L’écoute machinale Une grande partie des sons captés par nos oreilles le sont de façon inconsciente, sans leur prêter attention, comme une action qui fait tellement partie de notre quotidien, qu’elle en devient « invisible », à défaut d’être inaudible. Il nous serait d’ailleurs impossible d’être constamment en écoute « active », sur le qui-vive, situation qui deviendrait bien vite invivable. Comme l’air que nous respirons, via le geste vital de la respiration, l’écoute se déroule en une fonction physique, nous permettant entre autre de nous repérer dans notre environnement, l’espace, et aussi le temps. Parfois, une sources inconnue, incongrue, nouvelle, esthétiquement intéressante ou insupportable, le ressenti d’un danger potentiel, vient nous alerter et nous fait tendre l’oreille, avec la volonté de focaliser notre écoute sur un objet, un lieu, une situation.
Le(s) geste(s) de tendre l’oreille Lorsque l’on travaille sur le paysage sonore en tant qu’objet d’étude, que source de création, nous passons, à certains moments, d’écoutant passif à celui d’écoutant ayant la ferme intention de prêter l’oreille, de porter attention, de choisir lieux, moments et sources écoutables. Il y a donc là une intentionnalité, un geste d’écoute qui devient volontaire, conscientisé. L’expression tendre l’oreille est d’ailleurs significative, montrant bien l’aspect physique de l’action, une gestuelle auditive et la mise en condition du corps et der l’esprit pour être un écoutant ayant une parfaite conscience de sa « captation » du monde sonore environnent.
Des choix spatio-temporels Décider de se mettre en écoute, ou à l’écoute, d’appréhender voire de construire un paysage sonore entre nos deux oreilles, nous fait opérer des choix stratégiques. Le lieu de l’écoute, ses ambiances, ses sources, et même des cadrages auriculaires précis, face à un torrent, au centre d’un marché, dans une ruelle étroite… Le moment de la journée, de jour ou de nuit, entre chiens et loups, l’époque et la saison sont également des critères de choix qui participeront à entendre des ambiances et sources parfois radicalement différentes d’un moment à l’autre. Le geste d’écoute est sciemment conceptualisé en fonction de nos objectifs, faire entendre un lieu calme, animé, des sources ciblées, telles des voix, des cloches, de l’eau…
L’affectif aidant Nos choix sont sans doute, au-delà de leur volonté monstrative, si ce n’est démonstrative, du discours porté, de l’état des lieux, de la militance, influencés par certaines affinités auriculaires. Ce qu’il nous plait d’entendre, il nous plaira de le faire entendre. Le partage d’écoute, qu’il soit physique, sur le terrain, ou via un média délocalisé, retransmis, est d’autant plus fort que les sujets proposés nous tiennent à cœur, et à oreille oserais-je dire. Pour moi, donner à entendre des cloches, des flux aquatiques, des voix humaines sur un marché… guide souvent le fait de tendre l’oreille, et la façon dont je le ferai, ou proposerai à un groupe de le faire avec moi. La création sonore qui pourra résulter de ces écoutes, des enregistrements audio, sera forcément subjective, teintée d’affects personnels, même plus ou moins conscients.
Les postures, mettre un corps en situation d’écoutant Toujours dans le prolongement, ou plutôt dans la concrétisation, l’incarnation du geste d’écoute, notre corps cherche les meilleurs postures pour activer une écoute optimale, autant que faire ce peut. Immobile, en marchant, yeux fermés, allongés, l’oreille collée à, parfois à l’aide d’objets « sthéthoscopiques »… nous expérimentons moult postures, tant physiques que mentales, inspirées par la contextualisé ambiante, le réflexe du moment, la dynamique d’un groupe, la volonté d’aller vers le micro ou le macro, vers le sensationnel ou l’infra ordinaire… Le corps et l’oreille se tendent de concert, s’adaptent, inventent, jouent, pour rendre les gestes d’écoute non seulement volontaires, mais actifs, et qui plus est passionnants dans leurs motivations et finalisations.
Aller-retour et attention Les moments où nous sommes de « simples » entendants, qui agissent machinalement, et ceux où nous devenons des actifs écoutants ne sont pas forcément figés dans une posture immuable et cloisonnée. Les passages d’une posture à l’autre, d’une attention à une autre sont fréquents. Les situations d’écoute nous font parfois papillonner entre une attention soutenue et une rêverie à l’humeur vagabonde. Garder une concentration de l’oreille sur de longs moments est d’ailleurs assez difficile. Beaucoup de pédagogues en savent quelque chose, mais aussi tout auditeur, si attentif fût-il, à un concert ou à une conférence. Bien sûr, concernant le paysage sonore, l’écoute consciente et volontaire souffre également de méconnaissance, celle parfois d’un territoire qui nous est si familier qu’il en devient invisible, et de fait inaudible, comme celle d’une pratique d’auditeur. Le geste d’écoute que je qualifierais d’environnementale est beaucoup plus rare, presque plus étrange et incompris, que celui de porter un regard et un jugement sur le paysage. Dans le processus d’immersion, d’appropriation, et parfois d’analyse, les aller-retour entre le fait d’être entouré et celui d’observer – écouter sciemment ce qui, nous entoure, est monnaie courante. Ce qui l’est moins, c’est le fait d’installer une écoute, de développer des gestes sensibles, dans une posture d’observateur entendeur impliqué. Être écoutant n’est pas chose simple, dans un monde de plus en plus complexe, à la limite du vertigineux, aux équilibres, y compris vitaux, de plus en plus incertains. Le monde et ses habitants, au sens large du terme, n’appartient pas à celui qui l’écoute, mais il se révèle d’autant plus dans ses forces et fragilités, ses tensions et ses joies, si on lui porte une attention bienveillante, donc en lui tendant l’oreille.
Embarquer un public pour un parcours d’écoute « à oreilles nues », à l’ère de la techno-monstration et du tape-à-l’oreille, n’est pas sans risques.
En effet, il faut avoir confiance en la capacité des écoutants à se laisser charmer par l’infra-ordinaire, façon Georges Perec, le presque rien, aurait dit Luc Ferrari.
Il faut également faire confiance aux multiples richesses sonores des lieux arpentés, qui se révéleront si on leur prête attention, oreilles aux aguets.
Un PAS – Parcours Audio Sensible se met en scène comme une installation d’écoute performative à l’air libre, via un travail sur les postures, les silences, la lenteur, les rythmes, le partage d’attention…
Parfois rituel, parfois fête improvisée, le PAS ne sera jamais identique, ni reproductible, d’un espace-temps à l’autre.
C’est une performance unique, performance dans le sens de jeu, d’interprétation, où le ludique et le décalage font faire un pas, ou une écoute, de côté.
Les lieux, leurs acoustiques et les sons qui les animent sont les héros du cheminement auriculaire, il suffit de les révéler.
Encore faut-il dénicher les espaces bien-sonnants, les points d’ouïe remarquables, les effets acoustiques à exciter pour les rendre audibles et « jouables »…
Sans compter sur l’improviste, l’inattendu, l’improbable parfois. Il nous faut prendre en compte l’événement impromptu, « l’accident », le contretemps, qu’il conviendra d’intégrer, de mettre en écoute, pour écrire de concert un paysage sonore inouï. Une part d’improvisation en l’écoute.
Des paysage sonores qui ne se reproduira plus jamais dans leurs singularités et dans la magie du moment, des ambiances mises en exergue.
Un travail de longue haleine qui, dans son apparente simplicité, sobriété, économie de moyens, nous conduit vers des explorations sensibles, des expérimentations à fleur de tympan, et je l’espère, à une forme d’ouverture au monde élargie.
Ces déambulations écoutantes nous révèlent, sans grands dispositifs audio-augmentés, des beautés auriculaires éphémères, ignorées autant que fragiles.
Pour en jouir sans les altérer, osons installer le silence, l’écoute partagée, et mettre l’oreille à nue !
Il y a eu des promenades écoutantes, des bruitages, des enregistrements, des histoires et poèmes haïkus inventés dans des ateliers d’écriture avec Eduardo Berti et Laurent Contamin, des textes lus, tricotés, mis en sons, installés dans les arbres… Une belle aventure audio-forestière !
Paysages sonores forestiers Festival « Littérature en jardins » CALI « Communauté d’Agglomération du libournais » Écoles et centres de loisirs du libournais Eduardo Berti et Laurent Contamin, écrivains Desartsonnants – Gilles Malatray création sonore
Tintamarres fracassants et frémissements tout juste audibles
Ralentir et épurer
Gratter le super flux
Suivre à l’oreille le cours des choses
Revenir à l’essence
D’une écoute.basique
Incarnée sans détour
Accepter la non maîtrise
Composer avec l’improviste
Ce qui du paysage sonore surgit
Ce qui fait paysage bruissant
Ce qui rend l’entendement fragile
A n’en savoir qu’ouïr
La radicalité s’entend
Comme une simplicité
Comme une complicité
Qui n’a pas ou peu de barrières
Entre oreilles et sons
Sans l’once d’une techno-médiation
D’une électro-amplification
La radicalité est aussi dans le silence
Celui des écoutants, celui des marcheurs
Celui qui laisse entendre l’entendable
Entendre l’audible ouïssible
Dans la pure radicalité d’un geste dit sonnant.
NB : Ce texte un brin radical n’exclut pas, ne condamne pas, d’autres pratiques « techno-augmentées ». Il affiche un parti-pris intrinsèquement subjectif. S’il plaide ici pour une approche éco-minimaliste, limite manichéenne, il laisse néanmoins la porte et les oreilles ouvertes à tout ce qui peut s’entendre comme une invitation à l’écoute.Dans sa pratique, son éthique, son auteur tente de fuir , si ce n’est de dénoncer, les excès, les envahissements, les saturations, les comportements intrusifs, les pollutions, ou tout au moins d’éviter de participer à la grande cacophonie du Monde.Il lui faut inviter et préserver des espaces de silence, d’apaisement, de calme, de décélération, pour mieux s’entendre, pour mieux être et vivre dans des espaces sonores entendus comme des communs aussi fragiles que précieux.
Un bassin versant est un territoire défini par la circulation des flux aquatiques de surface, affluant vers un même cours d’eau ou nappe souterraine. Des lignes de partage des eaux délimitent les bassins versants, souvent en crêtes, frontières naturelles dues aux reliefs, d’où partent généralement les sources, les crêtes de bassins. En surface, un cheminement, parfois très long pour les grands fleuves aboutit à la Mer Méditerranée où à l’Océan Atlantique, pour ce qui est de la France. Lorsqu’on regarde des cartes de bassins versants, on est impressionné par la densité et la beauté des dessins ciselés des flux, qui ne sont pas sans rappeler des vaisseaux sanguins irriguant un corps humain. Dans les deux cas, on a affaire à un système nourricier, irriguant, source de vie. Chaque bassin versant est unique,. Il est chargé de l’histoire, ou plutôt des histoires des eaux traversant des territoires très différents. Les approches géographiques, hydrologiques topologiques, historiques, industrielles, botaniques, biologiques, mais aussi sociales, de nombreuses activités humaines étant fortement liées, voire dépendantes des cours d’eau, font écrire l’épopée de chaque bassin versant de façon très singulière. Les reliefs creusés, sillonnant les paysages de gorges, creusant et érodant plaines et vallées, en inondant d’autres, créent des paysages dynamiques, toujours en mouvement, en tous cas jusqu’au moment où le cours d’eau se tarit, est détourné, enterré… Les bassins versants sont des entités dotées d’un vie propre, où l’histoire d ‘un région, d’un village, d’une grande traversée, se reflète et se construit tout à la fois. On a bâti des villes, acheminé des marchandises, voyagé vers d’autres lieux, lavé son linge, alimenté moulins et usines, jouté, planté des arbres, au fil de l’eau. Mais aussi on s’est baigné, reposé, on a rêvassé, fasciné par des courants fluants ou des surfaces étales. Des histoires, contes, légendes et monstres en tous genres sont sortis des flots, des sources sacrées, tels des Hydres, Vouivres et autres Tarasques, reflétant tant des fascinations que des peurs ancestrales.
La Saône étale
Une géographie auriculaire
Les bassins versants définissent aussi des territoires acoustiques non négligeables, de la goutte d’eau au torrent rugissant. L’eau se révèle dans un espace géographique donné, comme elle révèle se dernier, participant à lui donner corps, à lui donner vie, à l’incarner. Cet aspect auriculaire, entre paroles, mémoires, et marqueurs sonores, acoustiques, territoriaux, de la densité urbaine aux grandes vallées sauvages, est peu ou pas exploré. Ce que l’eau raconte d’un territoire, d’une minuscule rive à l’étendue d’un océan, est source d’inspiration, mais aussi nous avertit sur les dangers de laisser cette matière vitale exposée à toutes les dérives d’aménagements contre-nature, de pollutions mortifères. Lorsqu’une rivière d’ordinaire bouillonnante est de plus en plus asséchée en été, que l’oreille ne la perçoit presque plus, lorsque les flots charrient des écumes colorées qui n’ont rien d’esthétiques, lorsque le silence se fait, non seulement le système hydrologique est menacé, mais toutes espèces humaines, animales, la végétation, le sont tout autant. Ce qui dynamise un territoire peut aussi, par sa dégradation, sa disparition, sa non gestion ou ses accaparements inconsidérés, le paupériser de façon durable et pour le peu dommageable. Beaucoup de sources auriculaires ont disparue. Les lavoirs n’accueillent plus les lavandières, beaucoup de ports fluviaux urbains ont été désertés par la batellerie, les baignades dans les cours d’eau urbains sont en générale proscrites, on a progressivement, dans les cités, tourné le dos aux fleuves et rivières. On ne les entend plus vraiment vivre, même si, ces dernières années, des villes ont revalorisé leurs cours d’eau, en y enlevant les voitures envahissantes et réaménageant des espaces piétonniers riverains. Écouter l’eau, arpenter ses territoires, est un premier geste d’attention. Considérer que, outre les fonctionnalités purement aquatiques, la première étant de nous maintenir en vie, l’esthétique paysagère est grandement embellie par une multitude de cours d’eau, que chaque bassin versant sonne comme un marqueur territorial, un signe de vie, n’est pas si futile qu’il puisse y paraître de prime abord. L’eau est apaisante, que ce soit dans l’écoute de ses remous qui se brisent sur les piles des ponts, ses frémissements sous la caresse du vent, comme dans les espaces de calme préservés des vacarmes urbains. Espaces où l’on entend les traces audibles d’une biodiversité bien présente, qu’un cours d’eau ménage dans sa traversée, mais aussi une vie sociale où paroles et chants résonnent dans des lieux où il fait bon se retrouver. L’eau doit toujours couler de source dans une écoute paysagère impliquée.
L’écoute activiste, le geste sonore, le chant et le cri de la Terre
Commencer par écouter Commencer par s’écouter Dans l’idéal, on est faits pour s’entendre !
Écouter le vivant, quel qu’il soit, où qu’il soit Écouter les sols, les eaux, le vent, la vie Écouter tout ce qui bruisse, y compris l’imperceptible.
Écouter pour réunir l’artiste et le chercheur L’aménageur et le décideur L’habitant et le visiteur.
Écouter ce qui se dégrade, se tarit, se dessèche, se paupérise Écouter ce qui se raréfie, ce qui disparait Écouter ce qui sature et envahit…
Écouter tout simplement Vers une économie de moyens Un geste sobre autant que créatif.
Écouter pour ne pas détruire Écouter pour apprendre, pour construire Écouter pour ralentir.
Écouter pour imaginer Pour rêver Pour anticiper.
Écouter pour rencontrer Chercher l’altérité Cultiver l’aménité.
Écouter pour porter attention Prendre soin Respecter Protéger Militer pour des espaces de bonnes et belles ententes.
Écouter pour mieux entendre Écouter pour mieux s’entendre Pour appréhender les chamboulements en cours Pour imaginer de nouvelles cohabitations.
Écouter pour mettre nos forces vives en commun Mettre en œuvre des moyens de résistance Rechercher les leviers d’un bien-être partagé, un monde à portée d’oreilles Concevoir et fabriquer des mondes audibles, soutenables et habitables.
Écouter le Monde Le chant de la Terre Le cri de la Terre.
Affiche de La Galerie – Musée d’Allevard les Bains
Marche et paysage(s)
C’est la thématique qu’a choisi, pour sa réouverture dans un nouveau lieu flambant neuf, la Galerie Musée d’Allevard. Ce musée situé au pied du massif de Belledonne, retrace de fort belle façon l’histoire d’Allevard, avec son passé minier, la métallurgie, son histoire thermale depuis la fin du XIXe siècle, mais aussi le tourisme montagnard, où la pratique du ski et de la randonnée sont incontournables.
C’est donc autour de la marche, de la randonnée, sportive ou contemplative, que le paysage, ou plutôt les paysages montagnards, sont ici abordés.
Notamment en ce qui me concerne, le paysage sonore. Allevard, niché au pied de Belledonne, dans la vallée du Breda, est animé par un paysage aquatique qui se fait joliment entendre. Outre les thermes et leur Histoire, la rivière torrentueuse qui dévale des sommets, et arrose la cité, est omniprésente pour le promeneur, sorte de signature sonore incontournable. Le paysage sera donc fortement modelé par la présence de ce cours d’eau dynamique.
Histoire d’eaux, Bassins versants, et oreilles fluantes
Arrivé dans cette cité où l’eau a une importance capitale, tant dans l’histoire minière que thermale, et aujourd’hui en ce qui me concerne dans les sonorités-mêmes qui irriguent la petite ville, je ne pouvais me manquer de rattacher ma venue, mes arpentages, mes écoutes, mes enregistrements, au projet des bassins versants, que je mène actuellement.*
J’ai trouvé ici, de riches ressources, sans avoir le temps matériel de remonter aux sources, pour alimenter mes expériences sensibles, et réflexions en cours, cours d’eau bien entendu.
Au creux de cette vallée, passant et repassant de ponts en passerelles, deux sentiers en gorges et de ruelles en places publiques, où sonnent des fontaines rythmiques, magnétophone en main et oreilles aux aguets, je rentrerai enrichi d’un nouveau bagage sensoriel, sons, textes, photos, et souvenirs à l’appui. Toute cette matière qu’il me faudra organiser, notamment via une carte postale sonore a composer.
Je ne ferai pas ici le descriptif fouillé du torrent de la Breda, mais donnerai simplement quelques indications autour de ses bassins versants.
« De 32,1 kilomètres de longueur, le Bréda coule de la chaîne de Belledonne vers l’Isère. Il prend sa source à l’est des Pointes du Mouchillon (2 347 m) dans le massif d’Allevard, sur la commune de la Ferrière, à l’altitude 1 990 mètres4. À l’altitude de 1 200 m, il génère la cascade du Pissou et descend la vallée du Haut Bréda jusqu’à Allevard, où il est rejoint par le torrent du Veyton. De la vallée d’Allevard, il débouche à l’extrémité méridionale du val Gelon mais ne l’emprunte pas, contournant par le nord la montagne de Brame-Farine à travers des gorges avant de se jeter dans l’Isère au niveau de Pontcharra4, à 255 mètres d’altitude, dans la vallée du Grésivaudan. La rivière Isère se jettera à son tour dans le Rhône à au nord de Valence, coulant ainsi jusqu’en Méditerranée. » Source Wikipédia.
Le torrent du Breda et donc dès les premiers repérages un très fort point d’ancrage territorial, tant par le rôle qu’il a joué dans le développement industriel et économique de la région, que par sa présence auditive, esthétique, et la façon dont il a modelé le paysage, dans de belles gorges où il fait bon marcher. Depuis l’entrée jusqu’à la sortie de la ville, nous longeons le cours d’eau, structurant nos déplacements, animant de ses eaux bouillonnantes un paysage en mouvement, rafraîchissant l’oreille, lors de journées particulièrement caniculaires.
Points d’ouïe en repérage
Lors de mon arrivée dans un lieu, il me faut un temps d’imprégnation, partagé entre des marches exploratoires, et des points d’ouïe fixes, affûts sonores, bancs d’écoute, où je pourrai prendre le pouls acoustique des lieux. J’essayerai de le faire à différentes heures, pour écouter comment la vie auriculaire va évoluer, ses temps forts, ses moments d’apaisement, ses flux et reflux structurant l’écoute située, diurne et nocturne.
Mes marche me mèneront de l’intérieur vers l’extérieur, et vis et versa, passant rapidement de l’urbanité d’une petite ville à des espaces tout de suite plus « sauvages », paysage montagnard oblige.
Sur la place centrale, je choisirai un banc, plutôt ombragé à cette époque, me permettant d’avoir une oreille à l’affût des moindres sons de la ville. En toile de fond, une petite fontaine, dont le débit et la hauteur des jets, à même le sol, varie selon une rythmicité programmée.
En face une église dont la cloche égraine ses repères temporels.
J’assisterai d’ici, à des moments forts de la journée, midi ou les terrasses nombreuses des restaurants se remplissent, de même qu’en fin de journée, jusqu’au moment où la ville s’endormira, la dernière terrasse fermée, et la fontaine désormais muette.
J’en profiterai pour capter quelques sons, préfiguration de la carte postale sonore à venir.
Un PAS – Parcours Audio Sensible
À l’invitation du musée, un petit groupe de promeneuses écoutantes s’est rassemblé, dés 9h du matin, à l’annonce de la canicule annoncée, sous le lieu d’écoute symbolique qu’est le kiosque à musique du parc thermal.
Après quelques paroles d’accueil, quelques explications sur la motivation et intentions du parcours, l’importance de faire silence pour laisser la place aux sons, les séquences qui seront ménagées au fil de notre promenade, nous partons à la découverte auriculaire d’Allevard, sur un cheminement d’écoute préalablement repéré.
L’ancrage local
Nous avons déjà noté l’importance du tissu patrimonial, historique, industriel, qui a marqué le développement de la ville, et le marque encore aujourd’hui, notamment par l’activité thermale. La toute récente rénovation et installation du musée flambant neuf au cœur du parc des thermes, celui-même qui accueille Notre promenade sonore en atteste.
À l’époque où la métallurgie et c’est un secteur florissant le long de la vallée du Breda, on peut imaginer des ambiances sonores complètement différentes de celles d’aujourd’hui, dont bien des sources ont disparues, se sont transformées, avec l’arrêt de l’exploitation minière et des industries attenantes notamment.
De même au niveau thermalisme, la grande époque du tourisme pour venir «prendre les eaux », si elle a connu des heures florissantes début du siècle, est aujourd’hui beaucoup plus limitée à des fonctions de soins.
Les grandes soirées, concerts dansants sous le kiosque, on fait place à une programmation culturelle moins mondaine, qui aimait montrer et faire entendre le faste d’une population aisée.
Beaucoup d’hôtels immenses et majestueux ont aujourd’hui fermé leurs portes. Ce qui a certainement dû rendre la petite ville d’Allevard beaucoup plus «tranquille » qu’elle ne l’a été, acoustiquement parlant. Néanmoins, dans la saison estivale pour les curistes, et hivernale pour les skieurs, le territoire est encore très visité, l’activité en terrasse des restaurants le montre bien, et le fait entendre.
Un parcours ludique
Découvrir le monde des sons via une promenade sonore, un parcours d’écoute, ne va pas forcément de soi, si l’on n’est pas accoutumé à la chose. Il faut donc que ces écoutes procurent le plaisir d’une découverte qui nous réserve des surprises, des jeux, des espaces et des moments ludiques. Nous en reparlerons d’ailleurs dans les échanges suivant la balade.
Une première séquence sous forme de jeux, tout près du centre ville, consiste à orienter mentalement notre écoute dans différentes directions, devant derrière, au loin ou tout près, à sélectionner des sources vers lesquelles nous ferons des zooms auditifs, montrant ainsi les capacités que nous avons à «trier » et mettre en avant certaines sonorités, de préférence les plus agréables.
Puis nous sortons de la ville, en direction du sentier du bout du monde, toute une poétique langagière montrant l’importance d’une géographie sensible, et sans doute de croyances, de mythes, et de légendes, au fil de l’histoire des lieux, et du cours d’eau du Breda.
Ce sentier, dont une grande partie est aujourd’hui inaccessible suite à l’éboulement de passerelles, longe une belle gorge où le torrent du Breda se fait entendre de façon assez spectaculaire et pour le moins prégnante. Deux petits ponts nous permettent de nous poster au-dessus de son cours, et de jouer avec la directivité de nos oreilles, en positionnant les mains en réflecteurs acoustiques, et en les orientant de façons différentes pour viser et filtrer différents espaces d’écoute aquatiques.
Dans un départ de sentier, qui nous isole un petit peu du torrent bavard en contrebas, quatre mini haut-parleurs sont installés autour des promeneurs. Ceux-ci diffusent, en contrepoint au chant des eaux, des ambiances de vrais /aux oiseaux, bestiaire imaginaire recomposé, qui vient décaler une ambiance sonore assez exotique pour l’endroit.
Au tout début du sentier, un vestige de viaduc longe le cours d’eau, allant progressivement en descendant jusqu’au niveau du chemin. Ses grandes arches de pierre font naître une rythmique remarquable, masquant parfois le son du torrent, et d’autres fois formant des fenêtres d’écoute plutôt réverbérantes. Chacune avec une spécificité sonore, comme des cadres acoustiques qu’on aurait construit pour entendre différents tableaux sonores.
Nous arrivons à un point du chemin, où la paroi rocheuse à notre droite reflète, réverbère, tel un miroir acoustique, les sons du torrent en contrebas, à notre gauche. Les sons semblent sortir et ruisseler d’une falaise, comme dans un paysage sonore à l’envers. L’effet est remarquable, et nous ne manquons pas de l’écouter, à l’aller comme au retour, dans une stéréophonie inversée. Les paysages sonores sont en fait peuplés de ce genre d’espaces de monstrations quasi muséales, comme si elles avaient été pensées et construites par et avec les oreilles d’un paysagiste sonore écoutant. Néanmoins, par manque d’attention où d’une forme de culture sonore développant l’écoute, ces petits joyaux acoustiques passent très souvent totalement inaperçus.
A l’entrée de la ville, sur le pas d’une porte, nous volons quelques mots au passage. Un papa commente son cadeau à un enfant ravi, une sucette géante ».
L’enchainement se fera involontairement par l’exploration d’une minuscule venelle pentue, en impasse, justement nommée « rue Bombec » cela ne s’invente pas, où nous attend un surprenant point d’ouïe.
Dans cet espace resserré, retranché de la ville toute proche, mille sonorités se dessinent dans l’espace, cloche, personne qui traverse notre champ d’écoute, et moult petits bruits qui s’échappent des fenêtres ouvertes. Effet dedans/dehors, intimité/espace public, tout en finesse et douceur. Tous les sons semblent à leur juste place, présents , localisables, à l’échelle du lieu, non envahissants. Un petit coin de paradis pour les oreilles que l’on trouve dans des architectures spécifiques, des villes « anciennes », des espaces montagnards resserrés dans des contreforts abrupts, des espaces quasi enclos qui protègent des frimas hivernaux comme des chaleurs estivales….
Nous empruntons une autre ruelle en haut de la place centrale, avec des travaux qui empêchent temporairement les voitures de l’emprunter.
Lieu idéal pour installer quatre mini haut-parleurs qui diffuseront des histoires forestières enfantines, récemment confectionnées dans le libournais. Décalage et frottement géographique et environnemental, une forêt bordelaise expatriée au milieu de travaux urbains dans le Grésivaudan. De nombreux passants jettent une oreille curieuse, titillée, contournent l’espace, s’excusent parfois discrètement de le « déranger » , alors que c’est plutôt nous qui le faisons. On sent que certaines personnes ont envie d’en entendre et savoir plus, sans vraiment oser s’arrêter pour ce faire.
Nous redescendons vers la place centrale, assez animée en cette fin de journée. La chaleur augmente en même temps qu’un brouhaha de voix, l’espace étant piétonnier, en cette journée des plus caniculaire. Une fontaine semble néanmoins rafraichir un brin, tant l’espace acoustique que physique, d’ailleurs très (trop?) minéral en ces temps de très fortes chaleurs. Cette fontaine « à résurgences » est programmée pour faire varier dans le temps la hauteur, et donc l’intensité de ses différents jets qui surgissent à même le sol, parfois glougloutis très bas, parfois s élevant sans prévenir, pour la plus grande joie des enfants, et parfois des adultes. Ces variations de hauteurs donnent à la fontaine une dynamique qui vient casser, visuellement comme auditivement, le flux continu que présente beaucoup de fontaines à « bruits blancs ».
Nous procéderons ici à de nouveaux jeux d’auscultations aquatiques, à l’aide de « longue-ouïes », stéthoscopes bricolés pour se transformer en objets d’écoute plongeant dans les remous de la fontaine. Façon de se rafraichir l’oreille en cette atmosphère estivale en surchauffe (environ 40° à l’ombre) où il faut être courageux.ses pour effectuer une marche écoutante. Une nouvelle fois, ces comportements déroutants d’écoutants dans l’espace public questionnent les passants, qui nous regardent d’un air étonné, parfois moqueur, ou curieux . Un couple ose s’arrêter, nous questionner. Je leurs tends les objets d’écoute dont ils se saisissent, après une petite hésitation, pour aller à leur tour plonger l’oreille au creux des flots. J’observe leurs regards amusés. Ils s’échangent les objets et nous disent que « c’est drôle comme on n’entend pas pareil, plus fort… » . Ce qui est justement le but du jeu, faire entendre autrement pour rendre l’oreille un peu plus curieuse, sans trop se mouiller ici…
Nous traversons une petite rue piétonne où les voix et sons des commerces attenants rythment joliment l’espace.
La chaleur augmentant rapidement, nous reprenons le chemin du musée pour continuer l’atelier par des échanges dans un espace plus frais.
Échanges
Petite rétrospective commentée de nos déambulation auriculaire.
Globalement, l’aspect ludique du parcours est apprécié.
Des temps forts sont relevés (le Bréda contre les rochers, la petite rue Bombec, le décalage des installations, ou des manipulations…).
On remarque évidemment l’omniprésence de l’eau, entre histoire thermale et industrielle, torrent traversant la ville, fontaine centrale, difficile de lui échapper ici.
On cherche à savoir quel lieu serrait choisi, si un point d’ouïe « idéal » devait être inauguré. Les avis oscillent entre le Bréda et ses échos et la petite rue Bombec, qui au final, paraît faire l’unanimité.
Nous parlons de la fabrication de cartes postales sonores in situ, façon de garder en mémoire, voire de partager l’expérience a posteriori. Les micros, le fait de voir les sons via un logiciel de montage et de traitement audionumérique, de les agencer pour (re)composer une histoire à notre façon, de synthétiser une longue marche en quelques minutes d’écoute… le côté cuisine du paysagisme sonore est abordé.
Nous écoutons quelques courts paysages sonores dedans/dehors, en expliquant le contexte, notamment lors d’un travail dans et à l’extérieur d’un centre pénitentiaire voisin, avec des détenus. Ambiances spécifiques et paroles du dedans, médiation vers l’extérieur, faire entrer et sortir des sons d’un environnement carcéral, des promenades et installation « à l’air libre »… les charges affectives comme les données informatives du monde sonore sont ici facilement perceptibles et partageables.
Les échanges porteront également sur les qualités sonores, comme sur les nuisances parfois engendrées et subies. Le son versus le bruit, les saturations urbaines – ce qui n’est pas vraiment le cas à Allevard – la santé publique et le mal-vivre dans des milieux bruyants, les espaces acoustiques à re-considérer, parfois protéger dans l’aménagement du territoire… autant de sujets liés à l’écologie sonore post Murray Schafer, qui questionnent nos façons de vivre et de s’entendre, du mieux que possible, dans le monde des sons qui nous entourent.
12 heures, fin de l’atelier après 3 heures de riches expériences d’écoutes et de fructueux échanges.
Du son
Une petite carte postale sonore d’Allevard et de ses environs, au long du torrent du Bréda (pris en repérage et montés après l’atelier).
Des images
Quelques illustrations visuelles au fil du cheminement (prises en repérage)
Remerciements à : La Galerie Musée d’Allevard et à son personnel pour son invitation et sympathique accueil, aux Amis du Musée d’Allevard, à la Municipalité d’Allevard et à la Communauté de communes du Grésivaudan, aux écoutantes de l’atelier pour leur active participation, toutes oreilles ouvertes, à Anne, du Barbouillon, pour la qualité et la sympathie de son accueil.
Un weekend entier pour investiguer les points de rencontre entre écologie sonore et musiques de recherche, entre expérimentations sonores et expériences d’écoute paysagère.
APNÉES vous invite au croisement de disciplines très diverses, allant de l’écoacoustique aux arts sonores, de l’urbanisme aux technologies du son, pour vous faire enfin découvrir les multiples manifestations et implications des paysages sonores.
Conférences, ateliers, installations sonores, promenades sonores, projections, concerts, performances, comme autant de voies possibles pour aborder, comprendre, imaginer, transformer, préserver les milieux sonores dans lesquels nous sommes immergé·e·s au quotidien.
Des portes d’accès multiples pour activer une expérience d’écoute attentive qui soit également porteuse d’une réflexion écologique, afin de dévoiler les spécificités et les fragilités d’espaces en transition à l’ère de l’Anthropocène.
Silence… Quelques gestes suffiront. Très peu. Et puis nous embarquerons… Emboiterons l’écoute D’un guide silencieux et pour l’occasion muet.
Le conte débutera alors Sans paroles aucunes Si ce n’est celles du vent, des ruisseaux, des oiseaux et autres animaux, des gens qui passent, des machines, et de tout ce qui bruit. Il y en aura mille choses à ouïr.
Et puis nous rentrerons, Les oreilles repues. Nous romprons le silence Et parlerons de vive voix, des paysages sonores, Si vous le voulez bien…
PS : Ce PAS – Parcours Audio Sensible signé, marche écoutante, est accessible en plusieurs langues (toutes) sans traduction ni traducteur.
Me concernant, la magie des cartes géographiques, leur pouvoir de séduction dirais-je, leur potentiel à stimuler l’imaginaire, à convoquer le récit, tient à un pouvoir évocateur parfois mystérieux. Les masses colorées, les formes qui s’y dessinent, les reliefs qui s’y devinent ou s’y lisent, les cheminements qu’un marcheur écoutant peut imaginer… y sont sans doute pour quelque chose.
J’ai été, il y a quelques mois, fasciné par une carte représentant les cours d’eau français, leurs bassins versants plus exactement. Le graphisme très coloré montre un caractère veineux, dynamique, méandreux, quasi artériel, qui a nourri, réactivé et rafraichit une série de projets autour des flux aquatiques et de leurs paysages sonores intrinsèques.
J’ai ces jours-ci été attiré par une autre carte. Celle du boisement du territoire français, avec ses dégradés de verts plus ou moins soutenus. Cette carte a immédiatement interrogé des actions que je mène ou ai menées dans le Bordelais, la Franche-Comté, et le terroir du Haut-Beaujolais, mon lieu de résidence aujourd’hui. Ce dernier, dans un relief de moyenne montagne, compte plus de 60% de terrains boisés, sapins et épicéas omniprésents. Ce qui influe forcément une économie, des professions et des modes de vie très liés à cette sylviculture quasi immersive. Ce qui conditionne également une façon de bouger, de regarder, de manger, de mettre un imaginaire en marche, nourri entre-autre de contes forestiers. Un environnement boisé qui me stimule pour enclencher des postures d’écoutes baignées d’ambiances sylvestres, et surtout moteurs d’écritures sonores éminemment contextuelles.
En fin d’un festival de fanfares très tonique de par ces ambiances sonores et musicales, je rentre dans l’église du village, comme je le fait régulièrement ici et là, pour immerger dans ces larges acoustiques réverbérantes, qui sont souvent pour moi sources d’apaisement.
Je me dis alors que ces visites régulières, quasi rituelles, que je savoure toujours, constituent au fil du temps une forme de collection d’acoustiques, d’ambiances, enregistrées, ou seulement gardée en mémoire, parmi d’autres récurrences au long court.
Les effets sonores réverbérants des églises, cathédrales, basiliques, chapelles, avec les sons intérieurs mêlés aux porosités de l’extérieur, filtrés par l’effet caverne des bâtiments, constituent pour moi une série cohérente, une sorte de riches corpus liés aux édifices religieux. J’y retrouve à la fois les constantes acoustiques de ces architectures, et en même découvre leurs signatures auriculaires singulières, uniques.
Néanmoins, cette série d’architectures sonores ne constitue qu’un maillon de nombreux points d’ancrages auditifs que je construis petit à petit, où l’on trouve des lieux, objets et ambiances très différents, parmi lesquels je citerai en vrac et de façon non exhaustive: Les ruisseaux, rivières, torrents fontaines et autres points d’eau, avec leurs ruissellements, grondements, et autres glougloutis. Les sirènes hululant les premiers mercredis du mois à midi. Les volées et tintements de cloches carrillonnantes et bourdonnantes. Les gares et aéroports, leurs messages sonals et sonorités spécifiques, liées au transport, au transit de milliers de voyageurs. Les sites à échos, qu’ils soient en espaces naturels ou urbains. Les marchés, les voix, harangues, leurs sons d’installations matinales… Les passages couverts, traboules et autres venelles et impasses, où tout semble s’estomper, oasis apaisés coupés de la frénésie urbaine. Les levers du jour, heures bleues et les fantastiques réveil des oiseaux dont je ne se lasse pas. L’ensonnaillement des troupeaux montagnards où les clarines t(e)intent joyeusement le paysage. Les sons d’ateliers avec un immense panel de moteurs et outils raclant, percutants sciant, perçant… Les paysages forestiers, portuaires, industriels, agricoles, chacun avec leurs propres climats.
Tous ces espaces/temps offrant à l’oreille un champ d’action et de plaisir quasi infini, pour qui leur prête attention. On découvre ainsi tant d’autres situations sollicitant notre écoute au fil des voyages et déambulations.
Certaines séquences sont fixées, mises en mémoire via l’enregistreur numérique, répertoriées et indexées. D’autres contribueront simplement à fabriquer une mémoire sonore interne, personnelle, parfois intime, celle de l’écoutant. Toute cette matière participera à l’écriture, la composition de paysages traces, de paysages plus ou moins fictionnels, espaces incertains, entre réalité quotidienne et imaginaire. Pour beaucoup, ces paysages dits sonores, auriculaires, n’auront guère d’existence tant ils seront inécoutés, hormis ceux qui se feront trop envahissants, trop bruyants, dans le flux de la vie à portée d’oreilles. D’autres découvriront avec gourmandise la richesse de ces milieux acoustiques. Certains en feront, et c’est mon cas, des parcours et sentiers d’écoute, sortes de concerts immersifs à ciel ouvert. Les musiciens, compositeurs, créateurs sonores, iront jusqu’à en faire des sources de compositions, objets d’installations, flux radiophoniques. Les militants en tireront des causes à faire entendre et défendre, dans la fragilité des paysages et habitats…
Pour moi, le fait de travailler sur des récurrences écoutables, des séries, thématiques, redondances, nourrit nombre d’expériences transdisciplinaires, de militances, de partages de récits sensibles. Plus la chose écoutée se répète, plus on la recherche dans ses rythmicités, ses maillages séquentiels, sa diversité, ses variations subtiles, plus la possibilité de construire des paysages inouïs, de les arpenter pour les mettre en écoute sont riches et passionnantes.
Une petite compilation de quelques textes récents, sonnants et dits sonnants.
Dire c’est agir Au même titre que l’action in situ, le PAS – Parcours audio sensibles, et autres marches écoutantes, le mot, le texte, l’écrit, sont des vrais outils pour agir factuellement, concrètement. Qu’ils soient narrations mémorielles, traces, fictions poétiques, réflexions, formes hybrides, comme des pensées en mouvement, le fait de dire est une façon d’agir, pour moi très pertinente et efficiente. Dire, c’est contribuer à faire exister, à faire exister un peu plus, à propager, partager, militer, et au final écouter.
Lignes d’échos Deux lignes d’échos sont perceptibles de mon banc de pierre, où je suis installé à nuit tombante.. Des échos parallèles, générés par le train qui longe la ville en hauteur, arrivant de ma gauche, dans un axe Lyon Roanne, dont les sons cliquettent et percutent sur les collines à ma droite. Le train lui-même reste invisible, la voie ferrée étant masquée par une ligne de bâtiments, ce qui nous propose une intéressante écoute acousmatique Des échos perpendiculaires, essentiellement des voix, qui viennent de derrière, et rebondissent sur différents murs en face de moi. Un faisceau de directions croisées. Les effets acoustiques de ces échos, à la fois parallèles et perpendiculaires, se superposent à l’endroit-même de mon point d’ouïe, tout en restant tous deux parfaitement lisibles, intelligibles et localisables dans leurs mouvements spatiaux. Une belle situation d’écoute, pour lire des trajectoires sonores surprenantes dans la ville, impulsées sans autre artifice que la topologie des lieux et l’organisation des bâtiments, dans l’espace d’une place dominée de collines avoisinantes. Ma situation et posture d’écoute me font comprendre ici, sans outil technologique, si ce n’est une oreille extrêmement efficace, comment s’agence un espace auriculaire intrinsèquement riche, et plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord.
Installations de silences et d’écoutes Le point d’ouïe trouvé, commençons par installer le silence, en tous cas celui de l’écoutant, le notre. L’écoute pourra alors s’installer à son tour. Nous jouirons dès lors des seuls sons des lieux et des ambiances du moment, comme d’une symphonie de paysages auriculaires. Le projet parait simple, voire simpliste, mais il demande pour chaque lieu et moment une mise en situation contextuelle, souvent fragile, pour que la magie d’une écoute partagée opère.
Rythmes et récurrences Mon rythme actuel depuis plusieurs mois. Je pars une bonne semaine, voire plus, jamais au même endroit, jamais avec les mêmes personnes, jamais pour les mêmes raisons. Je reviens pour deux ou trois jours, pose mes valises, les vide, fait une lessive, re-remplit mes valises, repars… Rencontres et projets d’écoutes nourrissent de bien beaux moments nomades.
Il suffirait d’un presque rien D’un doux ralentissement D’une façon de dé-densifier l’espace D’un geste minumental D’une allure modeste D’une chaise posée là D’un arrêt sur son D’une installation d’écoute sans aucun dispositifs D’une posture à oreilles nues D’un parcours hors sentiers battus D’un silence concerté De corps dans le mouvement De corps dans l’immobilité De corps dans la durée D’un corps dans le silence D’une expérience éphémère D’un partage attentionné D’une joie qui demeure D’un flux contextuel D’une histoire pour les oreilles D’une histoire auriculaire sans ajouts D’une histoire à fleur de tympans De la richesse du temps perdu D’espaces infra ordinaires De récits au fil de l’eau De paroles sans emphase D’oasis sonores à découvrir D’une nuit transfigurée D’une simple écoute.
Merci à Luc Ferrari, Georges Pérec, Marcel Proust, Jean Giono, Will Self, Arnold Schoneberg pour leurs inspirations…
Que faut-il dire, encore, du paysage ? Que faut-il en entendre ? En toucher, en sentir, en goûter, en voir, en vivre ? Saisir l’insaisissable… L’oreille y est aguerrie, parfois… Le fugace et le fragile, qui peuvent aller de paire, pas toujours pour les mêmes raisons. Saisir ce qui peut-être décelé que lorsque nous sommes présents, au bon endroit, au bon moment, une affaire de kairos auraient dit les grecs de jadis. Saisir ce qui peut être partagé, si le geste est collectif, dans son intention commune. A quoi porter, ou prêter attention ? Faire attention à… mais à quoi ? « Votre âme est un paysage choisi « disait joliment Verlaine. En notre âme et conscience, le choisir, le paysage, comme lieu d’émerveillements, de confidences, de craintes et aussi d’angoisses… Ainsi au fil de l’eau. Par monts et par vaux. Dans et par delà la ville. Prendre le pouls de nos habitats potentiels. S’y sentir bien, comme un chez soi Ou oppressé dans un milieu hostile. Le paysage est un point de vue, parfois de fuite. Un point d’ouïe par translation sensorielle. Il nous convie à une expérience esthétique, au sens large du terme, pouvant être à la limite du supportable, du soutenable, esthétique de la fragilité. A quels paysages se fier ? A ceux que nous fabriquons sans doute, déconstruisons souvent, dénaturons aussi. Dans les meilleurs et les pires des cas. Chassez le naturel, il revient au galop, quand nous serons partis sans doute. Le paysage ne prend pleinement consistance que dans une corporalité de terrain. Pas toujours une partie de plaisir. Le traverser, en être traversé, transformé, chamboulé. En jouir ou en pâtir. Le détruire, même inconsciemment, ou tenter de le reconstruire, le restaurer dit-on, quand il n’est pas trop tard. Mais prenons-le comme une vaste maison, qui nous accueillerait dans toute sa magnanimité. Sans rancune aucune. Avec toutes ses choses encore inouïes. Celles qui donnent envie de danser, envers et contre tout. Une immense ronde valsant du corps et de la voix, comme un geste résistant à la noirceur du monde. Il nous faudra garder une belle part de rêve pour danser sur des cendres. Paysages mouvants, incertains, qu’en dire en corps et qu’en ouïr ?
« Bassins Versants, l’oreille fluante », je fais actuellement une focale sur les milieux bouillonnants, aquatiques, les eaux courantes, dormantes, submersives, taries, murmurantes…
Ce n’est pourtant pas une lubie soudaine, un reflux, une résurgence capricieuse, un courant bleu dans l’air du temps, mais plutôt une source qui n’arrête pas de sourdre au fil des paysages « arpentécoutés », de refaire surface ici et là, comme une manne nourricière incontournable.
Fascinante dans sa fragilité, cette composante paysagère, de fontaines en rus, de torrents en cascades, de lacs en océans, ne manque jamais de titiller l’oreille du promeneur écoutant que je suis.
Source d’inspiration, de récits, de paysages racontés de rives en rives, il ne s’agit pas seulement de faire entendre ces flux multiples, mais de conter des histoires toujours renouvelées, au gré des reliefs et des territoires habités.
Conter pour faire exister, dans bien des situations, apaisées ou conflictuelles, complexes, dans des tensions écosophiques hydrologiques, qui nous montrent des lendemains plus qu’incertains,.
Eaux mémoire, énergie, ressource, sculptrice de surprenants reliefs, de paysage creusés dans ses flots, oasis espérés, génératrice d’ambiances sonores irriguées, élément climatique capricieux…
Combien de cours d’eau, minuscules ou spectaculaires, ai-je suivi, emmenant avec moi moult paires d’oreilles assoiffées.
J’ai fabriqué et marché bien des histoires fluantes, des pentes de la Sierra d’Estrella portugaises, de la vallée des Gaves du Pau Pyrénéenne, des rizières malgaches, des contreforts de collines auvergnates, du Jura côté France et versant suisse, des rivages baltes à la Neva à Saint – Pétersbourg, de Trois -Rivières la bien nommée québécoise, d’une source-lavoir gersoise, de la Drôme noyée de soleil, d’entre Rhône et Saône des Gônes, jusqu’au pied de chez moi…
Aujourd’hui, sans vouloir canaliser de façon trop rigide tous ces superbes flux hydrauliques, je leur donne une scène mouvante, qui nous invite à écouter les innombrables voies d’eau, voix d’eau, à leurs prêter attention, à en prendre soin, plus que jamais.
Je file modestement la trame bleu comme un commun universel qui nous maintient en vie.
Je suis partagé entre mes émerveillements devant les eaux tumultueuses et mes angoisses devant les fleuves asséchés.
Je voudrais vous emmener marcher au fil de l’onde, toutes oreilles aux aguets, et vous raconter encore, et vous entendre dire, mille méandres rafraichissante.
Le Rançonnet est une petite rivière qui a bercé mon enfance en coulant au pied de la maison familiale. Nous sommes dans la petite ville d’Amplepuis, nichée au cœur du Haut-Beaujolais, pays de sapins et de prairies de moyenne montagne aux reliefs assez pentus..
Le tronçon proposé ici court le long du quartier dit de l’Industrie, au bas de la ville, appelé localement « le fond du bourg «
Détourné en bief pour alimenter la chaudière de la grande usine textile voisine, le Rançonnet traversait le quartier, en partie recouvert par la chaussée du carrefour du quartier de l’Industrie.
Le ruisseau sillonne aussi, en amont, le quartier dit de la Viderie, rivière affluent du Rançonnet aussi dénommé la Jonchée. Que de jolis noms ruisselants. Il se jette ensuite dans le Reins, lui-même alimentant autrefois deux autres usines textiles aujourd’hui plus en activité, avant que celui-ci n’aille confluer vers la plaine de Dame Loire. Celle-ci coulera par monts et par vaux vers le Grand Ouest Nantais. Un bien beau et long périple en perspective.
Au sortir de la bourgade, le cours d’eau serpente le longs de prairies paisibles vers le versant ligérien.
Au pied de chez moi, le bief était bordé d’une végétation assez touffue, où vivaient salamandres et tritons qui parfois s’aventuraient jusque dans la fraicheur du couloir d’entrée de notre maison. Plutôt silencieuse, la petite rivière se manifestait indirectement par de longs lâchers de vapeur via la chaudière de l’usine qu’elle alimentait, faisant rugir de longs sifflements, bruits blancs puissants qui ne manquaient pas de m’inquiéter les premières fois que je l’entendis lorsque j’étais enfant. Aujourd’hui, l’usine a disparu, s’est tu, rasée pour laisser la place à un sympathique parc urbain, avec une halle couverte pour accueillir un marché hebdomadaire et des fêtes locales. Autre époque, autres sonorités.
Le Rançonnet a quasiment retrouvé son cours naturel, longeant tranquillement le parc, plus ou moins présent à l’oreille selon les saisons et les pluies. Des seuils ont été arasés afin que le ruisseau réintègre son cheminement d’origine. Parfois quasiment inaudible, tout juste quelques clapotements lorsqu’on se penche dessus, surtout vers un glacis pierreux canalisant son cours vers l’ex usine, il peut se faire entendre plus généreusement au fil des averses, des orages, des périodes humides. Jamais toutefois il n’aura l’audace acoustique d’un torrent montagnard dévalant des hautes vallées. Il restera un ruisseau assez sage qui néanmoins égaie tranquillement le quartier.
J’aime écouter sa présence estivale discrète, rafraichissante, presque rassurante, en lisant sur un banc ombragé qui le surplombe, une petite trame bleue qui fait partie, au fil du temps de l’âme du quartier, le façonnant acoustiquement. La disparition des usines qu’il alimentait lui a apparemment redonné une pureté aux écosystèmes riches, où chabots, truites fario et écrevisses à pattes blanches sont à leur aise, et où de belles libellules bleutées folâtrent parmi les renoncules des rivières.
Cette petite incartade auriculaire, aquatique, dans le quartier qui m’a vu grandir, et où, après de nombreuses années plus urbaines, je me suis récemment réinstallé, est marqué de souvenirs, de transformations, démolitions, réaménagements, au fil de la disparition du tissu industriel local. Des affects un brin mélancoliques qui s’écoulent dans les flux et reflux mémoriels Retour aux sources pourrait-on dire littéralement.
Les sons du Rançonnet enregistrés ici ont été captés sur une petite dizaine de points d’ouïe, puis remixés pour suivre une progression vers une petite chute en glacis. Cette dernière divisait la rivière en deux branches, en orientant une vers l’usine via un bief aménagé à cet effet, et une autre contournant les bâtiments. Le cheminement de cette petite trame bleue s’effectue sur un court trajet, quelques deux cent mètres au maximum.
La captation a été réalisée via un enregistreur numérique équipé de microphones système MS, pour rendre plus pertinentes les variations aquatiques allant crescendo.. De gros orages ayant éclaté sur la ville et ses alentours les jours précédents, le courant est assez fort pour un milieu juillet, donnant à l’oreille l’impression d’un cours d’eau beaucoup plus important qu’il n’est. Ambiance qui peut cependant très vite changer si un épisode plus sec et chaud s’installe.
Les heures d’écoute attentives et de douces rêverie passées à ausculter le petit tronçon du Rançonnet n’étant pas retranscriptibles dans la durée, elles ont été ramenées à quelques 60 minutes d’enregistrement, et au final à 8 minutes de montage audio assorti d’images et de mots. Une « vision » synthétique qui tente de condenser l’espace-temps poétique d’un fragment de cours d’eau dans son plus long cheminement. Un bout d’histoire sonore fluante qui invite l’oreille vers de multiples autres rives. Un échantillon comme prélude à un projet « Bassins Versants, l’oreille fluante » qui arpentera bien d’autres rives et dérives.
Partons de la source Ou bien à contre-courant. Sources résurgente Source cascadante Source glougloutante Majestueuse ou imperceptible… Comme le serait la source sonore Source murmurante Source bruissante Source tonitruante On part de là, de la source-même, pour en suivre le cours Un flux guide conducteur Un fil bleu de flots nourriciers Qui coule de source, et parfois non.
Suivre le courant. Ou bien le remonter Courant fort tempétueux Eaux presque dormantes Un sens donné, d’amont en aval. Un axe, une direction Direction tortueuse Direction méandreuse Ramifications hésitantes. Un chemin d’écoute au goutte à goutte, Éclaboussements en murmures paysagers Rosée au petit matin Débords sur le chemin flaqué De bras en bras, hydrodynamiques acoustiques.
Des confluences Des carrefours Croisements hybridant les eaux Tout comme les sons sources. Des flux liquides qui disparaissent englobées Des flux liquides qui se perdent noyées. Des flux liquides qui grossissent au fil d’apports aqueux. Une rumeur confluente qui se joint à une autre, A une autre plus forte A une autre accueillante A une autre étouffante Un point de conjonction amalgamant vaille que vaille Baille que baille Une rencontre où se brassent des chemins d’eau Des chemins d’écoute aussi.
Des lignes de partage. Les flux basculent à l’est, Basculent à l’ouest Basculent au nord Basculent au Sud Hésitent à choisir le versant coulent sur le fil ténu Se font polyphonies hydrophoniques En chargeant les récits au fil de l’onde En tissant les histoires sur les frontières aqueuses.
On suit là les chemins ruisselants On dévale les cours rapides On longe les rivages sinueux On flotte sur les nappes étendues On trace un veinage aqua-sanguin On dessine des cartes en rhizomes imbibés de bleus On fait territoire auriculaire de folles ondes.
Estuaires et embouchures. Un final possible Un final élargi Un point d’orgue débordant Un effacement Une disparition Une noyade dans l’immensité Des voix fondues vers l’unisson immense La fin d’un grand chemin coulant D’une symphonie déversante Comme une Moldau au point d’orgue Enflant dans l’embouchure finale Mode delta ou estuaire Fin d’une grande fugue liquidée.
Tout coule à flux contre-flux Courants contre-courants Des histoires de territoires irrigués Qui naissent à chaque ru Qui se déploient à chaque rivière Qui s’élargissent à chaque fleuve Qui s’engloutissent à chaque estuaire Qui n’en finissent pas de conter Des territoires noyés ou desséchés, Des fragiles mémoires humides Des avenirs assombris de pénuries Des bassins versants à l’oreille fluante.
Texte des Cycles de l’Eauriculaire – 12 juillet 2023 – Amplepuis, tout près du ruisseau Le Rançonnet
Bassins Versants, l’oreille fluante
Écritures en territoires aquasoniques
Une intention/attention au fil de l’onde
Un projet de territoires irrigués.
Partir de la source, ou non,.
Suivre les rivages, berges, méandres…
Descendre le courant, ou le remonter, à rebrousse-poil.
Capter la mémoire et les traces aquatiques, hydrauliques, hydrodynamiques…
Des saisons, des jours, des nuits…
Des urbanités, des ruralités, des espaces « sauvages »…
Recueillir les récits, en faire naitre de nouveaux, ancrages locaux et irrigations imaginaires.
Tisser des sons, des ambiances, des voix, des cartographies humides ou asséchées.
Suivre les lignes de partage, confluer, buter vers le delta, l’estuaire, l’embouchure.
Ou bien n’ausculter qu’un tronçon de fil bleu, une coulure locale
Penser des musiques et fictions eaudiosoniques, de torrents en rus, de gouttelettes en déluges.
Faire entendre la fragilité, prôner et défendre une Éc(h)Eau-écoute au fil des ondes.
Installer des écoutes, des Points d’ouïe, au gré d’Écoutoirs Potentiels Imaginaires.
Arpenter de concert, le PAS – Parcours Audio Sensible collectif, comme une écriture kinesthésique, haptique, partagée.
Faire entendre des traces, mémoires et récits fictionnels
Les territoires Eau’sculptés, avec leur géomorphologie, topographie, toponymie, leur vie hydrologique, et toutes les ambiances intrinsèques qui les tissent, font que chaque Bassin Versant est singulier, unique, dans son écriture comme dans ses histoires, irrigué au fil des ondes et des rencontres.
@Photo – Bernard François – CRANE Lab – Semur en Auxois juillet 2023 – PAS – Parcours audio Sensible
Bassins Versants, l’oreille fluante
Projets de territoires en pratique(s)
Modes d’interventions
Résidences artistiques de création-écriture in situ
Ateliers participatifs tout public
Médiation (rencontres, conférences, ateliers…)
Interventions pédagogiques (écoles, lycées, universités, tout public)
Partenariat avec le réseau culturel, socio-culturel, éducatif, associatif…
Actions de terrain
Parcours et installations d’écoute, pérennes ou temporaires
Création sonore (installation, création radiophonique en partenariat avec les média locaux…)
Publication, carnet de résidence, carnets de notes…
Exposition à partir de collectages audio-visuel (Sons, textes, images…)
Co-écriture(s) avec des artistes locaux (poésie, théâtre, danse, vidéo…)
Inscription dans une programmation locale (festival, rencontres…)
Temporalités
Résidences de 2 à 3 semaines ou plus, En continu ou fractionnées
Partenariats
Projets de territoire pouvant s’inscrire dans des dispositifs types EAC, CLEA, PREAC, Culture Santé, Culture Justice… être menés en partenariats avec des structures culturelles et socio-culturelles locales
Spécificités
Chaque projet est pensé, écrit et réalisé en s’appuyant sur le terreau local, ses paysages, ressources, structures, projets engagés ou à venir…
Eaux nourricières
« L’eau ruissèle, de partout, finement, c’est une véritable féérie sonore. En bonne chasseuse de son, je me suis arrêtée et j’ai enregistré, à en perdre la notion du temps »
Caroline Boé « Du désir d’écouter l’eau »
Gilles Malatray – Desartsonnants
Points d’ouïe et paysages sonores partagés 8, place de l’Industrie
Il est 21H30. Après une courte montée caillouteuse et bien pendue, nous nous retrouvons en forêt. Enfin, dans une autre partie de la forêt, celle qui s’échappe, vers les hauteurs, des chemins balisés d’un festival. Une forêt franc-comtoise dense, peuplée de feuillus élancés et entremêlés. Au bas, le festival Back to The Trees bat son plein, ses rumeurs se font encore entendre. Je le quitte progressivement, momentanément, entrainant à ma suite une bonne vingtaine de personnes, en silence, telle est la règle. Jusqu’à nous retrouver dans une ambiance purement forestière, quasi silencieuse, à nuit tombante. C’est un moment de glissement, de bascule, de transition, de fondu, moment interstitiel toujours magique pour moi. Un glissement entre la lumière et l’obscurité, entre les chants d’oiseaux diurnes et ceux nocturnes, entre une vie qui s’estompe peu à peu et une autre qui s’active, sans rien bousculer, bien au contraire. Un appel à l’écoute dans tous ses états, où le corps entier est invité à vibrer aux sons de la forêt qui s’endort et se réveille tout à la fois. Nous marchons avec le plus de discrétion que possible, pour ne pas troubler la quiétude des bois alentours, et surtout de leurs habitants. De petites histoires boisées, disséminées dans une clairière, viendront néanmoins animer ponctuellement, discrètement, le parcours. Des sons d’une autre forêt, lointaine, bordelaise, avec les voix d’enfants contant des haïkus sylvestres, créés sur place. Un décalage d’une forêt à l’autre, transposition spatio-temporelle, ludique et facétieuse. Avant que tout rentre dans l’ordre, doucement, sans que rien n’ait été brusqué, tout juste une petite incartade discrète entre bordelais et Franche Comté. La nuit s’avance, les formes s’estompent, la scène sonore devient de plus en plus ténue, intime, laissant aux oreilles un espace très aéré, où le moindre son trouve sa place dans une ambiance apaisée, loin des turbulences sonores. Auscultation des troncs, des mousses, des branchages, des rochers, on amène l’écoute vers la matière, au plus proche du toucher auditif, de la granulation sonore, de la micro aspérité. La nuit donne à l’oreille une joyeuse complicité ludique. Avant de redescendre vers la civilisation, plus sonore, où les voix viendront à nouveau ponctuer les lieux, mais néanmoins sans grands éclats, la forêt suggérant aux festivaliers de ne pas brutaliser les lieux, d’en respecter ses zones protégées, loin des grandes rumeurs urbaines. Le glissement dans la nuit nous ramène vers le bas, sans doute un peu plus à l’écoute de tout ce qui bruisse autour de nous, c’est en tous cas un des objectifs recherchés.
Notes suite à un PAS – Parcours Audio Sensible pour le Festival Back To The Trees 2023 Forêt d’Ambre à Saint-Vit (25) Samedi 02 juillet 2023
« Nous n’avons pas de culture du silence. Les jeunes Romains apprenaient à rester silencieux de diverses manières selon leurs interlocuteurs. Le silence était alors une forme particulière de relation aux autres. Je suis favorable au développement du silence comme ethos culturel. »
Michel Foucault.
Silences des forêts des cathédrales des montagnes des nuits des promeneurs même relatifs chercher la quiétude Tacet
La nuit porte conseil. Alors écoutons-la ! Le marcheur y cale son rythme, en résonance à ceux de l’obscurité naissante. Allure généralement apaisée. Les couches sonores s’espacent, se font moins denses, s’aèrent, laissant de l’air libre entres les sonorités moins saturées, ou saturantes, moins amalgamées. L’oreille respire un peu plus, au fil des heures avancées. Les sons gagnent en lisibilité. On en identifie d’autant mieux les sources, les espaces où elles s’ébrouent, les mouvements, les timbres et couleurs… La nuit, tous les sons ne sont pas gris, bien au contraire. Ils gagnent en contraste, en netteté, ils s’affirment comme des particules bruissantes et singulières. De même les couleurs. Moins étales. Plus en ambiances ponctuées, contrastées. Parfois trop présentes en luminosité, qui viennent aplatir les contrastes et finesses noctambules. Comme pour les sons, il nous faut souvent choisir les chemins écartés des grandes flaques lumineuses, des grandes nappes sonores. Et lutter sans cesse contre leurs envahissements. Éteindre, assourdir, regagner des espaces non saturés. Aller vers l’intime, sortir des grands axes, des chemins rebattus, oser le trivial excentré, les lieux qu’ignore le troupeau de touristes programmés. La nuit est un terrain d’aventure sensorielle, parfois exacerbée, une zone d’écoute et de regard privilégiée, un espace immersif renforcé, pour qui sait en traverser les plages encore à demi sauvages. J’aime à profiter des ténèbres naissantes, des ombres portées, des chuchotements dans les parcs publics, des voitures endormies, ou se faisant rares, du ronronnement de la cité, avec ses émergences d’autant plus marquées de stridences fracturantes. Il nous faut parfois apprivoiser la nuit, ou plutôt passer outre nos craintes nocturnes et autres peurs du noir, pour en faire notre amie, notre confidente, notre terrain de jeu. Elle nous le rend bien, au cœur de la cité, comme de la forêt profonde. Marcher et écouter la nuit demande de la retenue, un respect des espaces traversés, une posture furtive, un corps qui se glisse dans les lieux surprenants, nappés d’ombres et de sonorités diffuses. J’ai souvent éclaboussé la nuit de cris et de rires, de fanfares cuivrées… Car elle est aussi une invitation à la fête, aux résurgences dionysiaques, étudiantesques… Aujourd’hui j’ai plus envie de lui fredonner de douces mélodies, à bouche fermée, de lui susurrer des secrets intimes, de me fondre dans son cocon ouaté. Même si je pends plaisir à croiser, à l’improviste, un groupe festif, enjoué, dans une explosion jubilatoire et quelque part joliment perturbatrice, jusqu’au calme retrouvé. La nuit est terre de contraste. Je la marche en tant que tel. Et j’invite à partager ces moments où sons, ombres et lumières, se jouent de nos sens titillées, comme nous jouons des dépaysements noctambules.
Photos d’une exploration nocturne lyonnaisedes quais du Rhône
Voyez-vous, si je puis dire, nous rêvions de l’entendre. Et puis un jour… Dites moi mais, quel est donc ce bruit ? Lequel ? Celui qu’on entend, là, qui envahit l’espace, tout en restant furtif ? Est-ce que je sais moi, ce n’est pas celui que nous voulions écouter ? Je ne sais pas, à force de l’attendre, je ne l’ai plus dans l’oreille. Si tant est que je l’eusses déjà eu. Alors comment le reconnaitrons-nous, comment savoir si c’est bien lui ? Aucune idée ! Mais est-ce si important de le reconnaitre, de s’assurer que c’est bien celui dont nous rêvions. En effet pourquoi s’attacher à ce souffle plutôt qu’à ce choc, à ce tintement plutôt qu’à ce vrombissement, à ce cri plutôt qu’à ce murmure… ou bien en espérer la naissance d’un autre ? Surtout qu’ils n’arrêtent pas de bouger, de changer, de se cacher, de s’entremêler, ces foutus sons. Difficile en effet de trouver celui qui nous conviendrait, et peut-être celui qui qui nous ferait défaut, qui serait tout nouveau, à proprement parler inouï. Mais tout n’est-il pas inouï dans le monde plein des sens ? In ouïe ou hors ouïe, intra ou extra auriculaire, c’est la mémoire qui nous joue des tours de sons. Crois tu ? Elle nous fait crôôôââârre dans la mare, glisse en dos, et sa muse gueule en entrée. Et si ce son tinte à mare, l’écoute s’égoutte à goutte, sans qu’on en chasse rien. Glissement calembourdien. Tout ça pour les cris d’un mémoire dit sonnant, qui ne nous dit rien au final, en preste eau. Flux et reflux, sons passons. Alors, difficile de rêver de l’entendre, lui ou un autre, ça frise la phonie douce. L’utopie serait-elle ultra sonique, sons de nulle part, ou de partout, uchronie-usonie ? Qu’en sais-je, écoutant de malheur, qui creuse un puits sans son. Alors puiser dans sa même ouïr et chercher le bruit qui s’est tu, il, nous, vous, mais qu’on ne connait toujours pas. Beaucoup de bruit pour rien ? Qu’en savons-nous, peut-être sommes-nous devenus sourds de trop entendre, de trop attendre, pavillons en berne et coutilles noyées. Mais le bruit continue de courir, même si la rue meurt. Cours-y vite il va s’éteindre ! Silence, on détourne ! L’ingé son, et l’autre pas. Acoustiquement parlant, nous voilà guère avancés ! Heureusement, il y a des non-dits pour combler les lacunes et imaginer l’histoire, entre les silences taiseux. Mais histoire y a t-il s’il nous manque des sons ? Et puis, même si on les trouvait tous, ou simplement celui ou ceux que l’on recherche, ce qui est fort improbable, nous raconteraient-ils quelque chose ? Histoires sons paroles, où le muet trouvera sa voie, au grand dam du mime, qui se taira encore plus. Le son fait son cinéma, pour l’oreille. Et tout cela sans avoir résolu l’e problème, si un son qui manque à l’appel, ce dernier de fait reste sans réponse. Laissons les sons là où ils sont, c’est à dire partout. Croyez-vous ? Ne serait-il pas judicieux d’en chasser quelques uns, d’enchâsser quelques autres, sacro-sons de bruits collages. Mais comment faire le tri, savoir reconnaitre le son sauveur, celui, encore plus improbable, qui ferait paysage, histoire ou symphonie, même fantastique, voire pathétique. C’est une histoire sons dessus dessous, des accords imparfaits, des arts sonnés, des à croches arpégées, ou du bruit de son, tout simplement. Il y aurait de la friture sur la ligne, de la bruiture sur l’écoute, on est jamais à la bruie de rien. Du verbe bruire, bruira bien qui bruira le dernier. Clap de fin, silence ! Mais aussitôt, rompons le silence et revenons à nos sons, à nos mous sons qui pluivent ou pleuvent, en plics et en plocs. En gouttes qui font déborder la vase, y’en à mare ! Et pluie voilà, un jour… Rien ne se passa, en tout cas comme prévu, le silence resta quiet et ne bruissa point. Alors, que se mettre sous l’oreille si le silence demeure, sans requiem aucun. Cela ne dura pas. Et même s’empira tant et si bien, que l’oreille expira, ou bien faillit le faire, le cochléaire furieux, la mastoïdienne rageuse. Les sons dégelèrent en tempête pantagruélique, autant que véhémente. Même la muse Écho n’arrivait plus à répéter les quelques bribes qu’on lui avait laissées. Un monde chaotique et brouhahatique, où l’histoire perdait toute intelligibilité. Mais avait-elle, dans ses bruissement incessants, déjà eu un sens ? Question carolienne s’il en fut. Qu’en savons-nous au final, nous fiant à nos oreilles aussi curieuses qu’imparfaitement brouillonnes ? En quoi nous reconnaissons-nous dans ce paysage acoustique qui n’en finit pas de se dissoudre en ondes a priori désaccordées, pour se reconstruire, tant bien que mal, en discours discordants, mais qui parfois chantent malgré tout. Si la cadence est parfaite, au mieux que cela puisse se faire, on avance de concert. Si elle est rompue, maudits musicologues, on ne sait plus où donner de l’oreille, au risque de bruitaliser le monde. Alors la pause est bienvenue, quitte à soupirer, entre deux sons bruits sonnants. A trop entendre, l’hyperacousie nous guette, où chaque murmure devient hurlement, chaque bruissement cataclysme, à en perdre le sens de toute nuance, à s’en péter les tympans, parfois bien trop frêles pour la fureur du monde. Écoutons malgré tout, nous disons-nous, contre vents et marées, et même dans le vent démarré, car au matin des musiciens, et d’autres écoutants impatients, l’oiseau chante encore au monde qui s’éveille. Et il y aura bien encore, quelques sons que nous rêverions d’entendre beaux.
Problématique : l’écoute et la construction de paysages sonores partagés
Thématiques : paysages sonores, esthétiques, sociabilités et écologie écoutante
Lieux et espaces : de préférence hors-les-murs, partout où le monde bruisse
Publics et partenariats : artistes, enseignants, chercheurs, aménageurs, décideurs, et toute oreille de bonne volonté
Processus et dispositifs : la marché écoutante, l’arpentage et le corps performatif, l’installation de situations d’écoute et de micros sonorités éphémères, les postures, cérémonies et rites d’écoute(s).
Modes opératoires : actions in situ, contextualisées, collectives et participatives, trans, inter et indisciplinaires
@Pascal Lainé – Festival L’arpenteur – Scènes obliques 2022 –
Traces et partages : parcours d’écoute, cartographies, récits polyphoniques, créations sonores et multimedia, enseignement, médiation et ateliers, conception d’outils pédagogiques
Remarques : pratiquer un ralentissement sensible, prendre le temps de faire ensemble, privilégier la sobriété dans la mobilité, les dispositifs et matériels non énergivores, rechercher les échanges pour co-construire avec de nombreux acteurs de terrain…
Se poser par ici, ou se poser par là Jeter un œil furtif, ou un regard insistant Une oreille discrète, ou une oreille scrutante Savourer les mouvements, les arrêts, les hésitations Le ballet du vivant qui danse sans le savoir Écouter des bribes, ou bien plus longuement Les gens furtifs, originaux Bavards ou taiseux Marginaux, anonymes Pressés, nonchalants Élégants, négligés Semblants et faux-semblants Ceux qui vous sourient, ceux qui vous saluent Ceux qui vous ignorent, ceux qui vous toisent Ceux qui vous bousculent Et tous ceux que vous ne voyez pas, et réciproquement Se sentir vivant, ou se sentir moins seul Tout simplement être tout près Assis sur un banc de pierre, de bois ou de béton Dans ou devant une gare, une église, un parc Dans la fraicheur d’un matin précoce Dans la chaleur d’un midi torride A nuit tombante, à nuit tombée Aux premières ondées automnales Dans les frimas engourdissants Dans des espaces incertains Y trouver des habitudes, des ancrages Y faire des rencontres récurrentes S’inscrire dans le quotidien, ou presque Comme usager rompu aux lieux Écoutant regardant insatiable Un beau jour pour se sentir bien là Un beau jour pour se sentir ailleurs Un beau jour entre-deux erratique Rester immobile et que tout tourne Les sons les gens et les odeurs Et les lumières qui bougent Et les les ombres fuyantes On est point fixe, axe dans un chaos branlant Un banc des villes, un banc des champs Autour desquels tout s’agite Autour desquels danse le paysage hésitant Ralentir la marche est nécessaire Pour se poser sans s’abimer Juste dans nos écoutes regardantes A la croisée imprévisible de tourbillons fantasques Où danserait l’inconscience du monde. Se poser par ici, se poser par ailleurs Dans le groove chaloupement du monde.
Rencontres internationales « Made of Walking » Listening to the Ground – La Romieu 2017 – Co-commissariat Geert Wermer (Be), Gilles Malatray (Fr) , Isabelle Clermont (Ca Québec))
Houte-si-Plout , écoute s’il pleut, est un hameau belge de la commune de Heuré, Wallonie, de la province de Liège, avec un moulin à eau réputé.
C’est aussi un ru du département de l’Essonne, sur les communes d’Évry et de Ris-Orangis, en France Un lieu-dit du département du Lot, sur la commune de Gourdon, en France. Une Rivière du Canada…
Houte-si-Plout est également, chez nos voisins wallons, une expression ironique et un brin vacharde, qui signifie « va te faire voir ailleurs, je n’ai rien à faire de ce que tu dis ».
Mais prenons là ici au pied de la lettre. Écoutons la pluie qui s’égoutte et s’écoute joliment, tout en rafraichissant la terre comme nos oreilles.
A l’heure où les canicules se succèdent, plus fortes les unes que les autres, où la forêt flambe, accueillons et fêtons l’eau tombée du ciel, quand elle n’est pas diluvienne, avec joie et bonne humeur ! Et tendons l’oreille vers ses glougloutis vivifiants !
S’il est bon de prendre parfois des bains de sons, de se laisser immerger dans d’agréables ambiances sonores, des flux d’images acoustiques, de se faire doucement chalouper par des successions et superpositions de rythmes « naturels » entrainants, peut-on pour autant prétendre à une posture écologique ?
Au delà du plaisir hédoniste d’une belle écoute, ce qui est déjà un beau cadeau pour les oreilles, sans contrepartie ni processus énergivore, comment pouvons-nous aller vers une action plus engageante ?
Écouter pour comprendre, écouter pour agir.
Tendre l’oreille est déjà en soi un geste actif, volontaire, qui se démarque d’une écoute passive, subie, et de fait parfois contraignante, si ce n’est néfaste.
Écouter pour comprendre pourquoi, dans cette ville, ce quartier, ce village, cette rue, je m’entends bien, je me sens bien, alors que dans d’autres lieux je serai géné, si ce n’est agressé, peu enclin à profiter des espaces publics… Que faudrait-il faire, parfois très simplement, pour mieux s’entendre, tant avec les lieux qu’avec ses occupants, pour que mon oreille s’y retrouve ? Une fontaine, un bosquet, des bancs publics judicieusement placés, le tracé d’un cheminement riche en sensations… ? Comment penser l’aménagement d’une place publique, du chemin vers l’école, les commerces, le centre ville, comme des parcours sécurisés, agréables au marcheur, y compris dans ses ambiances sonores ? Quels lieux pour se rencontrer, discuter sans hausser la voix, se mettre à l’abri à la fois des grosses chaleurs et des saturations acoustiques, dans de petits oasis de fraîcheur apaisés ?
Comment notre écoute active, peut-elle engager, partager ses réflexions, jusque dans la prise en compte effective, factuelle, d’aménagements urbains ou ruraux ?
De l’écoute/plaisir, on glisse, on superpose, on associe, une écologie écoutante, celle qui va poser les problématique du milieu sonore comme une façon de bien ou mieux vivre, s’entendre, dans toute la polysémie du terme, de cohabiter, prendre soin, porter attention, ménager la santé, les sociabilités, les mobilités douces, la qualité de vie en générale.
L’écoute comme un bien commun rendant plus vivables des espaces public, dans une époque pleine d’incertitudes anxiogènes.
Sans prétendre résoudre et résorber tous les problèmes, les fonctionnements, tensions, saturations, poser une écoute active et qui plus est collective, c’est déjà engager une participation citoyenne à portée d’oreilles.
Action : PAS – Parcours Audio Sensible, expérimentation pédagogique
Catégorie : Balade sonore, promenade écoutante
Thématique : Écoute du site des Allivoz, auscultations aquatiques
Contexte : Fête de la Nature 2023
Public : Famille, enfants à partir de 6 ans
Jauge public : 20 personnes maximum, les quatre parcours affichent complet
Durée de chaque parcours : 1H30 environ
Dates : les 28 et 29 mai 2023
Nombre de parcours : Deux le dimanche et deux le samedi (une à 14, l’autre à 16 heures chaque jour)
Lieux : Grand Parc de Miribel Jonage, site de l’Îloz, Chemin des Allivoz, Jardin des sens, jardins Ailleurs, départ accueil de l’Îloz
Déroulé : Promenade silencieuse, jeux d’écoute à oreilles nues, commentaires sur les lieux traversés, mini installation sonore aquatique, auscultations d’un arbre et de points d’eau, de loin, de près, dessous, à l’aide de « Longue-Ouïes » spécifiques.
Météo : Journées chaudes et ensoleillées les deux jours
Remarques : Des groupes intergénérationnels très participants, curieux, réactifs, joueurs, et a priori heureux de l’expérience ludique et collective. Les grenouilles et oiseaux se sont montrés (et fait entendre) de façon joyeuse, participative et spontanée, merci à elles et eux !
Balade sonore nocturne exclusive le Mardi 30 Mai 2023 avec l’artiste Boris Shershenkov autour du projet « LightHub » à l’écoute des ondes électromagnétiques omniprésentes dans l’espace urbain. RDV : Place de la République – Sous la statut devant le Lyon (22H)
*** Emmenez tant que possible un casque audio personnel avec prise jack stéréo
*** Une petite participation vous sera demandée à prix libre en liquide sur place pour rémunérer l’artiste. Merci de prévoir en conséquent .
Le mardi 22 mai 2023, à 22h00, place de la République se déroulera la balade sono-lumière Lighthub de l’artiste sonore Boris Shershenkov.
Le projet Lighthub explore l’essence des lumières électriques, qui est fondamentalement différente des sources de lumière naturelle. Les conceptions des flux lumineux technogéniques sont basées sur l’inertie visuelle humaine. Ils véhiculent une quantité importante d’informations cachées à l’œil mais situées dans les limites temporelles de notre perception auditive.Les participants à cette promenade au moyen de convertisseurs phonoptiques sur mesure auront la possibilité d’étudier de manière synesthésique les lumières de la ville telles que les publicités, les phares de voiture et les systèmes d’éclairage public, et de créer une carte lumineuse de la zone enregistrée en son.Au cours de la première partie de la marche sonore, les participants marcheront ensemble et exploreront l’environnement lumineux des zones environnantes. La deuxième partie de la promenade – l’enregistrement de la pièce cartographique « Lighthub Paris : République », au cours de laquelle les participants se déplaceront le long d’itinéraires prédéterminés en fonction de la partition spéciale de la carte.
Boris Shershenkov (né en 1990, Vladivostok, Russie) – artiste et chercheur indépendant, Ph.D. (candidat en sciences techniques), éducateur et concepteur d’instruments de musique. Se concentrant sur des projets qui développent de nouvelles méthodologies dans l’art technologique et sonore, il étudie la relation entre les humains et la technologie en combinant les techniques modernes avec la recherche archéologique des médias. Site web : https://shershenkov.com/
La durée totale de la promenade est de 1h00.
Pour participer à la marche, vous devez avoir :
1. smartphone ou enregistreur audio avec une entrée mini-jack 3,5 mm (micro cravate ou entrée casque) ;
2. une paire d’écouteurs filaires avec un connecteur minijack 3,5 mm.
On Tuesday, May 2023, 10:00 PM, at the Place de la République will take place the Lighthub light-sound walk by the sound artist Boris Shershenkov.The Lighthub project explores the essence of electric lights, which is fundamentally different from natural light sources. The designs of technogenic light streams are based on human visual inertia. They carry a significant amount of information hidden from the eye but located within the temporal limits of our auditory perception.Participants of this walk by means of custom-made phonoptic converters will have the opportunity to synesthetically investigate the city lights such as advertisements, car headlights and street lighting systems, and create a light map of the area saved in sound.During the first part of the soundwalk, participants will walk together and explore the light environment of the surrounding areas. The second part of the walk – the recording of the « Lighthub Paris: République » cartographic piece, during which participants will move along predetermined routes according to the special map score.
Boris Shershenkov (b. 1990, Vladivostok, Russia) – independent artist and researcher, Ph.D. (candidate of technical sciences), educator and musical instrument designer. Focusing on projects that develop new methodologies in technological and sound art, he investigates the relationship between humans and technology combining modern techniques with media archaeological research. Website: https://shershenkov.com/
The overall length of the walk is 1 hours.
To participate in the walk, you must have:1. smartphone or audio recorder with a 3.5 mm minijack input (lavalier microphone or headset input);
2. a pair of wired headphones with a 3.5 mm minijack connector.
L’usine usine J’ai habité longtemps, dés ma plus tendre enfance, tout près d’une grande usine textile. Aussi loin que je me souvienne, je l’entends encore, avec ses ambiances attenantes du quartier qu’elle rythmait. Une sirène hululante, ponctuelle. Des crachements tonitruants de sa chaudière relâchant la vapeur. Sons qui m’ont beaucoup inquiété avant que je n’en comprenne leurs origines. Un bief au pied de la maison, parfois silencieux, parfois glougloutant dans les herbes sauvages. Des mouvements de foule pendulaires, 5h du matin, 13h, 21h, les équipes qui sortent et rentrent, se croisent, des voix qui saluent, interpellent, rient, les commerces et les bars du coin, toute une vie ouvrière assez enjouée. Les voisins de la cité, des scènes de ménages, des enfants (dont moi) qui jouent sur la place… La fête de l’industrie, celle du 14 juillet et les jours précédents, qui déclenchait une grande liesse popularité, manèges pour enfants, stands de tirs et spectacles forains, aubades de l’harmonie municipale, repas et bals populaires, bataille géante de confettis, course cycliste et bars débordant de clients rieurs, jusque tard dans la -nuit…
L’usine friche Puis un jour, l’usine a fermé ses portes. Et tout s’est rapidement assoupi, sinon endormi, silence, herbes folles envahissantes, cité vidée, bâtiments en décrépitude, avant que de tomber en ruine. Le quartier s’est vidé de beaucoup de ses commerces et habitants, le plongeant dans une torpeur qui rompait tristement avec son ancienne pétulance. La fête du 14 juillet s’est tue et a pratiquement disparu avec la fermeture de l’usine et de nombreux commerces. Durant des années, la carcasse fantomatique de l’usine désaffectée s’est peut à peu dégradée, effondrée en partie. Aux beaux jours, nombre de chats ont fait de ces immenses cours et bâtiments déserts et enherbés, leurs terrains de chasse, et de drague printanière. Leurs miaulements rauques à la tombée animaient sauvagement les lieux. Les oiseaux eux aussi, ont profité de cet écosystème anarchique pour voleter et piailler joyeusement, en se méfiants toutefois des chats aux aguets. Et, plus subtile, dans un incroyable pointillisme, des crapauds des murs, ou accoucheurs, au joli nom d’alyte, égrainent leurs notes brèves, aiguës, perlées, faisant chanter l’espace en en marquant les moindre contours . Combien de fois me suis-je accoudé au balcon pour entendre leurs envoutantes polyphonies nocturnes.
L’usine travaux Vint un jour où l’usine fut démolie, le quartier en voie de requalification, des plans d’un futur jardin public affichés et de nombreuses visites sur site d’aménageurs, élus et entrepreneurs en BTP. Quelques mois durant, des machines désamiantèrent, rognèrent, fracassèrent, dans un chaos de sons et des nuages de poussière tenaces. Seule une cheminée, raccourcie par sécurité, sera conservée, comme vestige de l’ancienne usine, qui elle, aura totalement disparu sous les coups de boutoirs enragés d’immenses machines démolisseuses. Le quartier a tremblé et vibré, dans un ballet pétaradant des camions de gravats saturant l’espace… Un terrain vague, arasé, nivelé a fait place net. Des anciennes manufactures textiles, il ne restait plus qu’un terrain nu et pierreux, retrouvant un silence temporaire.
L’usine jardin Ce terrain vague, après être resté désert quelques mois, entouré de hautes grilles, s’est réaménagé petit à petit, renaturé, pour se transformer radicalement. Nouveaux sons de travaux d’aménagement, moins agressifs toutefois que ceux de la démolition. Des arbres et des pelouses on reverdi le terrain, après une dépollution des sols de rigueur. Des oiseaux se sont réinstallés plus bavards que jamais, heureux sans doute d’avoir retrouvé un nouveau lieu d’accueil. On entend maintenant le ruisseau autrefois masqué par les murs et les activités industrielles. En journée des enfants jouent, trottinettes skates et vélos glissent, crissent et claquent. Des promeneurs vaquent en devisant. En soirée printanière et estivale, des jeunes gens viennent se retrouver, y causer sur les bancs, et parfois animer l’espace de musiques dansantes. Moi-même, je m’assied souvent, juste au pied de chez moi, sur un banc de pierre, point d’ouïe hyper local d’où, en fin de soirée j’aime regarder, écouter, lire, rêvasser, griffonner quelques notes, et échanger avec les voisins. Un marché hebdomadaire s’est installé, et de nouvelles sonorités aussi, redessinant le paysage sonore du quartier. Parfois, sous sa grande halle couverte et résonante, un spectacle y est donné, un repas festif organisé Nouvelle vie, autres sonorités. En un bon demi-siècle d’observation, j’ai vu et entendu ce site changer d’état, se métamorphoser, aux rythmes des évolutions sociales et des réaménagements urbanistiques.
Première édition angevine de Ligérophonies, joliment qualifié de festival d’écoute du dehors qui nous a fait sortir les oreilles au grand air. Organisé par Philippe Vuillaume, audionaturaliste passionné, co-fondateur de l’association Sonatura, cette joyeuse rencontre nous fera visiter et écouter les bords de Loire, la forêt au réveil des oiseaux, prendre un apéro en fanfare, écouter encore et visionner des prises de sons naturalistes, des documentaires d’activistes écoutants preneurs de son… Et moult rencontres et échanges s’en suivront.
Desartsonnants y était invité pour deux PAS – Parcours Audio Sensibles, dont la magnifique Loire traversant une campagne tout en verdure et bocages, en Pays des Mauges, constituait le fil conducteur. Mais nous vous en reparlerons prochainement.
Cet article mettra plutôt l’accent sur deux moments d’écoute fort différents, chacun célèbrant, à sa manière, une expérience auditive où les oreilles étaient à la fête.
La première, guidée par Philippe Vuillaume, l’attrape-sons, réservée aux lève-tôt, était d’écouter, dans un superbe site d’anciennes mines de chaux, au long d’un sentier forestier longeant un cours d’eau, le réveil des oiseaux. Cet instant magique, trouvant son paroxysme pétillant à l’aube, voire quelques minutes avant, où toute la gente avicole donne du syrinx pour nous avertit que tout le monde est bien là, saluant le jour nouveau. Et il se trouve que, la date n’étant certes pas choisie au hasard, nous étions le week-end de l’ International Dawn Chorus Day 2023, manifestation mondiale où des écoutants de tous pays célèbrent ce moment magique.
A midi, comme il se doit, après une promenade écoutante en bord de Loire, la fanfare locale S’Kon Peuh animait joyeusement un apéritif bien mérité.
C’est lors de ces deux occasion que Desartsonnants ouvrait ses micros, et en concoctait une séquence sonore anachronique, en effet elle ne respecte ni la concordance du temps, ni celle du lieu, pas plus qu’une thématique liée aux sons de la nature, ou à ceux fanfaronnant, mais se fait un malin plaisir de brasser allègrement tout cela.
Lors de l’écoute matinale, les micros un brin indiscrets, allaient chercher subrepticement les commentaires des écoutants et preneurs de son, en contrepoint avec la joyeuse polyphonie des oiseaux volubiles que rien ne perturbaient.
La fanfare, en tous cas dans cette audio fiction, leurs répond ou bien est-ce l’inverse, dans une alternance fictive de fêtes parfois animales et parfois cuivrés, de balancements malicieux entre deux sources sonores que Desartsonnants apprécie visiblement, au point d’en concocter une rencontre improbable.
Chaque scénario offert Aux oreilles assoiffées Mais aussi apeurées Devrait être une histoire Si possible inouïe Une histoire paisible Dans le meilleur des cas Ou sinon turbulente Quand ce n’est virulente Des sons se télescopent Se frottent et s’entrechoquent Cacophonie d’enfer Des bribes insensées Se déplient fébriles Se replient insidieuses Éclatent sans retenue Comme des mots jetés Sur des pages griffées Des images bruyantes Aux confins de l’écoute Des souvenirs en devenir Des prédictions périmées Des choses pas encore nées Des gestations avortées Des chimères trépassées Des films à rebours déroulés Des évidences muettes Des tympans profanés Des oreilles déflorées Des mouvements figés Une cloche au battant suspendu Un cri gelé en bouche Une parole étouffée Un larynx enkysté Une attente d’on ne sait quoi Pourvu qu’elle se résolve En salves explosives En vivats incrédules harangues sans auditoire silences repoussés révoltes ravalées indignations bridées Ce qu’on ne peut entendre Ce qu’on ne veut entendre Et qui pourtant surgit Exultation bruitiste Rumeur exacerbée Paysages sonnés Orchestres désaccordés Timbres enroués Instruments saturés Machines dérèglées Des éléments furieux Eaux grondantes déchainées Tonnerres en écho infinis Fracas volcaniques éructants De l’inaudible à l’excès Des éclats foudroyants Une apocalypse orchestrée Un grandiose final éclatant Un sublime assourdissement Un béance sonifiée Afin que tout se taise Dans un vide sidéral
PAS – Parcours Audio Sensible nocturne – Loupian (34) Centre culturel O34rjj
Parce que l’écoute demande de la disponibilité, et que la disponibilité demande du temps.
Le temps de l’arpentage en l’occurrence, celui qui nous mesure à l’espace, physique et acoustique, matériel et sensoriel, topologique et symbolique, celui qui nous incite à y trouver notre place, sans rien précipiter.
Il nous faut nous glisser discrètement à notre place d’écoutant, celui qui désire se plonger dans les ambiances sonores, sans les brusquer, tout doucement, sans faire de bruit, ou très peu.
Nous nous sentirons notre place en prenant le temps de nous glisser entre, et dans les sons, de les laisser nous entourer, avec plus ou moins de douceur, et parfois de brusquerie, il faut en avoir conscience.
La lenteur est aussi dans la façon de marcher, donc d’arpenter, sans presser le pas, voire en le ralentissant de plus en plus, jusqu’à s’immobiliser (situation de point d’ouïe).
Les sons quant à eux, ne s’arrêteront pas pour autant, ils continueront leur ronde environnante, vivante et incessante.
Parfois cependant, il sembleront ralentir, comme dans le murmure d’un ruisseau courant, sans heurt, ni ressac, ni crescendo. Un flux reposant.
Dans une écoute attentive, le rythme est intrinsèquement empreint de lenteur, et si il ne l’est pas, il faudra la rechercher, la fabriquer même, en ralentissant franchement, contre vents et marées.
La nuit par exemple, est un moment propice à plus de lenteur, à des rythmes apaisés, enveloppés d’ obscurité, de demi-teintes, lumineuses et sonores. L’écoutant peut ainsi partir à la recherche d’espaces nocturnes, ceux peu habités, peu fréquentés, aux heures creuses, qui compenseront ses journées trépidantes.
Il peut aussi se frotter à des forêts profondes, là où marcher tranquillement, loin des routes aux flux énervés.
Dans l’idéal il peut également aspirer à une cité épurée de ses innombrables déchets sonores, de ses pollutions qui mettent l’oreille et le corps entier à mal.
La lenteur est, avec le silence, un amplificateur d’écoute, accueillie comme une respiration bienfaisante.
Exemple vécu, lors d’un PAS – Parcours Audio Sensible nocturne, dans un trajet de la place de la Croix-Rousse jusqu’à la place de l’Opéra, via les pentes et les traboules lyonnaises.
Distance : environ 1 km, zigzags compris.
Durée : deux bonnes heures.
Conditions : silence du groupe
Vitesse de déambulation : à peine 0,5 km/h, arrêts compris.
Taux de satisfaction des promeneurs écoutants : 100 %
La vitesse est sans doute, un vecteur d’inhabitabilité chronique, dans un monde qui file à grands pas vers l’insoutenable, en produisant un chaos lui-même de plus en plus inécoutable.
Il faut casser les rythmes trop effrénés, trop agressifs, pour réécouter, et au-delà, vivre et survivre au tumulte menaçant.
Il nous faut encore et toujours ralentir pour mieux entendre, nous entendre, pour tenter de mieux comprendre, pour que les paroles circulent sereinement, pour qu’on puisse en saisir la teneur, pour réduire les maltraitances de décisions et d’actions violentes et arbitraires.
La lenteur est un facteur qui conforte une pensée et une action collective pacifiée, ici celle de l’écoute, comme un acte écologique a priori anodin, néanmoins nécessaire au quotidien, en l’occurrence vers une écologie auriculaire et sociétale.
Le monde, y compris sonore, pour qu’il soit vivable, doit être pensé via une recherche d’apaisements, de ralentissements, d’économies de gestes et de réflexions, hors des réseaux épidermiques, frénétiques, générant des actions irréfléchies, à l’emporte-pièce. La recherche de paysages sonores vivables ne peut faire l’économie d’une éthique écoutante, fondamentalement relationnelle. Le plaisir de faire ensemble, de résister collectivement à un emballement sclérosant nos relations sociales, n’en sera que plus fort.
Pour conclure, les PAS – Parcours Audio Sensibles, offrent des arpentages de territoires, au fil d’expérimentations sensorielles, où la lenteur et de mise, jusque dans une certaine radicalité performative, néanmoins tout en douceur.
L’absence de tout dispositif technique, scénique, la simplicité du geste, son inscription dans un espace-temps non précipité, à la recherche de zones apaisées, militent pour une approche sensible, non invasive, non stressante, respectueuse des lieux arpentés comme des acteurs arpenteurs.
Résidence de création « Danser l’espace – Installer l’écoute » Sous les pommiers ba– Tourzel Ronzières
Marcher, écouter, retrouver, connecter Pour Sentir le sol sous ses pieds Sentir l’herbe, le bitume, la terre, les feuilles, le sable, l’eau, la boue, la roche Sentir nos silences envers le monde Les sons dans nos oreilles Les co-écoutants voisins L’écho répondant malin L’air dans nos tympans Sentir le temps reconnecter l’espace Sentir l’espace reconnecter le temps Le temps retrouver la lenteur Connecter les retrouvailles Les retrouvailles urbaines Les retrouvailles forestières Les retrouvailles villageoises Les retrouvailles océaniques Les retrouvailles fluviales Les retrouvailles nocturnes Les retrouvailles humaines Les retrouvailles diurnes Les retrouvailles animales Les retrouvailles végétales Les retrouvailles entre chiens et loups Les retrouvailles ventées Les retrouvailles montagnardes Les retrouvailles festives Les retrouvailles estivales, hivernales, automnales, printanières Les retrouvailles de soi Les retrouvailles en soi Reconnecter les alentours Nos sensibilités auriculaires Nos affects à fleur de peau Nos liesses inabouties Nos rencontres impromptues Nos nombreux inachèvements Nos espoirs malgré tout Nos mondes vacillants Et tous les mots pour le dire Et tous les mots pour tenter Et tous les mots pour oser Et tous les mots pour le faire Les mots sonnants comme des cristaux Les mots saillants comme des lames traçantes Creusant les sillons d’histoires nomades Colporteuses de sonorités furtives D’écoutoirs improbables Se perdre dans des méandres acoustiques Se rattacher aux phonèmes Se rattacher aux morphèmes Se rattacher aux monades Se rattacher aux nomades Se rattacher à l’ami confident, à l’autre Se rattacher à soi Se rattacher quoi qu’il en soit Rester connecté quoi qu’il arrive Ou se reconnecter sans cesse Là où se cache le paysage confus Fêter les retrouvailles vaille que vaille.
L’artiste ne doit pas être un fossoyeur d’espoir, qui montre un monde si désespéré que ses récits nous pousseraient au renoncement, au repli sur soi, à la fuite en avant et au déni anthropocénique.
L’artiste doit être un fabriquant de résistance, d’espoir, de fermentations esthétiques qui donnent envie de faire société, de faire bloc, le plus équitablement que possible, face aux chaos ambiants.
L’artiste doit porter attention à l’autre, à la forêt, aux montagnes, aux rivières, aux mondes végétaux, minéraux, animaux…
Écouter de concert est un premier PAS* pour prendre ou garder le contact avec nos milieux de vie, en portant vers eux une écoute et un regard bienveillants, sans en prendre possession, et encore moins chercher à les maitriser totalement, à les dominer.
« Ce qui s’animait autour de moi m’apparaissait plus vivant dans cette obscurité que si je l’avais observé en plein jour. Jamais je n’avais perçu aussi clairement des mufles sonder le monde, des corps s’enfoncer dans les feuillages, des cous musculeux se contracter, des flancs tressaillir, des sabots marteler rudement le sol, des jarrets frotter les herbes sèches, des cuisses se tendre dans l’esquisse d’une fuite. Jamais je n’avais « vu » ces bêtes sauvages aussi distinctement que cette nuit. Tout était prodigieusement vivant et harmonieux, comme mis en consonance ». J. T.
Les voix nous disent le monde qu’on ne voit pas. En redonnant chair aux voix invisibles, Jacques Tassin nous invite à renouveler l’attention que nous lui portons. Pour mieux nous relier et en prendre soin.
Un immense super-marché revisité de l’oreille en périphérie de la ville d’Istres Un groupe de promeneurs.euses écoutants.es Une tournée nationale de balades sonores via PePason Une artiste chercheuse doctorante, Caroline Boé Une recherche-action en chantier Des bruits envahissants Ceux que l’on écoute pas, ou plus Ceux qui pourtant sont omniprésents Insidieusement perturbants Un terrain d’aventure et d’exploration Le rayon hyper Grand Frais Des alignées impressionnantes de banques réfrigérées Des allées de frigos à casiers Des victuailles à perte de vue Un temple de la consommation de masse Des viandes, glaces, plats cuisinés, légumes emballés Le tout à satiété Débauche de couleurs dégoulinantes Et surtout pour nous Traqueurs de micros sons Une incroyable collection de sonorités réfrigérantes Ronronnements, vrombissements, cliquetis, souffles et soupirs Le vocabulaire peine à circonscrire le panel bruitiste Une variété d’objets sonores Qui seraient presque objets musicaux Si l’oreille les extrait du global Les scrute en mode rapproché Les examine en curieuse Parfois des ambiances organiques Ça respire sous les vitrines Ça gémit dans les casiers Ça ronronne au cœur des frigos L’expérience est pour le peu inouïe Performance dans un univers hyper marchandisé De charriots à gaver De tentations perfides Même la Muzak surpermaketisée est ici en partie gommée De mille souffles refroidissants Jusqu’au creux de l’oreille. Du grand Frais dans les esgourdes Mais pas vraiment l’air du large.
Ce livre explore les écologies de la musique et du son, inspiré par Félix Guattari, pour qui les destructions environnementales provoquées par le capitalisme vont de pair avec les dégradations des modes de vie et de sentir, et pour qui la position écosophique, combinant les divers registres écologiques, offre une perspective d’émancipation. Sont ainsi auscultées les relations au vivant, au mental et au social au regard de l’histoire de la musique comme des artivismes actuels, tout particulièrement dans les domaines de l’écologie acoustique, de la musique contemporaine et des arts sonores, à partir de figures artistiques telles que Hildegard Westerkamp, Agostino Di Scipio, Jean-Luc Hervé, Francisco López, Chris Watson ou Iannis Xenakis ainsi que de bien d’autres artistes actuels. Plusieurs débats théoriques et analytiques sont menés : sur la théorie des milieux sonores et les biopolitiques du son ; sur les compositions à base de paysages sonores…
Depuis les années 60, l’émergence de l’écologie sonore, celle des arts sonores, investissant, via notamment le field recording, différents champs d’esthétiques audio-paysagères, le paysage sonore ne cesse de questionner nos rapports à l’écoute, au sens large du terme.
Néanmoins, certaines problématiques et hypothèses mériteraient d’être remises en question, ou tout au moins requestionnées, dans un contexte socio-politique et environnemental en pleine mutation, en pleine crise, c’est le moins qu’on puisse dire.
Des postures dichotomiques, tranchées, clivantes, entre le low-fi et le hi-fi (notions de Murray Schafer), le beau ou l’inesthétique, pour ne pas dire le laid, le bruit et le non bruit, le quantitatif et le qualitatif, le normatif et le sensible, l’artistique et la recherche…malgré toute les avancées techniques et intellectuelles, ont encore la vie dure. La notion de paysage sonore est régulièrement remise en question, jusque dans la reconnaissance du terme, et au-delà, des pratiques qui lui sont liées, refusant ainsi de considérer le dit paysage dans toute sa complexité. Cette complexité qui en fait non seulement son grand intérêt, mais justifie une recherche-action potentiellement fructueuse à bien des niveaux. Les cloisonnements entre l’artistique, la recherche, l’aménagement, les approches sociétales, malgré de nombreuses tentatives d’ouverture, restent entravées de querelles de clochers, de contraintes voire des barrières économiques, des critères de non « rentabilité », du scepticisme, des lourdeurs administratives, par la peur de « l’aventure »… Les outils de lecture et d’écriture, tels le soudwalking (marche écoutante), le field recording (enregistrement de terrain) sont peu considérés, et guère envisagés dans des approches transdisciplinaires, voire indisciplinées, susceptibles de produire tant des créations esthétiques, que des leviers d’action sur le terrain. Le questionnement écologique reste empêtré dans des approches environnementales, coincé dans une écologie sonore moralisatrice et punitive, qui ne tricote pas les aspects esthétiques, économiques, territoriaux, sociétaux, patrimoniaux.. La pensée décloisonnée, plus proche d’une écosophie guatarienne, d’une écologie de l’écoute, de l’écoutant, et des milieux écoutés, fait souvent cruellement défaut. Entre une vision esthétiquement édulcorée et une approche techniquement aseptisée, reste à trouver des espaces de dialogue où les différences trouveront un terrain d’entente fertile.
Plus de trente ans de questionnement et d’expérimentation sur le terrain, de transmission, de « bidouillage » pédagogique, de rencontres et de chemins de traverse, entre festivals, collectivités territoriales, groupes de travail, écoles et universités… pour en arriver à un constat a priori si négatif. Et pourtant, le fait que tant de voix hybrides restent à explorer, à expérimenter, que tant de cloisons restent à abattre, de bien-être à défendre, de communs à partager, font que, plus que jamais, dans des temps agités, le paysage sonore reste une entrée à privilégier pour un bon, ou un meilleur entendement.
Comment les sons de la vie quotidienne résonnent-ils dans les paroles des poètes ? Comment les poètes écoutent-ils le monde ? Guetteurs d’inaperçus, ils suggèrent bien souvent des manières inattendues et profondes d’y prêter l’oreille. « Écoute plus souvent les Choses que les Êtres… », écrit le poète sénégalais Birago Diop dans Souffles. Éclats de voix d’un poème aimé et remémoré.
Cet épisode a été enregistré lors d’un atelier d’improvisation et interprétation dirigé par Monica Fantini dans le cadre d’une résidence d’artiste à l’Alliance française de Ziguinchor, au Sénégal, en mars 2023. Merci aux participants en résidence : le poète Chehem Watta, la dramaturge et comédienne Danielle Lyse Itoumba Mbeng et l’écrivain et metteur en scène Luc Alanda Koubidina.
Pascale Evrard
ÉCOUTER LE MONDE, EN BREF
Tout à la fois émission de radio diffusée chaque dimanche dans le journal d’information de RFI et plateforme participative, Écouter le monde donne à entendre les cultures, les langues et les imaginaires du monde à travers des sons d’Afrique, d’Amérique, d’Asie, d’Europe ou d’Océanie. Des centaines d’émissions sont à écouter en podcast sur ce site, tandis que la plateforme participative et évolutive propose des cartes postales sonores et des enregistrements. À ce jour, 245 captations sonores sont disponibles en libre accès. Auteure et coordinatrice d’Écouter le monde, Monica Fantini écoute, enregistre et compose des pièces sonores à partir de sons du quotidien : claquement des portillons du métro parisien, harangues des vendeurs au marché de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso, craquement des glaciers en Patagonie, roulement des calèches dakaroises ou encore cloches de la place Saint-Marc à minuit à Venise, voix de poètes… Autant d’éclats de vie avec lesquels elle tisse des récits pour raconter le monde, créer des liens et partager des savoirs.
De leur collecte à la création d’œuvres sonores et à leur diffusion, Monica Fantini sollicite la collaboration d’artistes, de chercheurs, compositeurs, journalistes et écrivains, afin de fédérer une large communauté et de mettre en commun expériences et savoirs dans différentes approches du son. Avec l’ambition de développer la pratique, le sens et le plaisir de l’écoute, elle dirige aussi des ateliers sonores s’adressant à tous les publics : enseignants, enfants, étudiants, migrants, détenus, poètes, musiciens… Enfin, les créations sonores d’Écouter le monde font régulièrement l’objet de présentations publiques dans le cadre de festivals, d’expositions, de colloques et d’événements culturels dédiés, imaginés par les auteurs de la plateforme. Tous les ans, la Bibliothèque nationale de France laisse ainsi carte blanche à Monica Fantini autour d’Écouter le monde.
Sound is much more of an immersive and relational phenomena than we are accustomed to believing and usually admitting. There is no doubt that environmental sound represents a highly specific mode to learn about the world and its quality is a vital condition for human beings and for other animal species.
Sound surrounds us and we create it. Animals use sound, producing it and obtaining information from it: moving through spaces, feeding, reproducing, defending themselves, playing. Humans extend this use to culture and its symbolic forms, within which sound plays a fundamental role. Sound is, indeed, part of our environmental systems and the listening and production of sounds register, reveal, and modify the processes within these systems. It is therefore important to pay attention to the present and future state of the sound world, to understand its equilibrium and ask if and…
Invité par l’Atelier Tiers-lieu d’Amplepuis, ce deuxième opus de marche écoutante va arpenter une petite partie d’un vaste parc le Clos du crêt, terrain boisé, avec étang, rocailles post baroques, chateau et ruisseau. Ce terrain de 22 ha, aménagé de fort belle façon par plusieurs générations et familles de riches industriels du textile, aujourd’hui propriété de la ville et en grande partie ouvert au public, est un terrain idéal pour promener ses oreilles.
Un ruisseau alimentant jadis les usines, longe la première partie du parcours, chantant joliment sous un couvert végétal assez dense, où piaillent joyeusement les oiseaux saluant le printemps naissant.
Un passage couvert, fausse grotte rocaille, permet une installation sonore éphémère, polyphonique, de faux oiseaux, restons dans le décor factice et facétieux.
Le débouché sur un petit lac, lui aussi artificiel, où quelques pêcheurs lancent leurs lignes dans un silence auquel nous répondons par le notre, marcheurs écoutants, amène une nouvelle ponctuation dans un paysage sonore changeant.
Deux enfants auscultent à cœur joie les arbres, pierres, mousses avec les longue-ouïes desartsonnantes… accompagnés des adultes qui font de même, comme il se doit.
Le vent souffle assez fort, secouant les branchages supérieurs des arbres, qui nous saluent en bruissant sous la ferme caresse d’Éole.
Parcours calme, néanmoins toujours pénétré d’une rumeur automobile au loin, le parc étant encerclé de routes assez circulantes. Néanmoins, la couverture végétale et la superficie du terrain amoindrissent fortement l’emprise sonore et préservent à l’oreille une belle ambiance apaisée, où le printemps tout neuf nous fait entendre le réveil progressif d’une nature encore un brin engourdie par de récents froids assez vifs.
Chantiers en cours et à venir d’écoutes sylvestres Fictions de la forêt dans le libournais, Balades forestières en Haut-Beaujolais, en Belledonne, festival Back To The Trees en Franche-Comté cet été
L’art, et plus généralement le secteur culturel, sont susceptibles de prôner, si ce n’est de développer une pratique respectueuse, tant vers les milieux où ils opèrent, que vis à vis des personnes impliquées, artistes, opérateurs culturels, commanditaires, publics…
Au prisme des approches écologiques, on peut aller beaucoup plus loin que les toilettes sèches, le co-voiturage, les éco-cups et autres consignes, même si cela contribue déjà positivement à une économie (dans tous les sens du terme) raisonnée et raisonnable.
Il ne s’agit pas pour autant de me transformer en moralisateur donneur de leçon, mais simplement de prendre en compte certains paramètres conduisant à des gestes où la gestion énergétique, les matériaux utilisés, les modes de déplacements, les actions de sensibilisation, sont, du mieux que possible, pris en compte.
J’essaie par exemple de m’appuyer sur un réseau type circuit court pour monter, programmer et faire tourner des productions artistiques, écrites in situ, pour un territoire donné, en milieu urbain comme en milieu rural.
Les matériaux employés, les besoins (ou non besoins) d’alimentation électrique, les modes de transports (trains, bus) et l’étude de déplacements géographiquement cohérents sont également des paramètres importants.
La sobriété des dispositifs scéniques, le jeu en espace public, voire naturel, sont d’autres propositions envisageables, qui visent à réduire l’impact environnemental. La récupération, la production locale, le réemploi, autant de gestes a priori anodins mais qui, mis bout à bout, font de significatives économies de moyens.
Les PAS – Parcours Audio Sensibles collectifs, au pas à pas, les marches écoutantes à oreilles nues, la mise en scène et l’installation de l’écoute vers l’existant sonore brut, le fait qu’un dispositif a minima doit pouvoir voyager en train ou dans la soute d’un bus, en covoiturage, sont réfléchis comme des formes les moins que possible intrusives et énergivores. La décélération et le fait de prendre le temps de vivre des expériences sensorielles in situ, dans une forme de lenteur assumée, apaisée, sont des tentatives de résistance à une frénésie sociétale généralisée.
D’autre part, la sensibilisation, toujours via le monde des sons, à une écologie de l’écoute, en même temps que la volonté de défendre et de préserver des territoires où l’oreille a encore le droit de citer, sont des moteurs dynamisants pour une écoute impliquée. Quels que soient les milieux arpentés, en cœur de métropoles comme en terres rurales, j’expérimente des transmissions au centre de mes préoccupations, qui influent et nourrissent mes façons de faire, et parfois de défaire des habitudes trop bien ancrées. Rien ici de révolutionnaire, juste quelques efforts pour être en accord avec moi-même lorsque je parle d’écologie sonore, et la tentative de participer modestement à une action collective, pour que mes gestes soient un peu plus respectueux du monde qui nous entoure, et de tout ce qui l’habite et y cohabite.
Parce qu’à un moment, il me faut aussi, plus que jamais, sortir du discours pour être, même avec de très modestes moyens, sur le terrain du faire.
En complément de l’article précédant, autour des PAS – Parcours Audio Sensibles Desartsonnants, voici le lien d’une carte de PAS géolocalisées, ici ou là, ailleurs et plus loin…
Fabrique de Paysages sonores et territoires auriculaires en chantier.
Cliquez sur la carte pour accéder à la version interactive
Listening After Nature examines the constructions and erasures that haunt field recording practice and discourse. Analyzing archival and contemporary soundworks through a combination of post-colonial, ecological and sound studies scholarship, Mark Peter Wright recodes the Field; troubles conceptions of Nature; expands site-specificity; and unearths hidden technocultures. What exists beyond the signal? How is agency performed and negotiated between humans and nonhumans? What exactly is a field recording and what are its pedagogical potentials?
These questions are operated by a methodology of listening that incorporates the spaces of audition, as well as Wright’s own practice-based reflections. In doing so, Listening After Nature posits a range of novel interventions. One example is the “Noisy-Nonself,” a conceptual figuration with which to comprehend the presence of reticent recordists. “Contact Zones and Elsewhere Fields” offers another unique contribution by reimaging the relationship between the field and studio. In the final chapter, Wright explores the microphone by tracing its critical and creative connections to natural resource extraction and contemporary practice.
Listening After Nature auditions water and waste, infrastructures and animals, technologies and recordists, data and stars. It grapples with the thresholds of sensory perception and anchors itself to the question: what am I not hearing? In doing so, it challenges Western universalisms that code the field whilst offering vibrant practice-based possibilities.
Table of Contents
Acknowledgments Introduction 1. Recoding the Field 2. Constructing Nature 3. Stretching Site 4. Following the Flow Conclusion: Pressing Record & Pressing Play-On Suspicious Listening & Affirmative Ethics Bibliography Index
Author biography
Mark Peter Wright is an artist, researcher, and member of CRiSAP (Creative Research into Sound Arts Practice), University of the Arts, London. His practice intersects sound arts, ecology, and experimental pedagogy across exhibition, performance, and publishing.
Un PAS – Parcours Audio Sensible s’écrit, se trace, et se vit in situ. Il est donc unique, singulier, tant dans l’inscription géographique de son parcours que dans l’expérience vécue. Aucun PAS ne nous fera donc entendre et vivre les mêmes choses.
Chaque PAS peut être rejoué autant de fois qu’on le désire, seul ou en groupe, de jour comme de nuit, entre chiens et loups.
Il est réinterprété au fil de modulations qu’on lui applique, du cadre d’écoute et des aléas et expérimentations du moment.
Un PAS réitéré est une variation d’une partition spatio-temporelle de « marchécoute ». Les variations sont quasiment infinies dans leur immense diversité.
Chaque PAS s’inscrit dans une forme de collection, un répertoire, un catalogue, maillant un large territoire, ici ou ailleurs. Il est en chantier permanent, et propose des approches singulières « localisations, descriptions et inaugurations de Points d’ouïe, Écoutoir Potentiel Imaginaire (EPI)… »
Ces constructions auriculaires mobilisent et convoquent des énergies collectives, partagées, des gestes de co-écritures, des récits, des écologies écoutantes, vers des communs auriculaires.
Quelques villes et lieux où nous avons fabriqué et expérimenté des PAS Chalon/Saône, Buxy, Le Creusot, Moirans-en-Montagne, Villard d’Héria, Saint-Lupicin, Étival, Montbard, Saumur-en-Auxois, Lyon, Miribel Jonage, Bastia, Mons (Be), Louvain la Neuve (Be), Pénovel, Charleroi (Be), Genappe (Be), Rixensart (Be), Saint-Pétersbourg (Ru), Kaliningrad (Ru), Kronstadt (Ru), Vienne (Au), Montréal (Ca), Victoriaville (Ca), Drumonville (Ca), Sabugueiro (Po), Cagliari (It), Paris, Saint-Denis, Vénissieux, Amplepuis, Oullins, Blois, Orléans, Le Mans, Nantes, Allevard, Angers, Toulouse, Malves en Minervois, Bordeaux, Combloux, Libourne, Le Fieu, La Romieu, Villeurbanne, Luz Saint-Sauveur, Gismont, Grenoble, Drée, Prieuré de Vausse, Saint Pierre des Landes, Montenay, Minoterie de Narouze , Kerouan (Tu), Tournel/Ronzière, Issoire, Lausanne, Le Locle (Su), Bourges, Voiron, Crest, Saillans, Mulhouse, Vitry/Seine, Bron, Hôpital Psychiatrique du Vinatier, Chamblais, Saline Royale d’Arc et Senans, Vaulx-en-Velin, Centre d’art contemporain de Lacoux, Saint-Étienne, Rabastens, Saint-Vit, Dôle, Annecy, Beaumont d’Ardèche, Privas, Pérouges, Cavan, Saint-Victor/Reins, Corgoloin, Vénissieux, Pont-de-Claix, Les Adrets, Bonneval/Arves, Roanne, Le Mans, Montbron…
Cliquez sur la carte pour voyager au fil des PAS – Parcours audio Sensibles Desartsonnants (géographie auriculaire en chantier)
PAS – Parcours Audio Sensible – Grand Parc de Miribel Jonage – Rencontres de l’Armée du Salut
Écouter n’est pas chose passive ! Tant s’en faut ! Cela engage tout notre corps dans un tourbillon physique et sensoriel. La marche par exemple, est un stimulateur avéré d’écoute, et de bien d’autres choses. Elle nous met en mouvement vers, par, et dans les sons. Nos pieds font résonner la terre et celle-ci en retour nous renvoie l’énergie de ses vibrations. Des espaces, parcourus et secoués de courants telluriques, nous traversent, en même temps que nous les traversons.. Notre peau toute entière est surface vibrante, comme une peau de tambour tendue au vent, une interface caisse de résonance entre le corps et le monde, et inversement. Sans oublier la voix qui chante, qui murmure et exulte, dedans et dehors, fait sonner les lieux, révèle et dynamise les réverbérations et échos, qui n’existent que par nos excitations provocantes. Même assis sur un banc, entouré de sons et de lumières, d’odeurs et de chaleurs, nous sommes des écoutants actifs et réactifs, à fleur de peau et de tympan. L’écoute se fait parfois danse, fête dionysiaque, où tout frémit, bouillonne, éclabousse, de rires en rires… C’est un univers d’air vibrant qui s’entend à réveiller nos plus timides instincts, jusqu’à nos hubris les plus démesurés. L’écoute se fait aussi l’écho d’un monde chancelant, chant funèbre, comme une procession égrenant des litanies mortuaires à n’en plus finir. Telle musique ou tel sons pourra nous donner des frissons, de peur comme de joie. Un bol tibétain mis en vibration sur un corps le fera entrer dans une résonance apaisante, voire soignante. Une musique judicieusement choisie, ou une ambiance sonore a propos, pourront avoir des facultés thérapeutiques, tant sur le corps que sur l’esprit. Les puissantes masses de basses d’une danse, qu’elle soit tribale, chamanique ou d’une rave party, conduiront les danseurs vers des formes de transes extasiées, parfois aux extrêmes limites de la résistance corporelle. Un parcours sonore, relevant d’un geste artistique et/ou d’une revendication écologique, s’envisage comme une performance sensible, où la déambulation, la lenteur, le silence, la synergie de faire ensemble, les rythmes, les postures partagées, mettront le corps, voire les corps en action, pour jouer une partition collective in situ. Chaque parcours sonore est mouvementé, dans le sens physique du terme, celui qui donne du mouvement, fait aller de l’avant, nous frotte aux aléas, quitte a en être ballotté sans ménagement. Le corps écoutant est en immersion, plongé dans un immense bain sonore, tel un liquide utérin nourricier, enrichi de sons qui nous laissent repus, rassasié, gavés, ou bien sur notre faim. L’oreille est une éponge avide, absorbant un liquide sans cesse fluant, qu’il lui faut filtrer pour tenter de n’en garder que les sucs dégraissés de polluants magmatiques inaudibles. Entre le corps, le cœur et le cor, les homophonies font sonner les accords des sons physiques, langage vibratoire aux ondes communicatives. L’écoute est donc multiple, nous impactant de mille façons, d’une forme de supplice en passant par la gène, l’inconfort, jusqu’aux plaisirs intenses, aux exaltations de musiques somptueusement éthérées. Le corps jouissant, comme celui subissant, est en interaction permanente avec les milieux sonores qu’il contribue lui-même à modifier, altérer, créer ou magnifier. La ville comme la forêt, le littoral comme les hauts sommets, sont des scènes acoustiques qui ne demandent plus que l’écoutant, via ses oreilles conscientes et volontaires. Que celui-ci se pose en installant ici et là des écoutes grandeurs nature. Le spectauditeur, au gré des monstrations auriculaires pré-installées, avant même qu’il ne fit le moindre geste, et même qu’il arrivât sur l’espace scénique défini, n’a plus qu’à laisser emporter son corps tout entier. Et cela dans les incessants mouvements-vagues sonores, de l’infime frémissement au grand fracas cosmique
Ce soir je me suis à nouveau assis sur un banc, longuement. Les températures plus clémentes incitent à la reprise de ces postures posées. Geste récurent, presque obsessionnel, presque rituel. Un banc que j’ai déjà pratiqué ces derniers temps, dans la petite ville où j’habite désormais. Un bout d’ilot de bois sur une grande place minérale, coincé discrètement entre la mairie et le monument aux morts. C’est une place très calme, traversée de temps à autre par des personnes semblant pressées dont certaines me saluent. C’est un banc confortable. Je m’y sens bien. Ce soir, j’ai donc renoué avec une de mes vieilles habitudes. Je suis resté longuement assis, tout d’abord en lisant, puis en rêvassant, à cet instant de bascule, entre chiens et loups, à nuit tombante, moment que j’aime tout particulièrement. C’est une façon pour moi, d’entrer en communication, presque en communion, avec des lieux qui sont aujourd’hui, mon nouveau cadre de vie. Les cloches de la place voisine font partie du décor. Elles viennent se cogner contre les murs adjacents, dans d’étranges échos. Le banc où je suis assis, fait partie du décor. Les gens qui me jettent un regard curieux, semblent penser que je fais également partie du décor. Je pense que je répéterai ce geste bancal au fil du temps qui passe, point d’ancrage. Il est certain que ce banc me servira de nouveau. jusqu’à ce que mon oreille s’obstine à me faire prendre conscience que je fais partie intégrante du paysage que je me construis progressivement. Les sons deviendront petit à petit des repères, comme des amarres acoustiques, des marqueurs auxquels je me raccrocherai, en quête de stabilité. Entre chiens et loups, alors que le printemps adoucit les ambiances, je me sens bien sur ce banc, comme dans beaucoup de villes où j’ai expérimenté ces mobiliers amènes. Je me réserve le temps de découvrir et d’essayer beaucoup d’autres bancs, pour leurs capacités de prendre le soleil, ou à se mettre à l’ombre, où pour rencontrer le passant, ébaucher la conversation, ou la poursuivre, à l’improviste. Les bancs sont mes amis, et j’espère que la réciproque est vraie. Ce soir je suis assis, regardant les lumières s’estomper, les bleus devenir pourpres, puis noirs, les rumeurs s’apaiser, le jour basculer dans la nuit. Quelques lattes de bois sous mes fesses, orienteront mon regard, de même que mon écoute, et sans doute mes rêveries. Les aménageurs devraient penser de façon plus réfléchie au nombre de bancs qu’ils installent dans l’espace public, et à leurs emplacements stratégiques pour renforcer la capacité d’une cité à se faire accueillante. Ne pas les transformer en mobiliers repoussoirs, excluants, inhumains. Le banc est pour moi un bureau potentiel et temporaire, un espace de vie récurrent, et au fil des rencontres, un lieu d’échanges privilégiés. C’est d’ici que je vois et aime profiter de ce printemps naissant, entendre les oiseaux reprendre leurs polyphonies bavardes, les insectes vrombir, et les bourgeons semblant s’ouvrir dans un léger bruissement. Sur ce banc à la fois bien ancré dans le sol, et naviguant dans les courants stratosphériques de la rêverie, espaces de conjonctions sociales, où l’ici et l’ailleurs, l’aujourd’hui, l’hier et le demain se confondent. Bref un lieu de douce méditation. La nuit se fait plus présente, obscure.. Les oiseaux persistent à signer l’espace de leurs territoires piaillant, et ont la gentillesse de m’y accepter, et même de m’y inviter. C’est une chronique auriculaire parmi tant d’autres, où ce soir-là les sons m’apaisent.. Et c’est là que je m’aperçois que, dans beaucoup de lieux où j’ai trainé mes oreilles, il y a des histoires de banc, bien ancrées dans ma mémoire, comme repères spatio-temporels aussi structurants qu’inspirants. Je pourrais vous en décrire tellement, y compris dans leurs ambiances sonores. Quand on change d’habitat, on change d’habitudes, on change de pratiques, on change de bancs, on change d’écoutes. Les points d’ouïe bancs-dits, sont autant d’espace de rêves que d’espaces d’expériences bien réelles, d’autant plus qu’elles imprègnent à tout jamais la mémoire, jusque dans ses moindres sons.. J’ai dans l’oreille tant d’expériences de vie partagées, de confessions intimes, dont je n’écrirai jamais le moindre mot, car trop personnelles. Une collection d’ambiances et d’histoires situées, dans des espaces-temps très contextualisés. Adopter un ou plusieurs bancs, c’est quelque part s’installer, s’ancrer un peu plus dans lieu, qui plus est si celui-ci est notre nouvel habitat.
Marcher pour écouter, entendre, mieux s’entendre Marcher contre l’accélération chronique Marcher pour résister aux écoutes uniques Marcher contre l’inaction mortifère Marcher pour chercher les beautés résistantes Marcher contre le mépris affiché Marcher pour prôner la belle écoute Marcher contre les territoires saccagés Marcher pour faire bloc et résistance Marcher contre les hégémonies tonitruantes Marcher pour l’accès aux savoirs Marcher contre la paupérisation du monde Marcher pour défendre des écosystèmes fragiles Marcher contre la privatisation des sols Marcher pour une intelligence collective Marcher contre un diktat avilissant Marcher pour frotter son corps au monde Marcher contre les libertés bafouées Marcher pour se sentir vivant Marcher contre l’inconscience suicidaire Marcher pour fertiliser l’utopie Marcher contre la marchandisation globale Marcher pour rester debout Marcher contre Marcher pour Marcher envers et contre tout.
S’installer ailleurs, ici, c’est refaire la géographie de ses déplacements, de ses regards, de ses rencontres, et aussi de ses écoutes. Se mettre en lieu, se familiariser avec les rues, les collines, les arbres, les cloches, les ruisseaux, une posture que connaissent bien ceux qui viennent d’emménager dans un nouveau lieu, ou qui ont la bougeotte, le nomadisme dans le sang. Dans ces périodes dépaysantes, nos sens lancent des tentacules pour palper le territoire, chercher les aspérités où s’accrocher, les aménités rassurantes, des ancrages sensoriels. Il nous faut connaitre de nouvelles voix, de nouveaux visages, de nouvelles affinités. On peut jouer le touriste béat, aimant à se surprendre au fil de nouveaux bancs, d’où observer, entendre, rencontrer. Se poser dans l’espace nouvellement habité demande une volonté d’accueillir pour être accueilli, de s’acoquiner avec les volées campanaires, les oiseaux dans le parc, le marché qui s’installe, les passants riverains… Avec les nouveaux points de vue, les nouveaux points d’ouïe. Une ouverture nécessaire pour bien vivre de nouvelles aventures sensorielles Les rythmes des lieux sont chaque fois singuliers, au fil des heures et des jours, des saisons capricieuses. Ici, le tracteur agricole déboule dans un ferraillement dantesque, mais exit le camion poubelle au lever du jour, pas de risques de grèves d’éboueurs non plus, les habitants gèrent eux-même leurs déchets, tant bien que mal. Ici, la nuit est presque silence, apaisée, tout au moins au sortir de l’hiver. Après, nous verrons et entendrons. Ici, une petite rivière chante tout près, si la pluie veut bien lui donner de la voix. Son bief détourné n’alimente plus aucunes usines, elles se sont tues au fil des ans, jusqu’à disparaitre corps et bien du paysage. Les métiers à tisser sont partis loin, laissant la ville plus silencieuse, peut-être même un peu trop. La trépidance n’est pas de mise, tout semble avoir baissé de plusieurs tons, des décibels assagis. Le rythme général semble ralentir en même temps que les vacarmes se font rares, jusqu’à prendre le temps de se saluer dans la rue. En quelques pas, veaux, vaches moutons porcs, chèvres et poulets meuglent, bêlent, caquètent, concerto campagnard sur fond de collines herbeuses. Le verts des prairies va s’échouer contre les forêts de Douglas qui peuplent les hauteurs. Au loin, un train gronde en scandant l’espace d’itérations claquantes. D’une ville ou d’un village à l’autre, chacune et chacun son histoire, que les sonorités du cru contribuent à écrire. Tout se met en place, puzzle de sons qui s’assemblent pour construire un théâtre sonore ambiant qui peu à peu, nous deviendra familier. Chercher à dire ce qui était mieux avant, ailleurs, où ce qui a notre préférence ici n’a guère de sens, les géographies sensibles étant ce qu’est le son. Mieux vaut bâtir son propre paysage sonore sur la curiosité de découvrir de nouvelles scènes auriculaires, des sources d’écritures renouvelées, d’expériences situées, qui vont venir rafraichir nos petites habitudes. Petit à petit, la géographie d’une bourgade sonnante se fera plus précise, les ambiances deviendront signatures, repères, peut-être jusqu’à s’effacer de nos radars sensibles, lorsque l’imprégnation les aura gommer du quotidien, les rendant alors inaudibles, comme un décor trop entendu. Néanmoins, faire l’exercice du dépaysement auriculaire est toujours un jeu plaisant, pour ne pas trop vite entrer dans une indifférence où les oreilles ne s’étonnent plus de rien.
Laisser l’oreille gambader ci et là, urbaine ou buissonnière Explorer l’indoor et l’outdoor du sonore fugitif Cueillir et accueillir les sons hors-les murs Les jouer en forêt, au fil d’une rivière, au cœur de la ville Les faire sonner en modes doux, tout juste un discret contrepoint non intrusif Ouvrir des brèches dans les murailles Chanter l’oreille décloisonnée Laisser les sons venir dans les murs, même les plus enfermants, comme des respirations Installer l’écoute au ras du sol nourricier, de l’herbe renaissante, de la sève montante, de l’eau tourbillonnante Prendre le temps d’ouïr, d’être en écoute, d’être écouté Marcher en fabriquant des paysages à portée d’oreilles Partager les moindres bruissements, more deep listening again Jouer des interstices, aux frontières de la ville, du jour déclinant, de l’orée forestière Partager des paroles sans entraves, dans la mesure du possible Faire voyager les sons, hors frontières, sans frontières, Cultiver l’entendre à caractère universel Faire du monde un Écoutoir Potentiel Imaginaire Le peupler de Points d’ouïe nomades et indisciplinées Laisser du jeu dans l’écoute Mettre l’écoute en jeu, plus qu’en je Faire des fêtes où les sons réconfortent, électrisent, protestent, résistent, ouvrent des brèches Penser le paysage sonore dans son immense diversité et complexité, tout simplement Écrire des scènes sonores comme des communs habitables et partageables Ne pas craindre l’utopie, dans le cas où il en subsisterait des bribes d’aménités sonores Ne pas être une éponge écoutante, apprendre à trier et à combattre la parole mensongère Infuser l’écoute active comme une vraie politique humaniste, non partisane Persister à croire que tout ce qui est écrit et dit ci-avant est, au moins en partie, réalisable.
Lorsque que je marche, j’écoute, et que cela fait rire mes oreilles et mes pieds, les enchante, ce sont des instants sans pareil.
Qui plus est si je guide un groupe de promeneurs écoutants, en espérant de tout mon cœur, de tout mon corps, que cette jubilation soit une énergie transmissible, communicative, partagée.
Des expériences où la marche et l’écoute se font danses concertantes, jubilatoires, une forme de paysage sonore dionysiaque.
Tout commence par une foule, nombreuse, joyeuse, bavarde, mouvante. Des voix, beaucoup de voix, captées de près, en mouvement, sur la grande place historique de la cathédrale. Une fête des structures culturelles et artistiques, autour et tout près de là cathédrale. Des rythmes voisées, des déplacements, des captations discrètes, une ambiance festive. Au loin une musique, percussions en contrepoint.
Et puis, sans qu’on y prenne garde, arrivent crescendo, de loin, puis de plus en plus présentes, les cloches de la cathédrale. Une volée majestueuse qui envahit progressivement la place, fait contrepoint avec les voix ,puis finit par les couvrir, majestueuses.
S’ensuit une petite déambulation jusqu’à un manège d’enfants.
Des étudiants croisent la route des micros, ou sont-ce ces derniers qui vont à la rencontre des étudiants. Un chant traditionnel, matinée de grivoiseries potaches. Un joyeux bizutage en chansons, car c’est l’époque.
Ces scansions chantées vont faire écho à un autre rythme, plus étrange, mécanique, énigmatique pour qui n’en connait pas la source. Un contrepoids battant de portail métallique, dont le mouvement semble être une sorte de balancier perpétuel n’en finit pas d’osciller, et de s’éteindre Clic clac, des gémissements, grincements…
Avant un retour fugace aux cloches dont la volée finissante fait échos aux battements du portail. Deux mouvements a priori très différents, mais qui ont en commun de s’entretenir longtemps en balancements, dans une longue extinction décélérante.
Cette histoire auriculaire, retranscrite par un montage audio écoutante ci-dessous, s’appuie sur des « vrais » sons et ambiances, bruts dans leur captation, véritablement strasbourgeois. Et pourtant rien n’est véritablement vrai dans leur déroulé. Les espaces géographiques, périodicités acoustiques, les temporalités, sont complètement remaniées pour une question de rythme du récit, et de dynamique de la narration, tout est reconstruit de toutes pièces . L’histoire eut-été bien fade, ennuyeuse, dans une restitution phonographique « réaliste », si l’auteur, en l’occurence Desartsonnants, n’avait pris la liberté de raconter, par le biais des impressions, des ressentis, et de rythmes recomposés, un récit singulier, une fiction bien sonnante. S’il y a ici un tricotage spatio-temporel où l’imaginaire trouve largement sa places il n’y a pas pour autant trahison de la part de la part de l’écoutant transcripteur compositeur, qui va donner à entendre sa propre image sonore, sincère, même si très subjective. Les ambiances sont respectées, dans leurs dynamismes, leurs atmosphères enjouées, pou étranges, leurs diversités, et parfois complexité. Tout est à la fois bien réel in situ, et complètement remanié, pour que l’oreille y trouve son compte, prenne du plaisir d’entendre, et pour que les locaux puissent se reconnaitre, au sens propre et au sens figuré, dans cette vraie/fausse histoire strasbourgeoise. Raconter un paysage par et pour les oreilles, c’est partager des expériences d’écoute. C’est aussi construire une scénophonie, une mise en son et en situation d’écoute contextuelle, dans un récit où le fictionnel est assumé, voire revendiqué.
Points d’ouïe strasbourgeois, invité, avec Pauline Desgrandchamp, par Studio Labut , Yerri Gaspar Hummel, pour une émission radiophonique Arrêt média (cliquez sur le lien pour écouter), un PAS – Parcours Audio sensible, et des échanges avec le public autour des paysages sonores partagés. Août 2022
Ce texte fait suite à une participation, depuis un peu plus de deux années, à un séminaire transdisciplinaire, indiscipliné et pluriannuel, lié à l’axe Rythmologies. Au cours de ce séminaire, a été organisée le 24 mai 2022 une promenade écoutantesur le campus universitaire de l’Université Grenoble Alpes, via la Maison des Sciences de l’Homme. Cette action de terrain a fait se retrouver beaucoup de participants moteurs du groupe de travail Rythmologies. Un des principaux objectifs était d’expérimenter, de frotter au terrain, physiquement, quelques idées développées durant les conférences et réunions, ces dernières ayant lieu principalement en Visio, autour d’une pratique corporelle, rythmique, associant marche et écoute du campus.
Lien de lecture et/ou téléchargement : site Rhuthmos