Un PAS – Parcours Audio Sensible n’est pas une finalité en soi.
C’est toujours un pas de côté, un chemin de travers, un meta-topos, ou vers…
C’est l’arpentage, l’exploration, l’expérimentation d’un lieu, un parcours de l’oreille pour lire et écrire des espaces acoustiques, auriculaires, comme autant de possibles paysages sonores singuliers.
C’est prendre un bout d’espace-temps par le petit ou le grand bout de l’oreillette et y pratiquer des jeux de l’ouïe.
C’est un dépaysement, tout près, à portée d’oreilles.
C’est embrayer un projet, une idée, ou bien les ponctuer de points d’ouïe, voire les conclure. Avant que d’entreprendre de nouveaux PAS vers d’autres écoutes, d’autres lieux, d’autres rencontres, d’autres problématiques.
C’est suivre, récolter, fabriquer, agencer, des traces et des atmosphères, souvent structurantes, souvent déjà présentes, intrinsèquement inscrites sur le terrain.
C’est jouer à traverser, à explorer, à découvrir :
un quartier, une rue, une place, une ville, des passages, impasses, escaliers, bancs publics
une forêt, un parc
un site montagneux, une vallée, un bord de mer
une cité, une périphérie, de nuit, entre chiens et chats, à l’aube
un cours d’eau, des fontaines, des lacs
des acoustiques remarquables, des espaces réverbérés, dépliés, démultipliés
des points d’ouïe en panoramiques surplombants, en belvédères acoustiques
des espaces underground, souterrains, intimes et canailles
une gare, un port, un aéroport
des friches ou zones industrielles
des marchés, des hypermarchés
des lieux hybrides, indéfinissables
un réseau d’espaces tricotés et tricotables à l’infini
C’est marchécouter avec beaucoup de personnes, familles, curieux de l’oreille, enfants, étudiants, politiques, chercheurs, riverains et voisins, étudiants, tout en échanges polyphoniques.
C’est entendre et construire une rythmologie kinesthésique et sonore, entre flux, cadences, scansions, cassures…
C’est entendre des systèmes sociaux, politiques, culturels
des espaces genrés, ou non
des quartiers en construction, destruction, en requalification, des espaces de gentrification, des entre-deux délaissés, quasi invisibles et plus encore inaudibles
des moments de vie sociale, des manifestations et fêtes en espace public, des instants de liesse et de tensions, d’expressions politiques, artistiques…
des espaces marqués par des migrations, immigrations, exils, fragilités, précarités, marginalités
des espaces de saturation et ou de paupérisation acoustique et sociale
des aménités humaines et paysagères…
la vie de tous les jours, souvent inouïe car souvent in-écoutée.
Faire un PAS, c’est souvent être à la croisée des chemins.
Se tenir à des carrefours, des jonctions, où construire avec des amis.es qui marchent, dessinent, gravent, modélisent, performent, écrivent, sculptent, photographient, installent, codent, dansent, construisent en sons, lumières, matières, textes…
Façons de croiser plein de choses que l’on a envie de dire à plusieurs voix.
Un PAS, collectif ou solitaire, n’est pas une finalité en soi.
C’est l’opportunité de repenser nos lieux de vie, de transit, de rencontres, comme autant d’histoires fragiles qui nous font voir et entendre le quotidien décalé, même a minima, de son propre quotidien.
C’est avoir des choses à dire, et les dire, sans doute autrement, sans discours politiques, en détournant, parfois très légèrement, nos visions trop souvent blasées.
La surprise, la rencontre, le dépaysement sensoriel, kinesthésique, interrogent toujours, et parfois là où ça fait mal, mais pour travailler sur ce qui fait, ou pourrait faire du bien.
Un PAS n’est pas une finalité en soi. C’est un prétexte, une occasion, une opportunité, une ouverture, l’attente d’expériences inédites, inouïes, une avancée vers…
Place Bellevue – Lyon 4e – Point d’ouïe panoramique remarquable
Je travaille actuellement autour d’espaces que l’on pourrait qualifier « d’oasis sonores », généralement en milieu urbain, mais pas forcément.
L’oasis sonore c’est, pour moi, un lieu ou une zone calme, acoustiquement intéressant, où l’on peut faire une pause, se délasser, parler sans élever la voix, écouter (de belles choses) sans tendre l’oreille; un espace ni saturé ni paupérisé, bref, où l’on peut bien s’entendre, dans tous les sens, ou l’essence du terme…
Ayant mon camp de base à Lyon, j’expérimente pour l’instant ce type d’espaces dans cette ville, mais également lors de déplacements, ici ou là.
Cet article écrit à titre d’exemple, s’appuyant donc géographiquement sur la seule ville de Lyon, non pas qu’elle ait l’apanage de posséder ce genre de lieux, mais qu’il m’y est plus facile de débuter une forme de recensement, à titre d’expérience de terrain.
Je vous livre donc ici, non pas une méthodologie, elle est en chantier, mais une série de coups de cœur, issus de “coups d’oreilles”, d’expériences sensibles plutôt instinctives. Ces dernières étant néanmoins appuyées sur mes nombreuses balades et errances urbaines, oreilles aux aguets.
Ces exemples, brièvement commentés, et ce de façon très personnelle, ne sont donc pas, tant s’en faut, exhaustifs. Ils peuvent appuyer, ou être irrigués par un travail de terrain servant d’appui à des expériences, des installations d’écoute, projets éducatifs, des écritures audio-paysagèress, des inventaires, inaugurations et autres festivités collectives, aménagements…
Traboules et cours intérieures
Commençons par un type de lieux emblématiques à Lyon, lestraboules, notamment celles des pentes de la Croix-Rousse, quartiers des canuts, et celles des cours intérieures Renaissance, situées dans le Vieux Lyon, rue Saint-Jean et avoisinantes.
Il ne faut pas hésiter à pousser des portes, qui cachent souvent de petites perles acoustiques, et visuelles, de vrais oasis sonores.
Des espaces acoustiquement privilégiés, refermés, à l’abri des zones circulantes pour ce qui est des pentes. Des acoustiques minérales, réverbérantes à souhait. Des séries de passages ouverts/fermés, de couloirs en escaliers, de courettes en passages couverts, avec une énorme variétés d’ambiances, des porosités dedans dehors, intimes extimes en été, fenêtres ouvertes… Mille petites histoires pour l’oreille séduite.
Essayer de descendre, ou de monter pour les plus courageux.ses, la célèbre Cour des Voraces, et prenez le temps de l’écouter lentement, attentivement, de faire des poses sur les différentes terrasses, de vous poster dans les escaliers, de naviguer dans les espaces, d’y lire un texte à haute voix… Il m’est arrivé de passer plusieurs heures, avec des groupes, dans ce seul espace, moments magiques !
un conseil toutefois, si vous les parcourez en groupe, veillez à respecter la quiétude des lieux et la tranquillité de leurs résidents, ce qui n’est hélas pas toujours le cas et à malheureusement conduit à la privatisation de certains lieux aujourd’hui devenus inaccessibles.
Autres types de lieux que j’adore, les cloîtres et les églises.
Lyon ayant un passé historique où l’église, depuis longtemps déjà, tient une place des plus importantes dans le pouvoir ecclésiastiques, beaucoup de quartiers possèdent des cloîtres, certains intacts d’autres non.
Citons par exemple la cour intérieure du jardin des Beaux-Arts, Palais Saint-Pierre place des terreaux, petit bijou de calme que les lyonnais adorent en été pour grignoter tranquillement, à tel point que les places assises s’y font chères à midi, autour du glougloutement de la fontaine et des oiseaux qui piaillent à qui mieux mieux.D’autres sont superbes, mais hélas, entre le sécuritaire et le sanitaire, de moins en moins accessibles; ceux par exemple des Augustins à l’ancienne Martinière Terreaux, du CNSMD, avec ses jardins en terrasses… Notons, à l’extrémité de la rue de la Vieille,
dans le 1er,le cloître, ou Clos Saint-Benoît, surprenant lieux qu’il faut dénicher au bout d’un parking intérieur dissimulé dans un recoin urbain.
Côté églises, ou cathédrales, basilique, il n’y a que l’embarras du choix. petites et intimes ou monumentales, ce sont des lieux où en dehors de toute considération religieuse, j’aime me ressourcer l’oreilles dans la quiétude de ses épais murs et de toutes ses micros sonorités joliment réverbérées. Quand l’acoustique n’est pas saccagée par une Muzac religieuse nous pourrissant l’écoute de chants grégoriens et autres polyphonies envahissantes.
De la majestueuse cathédrale Saint-Jean à la basilique romane Saint-Martin d’Ainay, en passant par la basilique Saint-Bonaventure, l’église Saint Polycarpe, Fourvière (dont sa crypte) et autres édifices plus modestes, la collection et la diversité de réverbérations apaisées est à même de satisfaire et de réjouir l’oreille la plus exigeante et gourmande. Des espaces de pauses lors de déambulations dans lesquels, là encore, il faut prendre le temps de l’écoute, de sentir l’âme bien sonnante de ces lieux souvent chargés d’histoire, histoire qui occulte parfois les subtilités des ambiances lumineuses sonores.
Amphithéâtres
Ville gallo-romaine, Lyon possède de beaux spécimens de théâtres antiques, à commencer par celui de Fourvière, dit théâtre antique, le plus connu et majestueux, mais aussi celui, en contrebas de la colline de la Croix-rousse, celui des Trois Gaules. Du haut de ces édifices gradinés, les fameuses acoustiques, en points d’ouïe panoramiques, montrent la maîtrise des constructeurs de l’époque, plaçant ces lieux de représentation sur des pentes déjà théâtres naturels et les aménageant de façon optimale, tant pour la vue que pour l’écoute. A tester immanquablement.
Cimetières
Autre lieu de calme auquel que l’on ne pense pas souvent à visiter par l’oreille, et pourtant, les cimetières. Les parisiens, ou touristes, penseront immanquablement aux belles ambiance du père Lachaise à Paris, que j’adore traverser en automne, l’âme vagabonde et romantique… À Lyon, c’est celui de la Loyasse, ancien cimetière aux nombreuses tombes monumentales, perché sur les hauteurs de Fourvière, que j’aime traverser comme un vaste îlot de calme apaisant.
Places et placettes
Pour revenir vers le monde des vivants, même si Foucault qualifie les cimetières de lieux hétérotopiques – monde des morts construits et gérés par des vivants, je parlerai ici des places et placettes lyonnaises, plus ou moins vastes et conviviales du reste. j’avoue, niveau qualité d’écoute, très largement préférer les placettes, plus retirées, intimes, et souvent socialement plus vivables et habitées. Les grands espaces que l’on traverse sans forcément les vivre, places monumentales de représentations du pouvoir, Bellecour, les Terreaux, ne sont pas forcément, voire loin de là, des exemples d’aménagements apaisés et conviviaux. Par contre des places aux dimensions plus resserrées, plus intimes, telle la place Sathonay, à deux pas des Terreaux, enclavée hors des grandes voies circulantes, ombragée et bien équipée en bancs publics, avec son sol sablé accueillant jeux d’enfants et pétanqueurs, reste un modèle de lieux vivants, où il fait bon se poser.
De même, plus haut dans les pentes croix-roussiennes, au pied du Gros caillou, laPlace Bellevue offre un magnifique panoramique urbain, pour saisir la rumeur de la ville, ses émergences, et toutes les sonorités des passants et passantes devisant sur la pelouse et en contrebas.
J’adore aussi les squares en cœur d’îlots, enfermés de bâtiments formant de grands carrés arborés, avec souvent des bancs, objets/points d’écoute privilégiés pour moi, d’où l’on échappe aux grandes rues alentours pour retrouver une ambiance acoustique très favorable à l’échange, à la rencontre; on en trouve de magnifiques, tant quartiers de la guillotières que dans les gratte-ciel villeurbannais.
Pour les repérer, car les entrées sont souvent, volontairement, discrètes, il suffit d’utiliser une carte urbaine en ligne, qui les dessine très visiblement, et de vérifier sur le terrain lesquelles sont accessibles au public, parfois traversantes d’une rue à l’autre.
Grands parcs et petits squares
En périphérie ou en centre ville, on trouve de grands parcs historiques. Celui de la Tête d’Orà lyon étant, de par sa taille et la qualité, l’esthétique de ces espaces, un des plus remarquables. et lyonnais et touristes ne s’y trompent pas en allant s’y promener, ou s’étendre régulièrement. de superbes ambiances sonores, spécifiques à chaque partie du site s’y font entendre, et j’y ai guidé nombre de PAS-Parcours Audio sensibles.
Celui du Vallon, montant du haut de Vaise (9e) jusqu’à la colline de la Duchère, permet notamment, grâce à une astucieuse installation acoustique, de plonger l’écoute jusqu’au ruisseau enfoui.
Celui de la Feyssine, longeant le Rhône est également très prisé, de même que l’immense Grand Parc de Miribel Jonage, vaste réservoir d’eau périurbain, propice à de nombreuses explorations, oreilles aux aguets.
Mention spéciale pour un square que j’adore, et dans lequel j’y emmène régulièrement des oreilles promenantes, le jardin dalle Rozier, dans la rue éponyme, sur les pentes de la Croix-Rousse. Il faut franchir un petit portillon discret, ressemblant à l’entrée du parking attenant, gravir quelques marches, traverser un premier jardinet, puis, modèle traboule contemporaine, arriver à un espace clos, entouré de bancs et de végétation, avec un sol en caillebotis très agréable à fouler. Les rumeurs de la ville nous arrivent très filtrées, mêlées aux sons ambiants des cages d’escalier et fenêtres ouvertes voisines, une douce mélodie dans un espace privilégié.
Autre coup de cœur, le Parc Sutter, dont les entrées sont vraiment plus que discrètes pour qui ne les connaît pas. Un vaste parc très arboré, très pentu, sorte d’amphithéâtre de verdure, avec une crèche tout en bas. Du haut, un point d’ouïe absolument remarquable, où tous les sons trouvent leur place dans un espace acoustique ciselé. A consommer sans modération.
Il se trame ainsi desliaisons vertes, où le confort et la qualité d’écoute sont généralement au rendez-vous.
Underground
Passages underground. Les parkings souterrains, pour beaucoup lieux anxiogènes, règne de la voiture, sont a priori à l’opposé des oasis sonores dont il est ici question. et pourtant je les adore de l’oreille, avec leurs réverbérations cahédralesques, surtout au tout dernier niveau, qui souvent n’est que très peu occupé et circulé. Deux ont ma préférence; celui du parking des Célestins, avec l’incroyable œuvre kaléidoscopique de Daniel Buren “Sans dessus dessous” mettant en valeur l’immense spirale du parking; et des sons tournoyants, sans être, du bas, jamais, ou très rarement envahissants. Un point d’ouïe et de vue spectaculaire ! L’autre étant celui de l’Hôtel-de-ville à villeurbanne, toujours immense fosse spiralée où à l’étage inférieur, un long poème “Le regret des oiseaux” de Philippe Favier, se déroule vers le haut. D’autres espaces souterrains sont très intéressants de par leur dépaysement acoustique et visuel, tels les souterrains du fort de Vaise dans le 9e ou les fameuses arêtes de poisson des pentes de la croix rousse, mais uniquement en mode visite patrimoniale pour les premiers, et urbex sauvage pour les secondes.
Coulées, trames vertes, bleues, noires, blanches
Entre autres grandes coulées ou trames urbaines, le réaménagement des quais du Rhône, puis de ceux de la Saône ont ouvert de nouvelles promenades en bas-quais, souvent isolées des voies sur berges, dans des passages en talus gommant l’essentiel de la rumeur automobile.
Notons que ces trames sont qualifiées de vertes pour des corridors écologiques végétalisés, bleues pour celles suivant les cours d’eau, noires pour les espaces préservés de trop de pollution lumineuse, et blanches en ce qui concerne les espaces non pollués par le bruit. Certains aménagements s’inscrivent donc dans ces grandes trames écologiques favorisant la biodiversité. L’une d’elle permet de traverser une grande partie de Lyon sur l’axe nord-sud (ou inversement), de Gerland au Grand Parc de Miribel Jonage, avec une diversité de paysages, y compris sonores très riche.
D’autres longues coulées cheminantes, souvent suivant d’anciennes voies de chemins de fer, permettent de beaux parcours piétons. Citons la Voie verte de Caluire et Cuire, inscrite dans un sentier de plus de 10 kilomètres reliant la Confluence à l’Ile Barbe, ou celle de Champvert (5e arrondissement vers Tassin la demi-lune). Toutes nous offrent points de vue et points d’ouïe dépaysants, dévoiturés, dans Lyon ou sa proche périphérie.
Remarques éc(h)ologiques
Concernant les trames ou coulées, corridors écologiques notons celles dites bleues, cours d’eau, vertes, végétales, noires, espaces nocturnes protégés de pollution lumineuse et, petites dernières, blanches, espaces protégés de la pollution sonore.
Notons aussi la directive européenne(2002/49/CE) préconisant deszones calmes dans l’aménagement du territoire, directive non contraignante donc au peu (re)connue ou suivie d’effets.
Notons également la récente recension des îlots de fraîcheur, suite à l’augmentation des niveaux de températures dans les espaces urbains, ces derniers se superposant souvent à des oasis acoustiques, parcs, îlots ombragés et espaces piétonniers en voies douces notamment. Il serait d’ailleurs intéressant de coupler le repérage, la mise en place, voire l’aménagement de ces îlots de façon complémentaire, comme des espaces de confort acoustique-température, ce qui n’est pas réalisé à ce jour.
On pourra s’inspirer des fascicules édités par le Grand Lyon la Métropole sur des sentiers de randonnées urbaines et périurbaines, parcs, pour découvrir d’autres sites acoustiques remarquables.
Les exemples cités ici ne représentent qu’une petite partie de potentiels oasis, qui peuvent du reste, d’un moment à l’autre de la journée ou de la nuit, au fil des saisons et des aménagements, voir leurs qualités acoustiques évoluer, en bien ou en mal. Chacun et chacune peuvent donc se faire leurs propres réserves de lieux ressources où l’oreille, et tout le corps, y trouveront leurs compte, voire peuvent contribuer à faire connaître leurs espaces de prédilection, à enrichir ce début d’inventaire, à proposer des visites écoutantes…
Cet article est inspiré tout à la fois par l’idée esthétique des paysages sonores, ceux à contempler, découvrir, partager, vivre, préserver, par la militance pour un confort auditif, une qualité de vie préservée et la résistance contre un envahissement sonore dont chacun porte une part de responsabilité. Sans oublier l’espoir sociétal de vivre en bonne harmonie, en sachant s’entendre du mieux que possible avec notre ville et ses habitants et usagers.
C’est un vœu récurrent, voire omniprésent dans mon travail au quotidien, mais “Vingt fois sur le métier », il nous faut remettre notre ouvrage, et ici mes oreilles !
Cour des voraces à Lyon, Point d’ouïe théâtre de superbes écoutes
Dans certaines circonstances, écouter en fermant les yeux peut favoriser une prise de conscience de la diversité et de la spatialisation des sons environnants, et aider ainsi à s’immerger plus profondément dans un espace acoustique sans cesse changeant dans ses multiples plans et sources sonores. Néanmoins, au travers des expériences faites durant moult balades sonores, la vue et l’ouïe (sans compter l’odorat), forment sensoriellement une bien belle équipe ! l’un jouant vis à vis de l’autre le rôle d’un exhausteur sensoriel. Le regard, loin de prendre systématiquement le pas sur l’audition, si toutefois celle ci a été placée sciemment au premier plan par une mise en condition adéquat, renforce incontestablement l’image sonore, en lui offrant souvent de magnifiques cadres d’écoute, ou en créant des atmosphères propices à la perception d’une incroyable poésie des lieux.
Quelques lieux propices à des contemplations sono-visuelles
– Une tombée de nuit hivernale à Auch, subtiles lumières blanches, bleues, dorées, des pas résonnants dans une rue piétonne, une grue chantante sur le haut de la ville, la rumeur du bas, vers la plaine du Gers, une incroyable résonance de cour intérieure, dans une pénombre doucement grandissante. Passage de la clarté vers une obscurité crescendo où les sons emboîtent le pas dans leur propre atténuation…
– Nantes, une fin d’après-midi estivale, un groupe d’écoutants, blottis contre un portail de garage, au fond d’un évasement formant visuellement un véritable pavillon en mêmes temps qu’un cadre guidant l’écoute vers des lointains peuplés de moult sonorités, aussi paradoxalement diffuses qu’identifiables.
– Neerpelt, Belgique, un parc d’installations sonores en bordure de nuit, une allée très étroite, bordée de hautes et épaisses haies de lauriers très touffues, des sons multiples, faune avicole encore présente, à la fois discrète, et prégnante, entendus sans que l’on puisse précisément en deviner précisément l’origine, posture acousmatique par excellence. Une sorte de longue dune centrale, arrête saillante coupant le parc en deux, vient au contraire dégager notre écoute vers des lointains où sons urbains se mêlent aux activités sportives plus proches et à celles de certaines installations sonores.
– Vienne, Autriche, un après-midi d’été, sous un immense dôme au centre de la vieille ville historique. Des sons traversant de part et d’autres cet édifice imposant, rebondissants amplifiés par des réverbérations cathédrales qui nous poussent à tester vocalement l’acoustique du site. Une expérience d’écoute urbaine où la masse architecturale formant le décor est en parfait accord avec l’ambiance auriculaire expansive.
– Madagascar, Tananarive, quartier d’Anakelele, plein centre ville, fin d’après-midi, une belle et chaude journée d’hiver (tropical). Un immense escalier descendant d’une colline, et remontant sur une autre en vis à vis. Dans l’escalier, une foule de marchands, de promeneurs, de passants. Au bas, un gigantesque et tentaculaire marché à ciel ouvert et dans des allées couvertes, le tout bruyamment coloré. Une percée, une perspective visuelle et auditive fascinante, une traversée toute en lumières, en sons en couleurs, en odeurs !
– Chalon-sur-Saône, un matin hivernale ensoleillé, sous un kiosque à musique. Posture visuelle panoramique, sons extérieurs à 360°, sons intérieurs curieusement amplifiés et colorés par la focale du toit dôme. Mixe des deux ambiances intérieur/extérieur surprenant et magique. Expérience similaire, vécue sous le kiosque à musique de la place Pinel à Toulouse.
– Villeurbanne, sur le toit Terrasse de la colossale mairie venant barrer l’emblématique quartier des Gratte-Ciel, dans une architecture post stalinienne. Temps ensoleillé, et belle lumière hivernale. D’incroyables perspectives visuelles quasi aériennes, le centre ville à nos pieds. Une douce rumeur de laquelle se détachent de multiples sons de voix, musiques du marché de Noël, voitures (non envahissantes). Un exemple archétype d’équilibre son/image, de la proximité au lointain, d’un surplombant où les sons montent sereinement vers nous.
– Villeurbanne encore. Niveau – 7 d’un parking souterrain. Aucunes voitures à cet étage ce jour là. Grondement des ventilations. Incroyables résonances de chaque sources sonores s’enroulant autour d’une immense rampe hélicoïdale bétonnée. Une pénombre minérale qui renforce cette ambiance véritablement underground.
– Orléans un jour pluvieux et très fraîchement humide. La Loire en crue sauvage gronde ! Des bancs la surplombant nous offrent un point de vue-point d’écoute où le fort courant des eaux plaque sur les quais un continuum sonore impressionnant. La lumière comme l’eau est grise et vibrante. Rarement je n’aurais entendu grogner si fort un fleuve sous un ciel d’un gris sourd et menaçant. Paysage d’un Pays de Loire souvent assez serein, mais ici tourmenté entre nuages, pluies et eaux tumultueuses.
– Mons, Belgique, une belle nuit de début d’automne. Un banc surmontant la ville, au pied d’un imposant et beffroi qui carillonne régulièrement, rythmant l’espace de ses nombreuses mélodies tintinnabulantes. Nous somme à une croisée de quatre routes étroites, pavées, minérales à souhait, qui dévalent toutes vers le bas de la ville. Point stratégique où l’œil comme l’oreille sont à la fête et perçoivent distinctement les plans et les flux sonores comme dans un véritable théâtre acoustique où l’oreille est à la fête.
– Lyon, dans l’une des plus célèbres traboules du Quartier de la Croix-rousse, la Cour des Voraces. Un escalier monumental ponctué de plusieurs paliers terrasses et fermé d’un autre escalier couvert, grimpant en « Z » à flanc d’une imposante façade. Un ensemble architectural remarquable de l’habitat « Canuts ». Des points se vue qui n’ont d’égaux que les écoutes associées. Portes, pas, voix, échappées sur la rue, grincements, musiques et tranches de vie quotidienne distillées par les fenêtres ouvertes forment une composition plutôt douce et équilibrée. Telles certaines cathédrales, la majesté du lieu semble inviter à un certain respect, y compris dans la modération de ses propres productions sonores.
Sousse, en hiver, nuit tombée, ville encore sous couvre-feu, ville déserte, la mer en toile de fond, vaguement éclairée d’une lune blafarde, et un grand vent qui la secoue, fait mugir ses crêtes contrariées…
Kerouan, au cœur de la Médina historique, de ses bleus ensoleillés, de ses dédales marchands, quartier des tisserands, ça claque gaiment en rythmes bien ordonnés; et puis l’appel à la prière, les minarets qui se répondent; d’une bâtisse close de murs éclatants, via une porte grillagée, des lectures coraniques psalmodiantes, et des oiseaux qui chantent, en contrepoint, plus fort que jamais ! Magique !
Kaliningrad nuit tombante, une Trabant déboule d’un porche, puis remontent à vive allure l’avenue principales dans un bruit apocalyptique. Sidération !
Cette liste est bien évidement non exhaustive tant ce genre de confrontations synesthésiques peut se trouver, souvent de façon tout à fait inattendue, au détour d’une place, d’une rue, d’un instant privilégié dont il faut saisir l’opportunité.
Article écrit pour une publication de 2013, complété de quelques expériences plus récentes.
Cet été, Desartsonnants est très heureux de participer à ce beau festival montagnard. Auparavant, il préparera des interventions audio-déambulantes et paysagères avec le centre pénitentiaire d’Aiton. En savoir plus bientôt !
@Photo Zoé Tabourdiot – Festival City Sonic -Transcultures be
Il y a des lieux où l’on peut sereinement s’assoir sur un banc, entouré de mille friandises sonores, qui nous font nous sentir investis par et dans le monde.
Il y en a d’autres, plus instables, où des marchands de cigarettes et autres produits, nous harcèlent, et où l’on sent le pugilat, toujours prêt à vous exploser à l’oreille et au regard.
Il y en a où l’on prend plaisir dans l’explosion ferraillante de multiples trains, lancés à grande vitesse, interminables, décoiffants, qui vous agressent d’une jouissive sidération.
Il y a ces forêts, ruisseaux, oiseaux et soleil complices, qui semblent vous faire la fête sans vergogne, ni contreparties aucunes.
Il y a ces forêts d’où l’on se sent exclus, hors-jeu, tant les lémuriens hurleurs et les insectes stridulants empêchent tout sommeil ; jusqu’à ce que l’on soit rassurés, voire bercés par l’insistance évidente de cette vie trépidante.
Il y a ces ressacs obstinés, hypnotiques, roulant des galets soumis, anesthésiant toute pensée rationnelle, quitte à laisser le champ libre à la rêverie folâtre.
Il y a des choses sonores, qui scandent les moments d’une vie qui s’écoule inexorablement, sans que nous en soyons vraiment maîtres.
Il y a ces faux silences, toujours troublés d’un iota de quasi indicible, mais qui nous rassurent sur le fait que la fureur guerrière n’est pas (toujours) maitresse d’un monde bruissonant.
Et puis il y a tous ces lieux où je n’ai encore jamais posé les oreilles, mais où j’aimerais tant !
En règle générale, je vous parle ici de paysages sonores, ceux que je vais traquer au cœur de la cité, à ses périphéries, dans des forêts, montagnes, en suivant un cours d’eau… Bref de ce que l’on nomme parfois « musiques des lieux ».
Je ferai aujourd’hui exception à la règle, en vous relatant une extraordinaire expérience d’écoute, dans un auditorium, celui de Lyon, Maurice Ravel, avec de vrais musiciens, et une musique écrite de notes, de rythmes et de timbres. Une fois n’est pas coutume, en tout cas dans les textes de ce blog.
Et quels timbres que ceux de Gérard Grisey, à qui ce concert était consacré !
Et quelle œuvre que « Quatre chants pour franchir le seuil » de Gérard Grisey !
Cette musique nous parle de la mort, ce seuil que tout un chacun franchira inexorablement un jour. Une forme de requiem, mais qui n’en est pas un. Plutôt une réflexion philosophique, sereine, métaphysique, une méditation appuyée sur des textes d’époques et de genres différents. https://brahms.ircam.fr/works/work/14136/
La magie nait de l’écoute quasi hypnotique de cette œuvre aussi vertigineuse qu’apaisée, où tout l’art de l’école spectrale, qui joue avec la matière sonore complexe, toujours en mouvement, se déploie dans une combinaison sonore captivante.
Jamais d’effets grandiloquents ne viennent troubler cette méditation musicale, et ce, malgré une virtuosité d’écriture timbrale et rythmique magistrale. Chaque instrumentiste, y compris la soprano, joue dans un registre dénué d’emphase, de monstration virtuose.
Tous les timbres se mêlent, se fondent, se tuilent, avec une qualité de son incroyable, de sublimes pianississimi d’une pureté à la limite de l’audible, des combinaisons sonores où voix, cordes et vents nous font entendre des sonorités à proprement parler inouïes.
En ce dimanche après-midi, le Centre Nationale de Création Musicale GRAME, dans le cadre de son festival BIME (Biennale des Musiques Exploratoires) nous offre un instant de grâce suspendu. Instant porté par une musique en apesanteur, tout à la fois transcendante, incandescente, et malgré tout rassérénante face à la gravité de son sujet, ces seuils de non-retour.
Je ne connais que couic, cui-couic aux zaffaires zoizelières, à leurs ramages, plumages et autres fromages…
Guère plus en leurs chants syrinxées, pépillages et bavardages compris…
Certes, je reconnais parfois une pie criarde, un pigeon roucouleur, un martinet strideur, une chouette hululante, guère plus.
Je les repère de l’oreille, comme d’incontournables narrateurs, du platane urbain au chêne cévenol, de jour comme de nuit. Ils sont acteurs incontournables, faiseurs d’audio-paysages, en alerte, en quête territoriale, semble-t-il… Mais les ornithologues déchiffrent.
Lorsque leurs voix se taisent, l’espace hélas se paupérise, nous renvoyant à nos propres désastres en chantier.
J’admire leur persévérance entêtée, le tissage itératif comme un ruban volubile inlassablement déroulé au fil des heures et des saisons.
J’admire leurs façons de pointiller l’espace, de le traverser en flèches soniques, d’en marquer des lisières, des orées, des allées, des frontières aussi, des heures, des friches embroussaillées résistantes au bitume.
J’imagine leurs audaces en aubades et sérénades amoureuses, viens dans mon petit nid et oiselons en c(h)œur.
Vinciane Despret l’a raconté, d’autres l’ont enregistré, certains en on fait musique*.
Oiseleurs et oiseaux-leurres, à chacun sa facétie.
J’aime les oiseaux du bout de mes oreilles paraboles.
Une pièce en forme d’installation sonore autour de l’univers avicole. Attention, ceci n’est pas un enregistrement de « vrais » oiseaux, mais un paysage sonore totalement oisonirique. Toute ressemblance avec une espèce existante n’est pas forcément fortuite. Aucun mauvais traitement, hormis les traitements audionumériques, n’a été fait aux espèces enregistrées ici.
Je prie mes amis audionaturalistes, biophonistes, ornithologues, et même musiciens, de bien vouloir m’excuser pour toutes ces histoires sonores incongrues, j’en conviens. Mais faute avouée n’est-elle pas à moitié pardonnée. Pour ce qui est de l’autre moitié, les oiseaux me la pardonneront je l’espère.
Lorsque je reviens d’un séjour Desartsonnants, forcément sonore, j’ai dans la tête, en mémoire, mille souvenirs de rencontres, de beaux moments d’écoute, en concerts, performances, installations, ambiances urbaines… des choses que j’aime conserver, triturer, partager… Faire chanter les lieux…
Ce qui est le cas aujourd’hui, de retour de mon récent séjour au festival Zone Libre à Bastia.
Retrouvailles corses (de paysages comme de gens), découvertes, échanges, écoutes et promenades auriculaires, prises de sons, une semaine riche à tous points de vue (et d’ouïe).
J’ai donc envie, comme de coutume, de partager tout cela, via les sons glanés sur place, d’écrire une petite pièce, carte postale sonore personnelle, qui tentera de convoquer des sonorités, ambiances, capturées et mixées à ma façon. Une fiction qui rassemble ce qui ne va pas de soi, et pourtant me parait fidèle à ma petite histoire.
Ceci n’est pas une réalité acoustique, tant s’en faut, ceci est un paysage, sonore qui plus est !
Une musique bastiaise au fil des rues, pour qui sait l’entendre.
Avec la participation, et j’espère ne pas en oublier, de : Thibaut Drouillon, Hélène Blondel, un pianiste invisible et anonyme devant Una volta, une fontaine, des bateaux pétaradants et des passerelles grinçantes, des publics, la cloche de Saint-Marie, des passants, leur voix et leurs talons, les ouvriers de la place du musée et leurs incroyables poulies chantantes, Marc Veyrat et des élèves bastiais, Philippe Franck, Tommy Lawson, Roberto Paci dalo, La mer, Jean-Daniel Bécache, la ville de Bastia toute bruissonnante…
Le 04 février 2022, à 17.30, centre culturel Una volta de Bastia, se tenait le forum « création sonore en espace urbain ».
Ce dernier était proposé dans le cadre du festival d’arts sonores Zone Libre.
Trois participants animaient ce débat/rencontre avec le public, Philippe Franck, notamment directeur du festival international des arts sonores City Sonic et de Transcultures en Belgique, Tommy Lawson, directeur artistique du festival Zone Libre à Bastia, et Gilles Malatray, écouteur activiste Desartsonnants.
La place de la création sonore en espace public, avec la naissance des festivals dédiés, la diversité de pratiques parfois hybrides, les parcours urbains, les relations entre artistique et espace public, y compris dans les approches politiques, sera abordée et discutée.
En écoute
En écho (parce que le paysage sonore accueille souvent de beaux échos !)
@Photo Sophie Barbaux – le Jardin Joyeux – Marseille
En pré-ambule
Marcher en écoutant la ville ou écouter la ville en marchant…
Ces actions transitives s’invitent comme une approche kinesthésique, oreilles et corps en mouvement, convoquant des postures sensibles, des perceptions affectives, une expérience esthétique, celle notamment d’entendre et de composer une potentielle musique des lieux…
Et sans doute aussi, comme un geste prônant une écologie auriculaire, sociétale, dans la façon de considérer les sons, les ambiances sonores, mais aussi de vivre et de construire avec ces derniers.
Le PAS-Parcours Audio Sensible, se pense et se vit comme une inscription dans une poétique de la ville, ou d’espaces périurbains, voire non urbains, à portée d’oreilles.
Cette approche poétique pourra se traduire par exemple par une aspiration au ralentissement, un besoin de prendre le temps de faire, de marcher, d’écouter, de ressentir et peut-être de s’émouvoir.
C’est également le repérage et l’agencement de points d’ouïe immersifs, comme une manière de laisser venir et être au cœur de l’écoute, dans une écriture performative, celle notamment de jouer avec les espaces sonores, de jouer la ville en la faisant sonner.
Se construisent aussi des états perceptifs, descriptifs, comme des tentatives d’épuisement, des mondes tissés d’infra-ordinaire (Georges Pérec). Des micros événements qu’il nous faudra percevoir comme essentiels pour mieux être en phase avec nos milieux sans cesse chamboulés… Prendre le monde par le petit bout de l’oreillette, l’environnement proche, la série de détails qui, mis bout à bout, feront sens, remuant parfois nos affects les plus intimes.
Bref, tout un réservoir de gestes et de postures pour performer la ville, cité sonore, via des jeux de l’ouïe et autres expériences décalées.
On peut y trouver prétexte et occasion pour un « faire surgir », dans le mouvement, y compris et sans doute surtout dans une lecture sociétale et politique, au sens premier du terme, comme le sont les marches urbaines de Francis Alÿs… Parmi tant d’autres situations expérientielles possibles in situ.
Le PAS-Parcours Audio Sensible, est ainsi un geste de lecture/écriture audio-paysagère, appuyé d’un un partage d’écoute, une esthétique contextuelle et relationnelle, (Nicolas Bourriaud), où le ressenti peut pallier la difficulté de fixer ou d’expliquer des situations d’écoutes immatérielles, mouvantes, éphémères, néanmoins toujours subjectivement signées.
La marche d’écoute s’entend alors comme une forme d’œuvre intimiste, au final désœuvrée dans son immédiateté situationnelle, dans son immatérialité performative, ainsi que dans son (apparente ) improductivité. (Max Neuhaus et les Listen).
Nous touchons là une approche sensible transdisciplinaire, voire indisciplinaire, telle que la prône Myriam Suchet, pouvant convoquer l’aménagement du territoire, la géographie, les arts, la sociologie et l’anthropologie, la philosophie, les sciences de l’acoustique et de la psychoacoustique, des neuroperceptions… et surtout ne cloisonnant pas, voire hybridant l’expérience, l’étude, la création esthétique… Un réservoir d’émotions potentielles !
Ces parcours sensibles favorisent une écriture plurielle, faisant un pas de côté en arpentant les matières sonores bruissonnières, composées et traduites en textes, images fixes et animées, chorégraphies, graphismes et autres transmédialités…
Ce sont des récits de rencontres, entre des écoutants et des paysages-espaces-mouvements, appréhendés sous le prisme de sociabilités sonores amènes, où tendre une oreille (tendre) relie des actions et réflexions communes, au travers l’écoute médiatrice.
L’émotion peut surgir au détour d’une rue, d’une ambiance sonore, de nouvelles signatures auriculaires surprenantes, des paysages auriculaires inouïs, d’événements perturbateurs ou réconfortants… Autant de moteurs pour des ressentis à fleur de tympans, des situations immersives, expérientielles, des dispositifs interagissant, stimulant les affects, transformant parfois radicalement, et à long terme, nos façons de faire, d’entendre.
L’émotion est indissociable de l’action de terrain, intrinsèquement ici dans la marche d’écoute, dans des perceptions sensibles, entre le bien-être et le mal-être, la jubilation et le stress, la lassitude et l’énergie, et tous les états intermédiaires.
Elle l’est pour le meilleur, comme l’activation d’une écologie perceptive, amène, porteuse d’espoir, et pour le pire, le constat d’un effondrement bruyant, tout autant que silencieux.
L’émotion suscite ici un balancement stimulant, entre deux pôles, positifs et négatifs, et leurs inter-réactions. Le fait de se mouvoir et de s’émouvoir, par le regard, comme par écoute, permet de mieux comprendre les dysfonctionnements et dangers multiples, saturations et disparitions, de périls plus que jamais cruciaux, tout en gardant la volonté de construire une Belle Écoute collective.
L’émotion, y compris celle procurée par l’écouter, est une réaction qui nous aide à tenir le cap dans une époque semée d’embûches et de chausse-trappes.
Depuis quelques années, Desartsonnants revient, au mois de février, dans la belle ville de Bastia, lors du festival d’arts sonores Zone Libre.
Il y retrouve et découvre des compères activistes et des œuvres sonores, des espaces d’échanges; et aussi des paysages à portée d’oreilles où, cette année, le bleu du ciel et de la mer offraient un bel écrin aux sonorité de la ville, du haut de sa Citadelle, au pied des montagne, jusqu’au port et bords de mer.
Sous le soleil la vieille ville nous attire, comme un aimant sensoriel irrésistible. A peine les valises posées, l’envie d’arpenter la cité, perchée entre mer et montagne, est plus forte que tout, et c’est avec un immense plaisir que nous y cédons sans retenues.
De ruelles en places fortifiées, de remparts en jardins, d’escaliers en piétonniers, je retrouve avec joie les sonorités bastiaises, l’accent chantant du Sud, les ambiances acoustiques qui modulent l’espace au gré de la promenade… Et les succulents canistrellis de chez Raymonde…
Les cités et villes retrouvées, revisitées régulièrement, deviennent de petits laboratoires d’écoutes, où petit à petit, d’années en années, se creusent des pratiques, des réflexions, s’affinent des expériences, s’écrivent des histoires. Leurs paysages sonores se construisent, se matérialisent en prenant de l’épaisseur, du sens, dans une histoire auriculaire, partageable avec qui veut bien l’entendre.
Repérage
Comme pour tout PAS qui se respecte, le repérage est une phase clé dans l’écriture du parcours.
Savoir où l’on va, où l’on met les oreilles.
Anticiper les acoustiques que l’on traversera, les relations Points d’ouïe/Points de vue, les activités (espaces portuaires, commerçants, sites spécifiques…), ambiances des lieux, quelques marqueurs (fontaines, clochers…), des événements ponctuels (travaux, marchés, festivités…), envisager des temporalités (diurnes, nocturnes, à certains moments de la journée, selon la saison…).
imaginer laisser place aux aléas, rencontres fortuites, événements imprévus… Doser le maîtrisé prévu, anticipé, et les moments où l’improvisation sera de mise en fonction des objets et ambiances sonores de l’instant.
Sentir les « envies » des promeneurs écoutants que l’on accompagne pour rester autant que faire se peut dans une forme de complicité tacite. Une belle scène acoustique pourra faire que l’on s’arrachera difficilement à tel espace/temps, où l’oreille aura envie de faire une pause pour prendre le temps de l’écoute, sans que l’on vienne la forcer à quitter prématurément une harmonieuse place d’écoute.
Un autre critère ici était pour moi d’éviter les rues trop circulantes, trop bruyamment motorisées, en empruntant des espaces plutôt piétonniers, entre citadelle, jardins et traversées de la ville commerçante.
Bref, un jour et demi de repérage, pas mal de kilomètres parcourus, et de belles dénivelées en prime. Une belle écoute se mérite !
Franchir le PAS
Le jour j, à 14 heures, devant la cathédrale Sainte-Marie de la Citadelle, au cœur de la cité historique..
Un groupe de promeneurs écoutant se retrouve, pour partir à l’affût des sonorités bastiaises, sous un beau soleil printanier malgré l’époque hivernale.
Quelques consignes, suggestions, mises en condition; installer le silence, puis l’écoute; l’un invitant l’autre, et nous partons, du pas lent de l’écoutant. Nous sommes ici dans une expérience audio immersive. il s’agit de recevoir, d’accueillir les sons, de s’y baigner. Sans doute ne faut-il pas résister aux affects, voire émotions qui peuvent surgir en nous, fussent-ils et elles dérangeant.es;
Un premier spot intérieur, plutôt serein, pour se mettre les oreilles en condition, sans les brusquer. Entrée en matière tout en douceur; Le calme de la cathédrale, sa pénombre intime, ses espaces réverbérants, sa faible porosité avec l’extérieur, l’amplification des pas, des micro-bruits, jusqu’à notre propre respiration…. Un cadre est posé.
Nous poursuivrons par une petite déambulation dans les rues piétonnes de la Citadelle, au cœur historique de la cité. Calme serein. Quelques voix ici et là. De belle percées lumineuses vers la mer, silencieuse. Débouché sur la place du musée, et là, une très belle scène acoustique. Un chantier de ravalement de façade. Des voix du sud de de l’Italie. On se hèle du haut en bas de l’échafaudage. On chante. Une poulie manœuvrée pour monter des seaux de crépis cliquette joyeusement. Le tout dans une superbe réverbération minérale. Un régal pour les oreilles !
Nous empruntons ensuite les sentes et escaliers du jardin Romieu, qui nous mènent vers la ville basse, le port, la mer. Nous perdons en quelques pas la circulation de la route voisine; A nouveau un espace calme, mais très différent de la vieille cité, ouvert sur le bleu de la mer à l’horizon. Espace végétal où les oiseaux s’éveillent à la douceur en pépiant. Les rumeurs du port nous parviennent feutrées. Un Ferry embarque lentement vers le large dans un doux ronronnement. Nous le suivrons des yeux et des oreilles, assis sur des bancs surplombants. Nous finirons la descente dans une large fenêtre qui encadre le ferry prenant le large. Traversée du port de plaisance. Nos pas résonnent sur un large caillebotis. quelques gréements tintinnabulent sous un vent mollasson. Des coques grincent en se frottant aux passerelles. Des voix croisées de promeneurs nonchalants. Ambiances toujours apaisées d’un Bastia encore à l’heure hivernale.
Pénétrante dans la ville par des petites ruelles. Des commerces et quelques terrasses, voix devisantes. une très grande place minérale où des scouts jouent, yeux bandés, à des exercices de repérage en aveugle, se dirigeant vers les collègues qui les guident vers eux. un jeu d’écoute de circonstance dans notre exploration auriculaire. Passages de ruelles en escaliers, de terrasses en parvis, nous gravissons la ville en serpentant.
Ouvertures et fermetures des espaces acoustiques; Toujours les voix comme une sorte d’étalon référentiel.
Quelques passages tonitruants de motos ou scooters qui viennent déchirer les zones tranquilles mais disparaissent rapidement, laissant les espaces s’ébrouer dans une résilience auriculaire.
Passage dans un parking à flanc de colline; J’adore encanailler l’oreille dans ces lieux a priori mal famés pour l’oreille. Et pourtant les réverbérations s’y déploient magnifiques.Grincemenst de roues. Claquements de portières. Cliquetis de barrières. Passages de véhicules dessus, dessous, loin, prêts… Tour est superbement mis en espace.
Dernier tronçon de ville pour revenir à la citadelle et boucler notre boucle d’écoute.
Une promeneuse écoutante de notre groupe nous invite à prendre un verre. Terrasse qui accueille nos retours et ressentis.
Nous faisons connaissance.
Parlons bioacoustique, spécialité de certains d’entre nous. Écologie sonore, paysage collectionnés, voyages effectués ou à venir. Et mille autres choses encore pour clore en douceur ce PAS – Parcours Audio Sensible, sous la belle lumière méditerranéenne déclinante.
L’un d’entre nous, preneur de sons passionné, à capturé l’ensemble du parcours.
Traces à monter, en attente de faire récit, de fixer un brin de mémoire, de raconter l’aventure d’un instant d’écoute partagée.
S’il il a des lieux et des contextes favorables à l’accueil de PAS, la cité bastiaise, sa Citadelle historique et le festival des arts sonores Zone Libre sont assurément de ceux là !Point d’ouïe, face à la mer, Jardin Romieu, dominant le port de BastiaEn écoute, des travaux comme une belle musique des lieux, place du Musée, Citadelle de Bastiapoint d’ouïe, mettre l’oreille en conditionCathédrale Sainte-Marie, calme, sérénité et belles réverbérationsFace à la mer, les oreilles aux largesÉcoutes portuaires
Repérage marchécouté – une ancienne voie de chemin de fer, sur un tronçon Privas-Chomérac, vallée de la Payre, en Ardèche. Balade en duo pour construire un prochain PAS- Parcours Audio Sensible en groupe.
Ponts dessous – Scansions paysagères, lignes de fuite cassées, ou recadrées, jeux acoustiques dessous, de voûte à voûte, réflexions, réverbération, courbures minérales en parloirs, et dialogues en dos tournés, postures ludiques !
Ponts dessus – Franchissements de nombreux cours d’eau, de différentes tailles; oreille plongeante, glougloutis à droite, à gauche, rumeur indécise au centre, mixage stéréopheaunic d’un bord à l’autre…
Revêtement – Un long ruban goudronné, assez lisse, peu sonore; il faut faire un pas de côté, sur les bas-côtés, pour entendre bruisser nos pieds foulant le gravier et les feuilles mortes, textures écrasées, et en jouer…
Ouvertures et fermetures – chemin bordé de hauts talus avec une seule perspective devant, ou bien des ouvertures latérales vers des vallées, collines, hameaux, débouchés proches ou lointains, espaces larges ou resserrés, intimes ou non, de chaque côté, rythmes de fenêtres visuelles et sonores, coupures, sons lointains et écrans acoustiques isolants… Plans, paysages au loin, ou tout près…
Passages et flux – Croisements ponctuels de marcheurs et cyclistes, assez rares en ce jour pourtant ensoleillé. Certains d’entre eux, sur deux roues, agacés par la lenteur des bipèdes flâneurs, jouent de la sonnette autoritaire, d’autres sourient, s’annoncent plus amènes… Cohabitations de mobilités parfois contrariées…
Liaisons – D’une vallée ou vallon à l’autre, d’une ville/village à l’autre… succession d’ambiances, progressivement, dans le flux de la marche, des fondues.
Zoophonieavicole – Des oiseaux, beaucoup d’oiseaux. Ils nous font des haies sonores, phoniques, ponctuent l’espace de chants et cris, nous saluent, ou non, sans doute nous ignorant, tout à leurs histoires de territoires. Nous sentons les avant postes du printemps s’avancer, le désir de s’extirper des frimas hivernaux, de bouger enfin, au grand air…
Lumières et couleurs – Douces, égayées de soleil, pré-printanières, un bleu soutenu pour le ciel, des ocres hivernaux, des verts renaissants pour une nature encline à croitre.
Dialogues – Échanges autour de ce bout d’Ardèche qui déboule vers le Rhône, grand ruban bleu, frontière, flux irriguant, nourricier, structurant, invisible d’ici, néanmoins incontournable.
Villes et villages – Ci et là, adossées aux collines, en fond de vallées, les urbanités, petites et moins petites, se font entendre discrètement, assourdies par l’éloignement, et pourtant bien présentes.
Rubans et flux – Des routes en vallées, ou prenant de la hauteur en serpentant, une rumeur assourdie, quelques émergences, jamais envahissantes ouïes de notre sente.
Travaux – Un engin fouisseur remue une terre fraiche, des herbes gorgées, au croisement d’une route, une puissante odeur d’humus qui remue des souvenirs pourtant bien enfouis.
Trancheset séquences – Deux boucles arpentées dans la journée, marchécoutées, des ambiances, quelques douces saillances, de nombreuses similitudes.
Perspectives et lignes de fuite – Un long ruban asphalté, parfois interminable coup de sabre filant au loin, propre à démoraliser le flâneur, parfois sinué de courbes généreuses, ménageant la surprise, des sons à l’avenant, souvent plus imprévisibles que la topographie ambiante.
Hors-piste – Un sentier canaille, sente sauvage, nous extrait de notre voie douce, sur le côté, en échappée belle, jusqu’à un pont enjambant un ruisseau murmurant en contre-bas, engoncé de verdure, qui nous permettra un retour progressif à la civilisation.
Fin de parcours – Les jambes, yeux et oreilles repus, un bol d’air et de calme pour sortir de l’hiver en douceur, des idées de lectures audio-paysagères en attendant d’amener le public à nous emboiter le PAS.
Cette année, l’association PePaSon s’est associée avec les acteurs et actrices du monde sonore lyonnais et alentours, du 25.01 au 29.01.2022 pour vous proposer une semaine d’écoutes croisées dans la ville de la soie sous le nom de Semaine du son lyonnaise !
« L’indiscipline s’attaque à la paroi qui veut séparer la recherche de l’action, ainsi qu’à celle qui prétend étanchéifier la pensée et l’isoler de la création. » (Myriam Suchet)
Dans les trois derniers projets développés en tout début d’année 2022, une certaine continuité, voire une complémentarité stimulante, néanmoins nourries d’indisciplinarité, se dessinent incontestablement, pour mon plus grand plaisir..
Le premier, via unForum des paysagistes sonores, impulsé par PePaSon (Pédagogie des Paysages Sonores) se déroule à Lyon, dans le cadre de la Semaine du son de Unesco. Il invite une dizaine de participants, artistes, chercheurs, pédagogues.. à venir présenter leurs pratiques lors d’une rencontre publique. L’objectif est ici de montrer la diversité et la richesse des acteurs, preneurs de sons, créateurs sonores, bioacousticiens, concepteurs de parcours d’écoute, pédagogues… qui œuvrent à penser le monde par les deux oreilles, voire à l’aménager en prenant en compte les ambiances sonores, tant celles existantes que celles à imaginer. Ce forum est aussi un espace de débat, incontournable pour qui veut impulser une pédagogie active et participative.
PAS – Parcours Audio Sensible – Festival Zone Libre à Bastia
Le second projet m’emmène à Bastia, tout au nord de la belle ile Corse, lors d’un festival des arts sonores « Zone libre« . j’y organiserai et guiderai un PAS – Parcours Audio Sensible, à la découverte au pas à pas des ambiances sonores du vieux Bastia, et participerai activement à un autre forum, fomenté avec plusieurs partenaires, dont nos amis belges de Transcultures, autour de la « Création sonore en espace urbain« . La ville inspiratrice et théâtre d’événements artistiques où le son, dans tous ces états, est privilégié, la ville espace de parcours d’écoute; sont abordés également la cité politique et l’engagement d’artistes vers une écologie sonore plus que jamais d’actualité, les dispositifs faisant sonner la ville, la mettant en écoute… des sujets où la création sonore est ici questionnée via ses multiples formes d’installations urbaines.
Arts, sociabilité et urbanité nous conduisent à des approches indisciplinaires qui me sont de plus en plus chères.
Workshop École Polytechique d’architecture de Sousse
Le troisième projet, dans la foulée chronologique des deux précédents, se déroule à l’École Polytechnique d’Architecture de Sousse, en Tunisie. Il va donc être à nouveau question, avec des étudiants et enseignants, d’urbanité, d’aménagement, mais aussi de patrimoine, puisque des parcours/relevés sonores s’effectueront au cœur de la médina historique, classée Patrimoine mondiale de l’humanité par l’Unesco. Arpenter, écouter, capter, composer de petites cartes postales sonores, argumentées, illustrées de croquis, maquettes, cartes sensibles, imaginer de nouveaux espaces où la sensorialité est convoquée… Une approche expérimentale, expérientielle, d’une ville à portée d’oreilles, pensée (aussi) par des sons.
Cette entame de l’année, toutes oreilles ouvertes, met donc le promeneur écoutant, paysagiste sonore de surcroît, dans une dynamique oh combien stimulante ! Trois approches qui, dans des lieux et avec des dispositifs spécifiques, me donnent du grain à moudre par leurs singularités, géographiques, thématiques, mais aussi par le fait de creuser leurs communs universaux, l’écoute en tout premier lieu !
Juste une photo retrouvée dans un coin de mon ordinateur.
Élie Tête, Fondateur et âme vive de l’Acirène « Association Culturelle d’Information et de Recherche pour une Écoute Nouvelle de l’Environnement », décédé en 2009, est sans nul doute celui qui, le premier, m’a ouvert toutes grandes les oreilles. Celui qui m’a également donné à penser le paysage sonore sous toutes ses formes, et l’envie de partager et de transmettre des moments d’écoute où l’oreille est à la fête.
« Le retard accumulé dans le champ de la représentation du sonore, se traduit dans l’aménagement, sous les traits d’une friche qui à l’image d’un continent sous-développé, nécessite ipso facto l’apport de gestes pour le hisser au rang de paysage cultivé. » Élie Tête, Aciréne, 2005
Dans une société où les tensions anxiogènes ne manquent pas, avoir du plaisir, à faire, à entendre, à écouter, est une chose plus que bénéfique, sinon vitale.
Bien sûr, le monde est complexe, brouillon, bouillonnant, parfois au bord de la saturation, et tout n’y est pas, tant s’en faut, réjouissant, y compris dans les scènes et ambiances sonores au quotidien.
L’oreille ne peut, par un coup de baguette magique, gommer les dysfonctionnements, ignorer les choses qui nous agressent le tympan, envahissent nos nuits.
Néanmoins tout n’est pas que bruit et déplaisir, y compris au cœur des grands complexes urbains.
A nous de rechercher, voire de construire, de préserver, des espaces où le monde sonne bien à nos oreilles, où la parole est intelligible, claire, non obligée de « passer par dessus ».
A nous de profiter de belles scènes acoustiques et autres points d’ouïe, une place où jouent des enfants, un marché volubile, une volée de cloches, les clapotements du fleuve…
Le plaisir est sensoriel, parfois sensuel, multiple, dans nos ressentis environnementaux, nos bains de sons. Il passe par la contemplation d’un coucher de soleil rougeoyant, l’odeur des croissants chauds au détour d’une rue, l’écorce d’un arbre que l’on caresse au passage, nos pieds foulant le sol, l’air frais du matin, la lumière qui nimbe la colline nappée de brouillards ténus, le soleil de printemps qui nous réchauffe enfin, les gazouillis qui se répondent dans le parc voisin…
Scènes de la vie quotidienne.
Tout cela peut nous paraître anodin, futile, peu digne d’intérêt. Et pourtant nous avons besoin de ces stimuli, de ces ambiances et repères entre autres auriculaires , qui vont rendre nos lieux de vie agréables, sinon vivables.
S’imaginer un monde gris, atone, sans relief, aseptisé, relève du cauchemar inspirant les pires dystopies science-fictionesques.
L’écoute procure, si on la laisse s’installer, de véritables émotions stimulantes, que l’on arpente la ville où qu’on l’entende de son banc, poste d’écoute et point d’ouïe.
Et tout cela se construit, se favorise, se ménage et s’aménage, les postures d’accueil, l’ouverture sensoriel, le choix des lieux et des rencontres amènes… Nous ne sommes pas forcément dans des gestes de méditation, de transe, ni même de spleen ou de contemplation, simplement dans une réceptivité à fleur d’oreilles, de celles qui nous relient au monde.
Partager le plaisir
Prendre du plaisir personnel, quasi hédoniste, est une bonne chose pour nous maintenir à flot. Le partager est encore plus riche.
L’écoute, dans un cadre d’action collective est donc, dans l’idée de construction relationnelle, au cœur du processus.
Marcher ensemble.
Écouter ensemble.
Faire ensemble…
Bien sûr, l’écoute collective ne sera pas la même pour chacune et chacun, même si les espaces et temporalités se superposent.
C’est même ce qui en fait sa force et sa richesse, le fait de pouvoir échanger sur nos ressentis propres, de partager nos émotions, parfois intimes, nos moments apaisés ou non, nos ralentissements dans une marche immersive, nos façons de nous entendre, plus ou moins bien, avec le monde, avec ses sonorités, avec ses écoutants…
Écouter de concert, c’est puiser dans un silence partagé, installé comme un rituel, une énergie, une synergie, que le groupe amplifie, comme une bulle qui favorise l’expression de nos affects.
Si l’après d’une déambulation auriculaire collective n’est plus comme son avant, une porte est alors ouverte sur de nouvelles expériences à venir, que les moments vécus ensemble auront sans aucun doute inspirés.
Que les déambulations s’appuient sur des perceptions esthétiques, écologiques, sociétales, urbaines, ou mieux, sur un mixe d’approches croisées, plus ou moins indisciplinaires, le partage d’expériences reste une manière de faire corps en restant ouvert à différentes sensibilités. l’échange, même non verbal de savoir-faire est un terreau enrichissant nos inter-relations.
Façons plurielles de décupler le plaisir d’installer une écoute partagée.
Chercher à comprendre
Si la curiosité est, dit-on, un vilain défaut, chercher à comprendre comment fonctionne notre environnement sonore, comment s’associent les sons, se génèrent les ambiances, évoluent nos bande-son au fil du temps, des événements, des aléas au quotidien, nous renseigne sur la façon dont, écouteurs-producteurs, nous vivons avec les sons.
De nombreuses approches investissant les domaines de l’écoute, physique, psychoacoustique, questionnent nos rapport au monde sonore, de ses modes de perceptions, d’analyse, mais aussi d’acteurs participants que nous somment à modeler, à fabriquer des scènes sonores, pour le meilleur et pour le pire.
Des outils de sensibilisation, des approches pédagogiques, des processus de description, de modélisation, croisant différents domaines des arts, des sciences, des problématiques éthiques, philosophiques nous aiderons à mieux comprendre les enjeux du sonore, notamment dans l’aménagement.
Être sensibilisé à ces problématiques participe à ce que nous soyons plus attentifs, non seulement au monde sonore lui-même, dans toute sa complexité, son côté éphémère et instable, mais aussi à nos propres gestes impactant le milieu et ses habitants, humains ou non. Questions de cohabitation oblige.
Depuis le travail de feu Murray Schafer les environnements sonores n’ont cessé d’évoluer, parfois dans le sens de raréfactions, disparitions, souvent dans un état d’accroissement, d’extension, de saturation, en tous cas pour ce qui est des grandes cités.
il est donc nécessaire d’accroître notre vigilance, de porter attention aux dysfonctionnements chroniques, aux pollutions parfois insidieuses qui nous rendent la vie difficile, faute d’espaces de calme où reposer nos oreilles et nos corps écoutants, parfois contre leur gré.
Malgré tout les dispositifs de filtres cognitifs, neuro-perceptifs, qui nous permettent d’effacer, d’atténuer ce que l’on pourrait qualifier ici de gêne, de choses plutôt négatives, brouillant souvent nos entendements, de paroles, de signaux et plus généralement de la lecture globale de nos milieux, nous sommes fortement impactés, voire perturbés par les sons ambiants.
Il est clair que l’on agira d’autant plus efficacement que l’on maîtrise le sujet, ici celui de notre cohabitation active avec les milieux acoustiques.
Il n’est pas cependant besoin d’étudier la physique vibratoire ni les neurosciences, il s’agit déjà, à la base, de rester à l’écoute et d’entraîner celle-ci à une lecture où plaisir et curiosité œuvrent de concert.
Défendre
Si le fait de chercher à (mieux) comprendre nos milieux sonores, à apprendre comment ils fonctionnent et évoluent, nous pousse à développer des sensibilités, et peut-être des savoir-faire, cette curiosité activiste peut aussi faire de nous des militants de la belle écoute.
Nous touchons là le domaine de l’écologie sonore, prônée et développée par Murray Schafer, et plus que jamais d’actualité. Être sensible, sensibiliser, protéger, améliorer, construire, dans une idée écosophique, ou l’environnemental, le sociétal et le mental, sont portés par une éthique, une philosophie et une volonté d’agir plus que de parler, nous fait prendre la défense de ces milieux si fragiles que sont les espaces acoustiques.
Artistes, scientifiques, pédagogues, aménageurs, décideurs politiques… chacun à sa place, avec ses compétences, ses réseaux d’influence et terrains d’action, et si possible en interaction, peut se faire défenseur de paysages sonores, les plus accueillants et vivables que possible.
l’Éducation Nationale, l’Éducation populaire, l’enseignement supérieur et la recherche, les centres culturels, les festivals, les associations de terrain, les collectivités publiques, autant de structures, de lieux, d’institutions, publics ou privés, où peuvent, voire doivent s’exercer des actions militantes.
L’apprentissage de l’écoute sous toute ses formes restant au centre de nos préoccupations d’écoutants impliqués, comme un levier pédagogique incontournable.
De la « simple » promenade écoute, PAS – Parcours Audio Sensible, en passant par des actes performatifs, des créations sonores, installations interactives, des groupes de travail, séminaires, conférences, débats publics, interventions scolaires, publications, des études autour de la bioacoustique, de l’éco-acoustique… beaucoup de moyens d’interventions, d’actions de terrain peuvent être mis en place pour faire entendre la voix des défenseurs sonophiles.
C’est encore par le partage du plaisir de faire ensemble, et au départ d’écouter, de s’écouter, que se puisera sans nul doute l’énergie militante.
Être sur le terrain, croiser les chemins de nombreuses personnes, mobiliser des énergies, expérimenter de façon transversale, quitte à emprunter les chemins de traverses, tout un champ d’action ne demande qu’à être activer.
Et c’est sans doute, au delà de tout discours, par l’expérimentation de terrain que passeront les actions les plus engagées et efficaces.
Expérimenter
Plutôt agir que parler, même si la parole est source d’enseignement, d’échanges et de transmission, d’invention même, l’action de terrain reste la meilleure façon de faire vivre et évoluer des idées, des projets. Et donc ici, de construire des paysages sonores dignes de ce nom. Écoutables.
L’expérimentation, ou l’expérienciation, le fait d’acquérir des connaissances par l’expérience personnelle, sont donc moteurs dans ces constructions audio-paysagères.
Si je dis par exemple que le paysage sonore est particulier, spécifique, voire reconnaissable pour chaque lieu géographique, mon affirmation ne sera valide que si je l’appuie par des exemples concrets, si je prouve en quelque sorte sa véracité, son fondement.
Il faudra alors aller sur le terrain, tester plusieurs protocole d’écoute, temporalités, moyens techniques, façons de rapporter les résultats, de les comparer, de tester ces expériences sur différents lieux, à différents moments, avec différentes personnes, de diffuser l’information…
L’expérience joue ici un rôle déterminant. Tout d’abord pour mettre en place un processus efficient. On déclinera ainsi plusieurs variations dans les modes d’actions possibles, pour que la notion de paysage sonore prenne vie, peut-être sous forme de différents modèles, typologies.
Expériences humaines, relationnelles également, quels groupes, comme travailler en équipe, à combien, croiser des expériences… Comment se répartir les tâches, croiser nos savoir-faire, et surtout, vibre en ensemble une expérience auriculaire riche pour chaque membre du groupe ?
Expérimentations de matériel, d’outils, de méthodes.
A chaque visée, à chaque lieu, des façons de faire, de penser, de récolter, d’analyser, de construire… Il m’est difficile, sinon impossible, de concevoir une méthode clé en main, transposable à l’identique d’un endroit à l’autre, sans que l’expérimentation de terrain n’implique la mise en place de gestes et de stratégies appropriés.
Expériences de transmission, de diffusions, de traces tangibles.
Rapporter les faits et gestes, décrire, analyser, tirer des conclusions, ouvrir de nouvelles investigations, diffuser, vulgariser… L’expérimentation va là aussi nous aider à trouver des supports ad hoc, des réseaux, des relais, partenariats, sans se cantonner dans l’utilisation de modèles clé en main, figés, mais vers des solutions plus adaptatives en regard du terrain;
L’expérience de terrain est, dans toutes les phases, primordiale. Le terrain est laboratoire. On part de l’expérience in situ pour se forger, au fil du temps, une expérience globale. L’expérience professionnelle comme on dit. Celle qui nous permet de réagir à terme, assez rapidement, selon les contraintes des projets, à la mise en place d’outils répondant au besoins, ou à leurs adaptations, si ce n’est à l »invention » de nouveaux outils.
Avoir fait une belle expérience, c’est avoir vécu et qui plus est entendu de fort belles choses, qui resterons gravées en mémoire, qui jalonneront notre parcours, chacune apportant une petite pierre à l’édifice sonore en continuelle évolution.
D’ailleurs, dans le mot expérience, il y a expert, ou expertise. Par l’expérience, et l’expérimentation, on devient « expert », expert en perpétuelle construction certes.
Cent fois sur ton métier tu remets ton ouvrage, c’est en forgeant qu’on devient forgeron, c’est en écoutant qu’on devient écouteur, c’est parce qu’il y a des écoutants qu’il y a des paysages sonores… Suite de maximes avérées.Et croyez moi, j’en parle d’expérience.
Confronter
Confronter, se confronter à, littéralement en face à face, de front à front, proche d’ailleurs du fait de s’affronter…
Mais ici, évacuons la notion belliqueuse, ne montons pas au front, prenons la confrontation dans son sens plus positif, celui d’espaces de comparaison, de frottements, de rencontres et d’échanges. Et c’est dans le sens de la rencontre, non pas guerrière, mais plutôt en la pensant féconde en échanges que la confrontation s’opère ici.
Confronter des paysages.
Imaginons.
Plusieurs parcours, plusieurs points d’ouïe, plusieurs moments, plusieurs contextes…
Chacun singulier, dans ses événements, son déroulé, les enchaînements, les itérations, les superpositions d’ambiances, de sources…
Les comparer, en tirer de chacun la substantifique moelle, les faire de croiser, s’entre-écrire, se fictionnaliser, de façon à proposer une série d’expériences parfois improbables mais Oh combien stimulantes.
Confronter les participants
Imaginons.
Acteurs sur différentes actions, acteurs de différents champs, confrontons nos vécus sur un projet commun, ou pourquoi pas, sur l’ensemble de nos activités. Ne pas garder pour soit mais avoir l’envie de créoliser, d’hybrider, de malaxer une pâte aux ingrédients multiples, penser et pratiquer une ouverture sur de multiples possibles offerts à la rencontre.
Confronter les moyens
Imaginons.
Comme des coopératives qui mettraient en commun(s) des savoir-faire théoriques, techniques, opérationnels, allons plutôt vers le partage que le pré carré aux « secrets » jalousement gardés.
Concoctons ensembles des dispositifs, outils pédagogiques, ressources open sources, développons des passerelles participatives, des portails et autres outils qui confrontent, sans esprit de concurrence, et croisent nos projets.
Ces confrontations positives, bénéfiques, sont parfois inscrites dans des réalités de terrain, mises en œuvre, expérimentées, et parfois restent en formes de vœux pieux, de choses potentiellement faisables à plus ou moins long terme, voire de parfaites utopies dans des tiroirs oubliés.
Osons néanmoins confronter idées et réalisations, acteurs et savoir-faire.
Osons faire en sorte de sortir de notre petite niche confortable, pour que les raisons et les motivations de construire des paysages sonore écoutables et vivables restent plus que jamais une priorité d’actualité.
Et comme je le répète régulièrement, les choses étant ce qu’est le son.
L’écho des falaises la quiétude des cimetières les réverbérations et signaux des gares la gouaille des marchés le bouillonnement des ruisseaux la rumeur des belvédères urbains le silence habité des églises le bourdonnement des avions l’électricité grondante des orages l’onirisme de la nuit le grondement des boulevards l’apaisement des jardins le ressac de l’océan le tintement des cloches les chuchotis des bibliothèques le fracas des cascades le feulement du vent la vie qui s’écoule la vie qui s’écoute
Contexte, Blois, École Nationale Supérieure de la nature et du paysage, Symposium international FLK « Inouïs paysages », Le CRESSON, le 29 octobre 2021 à 18h00. Je suis invité, de façon quasi inaugurale, à proposer un PAS – Parcours Audio sensible, façon de mettre nos oreilles à l’épreuve du terrain. Il faut donc, et j’arrive une journée avant l’entame des rencontres, que je sache où aller, que dire, quelles ambiances faire entendre, comment et où mettre en scène une petite histoire sonore de Blois à l’oreille, parmi tant d’autres.
A noter que je n’ai jamais mis les pieds, ni les oreilles, dans cette ville, que j’ai donc découverte pour l’occasion, de haut en bas, si je puis dire. En effet, ayant déjà traversé d’autre villes du Val de Loire, je m’imaginais une cité avec une topologie plutôt plate, sans grands reliefs. Ma première journée de repérage et les différents trajets que je ferai dans Blois, me montreront à quel point je m’étais trompé, mes mollets ayant été mis à rude épreuve dés le premier arpentage. Ceci dit, les villes pentues ont cela d’intéressant qu’elles offrent moult points d’ouïe, dont de belle situations d’écoute panoramique, de là où saisir la rumeur de la ville et ses émergences parfois singulières.
Tout commence donc, comme à l’accoutumée, par un repérage préalable. Naturellement, partant du quartier de la gare, en hauteur, là où se tiendra notre camp de base pour quelques jours, mes pas me conduisent vers la vieille ville, vers la Loire. Comme beaucoup de cités lovées sur les rives de la Loire, on déambule entre châteaux et belles demeures historiques, dans de petits centres villes cossus, où les pierres transpirent un passé s’affichant à chaque coin de rues. Et comme beaucoup de ces villes un brin monuments, la piétonisation de certains quartiers attire le passant flâneur, encore assez présent en journée, en cet fin d’octobre aux températures plutôt clémentes.
D’escaliers en ruelles, de places en terrasses, la déambulation est assez agréable. Néanmoins, je ne trouve pas vraiment les ambiances sonores, ni le dépaysement trivial, voire un brin canaille dont j’aurais envie ce jour là. Envie de sortir des sentiers battus un poil carte postale, où la vue a tendance à éclipser l’écoute, et où de plus, la voiture est très présente. Je remonte sur les hauteurs, l’oreille dubitative, et me perds, ce qui est fréquent chez moi, pensant revenir vers la gare en partant à l’opposé. Jusqu’a ce que je demande mon chemin, façon pour moi beaucoup plus conviviale de me retrouver sans l’aide d’un GPS smartphone, que du reste je n’ai pas.
Et c’est là, par cette errance improvisée, que je découvre le fil rouge de mon parcours en gestation, via un petit chemin longeant un cimetière, et surplombant les voies ferrées en sortie de gare. Mais nous en reparlerons plus tard.
En ouverture des rencontres, le PAS – Parcours Audio Sensible Desartsonnants va donc être mis en chemin d’écoute. On présente son auteur en le qualifiant de « sound lover », ce qui ne peut que réjouir ce dernier, la formule lui convenant tout à fait, après que l’ami Michel Risse, de Décor Sonore, d’ailleurs présent à ce parcours, l’ayant qualifié un jour de « Lobe Trotter » !
Quelques mots en introduction, pour mettre en condition d’écoute, sans toutefois théoriser ni conceptualiser à outrance le parcours à venir, juste pour le mettre en situation. Nous évoquons une invitation à l’écoute de l’infra-ordinaire, posture sensible énoncée par Georges Pérec, pour faire du quotidien, de ce que ni les médias, ni même les acteurs locaux ne regardent ni n’écoutent à force d’habitude. L’immersion inconsciente dans des espaces publics a priori anodins rend en partie sourds et aveugles les usagers et passants de tous crins. Il nous faut donc, oreilles en veille, corps réceptacle, nous rebrancher sur ce déjà (trop) vu et entendu. Pour être dans le sujet des rencontre, il nous faut retrouver, voire fabriquer de inouï en partant du quotidien, de l’in-entendu qui deviendrait pour l’occasion inattendu, du trivial qui se ferait événement sensible, esthétique, tout cela dans une posture collective. Dans cette idée qui, au fil des années, s’affine et se fait incontournable; il s’agit, avant que d’installer des sons, d’installer l’écoute, comme on ferait une sorte de scénographie sonore. Installation dynamique et collective en marche, rythmée de points d’ouïe. Installation sonore à 360°, prenant la ville, ou une partie de ville comme cadre, théâtre de monstration. Installation présentant bon nombre d’aléas, et aussi d’interactions écoutants sonorités ambiances lieux arpentés. Gestes collectifs… Installation qui prône une non invasion sonique de l’espace public, s’appuyant d’abord et avant tout sur l’existant, le déjà en place, le prêt à ouïr. Installation en mode écho logique.
Cependant, sans que tout cela ne soit annoncé de façon trop péremptoire, installer l’écoute implique, pour laisser la place aux sons, d’installer le silence. Non pas silence des lieux et de leurs acteurs le partageant au quotidien, mais silence partagé du groupe. Un silence qui, paradoxalement peut mettre un collectif d’écoutants dans une bulle d’écoute intime, personnelle, mais aussi souder un groupe dans un premier geste commun qui serait de faire silence, action active comme l’indique sa tournure grammaticale, pour mieux entendre, pour mieux s’entendre. Et avec ta ville, comment tu t’entends ? La question est posée de façon polysémique.
C’est donc dans cette idée que s’ébranle un long, très long cortège, en regard des jauges habituelles. Ce qui ne va pas sans inquiéter un brin notre guide écoutant, peu habitué à emmener une cinquantaine de personnes, et se demandant si, entre la tête de fil et la queue de cortège, l’écoute silencieuse restera bien un fil conducteur efficace. A priori oui, d’après les ressentis du guide et les retours post parcours. Le public embarqué, déjà il faut le dire, dans sa grande majorité sensibilisé à des propositions d’écoute, est bien entré en immersion dans les espaces soniques proposés, jouant le jeu de l’ouïe proposé comme postulat initial à ce geste de déambulation sensible.
Cette longue colonne silencieuse, traversant la ville à pas très lents, s’arrêtant parfois sans mots dire, sans forcément de raisons apparentes, dans des espaces pourtant peu spectaculaires, pour le passant lambda en tous cas, a signé une trajectoire singulière. Singulière en tous cas à la vue d’autres passants, non avertis, croisant notre route. Une mise en scène pour le peu visible, d’une écoute collective, qui est venue interroger les personnes croisées, et sans doute modifier les ambiances, y comprises sonores. Une façon de jouer avec l’espace public par la simple présence, plus ou moins coordonnée, d’écoutants mutiques, ou tout au moins silencieux.
L’allure plus que modérée de la marche, tempo lento, est elle-même une sorte de jeu de ralentissement, en général apprécié des participants. Prendre le temps de, le temps de faire, le temps de marcher et d’écouter de concert, et pour reprendre l’expression d’un célèbre chanteur, le temps de vivre. Le temps de vivre ne serait-ce qu’un instant où se déploie une sensorialité collective que l’on cherche à exacerber, sans pour autant brusquer les choses, bien au contraire.
En avant donc pour notre PAS blésois, une heure environ de déambulation auriculaire ! Comme je l’ai mentionné en début de ce texte, la rencontre fortuite d’un cheminement un brin sauvage, sur les hauteurs de la ville a orienté le parcours autour de la gare, ce qui, en y réfléchissant bien, n’est pas vraiment surprenant. Desartsonnants, guide en chef pour ce jour, a toujours aimé les gares, et les apprécie sans doute plus que jamais de jour en jour. Espaces acoustiques réverbérés à souhait et variés, entre halls, couloirs, passages, quais, passerelles, commerces… Des ambiances et des sons multiples, sans cesse changeants. Voix, pas, sifflets, grondements, ferraillements, souffles, bips, annonces publiques… Une incroyable gamme sonore, un véritable catalogue de sons tous azimuts, aux couleurs ferroviaires, un corpus auriculaire signé. Une spatialisation à l’échelle du lieu, des réponses géographiquement situées, dignes parfois d’un concert acousmatique. Une polyphonie mécanique, humaine, architecturale, qui offre à l’oreille de belles séquences immersives. Et puis, symboliquement, l’attirance du voyage, des départs et retours, de la découverte de nouvelles terres d’écoute, de nouvelles rencontres, de nouvelles expériences contextuelles… Il se trouve que le guide écoutant adore les trains ! Regarder un paysage défiler sous nos yeux, les arrières-cours cachées des villes, les chemins discrets, les paysages larges ou enserrés… Rêvasser, somnoler, lire, écrire, discuter, voyager bercé par des rythmes parfois lancinants, qui ont d’ailleurs inspirés des compositeurs à jouer des itérations ferroviaires comme des matériaux sonores dynamiques… Invitation au voyage, y compris dans ce qu’il a de plus sonore.
Mais revenons les pieds sur terre, et les oreilles à l’affût. Gare à l’écoute !
Nous partons de l’École du paysage en direction justement de la gare toute proche. Une halte impromptue nous fait pénétrer dans une vaste cour intérieure d’un foyer de résidence étudiante. Le portail grince et claque de nombreuse fois au passage du groupe qui se rassemble petit à petit, et s’immobilise dans la cour. Un espace a priori protégé acoustiquement du « bruit de la ville ». Et il l’est en partie. En partie seulement, car une de ces incontournables souffleries de ventilation vient envahir l’espace, drone tenace et bien, trop, présent, comme une signature urbaine dont on se passerait volontiers. Psychoacoustique oblige, certains l’entendent, plus ou moins, d’autres non, gommant a l’envi les perturbations acoustiques pour aller poser l’écoute hors nuisance. Effet salutaire, ou pernicieux.
Après ce premier point d’ouïe, nous ressortons, toujours au rythme du portail qui marque la fin d’un plan-séquence auditif. En fait, les PAS sont très souvent constitués en plans séquences, des fenêtres d’écoute spatio temporelles, ambiances cadrées par des mouvements, changements de lieux, sas et passages, ou événements sonores délimitant des moments auriculaires… Nous les mixons et agençons sur le terrain, en fonction de ce qui s’y passe. Sons directs, travaillés dans et par le mouvement, façon Nouvelle Vague (cinématographie).
La deuxième scène sera donc la traversée, point d’ouïe compris, de la grande place-parvis devant la gare. Espace en travaux, très minéral, aménagement fonctionnel oblige, rythmé de voix, pas, et surtout des incontournables valises à roulettes striant l’espace de leurs grognements entêtés. En quelques années, l’apparition de ces objets roulants très identifiés, a marqué le paysage sonore urbain, comme strié de mille roulements chaotiques. L’approche et la traversée des gares et aéroports amplifiant ces présences qui, parfois dans de grands flux d’arrivée, prennent une place limite assourdissante dans des espaces généralement généreusement réverbérants.
Passage intérieur. Une cinquantaine de personnes envahissant le hall de gare, immobiles, toujours muets, tout cela ne passe pas inaperçu. Les usagers passent discrètement au travers du groupe, portant ici et là des regards inquiets ou amusés, le contournent, s’arrêtent de téléphoner, de parler, cerné par une petite foule bien étrange… Toujours une mise en scène de l’écoute, qui se montre, en train d’écouter justement
Retour au parvis, l’espace se ré-ouvre à l’oreille. Les valises sont toujours là.
Un passage en hauteur, surplomb de la gare, les oreilles un brin panoramiquées. Une tour métallique, nous conduit par un escalier en spirale vers une longue passerelle, elle aussi métallique, enjambant l’ensemble des voies ferrées, pour nous conduire sur « l’autre rive ». Durant cette traversée, nous avons droit à toute une série de sonorités propres aux lieux. Passage de trains rapides, vieille locomotives ronronnantes, annonces, klaxons, sifflets, bips de portes qui se ferment… Un cinéma ferroviaire pour l’oreille, digne du meilleur design sonore ambiantal, où tout semble à sa juste place. Et par la force des choses, l’est vraiment. Il ne reste à l’écoutant qu’à capter cette ambiance à la fois caractéristique et singulière, tout en jouant avec les déplacements, les arrêt sur la passerelle lorsqu’un train passe sous nos pieds, devant derrière, droite gauche, selon notre position. A l’extrémmité de la passerelle, les vibrations de nos pas sur le parapet métallique font tinter les haubans, on peu y jouer…
De l’autre côté, nous perdons assez rapidement les ambiances de la gare de l’oreille.
On se dirige vers un assez grand cimetière, histoire de le traverser en silence, en cette veille du week-end de Toussaint, pour décaler notre écoute dans le silences circonstanciés des tombes. Histoires d’ambiances. Les cimetières sont souvent des lieux d’écoute comme des bulles oasis acoustiques assez apaisées, entourés de hauts murs coupe-son. J’ai souvenir de traversées du Père Lachaise à Paris, ou de la Loyasse à Lyon, espaces vastes, monumentaux, où chaque son prend une place singulière. Ici cela ne sera hélas pas le cas, le cimetière étant déjà fermé à l’heure de notre passage. le repéreur avait omis de noter les heures de fermeture lors de son premier passage…
Nous emprunterons dons une sente le longeant, celle que nous aurions dû prendre au retour. Ce sentier cours le long du haut mur du cimetière à notre gauche. Il est tout d’abord encaissé entre deux murs, puis s’ouvre à droite au dessus des voix ferrées, que nous retrouvons donc, avec leurs sons cette fois-ci plus diffus, plus en contrebas, plus lointains. Une rumeur ferroviaire toujours entrecoupées d’émergences; un autre point d’ouïe; une approche plus panoramique, moins immersive, mais néanmoins restant dans un même champ d’une lexicalité auriculaire ferroviaire, comme une variation d’un déjà entendu qu’au final, nous ne quitterons jamais vraiment. Un fil rouge de notre parcours où les sons vont bon train, dirait Desartsonnants.
Nous débouchons sur une sorte de prairie, espace intersticiel entre les bordures de la ville et de sa périphérie, le relief gommant les ambiances de la gare. Un lieu difficile à définir acoustiquement, ni vraiment agréable ni vraiment désagréable, ni centre ville ni banlieue… Espace indéterminé, au regard comme à l’oreille.
A défaut de la boucle initialement envisagée durant le repérage, le retour se fait donc par le même sentier emprunté à l’aller. Ce qui est intéressant, c’est que les sonorités ferroviaires en contrebas restent similaires à notre premier passage, mais transposées de l’oreille gauche à l’oreille droite. Façon inattendue de rééquilibrer une écoute où la stéréo serait temporellement et paradoxalement scindée. Peut-être le souvenir sera t-il sollicité pour recréer après coup une stéréophonie en kit, mais pas sûr du tout, si ce n’est dans l’imagination facétieuse de celui qui écrit ces lignes.
Retour à la passerelle métallique et à une certaine proximité sonore de la gare. L’heure plus tardive, correspondant à une fin de journée, fait que l’ambiance est plus animée qu’à l’aller. Façon de constater, si on en doutait encore, comment un même lieu, à différentes heures, peu sensiblement offrir une écoute singulière, de par la densité des sources sonores et ses scansions rythmiques notamment, et la modification globale de ses ambiances.
Variante, la tour métallique que nous avions rapidement gravie via un escalier à vis, nous la descendrons cette fois-ci par un long plan incliné spiralant jusqu’au parvis. C’est encore un jeu droite gauche que nous offrons à l’écoute, nos oreilles tournant lentement entre le côté intérieur des quais de gare et l’extérieur du parvis. Une stéréo mouvante, au gré des pas, avant le retour à l’école du paysage. Nous poursuivrons cette soirée d’ouverture par un hommage à Raymond Murray Schafer, récemment disparu, et à qui ce parcours d’écoute était également et naturellement dédié.
Ce PAS se terminera par un retour à l’École du paysage où se poursuivra donc la soirée inaugurale. Le programme ne permettra pas le débriefing collectif habituel, néanmoins, quelques promeneurs viendront, à chaud, me faire part de leurs ressentis. De plus, l’ensemble des participants restant durant les trois ou quatre jours des rencontres, j’aurai régulièrement des retours spontanés. Surprise, plaisir de prendre le temps, étonnement de la diversité auditive, plaisir de « faire silence », ruptures et enchainements d’ambiances, esthétique du paysage, expérience décalée, ouverture de l’écoute au quotidien, mise en scène d’espaces sonores et de postures d’écoute, cortège quasi religieux… Des réflexions qui confirment des formes multiples de signatures d’écoutes, pour reprendre un terme dePeter Szendy, où chacun et chacune entends son propre paysage.
Il y aurait sans doute tout un travail à effectuer pour tenter de jauger, d’analyser et de creuser l’aspect émotionnel dans la pratique des PAS. Comment les ressentis personnels déclenchent ou amplifient des formes d’empathies, directement liées à l’écoute d’un territoire. Ou bien au contraire une insensibilité pouvant tendre à une forme de mésentente, si ce n’est de désentente latente, ou avérée ? Nous ne garderons ici que les côtés positifs, ceux qui en tous cas ont été exprimés suite au parcours. Pour le reste il faudrait entreprendre des entretiens plus profonds avec des publics lus larges et des méthodes d’approche ad hoc, ce qui serait sans doute fort instructif.
Concernant les traces de ce parcours, elles sont ici de trois ordres. Les traces auditives mémorielles, celles que je conserve, et que d’autres participants garderont en mémoire. Sans doute pour moi les plus intéressantes, même si fragiles, fugaces, subjectives, incertaines… mais celles qui, avec la prégnance visuelle, participeront le plus à faire de ce moment une expérience sensible pouvant ouvrir de nouvelles portes auriculaires, donner envie de reproduire cette approche expérientielle, ici ou là, maintenant ou plus tard, seul ou en groupe…
Les traces photographiques, qui questionnent les rapports vue/audition. Qu’est ce qui, dans le geste du photographe de fixer, à l’instar de la prise de son, tel moment plutôt que tel autre, motive la prise de vue ? Le paysage singulier par ce qu’il donne à voir, ou par ce qu’il donne à entendre ? L’alliance, la concordance ou la discordance, la complémentarité, l‘antinomie… entre la chose vue et celle entendue ? Un mélange de tout cela ? Qu’est ce que l’image seule, décontextualisée, pourrait nous suggérer d’un possible et hypothétique paysage sonore, selon l’imaginaire et le vécu de chacun, de quelqu’un qui commenterait une photo sans avoir participé au PAS? Ou quelles images surgiraient d’une écoute, elle aussi décontextualisée ? Les rapports images/sons sont très intéressants dans une possible complémentarité qui vient renforcer l’idée d’une écoute polyphonique, où l’expérience, la mémoire, la trace, viennent se frotter pour faire paysage.Partons du postulat que lequel n’existerait pour ainsi dire pas initialement, avant notre, nos fabriques tant collectives qu’individuelles.
Dans ce parcours, nous avons également, et c’est assez rare, un enregistrement de sa totalité par un promeneur écoutant, JuL, chercheur médiaticien au laboratoire CRESSON de Grenoble. C’est assez rare parce que le guide ne peut, sans se couper de l’immersion, de ses sensations, de ses inspirations, emmener et enregistrer toute à la fois un PAS. Il lui faut « être dedans », selon l’expression consacrée, sans se laisser distraire par des gestes techniques que requiert la prise de son. Mais ici, nous avons un preneur de son, avec sa propre écoute, car toute prise de son comme d’images sera motivée, plus ou moins consciemment, par les aléas du moment, les affinités propres, les coups de cœur, ou d’oreille… Ce qui est intéressant dans ce cas, c’est de disposer de plusieurs traces, comme des calques de lectures superposables, hétérotopiques. Le repérage, en tout cas pour le guide, qui vous l’aurez compris est le rédacteur de ce texte, l’expérience de terrain lors du PAS public, personnelle et collective, les photographies, et enfin une trace sonore d’un autre point d’ouïe, qui forcément, n’étend pas toujours près du guide. Ce dernier suivant ses propres inspirations, donnera à entendre un point d’ouïe autre. Et la réécoute après coup de ce long enregistrement vient corroborer certaines impressions, en élargir d’autres, sous le filtre de couleurs auditives inattendues, voire révéler des sources, ambiances ou événements, estompés par le temps, ou bien, pour différentes raisons, inentendues in situ…
Merci donc à cet écoutant preneur de son, de fournir un matériau riche, permettant de nouvelles lectures, et écritures, de ce parcours dont nous tentons ici de partager les richesses intrinsèques.
Après avoir hésité à remonter la prise se son, à la resserrer pour n’en garder qu’une « substantifique moelle », l’esprit, les moment forts, ou significatifs, c’est en fait l’intégralité du parcours qui est écoutable ci-après ! Un montage, ou plutôt une réinterprétation verront peut-être le jour, plus tard, dans d’autres contextes créatifs…
Pour profiter au mieux de cette prise de son binaurale, à hauteur d’oreilles, et en avoir une écoute optimale, en ressentir les effets immersifs, l’écoute au casque est très fortement recommandée.
Elles étaient bien là, mais qui donc ? Et bien celles que j’entends sonner et hululer depuis chez moi, en me disant que je les ai encore ratées. Mais pas ce matin, j’avais, une fois n’est as coutume, agrafé un pense-bête bien en vue. Donc j’étais là, à la bonne heure et au bon endroit pour les cueillir, les accueillir, micros et oreilles tendues. Les sirènes du toit d’un théâtre voisin, les cloches perchées sur le clocher tout proche, et à leurs pieds, les voix du marché. La sirène, c’est ponctuel et bien marqué dans l’espace temps, une fois par mois, à midi sonnante, les premiers mercredis du mois. De grandes glissades trouant l’espace en alerte. Crescendo, decrescendo. Des images surgissantes de catastrophes et de dangers, pour certains, des réminiscences de guerre, surtout dans ce quartier dont le centre fut presque entièrement rasé lors d’un bombardement, église comprise ! Des sirènes qui viennent judicieusement alimenter un travail en chantier autour… des sirènes, entre mythes et objets tonitruants. Ce n’est pas anodin. Et puis les cloches, qui prennent le relai à midi passé de quelques minutes, prenant soin de ne pas emmêler les signaux, de laisser de l’espace pour chaque son, de préserver une lisibilité en évitant une polyphonie trop confuse. Dans la réalité en tous cas. Dans l’écriture, j’en jouerai, en variation contrapuntique improbable. Car l’écriture n’est pas le terrain, c’est plutôt, dans la cas qui nous concerne, son empaysagement auriculaire. Et puis il y a les voix. Les voix-ci les voix là. Celles, habituelles pour le résident que je suis, du marché du mercredi matin. Des timbres et intonations dont je reconnais de loin les vendeurs à la verve chantante, à la gouaille sympathique. Comme un fond, un tapis, déployé à même le sol pour accueillir les émergences venues du ciel, dirait l’ami Michel Risse, ou en tous cas d’un peu plus haut. Cloches et sirènes perchées en l’occurrence. Chaque source possède sa propre ponctualité. Chaque source possède sa propre territorialité, sa spatialité, même si, acoustique oblige, ces espaces sonores se fondent, s’entremêlent, se jouent du territoire de l’autre, multiphonique. Pour ce qui est de l’apparition temporelle, il s’agit des mercredi, jeudis et dimanches pour les voix du marché, de chaque midi matin et soir pour mesdames les cloches, en tous cas pour les volées d’Angelus, et de chaque premier mercredi du mois à midi même pour les sirènes. Et c’est là, à cette date et heure, notamment aujourd’hui premier mercredi du mois à midi, que la conjonction se fait entre ces événements sonores. C’est là que s’opère un croisement dialogué qui se déploie sur la place; une histoire de quartier, celle que l’on veut bien entendre, ou se raconter. C’est donc là où j’ai attendu, micros en mains, sous un petit vent frisquet, que cloches, voix et sirènes, soient au rendez-vous pour composer une scènette sonore, que je m’empresserai de réécrire à ma façon. Situation qui me donne envie d’être dans d’autres lieux, d’autres premiers mercredis du mois à midi, vers d’autres églises et d’autres sirènes, et peut-être marchés, pour réitérer l’expérience, autrement n’en doutons pas. Points d’ouïe en variations paysagères pour voix cloches et sirènes…
L’immersion dans sa définition première, désigne « quelque chose, quelqu’un qui, plongé dans un liquide, subit un mouvement descendant »1.
Il y a donc une notion de bain, d’être entouré de, qui peut être agréable, mais aussi, dans la descente, une sensation nettement moins positive. Être trop immergé, peut risquer la noyade, dans le sens physique comme symbolique. Une forme de Muzac envahissante par exemple, qui noierait notre discernement, annihilerait la notion de goûter pleinement et volontairement à quelque chose d’audible.
Mais nous laisserons ici l’approche négative, voire dangereuse de l’immersion, pour la penser comme « le fait de plonger ou d’être plongé dans une atmosphère quelconque »2, qui est sa deuxième définition; ici plongé dans un bain sonore et/ou musicale.
Prendre un bain de son, être entouré de sons, sentir les sons nous envelopper, se laisser porter, transporter.
L’immersion est donc ici une posture sensible, produite par un geste artistique, en l’occurence par une œuvre audio proposée aux écoutants, eux-même placés de façon à ressentir l’espace sonore se déployer autour d’eux, dans des mouvements qui les placent au centre de la scène acoustique, et non pas dans une configuration frontale, comme dans beaucoup de concerts.
Ces dispositifs immersifs et de diffusions via notamment le multicanal, ne sont certes pas nouveaux. Dés le début des années 70, l’Acousmonium, tel que l’a nommé François Bayle, ou orchestre de hauts-parleurs, permet aux compositeurs d’écrire et de diffuser dans des espaces acoustiques multi-directionnels. De la musique concrète à la musique électroacoustique, puis acousmatique, l’auditeur est au centre de l’écoute, avec néanmoins toutes les limites de se trouver au plus près du sweet spot, point d’écoute idéal et central, géographiquement parlant.
Les technologies évoluant, le multicanal emprunte différents dispositifs, de la diffusion WSF – Synthèse d’hologrammes sonores de l’IRCAM aux diffusions ambiphoniques, sous des dômes équipés de très nombreux haut-parleurs, en passant par des casques VR, des diffusions spatialisées par des HP mobiles hyper-directifs… Les procédés d’immersions continuent de placer l’auditeur dans un bain sonore parfois assez impressionnant.
Reste à sortir d’une forme d’esbrouffe technologique pour composer des œuvres qui, par leurs qualités intrinsèques, fassent justement oublier le dispositif, pour que ne reste plus que le geste créatif, l’œuvre, qui va embarquer l’écoutant sans mettre le dispositif en avant.
Mais au-delà des dispositifs, petits ou grands, modestes ou impressionnants, l’immersion peut-elle se faire sans machinerie technologique spécifique, sans appareillage de l’oreille, à oreille nue ? Peut-on se sentir entouré de sons, voire de certaines formes de musiques, sans avoir recours à des modes de diffusions électroacoustiques, ni même instrumentales ?
Bien sûr, si je pose ainsi ces questions, c’est que je vais certainement répondre que oui. Question orientée.
Dans ma pratique liée au paysage sonore, le Soundwalking, la balade sonore, et ce que je nomme les PAS – Parcours Audio Sensibles, sont de fait des gestes qui proposent aux « marchécoutants » des situations naturellement immersives.
Se plonger dans les sons des centres villes comme dans ceux de forêts, de montagnes, de bords de mer, sentir les sons bouger autour de nous, nous envelopper, nous dessiner tout un paysage auriculaire lorsque nous fermons les yeux (cinéma pour l’oreille) sont des façon de se trouver dans un bain sonore sans cesse en mouvement, en transformation.
De même, la notion de point d’ouïe, d’arrêt sur son, de poste d’écoute, nous proposent de mettre notre écoute au cœur des ambiances acoustiques, paysagères, que nos marches ponctuées d’arrêts nous font pénétrer de plain-pied, de pleine oreille oserais-je dire.
Cette immersion paysagère est donc esthétique, mais aussi écologique, voire écosophique. Poser une oreille attentive aux ambiances environnantes nous apprend à écouter, à nous entendre, à mieux, à bien nous entendre, peut-être à nous ré-entendre avec nos milieux, vivant et non vivant compris. On pourra y percevoir les aménités qui nous feront apprécier les musiques des lieux, tout comme les désagréments, les frictions, les dysfonctionnements, entre saturation et paupérisation.
Plus l’immersion sera profonde, plus la conscience d’un milieu acoustique superposant et alternant moult ambiances nous réjouira, nous inquiétera, peut-être nous alarmera.
Le geste artistique, y compris celui de l’écoute, n’est pas que fabriquer du beau bien pensant, du divertissement et du rêve. S’il peut aspirer à des formes de sublimation du monde, il peut aussi déranger nos bonnes consciences, montrer ce qui va dans le mur, et pas que dans le mur du son. L’artiste n’est pas exclus, bien au contraire, de prendre une position politique, au sens premier du terme, de s’impliquer dans l’espace public.
L’écoute paysagère immersive, être au cœur des choses, prend ici partie de montrer ce qui fonctionne comme ce qui dysfonctionne (Low-Fi et Hi-Fi de Murray Schafer) et de nous mettre l’oreille devant des dégradations écologiques, sonores comprises, dont l’accélération, si ce n’est l’emballement, doivent urgemment nous alerter.
@Photo Michel Risse, Décor sonore, Symposium FLK, « Paysages inouïs »École Supérieure de la nature et du Paysage de Blois – Octobre 2021
Bonjour, à la demande ce certain.es, concernant les dates arrêtées à ce jour, il y aura des PAS aux dates et dans les lieux ci-dessous (Saison 2022, 1er semestre) :
le 25 janvier à Paris, pour les Assises Nationale de la Qualité de l’Environnement Sonore,
le 04 février, à Bastia (Forum des Arts Sonores)
Février, Sousse, workshop architecture et création sonore
le 19 mars dans le PNR d’Ardèche,
le 20 avril à Pantin, CRR classe d’électroacoustique
le 20 mai à Lyon (en nocturne), invité par Nomade Land
le 24 mai à Grenoble, rencontres autour de la Rhytmologie entre Flux et cadences
le 25 juin à Saint-Vit (Jura), Festival Back To The Trees
le 02 juillet à Milllery (Côte d’or), rencontres acousmatiques
le 07 juillet aux Adrets (Savoie), Festival les Arpenteurs
le 18 juillet (World Listening Day), lieu à fixer…
Plus d’autres dates en cours de négociation, à fixer, voire celles où vous inviterez Desartsonnant à PASrtager des écoutes audio-arpenteuses…
J’écoute, je m’indigne, j’enrage, je suis écœuré, je me sens politiquement impuissant, responsable, écrasé, impliqué…
Mais je me dis que les petites idées, actions partagées, si modestes soient elles, infimes et fragiles instants où l’oreille est tendue alentours, vers l’autre, vers le vivant, au sens large, c’est un levier pour conserver une pointe d’espoir qui nous fasse encore aller, ensemble, de l’avant.
Ces derniers soirs, il fait froid et humide, j’ai donc migré, pour mes stations « bancs d’écoute, et d’autres choses », dans la gare de Lyon Vaise. Je m’y assois,lis, rêvasse, regarde, et bien entendu écoute… Un groupe de jeunes vient me parler. De la « Cité du haut ». Ils emploient sciemment un « dialecte cité » haut en couleurs dont je ne maitrise pas du tous les codes, tant s’en faut; ils m’intérrogent, me provoquent, verbalement. Je les écoute, leurs réponds. Je ne comprends pas toutes leurs colères mais ne les juge pas, les écoute, avec une certaine forme d’empathie non moralistrice. Je ne suis pas médiateur, ni psy… Simplement, je sens qu’ils ne sont pas ou guère entendus, en tous cas hors des espaces cadrés, et que leurs attitudes provocantes les marginalisent un peu plus dans l’espace public. Pas de réponse à cela. Juste un peu sonné.
Puis arrive un couple d’étudiants. Ils sont véritablement atterrés, bouleversés, angoissés, par la crise sanitaire qui n’en finit pas de contraindre, d’altérer, très lourdement leurs études, leurs vies, et sans doute leur avenir. Nous n’avons aucun contact, aucun échange, même pas un regard. Je suis simplement un écouteur anonyme, invisible, qui prend un peu plus conscience à quel point le paysage sonore ambiant nous révèle la belle et terrible fragilité du monde. Monde qui se déploie, pour le meilleur et pour le pire, à qui veut bien l’écouter. C’est à la fois très beau et très pesant.
Les ambiances sonores, parfois appelées paysage sonore, sont en fait très peu considérées dans les projet d’aménagements, urbains ou non. Si des études acoustiques métrologiques sont effectuées, si on prend en compte des normes d’isolation, d’isolement, de réverbération, principalement liées aux risques potentiels de « pollution sonore », quid des aspects qualitatifs, esthétiques, culturels… Et au final, comment dépasser la notion de s’isoler des sons – donc d’une forme de vie sociale – plutôt que de mieux vivre avec. Question problématique pour les émetteurs-récepteurs que nous sommes.
La recherche d’aménités audio-paysagères, de signatures acoustiques inhérentes aux lieux, d’ambiances dépassant le résiduel pour penser le conceptuel, de modèles d’aménagements où l’oreille, à l’instar de la vue, trouve aussi son compte… un projet qui devrait être aujourd’hui pensé de façon plus indiscipinaire.
Écoute t-on encore, dans nos villes, hors crise sanitaire, le son de nos pas sur des sols aux matériaux différents, celui du vent et de la pluie, des oiseaux et des fontaines, des voix ambiantes ? Échappe t-on à la chappe de la grande rumeur ultra motorisée ? Peut-on se parler sans élever la voix, ni trop tendre l’oreille ? S’habitue t-on, envers et contre tout, plus ou moins inconsciemment, à des formes de pollutions pernicieuses qui mettent à mal notre santé, notre équilibre ?
Peut-on prôner une belle, sinon meilleure scène auriculaire, préserver, (a)ménager des oasis acoustiques, des points d’ouïe cherchant une belle écoute, dans des cités parfois saturées de signaux qui mettent nos sens à mal ?
Un artiste sonore, musicien, designer… peut-il amener une « audio-vision » élargissant les approches quantitatives, normatives, vers des gestes sensibles, qualitatifs, esthétiques ?
Les profondes et inquiétantes transformations de nos éc(h)osystèmes ne devraient-ils pas nous pousser à penser de nouvelles formes d’aménagements où le sonore, entre saturation et paupérisation, serait également un critère de mieux vivre (ensemble) ?
Autant de question qui devraient, doivent, nous questionner sur nos rapports sensibles, esthétiques, nos inter-sociabilités, avec les espaces, tant publics que privés.
Il me faut choisir un itinéraire, parcours marchécoutable, d’ici à là, en linéaire, en boucle, en zig-zag, au coup de cœur, ou d’oreilles.
Il me faut le choisir aux vues, si je puis dire, de ses sonorités, ambiances in situ, repérées, potentielles, supposées, rêvées…
Il me faut le choisir avec ses variantes possibles, permettant de m’échapper, d’improviser le cas échéant, d’adapter, de se/me surprendre…
Il me faut le choisir pour ses capacités à créer et à tisser des inter-connections ambiantales, même et surtout improbables. Faire un PAS de côté, l’oreille sur les chemins de travers.
Il me faut le choisir comme espace(s) à jouer, entre le voir, l’entendre, le marcher, le faire, l’imaginer…
Il me faut le choisir pour l’écrire a posteriori, le vivre, le faire vivre, par l’expérience kinesthésique, mentale, pour construire de la mémoire collective (ou non), favoriser des échanges, des retours, des questionnements, que le parcours puisse générer.
Les choix, la décision, l’écriture, le traçage/repérage, d’un parcours auriculaire inspirant, embarquant, sont des phases cruciales, comme peuvent l’être de studieuses répétitions en vue d’un représentation théâtrale. Elles invitent à une prédisposition pour un moment de plaisir en devenir.
Suite à une longue et harassante, mais passionnante et questionnante journée de préparation/repérage. PAS – Parcours Audio Sensible « Les choses étant ce qu’est le son » à Blois, pour les rencontres internationales « Inouïs paysages ». École Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage de Blois.
@photo, France Le Gall « Danser l’Espace – Sous les pommiers ba «
De retour depuis un peu plus d’une semaine à Lyon.
Je me suis arraché, non sans quelques regrets je l’avoue, au cocon fécond de la roulotte sous les pommiers, havre de paix propice à l’écoute, à l’écriture, à la cogitation de parcours et gestes d’écoute.
Arraché à cette belle région auvergnate où les villages, des vallées, des sites en pics basaltiques perchés, offrent mille points d’ouïe, dont certains explorés, joués, transposés, seul ou à plusieurs, durant la résidence.
Aujourd’hui, des sons comme des images courent dans ma mémoire, surtout lorsque je travaille à organiser les traces de mon séjour, en chantier d’écriture, en sons, images et textes.
Il me faut encore laisser décanter, murir tout cela.
Quelques saillances se font jour, se précisent, se prêtent à de nouvelles interrogations.
Installer l’écoute, et par la même des points d’ouïe, titre/objectif de ma résidence, reste bien entendu un fil rouge, élément clé. Cette petite phrase qui pose la question du comment faire, en fonction du lieu, du contexte, des espaces visités, des personnes croisées, de la reconstruction a posteriori…
Selon les jours, les espaces, les choses tentées lors de PAS – Parcours Audio Sensibles en groupe, et en solo, les expériences furent riches et variées, des réflexions se creusant sur le statut des objets écoutés, la façon de les mettre en écoute, corporellement, de les tracer, de les historier…
Un regret néanmoins, que nous partageons avec mon hôte, la difficulté de rencontrer, d’échanger, de faire vraiment avec les gens du village, de recueillir leurs ressentis, écoutes, petites et grandes histoires des lieux…
La trace, ou plutôt les traces sont un maillon clé, celles qui restent en mémoire, qui servent et serviront à réécrire, à partager des histoires, autant pour ceux/celles qui les ont vécues que vers ceux/celles qui les vivront par procuration, par le récit tissé après coup; les traces sont au centre de cette résidence, comme souvent.
Les PAS-Parcours Audio Sensibles restent ainsi une expérience esthétique active, qui sous-tendent l’écoute, de laquelle émergent un ou des paysages sonores.
Dans l’inspiration de Perec, l’expérience de l’Infra-ordinaire, ici de l’Infra-auriculaire, agit comme un ensemble de stimuli nous connectant à des espaces inouïs car trop souvent in-entendus ou non-entendus dans leur triviale quotidienneté.
Inouïs aussi parce que jamais l’expérience d’écoute vécue à un instant T ne se renouvellera à l’identique.
L’expérience corporelle, physique, audio-immersive, celle du corps interfacé aux milieux traversés, lesquels nous traversent réciproquement sensoriellement, sont vécues sans autre formes de dispositifs-prothèses augmentants. Le corps se place ici comme unique récepteur/émetteur, interagissant, prenant conscience de ses proprioceptions, rayonnant, jouant, performant les espaces ambiants…
Expérience de la trace, mémorielle, physique, kinesthésique…
Mais aussi de la trace objet, au sens large,(re)construite de sons, d’images, de mots, et autres hybridations, transmédialités, transmises via des écritures plurielles, post-terrain, comme des récits à partager.
Expérience hybridante donc, entre arts sonores, environnementaux, relationnels, contextuels…
Expérience contextuelle à revivre chaque fois différemment dans de nouvelles résidences, ici où là, partout où le monde sonne à nos oreilles. Et en terme de problématiques comme de géographie, le champ est large !
L’improbabilité même d’un paysage tient sans doute du fait que ce dernier est essentiellement né d’une série de représentations, de constructions, avec tous les aléas intrinsèques, du ressenti émotif, subjectivé, aux éléments contextuels plus ou moins maitrisés.
Suite à une série de déambulations auriculaires, à des enregistrements et montages audionumériques de terrain, et pour conclure une résidence d’écritures audio-paysagères, différentes créations, s’éloignant des modèles du field recording « classique », plutôt figuratif, vont nous amener vers des représentations sinon plus abstraites, en tous cas beaucoup moins descriptives.
Ce sont là ce que je nome des paysages improbables. Improbables car revisités, triturés, voire creusant des écarts significatifs entre l’entendu in situ, le ressenti, et le pur imaginaire, et souvant en naviguant entre les frontières du vécu et du rêvé, tricotant des espaces fictionnels, frictionnels, nourris néanmoins des ambiances puisées sur le terrain.
Prendre le paysage à contre-pied, si ce n’est à contre-oreille, c’est par exemple partir d’un photo prise lors d’un point d’ouïe, sur le Pic de Brionnet, promontoire basaltique, de son église et de sa cloche, pour sonifier cette représentation visuelle. De l’image transcrite, transcodée, transmédialisée vers un son dérivé, par l’utilisation d’un logiciel de sonification, ce qui donnera un résultat relevant plus de l’abstraction que de la représentation, où le sens même, celui initial, disparaitra tout ou partie.
Voici par exemple l’image de départ
Et le résultat audible de sa sonification
Et cette autre interprétation puisant dans différentes sources, mélangeant lieux et moments, des rushs audio inutilisés dans les précédents montages de spots parlés, autour de l’idée de paysages entre fluides et flux inspirés du contexte local – rivière, sources, fontaines, cloches, mais aussi véhicules traversant le village, impression rythmologique de « temps qui passe »… Et puis encore, approche intermédiaire, un mixe de paysage sonifié via l’image d’un banc d’écoute et sa représentation audionumérique de choses entendues, mariage improbable de sons et d’images interlacées. Ces quelques exemples esthéthiques de tranformations de paysages plus ou moins dé-naturés, montrent à quel point l’expérience vécue peut être prétexte, inspiratrice et vectrice de re-créations, récits fictionnels oscillant entre traces plus ou moins identifiables et abstractions nous emmenant vers d’autres mondes connexes, inter-reliés, transmédialisés, ré-installés. De l’écoute in situ au paysage en découlant, il y a parfois tout un monde, tissé de relations de cause à effet, connections bien réelles, même si elles sont parfois quasi indécelables.
Un spot chiens, écoute acousmatique, car nous ne voyons pas les bêtes, parquées derrière une haute clôture métallique, mais qui par contre se font entendre bruyamment à notre passage.
Éléments rythmiques intéressants de la promenade, timbres rauques et puissants, tensions, nuisance sonore pour un écoutant; les chiens sont en effet très présents dans le village; quel statut donner à ces sons et à quel moment, dans quelles dispositions d’écoute, dans quelle visée ?
Une fontaine, voire deux fontaines, très différentes, avec chacune leur propre signature acoustique.
Des jeux d’auscultation où l’oreille se mouille, où l’écoute se rafraîchit, où le ludique est de la partie, stéthoscopes et longue-ouïes en immersion, dans le vrai sens du terme.
Un sympathique théâtre de verdure, plus ou moins laissé à l’abandon. Des bancs de pierre en arrondi, une scène, un mur fond de scène, un espace entre sol gravillonné et entourage boisé.
Des sons festifs qui nous parviennent du haut du village.
D’autres cadres er prétextes à des jeux d’écoutes, ludiques, vocalisés, marchés, inspirés par le lieu…
Une église désacralisée, vide de tout mobilier, ce qui renforce la réverbération type romane du bâtiment.
Ici, je vais réinstaller des improvisations sonores enregistrées la semaine précédente, d’un autre parcours, d’une autre église, sur la colline de Ronzières, surplombant celle où nous nous trouvons.
Des sons en décalages spatio-temporels, en frottements, d’une église à l’autre, transportés, audio-délocalisés, d’un moment et d’un lieu à un autre, en résonance, en discordance peut-être.
Jeux autour de perceptions décalées. Installer et faire bouger les sons, s’installer entre, chercher les postures, habiter fugacement l’espace…
Passage par une autre fontaine, avant que de profiter d’un dernier soleil couchant, et d’échanger sur nos expériences réciproques.
D’autres trames/traces sonores à mettre en récit, à historier.
Du proche au lointain, je me rapproche, il s’éloigne, son d’ici ou d’ailleurs.
Près tout près, au plus près, ce sont les battements de mon coeur, le froissement des feuilles, le craquement des brindilles.
Le bourdon de la rivière, entêtant, envahissant….effet coktail!
Petits sons émergent des sous bois, assourdissants bruits de moteurs agressent mon espace sonore. Filtrer pour mieux écouter, choisir le son, l’accompagner et le laisser repartir.
Bulle sonore construit l’espace, délimite, tisse une toile.
Questions-réponses impromptues, insolites, sons s’emmêlent et organisent le vide.
Résidence d’écriture(s) audio-paysagère(s) « Installer l’écoute – Points d’ouie » à Tourzel Ronzières, Puy de Dôme, accueillie par « »Danser l’espace – Sous les pommiers ba » , soutenue la la DRAC Auvergne Rhône-Alpes
qu’elles elles sont intangibles, fugaces, volatiles, changeantes, parfois totalement imprévisibles.
Elles s’accrochent aux reliefs, aux aspérités, aux anfractuosités,
comme les sons se jouent des typologies, des matériaux, des obstacles.
Elles caressent les paysages qu’elles contribuent à faire vivre, les noient, les submergent, les façonnent.
Elles accompagnent les jours et les nuits, drapées de plus ou moins de consistance, de présence, d’opacité ou de transparence.
Tout comme les sons, voire même avec eux, elles font sensations,
elles ambiantisent,
elles font paysages.
Tout ceci de concert, en résonance, en friction, en dissonance, en harmonie.
Digital Camera
Du gravier magmatique au bloc basaltique, de la goutte de rosée à la rivière dévalante, les effleurements, les caresses audio-luminescentes colorent le monde, l’irisent, jusqu’à le rendre insaisissable.
Complices compères, l’entendu et le vu, le son et la lumière, aujourd’hui, dans les collines auvergnates que j’habite, que j’ausculte, que je scrute, pour un temps,
sont des formes perceptives qui me font corps antenne,
Au neuvième jours de ma résidence audio-paysagère auvergnate « Installer l’écoute – Points d’ouïe », la matière sonore, visuelle, textuelle, commence à s’accumuler, à prendre corps, et surtout à progressivement faire sens.
Dans une démarche qui n’a en soi rien de très originale, j’applique ma petite méthodologie de terrain, en immersion, baigné, entouré de paysages aux vertes collines, de forêts multicolores, de rivières chantantes, de lumières automnales délicates, sans oublier les sonorités plutôt apaisées.
Et de quelques tracteurs grondants et ferraillants.
Se promener, arpenter, repérer
Écouter, donner à entendre, partager les points d’ouïe, les chemins d’écoute
Capter, cueillir, enregistrer des ambiances sonores de tous crins, écrire, photographier
Classer, trier, organiser, revisiter, construire les traces
En espérant avoir saisi un peu de l’essence paysagère, du monde sensible in situ, et de les restituer à ma façon, pour ainsi de les partager à qui veut bien entendre.
L’écoute, tout comme le paysage sonore en résultant, étant pour le moins immatériels, fluctuants, fluants, les traces comme outils d’écritures plurielles tenteront de lui donner vie, incarnation sensible, consistance, a posteriori de l’action, et espérons-le dans un certain prolongement temporel.
Traces sonores
Le vécu, l’écoute in situ
Le souvenir, la rémanence
Le capté, l’enregistré
Le montage audionumérique, l’écriture, la création, la composition
La restitution, les installations, les supports de diffusion
Traces écrites
Carnets de notes, relevés, approches descriptives, phénoménologiques…
Approches tracées, mêlant, croisant, faisant interagir différentes disciplines ou « spécialités » (arts, sciences dures et sociales, aménagement du territoire, santé, pédagogie, design, politique)
Dans le meilleur des cas, on imagine un travail réunissant, sans doute encore un brin utopique, musiciens, artistes sonores, géographes, sociologues, architectes, urbanistes, designers, plasticiens, vidéastes, danseurs, écrivains, poètes (et autres écrivants), photographes, graphistes, acousticiens, paysagistes, politiques, soignants, habitants et promeneurs du quotidien, et bien d’autres champs d’actions/performances in situ.
Faisons en sorte que tous ces acteurs puissent co-écrire, via des expériences en chantier, un paysage sonore pluriel, multiple, comme il l’est du reste intrinsèquement.
Dans cette visée, installer l’écoute est une chose pour moi importante, mais à condition de le faire dans un contexte donné, en privilégiant une approche relationnelle des plus ouvertes que possible.
Le croisement, l’hybridation, la créolisation de gestes, de savoir-faire, d’expériences, d’envies, est au cœur, toutes traces aidant, de l’écriture, et qui plus est de l’aménagement d’un territoire, avec toutes ses potentialités, ses faiblesses, et ses fragilités inérentes.
C’est dans cette optique que la construction avec et par les traces, par le ré-agencement d’objets sensibles, témoins, recueillis pour construire un processus narratif et constructif, prendra tout son sens.
Cependant, notons que sur le terrain, la tâche n’est pas si simple. Les barrières restent nombreuses, les freins multiples.
Entre contraintes financières, soucis de rentabilité à tout prix, manque de temps alloués, tendance à l’entre-soi culturel, incompréhension, plus ou moins volontaire, de la démarche, isolement et méfiance du monde rural, comme du milieu urbain, les obstacles, dont certains pas des moindres, contraignent les projets souvent dans des résultats en deçà de nos attentes et espérances.
Fort heureusement, certaines structures, institutions, lieux alternatifs, osent courir le risque de faire un pas de côté.
En espérant que cela fasse trace(s), et qui plus est trace de nouveaux chemins d’écoute, et d’actions en tous genres.
Régulièrement assis sur des bancs, mobiliers que j’utilise comme des points d’ouïe, des affuts d’écoute, des lieux d’échange, je parcours donc Tourzel Ronzières, mon lieu de résidence artistique, pour repérer ces derniers.
Le village, quelques deux cent âmes, est pourvu d’une dizaine de bancs dans le seul centre de Tourzel, ce qui est tout à fait satisfaisant, même si ces jours-ci, la saison estivale terminée et les températures fraîchissant, je suis un des rares à m’y poser.
Peu importe, c’est d’ici que je prends le pouls des lieux, que je m’immerge dans ses ambiances, que je capte les mille petits riens qui font vivre à mes oreilles le site investi, surgir ses paysages sonores du moment.
J’ai ainsi testé plusieurs assises, avant que d’en choisir une, au centre du village, en contrebas d’une fontaine, avec une belle vue sur les contreforts d’Issoire, un saule pleureur qui bruissonne joliment sous le vent, tout à côté. C’est ici que je me pose donc régulièrement, avec livres, carnets de notes et micros.
Considérant l’œuvre de Georges Pérec, si le concept d’Infra-ordinaire inspire mes écoutes et leurs narrations, sa tentative d’épuisement (d’un lieu parisien), descriptif localisé entêté dans l’utopique espoir de cerner un espace, d’en faire le tour, de se l’approprier pleinement, donne également du grain à moudre au projet d’installer l’écoute.
Lorsque dans le titre de cet article, je cite l’Infra-ordinaire, concept pérequien s’il en fut, je trouve cette approche, aux tendances minimalistes, on ne peut plus appropriée au lieu et à mes situations d’écoute, dans une ambiance où les sons sont assez ténus, nonobstant le passage parfois tonitruants de tracteurs et autres machines agricoles.
Et puisque nous en sommes à citer les acteurs et gestes inspirants, je ne saurais ignorer les « Presque rien » de Luc Ferrari, où le paysage sonore composé semble tout autant se construire que se dérober, (re)fluant sans vers d’autres espaces imaginaires.
Revenons à Tourzel et à mon banc d’écoute.
Quelques rares passants, pas et voix.
Le son de la fontaine voisine en continuum.
Des chiens qui se répondent d’un bout à l’autre du viillage.
Des véhicules qui rompent brusquement une forme de torpeur pré-hivernale.
Des oiseaux, par séquences, pigeons et passereaux.
Quelques sons discrets, des portes s’ouvrent et se referment, presque en catimini…
Des feuilles mortes raclant le sol.
Des sons de la vie de tous les jours, non ostentatoires, non spectaculaires, loin de là, mais Oh combien présents, et signifiants dirais-je même.
Un infra ordinaire auriculaire, qui ne s’impose pas, qu’il faut aller chercher, vers lequel il convient de tendre l’oreille pour en saisir les nuances.
Et des nuances, il y en a ! Surtout lorsque nous installons l’écoute, persévérante, prête à pénétrer par l’exercice de la répétition, de la lenteur, de la réitération du geste d’écoute minimaliste, dans une surprenante trivialité, bien plus excitante qu’il n’y parait de prime abord.
Ces mille et un petits sons, habituels mais sans cesse ré-agencés, repositionnés, secrètement redéployés, offrent une scène acoustique au final très dépaysante, voire exotique, dans sa façon de ne pas se dévoiler, se révéler sans efforts.
L’Infra-ordinaire demande de creuser avec une certaine abnégation, les ambiances sonores, y compris les plus ténues, pour entrer dans le flux, l’immersif, le cœur-même du village, jusqu’à y reconnaitre avant qu’ils ne se montrent, des 4X4 bringuebalants, des tracteurs pétaradants, des voix…
Il y a un monde entre les bancs de la place lyonnaise, au bas de chez moi, avec ses bars, commerces, scènes parfois festives, urbaines pour le meilleur et pour le pire, et ce village de montagne isolé, hors des grands axes, que certains trouveraient sans doute bien trop « calme ».
Installer patiemment l’écoute, même si les choses écoutées semblent totalement dénuées d’’intérêt dans leurs apparentes petitesses, est une posture qui permet au paysage d’émerger de ses propres sons, et à l’écoutant de se fondre avec délectation dans les lieux pour en jouir pleinement.
Une forme d’Arte Poverasonore, et au final un profond dépaysement, qui délaisse la grandiloquence (dé)monstrative, ostentatoire, pour ausculter, au sens premier du terme, les petites pépites auditives du quotidien.
Celles et ceux qui ont l’habitude de suivre mes audio pérégrinations savent qu’il y a, dans mes écoutes et leurs mises en récits, en sons, des récurrences, des itérations, des repères quasi incontournables, marqueurs acoustiques indéniables des lieux arpentés.
L’eau fait incontestablement partie de ces éléments rémanents qui contribuent, par ses innombrables manières de fluer, de rythmer l’espace, à composer un paysage sonore, qu’il soit urbain, villageois, ou naturel.
De rivières en torrents, de cascades en fontaines, nous nous rafraîchissons l’oreille, tout en signant des ambiances spécifiques.
Une palette sonore aux mille nuances, intensités, fluences, des coulées ou trame bleues, des points d’ouïe jalonnant l’espace…
A Tourzel Ronzières, qu’auscultent mes oreilles à ce jour, trois ou quatre fontaines/lavoirs, anciennes, de tailles imposantes, avec plusieurs bassins qui se déversent les uns dans les autres. Deux sont en activité.
Et en contrebas, le ruisseau du Gripet, qui chuinte joliment d’une eau courante serpentant entre une abondante végétation.
Tout cela rythme le village, irrigué de nombreuses sources descendant des collines pentues, ce qui ne va pas d’ailleurs sans poser problème au bâti local dont les murs sont assez malmenés par cette présence aquatique, ajouté à cela la rigueur du climat.
Pour l’oreille, de belles ambiances que l’écoutant que je suis ne peut manquer de vous narrer, et qui plus est de vous faire entendre, et voir, à ma façon.
Premier PAS – Parcours Audio Sensible public de ma résidence auvergnate « Installer l’écoute – Points d’ouïe »
Il s’agit de mettre en pratique l’intitulé de la résidence, en arpentant, oreille aux aguets, corps réceptacle sonore, et aussi bien entendu producteur, acteur, joueur, improvisateur selon les moments.
Un groupe d’écoutants de diverses pratiques, éducation, graphisme, danse, architecture, pour la plupart déjà rompus à l’exercice de la marche sensible.
Et des sentiers, prairies, une église, des sites préalablement repérés, et déjà marchés/dansés par plusieurs.
Faire corps avec les sons, expérimenter et installer l’écoute, en faire récit, trois visées principales de cet atelier.
Premières mises en oreilles, calibrage tympanesque, quelques gestes, des directions d’écoute, des visées auriculaires, et nous partons grand chemin petits sentier vers de soniques aventures.
Partir en silence, installer le silence de même que l’écoute, et nous le garderons sur une grande partie du trajet. une communauté éphémère, silencieuse, en tous cas par la parole communiquante.
Traversée d’une rivière. Sur le pont, nous essayons quelques postures d’écoute pré-testées, pour faire entendre le fil de l’eau ondoyante sous toutes ses coutures, ou presque.
Un sentier en sous-bois, vent, oiseaux, rivière en contre-bas, qui s’éloigne, passe de gauche à droite, et se rapproche selon les détours caminés; quelques motos et quads, pas vraiment les bienvenus, heureusement, ils ne monteront pas vers nous et se feront très rares au fil de la journée.
Nous investissons un beau petit pré ouvert, chacun y trouve sa place, son point d’ouïe, un positionnement de corps écoutants qui maille l’espace instinctivement mais joliment.
@photo France Le Gall – Danser l’Espace
Des pierres qui sonnent, percutées, nous sommes dans la régions des phonolites qui, comme le nom l’indique, sont bien sonnantes, toutes désignés à musicaliser le chemin de percussions minérales.
Un autre espace de jeu s’ouvre à nous, au dessus de la rivière qui gronde par une percée, vers un contrebas aquatique.
Sthétoscopes ou stéthophones, longue-ouïe, on gratte, effleure, tapote, vise, improvisons chacun son concert intime, au creux de l’oreille. Les gestes exploratoires sont beaux à regarder, comme une sorte de ballet lent et silencieux, dans l’esprit de la structure qui m’accueille « Danser l’espace ».
Espace danse au gré des sons, parfois dense, parfois moins, parfois peu, très aéré, fugace.
Des troués de vent, d’autres d’oiseaux, des guetteurs rapaces criards tournoient plus haut, des scènes au détour du sentier qu’il nous suffit de capter pour nourrir ce qui fait du paysage écouté, une véritable installation sonore à ciel ouvert.
Un triangle de verdure, espace idéal pour ajouter quelques sons parfaitement exogènes, urbains, venant titiller, décaler la scène acoustique. Un transport d’une ville vers cette forêt, surprise de ce facétieux chamboulement, cependant éphémère et discret, à l’échelle des oreilles écoutantes.
Une cupule sanctuaire ornée d’ex voto, dont nous respecterons le calme.
Passage de cyclistes et saluts.
Des voix chuchotantes, ou parlantes, les nôtres, qui se jouent des lieux en distillant onomatopées et bribes de phrases, mots parsemés, éclatés, impromptus.
Passage pentu, rocheux, le son de la respiration se fait plus présent.
Débouché sur un oppidum surmontant le village. Point haut. La vue s’ouvre. Une assez grande clairière herbeuse, un tilleul ancestral, majestueux, un petit cimetière dans l’enclos d’une église fortifiée.
Le cadre inspirant de nouvelles expériences à portée d’oreilles, et de corps.
Pique-nique, le lieu s’y prête à merveille, entre sustentations et échanges nourris de l’expérience de chacun.
Reprise exploratoire, le cimetière et des lectures épithaphiques improvisées.
L’église romane et sa remarquable acoustique, idéale pour des jeux vocaux et percussifs. nous n ‘y manquerons pas.
On tuile, entrechoque, joue des grincements, souffles, cris et autres productions qui s’entremêlent dans un liant architectural très réverbéré.
@photo France Le Gall – Danser l’Espace
On écoute aussi.
Aller-retours oreille, voix, gestes, dans un écrin sonore qui donne envie de jouer encore et en corps avec les sons les plus impromptus. Et de ce côté là, les promeneurs.euses du jour ne manquent ni de ressources, ni d’imagination.
Extérieur.
Jeux de marche, gravier, escaliers, recoins…
Devant nous, un belvédère, point de vue et d’ouïe panoramique par excellence, la vue et l’écoute à 180°.
Une ferme en contrebas, percussions métalliques de réparations agricoles.
Un tracteur au loin, dont on perçoit distinctement des cliquetis de sa herse, beaucoup plus que le moteur, qui le rendent bel objet musical.
Postures en surplomb, la vue parfois en désaccord avec les sons, parfois en concordance.
@photo France Le Gall – Danser l’Espace
Là encore, une invitation à s’attarder, se laisser happer par le soleil, généreux, les ambiances lascives.
Le descente libère la parole.
Échanges sur le statut des sons selon les écoutes, ce qui fait groupe dans cette marche, ou ailleurs, les sons, le silence interne, la marche comme écriture œuvrée, les synesthésies partagées…
De retour sur une terrasse toujours ensoleillée, quelques butins, délicats végétaux, exposés, et à nouveaux auscultés, dont en vedette, une bogue bien piquante de châtaigne…
La petite magie des sthétophones qui courent sur les surfaces les plus variés, des cheveux, et aussi à la recherches des cœur battants, littéralement.
Une dernière séance d’écoute, en intérieur.
Qu’est ce qui, dans les traces enregistrées, cueillies, fait paysage sonore, du plus figuratif, carte postale, au plus abstrait, où la matière sonore s’est diluée dans d’improbables manipulations, triturages, ou l’impression prime sur l’image ?
Et ce que l’on a recueilli du jour, comment réécrire un paysage post marché, post écouté, post vécu ?
Des dessins, graphismes, fiches, cartes mentales commentées, ou plutôt racontées.
Des textes nés in situ et lus, parmi d’autres récits.
Des questions sur le faire ou le défaire paysagers, entre expériences esthétiques, militances écologiques, et sociabilités en écoute, celles du prêter attention, du prendre soin, du mieux être.
Quittant momentanément les alentours de Tourzel-Ronzières, mon lieu de résidence et d’écoute habituel, j’emmène oreilles et micros sur un marché voisin, celui d’Issoire.
Issoire, belle petite ville tout près de Clermont-Ferrand, entourée de collines et monts volcaniques, avec une architecture utilisant les coloris des roches locales, notamment des sombres et beaux basaltes.
Ce matin, jour de marché.
Et quel marché ! Un des plus beaux de France a priori, et ce n’est pas ma longue déambulation qui me fera pas dire le contraire.
Un marché qui se tient sur un grand périmètre du centre ville.
Un marché riche en couleurs, en odeurs, et en sons.
Les marchés sont souvent pour moi de l’occasion de capter de belles scènes auriculaires, présentant une grande variété de sources, d’ambiances, d’acoustiques, au détour d’une ruelle ou d’une place.
Et ici, les ruelles sont nombreuses, assez resserrées, ponctuées de places de divers tailles.
La voix y tient naturellement le rôle principal, dans un marché espace de rencontres, de sociabilités, de retrouvailles, de discussions en tous genres, de timbres, parfois d’une pointe d’accent du cru.
Pour mettre mon oreille en mouvement, rien de telle que l’acoustique de superbe abbatiale Saint-Austremoine, à la polychromie extérieure ocre, noire et blanche, typique de la région et aux riches ornements intérieurs.
Des réverbérations magiques, magnifiant des murmures, des sons qui se promènent de travées en travées, à la fois discrets et amplifiés par la caisse de résonance du bâtiment minéral et d’imposantes proportions.
Sitôt sorti, ouverture sur un tout autre monde où tout bruissonne.
Tout bruissonne mais, dans un espace piétonnier dédié, où la voiture est absente, rien ne vient donc agresser l’oreille côté mécanique envahissante.
Une multiplicité de sons à une échelle parfaitement mesurée, où la vox humaine reste le mètre étalon et se développe dans une ambiance immersive très vivace, dynamique, tonique même, mais sans jamais être saturée. Pas d’hégémonie sonore, chaque son étant et restant à sa place en laissant de l’espace aux autres. Un paysage hi-fi aurait dit feu Murray Schafer.
Rires
sons d’étal
de verres choqués
de sacs frétillants
de cuissons mijotées
de harangues saluantes
de cadis tressautants
sonneries de cloches
haut-parleur diffusant ponctuellement la voix d’un animateur intervieweur mobile
fontaines
enfants courants
chiens se saluant
talons claquants
musiques ambiantes…
Puis un son remarquable. Une forge à soufflet sur un charriot; un jeune forgeron tout en muscles martelant, jouant de ses outils métalliques, actionnant la forge, sons d’inspire expire, de souffles un poil grinçants, de feux attisés… Tout une ambiance que l’on ne s’attend pas à trouver ici. Une scène impromptue, joliment surprenante.
Mes micros sont là; aux aguets, ils s’approchent pour capturer du mieux que possible cette ambiance, sous l’œil amusé et complice du forgeron.
Marcher et marchés, chacun différent, bien que quasiment universel, du son plein les oreilles, et quelques bonnes victuailles locales, fromages et charcuterie dans le sac.
A la deuxième journée de ma résidence auvergnate, et après une première escapade forestière, je commence à découvrir, un peu plus le maillage très serré des sentiers de randonnées, du passage d’un des chemins de Compostelle jusqu’à de multiples GR locaux.
Une aubaine !
D’ailleurs, il y a de nombreuses années que les éditions Chamina, de Chamalières, ont entamé un travail de cartographie et de guides de promenades et randonnées locales, tout à fait remarquable.
Le bon chemin, écoute que coûte !
Il ne me reste donc plus qu’à profiter, à explorer ces richesses à portée de pieds et d’oreilles, de sentes en chemins, de forêts en prairies, d’oppidums en vallons.
En cet automne naissant, encore gorgé d’eau, où les chants d’oiseaux se modifient, parfois se raréfient, profitons-en encore, où de nombreuses traces giboyeuses laissent deviner une vie nocturne animée, où les couleurs visuelles comme sonores se parent de nouveaux attraits, les chemins m’invitent à la flânerie contemplative. J’endosse une nouvelle fois mon costume de promeneur écoutant à la recherche d’immersions sensorielles, d’expériences d’un territoire que je connais assez peu, sinon pas, et où je vais pouvoir jouer les ravis audio-émerveillés.
Sentiez vous bien !Camina minet miné… Attention à la marche…
Approche . La petite liaison ferroviaire Clermont-Ferrand/Issoire me mets en appétit, sensoriellement parlant.
Collines, vallons, forêts, rivières, sucs* se succèdent sous mes yeux, avant que les oreilles n’entrent vraiment en jeu.
Le train est décidément une très belle fenêtre pour contempler les paysages alentours, fuyants, en mode rêveur.
Et l’arrivée sur site, dans le petit village de Tourzel-Ronzières tient toutes ses promesses !
Une première boucle d’environ trois kilomètres, pour se mettre en jambe et en oreille.
Parcours sur un superbe sentier en sous-bois, avec des murets et constructions de pierres sèches, des prés ouverts, d’autres parquant des ânes qui nous regardent passer, sans un seul braiment, le vent qui anime la forêt, des oiseaux, par épisodes, une rivière bouillonnante, un panoramique visuel et sonore devant une belle église romane, qui nous fait entendre les sons de la vallées, des collines environnantes…
Prendre l’air des lieux…
Premières rencontres humaines, fugaces mais sympathiques, des saluts, quelques paroles échangées, le temps qu’il fait, courir les chemins, ne pas se presser…
Des ambiances plutôt apaisées pour un premier contact tout en douceur.
Et un nid douillet comme habitat, une belle roulotte nichée dans un écrin de verdure.
Un atelier de danse comme studio atelier, dominant le terrain, un plateau intérieur-extérieur, avec son ouverture sur une terrasse caillebotis, les forêts juste en face. Un superbe lieu pour « Danser l’espace« , qui m’accueille en résidence dateliers-écritures « Installer l’écoute, Points d’ouïe », projet soutenu par la DRAC Auvergne-Rhône Alpes, le Département du Puy de Dôme, la Commune de Tourzel Ronzières et sa bibliohèque.
Ne reste plus qu’à laisser courir l’oreille, les micros, les pas, entre explorations et balades ateliers d’écoute.
* Un suc est un mini volcan; une petite (petite) montagne en forme de cône ou de dôme due aux éruptions phonolitiques, propres aux paysages volcaniques auvergnats.
De ma fenêtre de résidence, je vois des arbres, j’endends la rivière au bas, les oiseaux alentours…
Attention, cette expérience décoiffante est à déconseillée aux oreilles sensibles et aux tympans fragiles ! Il s’agit d’un événement, ou plutôt d’une suite de micros événements, aussi brefs qu’intenses, où l’écoute est placée sur des rails extrêmement dynamiques, où la vitesse est perçue comme une sorte de héros post russolien*, nous happant dans des sillons sonores vertigineux.
Le contexte, une toute petite gare, à quelques encablures de Lyon, direction Roanne, ou Mâcon. Petite gare comme beaucoup fermée, inoccupée, juste des distributeurs automatiques et autres composteurs. Petite gare où il passe de nombreux trains, TER, TGV, gros porteurs de marchandises, engins de travaux… Petite gare où néanmoins peu de trains s’arrêtent, beaucoup la traversant à vive allure. Un aspect délaissé, des quais vieillots, enherbés, peu aménagés, un passage souterrain glauque et humide, presque un lieu fantôme. Entre deux quais assez étroits, deux bancs, posés sur une petite ile étroite, enclose de sillons métalliques.
Ce jour là, j’effectue un changement de train dans cette gare, avec un arrêt d’une vingtaine de minutes avant de reprendre ma correspondance. Chose assez fréquente pour moi lorsque je rends visite à mes parents.
Ce jours là, des travaux sur les quais et le long des voies. De nombreux ouvriers, tout de jaune vêtus, s’affairent à des marquages de couleurs, sans doute en vue de quelque réhabilitations à venir. Ils s’étendent sur une assez grande distance, sur la voie en face de moi, à droite comme à gauche.
Régulièrement, quatre à cinq fois ce matin là, des guetteurs actionnent des trompes avertisseurs, cornes de brume à gaz, qui réveillent toniquement la gare. Des vagues de klaxonnent se répondent, partant à la fois vers la droite et vers la gauche, s’éloignant progressivement. L’effet de spatialisation est vraiment remarquable. Avec pour effet immédiat de faire remonter des ouvriers des voies vers les quais, et à d’autres de s’en éloigner. Peu de temps après, surgit une machine grondante qui va traverser la gare dans un grand chambarlement de ferraillement, sifflements, turbulences d’air brassé dans tous les sens… assis à quelques mètres des voies, nous sommes pris dans une puissante tourmente qui secoue puissamment notre environnement sensoriel, ballotte notre corps comme un fétu de paille dans ce déchainement acoustique tonitruant. Certains convois passe devant moi, très près en fait, quelques mètres, d’autres derrière moi, en mode acousmatique assez impressionnante, alternant les sens de l’écoute, spatialement parlant, comme une désorientation qui, les yeux fermés, nous laisse dans une forme de flottement, d’indétermination kinesthésique.
L’ensemble de la scène, en quelques minutes de temps, propose à l’oreille une véritable cohérence qui pourrait être compositionnelle, musicalement parlant. Elle évoque un geste qui serait comme une écriture dynamique parfaitement maitrisée dans le temps et dans l’espace, avec sa montée en puissance, son acmé frénétique, et son decrescendo dans un sillon d’air qui semble vouloir nous aspirer encore. On peut comprendre ici pourquoi les grosses mécaniques, dont les trains, la vitesse et parfois la violence liée ont inspiré des compositeurs, de la performance bruitiste a ceux des musiques concrètes, électro-acoustiques, acousmatiques… Il y a là quelque chose de violemment fascinant, qui nous agresse autant qu’elle nous transporte. Une griserie du chaos qui peine à se retranscrire, et qu’il faut vivre dans ces tourbillons vibratoires sauvages pour l’appréhender pleinement. De plus, la réitération de ces scènes acoustiques pour le moins remarquables, avec toutes les variations intrinsèques selon les trains, longueurs des convois, crée une belle scansion rythmique, entre tensions et détentes alternées. La résilience audio-paysagère nous fait retrouver un calme d’autant plus présent, marquant, presque imposant, qu’il laisse à nouveau la place aux voix dans le lointain, cloches, chants d’oiseaux…
Cette expérience acoustique vient s’ajouter tout d’abord à une « petite histoire des bancs d’écoute », ou des bancs d’expérimentations sensorielles. Elle s’ajoute également aussi à une compilation de scène sonores remarquables. Celles-ci, tissées par un principe narration continue, participent à faire vivre un paysage sonore d’autant plus vivant qu’il est littéralement mouvementé. Paysage en mouvement et mis en mouvement, paysage perçu et vécu dans ses multiples trames dynamiques toute à la fois concordantes et discordantes.
Luigi Russolo (1855-1947), compositeur artiste futuriste, auteur de « L’art des bruits »
Si je m’intéresse de très près à l’objet écouté, en l’occurence ici au paysage sonore, tout ou partie, d’autres axes auriculaires me questionnent.
Je considère notamment l’objet de l’écoute, dans ce qui motive les gestes et les postures de l’écoutant, impulse la ou les raisons de faire écoute.
De même, l’écoutant-agissant – dont celui que je suis – est à observer dans la mise en place de stratégies, entre autres celles de territorialisation et dé-territorialisation, selon les approches de Guattari et Deleuze.
Enfin, c’est l’écoute-même, comme objet d’étude, qui demande à être observée dans ses processus de fabrication, ses tenants et aboutissants.
C’est par ces « écoutes d’écoutes », puisant notamment dans des formes de descriptions phénoménologiques, perceptives, que commencent à se dessiner des paysages sonores tiraillés de tensions esthétiques, sociales, politico-climatiques, tout à la fois génériques et éminemment singuliers.
J’ai déjà, à plusieures reprises, parlé des bancs, ces mobiliers qui me sont chers, mais aussi des marches d’escaliers et autres murets, assises bienséantes rencontrées à l’aune d’explorations déambulatoires dans l’espace public. Ces espaces de pause, urbains ou ruraux, en forêt ou le long d’une rivière, le long d’une plage ou d’une promenade publique, sont pour moi multifonctionnels. Lieux de repos certes, de rêverie, méditation, d’écoute souvent, de travail, d’écriture, d’échange, dans une forme de co-working de plein-air, mobile et adaptable; une façon de co-habiter le monde, mon quartier, les lieux de résidences artistiques, de déplacements tous azimuts.
Je pensais hier, justement posé sur un banc, nuit tombée, aux choix de ceux-ci, que ce soit ici, dans mon quartier, ou ailleurs, dans beaucoup d’endroits forts différents. Ces choix de s’assoir ici plutôt qu’ailleurs ne sont pas innocents, liés parfois à des contraintes du moment, et parfois à des options plus stratégiques.
S’il fait très chaud, ce sera un banc à l’ombre, dans un lieu aéré, (relativement) frais… S’il fait un fort vent, ce sera un banc abrité, ou au contraire très exposé, pour profiter au maximum des caprices d’Éole. Si je cherche la rencontre, l’échange, ce sera un banc situé sur un espace très passant, avec souvent des séquences réitérées, parfois dans un lieu habituel, près de chez moi… Si je recherche l’isolement, la quiétude, ce sera dans un espace intime, en retrait. S’il fait très froid, ce pourra être dans un espace fermé, ou semi fermé, un hall de gare, une galerie marchande… Si je recherche une belle ambiance sonore, ce sera dans un espace où l’écoute est agréable, entre sources permanentes (fontaines), ponctuelles (cloches), acoustiques remarquables (passages réverbérants), présence de faune, de vie anthropophonique… S’il pleut ce sera dans un espace abrité, sous un auvent… Si je recherche un parcours déambulatoire, ce sera une suite de bancs qui guideront et ponctueront mes pas et points d’ouïe. S’il fait nuit et que je désire lire, écrire, ce sera un banc sous un lampadaire. J’adore la nuit ! Si je recherche, outre un point d’ouïe, un point de vue, un lieu agréable à regarder, ce sera devant un panorama naturel, une place d’un centre historique…
Tout ceci m’entraine donc d’avenues en ruelles, de parcs en places publiques, de sentiers en promontoires, m’en faisant voir et entendre de toutes les couleurs.
Bref, jonglant avec les aléas climatiques, et les intentions et envies du moment, je me suis défini, l’expérience aidant, toute une typologie de bancs, dont certains autour de chez moi, comme lieux expérientiels, d’autres dans des lieux connus, déjà arpentés, écoutés, d’autres encore à découvrir dans de nouveaux espaces à investir. Se constitue ainsi un véritable inventaire pour promeneur écoutant, arpenteur de tous crins, une géographie bancale, des ressources assises à fréquenter selon les cas, les besoins, les nécessités, les adaptabilités du projet en cours. Des villes me posent parfois problème, dans des choix délibérés d’aménager des espaces sans assises, pour des raisons tendancieusement sécuritaires et dans des volontés malsaines de cleaner l’espace public. Néanmoins je trouve en général toujours de quoi à satisfaire mes postes d’observation, ou tout simplement de jouissance quiète du monde environnant.
Après des années passées à entraîner l’oreille pour devenir progressivement plus efficace, pour lui procurer de plus en plus de plaisir, à ouïr une ville, une forêt, une gare, il me faut rester conscient que ce geste d’écoute n’est pas aussi naturel ni évident pour tous, moins en tous cas qu’il ne le paraît de prime abord.
En guidant de nombreux parcours sonores, des PAS – Parcours Audio Sensibles, il m’a fallu progressivement amener l’oreille vers des espaces au départ relativement « évidents », simples à appréhender, à comprendre, ni trop saturés, ni trop paupérisés, ni trop minimalistes. Les parcours pourront par la suite, petit à petit, de façon graduée, se complexifier, en termes de densité, de longueur.
Il nous faut donc prendre conscience de de l’effort – même agréable – à fournir pour un promeneur écoutant débutant, pour entrer dans une écoute attentive et soutenue, qui sache dénicher les trésors de chaque lieu, et en jouir le plus naturellement que possible, sans trop d’a priori « bruitistes ».
Il nous faut également, comme dans toute forme d’enseignement, se garder de juger trop hâtivement, des formes « d’inculture sonore » alors que l’apprentissage, fût-il auriculaire, ne demande qu’à s’épanouir à son rythme, ici au rythme des pratiques d’écoutes.
Lyon Vaise est un quartier historiquement emblématique du 9e arrondissement de Lyon.
Qui plus est, celui où j’habite, depuis plus de 20 ans.
Donc celui où je me promène très souvent, oreilles à l’affût, ou non.
Celui aussi où je teste des choses, parcours, postures, matériels, dispositifs, rencontres…
Hier, avec Greg, un activiste sonore avec qui nous partageons beaucoup de points d’ouïe communs, nous déambulions dans un parcours que j’apprécie pour sa diversité auriculaire; gare dehors/dedans, parkings résonnants, stade immersif, pont à échos multiples, promenade aménagée en rives de Saône…
Bref, un petit panorama, ou sonorama urbain.
Mais hier, un inédit auriculaire pour moi, et une belle surprise au final.
Celui ci se passa sous le pont Schumann, que je qualifie de pont à échos, générateur de multiples et superbes effets en audio-miroirs, qui me rappellent ceux excités dans le Haut-Jura. Bref, un incontournable site auriculaire remarquable de mon quartier, de ceux que je nomme volontiers Point d’ouïe, un vrai !
Comme à l’accoutumée, nous jouons longuement, sous le tablier du pont, avec ses magnifiques réponses, ou bribes de réponse en écho. ÉHO, ÉCHOS, HOOOOO, HÉEEEEE, et des claquements de mains et autres jeux audio interactifs dont on ne se lasse pas… Nous jouons comme les enfants le font spontanément en passant sut une voûte, un tunnel, ou tout autre endroit résonant.
Notre jeu tirant à sa fin, alors que nous apprêtons à repartir, arrive une imposante péniche descendant la rivière en direction du Rhône.
Une de ces immenses barges transportant du sable, propulsée par une cabine juchée sur un énorme moteur diesel aux teufs-teufs lents, puissants, rythmant l’espace de graves entêtés.
Nous entendons clairement la trajectoire de la péniche, arrivant de notre droite, puis s’engageant lentement sous le pont. Arrive le moment où la cabine moteur, tout à l’arrière du bâtiment, se trouve progressivement au centre du pont, face à nous. Et là, la puissance sonore et rythmique du moteur est incroyablement amplifié, remplit l’espace, nous immerge dans une vague sonore irrésistible.
Mais plus surprenant encore, à un moment donné, alors que nous voyons la péniche passer devant nous, nous l’entendons clairement, dans un effet de bascule, derrière nous, contre le mur du pont, auquel nous tournons le dos. Si ce phénomène acoustique est assez courant dans certains passages voûtés, il est ici magnifié par l’échelle du lieu, par la puissance des sonorités du moteur, de quoi à perdre, un instant durant, tout repère auditif. Lorsque la péniche s’éloigne du pont, nous l’entendons à nouveau, logiquement, à notre gauche, là où elle se trouve vraiment, hors de l’illusion acoustique qui a berné un instant nos oreilles.
Pour faire suite à cette mini symphonie fluviale, un phénomène de batillage vient clore cette scène auriculaire d’un bel effet de stéréophonie ping-pong. Des remous, vaguelettes, et presque vagues, provoquées en son sillage par le passage de cette énorme péniche viennent battre les rives. Le mot batillage est d’ailleurs joliment expressif à l’oreille. Clapotis, bruissements, éclaboussements, écumes, tout un jeu de bruits blancs, humides, mouvants. Tout d’abord à droite du pont, sur des avancées immergées, puis à gauche, puis retour à droite, puis gauche… L’oreille ballotée par une stéréophonie dans une forme d’échos latéral cette fois-ci, changement dépaysant de l’axe d’écoute.
Décidément, ce dessous de pont que je pensais bien connaître de l’oreille, n’a pas finit de me révéler ses singularités acoustiques pour le moins étonnantes.
Je tente de vous décrire cette scène sans support audio, n’ayant pas, une fois de plus, d’enregistreur à portée de main. Je doute cependant que les micros, même les meilleurs binauraux, aient pu reconstituer l’effet d’inversion sonore au passage de la péniche, ou alors en trichant un brin via une diffusion quadriphonique, en bougeant les sons vers les haut-parleurs arrières pour reconstituer cette sensation de trompe-l’oreille. Les jeux de la technologie peuvent parfois nous en faire entendre de toutes les couleurs sonores, des plus crédibles aux plus improbables, même si ces dernières existent bel et bien.
Frustré de ne pas avoir de trace audibles, je me suis promis de revenir avec un enregistreur, et un siège pliant, pour capter différentes sources de bateaux en tous genres, petits ou gros, et en saisir les probables différents effets acoustiques sous ce pont à échos. Reste à savoir comment les faire entendre dans leur facultés immersives et dans leurs mouvements capricieusement spatialisés.
Tout d’abord, à l’origine, un paysage sonore, ça n’existe pas, et puis, ça s’entend, comme une musique, ça s’arpente, ça s’écoute, ça se partage, ça se raconte, ça se construit, ça s’installe, et finalement, ça existe bel et bien, à chaque oreille tendue, à chaque chose entendue
Public : Tout public à partir de 12 ans – 15 personnes maximum
Objectifs : Activer une écoute sensible sur le paysage via la marche et la recherche de postures d’écoute in situ.
Partager une expérience contextuelle et relationnelle, entre esthétique sociabilité et écologie sonore.
Lieux : Site « Sous les pommiers Ba », verger, chemins environnants, village…
Déroulé :
Matinée « Installer l’écoute » (3 heures)
– Présentation en marche des PAS – Parcours Audio Sensibles (les origines, les acteurs, quelques mots sur l’écologie sonore, les pratiques du field recording, entre captation et création sonore, notions de ponts d’ouïe
– Arpentage des lieux, écoutes silencieuses, en mobilité et en points d’ouïe. Recherches de postures d’écoute mentales et physiques, faire sonner les lieux, kinesthésie et géographie sonore.
– Écrire un parcours, repérer des points d’ouïe
Après-midi (3 heures) installer un paysage sonore
– Écoute de quelques paysages sonores commentés
– Enregistrement in situ, réécoute collective, exemples de traitements sonores en direct
– Retour au terrain, dernière immersion sonore en résonance avec les ateliers d’écoute précédents.
Matériel : Les participants qui le peuvent sont invités à amener un enregistreur, smartphone enregistreur…
Remarques : Prévoir de bonnes chaussures et une tenue « tout terrain », voire un vêtement de pluie…
Gilles Malatray, artiste Français né en 1959, vit à Lyon (Fr).
Promeneur écoutant et pédagogue, il travaille depuis de nombreuses années autour du paysage sonore. Dans une posture associant des approches esthétiques, culturelles, artistiques et écologiques, l’écriture et la composition de paysages sonores sont fortement liées aux territoires investis, qu’ils soient ville, périurbain, milieu rural, espace naturel, site architectural… Ces problématiques occupent une position centrale dans la pratique Désartsonnante via la curation, la recherche, les écritures transmédiales, la formation et les interventions artistiques in situ. L’écoute environnementale, reste ainsi, quelle que soit la forme d’intervention convoquée, au centre de toute investigation et création sonore.
Où Desartsonnants vous invite à jeter une paire d’oreilles Z‘ubaines hors des chantiers battus, à oser l’inécoutable, le mal entendu, la triviale poursuite sonore, les dessous, marges et franges de la ville où l’oreille s’encanaille, l’audiorbex tympanique…
L’écologie sonore, développée par feu Raymond Murray Schafer dans les années 70, est bien plus qu’un concept. C’est un approche esthétique recherchant une meilleure, voire une belle écoute de nos éc(h)osystèmes, et de ses habitants, usagers… C’est une façon de poser une écoute critique in situ, vigilante aux dysfonctionnements de nos milieux auriculaires, entre saturations, paupérisations et disparitions, mais aussi vers des aménités paysagères. C’est un façon d’introduire la notion de paysage sonore comme une constituante, non seulement sonométrique, quantitative, mais aussi esthétique, patrimoniale, sociétale, dans des groupes de recherches, des équipes d’aménageurs, artistes, décideurs politiques… C’est un inventaire des lieux fragiles, ou des espaces oasis acoustiques, à préserver et à modéliser/adapter pour des aménagements urbains ou non. C’est une action de tous les jours et de chacun.es, quelle que soit son échelle.
A l’invitation du Parc Naturel Régional du Haut-Jura, nous explorons de l’oreille un superbe site de tourbières, prairie humide, où faune et flore locale, activités rurales, lumières et autres ambiances font que les yeux et les oreilles sont à la fête !
Nous effectuons un parcours en boucle d’environ 3 km, une première fois pour le repérage, et deux autres en invitant le public à tendre l’oreille alentours.
Trois périodes de marche découpent l’après-midi, 13.30/15.00 – 15.30/17.00 et 18.30/20.00.
Ces traversées à différentes heures nous permettent de suivre l’évolution acoustique, mais aussi lumineuse, et globalement sensorielle du site, ce qui n’est pas toujours facile à expérimenter sur un même lieu et parcours.
La première boucle, un repérage préalable, est réalisée à deux personnes seulement, moi et Laurane, mon accompagnatrice, chargée de mission pour la conservation, la valorisation et la labèlisation de la tourbière. Connaissant parfaitement le terrain, elle me fait découvrir (presque) tous les secrets des lieux, faune, flore et autres singularités locales.
Nous croisons un duo de chercheurs effectuant un relevé enthomologique, essentiellement des orthoptères et des papillons. Si les premiers sont clairement audibles, certains pour une oreille exercée, les seconds sont gracieusement silencieux, et commencent d’ailleurs à se faire rares en cette fin d’été.
Des activités agricoles, rythment la combe, une faneuse tractée met en roules le regain de foin coupé d’une prairie voisine, avec des ferraillements, cliquettements, parfaitement audibles.
Une route en milieu de pente, sur le versant opposé, est traversée de moteurs, discrets mais bien présents, n’envahissant cependant pas trop le paysage. Dès que nous descendons au creux de la combe, dans la zone humide, les moteurs disparaissent de notre champ auditif.
Nous nous saluons respectivement avec des promeneurs croisés en chemin.
Nous activons de la voix et d’une petite trompe des échos, caractéristiques à ces topographies de moyenne montagne, et en particulier au massif jurassien qui en compte de nombreux et de très impressionnants par le nombre de répétions, la puissance, la netteté de leurs réponses… En fond de combe, il faut allez les chercher avec beaucoup d’énergie acoustique, si nous montions à flancs de coteau, et mieux encore sur la ligne de crête, ils gagneraient fortement en présence et vélocité.
Sur le chemin de fond de combe, versant opposé, nous entendons clairement la voix de promeneurs, adultes et enfants, malgré les quelques centaines de mètres qui nous séparent; une caractéristique acoustique, en effet miroir, propre à cette topologie de moyenne montagne, qui plus est parfois accentuée par le sol calcaire, et le gruyère des phénomènes karstiques propres au Haut-Jura.
Des hameaux épars se signalent par quelques aboiements canins.
Un petit troupeau de vaches ensonnaillées, enclochatées dit on ici, fait entendre discrètement clarines et sonnailles, signature acoustique jurassienne, comme en d’autres espaces montagnards.
Nos pas crissent sur les cailloux du sentier, avant que de résonner discrètement sur le patelage en bois qui traverse le chœur de la tourbière, évitant aux pieds indisciplinés de saccager cet espace Oh combien fragile, tout en en faisant découvrir les milles et unes beautés aux visiteurs.
Un couple de milans royaux semblent nous surveiller de haut, jouant majestueusement des courants ascendant, et poussant de temps à autre des cris brefs, touant l’espace de leurs fusées criardes.
Un épervier chasse, pialliant de temps à autre, nous attendons une belle piquée qu’il ne fera pas vraiment.
La tourbière abrite de nombreux oiseaux, parfois discrets, furtifs, qui vont et viennent autour de nous.
Les insectes bourdonnent à loisir en cette chaude journée estivale. Certains se montrent un brin agressifs en fin de journée…
La cloche de Prénovel Les Piards, juchée sur un promontoire à quelques centaines de mètres, ponctue joliment notre cheminement
Je me familiarise avec cet environnement si riche et bruissonnant, mais où aucun son n’est vraiment envahissant, voire où il faut tendre l’oreille pour pénétrer l’intimité foisonnante de ce paysage sonore tout en douceur.
Cette première boucle, entre chaleur du sentier traversant un léger pli anticlinal et fraicheur (parfois relative) de la tourbière enchâssée en fond de combe, à la végétation luxuriante, me plonge dans le bain sonore de Nanchez. Un vrai ressourcement après une période plus urbainement citadine !
La deuxième boucle, vers 15.30, se fera avec un petit groupe, trois personnes.
Je commence par dire quelques mots concernant le paysage sonore, l’écologie acoustique, la marche sonore – ou plutôt silencieuse ici – dédiant ces promenades écoutes à Murray Schafer, tout récemment disparu. Puis je lirai un texte, que je trouve magnifique, de Vinciane Despret, sur la nécessité de prêter attention au paysage (sonore) qui nous entoure, de façon à ne pas accélérer la disparition de la musique des lieux, et notamment celle des chants d’oiseaux.
Nous pratiquons une petite série de jeux d’écoute, yeux fermés, pour calibrer et mesurer le potentiel de nos oreilles, bien plus grand qu’il n’y parait de prime abord.
Comme l’essentiel de mes PAS, notre déambulation se fera en silence, pour laisser toute la place aux sons de la tourbière.
Un peu plus loin, je viendrai chahuter (gentiment et discrètement) le paysage ambiant en y installant de façon très éphémère, quelques sons exogènes, qui frotteront des ambiances africaines et francomtoises, avant que de retrouver l’équilibre résiliant et quiet du milieu ambiant.
Puis, dans un autre espace, j’inclurai quelques tintements de mini cloches tubulaires, carillonnant en douceur, pour faire écho aux « vraies » sonnailles, celles de la colline d’en face.
En milieu d’après-midi, les promeneurs sont nombreux, ils rythment le cheminement de voix et sont de piétinements cailloutés, de rires et de bougonnements d’enfants, de chiens haletants, de bonjours partagés…
La présence de l’activité agricole est toujours bien présente, sur la même prairie, mais il s’agit cette fois d’une botteleuse laissant entendre ponctuellement des chocs sourds de bottes de foin recrachées, tombant sur la prairie comme de grosses déjections sonores, constellant le pré de rouleaux prèts à être engrangés. Un feuilleton agricole…
Les milans sont toujours là, plus discrets, apparaissant et disparaissant rapidement de notre vue.
Les éperviers aussi, toujours en chasse.
Un pic épeiche tambourine ponctuellement des troncs, cherchant un casse-croute d’insectes.
La circulation automobile est beaucoup plus présente, trop présente sans doute sur le chemin du haut, elle tend à gommer des sonorités plus fragiles, insectes, clarines, aboiements lointains, voix…
Elle s’estompe fort heureusement lorsque nous descendons dans le creux de la zone humide.
Cette boucle sera la plus habitée et bruissonnante de la journée comme un acmé sonore, non pas assourdissante, loin de là, mais néanmoins très tonique en regard, ou en écoute de l’ambiance globale du site.
La troisième et dernière boucle, à 18.30, accueillera une dizaine de personnes.
Elle sera construite sur un déroulé analogue aux précédentes, si ce n’est que les postures, haltes sur des points d’ouïe, mini installation et jeux d’écoutes seront, comme toujours, tributaires des événements sonores rencontrés, si discrets soient-ils.
Le fait d’avoir un groupe plus important, avec un nombre quasi optimum dans ce genre de marches sensorielle, modifiera grandement l’ambiance de notre déambulation, où l’on sentira une énergie palpable, collective, partagée, dans une écoute profonde.
La qualité du silence installé parmi nous, naturellement, spontanément, sans injonction ni consigne le montrera plus que toute autre parole.
Quand aux sonorités rencontrées, là encore, une atmosphère très différente des deux précédentes déambulations sera nettement perceptible, plus apaisée, laissant place à des sons jusque là moins discernables, gommés par d’autres sonorités.
Les sons de l’activité agricole auront disparu, laissant une place plus grande à ceux discrets de proximité, où à ceux que l’éloignement rend plus ténus.
Les milans ne feront qu’une brève et discrète intervention, comme pour nous saluer une dernière fois.
Les oiseaux de bosquets sembleront, et sans doute l’étaient-ils, plus présents, plus volubiles dans leurs piaillements et déplacements furtifs.
Nous ne rencontrerons que quelques très rares promeneurs en toute fin de parcours.
Une corne assez aigüe, brève et stridente, se déplaçant entre maisons et hameaux éloignés, peut-être le klaxon d’un marchand ambulant, déjà perçu lors de la précédente sortie, animera le paysage, faisant joliment sonner les échos alentours.
Les insectes bourdonneront de plus belle.
Les aboiements de chiens se découperont nettement sur la colline adjacente.
La cloche de l’église sera mise en évidence, sans pour autant s’imposer, dans un juste équilibre acoustique avec les lieux.
Et surtout, le petit troupeau ensonnaillé nous paraitra beaucoup plus présent, plus proche, accompagnant très agréablement notre retour de ses sonorités cristallines.
La lumière-même, étirant nos ombres, mettant en valeur des couleurs pré-automnales de la tourbière, et un ciel bleu qui prend une profondeur teintée de blanc et de rouge, marquera en les ciselant les reliefs arborés. Ces atmosphères lumineuses se marient à merveille avec l’écrin sonore feutré et bienveillant du site.
Une ambiance tissée d’aménités paysagères, assez envoutante, nous immergera dans des espaces dont il est au final difficile de s’extraire en fin de parcours.
Comme à chaque fin de périple, la parole libérée, le silence rompu, nous échangerons nos ressentis, impressions, questions vis à vis des caractéristiques sonore du site, du massif, et de ce qui constitue au final un paysage sonore, fragile, que nous construisons de l’oreille. Une scène acoustique propre à chaque lieu, chaque moment, et sans aucun doute chaque écoutante et écoutant.
Une belle journée audio-jurassienne se termine, un brin fourbu des kilomètres parcourus et de l’attention portée vers les sons paysagers, le groupe, notre propre perception, mais heureux de cette nouvelle expérience in situ…
Des images et des sons, une multitude de ressentis, qui s’ajouteront à une collection d’expériences sonores s’ancrant progressivement dans une mémoire sensible que la marche tend à fixer solidement par la mémoire kinesthésique, celle du corps en mouvement.
Et une envie toujours plus grande de repartir au plus vite à l’écoute d’autres contrées à déchiffrer et à défricher collectivement de l’oreille.
Remerciements au Parc Naturel du Haut-Jura pour son invitation, et tout particulièrement à Laurane, ma guide accompagnatrice, pour sa gentillesse, le partage de son expérience et de son amour communicatif du le site arpenté de concert.
Point d’ouïe Bastia – Zone Libre – Festival des Arts sonores
Tout acte, tout geste, toute pensée, sortis de leurs contextes, n’ont plus guère de sens. On constate même que la décontextualisation, parfois utilisée de façon biaisée pour interpréter un texte par exemple, est un outil de désinformation pernicieux.
Le contexte, fût-il celui d’un paysage sonore, via le geste d’écoute qui le fera exister, est aussi bien spatial, de là où j’écoute, que temporel, du moment où j’écoute, mais aussi liée à une foule d’interactions – ce qui se trouve dans mon champ d’écoute, ce qui s’y passe, les acteurs qui y agissent, le temps qu’il fait, les circonstances géopolitiques du moment…
Autant dire qu’on n’échappe pas à la relation contextuelle qui influe nos pensées, actions, dans un lieu et à un moment donné, voire en amont et en aval.
Ce serait à mon avis un peu présomptueux, voire un brin dangereusement inconscient. Une forme de déni démiurgique qui quelque part, nous couperait du monde, de ses turpitudes comme de ses aménités.
Faut-il pour autant prendre cela comme une chose acquise, et faire « comme si de rien était », voire comme si on était parfaitement maitre de toute création sonore, qui serait un objet indépendant et imperméable au milieu qui la voit naitre ?
Mieux vaut s’en doute examiner de près le contexte, pour faire en sorte que la création, par exemple en espace public, se joue de se dernier, se fondant aux lieux, questionnant l’instant, frottant les usages et les choses croisées in situ, quitte à proposer des situations ludiques décalant nos sens du contexte habituel et « prévisible ». Sans doute me direz-vous, nous sommes des messieurs Jourdain en puissance, recontextualisant sans cesse nos moindre faits et gestes sans le savoir, ou sans en mesurer la portée. Dans ce cas, un homme, et qui plus est un artiste avertit en vaut deux dit-on.
Mais justement, recontextualisons ce texte, en recadrant ce qui nous préoccupe ici, à savoir le paysage sonore et l’écoute, ou vice et versa.
Si je prends des pratiques qui me sont chères, telles le parcours d’écoute sous forme de PAS – parcours audio Sensibles, la captation d’ambiances environnementales, dite en termes techniques le field recording, ou phonographie, la création sonore issue de ces pratiques, dédiées à des espaces spécifiques… la contextualité des projets parait évidente.
Encore faut-il savoir de quoi relève ces évidentes évidences.
Choisir un lieu et un moment pour écrire et faire vivre un parcours d’écoute, c’est tenir compte de ses propres singularités.
Est-il une réserve ornithologique, un espace maritime où se tiennent des marées de grandes amplitudes, un parc urbain accueillant différentes manifestations culturelles et artistiques, une zone portuaire… A chaque cas, nous poserons pieds oreilles et micros de façon circonstanciée, avec des rythmes d’approches permettant de saisir au maximum les signatures acoustiques, un matériel de captation ad hoc, un moment de la journée ou de la nuit favorable à de belles écoutes.
Si cela peut nous paraître évident, pour autant, faute d’arpentages, de lectures, de rencontres, qui n’a jamais un jour eu le sentiment d’avoir raté le bon rendez-vous, d’avoir fait choux blanc, ou d’avoir eu l’impression de passer à côté de quelque chose, peut-être de l’esprit-même du lieu ?
Arriver en forêt trop tard pour jouir de l’heure bleue, ne pas être là où se déroulent les événements sonores recherchés, autant de déconvenues liées à de mauvaises contextualités, de notre fait ou non, la chose sonore escomptée n’étant pas toujours fidèle au rendez-vous, là et quand on l’attend.
Une pluie diluvienne, une crise sanitaire, une panne technique, peuvent remettre en cause tout un plan d’action pourtant soigneusement échafaudé, préparé, à la virgule près.
Plusieurs choix alors, renoncer et réitérer notre action quand les circonstances et le contexte seront plus favorables, si possible, ou changer notre fusil, ou enregistreur d’épaule, nous adaptant à des circonstances a priori négatives, pour les transformer en un contexte fertile dans sa forme inattendue, inentendue. Sérendipité aidant.
De même pour un PAS. Les réactions du groupe, ce qui va se produire d’inhabituel, les conditions climatiques, et bien d’autres aléas contextuels, vont infléchir notre façon d’écouter, de marcher, de proposer telle ou telle posture collective, bref, d’écrire spontanément le parcours en fonction de ce qui compose le paysage, et des événements qui le modifient sans prévenir.
Un artiste marcheur écoutant plus ou moins aguerri, ayant préparé son parcours en prenant en compte un maximum de données contextuelles plus ou moins « stables » – la topologie, les aménagements territoriaux, le climat saisonnier « moyen », le contexte historique des lieux, les usages et fonctions de des derniers… saura, à défaut de maitriser l’ensemble des paramètres, jouer entre les caractéristiques locales, et les imprévisibles toujours possibles.
Contextualiser un projet, un événement, n’est pas envisager toutes les variations et perturbations possibles, ni encore moins l’enfermer dans une trame immuable, quoiqu’il advienne.
C’est au contraire connaître suffisamment le contexte, les sources auriculaires, les acoustiques, les rythmes de modes de vie, les récurrences festives ou sociales… pour pouvoir se laisser des marges de manœuvres qui apporteront la fraicheur et une certaine inventivité du spontané.
Le contexte et tous ses imprévus sont nos alliés, dans l’arpentage jusque dans la création sonore qui s’en suit, son installation, sa médiation.
L’ignorer, ne pas suffisamment le mesurer, en calquant par exemple des modèles d’interventions ne prenant pas en comptes le contexte dans ses côtés spatio-temporels, sociétaux , c’est s’exposer à passer à côté de plein de choses, à paupériser grandement nos objectifs initiaux, y compris dans les relations humaines intrinsèques.
La contextualisation d’une écoute partagée, d’un territoire sonore in progress, n’est pas (qu’) une série de contraintes, mais aussi la possibilité stimulante de jouer avec le(s) potentiel(s), y compris le(s)pus improbable(s), d’un lieu et d’un moment.
PAS _ Parcours Audio Sensible à Saillans (Drôme) BZA – Festival « Et pendant ce temps là les avions »