, les cimetières. Les parisiens, ou touristes, penseront immanquablement aux belles ambiance du père Lachaise à Paris, que j’adore traverser en automne, l’âme vagabonde et romantique… À Lyon, c’est celui de la Loyasse, ancien cimetière aux nombreuses tombes monumentales, perché sur les hauteurs de Fourvière, que j’aime traverser comme un vaste îlot de calme apaisant.

Places et placettes

Pour revenir vers le monde des vivants, même si Foucault qualifie les cimetières de lieux hétérotopiques – monde des morts construits et gérés par des vivants, je parlerai ici des places et placettes lyonnaises, plus ou moins vastes et conviviales du reste. j’avoue, niveau qualité d’écoute, très largement préférer les placettes, plus retirées, intimes, et souvent socialement plus vivables et habitées. Les grands espaces que l’on traverse sans forcément les vivre, places monumentales de représentations du pouvoir, Bellecour, les Terreaux, ne sont pas forcément, voire loin de là, des exemples d’aménagements apaisés et conviviaux. Par contre des places aux dimensions plus resserrées, plus intimes, telle la place Sathonay, à deux pas des Terreaux, enclavée hors des grandes voies circulantes, ombragée et bien équipée en bancs publics, avec son sol sablé accueillant jeux d’enfants et pétanqueurs, reste un modèle de lieux vivants, où il fait bon se poser.

De même, plus haut dans les pentes croix-roussiennes, au pied du Gros caillou, la Place Bellevue offre un magnifique panoramique urbain, pour saisir la rumeur de la ville, ses émergences, et toutes les sonorités des passants et passantes devisant sur la pelouse et en contrebas.

J’adore aussi les squares en cœur d’îlots, enfermés de bâtiments formant de grands carrés arborés, avec souvent des bancs, objets/points d’écoute privilégiés pour moi, d’où l’on échappe aux grandes rues alentours pour retrouver une ambiance acoustique très favorable à l’échange, à la rencontre; on en trouve de magnifiques, tant quartiers de la guillotières que dans les gratte-ciel villeurbannais.

Pour les repérer, car les entrées sont souvent, volontairement, discrètes, il suffit d’utiliser une carte urbaine en ligne, qui les dessine très visiblement, et de vérifier sur le terrain lesquelles sont accessibles au public, parfois traversantes d’une rue à l’autre.

Grands parcs et petits squares

En périphérie ou en centre ville, on trouve de grands parcs historiques. Celui de la Tête d’Or à lyon étant, de par sa taille et la qualité, l’esthétique  de ces espaces, un des plus remarquables. et lyonnais et touristes ne s’y trompent pas en allant s’y promener, ou s’étendre régulièrement. de superbes ambiances sonores, spécifiques à chaque partie du site s’y font entendre, et j’y ai guidé nombre de PAS-Parcours Audio sensibles.

Celui du Vallon, montant du haut de Vaise (9e) jusqu’à la colline de la Duchère, permet notamment, grâce à une astucieuse installation acoustique, de plonger l’écoute jusqu’au ruisseau enfoui.

Celui de la Feyssine, longeant le Rhône est également très prisé, de même que l’immense Grand Parc de Miribel Jonage, vaste réservoir d’eau périurbain, propice à de nombreuses explorations, oreilles aux aguets.

Mention spéciale pour un square que j’adore, et dans lequel j’y emmène régulièrement des oreilles promenantes, le jardin dalle Rozier, dans la rue éponyme, sur les pentes de la Croix-Rousse. Il faut franchir un petit portillon discret, ressemblant à l’entrée du parking attenant, gravir quelques marches, traverser un premier jardinet, puis, modèle traboule contemporaine, arriver à un espace clos, entouré de bancs et de végétation, avec un sol en caillebotis très agréable à fouler. Les rumeurs de la ville nous arrivent très filtrées, mêlées aux sons ambiants des cages d’escalier et fenêtres ouvertes voisines, une douce mélodie dans un espace privilégié.

Autre coup de cœur, le Parc Sutter, dont les entrées sont vraiment plus que discrètes pour qui ne les connaît pas. Un vaste parc très arboré, très pentu, sorte d’amphithéâtre de verdure, avec une crèche tout en bas. Du haut, un point d’ouïe absolument remarquable, où tous les sons trouvent leur place dans un espace acoustique ciselé. A consommer sans modération.

Il se trame ainsi des liaisons vertes, où le confort et la qualité d’écoute sont généralement au rendez-vous.

Underground

Passages underground. Les parkings souterrains, pour beaucoup lieux anxiogènes, règne de la voiture, sont a priori à l’opposé des oasis sonores dont il est ici question. et pourtant je les adore de l’oreille, avec leurs réverbérations cahédralesques, surtout au tout dernier niveau, qui souvent n’est que très peu occupé et circulé. Deux ont ma préférence; celui du parking des Célestins, avec l’incroyable œuvre kaléidoscopique de Daniel Buren “Sans dessus dessous” mettant en valeur l’immense spirale du parking; et des sons tournoyants, sans être, du bas, jamais, ou très rarement envahissants. Un point d’ouïe et de vue spectaculaire ! L’autre étant celui de l’Hôtel-de-ville à villeurbanne, toujours immense fosse spiralée où à l’étage inférieur, un long poème “Le regret des oiseaux” de Philippe Favier, se déroule vers le haut.  D’autres espaces souterrains sont très intéressants de par leur dépaysement acoustique et visuel, tels les souterrains du fort de Vaise dans le 9e ou les fameuses arêtes de poisson des pentes de la croix rousse, mais uniquement en mode visite patrimoniale pour les premiers, et urbex sauvage pour les secondes.

Coulées, trames vertes, bleues, noires, blanches

Entre autres grandes coulées ou trames urbaines, le réaménagement des quais du Rhône, puis de ceux de la Saône ont ouvert de nouvelles promenades en bas-quais, souvent isolées des voies sur berges, dans des passages en talus gommant l’essentiel de la rumeur automobile.

Notons que ces trames sont qualifiées de vertes pour des corridors écologiques végétalisés, bleues pour celles suivant les cours d’eau, noires pour les espaces préservés de trop de pollution lumineuse, et blanches en ce qui concerne les espaces non pollués par le bruit. Certains aménagements s’inscrivent donc dans ces grandes trames écologiques favorisant la biodiversité. L’une d’elle permet de traverser une grande partie de Lyon sur l’axe nord-sud (ou inversement), de Gerland au Grand Parc de Miribel Jonage, avec une diversité de paysages, y compris sonores très riche.

D’autres longues coulées cheminantes, souvent suivant d’anciennes voies de chemins de fer, permettent de beaux parcours piétons. Citons la Voie verte de Caluire et Cuire, inscrite dans un sentier de plus de 10 kilomètres reliant la Confluence à l’Ile Barbe, ou celle de Champvert (5e arrondissement vers Tassin la demi-lune). Toutes nous offrent points de vue et points d’ouïe dépaysants, dévoiturés, dans Lyon ou sa proche périphérie. 

Remarques éc(h)ologiques

Concernant les trames ou coulées, corridors écologiques notons celles dites bleues, cours d’eau, vertes, végétales, noires, espaces nocturnes protégés de pollution lumineuse et, petites dernières, blanches, espaces protégés de la pollution sonore.

Notons aussi la directive européenne(2002/49/CE) préconisant des zones calmes dans l’aménagement du territoire, directive non contraignante donc au peu (re)connue ou suivie d’effets.

Notons également la récente recension des îlots de fraîcheur, suite à l’augmentation des niveaux de températures dans les espaces urbains, ces derniers se superposant souvent à des oasis acoustiques, parcs, îlots ombragés et espaces piétonniers en voies douces notamment. Il serait d’ailleurs intéressant de coupler le repérage, la mise en place, voire l’aménagement de ces îlots de façon complémentaire, comme des  espaces de confort acoustique-température, ce qui n’est pas réalisé à ce jour.  

On pourra s’inspirer des fascicules édités par le Grand Lyon la Métropole sur des sentiers de randonnées urbaines et périurbaines, parcs, pour découvrir d’autres sites acoustiques remarquables.

Les exemples cités ici ne représentent qu’une petite partie de potentiels oasis, qui peuvent du reste, d’un moment à l’autre de la journée ou de la nuit, au fil des saisons et des aménagements, voir leurs qualités acoustiques évoluer, en bien ou en mal. Chacun et chacune peuvent donc se faire leurs propres réserves de lieux ressources où l’oreille, et tout le corps, y trouveront leurs compte, voire peuvent  contribuer à faire connaître leurs espaces de prédilection, à enrichir ce début d’inventaire, à proposer des visites écoutantes…

desartsonnants@gmail.com

Cet article est inspiré tout à la fois par l’idée esthétique des paysages sonores, ceux à contempler, découvrir, partager, vivre, préserver, par la militance pour un confort auditif, une qualité de vie préservée  et la résistance contre un envahissement sonore dont chacun porte une part de responsabilité. Sans oublier l’espoir sociétal de vivre en bonne harmonie, en sachant s’entendre du mieux que possible avec notre ville et ses habitants et usagers.

C’est un vœu récurrent, voire omniprésent dans mon travail au quotidien, mais “Vingt fois sur le métier », il nous faut remettre notre ouvrage, et ici mes oreilles !

Point d’ouïe, écoutez/voir, voire écoutez

Cour des voraces à Lyon, Point d’ouïe théâtre de superbes écoutes

Dans certaines circonstances, écouter en fermant les yeux peut favoriser une prise de conscience de la diversité et de la spatialisation des sons environnants, et aider ainsi à s’immerger plus profondément dans un espace acoustique sans cesse changeant dans ses multiples plans et sources sonores.
Néanmoins, au travers des expériences faites durant moult balades sonores, la vue et l’ouïe (sans compter l’odorat), forment sensoriellement une bien belle équipe ! l’un jouant vis à vis de l’autre le rôle d’un exhausteur sensoriel. Le regard, loin de prendre systématiquement le pas sur l’audition, si toutefois celle ci a été placée sciemment au premier plan par une mise en condition adéquat, renforce incontestablement l’image sonore, en lui offrant souvent de magnifiques cadres d’écoute, ou en créant des atmosphères propices à la perception d’une incroyable poésie des lieux.

Quelques lieux propices à des contemplations sono-visuelles

– Une tombée de nuit hivernale à Auch, subtiles lumières blanches, bleues, dorées, des pas résonnants dans une rue piétonne, une grue chantante sur le haut de la ville, la rumeur du bas, vers la plaine du Gers, une incroyable résonance de cour intérieure, dans une pénombre doucement grandissante. Passage de la clarté vers une obscurité crescendo où les sons emboîtent le pas dans leur propre atténuation…

– Nantes, une fin d’après-midi estivale, un groupe d’écoutants, blottis contre un portail de garage, au fond d’un évasement formant visuellement un véritable pavillon en mêmes temps qu’un cadre guidant l’écoute vers des lointains peuplés de moult sonorités, aussi paradoxalement diffuses qu’identifiables.

– Neerpelt, Belgique, un parc d’installations sonores en bordure de nuit, une allée très étroite, bordée de hautes et épaisses haies de lauriers très touffues, des sons multiples, faune avicole encore présente, à la fois discrète, et prégnante, entendus sans que l’on puisse précisément en deviner précisément l’origine, posture acousmatique par excellence. Une sorte de longue dune centrale, arrête saillante coupant le parc en deux, vient au contraire dégager notre écoute vers des lointains où sons urbains se mêlent aux activités sportives plus proches et à celles de certaines installations sonores.

– Vienne, Autriche, un après-midi d’été, sous un immense dôme au centre de la vieille ville historique. Des sons traversant de part et d’autres cet édifice imposant, rebondissants amplifiés par des réverbérations cathédrales qui nous poussent à tester vocalement l’acoustique du site. Une expérience d’écoute urbaine où la masse architecturale formant le décor est en parfait accord avec l’ambiance auriculaire expansive.

– Madagascar, Tananarive, quartier d’Anakelele, plein centre ville, fin d’après-midi, une belle et chaude journée d’hiver (tropical). Un immense escalier descendant d’une colline, et remontant sur une autre en vis à vis. Dans l’escalier, une foule de marchands, de promeneurs, de passants. Au bas, un gigantesque et tentaculaire marché à ciel ouvert et dans des allées couvertes, le tout bruyamment coloré.
Une percée, une perspective visuelle et auditive fascinante, une traversée toute en lumières, en sons en couleurs, en odeurs !

– Chalon-sur-Saône, un matin hivernale ensoleillé, sous un kiosque à musique. Posture visuelle panoramique, sons extérieurs à 360°, sons intérieurs curieusement amplifiés et colorés par la focale du toit dôme.
Mixe des deux ambiances intérieur/extérieur surprenant et magique. Expérience similaire, vécue sous le kiosque à musique de la place Pinel à Toulouse.

– Villeurbanne, sur le toit Terrasse de la colossale mairie venant barrer l’emblématique quartier des Gratte-Ciel, dans une architecture post stalinienne. Temps ensoleillé, et belle lumière hivernale. D’incroyables perspectives visuelles quasi aériennes, le centre ville à nos pieds. Une douce rumeur de laquelle se détachent de multiples sons de voix, musiques du marché de Noël, voitures (non envahissantes). Un exemple archétype d’équilibre son/image, de la proximité au lointain, d’un surplombant où les sons montent sereinement vers nous.

– Villeurbanne encore. Niveau – 7 d’un parking souterrain. Aucunes voitures à cet étage ce jour là. Grondement des ventilations. Incroyables résonances de chaque sources sonores s’enroulant autour d’une immense rampe hélicoïdale bétonnée. Une pénombre minérale qui renforce cette ambiance véritablement underground.

– Orléans un jour pluvieux et très fraîchement humide. La Loire en crue sauvage gronde ! Des bancs la surplombant nous offrent un point de vue-point d’écoute où le fort courant des eaux plaque sur les quais un continuum sonore impressionnant. La lumière comme l’eau est grise et vibrante. Rarement je n’aurais entendu grogner si fort un fleuve sous un ciel d’un gris sourd et menaçant. Paysage d’un Pays de Loire souvent assez serein, mais ici tourmenté entre nuages, pluies et eaux tumultueuses.

– Mons, Belgique, une belle nuit de début d’automne. Un banc surmontant la ville, au pied d’un imposant et beffroi qui carillonne régulièrement, rythmant l’espace de ses nombreuses mélodies tintinnabulantes. Nous somme à une croisée de quatre routes étroites, pavées, minérales à souhait, qui dévalent toutes vers le bas de la ville. Point stratégique où l’œil comme l’oreille sont à la fête et perçoivent distinctement les plans et les flux sonores comme dans un véritable théâtre acoustique où l’oreille est à la fête.

– Lyon, dans l’une des plus célèbres traboules du Quartier de la Croix-rousse, la Cour des Voraces.
Un escalier monumental ponctué de plusieurs paliers terrasses et fermé d’un autre escalier couvert, grimpant en « Z » à flanc d’une imposante façade. Un ensemble architectural remarquable de l’habitat « Canuts ». Des points se vue qui n’ont d’égaux que les écoutes associées. Portes, pas, voix, échappées sur la rue, grincements, musiques et tranches de vie quotidienne distillées par les fenêtres ouvertes forment une composition plutôt douce et équilibrée. Telles certaines cathédrales, la majesté du lieu semble inviter à un certain respect, y compris dans la modération de ses propres productions sonores.

  • Sousse, en hiver, nuit tombée, ville encore sous couvre-feu, ville déserte, la mer en toile de fond, vaguement éclairée d’une lune blafarde, et un grand vent qui la secoue, fait mugir ses crêtes contrariées…
  • Kerouan, au cœur de la Médina historique, de ses bleus ensoleillés, de ses dédales marchands, quartier des tisserands, ça claque gaiment en rythmes bien ordonnés; et puis l’appel à la prière, les minarets qui se répondent; d’une bâtisse close de murs éclatants, via une porte grillagée, des lectures coraniques psalmodiantes, et des oiseaux qui chantent, en contrepoint, plus fort que jamais ! Magique !
  • Kaliningrad nuit tombante, une Trabant déboule d’un porche, puis remontent à vive allure l’avenue principales dans un bruit apocalyptique. Sidération !

Cette liste est bien évidement non exhaustive tant ce genre de confrontations synesthésiques peut se trouver, souvent de façon tout à fait inattendue, au détour d’une place, d’une rue, d’un instant privilégié dont il faut saisir l’opportunité.

Article écrit pour une publication de 2013, complété de quelques expériences plus récentes.

Points d’ouïe estivaux, de montagnes en forêts

2022, enfin, le retour aux arbres !
Desartsonnants cogite une Ornithofaunie « OizOs qui hèlent »
L’appel, discret, de la forêt, qui voudrait garder ses nids habités et bien vivants… Ailes et moi, et nous…
http://www.backtothetrees.net/fr/saint-vit-france-doubs-samedi-25-juin-2022/

Cet été, Desartsonnants est très heureux de participer à ce beau festival montagnard.
Auparavant, il préparera des interventions audio-déambulantes et paysagères avec le centre pénitentiaire d’Aiton.
En savoir plus bientôt !

Lien site web https://www.scenes-obliques.eu/festival/

Points d’ouïe, lieux, moments et ressentis d’écoutes

@Photo Zoé Tabourdiot – Festival City Sonic -Transcultures be

Il y a des lieux où l’on peut sereinement s’assoir sur un banc, entouré de mille friandises sonores, qui nous font nous sentir investis par et dans le monde.

Il y en a d’autres, plus instables, où des marchands de cigarettes et autres produits, nous harcèlent, et où l’on sent le pugilat, toujours prêt à vous exploser à l’oreille et au regard.

Il y en a où l’on prend plaisir dans l’explosion ferraillante de multiples trains, lancés à grande vitesse, interminables, décoiffants, qui vous agressent d’une jouissive sidération.

Il y a ces forêts, ruisseaux, oiseaux et soleil complices, qui semblent vous faire la fête sans vergogne, ni contreparties aucunes.

Il y a ces forêts d’où l’on se sent exclus, hors-jeu, tant les lémuriens hurleurs et les insectes stridulants empêchent tout sommeil ; jusqu’à ce que l’on soit rassurés, voire bercés par l’insistance évidente de cette vie trépidante.

Il y a ces ressacs obstinés, hypnotiques, roulant des galets soumis, anesthésiant toute pensée rationnelle, quitte à laisser le champ libre à la rêverie folâtre.

Il y a des choses sonores, qui scandent les moments d’une vie qui s’écoule inexorablement, sans que nous en soyons vraiment maîtres.

Il y a ces faux silences, toujours troublés d’un iota de quasi indicible, mais qui nous rassurent sur le fait que la fureur guerrière n’est pas (toujours) maitresse d’un monde bruissonant.

Et puis il y a tous ces lieux où je n’ai encore jamais posé les oreilles, mais où j’aimerais tant !

Sublime écoute des seuils !

@Photo BIME – GRAME 2022

En règle générale, je vous parle ici de paysages sonores, ceux que je vais traquer au cœur de la cité, à ses périphéries, dans des forêts, montagnes, en suivant un cours d’eau… Bref de ce que l’on nomme parfois « musiques des lieux ».

Je ferai aujourd’hui exception à la règle, en vous relatant une extraordinaire expérience d’écoute, dans un auditorium, celui de Lyon, Maurice Ravel, avec de vrais musiciens, et une musique écrite de notes, de rythmes et de timbres. Une fois n’est pas coutume, en tout cas dans les textes de ce blog.

Et quels timbres que ceux de Gérard Grisey, à qui ce concert était consacré !

Et quels musiciens que ceux, quinze ici plus une soprano, de l’Ensemble intercontemporain !

Et quelle œuvre que « Quatre chants pour franchir le seuil » de Gérard Grisey !

Cette musique nous parle de la mort, ce seuil que tout un chacun franchira inexorablement un jour. Une forme de requiem, mais qui n’en est pas un. Plutôt une réflexion philosophique, sereine, métaphysique, une méditation appuyée sur des textes d’époques et de genres différents. https://brahms.ircam.fr/works/work/14136/

La magie nait de l’écoute quasi hypnotique de cette œuvre aussi vertigineuse qu’apaisée, où tout l’art de l’école spectrale, qui joue avec la matière sonore complexe, toujours en mouvement, se déploie dans une combinaison sonore captivante.

Jamais d’effets grandiloquents ne viennent troubler cette méditation musicale, et ce, malgré une virtuosité d’écriture timbrale et rythmique magistrale. Chaque instrumentiste, y compris la soprano, joue dans un registre dénué d’emphase, de monstration virtuose.

Tous les timbres se mêlent, se fondent, se tuilent, avec une qualité de son incroyable, de sublimes pianississimi d’une pureté à la limite de l’audible, des combinaisons sonores où voix, cordes et vents nous font entendre des sonorités à proprement parler inouïes.

En ce dimanche après-midi, le Centre Nationale de Création Musicale GRAME, dans le cadre de son festival BIME (Biennale des Musiques Exploratoires) nous offre un instant de grâce suspendu. Instant porté par une musique en apesanteur, tout à la fois transcendante, incandescente, et malgré tout rassérénante face à la gravité de son sujet, ces seuils de non-retour.

Point d’ouïe subjectivement avifaune

Je ne connais que couic, cui-couic aux zaffaires zoizelières, à leurs ramages, plumages et autres fromages…

Guère plus en leurs chants syrinxées, pépillages et bavardages compris…

Certes, je reconnais parfois une pie criarde, un pigeon roucouleur, un martinet strideur, une chouette hululante, guère plus.

Je les repère de l’oreille, comme d’incontournables narrateurs, du platane urbain au chêne cévenol, de jour comme de nuit. Ils sont acteurs incontournables, faiseurs d’audio-paysages, en alerte, en quête territoriale, semble-t-il… Mais les ornithologues déchiffrent.

Lorsque leurs voix se taisent, l’espace hélas se paupérise, nous renvoyant à nos propres désastres en chantier.

J’admire leur persévérance entêtée, le tissage itératif comme un ruban volubile inlassablement déroulé au fil des heures et des saisons.

J’admire leurs façons de pointiller l’espace, de le traverser en flèches soniques, d’en marquer des lisières, des orées, des allées, des frontières aussi, des heures, des friches embroussaillées résistantes au bitume.

J’imagine leurs audaces en aubades et sérénades amoureuses, viens dans mon petit nid et oiselons en c(h)œur.

Vinciane Despret l’a raconté, d’autres l’ont enregistré, certains en on fait musique*.

Oiseleurs et oiseaux-leurres, à chacun sa facétie.

J’aime les oiseaux du bout de mes oreilles paraboles.

*Clément Janequin, Olivier Messiean, Bernard Fort

Notes concernant la pièce sonore :

Une pièce en forme d’installation sonore autour de l’univers avicole. Attention, ceci n’est pas un enregistrement de « vrais » oiseaux, mais un paysage sonore totalement oisonirique. Toute ressemblance avec une espèce existante n’est pas forcément fortuite.
Aucun mauvais traitement, hormis les traitements audionumériques, n’a été fait aux espèces enregistrées ici.

Je prie mes amis audionaturalistes, biophonistes, ornithologues, et même musiciens, de bien vouloir m’excuser pour toutes ces histoires sonores incongrues, j’en conviens. Mais faute avouée n’est-elle pas à moitié pardonnée. Pour ce qui est de l’autre moitié, les oiseaux me la pardonneront je l’espère.

Zone Libre, points d’ouïe et histoires-traces bastiaises

According the World, Murray Schafer

Lorsque je reviens d’un séjour Desartsonnants, forcément sonore, j’ai dans la tête, en mémoire, mille souvenirs de rencontres, de beaux moments d’écoute, en concerts, performances, installations, ambiances urbaines… des choses que j’aime conserver, triturer, partager… Faire chanter les lieux…

Ce qui est le cas aujourd’hui, de retour de mon récent séjour au festival Zone Libre à Bastia.

Retrouvailles corses (de paysages comme de gens), découvertes, échanges, écoutes et promenades auriculaires, prises de sons, une semaine riche à tous points de vue (et d’ouïe).

J’ai donc envie, comme de coutume, de partager tout cela, via les sons glanés sur place, d’écrire une petite pièce, carte postale sonore personnelle, qui tentera de convoquer des sonorités, ambiances, capturées et mixées à ma façon. Une fiction qui rassemble ce qui ne va pas de soi, et pourtant me parait fidèle à ma petite histoire.

Ceci n’est pas une réalité acoustique, tant s’en faut, ceci est un paysage, sonore qui plus est !

Une musique bastiaise au fil des rues, pour qui sait l’entendre.

Avec la participation, et j’espère ne pas en oublier, de : Thibaut Drouillon, Hélène Blondel, un pianiste invisible et anonyme devant Una volta, une fontaine, des bateaux pétaradants et des passerelles grinçantes, des publics, la cloche de Saint-Marie, des passants, leur voix et leurs talons, les ouvriers de la place du musée et leurs incroyables poulies chantantes, Marc Veyrat et des élèves bastiais, Philippe Franck, Tommy Lawson, Roberto Paci dalo, La mer, Jean-Daniel Bécache, la ville de Bastia toute bruissonnante…

En écoute – According Bastia

Forum « Création sonore en espace urbain » à Bastia

Le 04 février 2022, à 17.30, centre culturel Una volta de Bastia, se tenait le forum « création sonore en espace urbain ».

Ce dernier était proposé dans le cadre du festival d’arts sonores Zone Libre.

Trois participants animaient ce débat/rencontre avec le public, Philippe Franck, notamment directeur du festival international des arts sonores City Sonic et de Transcultures en Belgique, Tommy Lawson, directeur artistique du festival Zone Libre à Bastia, et Gilles Malatray, écouteur activiste Desartsonnants.

La place de la création sonore en espace public, avec la naissance des festivals dédiés, la diversité de pratiques parfois hybrides, les parcours urbains, les relations entre artistique et espace public, y compris dans les approches politiques, sera abordée et discutée.

En écoute

En écho (parce que le paysage sonore accueille souvent de beaux échos !)

À visionner et écouter : Forum des Paysagistes sonores 2022 (PePaSon à Lyon)

Forum des Paysagistes sonores 2022