Problématique : l’écoute et la construction de paysages sonores partagés
Thématiques : paysages sonores, esthétiques, sociabilités et écologie écoutante
Lieux et espaces : de préférence hors-les-murs, partout où le monde bruisse
Publics et partenariats : artistes, enseignants, chercheurs, aménageurs, décideurs, et toute oreille de bonne volonté
Processus et dispositifs : la marché écoutante, l’arpentage et le corps performatif, l’installation de situations d’écoute et de micros sonorités éphémères, les postures, cérémonies et rites d’écoute(s).
Modes opératoires : actions in situ, contextualisées, collectives et participatives, trans, inter et indisciplinaires
@Pascal Lainé – Festival L’arpenteur – Scènes obliques 2022 –
Traces et partages : parcours d’écoute, cartographies, récits polyphoniques, créations sonores et multimedia, enseignement, médiation et ateliers, conception d’outils pédagogiques
Remarques : pratiquer un ralentissement sensible, prendre le temps de faire ensemble, privilégier la sobriété dans la mobilité, les dispositifs et matériels non énergivores, rechercher les échanges pour co-construire avec de nombreux acteurs de terrain…
Se poser par ici, ou se poser par là Jeter un œil furtif, ou un regard insistant Une oreille discrète, ou une oreille scrutante Savourer les mouvements, les arrêts, les hésitations Le ballet du vivant qui danse sans le savoir Écouter des bribes, ou bien plus longuement Les gens furtifs, originaux Bavards ou taiseux Marginaux, anonymes Pressés, nonchalants Élégants, négligés Semblants et faux-semblants Ceux qui vous sourient, ceux qui vous saluent Ceux qui vous ignorent, ceux qui vous toisent Ceux qui vous bousculent Et tous ceux que vous ne voyez pas, et réciproquement Se sentir vivant, ou se sentir moins seul Tout simplement être tout près Assis sur un banc de pierre, de bois ou de béton Dans ou devant une gare, une église, un parc Dans la fraicheur d’un matin précoce Dans la chaleur d’un midi torride A nuit tombante, à nuit tombée Aux premières ondées automnales Dans les frimas engourdissants Dans des espaces incertains Y trouver des habitudes, des ancrages Y faire des rencontres récurrentes S’inscrire dans le quotidien, ou presque Comme usager rompu aux lieux Écoutant regardant insatiable Un beau jour pour se sentir bien là Un beau jour pour se sentir ailleurs Un beau jour entre-deux erratique Rester immobile et que tout tourne Les sons les gens et les odeurs Et les lumières qui bougent Et les les ombres fuyantes On est point fixe, axe dans un chaos branlant Un banc des villes, un banc des champs Autour desquels tout s’agite Autour desquels danse le paysage hésitant Ralentir la marche est nécessaire Pour se poser sans s’abimer Juste dans nos écoutes regardantes A la croisée imprévisible de tourbillons fantasques Où danserait l’inconscience du monde. Se poser par ici, se poser par ailleurs Dans le groove chaloupement du monde.
Rencontres internationales « Made of Walking » Listening to the Ground – La Romieu 2017 – Co-commissariat Geert Wermer (Be), Gilles Malatray (Fr) , Isabelle Clermont (Ca Québec))
S’il est bon de prendre parfois des bains de sons, de se laisser immerger dans d’agréables ambiances sonores, des flux d’images acoustiques, de se faire doucement chalouper par des successions et superpositions de rythmes « naturels » entrainants, peut-on pour autant prétendre à une posture écologique ?
Au delà du plaisir hédoniste d’une belle écoute, ce qui est déjà un beau cadeau pour les oreilles, sans contrepartie ni processus énergivore, comment pouvons-nous aller vers une action plus engageante ?
Écouter pour comprendre, écouter pour agir.
Tendre l’oreille est déjà en soi un geste actif, volontaire, qui se démarque d’une écoute passive, subie, et de fait parfois contraignante, si ce n’est néfaste.
Écouter pour comprendre pourquoi, dans cette ville, ce quartier, ce village, cette rue, je m’entends bien, je me sens bien, alors que dans d’autres lieux je serai géné, si ce n’est agressé, peu enclin à profiter des espaces publics… Que faudrait-il faire, parfois très simplement, pour mieux s’entendre, tant avec les lieux qu’avec ses occupants, pour que mon oreille s’y retrouve ? Une fontaine, un bosquet, des bancs publics judicieusement placés, le tracé d’un cheminement riche en sensations… ? Comment penser l’aménagement d’une place publique, du chemin vers l’école, les commerces, le centre ville, comme des parcours sécurisés, agréables au marcheur, y compris dans ses ambiances sonores ? Quels lieux pour se rencontrer, discuter sans hausser la voix, se mettre à l’abri à la fois des grosses chaleurs et des saturations acoustiques, dans de petits oasis de fraîcheur apaisés ?
Comment notre écoute active, peut-elle engager, partager ses réflexions, jusque dans la prise en compte effective, factuelle, d’aménagements urbains ou ruraux ?
De l’écoute/plaisir, on glisse, on superpose, on associe, une écologie écoutante, celle qui va poser les problématique du milieu sonore comme une façon de bien ou mieux vivre, s’entendre, dans toute la polysémie du terme, de cohabiter, prendre soin, porter attention, ménager la santé, les sociabilités, les mobilités douces, la qualité de vie en générale.
L’écoute comme un bien commun rendant plus vivables des espaces public, dans une époque pleine d’incertitudes anxiogènes.
Sans prétendre résoudre et résorber tous les problèmes, les fonctionnements, tensions, saturations, poser une écoute active et qui plus est collective, c’est déjà engager une participation citoyenne à portée d’oreilles.
Action : PAS – Parcours Audio Sensible, expérimentation pédagogique
Catégorie : Balade sonore, promenade écoutante
Thématique : Écoute du site des Allivoz, auscultations aquatiques
Contexte : Fête de la Nature 2023
Public : Famille, enfants à partir de 6 ans
Jauge public : 20 personnes maximum, les quatre parcours affichent complet
Durée de chaque parcours : 1H30 environ
Dates : les 28 et 29 mai 2023
Nombre de parcours : Deux le dimanche et deux le samedi (une à 14, l’autre à 16 heures chaque jour)
Lieux : Grand Parc de Miribel Jonage, site de l’Îloz, Chemin des Allivoz, Jardin des sens, jardins Ailleurs, départ accueil de l’Îloz
Déroulé : Promenade silencieuse, jeux d’écoute à oreilles nues, commentaires sur les lieux traversés, mini installation sonore aquatique, auscultations d’un arbre et de points d’eau, de loin, de près, dessous, à l’aide de « Longue-Ouïes » spécifiques.
Météo : Journées chaudes et ensoleillées les deux jours
Remarques : Des groupes intergénérationnels très participants, curieux, réactifs, joueurs, et a priori heureux de l’expérience ludique et collective. Les grenouilles et oiseaux se sont montrés (et fait entendre) de façon joyeuse, participative et spontanée, merci à elles et eux !
L’usine usine J’ai habité longtemps, dés ma plus tendre enfance, tout près d’une grande usine textile. Aussi loin que je me souvienne, je l’entends encore, avec ses ambiances attenantes du quartier qu’elle rythmait. Une sirène hululante, ponctuelle. Des crachements tonitruants de sa chaudière relâchant la vapeur. Sons qui m’ont beaucoup inquiété avant que je n’en comprenne leurs origines. Un bief au pied de la maison, parfois silencieux, parfois glougloutant dans les herbes sauvages. Des mouvements de foule pendulaires, 5h du matin, 13h, 21h, les équipes qui sortent et rentrent, se croisent, des voix qui saluent, interpellent, rient, les commerces et les bars du coin, toute une vie ouvrière assez enjouée. Les voisins de la cité, des scènes de ménages, des enfants (dont moi) qui jouent sur la place… La fête de l’industrie, celle du 14 juillet et les jours précédents, qui déclenchait une grande liesse popularité, manèges pour enfants, stands de tirs et spectacles forains, aubades de l’harmonie municipale, repas et bals populaires, bataille géante de confettis, course cycliste et bars débordant de clients rieurs, jusque tard dans la -nuit…
L’usine friche Puis un jour, l’usine a fermé ses portes. Et tout s’est rapidement assoupi, sinon endormi, silence, herbes folles envahissantes, cité vidée, bâtiments en décrépitude, avant que de tomber en ruine. Le quartier s’est vidé de beaucoup de ses commerces et habitants, le plongeant dans une torpeur qui rompait tristement avec son ancienne pétulance. La fête du 14 juillet s’est tue et a pratiquement disparu avec la fermeture de l’usine et de nombreux commerces. Durant des années, la carcasse fantomatique de l’usine désaffectée s’est peut à peu dégradée, effondrée en partie. Aux beaux jours, nombre de chats ont fait de ces immenses cours et bâtiments déserts et enherbés, leurs terrains de chasse, et de drague printanière. Leurs miaulements rauques à la tombée animaient sauvagement les lieux. Les oiseaux eux aussi, ont profité de cet écosystème anarchique pour voleter et piailler joyeusement, en se méfiants toutefois des chats aux aguets. Et, plus subtile, dans un incroyable pointillisme, des crapauds des murs, ou accoucheurs, au joli nom d’alyte, égrainent leurs notes brèves, aiguës, perlées, faisant chanter l’espace en en marquant les moindre contours . Combien de fois me suis-je accoudé au balcon pour entendre leurs envoutantes polyphonies nocturnes.
L’usine travaux Vint un jour où l’usine fut démolie, le quartier en voie de requalification, des plans d’un futur jardin public affichés et de nombreuses visites sur site d’aménageurs, élus et entrepreneurs en BTP. Quelques mois durant, des machines désamiantèrent, rognèrent, fracassèrent, dans un chaos de sons et des nuages de poussière tenaces. Seule une cheminée, raccourcie par sécurité, sera conservée, comme vestige de l’ancienne usine, qui elle, aura totalement disparu sous les coups de boutoirs enragés d’immenses machines démolisseuses. Le quartier a tremblé et vibré, dans un ballet pétaradant des camions de gravats saturant l’espace… Un terrain vague, arasé, nivelé a fait place net. Des anciennes manufactures textiles, il ne restait plus qu’un terrain nu et pierreux, retrouvant un silence temporaire.
L’usine jardin Ce terrain vague, après être resté désert quelques mois, entouré de hautes grilles, s’est réaménagé petit à petit, renaturé, pour se transformer radicalement. Nouveaux sons de travaux d’aménagement, moins agressifs toutefois que ceux de la démolition. Des arbres et des pelouses on reverdi le terrain, après une dépollution des sols de rigueur. Des oiseaux se sont réinstallés plus bavards que jamais, heureux sans doute d’avoir retrouvé un nouveau lieu d’accueil. On entend maintenant le ruisseau autrefois masqué par les murs et les activités industrielles. En journée des enfants jouent, trottinettes skates et vélos glissent, crissent et claquent. Des promeneurs vaquent en devisant. En soirée printanière et estivale, des jeunes gens viennent se retrouver, y causer sur les bancs, et parfois animer l’espace de musiques dansantes. Moi-même, je m’assied souvent, juste au pied de chez moi, sur un banc de pierre, point d’ouïe hyper local d’où, en fin de soirée j’aime regarder, écouter, lire, rêvasser, griffonner quelques notes, et échanger avec les voisins. Un marché hebdomadaire s’est installé, et de nouvelles sonorités aussi, redessinant le paysage sonore du quartier. Parfois, sous sa grande halle couverte et résonante, un spectacle y est donné, un repas festif organisé Nouvelle vie, autres sonorités. En un bon demi-siècle d’observation, j’ai vu et entendu ce site changer d’état, se métamorphoser, aux rythmes des évolutions sociales et des réaménagements urbanistiques.
PAS – Parcours Audio Sensible nocturne – Loupian (34) Centre culturel O34rjj
Parce que l’écoute demande de la disponibilité, et que la disponibilité demande du temps.
Le temps de l’arpentage en l’occurrence, celui qui nous mesure à l’espace, physique et acoustique, matériel et sensoriel, topologique et symbolique, celui qui nous incite à y trouver notre place, sans rien précipiter.
Il nous faut nous glisser discrètement à notre place d’écoutant, celui qui désire se plonger dans les ambiances sonores, sans les brusquer, tout doucement, sans faire de bruit, ou très peu.
Nous nous sentirons notre place en prenant le temps de nous glisser entre, et dans les sons, de les laisser nous entourer, avec plus ou moins de douceur, et parfois de brusquerie, il faut en avoir conscience.
La lenteur est aussi dans la façon de marcher, donc d’arpenter, sans presser le pas, voire en le ralentissant de plus en plus, jusqu’à s’immobiliser (situation de point d’ouïe).
Les sons quant à eux, ne s’arrêteront pas pour autant, ils continueront leur ronde environnante, vivante et incessante.
Parfois cependant, il sembleront ralentir, comme dans le murmure d’un ruisseau courant, sans heurt, ni ressac, ni crescendo. Un flux reposant.
Dans une écoute attentive, le rythme est intrinsèquement empreint de lenteur, et si il ne l’est pas, il faudra la rechercher, la fabriquer même, en ralentissant franchement, contre vents et marées.
La nuit par exemple, est un moment propice à plus de lenteur, à des rythmes apaisés, enveloppés d’ obscurité, de demi-teintes, lumineuses et sonores. L’écoutant peut ainsi partir à la recherche d’espaces nocturnes, ceux peu habités, peu fréquentés, aux heures creuses, qui compenseront ses journées trépidantes.
Il peut aussi se frotter à des forêts profondes, là où marcher tranquillement, loin des routes aux flux énervés.
Dans l’idéal il peut également aspirer à une cité épurée de ses innombrables déchets sonores, de ses pollutions qui mettent l’oreille et le corps entier à mal.
La lenteur est, avec le silence, un amplificateur d’écoute, accueillie comme une respiration bienfaisante.
Exemple vécu, lors d’un PAS – Parcours Audio Sensible nocturne, dans un trajet de la place de la Croix-Rousse jusqu’à la place de l’Opéra, via les pentes et les traboules lyonnaises.
Distance : environ 1 km, zigzags compris.
Durée : deux bonnes heures.
Conditions : silence du groupe
Vitesse de déambulation : à peine 0,5 km/h, arrêts compris.
Taux de satisfaction des promeneurs écoutants : 100 %
La vitesse est sans doute, un vecteur d’inhabitabilité chronique, dans un monde qui file à grands pas vers l’insoutenable, en produisant un chaos lui-même de plus en plus inécoutable.
Il faut casser les rythmes trop effrénés, trop agressifs, pour réécouter, et au-delà, vivre et survivre au tumulte menaçant.
Il nous faut encore et toujours ralentir pour mieux entendre, nous entendre, pour tenter de mieux comprendre, pour que les paroles circulent sereinement, pour qu’on puisse en saisir la teneur, pour réduire les maltraitances de décisions et d’actions violentes et arbitraires.
La lenteur est un facteur qui conforte une pensée et une action collective pacifiée, ici celle de l’écoute, comme un acte écologique a priori anodin, néanmoins nécessaire au quotidien, en l’occurrence vers une écologie auriculaire et sociétale.
Le monde, y compris sonore, pour qu’il soit vivable, doit être pensé via une recherche d’apaisements, de ralentissements, d’économies de gestes et de réflexions, hors des réseaux épidermiques, frénétiques, générant des actions irréfléchies, à l’emporte-pièce. La recherche de paysages sonores vivables ne peut faire l’économie d’une éthique écoutante, fondamentalement relationnelle. Le plaisir de faire ensemble, de résister collectivement à un emballement sclérosant nos relations sociales, n’en sera que plus fort.
Pour conclure, les PAS – Parcours Audio Sensibles, offrent des arpentages de territoires, au fil d’expérimentations sensorielles, où la lenteur et de mise, jusque dans une certaine radicalité performative, néanmoins tout en douceur.
L’absence de tout dispositif technique, scénique, la simplicité du geste, son inscription dans un espace-temps non précipité, à la recherche de zones apaisées, militent pour une approche sensible, non invasive, non stressante, respectueuse des lieux arpentés comme des acteurs arpenteurs.
L’artiste ne doit pas être un fossoyeur d’espoir, qui montre un monde si désespéré que ses récits nous pousseraient au renoncement, au repli sur soi, à la fuite en avant et au déni anthropocénique.
L’artiste doit être un fabriquant de résistance, d’espoir, de fermentations esthétiques qui donnent envie de faire société, de faire bloc, le plus équitablement que possible, face aux chaos ambiants.
L’artiste doit porter attention à l’autre, à la forêt, aux montagnes, aux rivières, aux mondes végétaux, minéraux, animaux…
Écouter de concert est un premier PAS* pour prendre ou garder le contact avec nos milieux de vie, en portant vers eux une écoute et un regard bienveillants, sans en prendre possession, et encore moins chercher à les maitriser totalement, à les dominer.
Comment les sons de la vie quotidienne résonnent-ils dans les paroles des poètes ? Comment les poètes écoutent-ils le monde ? Guetteurs d’inaperçus, ils suggèrent bien souvent des manières inattendues et profondes d’y prêter l’oreille. « Écoute plus souvent les Choses que les Êtres… », écrit le poète sénégalais Birago Diop dans Souffles. Éclats de voix d’un poème aimé et remémoré.
Cet épisode a été enregistré lors d’un atelier d’improvisation et interprétation dirigé par Monica Fantini dans le cadre d’une résidence d’artiste à l’Alliance française de Ziguinchor, au Sénégal, en mars 2023. Merci aux participants en résidence : le poète Chehem Watta, la dramaturge et comédienne Danielle Lyse Itoumba Mbeng et l’écrivain et metteur en scène Luc Alanda Koubidina.
Pascale Evrard
ÉCOUTER LE MONDE, EN BREF
Tout à la fois émission de radio diffusée chaque dimanche dans le journal d’information de RFI et plateforme participative, Écouter le monde donne à entendre les cultures, les langues et les imaginaires du monde à travers des sons d’Afrique, d’Amérique, d’Asie, d’Europe ou d’Océanie. Des centaines d’émissions sont à écouter en podcast sur ce site, tandis que la plateforme participative et évolutive propose des cartes postales sonores et des enregistrements. À ce jour, 245 captations sonores sont disponibles en libre accès. Auteure et coordinatrice d’Écouter le monde, Monica Fantini écoute, enregistre et compose des pièces sonores à partir de sons du quotidien : claquement des portillons du métro parisien, harangues des vendeurs au marché de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso, craquement des glaciers en Patagonie, roulement des calèches dakaroises ou encore cloches de la place Saint-Marc à minuit à Venise, voix de poètes… Autant d’éclats de vie avec lesquels elle tisse des récits pour raconter le monde, créer des liens et partager des savoirs.
De leur collecte à la création d’œuvres sonores et à leur diffusion, Monica Fantini sollicite la collaboration d’artistes, de chercheurs, compositeurs, journalistes et écrivains, afin de fédérer une large communauté et de mettre en commun expériences et savoirs dans différentes approches du son. Avec l’ambition de développer la pratique, le sens et le plaisir de l’écoute, elle dirige aussi des ateliers sonores s’adressant à tous les publics : enseignants, enfants, étudiants, migrants, détenus, poètes, musiciens… Enfin, les créations sonores d’Écouter le monde font régulièrement l’objet de présentations publiques dans le cadre de festivals, d’expositions, de colloques et d’événements culturels dédiés, imaginés par les auteurs de la plateforme. Tous les ans, la Bibliothèque nationale de France laisse ainsi carte blanche à Monica Fantini autour d’Écouter le monde.
Chantiers en cours et à venir d’écoutes sylvestres Fictions de la forêt dans le libournais, Balades forestières en Haut-Beaujolais, en Belledonne, festival Back To The Trees en Franche-Comté cet été
PAS – Parcours Audio Sensible – Grand Parc de Miribel Jonage – Rencontres de l’Armée du Salut
Écouter n’est pas chose passive ! Tant s’en faut ! Cela engage tout notre corps dans un tourbillon physique et sensoriel. La marche par exemple, est un stimulateur avéré d’écoute, et de bien d’autres choses. Elle nous met en mouvement vers, par, et dans les sons. Nos pieds font résonner la terre et celle-ci en retour nous renvoie l’énergie de ses vibrations. Des espaces, parcourus et secoués de courants telluriques, nous traversent, en même temps que nous les traversons.. Notre peau toute entière est surface vibrante, comme une peau de tambour tendue au vent, une interface caisse de résonance entre le corps et le monde, et inversement. Sans oublier la voix qui chante, qui murmure et exulte, dedans et dehors, fait sonner les lieux, révèle et dynamise les réverbérations et échos, qui n’existent que par nos excitations provocantes. Même assis sur un banc, entouré de sons et de lumières, d’odeurs et de chaleurs, nous sommes des écoutants actifs et réactifs, à fleur de peau et de tympan. L’écoute se fait parfois danse, fête dionysiaque, où tout frémit, bouillonne, éclabousse, de rires en rires… C’est un univers d’air vibrant qui s’entend à réveiller nos plus timides instincts, jusqu’à nos hubris les plus démesurés. L’écoute se fait aussi l’écho d’un monde chancelant, chant funèbre, comme une procession égrenant des litanies mortuaires à n’en plus finir. Telle musique ou tel sons pourra nous donner des frissons, de peur comme de joie. Un bol tibétain mis en vibration sur un corps le fera entrer dans une résonance apaisante, voire soignante. Une musique judicieusement choisie, ou une ambiance sonore a propos, pourront avoir des facultés thérapeutiques, tant sur le corps que sur l’esprit. Les puissantes masses de basses d’une danse, qu’elle soit tribale, chamanique ou d’une rave party, conduiront les danseurs vers des formes de transes extasiées, parfois aux extrêmes limites de la résistance corporelle. Un parcours sonore, relevant d’un geste artistique et/ou d’une revendication écologique, s’envisage comme une performance sensible, où la déambulation, la lenteur, le silence, la synergie de faire ensemble, les rythmes, les postures partagées, mettront le corps, voire les corps en action, pour jouer une partition collective in situ. Chaque parcours sonore est mouvementé, dans le sens physique du terme, celui qui donne du mouvement, fait aller de l’avant, nous frotte aux aléas, quitte a en être ballotté sans ménagement. Le corps écoutant est en immersion, plongé dans un immense bain sonore, tel un liquide utérin nourricier, enrichi de sons qui nous laissent repus, rassasié, gavés, ou bien sur notre faim. L’oreille est une éponge avide, absorbant un liquide sans cesse fluant, qu’il lui faut filtrer pour tenter de n’en garder que les sucs dégraissés de polluants magmatiques inaudibles. Entre le corps, le cœur et le cor, les homophonies font sonner les accords des sons physiques, langage vibratoire aux ondes communicatives. L’écoute est donc multiple, nous impactant de mille façons, d’une forme de supplice en passant par la gène, l’inconfort, jusqu’aux plaisirs intenses, aux exaltations de musiques somptueusement éthérées. Le corps jouissant, comme celui subissant, est en interaction permanente avec les milieux sonores qu’il contribue lui-même à modifier, altérer, créer ou magnifier. La ville comme la forêt, le littoral comme les hauts sommets, sont des scènes acoustiques qui ne demandent plus que l’écoutant, via ses oreilles conscientes et volontaires. Que celui-ci se pose en installant ici et là des écoutes grandeurs nature. Le spectauditeur, au gré des monstrations auriculaires pré-installées, avant même qu’il ne fit le moindre geste, et même qu’il arrivât sur l’espace scénique défini, n’a plus qu’à laisser emporter son corps tout entier. Et cela dans les incessants mouvements-vagues sonores, de l’infime frémissement au grand fracas cosmique
Ce soir je me suis à nouveau assis sur un banc, longuement. Les températures plus clémentes incitent à la reprise de ces postures posées. Geste récurent, presque obsessionnel, presque rituel. Un banc que j’ai déjà pratiqué ces derniers temps, dans la petite ville où j’habite désormais. Un bout d’ilot de bois sur une grande place minérale, coincé discrètement entre la mairie et le monument aux morts. C’est une place très calme, traversée de temps à autre par des personnes semblant pressées dont certaines me saluent. C’est un banc confortable. Je m’y sens bien. Ce soir, j’ai donc renoué avec une de mes vieilles habitudes. Je suis resté longuement assis, tout d’abord en lisant, puis en rêvassant, à cet instant de bascule, entre chiens et loups, à nuit tombante, moment que j’aime tout particulièrement. C’est une façon pour moi, d’entrer en communication, presque en communion, avec des lieux qui sont aujourd’hui, mon nouveau cadre de vie. Les cloches de la place voisine font partie du décor. Elles viennent se cogner contre les murs adjacents, dans d’étranges échos. Le banc où je suis assis, fait partie du décor. Les gens qui me jettent un regard curieux, semblent penser que je fais également partie du décor. Je pense que je répéterai ce geste bancal au fil du temps qui passe, point d’ancrage. Il est certain que ce banc me servira de nouveau. jusqu’à ce que mon oreille s’obstine à me faire prendre conscience que je fais partie intégrante du paysage que je me construis progressivement. Les sons deviendront petit à petit des repères, comme des amarres acoustiques, des marqueurs auxquels je me raccrocherai, en quête de stabilité. Entre chiens et loups, alors que le printemps adoucit les ambiances, je me sens bien sur ce banc, comme dans beaucoup de villes où j’ai expérimenté ces mobiliers amènes. Je me réserve le temps de découvrir et d’essayer beaucoup d’autres bancs, pour leurs capacités de prendre le soleil, ou à se mettre à l’ombre, où pour rencontrer le passant, ébaucher la conversation, ou la poursuivre, à l’improviste. Les bancs sont mes amis, et j’espère que la réciproque est vraie. Ce soir je suis assis, regardant les lumières s’estomper, les bleus devenir pourpres, puis noirs, les rumeurs s’apaiser, le jour basculer dans la nuit. Quelques lattes de bois sous mes fesses, orienteront mon regard, de même que mon écoute, et sans doute mes rêveries. Les aménageurs devraient penser de façon plus réfléchie au nombre de bancs qu’ils installent dans l’espace public, et à leurs emplacements stratégiques pour renforcer la capacité d’une cité à se faire accueillante. Ne pas les transformer en mobiliers repoussoirs, excluants, inhumains. Le banc est pour moi un bureau potentiel et temporaire, un espace de vie récurrent, et au fil des rencontres, un lieu d’échanges privilégiés. C’est d’ici que je vois et aime profiter de ce printemps naissant, entendre les oiseaux reprendre leurs polyphonies bavardes, les insectes vrombir, et les bourgeons semblant s’ouvrir dans un léger bruissement. Sur ce banc à la fois bien ancré dans le sol, et naviguant dans les courants stratosphériques de la rêverie, espaces de conjonctions sociales, où l’ici et l’ailleurs, l’aujourd’hui, l’hier et le demain se confondent. Bref un lieu de douce méditation. La nuit se fait plus présente, obscure.. Les oiseaux persistent à signer l’espace de leurs territoires piaillant, et ont la gentillesse de m’y accepter, et même de m’y inviter. C’est une chronique auriculaire parmi tant d’autres, où ce soir-là les sons m’apaisent.. Et c’est là que je m’aperçois que, dans beaucoup de lieux où j’ai trainé mes oreilles, il y a des histoires de banc, bien ancrées dans ma mémoire, comme repères spatio-temporels aussi structurants qu’inspirants. Je pourrais vous en décrire tellement, y compris dans leurs ambiances sonores. Quand on change d’habitat, on change d’habitudes, on change de pratiques, on change de bancs, on change d’écoutes. Les points d’ouïe bancs-dits, sont autant d’espace de rêves que d’espaces d’expériences bien réelles, d’autant plus qu’elles imprègnent à tout jamais la mémoire, jusque dans ses moindres sons.. J’ai dans l’oreille tant d’expériences de vie partagées, de confessions intimes, dont je n’écrirai jamais le moindre mot, car trop personnelles. Une collection d’ambiances et d’histoires situées, dans des espaces-temps très contextualisés. Adopter un ou plusieurs bancs, c’est quelque part s’installer, s’ancrer un peu plus dans lieu, qui plus est si celui-ci est notre nouvel habitat.
S’installer ailleurs, ici, c’est refaire la géographie de ses déplacements, de ses regards, de ses rencontres, et aussi de ses écoutes. Se mettre en lieu, se familiariser avec les rues, les collines, les arbres, les cloches, les ruisseaux, une posture que connaissent bien ceux qui viennent d’emménager dans un nouveau lieu, ou qui ont la bougeotte, le nomadisme dans le sang. Dans ces périodes dépaysantes, nos sens lancent des tentacules pour palper le territoire, chercher les aspérités où s’accrocher, les aménités rassurantes, des ancrages sensoriels. Il nous faut connaitre de nouvelles voix, de nouveaux visages, de nouvelles affinités. On peut jouer le touriste béat, aimant à se surprendre au fil de nouveaux bancs, d’où observer, entendre, rencontrer. Se poser dans l’espace nouvellement habité demande une volonté d’accueillir pour être accueilli, de s’acoquiner avec les volées campanaires, les oiseaux dans le parc, le marché qui s’installe, les passants riverains… Avec les nouveaux points de vue, les nouveaux points d’ouïe. Une ouverture nécessaire pour bien vivre de nouvelles aventures sensorielles Les rythmes des lieux sont chaque fois singuliers, au fil des heures et des jours, des saisons capricieuses. Ici, le tracteur agricole déboule dans un ferraillement dantesque, mais exit le camion poubelle au lever du jour, pas de risques de grèves d’éboueurs non plus, les habitants gèrent eux-même leurs déchets, tant bien que mal. Ici, la nuit est presque silence, apaisée, tout au moins au sortir de l’hiver. Après, nous verrons et entendrons. Ici, une petite rivière chante tout près, si la pluie veut bien lui donner de la voix. Son bief détourné n’alimente plus aucunes usines, elles se sont tues au fil des ans, jusqu’à disparaitre corps et bien du paysage. Les métiers à tisser sont partis loin, laissant la ville plus silencieuse, peut-être même un peu trop. La trépidance n’est pas de mise, tout semble avoir baissé de plusieurs tons, des décibels assagis. Le rythme général semble ralentir en même temps que les vacarmes se font rares, jusqu’à prendre le temps de se saluer dans la rue. En quelques pas, veaux, vaches moutons porcs, chèvres et poulets meuglent, bêlent, caquètent, concerto campagnard sur fond de collines herbeuses. Le verts des prairies va s’échouer contre les forêts de Douglas qui peuplent les hauteurs. Au loin, un train gronde en scandant l’espace d’itérations claquantes. D’une ville ou d’un village à l’autre, chacune et chacun son histoire, que les sonorités du cru contribuent à écrire. Tout se met en place, puzzle de sons qui s’assemblent pour construire un théâtre sonore ambiant qui peu à peu, nous deviendra familier. Chercher à dire ce qui était mieux avant, ailleurs, où ce qui a notre préférence ici n’a guère de sens, les géographies sensibles étant ce qu’est le son. Mieux vaut bâtir son propre paysage sonore sur la curiosité de découvrir de nouvelles scènes auriculaires, des sources d’écritures renouvelées, d’expériences situées, qui vont venir rafraichir nos petites habitudes. Petit à petit, la géographie d’une bourgade sonnante se fera plus précise, les ambiances deviendront signatures, repères, peut-être jusqu’à s’effacer de nos radars sensibles, lorsque l’imprégnation les aura gommer du quotidien, les rendant alors inaudibles, comme un décor trop entendu. Néanmoins, faire l’exercice du dépaysement auriculaire est toujours un jeu plaisant, pour ne pas trop vite entrer dans une indifférence où les oreilles ne s’étonnent plus de rien.
Mettre l’écoute à l’épreuve de –L’indice s’y plie, nœuds – croisements – tissages
Questionner et mettre l’écoute en jeu, au sens propre, c’est à dire jouer par, avec, pour, contre, c’est la mettre (l’écoute) à l’épreuve. Il est en effet très intéressant de mettre l’écoute à l’épreuve du son, du geste, du mouvement, des mots, de la pensée, des champs transdiscipinaires, et plus encore indisciplinaires… Mettre à l’épreuve, c’est voir comment une idée, une action, une recherche, résistent à la confrontation, non pas pour les détruire, les amoindrir, les faire plier, mais bien au contraire, pour les solidifier, les enrichir d’interactions décloisonnées, indisciplinées, en capacité d’explorer de nouveaux chemins.
Mettre l’écoute à l’épreuve
L’écoute à l’épreuve des sons Prendre conscience de Mille sources audibles ou non Des ambiances Des acoustiques Des vibrations tout ce qu’il y a de plus physiques Des acouphènes, illusions, trompe-l’oreille Des effets sonores D’un monde auriculaire, esthétique, physique, sociétal D’un répertoire, un inventaire, un classement D’un joyeux fouillis dans l’oreille.
L’écoute à l’épreuve des mots Décrire les sons Les mettre en page, en mots, en prose, en vers, et contre tout En faire récit, les historier, les romancer, les donner à lire Partager des affects au fil des effets de styles, métaphores, synecdoques, métonymie Faire trace, y compris avant l’ère des machines à capturer, emmagasiner, conserver les sons Dire ce que les micros ne savent pas, et ne sauront jamais dire.
L’écoute à l’épreuve des gestes Mettre son corps en mouvement, oreilles comprises Danser l’espace, au fil des rythmes et des couleurs sonores Marchécouter, soundwalker, aller vers, dans, arpenter les milieux auriculaires Trouver des postures d’écoute, s’immobiliser, s’assoir, s’allonger, fermer les yeux, s’immerger Bricoler des objets pour mieux entendre, ou différemment Faire de concert, rassembler des synergies, des envies, des dynamiques.
L’écoute à l’épreuve de la pensée Réfléchir au pourquoi et comment écouter Aux statuts de l’écoute, de l’écoutant, des choses écoutées, des milieux sonores ouïssibles Aux interactions multiples, sensorielles, tangibles, imaginaires, crées par le geste d’écoute Au potentiel qu’a l’écoutant à changer le monde, même a minima, imperceptiblement Au potentiel qu’a l’écoutant à communiquer, échanger, partager, si pour autant il prête l’oreille A une éthique qui, ne fera pas la sourde oreille, dans les multiples tensions et détentes A une façon de vivre les sons comme un besoin vital de faire communauté écoutante
L’écoute à l’épreuve de l’indisciplinarité L’écoute croisant, tissant, hybridant, décloisonnant, moult champs, spécialités, savoir-faire Des formes de recherches-actions puisant dans des hétérosonies singulières Des tiers-écoutes maillant un large territoire de langues, de signes, de gestes, de pensées, de faire Des espaces de rencontres interdisciplinaires, cherchant des points d’ancrage communs, ou dissemblables Des terrains auriculaires où les certitudes, physiques ou mentales, font place aux questionnements Des laboratoires d’écoute où l’expérience partagée, la curiosité sérendipitienne, sont immanquablement conviées
Scène d’écoute indisciplinée Imaginons une forme de mise à l’épreuve comme une situation pétrie d’états conjonctifs, situation sans doute un brin utopique. Un musicien écoute, joue, interprète, une pièce paysagère, à l’improviste, tandis qu’un physicien lui en explique les subtiles vibrations, qu’un écrivain en trace, en retranscrit les émotions, qu’un architecte en dessine des volumes habitables et audibles, qu’un danseur y entraîne tout le monde dans sa ronde, qu’un philosophe en cherche les résonances sympathiques, qu’un preneur de sons essaie de graver cet instant en mémoire, qu’un jardinier sème des fleurs comme des notes de musique, qu’un géographe tente de libérer l’écoute de frontières trop territorialistes, en trace une cartographie sonore ouverte, qu’un luthier conçoive des instruments ad hoc pour faire sonner la musique et l’espace, qu’un promeneur s’arrête à ce moment, sur ces lieux soniques, et entre dans la discussions et le jeu… Imaginons plus encore, que chacun, à l’aune de ses affects et savoir-faire, se glisse dans la pratique, dans la peau résonnante de l’autre. Qu’il s’essaie à penser hors de son champs d’action habituel, d’entendre par les oreilles d’autrui, d’expérimenter par les gestes du voisin, d’expliquer au groupe, exemples et expériences à l’appui, ses façons de voir et de vivre les sons. Mettons l’écoute de travers, à l’aune d’une indisciplinarité aussi fragile, incertaine, que féconde.
Une nouvelle compilation de récits d’écoutes, de parcours sonores, expériences de terrains, formations, réflexions et autres textes auriculaires impromptus…
Formé en Juin 2020, le collectif PePaSonrassemble des passionné.e.s de son et de pédagogie, amateur.e.s ou professionnel.le.s. issus de tous les milieux : De l’acoustique, de l’art, du design, de l’urbanisme, des sciences naturelles, des sciences sociales, de l’enseignement … Et bien plus encore !!
Le collectif a été créé afin de favoriser la rencontre, l’entraide et l’émergence d’idées et de projets entre toutes les personnes curieuses de sons et de paysages sonores avec une dimension socio-culturelle.
Pédagogies ne renvoi pas tant à l’idée d’enseignement ou de technique d’enseignement mais à l’idée d’une coévolution entre NOUS et le PAYSAGE SONORE. Nous le transformons, et il nous transforme… Le Paysage est pédagogue en lui même !
PePaSon un collectif et mouvement en faveur d’une recherche-action-créationindisciplinaire et populaire autour des Pédagogies des Paysages Sonores. Nous souhaitons faire se rencontrer les personnes, les milieux, les disciplines autour d’un enjeu d’éducation culturelle et sensible intimement liée à l’idée d’habiter son corps, sa vie, son territoire
PePason est donc un réseau en chantier ouvert à toute oreille de bonne volonté.
« I love you, vous ne m’entendez guère, I love you, vous ne m’entendez pas... » Gilles Vignault
PAS – Parcours Audio Sensible à Auch
On me nomme régulièrement artiste sonore, ou paysagiste sonore, et la deuxième proposition me sied parfaitement. Penser, créer, aménager des paysages sonores, vivables, écoutables, me semble un travail, une recherche louables, un objectif de vie sans doute.
Pour autant, il faut savoir raison garder. Dans un monde qui s’emballe, de chantiers en chantiers, de voyages en voyages, où il faut aller vite, être mobile, parfois survivre, la vitesse et le bruit ne nous épargnent pas.
Rumeur insidieuse, vacarme assourdissant, communication parasitée, toutes les formes de bruits se stratifient parfois jusqu’à ce que l’oreille doute de son propre bon entendement.
Alors un paysagiste sonore doit en prendre la mesure, par forcément métrologique, sonométrique, mais plutôt mesure du milieu auriculaire ambiant, sensible, fragile, et de ses modes de vie induites. Jusqu’où aller, comment freiner, éviter le mur du son, faire un pas de côté, préserver sa liberté d’écoutant communiquant ? Là où la parole est plombée d’un chape sonore tonitruante, où elle ne se fait plus entendre, noyée dans un brouhaha incessant, le silence s’installe, malgré lui, malgré nous, ou par nous. Un silence de plomb caché sous un vacarme mortifère.
Un paysagiste sonore se méfie donc de ces écueils assourdissants autant qu’étouffants. Pour faire paysage acceptable d’un monde sonore, il ne convient pas de surenchérir par des installations empilées, mais peut-être de commencer à prendre conscience de l’existant, à le rendre plus écoutable, plus entendable, plus vivable.
Arpenter la ville, y poser une oreille bienveillante, rechercher ses aménités auriculaires, les sociabilités d’un monde complexe à l’écoute, est sans doute une série de premiers pas à franchir. Pour suivre la pensée de John Cage, artiste à l’écoute Oh combien ouverte, inventive, cherchant sans cesse l’expérience ludique, il faut laisser au vestiaire nos a priori pour accepter les sons, sans jugements trop hâtifs.
Une oreille pragmatique repose la question du bien entendre par l’expérience de l’écoute située, mise en situation.
Le simple fait de poser une oreille curieuse sur la ville « empaysage » celle-ci. Nous créons notre propre installation sonore à ciel ouvert, à 360°, pleine de surprises et d’aléas, de mouvements, d’apparitions et de disparitions, de transformations et d’hybridations. Monde étonnant que celui de l’espace sonore dont tant de choses nous échappent. Entre flux et cadences, la ville offre un théâtre d’écoute sans cesse renouvelé, il suffit d’y tendre une oreille tendre, curieuse, peut-être un brin béate, ravie. Néanmoins pas naïve.
La scène acoustique prend forme, avec ses espaces et limites fuyants, ses hors-champs, ses séquences, ses transitions, autant micros scènes intriquées, qui trament une histoire entre les deux oreilles.
Le monde vue par les oreilles prend forme, s’agence, l’oiseau dans la ville, la voiture aussi, les cris des enfants fugaces, la cloche prenant de la hauteur, la rumeur en toile de fond. Tout s’installe, ou presque, s’entend, cohabite, le concert est déjà commencé pour paraphraser Maurice Lemaître, il suffit d’en prendre conscience.
Néanmoins, cette écoute concertée autant que concertante, ne suffit pas toujours, tant s’en faut, à faire oublier, voire à éviter de subir les violences du monde, auxquelles nos oreilles n’échappent malheureusement pas.
De nombreux artistes, dont Raymond Murray Schafer, Max Neuhaus, Paul Panhuysen, Michel Risse et son Décor Sonore, Michel Chion, Pierre-Laurent Cassière, Baudouin Oosterlinck, et bien d’autres, ont posé, ou posent encore sur le monde une oreille attentive. Ces postures d’écoutes, toutes singulières, contribuent à construire des espaces où l’auricularité contribue à mieux entendre, à mieux s’entendre. Il nous faut aujourd’hui faire face, collectivement dans le meilleur des cas, à une série de situations pour le moins tendues, parfois très anxiogènes. Aussi, gageons que prendre soin de nos milieux sonores, nous aidera, certes modestement, à améliorer un peu la qualité de vie, à l’heure actuelle fragilisée de toutes parts, et au final à prendre mutuellement soin de nous, de nos lieux de vie.
Peut-être que le désir, voire le rôle d’un paysagiste sonore, un tant soit peu humaniste, est de mettre des écoutes et écoutants en situation d’expériences collectives, pour tenter de préserver des espace de belles ententes, au sens très large, polysémique et polyphonique du terme.
Qu’est-ce qui y sonne joliment, ou non ? Qu’est-ce qui nous surprend, éventuellement nous dépayse à l’oreille ? Comment percevoir en priorité les musiques de la villes; les aménités auriculaires, les espaces qualitatifs ? Quelle sont les zones calme, oasis sonores, ilots acoustiques privilégiés, protégés ? Quelles sont les influences architecturales, topologiques sur les ambiances sonores ? Quelles sont les rythmes de la ville, entre flux et cadences (heures de pointe, vie scolaire et étudiantes, marchés, présences de casernes de pompiers, hôpitaux, flux de circulation…) ? Quels sont les émergences acoustiques (sirènes et alertes, Klaxons, cloches…) émergeant de la rumeur ? Quelles sont les influences des activités, du zonage urbanistique (industries, commerces, ports, parcs, zones ce loisirs…) ? Quels sont les plus beaux points d’ouïe, panoramiques, resserrés, ouverts, fermés, permanents ou ponctuels… ? Comment circule l’a parole, se déploie, plus ou moins aisément, la communication orale ? Quelles sont les influence atmosphériques, vent, pluie, orages, leurs perceptions et ressentis au prisme des topologies et aménagements… ? Quelles sont les influences de la vie animale, sauvage ou non, dans la cité ? Quelles sont les marqueurs et signatures sonores singulières (cloches, fontaines, spécificités locales…) ? Quelles sont les plus belles acoustiques de la ville (passages ou bâtiments réverbérants, échos, effets de masque, de coupure, de mixage…) ? Quelles sont les coutumes ou événements locaux ponctuels animant la cité (fêtes traditionnelles, vogues, marchés) ? Quels sont les parlers locaux, langues, accents, expressions, marqueurs de brassages culturels…) ? Existe t-il des cheminements préexistants, ou l’écoute tisserait un parcours cohérents, dans ses similitudes et diversités ? Peut-on percevoir une sorte d’archéologie ou d’histoire sonore au travers des quartiers historiques, bâtiments, friches… ? Comment convoquer des approches croisées, indisciplinaires hybridant esthétique, écologie, sociabilités auriculaires et aménagements… ? Comment travailler l’indisciplinaire via des actions arts-sciences, des diagnostiques et expérimentations invitant aménageurs, chercheurs en sciences dures et humaines, décideurs politiques, artistes, résidents… ? Comment définir des corpus et glossaires autour du son, de l’écoute, du paysage sonore, pour que chacun s’entendent (mieux) et élargissent ses approches respectives et mutuelles, le croisement de pratiques ? Comment élaborer des parcours d’écoute, définir, signaliser, inaugurer, voire aménager des points d’ouïe ? Comment le patrimoine sonore peut entrer dans une approche de tourisme culturel, de valorisation du territoire ? Comment protéger les zones de belles écoutes, voire s’en servir de modèles pour un aménagement sensible et qualitatif de l’espace urbain? Comment penser le son, les ambiances en amont, et non de façon curative, lorsque les dysfonctionnements et nuisances sont avérés, souvent difficilement réparables ? Comment repérer, qualifier et exploiter des caractéristiques acoustiques situées, pour le jeu, la diffusion, la création de musiques, pièces sonores, installations et autres objets d’écoute ? Quelles actions d’éducation et de sensibilisation à l’écoute urbaine mettre en place, avec quels publics (enfants, étudiants, résidents, pédagogues, aménageurs, élus…), pourquoi, comment ? Comment agir en installant en priorité l’écoute, comme objet esthétique, outil d’analyse, d’aménagement, de création, sans forcément ajouter une couche sonore supplémentaire ? Comment mettre en place des outils de représentation, d’inventaire, de qualification, description, travailler des cartographies sonores sensibles, des cartes mentales, partitions graphiques… ? Comment user de différent média (mot, texte, image, vidéo, graphisme, danse, performance, son…) pour mettre et raconter une ville en écoute ? Comment engager des processus de créations sonores (documentaires radiophoniques, multimédia, installations sonores, muséographies, parcours et mises en situation d’écoute…) suite à ces investigations et expériences in situ ?
Cette liste de questions et propositions non exhaustive, contextualisable, peut donner lieu à moult extensions, adaptations, hybridations, variations… Ces questionnements sont pensés avant tout comme des leviers d’actions, des déclencheurs, stimulateurs, ouvrant un champ d’expérimentations auriculaires au final peu ou pas explorées.
Desartsonnants, novembre 2022
En parler plus en avant, impulser un projet de terrain, une rencontre : desartsonnants@gmail.com
Questions en VRAC (Véritables Relations Acoustiques Créatives)
– Le PS (Parcours Sonore) engage t-il forcément un CE (Corps Écoutant), et mouvant (CM)? (questions orientée…)
– La CE (Chose Écoutée) est-elle plus importante que le Corps Écoutant (CE), et vice et versa ?
– La posture d’écoute (PE) prime-t-elle sur l’OE (objet entendu), et vice et versa ? Ou bien la déclenche-t-elle ?
– Le design, fut-il sonore (DS), ne se noie-t’il pas dans le lieu, l’ambiance, la masse, la productivité reproduisible… ? (Question orientée)
– Le MVA (Monde Virtuel Acoustique) peut-il remplacer le MRA (Monde Réel Acoustique) ? (Question orientée)
– L’OPA (Oreille Prothèse Augmentée) devient-elle plus performante (performative) que son homologue Oreille Nue, ou Naturelle (ON) ? (Question orientée)
Une forêt peut-elle se cacher derrière un arbre ? Ou inversement ? Un son peut-il se cacher en forêt ? Une forêt dans les sons ? Qu’en dire, qu’en ouïr ? Marcher suivant son instinct Au risque de s’égarer Sans cailloux baliseurs Croiser et écouter l’Ogre Baba Yaga Le roi des Aulnes l’esprit des Sylves Le Grand Méchant Loup GML pour les intimes Les Sept Nains, grincheux compris Pelleas ou Mélisande Ou les deux Le chêne séculaire Le saule, éternel malheureux La biche innocente, quoique… Et tous les esprits frictionnels Qui nous feront voir de quel bois ils se chauffent Et tous les oiseaux nicheurs et dénicheurs Les coucous squatteurs Les pies cleptomanes, de pis en pis Et tous les Elfes, lutins, Hobbits, korrigans, Génies verts, Naïades, Walkiries, Nymphes, Ondines, Échos, Esprits siffleurs, frappeurs, tapageurs…
Choses racontées de souche à oreille Les feuilles grandes ouvertes, ou vertes En embûchcade Des bois sons Hydres à temps Jeux très bûches !
Tout cela fait un sacré boucan ! Une rumeur entretenue de vents Balayée d’orages, saccagée de grêle, assoiffée de sécheresse, Laissant du bois mort, desséché, moussu… Tout ce qui craque sous nos pas Même le verni de l’histoire sylvestre
Sève qui peut !
Mais ça sonne quand même bien !
18 octobre 2022, PREAC Les fictions de la forêt, Permanence de la littérature, forêt de La Double, Cali de Libourne
Deuxième journée en forêt de la Double, dans le libournais, avec des enfants des écoles voisines.
Matin Ciel bas, très sombre, chaleur lourde et atmosphère humide. Ce qui devait nous arriver nous arriva. Tout d’abord, quelques gouttes clapotantes. Puis une petite pluie. Suivie d’une bonne averse. Les arbres nous pleurent dessus. Le sol devient spongieux. Il pleut, vraiment. Les sons aquatiques feront partie ce matin du paysage, bon gré mal gré.
Midi. Tout bascule. Le vent tournant chasse nuages et ondées. De superbes trouées de soleil colorent les bois. Exit les sons pluvieux.
Constat Sous le soleil ou sous la pluie, la forêt reste néanmoins très décevante à l’écoute. Loin de ce que l’on peut en imaginer, avec des nuées d’oiseaux, des sons forestiers… Les oiseaux se taisent, ou sont partis vers d’autres cieux. La forêt n’est pas du tout spectaculaire à l’oreille, voire se révèle désespérément silencieuse.
Rumeur autoroutière au loin.
Mais les enfants ont des ressources, beaucoup, sans forcément qu’on leurs suggère, pour combler les vides, faire chanter les lieux, faire paysage.
Ayant plus ou moins consciemment intégrés les jeux d’écoute proposés en début de promenade, ils vont chercher les micros sonorités, faire sonner la forêt en la percutant, bruitant, ébauchant des histoires où l’imaginaire fera chanter les sylves…
Je suis toujours surpris de leur façon de tisser un récit, fut-il sonore, à partir de presque rien, du trivial, qu’il faut aller chercher dans les recoins les plus cachés de l’auricularité.
Au creux d’une souche, sous les mousses toutes douces, dans les feuillages bordant le chemin…
Des groupes d’enfants des écoles de la Communauté d’agglomération sont invités à marchécouter. Dont une classe unique ULIS ce jour.
Un conte, des contes, des histoires, Tendre l’oreille vers les arbres Des arbres qui tendent l’oreille vers nous Bienveillance mutuelle Être écouté par la forêt Jouer avec ses sons Retrouver le silence, même fragile Installer l’écoute S’installer dans l’écoute Cueillir des sons Être cueilli par les sons
Caresser, éteindre, s’adosser Esprits de la forêt Ausculter des matières, des mousses et des écorces Raconter Bruiter Jouer
La pluie s’en mêle L’oreille s’emmêle Ça crépite Les feuilles chantent Micros sonorités
Mixage Les pas écrasent les branches, crépitement La pluie sonne la forêt, crépitement L’oreille doute Crépitement
Micro installation éphémère Des sons exogènes Cloches, voix, oiseaux fantasques Le vrai du faux, et vice versa Installer l’improbable Échanger sur le vécu, l’entendu Échanger sur l’imaginé
Réactions L’’imaginaire de l’expérience, et vice et versa La spontanéité d’une fraicheur sylvestre Se retrouver avec l’autre, nous, eux, les arbres Entendre les crépitements entre gouttes d’eau et marche spongieuse Entre pluie, vent et soleil Entre réel et rêvé
Deux heures ça passe vite Quitter la forêt Retrouver le bus Garder l’empreinte, on espère L’expérience d’un moment Une traversée sylvestre unique La sensation du pas sur l’humus De l’oreille buissonnière L’appel et de l’accueil de la forêt
Départ de Lyon Ronronnement 7 heures de bus Ronronnement Ça berce On l’oublie Òn somnole De beaux paysages Ronronnement
Arrivée Promenade sur le port fluvial Nocturne Petite pluie intermittente, vent, Crépitement Marche, un grand besoin après cette traversée assise
Ronronnement Un méga truc flottant illuminé Amarré Un truc flottant pour touristes fluviaux flottés Aventuriers peinards de la rivière Dordogne Ronronnement Les moteurs alimentent les lumières à bord Ronronnement Et celles du dehors Le port n’a pas assez de ressources électriques pour cela Ronronnement Donc les moteurs tournent Tournent Tournent La nuit durant Ronronnement C’est agaçant, voire plus, quand on sait Ronronnement Heureusement, la pluie plique et ploque Sur le vieux Pont de pierre La Dordogne au dessous Plic ploc Ça fait du bien Tout Ronronnement cessant Ça fait du bien.
Décaler le regard, changer l’angle d’écoute. Nous pouvons marcher dans une forêt en prenant conscience que nous écoutons la forêt. Nous pouvons également marcher dans une forêt en prenant conscience que la forêt nous écoute.
Le fait que j’écoute la forêt autant que cette dernière m’écoute remet en perspective des modes de perceptions et de nouvelles approches en miroirs.
J’ai transposé le cadre de ce postulat pour le penser également en milieu urbain, ou ailleurs, de façon à, dans un premier temps, poser des questions de postures, imaginer des possibles, avant que de les expérimenter.
J’en resterai ici au stade du questionnement, l’expérimentation étant en gestation.
Écoutant d’une ville, à la foie écoutée et écoutante.
Mais pour quelles raisons une ville, tout comme une forêt, ou d’autres lieux, m’écouteraient-ils ?
Certainement pas parce que j’y parlerais plus fort que tout autre habitant, promeneur, oiseau, plus fort même qu’un puissant orage. Ce serai là une bien fâcheuse manière d’être et de se faire entendre, pour le moins inécoutable, inentendable, indéfendable. Une surenchère qui violenterait l’écoute comme les choses écoutées.
Une ville ou une forêt m’écouteraient-elles parce que ma pensée, ma réflexion, mon discours, ma façon de marcher et d’écouter, seraient plus affinés, plus intelligents que d’autres ? Très présomptueux cher ego ! Surtout si l’on pense qu’un raisonnement vaniteusement égocentré rend plutôt sourd que réceptif à nos milieu de vie. Là encore, argument irrecevable.
Pourtant, je persiste à croire qu’en écoutant, nous sommes, réciproquement écoutés, entendus, non pas forcément par des seuls personnages, animaux, mais par des lieux traversés, habités, esprits-oreilles de la forêt comme de la ville, d’une rivière, d’une montagne, d’un océan…
N’y voyons pas là un délire paranoïaque, une écoute surveillante, totalitaire, omniprésente, liberticide, qu’il faudrait fuir et contrer par une furtivité damasonienne, mais plutôt une forme de réciprocité sensorielle positive car bienveillante.
Pensons une auricularité aller-retour, comme une forme d’aménité altruiste, écho-logique en quelque sorte.
Imaginons des écoutes partagées, en miroir, intrinsèquement omniprésentes depuis… la nuit des temps.
Considérons que l’espace acoustique ambiant, souvent inentendu, négligé, si ce n’est malmené, accueille en son giron tympanesque, à partir du moment où on se met à l’écouter, nos rêves les plus fous, nos utopies les plus joliment sonores.
Poussons plus loin le bouchon, jusqu’à envisager que d’innombrables musiques inouïes, nous sont susurrées si on sait les percevoir, les accueillir, en retour de nos envies de trouver des équilibres harmonieux, là où le chaos, la cacophonie, le brouhaha s’installent. Une forêt, et même une ville, nous proposant des oasis sonores apaisants, où il fait bon écouter, échanger, rêvasser…
Prenons le cas d’un musicien tendant une oreille curieuse, et qui serait écouté en retour, gratifié de mélodies inouïes; un architecte de formes d’habitats jamais vus, et un paysagiste, un philosophe, un soignant, un gardien de parc public, un enseignant, un cuisinier… Autant d’oreilles écoutantes écoutées, inspirées, respectueuses et respectées. Don contre don maussien.
Caressons l’utopie que l’écoutant écouté échange, avec les forêts, rivières et villes, et tous les êtres et choses, vivants ou non, des pensées magiques, où le frisson de l’émotion nous garderait de folles démesures possédantes.
Puissions nous faire que l’écoute réciproque nous fasse encore rêver, et construire des lendemains qui chantent plus qu’ils ne déchantent.
DedanS/DehorS, cet axe, ce mouvement induit par son propre énoncé, n’était pas, pour moi, pensé initialement comme un projet spécifique, une problématique en soi, conduisant vers une ligne d’actions à destination de ce que l’on nomme des publics empêchés, ou captifs.
C’est au fil d’expériences, d’interventions auxquelles j’ai été convié, ou que j’ai initiées, (Maison des Aveugles à Lyon, prison des des Baumettes à Marseille, ESAT Lyon, Hôpital Psychiatrique du Vinatier à Bron, Centrale pénitentiaire d’Aiton…), qu’a émergé progressivement, et peut-être même s’est imposée l’idée de faire circuler des sons Dedans/Dehors.
De là est venue cette volonté faire bouger des sonorités, des paysages, des ambiances, entre les murs, entre les personnes, à l’extérieur et à l’intérieur d’espaces a priori Oh combien cloisonnés.
De là est né le désir de faire naviguer des ambiances auriculaires, via des passages aller-retour, des fenêtres ouvertes, des passe-murailles symboliques. Et ce au travers la construction de paysages sonores, substrats incontournables de mon travail, ceux-là même qui contribuent à ouvrir des espaces relativement, voire très fermés.
En tout premier lieu, le dedans peut être celui du soi-même, de l’intime, une pensée personnelle, qui pourront trouver résonance, écho vers l’extérieur, en étant partagés vers différents dehors, dont celui l’autre, comme une altérité bienveillante.
Et puis ce sont aussi ces échanges, transferts, superpositions d’ambiances, d’acoustiques, de récits sonores, de lieux à lieux, transports d’écoutants à écoutants.
C’est donc au travers des paysages sonores, à la fois préexistants, mais aussi (re)construits de toutes pièces, de concert, comme des espaces/médias de représentation, que les univers sonores sont pensés pour élargir les lieux de vie en y circulant en interne – externe.
De par leur approche esthétique, ils se révèlent intéressants voire beaux à écouter comme une musique des lieux, qui plus est fréquemment décontextualisée, donc dépaysante, hors-les-murs.us
Par une approche écologique, ils sont intrinsèquement fragiles, fugaces, éphémères et, marqueurs sensibles, nous révèlent des espaces saturés comme des espaces en voie de paupérisation, de désertification, sans compter tous les entre-deux fluctuants.
Quant à l’approche sociétale, elle nous permet d’envisager, via la recherche de belles écoutes, des façons de mieux vivre ensemble, de mieux entendre et de mieux s’entendre, si ce n’est de construire avec les sons. De construire de façon ouverte et décloisonnante, cela va de soi !
Ces approches convoquent des façons de faire, d’écouter, de déambuler, de se poster, de capter, d’enregistrer, d’assembler, de (re)composer des récits sonores, via notamment les outils et techniques du multimédia…
Le ou les récits construits, se pose alors la question de la restitution, de la diffusion, du partage, du comment faire entrer et sortir, aller vers un public le plus large que possible, dedans, dehors…
La radiophonie, les installations, dans et/ou hors-les-murs, les écoutes collectives, sont autant de mise en situation, de mise en écoute, portant et valorisant les projets d’écriture sonore autant indoor qu’outdoor.
Des croisements avec différentes pratiques, non comme des faire-valoir de la création sonore, mais comme des moyens d’enrichir les propositions de contrepoints féconds, où sons, images fixes ou animées, corps en mouvement, créations plastiques, textes… contribuent à écrire les histoires inouïes.
Les partenariats avec des festivals, lieux culturels, espaces publics, lieux de recherche, structures d’aménagement du territoire, sont des éléments clé dans la volonté de travailler des espaces auriculaires et sociaux les plus ouverts que possible…
Les espaces et structures où faire se croiser des résonances Dedans/Dehors sont au final assez nombreux : Hôpitaux, établissements psychiatriques, prisons, centres d’hébergement pour personnes handicapées, ESAT, EHPAD, établissements médicaux divers, mais aussi centres d’arts et galeries, entreprises et commerces…
Beaucoup de lieux, plus ou moins circonscrits dans des espaces géographiques, des bâtiments, des secteurs d’activité, ont intrinsèquement un dedans et un dehors. Mais ils aussi des couloirs, des sas et espaces intermédiaires, qui ne demandent qu’à communiquer, développer des porosités et circulations vivifiantes, en réponse aux dangers des enfermements et isolements sclérosants.
Le paysage sonore, parmi d’autres univers sensibles, favorise, autant que faire se peut, une circulation auriculaire passe-muraille, voire passe-frontière, dans les murs et hors-les-murs, prônant des espaces sociaux ouverts et respectueux.
Pour une oreille curieuse ouverte, décloisonnée, une écoute en mouvement
Paysages sonores en chantier, scènes auriculaires, réactivées, outdoor
Inaugurations de Points d’ouïe
Faire, officiellement, la fête aux sons, dans un cérémonial d’écoute in situ
PAS – Parcours Audio Sensibles en duo d’écoute
Parcourir, écouter, deviser, amasser et collecter des Points de vue et Points d’ouïe de concert, récits dialogués de ville(s) et d’ailleurs…
PAS – Parcours Audio Sensibles partagés
Parcours d’écoute(s), thématiques ou non, écritures/lectures contextualisées, collectives, participatives…
Bancs d’écoute(s)
Parcours ou one shot, à deux ou en groupe, les bancs comme points d’ouïe, objets et postes d’écoute, de rencontre, d’échange, d’installations, espaces de sociabilités auriculaires bien assises…
En éc(h)ogestation
Scènes d’écoutes installées
Parcours d’écoute urbains ou non, visites d’installations sonores à ciel ouvert, à 360°, mises en scène et en situation de Points d’ouïe à oreilles nues, espaces dé-concertants et Desartsonnants…
Et tant de choses à imaginer et installer sur place, avec vous, les autres…
@Photo Zoé Tabourdiot – Festival City Sonic -Transcultures be
Il y a des lieux où l’on peut sereinement s’assoir sur un banc, entouré de mille friandises sonores, qui nous font nous sentir investis par et dans le monde.
Il y en a d’autres, plus instables, où des marchands de cigarettes et autres produits, nous harcèlent, et où l’on sent le pugilat, toujours prêt à vous exploser à l’oreille et au regard.
Il y en a où l’on prend plaisir dans l’explosion ferraillante de multiples trains, lancés à grande vitesse, interminables, décoiffants, qui vous agressent d’une jouissive sidération.
Il y a ces forêts, ruisseaux, oiseaux et soleil complices, qui semblent vous faire la fête sans vergogne, ni contreparties aucunes.
Il y a ces forêts d’où l’on se sent exclus, hors-jeu, tant les lémuriens hurleurs et les insectes stridulants empêchent tout sommeil ; jusqu’à ce que l’on soit rassurés, voire bercés par l’insistance évidente de cette vie trépidante.
Il y a ces ressacs obstinés, hypnotiques, roulant des galets soumis, anesthésiant toute pensée rationnelle, quitte à laisser le champ libre à la rêverie folâtre.
Il y a des choses sonores, qui scandent les moments d’une vie qui s’écoule inexorablement, sans que nous en soyons vraiment maîtres.
Il y a ces faux silences, toujours troublés d’un iota de quasi indicible, mais qui nous rassurent sur le fait que la fureur guerrière n’est pas (toujours) maitresse d’un monde bruissonant.
Et puis il y a tous ces lieux où je n’ai encore jamais posé les oreilles, mais où j’aimerais tant !
L’écho des falaises la quiétude des cimetières les réverbérations et signaux des gares la gouaille des marchés le bouillonnement des ruisseaux la rumeur des belvédères urbains le silence habité des églises le bourdonnement des avions l’électricité grondante des orages l’onirisme de la nuit le grondement des boulevards l’apaisement des jardins le ressac de l’océan le tintement des cloches les chuchotis des bibliothèques le fracas des cascades le feulement du vent la vie qui s’écoule la vie qui s’écoute
J’écoute, je m’indigne, j’enrage, je suis écœuré, je me sens politiquement impuissant, responsable, écrasé, impliqué…
Mais je me dis que les petites idées, actions partagées, si modestes soient elles, infimes et fragiles instants où l’oreille est tendue alentours, vers l’autre, vers le vivant, au sens large, c’est un levier pour conserver une pointe d’espoir qui nous fasse encore aller, ensemble, de l’avant.
Attention, cette expérience décoiffante est à déconseillée aux oreilles sensibles et aux tympans fragiles ! Il s’agit d’un événement, ou plutôt d’une suite de micros événements, aussi brefs qu’intenses, où l’écoute est placée sur des rails extrêmement dynamiques, où la vitesse est perçue comme une sorte de héros post russolien*, nous happant dans des sillons sonores vertigineux.
Le contexte, une toute petite gare, à quelques encablures de Lyon, direction Roanne, ou Mâcon. Petite gare comme beaucoup fermée, inoccupée, juste des distributeurs automatiques et autres composteurs. Petite gare où il passe de nombreux trains, TER, TGV, gros porteurs de marchandises, engins de travaux… Petite gare où néanmoins peu de trains s’arrêtent, beaucoup la traversant à vive allure. Un aspect délaissé, des quais vieillots, enherbés, peu aménagés, un passage souterrain glauque et humide, presque un lieu fantôme. Entre deux quais assez étroits, deux bancs, posés sur une petite ile étroite, enclose de sillons métalliques.
Ce jour là, j’effectue un changement de train dans cette gare, avec un arrêt d’une vingtaine de minutes avant de reprendre ma correspondance. Chose assez fréquente pour moi lorsque je rends visite à mes parents.
Ce jours là, des travaux sur les quais et le long des voies. De nombreux ouvriers, tout de jaune vêtus, s’affairent à des marquages de couleurs, sans doute en vue de quelque réhabilitations à venir. Ils s’étendent sur une assez grande distance, sur la voie en face de moi, à droite comme à gauche.
Régulièrement, quatre à cinq fois ce matin là, des guetteurs actionnent des trompes avertisseurs, cornes de brume à gaz, qui réveillent toniquement la gare. Des vagues de klaxonnent se répondent, partant à la fois vers la droite et vers la gauche, s’éloignant progressivement. L’effet de spatialisation est vraiment remarquable. Avec pour effet immédiat de faire remonter des ouvriers des voies vers les quais, et à d’autres de s’en éloigner. Peu de temps après, surgit une machine grondante qui va traverser la gare dans un grand chambarlement de ferraillement, sifflements, turbulences d’air brassé dans tous les sens… assis à quelques mètres des voies, nous sommes pris dans une puissante tourmente qui secoue puissamment notre environnement sensoriel, ballotte notre corps comme un fétu de paille dans ce déchainement acoustique tonitruant. Certains convois passe devant moi, très près en fait, quelques mètres, d’autres derrière moi, en mode acousmatique assez impressionnante, alternant les sens de l’écoute, spatialement parlant, comme une désorientation qui, les yeux fermés, nous laisse dans une forme de flottement, d’indétermination kinesthésique.
L’ensemble de la scène, en quelques minutes de temps, propose à l’oreille une véritable cohérence qui pourrait être compositionnelle, musicalement parlant. Elle évoque un geste qui serait comme une écriture dynamique parfaitement maitrisée dans le temps et dans l’espace, avec sa montée en puissance, son acmé frénétique, et son decrescendo dans un sillon d’air qui semble vouloir nous aspirer encore. On peut comprendre ici pourquoi les grosses mécaniques, dont les trains, la vitesse et parfois la violence liée ont inspiré des compositeurs, de la performance bruitiste a ceux des musiques concrètes, électro-acoustiques, acousmatiques… Il y a là quelque chose de violemment fascinant, qui nous agresse autant qu’elle nous transporte. Une griserie du chaos qui peine à se retranscrire, et qu’il faut vivre dans ces tourbillons vibratoires sauvages pour l’appréhender pleinement. De plus, la réitération de ces scènes acoustiques pour le moins remarquables, avec toutes les variations intrinsèques selon les trains, longueurs des convois, crée une belle scansion rythmique, entre tensions et détentes alternées. La résilience audio-paysagère nous fait retrouver un calme d’autant plus présent, marquant, presque imposant, qu’il laisse à nouveau la place aux voix dans le lointain, cloches, chants d’oiseaux…
Cette expérience acoustique vient s’ajouter tout d’abord à une « petite histoire des bancs d’écoute », ou des bancs d’expérimentations sensorielles. Elle s’ajoute également aussi à une compilation de scène sonores remarquables. Celles-ci, tissées par un principe narration continue, participent à faire vivre un paysage sonore d’autant plus vivant qu’il est littéralement mouvementé. Paysage en mouvement et mis en mouvement, paysage perçu et vécu dans ses multiples trames dynamiques toute à la fois concordantes et discordantes.
Luigi Russolo (1855-1947), compositeur artiste futuriste, auteur de « L’art des bruits »
J’ai déjà, à plusieures reprises, parlé des bancs, ces mobiliers qui me sont chers, mais aussi des marches d’escaliers et autres murets, assises bienséantes rencontrées à l’aune d’explorations déambulatoires dans l’espace public. Ces espaces de pause, urbains ou ruraux, en forêt ou le long d’une rivière, le long d’une plage ou d’une promenade publique, sont pour moi multifonctionnels. Lieux de repos certes, de rêverie, méditation, d’écoute souvent, de travail, d’écriture, d’échange, dans une forme de co-working de plein-air, mobile et adaptable; une façon de co-habiter le monde, mon quartier, les lieux de résidences artistiques, de déplacements tous azimuts.
Je pensais hier, justement posé sur un banc, nuit tombée, aux choix de ceux-ci, que ce soit ici, dans mon quartier, ou ailleurs, dans beaucoup d’endroits forts différents. Ces choix de s’assoir ici plutôt qu’ailleurs ne sont pas innocents, liés parfois à des contraintes du moment, et parfois à des options plus stratégiques.
S’il fait très chaud, ce sera un banc à l’ombre, dans un lieu aéré, (relativement) frais… S’il fait un fort vent, ce sera un banc abrité, ou au contraire très exposé, pour profiter au maximum des caprices d’Éole. Si je cherche la rencontre, l’échange, ce sera un banc situé sur un espace très passant, avec souvent des séquences réitérées, parfois dans un lieu habituel, près de chez moi… Si je recherche l’isolement, la quiétude, ce sera dans un espace intime, en retrait. S’il fait très froid, ce pourra être dans un espace fermé, ou semi fermé, un hall de gare, une galerie marchande… Si je recherche une belle ambiance sonore, ce sera dans un espace où l’écoute est agréable, entre sources permanentes (fontaines), ponctuelles (cloches), acoustiques remarquables (passages réverbérants), présence de faune, de vie anthropophonique… S’il pleut ce sera dans un espace abrité, sous un auvent… Si je recherche un parcours déambulatoire, ce sera une suite de bancs qui guideront et ponctueront mes pas et points d’ouïe. S’il fait nuit et que je désire lire, écrire, ce sera un banc sous un lampadaire. J’adore la nuit ! Si je recherche, outre un point d’ouïe, un point de vue, un lieu agréable à regarder, ce sera devant un panorama naturel, une place d’un centre historique…
Tout ceci m’entraine donc d’avenues en ruelles, de parcs en places publiques, de sentiers en promontoires, m’en faisant voir et entendre de toutes les couleurs.
Bref, jonglant avec les aléas climatiques, et les intentions et envies du moment, je me suis défini, l’expérience aidant, toute une typologie de bancs, dont certains autour de chez moi, comme lieux expérientiels, d’autres dans des lieux connus, déjà arpentés, écoutés, d’autres encore à découvrir dans de nouveaux espaces à investir. Se constitue ainsi un véritable inventaire pour promeneur écoutant, arpenteur de tous crins, une géographie bancale, des ressources assises à fréquenter selon les cas, les besoins, les nécessités, les adaptabilités du projet en cours. Des villes me posent parfois problème, dans des choix délibérés d’aménager des espaces sans assises, pour des raisons tendancieusement sécuritaires et dans des volontés malsaines de cleaner l’espace public. Néanmoins je trouve en général toujours de quoi à satisfaire mes postes d’observation, ou tout simplement de jouissance quiète du monde environnant.
Après des années passées à entraîner l’oreille pour devenir progressivement plus efficace, pour lui procurer de plus en plus de plaisir, à ouïr une ville, une forêt, une gare, il me faut rester conscient que ce geste d’écoute n’est pas aussi naturel ni évident pour tous, moins en tous cas qu’il ne le paraît de prime abord.
En guidant de nombreux parcours sonores, des PAS – Parcours Audio Sensibles, il m’a fallu progressivement amener l’oreille vers des espaces au départ relativement « évidents », simples à appréhender, à comprendre, ni trop saturés, ni trop paupérisés, ni trop minimalistes. Les parcours pourront par la suite, petit à petit, de façon graduée, se complexifier, en termes de densité, de longueur.
Il nous faut donc prendre conscience de de l’effort – même agréable – à fournir pour un promeneur écoutant débutant, pour entrer dans une écoute attentive et soutenue, qui sache dénicher les trésors de chaque lieu, et en jouir le plus naturellement que possible, sans trop d’a priori « bruitistes ».
Il nous faut également, comme dans toute forme d’enseignement, se garder de juger trop hâtivement, des formes « d’inculture sonore » alors que l’apprentissage, fût-il auriculaire, ne demande qu’à s’épanouir à son rythme, ici au rythme des pratiques d’écoutes.
Lyon Vaise est un quartier historiquement emblématique du 9e arrondissement de Lyon.
Qui plus est, celui où j’habite, depuis plus de 20 ans.
Donc celui où je me promène très souvent, oreilles à l’affût, ou non.
Celui aussi où je teste des choses, parcours, postures, matériels, dispositifs, rencontres…
Hier, avec Greg, un activiste sonore avec qui nous partageons beaucoup de points d’ouïe communs, nous déambulions dans un parcours que j’apprécie pour sa diversité auriculaire; gare dehors/dedans, parkings résonnants, stade immersif, pont à échos multiples, promenade aménagée en rives de Saône…
Bref, un petit panorama, ou sonorama urbain.
Mais hier, un inédit auriculaire pour moi, et une belle surprise au final.
Celui ci se passa sous le pont Schumann, que je qualifie de pont à échos, générateur de multiples et superbes effets en audio-miroirs, qui me rappellent ceux excités dans le Haut-Jura. Bref, un incontournable site auriculaire remarquable de mon quartier, de ceux que je nomme volontiers Point d’ouïe, un vrai !
Comme à l’accoutumée, nous jouons longuement, sous le tablier du pont, avec ses magnifiques réponses, ou bribes de réponse en écho. ÉHO, ÉCHOS, HOOOOO, HÉEEEEE, et des claquements de mains et autres jeux audio interactifs dont on ne se lasse pas… Nous jouons comme les enfants le font spontanément en passant sut une voûte, un tunnel, ou tout autre endroit résonant.
Notre jeu tirant à sa fin, alors que nous apprêtons à repartir, arrive une imposante péniche descendant la rivière en direction du Rhône.
Une de ces immenses barges transportant du sable, propulsée par une cabine juchée sur un énorme moteur diesel aux teufs-teufs lents, puissants, rythmant l’espace de graves entêtés.
Nous entendons clairement la trajectoire de la péniche, arrivant de notre droite, puis s’engageant lentement sous le pont. Arrive le moment où la cabine moteur, tout à l’arrière du bâtiment, se trouve progressivement au centre du pont, face à nous. Et là, la puissance sonore et rythmique du moteur est incroyablement amplifié, remplit l’espace, nous immerge dans une vague sonore irrésistible.
Mais plus surprenant encore, à un moment donné, alors que nous voyons la péniche passer devant nous, nous l’entendons clairement, dans un effet de bascule, derrière nous, contre le mur du pont, auquel nous tournons le dos. Si ce phénomène acoustique est assez courant dans certains passages voûtés, il est ici magnifié par l’échelle du lieu, par la puissance des sonorités du moteur, de quoi à perdre, un instant durant, tout repère auditif. Lorsque la péniche s’éloigne du pont, nous l’entendons à nouveau, logiquement, à notre gauche, là où elle se trouve vraiment, hors de l’illusion acoustique qui a berné un instant nos oreilles.
Pour faire suite à cette mini symphonie fluviale, un phénomène de batillage vient clore cette scène auriculaire d’un bel effet de stéréophonie ping-pong. Des remous, vaguelettes, et presque vagues, provoquées en son sillage par le passage de cette énorme péniche viennent battre les rives. Le mot batillage est d’ailleurs joliment expressif à l’oreille. Clapotis, bruissements, éclaboussements, écumes, tout un jeu de bruits blancs, humides, mouvants. Tout d’abord à droite du pont, sur des avancées immergées, puis à gauche, puis retour à droite, puis gauche… L’oreille ballotée par une stéréophonie dans une forme d’échos latéral cette fois-ci, changement dépaysant de l’axe d’écoute.
Décidément, ce dessous de pont que je pensais bien connaître de l’oreille, n’a pas finit de me révéler ses singularités acoustiques pour le moins étonnantes.
Je tente de vous décrire cette scène sans support audio, n’ayant pas, une fois de plus, d’enregistreur à portée de main. Je doute cependant que les micros, même les meilleurs binauraux, aient pu reconstituer l’effet d’inversion sonore au passage de la péniche, ou alors en trichant un brin via une diffusion quadriphonique, en bougeant les sons vers les haut-parleurs arrières pour reconstituer cette sensation de trompe-l’oreille. Les jeux de la technologie peuvent parfois nous en faire entendre de toutes les couleurs sonores, des plus crédibles aux plus improbables, même si ces dernières existent bel et bien.
Frustré de ne pas avoir de trace audibles, je me suis promis de revenir avec un enregistreur, et un siège pliant, pour capter différentes sources de bateaux en tous genres, petits ou gros, et en saisir les probables différents effets acoustiques sous ce pont à échos. Reste à savoir comment les faire entendre dans leur facultés immersives et dans leurs mouvements capricieusement spatialisés.
Tout d’abord, à l’origine, un paysage sonore, ça n’existe pas, et puis, ça s’entend, comme une musique, ça s’arpente, ça s’écoute, ça se partage, ça se raconte, ça se construit, ça s’installe, et finalement, ça existe bel et bien, à chaque oreille tendue, à chaque chose entendue
Où Desartsonnants vous invite à jeter une paire d’oreilles Z‘ubaines hors des chantiers battus, à oser l’inécoutable, le mal entendu, la triviale poursuite sonore, les dessous, marges et franges de la ville où l’oreille s’encanaille, l’audiorbex tympanique…
Point d’ouïe Bastia – Zone Libre – Festival des Arts sonores
Tout acte, tout geste, toute pensée, sortis de leurs contextes, n’ont plus guère de sens. On constate même que la décontextualisation, parfois utilisée de façon biaisée pour interpréter un texte par exemple, est un outil de désinformation pernicieux.
Le contexte, fût-il celui d’un paysage sonore, via le geste d’écoute qui le fera exister, est aussi bien spatial, de là où j’écoute, que temporel, du moment où j’écoute, mais aussi liée à une foule d’interactions – ce qui se trouve dans mon champ d’écoute, ce qui s’y passe, les acteurs qui y agissent, le temps qu’il fait, les circonstances géopolitiques du moment…
Autant dire qu’on n’échappe pas à la relation contextuelle qui influe nos pensées, actions, dans un lieu et à un moment donné, voire en amont et en aval.
Ce serait à mon avis un peu présomptueux, voire un brin dangereusement inconscient. Une forme de déni démiurgique qui quelque part, nous couperait du monde, de ses turpitudes comme de ses aménités.
Faut-il pour autant prendre cela comme une chose acquise, et faire « comme si de rien était », voire comme si on était parfaitement maitre de toute création sonore, qui serait un objet indépendant et imperméable au milieu qui la voit naitre ?
Mieux vaut s’en doute examiner de près le contexte, pour faire en sorte que la création, par exemple en espace public, se joue de se dernier, se fondant aux lieux, questionnant l’instant, frottant les usages et les choses croisées in situ, quitte à proposer des situations ludiques décalant nos sens du contexte habituel et « prévisible ». Sans doute me direz-vous, nous sommes des messieurs Jourdain en puissance, recontextualisant sans cesse nos moindre faits et gestes sans le savoir, ou sans en mesurer la portée. Dans ce cas, un homme, et qui plus est un artiste avertit en vaut deux dit-on.
Mais justement, recontextualisons ce texte, en recadrant ce qui nous préoccupe ici, à savoir le paysage sonore et l’écoute, ou vice et versa.
Si je prends des pratiques qui me sont chères, telles le parcours d’écoute sous forme de PAS – parcours audio Sensibles, la captation d’ambiances environnementales, dite en termes techniques le field recording, ou phonographie, la création sonore issue de ces pratiques, dédiées à des espaces spécifiques… la contextualité des projets parait évidente.
Encore faut-il savoir de quoi relève ces évidentes évidences.
Choisir un lieu et un moment pour écrire et faire vivre un parcours d’écoute, c’est tenir compte de ses propres singularités.
Est-il une réserve ornithologique, un espace maritime où se tiennent des marées de grandes amplitudes, un parc urbain accueillant différentes manifestations culturelles et artistiques, une zone portuaire… A chaque cas, nous poserons pieds oreilles et micros de façon circonstanciée, avec des rythmes d’approches permettant de saisir au maximum les signatures acoustiques, un matériel de captation ad hoc, un moment de la journée ou de la nuit favorable à de belles écoutes.
Si cela peut nous paraître évident, pour autant, faute d’arpentages, de lectures, de rencontres, qui n’a jamais un jour eu le sentiment d’avoir raté le bon rendez-vous, d’avoir fait choux blanc, ou d’avoir eu l’impression de passer à côté de quelque chose, peut-être de l’esprit-même du lieu ?
Arriver en forêt trop tard pour jouir de l’heure bleue, ne pas être là où se déroulent les événements sonores recherchés, autant de déconvenues liées à de mauvaises contextualités, de notre fait ou non, la chose sonore escomptée n’étant pas toujours fidèle au rendez-vous, là et quand on l’attend.
Une pluie diluvienne, une crise sanitaire, une panne technique, peuvent remettre en cause tout un plan d’action pourtant soigneusement échafaudé, préparé, à la virgule près.
Plusieurs choix alors, renoncer et réitérer notre action quand les circonstances et le contexte seront plus favorables, si possible, ou changer notre fusil, ou enregistreur d’épaule, nous adaptant à des circonstances a priori négatives, pour les transformer en un contexte fertile dans sa forme inattendue, inentendue. Sérendipité aidant.
De même pour un PAS. Les réactions du groupe, ce qui va se produire d’inhabituel, les conditions climatiques, et bien d’autres aléas contextuels, vont infléchir notre façon d’écouter, de marcher, de proposer telle ou telle posture collective, bref, d’écrire spontanément le parcours en fonction de ce qui compose le paysage, et des événements qui le modifient sans prévenir.
Un artiste marcheur écoutant plus ou moins aguerri, ayant préparé son parcours en prenant en compte un maximum de données contextuelles plus ou moins « stables » – la topologie, les aménagements territoriaux, le climat saisonnier « moyen », le contexte historique des lieux, les usages et fonctions de des derniers… saura, à défaut de maitriser l’ensemble des paramètres, jouer entre les caractéristiques locales, et les imprévisibles toujours possibles.
Contextualiser un projet, un événement, n’est pas envisager toutes les variations et perturbations possibles, ni encore moins l’enfermer dans une trame immuable, quoiqu’il advienne.
C’est au contraire connaître suffisamment le contexte, les sources auriculaires, les acoustiques, les rythmes de modes de vie, les récurrences festives ou sociales… pour pouvoir se laisser des marges de manœuvres qui apporteront la fraicheur et une certaine inventivité du spontané.
Le contexte et tous ses imprévus sont nos alliés, dans l’arpentage jusque dans la création sonore qui s’en suit, son installation, sa médiation.
L’ignorer, ne pas suffisamment le mesurer, en calquant par exemple des modèles d’interventions ne prenant pas en comptes le contexte dans ses côtés spatio-temporels, sociétaux , c’est s’exposer à passer à côté de plein de choses, à paupériser grandement nos objectifs initiaux, y compris dans les relations humaines intrinsèques.
La contextualisation d’une écoute partagée, d’un territoire sonore in progress, n’est pas (qu’) une série de contraintes, mais aussi la possibilité stimulante de jouer avec le(s) potentiel(s), y compris le(s)pus improbable(s), d’un lieu et d’un moment.
PAS _ Parcours Audio Sensible à Saillans (Drôme) BZA – Festival « Et pendant ce temps là les avions »
PAS – Desartsonnants – CRANE LAb « L’INdescente » Collectif La Méandre – Chalon/Saône, Port Nord
Que vaut l’écoute si elle n’est pas, à un moment donné, et le plus souvent que possible, partagée ?
Que vaut l’écoute si elle n’est pas pratiquée de concert, commentée, mutualisée, construite en une chose commune, qui appartient à tout un chacun dans l’expérience collective ?
Sans doute peu de chose. Une expérience qui ne s’enrichit pas de l’autre reste pour moi un geste partiellement inabouti, frustrant, une action en cours qui n’aurait pas été jusqu’où elle aurait pu et dû être menée.
Le geste d’écoute, ni même la chose écoutée, ne sont pas forcément une finalité en soit. C’est plutôt la façon dont ces actions sont construites, collectivement, qui fait finalité, ou tout au moins une finalité.
L’important pour moi, est de considérer, de comprendre, comment l’écoute partagée place le relationnel au cœur du projet, de sa réalisation, de son accomplissement.
Un paysage sonore écouté en groupe, en un lieu et un instant, est certes vécu par une somme d’individus ayant chacun leurs propres sensibilités, expériences, façons d’entendre les choses, de s’entendre ou de se mésentendre avec elles, ou avec les gens, mais à n’en pas douter, il gagne du poids, de l’épaisseur, dans une action collective.
Je prends souvent l’exemple d’écouter un concert ou de regarder un film en solitaire, ou de le faire en groupe. Bien sûr, nous pourront, individuellement, en éprouver un certain plaisir. Néanmoins, le fait de sentir autour de soi des personnes qui nous accompagnent dans ces spectacles, amène incontestablement un plus relationnel qui, même sans échanger la moindre parole, le moindre regard, se ressentira fortement.
Assister à un concert ou spectacle avec des amis, c’est sentir une synergie d’écoutants qui accomplissent une action concertée, délibérée, même si chacun appréciera, ou non, dans sa propre différence, les œuvres entendues, ou ressentira à sa façon des sentiments parfois fort différents d’un individu à l’autre.
Cela relève du plaisir de partager nos émotions, nos joies, nos déceptions peut-être, après avoir vécu l’expérience collective d’un partage sensoriel, ou d’un partage tout court.
La notion de partage est intrinsèquement au cœur de l’expérience relationnelle, elle le nourrit, lui fournit un terreau fertile où l’oreille et le corps entier vont se trouver dans un réseau, un nœud de vibrations humaines. Cette sensation, cet état, ne seront pas toujours faciles à expliquer rationnellement, mais tout écoutant ayant expérimenté ces postures de co-écoute s’y retrouvera et comprendra aisément de quoi l’on parle ici
Le relationnel n’exige pas forcément un groupe d’écoutants important. Deux personnes, assises en silence sur un banc, ou marchant en devisant sur ce qu’elles entendent, et cela suffit à créer un contexte d’échange où le relationnel trouve naturellement toute sa place. Place qui serait celle de faire ensemble, ici d’écouter ensemble, y compris a priori des choses triviales et anodines.
Pour prendre un exemple qui m’est cher, je parlerai ici des PAS – Parcours Audio Sensibles façon Desartsonnants, appartenant à la grande famille des soundwalks, balades et autres parcours d’écoute.
Dés la première phase, le repérage, le premier arpentage pour prendre le pouls auriculaire d’un lieu, j’aime inviter des autochtones à m’accompagner. En effet, ils et elles connaissent mieux que quiconque, et en tous cas mieux que moi, ce qui pourrait faire de certains espaces des expériences d’écoute singulières.
Mais d’autre part, c’est déjà engager une relation avec des personnes, discuter de l’histoire, grande ou petite du site, de ses caractéristiques paysagères, géologiques, de ses aménagements, de sa vie au quotidien. Ces moments là sont précieux, tant dans la connaissance des sites arpentés, que dans une sympathique connivence, les personnes qui m’aident se faisant une joie de parler de leurs territoires, d’en partager les qualités comme parfois les dysfonctionnements.
Le moment venu du parcours public, c’est encore une histoire de partage qui fera sa force.
Présenter le PAS, ses finalités, ses modes de déambulations, suggérer des mises en écoute, mettre les auditeurs en condition, unir un groupe d’écoutants, tout se joue dés les premiers contacts, les premiers mots, les premiers regards.
Puis s’ébranler, sentir le groupe derrière soit, son énergie qui rayonne dans le dos, comme un chef d’orchestre qui sent l’attention du public suspendue à ses gestes, ses postures, ses respirations au gré de la musique, son échange avec les musiciens, encore une histoire d’énergie partagée… Et je parle en connaissance de cause.
La PAS s’achevant, il nous faudra rompre le silence, celui qui, paradoxalement, à la fois a plonger les écoutants dans une bulle acoustique intime, et a contribué à souder la communauté éphémère de marchécoutants, unis dans un silence fédérateur car en fait inhabituellement installé et partagé. L’expérience n’en est que plus forte.
Il faut donc rompre ce silence sans violentes cassures, revenir à un état où la parole se libère lentement, en prenant le temps de réémerger à son rythme, de sortir d’un état qui a pu être vécu comme une forme de douce méditation sonore.
Un autre relationnel, ou une autre relation communautaire vont alors s’instaurer. Des échangent qui vont exprimer les ressentis, les choses vécues, les ambiances perçues, les moments de plaisirs, les frustrations, le silence peut en être une, les inconforts parfois…
D’autres sujets vont ainsi régulièrement pointer dans les échanges.
La prédominance parfois de la voiture, selon les lieux traversés, les présences animales fragiles, fugaces, ou exubérantes, liées à des questions écologiques de disparition, de raréfaction.
Le rapport sociétal via une écoute qui prend le temps de ralentir, de réunir un ensemble de personnes dans un espace/temps commun ; la nécessité d’échapper à des situations stressantes, à des accélérations contraignantes, ou à des brusques frein, sanitaires par exemple, qui apparaissent comme des questionnements où la convivialité et le relationnel sont au corps du bien, ou mieux vivre.
L’écoute partagée est sans contexte une façon de construire des valeurs communes et bienveillantes plus que jamais nécessaires, voire vitales.
PAS – Parcours Audio Sensible Kaliningrad (Ru) – Festival « Around The sound » Institut français de Saint-Pétersbourg
Le corps sans l’écoute est privé d’un sens qui participe grandement à nous relier à la vie.
Posture physique, se tenir toute ouïe, devant, dans, autour, au sein, se tenir avec, contre, tout près, au loin, aller vers, s’éloigner… Se tenir dans une posture laissant l’écoute naitre, émerger, se développer, s’épanouir, jusqu’à s’éteindre.
Le corps écoutant est un réceptacle avide de ce qui bruisse, sonne résonne, vibre, comme une caisse de résonance amplifiant toute onde vibratoire, potentiellement sonore.
Assis, adossé, couché, l’oreille collée, dos à dos, nous trouvons des positions pour plonger dans les sonorités ambiantes. Nous cherchons les plus appropriées, ou les plus surprenantes, les plus décalées ou les plus rassurantes.
Toutes les cavités, les creux, les vides, les matières, viscères, peaux, membranes, de notre corps, sont comme des antennes internes, résonateurs sensibles qui tentent de nous synthoniser avec les champs de résonances nous entourant, nous traversant, nous mettant en sympathie avec la matière sonore vivante, et éventuellement ceux/celles qui la produisent.
Il nous faut accepter la posture d’être écoutant, donc d’être vibrant, voire la rechercher, pour en jouir plus pleinement.
La posture est aussi mentale.
Elle est ce que nous accepterons, rechercherons, développerons comme état d’esprit favorable à une immersion audio-sensible, à une expérimentation auriculaire partagée, parfois des plus excitantes.
Laisser se développer des images mentales propices à une écoute profonde1 qui nous reliera avec le vent chantant, l’oiseau pépiant, l’eau clapotante, le feu crépitant, le tonnerre roulant au loin, jusqu’à l’inaudible ressenti à fleur de peau.
La posture est également collective. C’est la façon dont un groupe communique non verbalement, par des gestes, regards, sourires, frôlements, danses, rituels pour communier d’une joie d’écouter ensemble. Écouter en groupe, c’est sublimer une scène sonore, couchés dans l’herbe nuit tombante, assis sur un banc dos à dos à ressentir la peau de l’autre vibrer contre la notre au gré des sons, le dos tourné aux sources acoustiques, les yeux fermés, main dans la main…
La posture peut donc être suggérée sans aucune paroles, par une proposition d’un corps écoutant et guidant, les mains en cônes derrière les oreilles, le regard visant un point sonore, l’index sur la bouche, invitant au silence, le regard dirigé vers, un arrêt soudain, statufié… Le non verbal développe un silence éloquent, peuplé de gestes comme autant d’invitations.
La posture s’en trouve parfois théâtralisée, jouée, comme un spectacle de rue qui ferait de chaque écoutant un acteur mettant l’écoute en scène, ou créant des scènes d’écoute. Les écoutants se mettent en scène d’écoutants, interpellant ainsi, dans l’espace public, des passants non avertis, posant la question d’une étrange oreille collective en action. Gestes étranges et singuliers, marcher en silence, très lentement, s’arrêter sans rien dire, garder une immobilité surprenante, sans même se regarder, repartir de concert, au gré des sons… venir gentiment perturber des espaces de vie quotidienne, par un corporalité tournée vers un bruitisme inattendu, car souvent inentendu.
Et ce jusque dans la posture de nos pieds, eux aussi antennes reliées au sol, au tellurique, aux courants souterrains invisibles mais tangibles, aux vibrations urbaines des mouvements et circulations underground. Une relation entre la terre, le solide, à l’aérien.
Des pieds qui nous mettront en mouvements vers une écoute en marche, qui imprimeront une vitesse, des cadences, qui infléchiront la posture de promeneur écoutant, invité à parcourir des espaces sonores infinis.
La posture peut être de se tenir poster, à l’affût du moindre bruit qui courre, non pas pour le capturer, ou l’éliminer, mais pour le percevoir dans une chaine d’éléments sonores où chaque bruissonance fait paysage. Laisser venir à soit les mille et une sonorités du monde dans une attitude curieuse et amène.
La posture est souvent dictée par le contexte et les aléas du moment. Elle nait de rencontres entre les corps et l’espace, les corps entre eux, l’espace et les sons, le corps et les sons. Elle peut naitre d’un simple toucher vibratile. Elle paraît s’imposer naturellement dans des circonstances qui poussent inconsciemment le corps à se fabriquer des jeux d’écoute, des situations ludiques qui répondront aux sollicitations de l’instant, et sans doute ouvriront de nouvelles perspectives.
Les ambiances sonores, mais aussi lumineuses, chaleureuses, les climats, les ressentis, influeront sur nos comportements d’écoutants, en développant des gestes qui mettront nos corps et nos esprits en situation symbiotique d’ouverture sensorielle, ou de fermeture, nous protégeant ainsi d’agressions stressantes, voire traumatiques.
La recherche de postures, si importante soit elle, n’est sans doute pas, pour moi, pour l’instant, un concept ou un processus théorisable, ou réduisible à un catalogue de gestes et d’attitudes possibles, boite à outils corporelle et mentale susceptible de répondre à des situations sensorielles subtiles et complexes.
C’est souvent une geste, une série de gestes, de connivences, d’interactions, de réflexes épidermiques, naturels, spontanées, plus ou moins, liés à des formes d’improvisations dans des parcours d’écoute dont nous ne maitrisons pas, loin de là, tous les accidents potentiels.
Il nous faut laisser émerger la posture comme un état corporel et mental stimulant, enrichissant, sans la forcer, pour ne pas tomber dans l’im-posture d’un corps qui jouerait faux. Et d’une écoute qui forcément, en pâtirait.
Mais c’est quoi ce son là ? Celui qui colle à mes pas celui qui colle à mes oreilles ? Ce son là ? Mais ce sont les voix de la ville. Le son de la ville qui chante comme de celle qui déchante. Mais si on l’écoute bien, des fois, il enchante. Mais oui, il l’enchante, mais ouïe ! Après, faut coller l’oreille, à la ville. Faut coller l’oreille à l’asphalte chaud qui a peut-être emprisonné le bruit des pas passants pas gravés dans une mémoire du sol gravées en vibrations figées mais re-jouables faut coller l’oreille aux murs transpirants de poussière des fois qu’ils se souviennent faut coller l’oreille aux chantiers ceux qui n’en finissent pas de déconstruire ceux qui n’en finissent pas de reconstruire faut coller l’oreille aux passants ceux qui n’en finissent pas de passer passer en devisant ceux qui n’en finissent pas de passer passer en silence faut coller l’oreille au passé passé enfoui celui qui suinte par les fissures fissures des industries en friche des maisons abandonnées des terrains vagues des vagues terrains aujourd’hui tous barricadés sans cris d’enfants aventuriers des espaces indéfinis ou non finis où se perdre l’oreille rares espaces retenant des couches audibles en strates sonores de celles qui explosent en bulles qui explosent presque muettes faut coller l’oreille aux fontaines aussi celles qui s’ébrouent en flux liquides quitte à noyer ou en perdre le bon entendement faut coller l’oreille aux métros ceux qui font vibrer la ville la ville du dessous j’entends il faut plonger dans le bruit des chaos il faut plonger dans le murmure des oiseaux nocturnes il faut plonger nuitamment dans un parc livré aux auricularités noctambules il faut suivre les vibrations des souffleries essouflantes il fait espérer que la cloche nous maintienne entre trois géographies soniques celle du haut aérienne celle du bas terrienne et celle de l’entre-deux hésitante il nous faut jouer des lieux ceux discrets et ceux tapageurs passer de l’un à l’autre et de l ‘autre à l’un mixer les chemins d’écoute histoire de dérouter l’esgourde de désorienter le pavillon d’émouvoir les écoutilles et pourquoi pas ! Il faut trouver le lieu ad hoc le banc d’écoute où l’oreille peut se déployer où l’oreille peut se tendre où l’oreille peut se détendre Il nous faut marchécouter la cité se fier aux ambulations bordées de sons et s’en défier sans doute praticien de dérives à en perdre le sens de l’Orient à sons quitte à virer de bord sonique instinct…
Hier soir, un peu avant 19.00, une belle et surprenante scène d’écoute, s’est jouée. Je suis assis sur un banc, ce qui chez moi est courant, sur une place où jouent de jeunes enfants sous la surveillance de leurs parents. L’air est frais, mais il fait beau, et de magnifiques lumières inondent le quartier. Le décor est posé, action ! Un jeune est homme est assis sur un banc, pas très loin du mien. Il sort une trompette de son boitier, et joue, de douces phrases bien swinguées, interrompues de moment de silence. Il a un belle technique, des phrasés qui laissent deviner une pratique d’assez bon niveau. C’est donc très agréable à entendre. Les enfants et parents s’arrêtent pour profiter de ce concert inattendu. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. D’une fenêtre d’un immeuble voisin, une autre trompette se fait entendre. Elle égraine des thèmes de Star Wars. Le trompettiste du banc, surpris, regarde qui lui répond de sa fenêtre. Les autres écouteurs en font de même. Surprise, c’est un enfant d’une dizaine d’années qui se prête au jeu. S’installe un dialogue, jam session à distance, de banc à fenêtre, de fenêtre à banc. Les trompettistes jouent à tour de rôle, s’écoutant, laissant des instants de silences, de respiration. Celui au banc reprend les thème lancés par celui à la fenêtre, les faisant swinguer dans de modestes mais fines improvisations. L’échange est surprenant, rafraichissant, revigorant. Les auditeurs de cette fin de soirée applaudissent. Un accordéon, débutant lui aussi apparemment, viendra se joindre, d’une autre fenêtre, à cet ensemble improvisé. Moment étonnant, et qui réchauffe le cœur comme les oreilles, dans cette pénurie ambiante de musique live. Merci à ces protagonistes d’un instant, à ce public bon public, merci au hasard des choses. Je me dis que mince, je n’ai pas d’enregistreur pour pérenniser le moment. Et puis je me dis que, de toute façon, un enregistrement aurait eu bien du mal à faire ressentir la magie de cet instant suspendu; alors tant pis, je vous le raconte, tel que je l’ai vécu.
Installer et partager l’écoute un brin de musique de sonore d’architecture de poésie d’urbanisme de danse de récits de politique d’arts en espace public de parcours d’expérimentation de brassage de théâtre d’images d’hybridation de rencontres de notes de partage de bonne humeur d’écologie d’écosophie d’action de recherche de nomadisme d’amitié (beaucoup) d’imagination d’humilité de transmission de persévérance de militance de rêve de réalisme d’utopie d’ouverture de doute d’opportunité de sérendipité de plaisir de résistance de pas de côté de curiosité d’aménité de tolérance de réseau de bienveillance de folie de sagesse de philosophie de sociabilité d’espoir de révolte d’écritures polymorphes d’incertitude de fête d’attente d’espoir d’engagement d’errance de probabilité d’esthétique de contextualité de relationnel et plus si affinité
Durant ma semaine marseillaise, les promenades se sont succédées. En duo, en groupe, et parfois, en fin de journée, en solo.
L’une d’elle m’a fait audio-dériver, au sens d’audio-errer sans but, oreilles aux aguets malgré tout, dans le quartier de la place Castelanne.
Fuyant l’agitation de la rue de Rome, je m’enfonce dans une petite rue perpendiculaire, rue Saint Suffren de mémoire.
Rue/ruelle étroite, sinueuse, bordée de petits commerces.
Niveau sonore, on quitte très vite l’ambiance sonique tonique de la rue de Rome pour trouver des espaces beaucoup plus apaisés, où la voix retrouve sa place, et l’oreille un brin de répit-repos.
Prendre le temps d’aller.
Je ne sais pas trop où mais ça m’est égal.
Déboucher sur une place, entourée de commerces, bars restaurants, pour la plupart fermés, covid oblige.
Néanmoins, certains commerces conservent terrasse sur rue.
Quelques chaises, quelques tables, quelques clients.
Suffisamment pour garder un brin de vie sociale.
Ambiance agréable, salutaire, dans ces espaces/temps de (re)confinements à répétition.
Sinon, des parasols pliés, comme des arbres qui resteraient frileusement fermés sur eux-même, attendant des jours meilleurs.
Des empilements de chaises enchainées les unes aux autres.
Une fontaine est endormie.
On imagine facilement qu’en temps normal, hors crise sanitaire, cette place vit, tout autrement.
Qu’elle vit véritablement.
Des bancs sur la place.
Je m’y pose.
Des groupes occupent l’espace, différents espaces à vrai dire.
Adolescentes rieuses ici.
Adolescents footballeurs là.
Isolés lisant ou rêvassant ailleurs…
Chacun dans des espaces qui semblent dédiés, habitués.
Chacun dans des sortes de bulles sonores, ou silencieuses, qui néanmoins se mêlent dans une géographie acoustique assez plaisante.
Un morcellement d’occupations tacites qui s’entend autant qu’il se voit.
Le soleil déclinant, la fraîcheur s’installant, je reprends mon chemin, cessant une écoute scrutatrice pour retrouver la posture du marcheur lambda.
C’est un petit PAS – Parcours Audio Sensible a minima, et aussi une réunion de travail, avec un collègue, lui aussi passionné de paysages sonores, il y en a.
Nous sommes sur les bords de Saône à Lyon.
Sous un pont, le pont Schuman pour être précis, qui enjambe la Saône en reliant le 9e arrondissement au 4e.
IL fait un temps magnifique.
Nous marchons en devisant des choses sonores et de projets en cours et à venir.
C’est un quartier, le mien, que je connais comme ma poche, et sans doute mieux encore, lieu d’expérimentations auriculaires.
Sous le pont, de beaux reflets aquatiques animés font spectacle, sous le tabouret bétonné de cette architecture réfléchissante.
Et en écho, le mot est ici adéquat, un effet sonore singulier et surprenant. L’écho justement.
Sept échos en réponse à nos sollicitations sonores, identiques à ceux rencontrés en paysage de moyenne montagne, le Haut-Jura étant un territoire on ne peu plus sonnant.
Trois puissants, suivis de quatre brutalement estompés, allant decrescendo jusqu’à tendre l’oreille.
On en joue sans compter, à la trompe, à la voix, au mains claquées.
Les passants sont interpellés par nos jeux, les oreilles titillées, amusés, surpris, dubitatifs…
C’est un de mes points d’ouïe fétiche, que je ne me lasse de faire sonner, et de faire découvrir.
C’est un micro spot d’écoute où il pourrait se jouer bien des choses, sans grand dispositif, juste les lieux sonnants et les sonneurs joueurs.
Un lundi matin, ciel assez clair, lumineux, entre trouées de bleu et floconnements de gris.
Températures plutôt douces pour un début février.
La fenêtre du salon est ouverte sur la rue, vers 10 heures du matin, pause thé.
Je m’y tiens, accoudé à la barrière, écoutant en guetteur de sons pour un instant.
Peu de circulation, vacances et Covid associés font entendre une ville plutôt calme.
Quelques voitures néanmoins, sporadiquement, traversent la scène d’écoute, mais sans vraiment la brusquer, avec un certain ménagement.
Et toujours, à toutes saisons, les pigeons roucouleurs, répétant inlassablement, de façon quasi identique, jusqu’à un certain agacement, la même phrase scandées en trois itérations obstinées.
Des passants, deux exactement, devisant, sortent de la boulangerie voisine. On saisit jusqu’au bruissement du papier enveloppant leur pain. Preuve s’il en fut d’une ambiance auriculaire plutôt apaisée.
J’aime laisser entrer des nappes sonores dans la maison, surtout lorsqu’elles se montrent raisonnables, ou raisonnées, comme aujourd’hui.
J’adore les capter les jours de marché, juste au bas de mes fenêtres, sur un long déroulé de trottoir.
Aujourd’hui, pas de marché, juste une ambiance qui ne fait pas de remous, qui ne s’agite pas outre mesure, qui laisse à l’oreille le temps de se poser, et à l’espace de se déployer.
C’est un point d’ouïe parmi d’autres, dans le quotidien du quartier.
Une courte sonnerie de cloches, hissées sur au sommet de leur tour de guet ajourée, à quelques encablures de ma fenêtre, vient secouer la torpeur ambiante. Ce marqueur spatio-temporel qui signe le paysage sonore alentours, je l’apprécie toujours autant, surtout dans ses grandes envolées de midi. Mélodies joyeuses sur quatre notes d’airain.
C’est maintenant un hélicoptère qui vient trouer l’espace sonore, vrombissant de toutes ses pâles, et traversant sans ménagement, est-ouest, le quartier.
Lorsqu’il a quitté ma zone auditive, son émergence laisse place à un retour au calme, comme une échelle-étalon de décibels posée ponctuellement, pour mesurer les dynamiques, les rapports signal/bruit, les fluctuations vibratoires qui se plient et déplient à mes oreilles curieuses.
Sans être jamais silence, ou bien alors silence relatif, le calme reprend le dessus.
Un chariot à commissions fait sonner les aspérités du trottoir. Il les révèle, les sonifie en quelque sorte. Il crée des rythmes en jouant sur les fissures, les micros anfractuosités, les rugosités de l’asphalte. C’est une sorte de lecture d’une carte sonore déroulée à nos pieds, que les roulettes déchiffrent à la volée, en fonction de leurs trajectoires impulsées par le piéton chauffeur. Telle l’aiguille d’un tourne-disque lisant les sillons d’un vinyle pour leurs donner de la voix.
Le passant tireur de chariot à commissions est une sorte de DJ urbain qui s’ignore. J’aime bien penser à cette image décalée, d’une forme d’orchestre éphémère, avec ses solistes et ses chœurs, jouant des partitions à même le trottoir, improvisant des musiques de ville même un brin bruitalistes.
Cela me rappelle une forme de parcours sonore-performance, avec des étudiants d’une école d’architecture et d’urbanisme de Mons (Be). Durant celui-ci, nous avions fait sonner la ville via les antiques pavés de son centre historique, en tirant des valises à roulettes entourant un public de marcheurs. Nous nous arrêtions brusquement, immobiles, pour jouer d’un effet de coupure assez radical, qui faisait alors se redéployer les sons momentanément masqués par les grondements de nos caisses de résonance mobiles improvisées. Nous écrivions et interprétions ainsi , in situ, un rythme de ville au gré des sols et des pas, arrêts compris.
Mais revenons à ma fenêtre.
Les grands absents du moment sont les bars, les deux débits de boissons tout près de chez moi, muets depuis quelque temps déjà, empêchés par les mesures sanitaires en vigueur. Un seul son vous manque et tout est dépeuplé. Et ce n’est pas ici une simple figure de style, mais un constat personnel de carences. La socialité urbaine, écoutable dans des ambiances conviviales, est fortement bridée par la fermeture de lieux de retrouvailles. Ce qui laisse un creux, sinon un vide, parfaitement décelable à l’oreille. En attendant un hypothétique retour à la normal.
Le calme n’est pas toujours havre de paix, il peut également marquer l’engourdissement, le musellement social, la privation de libertés dont on avait inconsciemment perdu la valeur intrinsèque, et que l’écoute nous rappelle.
Des enfants jouent sur la place voisine. Ballons, trottinettes, cris et autres et rires. Cette place, au cœur du quartier, couvre-feu aidant, n’a jamais été si peuplée d’enfants et de leurs parents, retrouvant par la force des choses une fonction sociale vitale. Si certains sons montrent une paupérisation sociétale, d’autres tendent à rééquilibrer l’ambiance et la vie au quotidien. Et là encore, l’oreille est bonne informatrice pour qui sait prendre le temps de l’écoute, et capter le pouls auriculaire d’un espace, y compris de nos lieux de vie qui nous racontent tant de choses.
La pause que je me suis accordée tirant à sa fin, mais était-ce vraiment une pause ou l’installation d’une énième écoute, d’un des innombrables points d’ouïe venant alimenter mon travail, je referme la fenêtre, mettant fin à cette écoute réflexive, qui a alimenté ce texte à la volée. Comme des cloches tintinnabulantes.
Écoutes in situ et concerts de paysages improvisés, processus
– Arpenter le terrain, l’écouter, s’y immerger, emmener des promeneurs faire des PAS – Parcours Audio Sensibles – Enregistrer, cueillir des sons, capter les singularités, les ambiances, les imprévus – Photographier, recueillir de la matière visuelle, écrire, faire trace encore – Triturer les images en sons, les sons en images, via des applications souvent détournées de leurs fonctions initiales – Donner à ré-entendre, à re-voir, les territoires arpentés, écrire de nouveaux paysages sonores en concert, en live, les improviser pour ouvrir l’imaginaire à de nouvelles utopies acoustiques – Si possible, retourner sur le terrain pour le frotter aux constructions de ces traces paysagères éphémères et dé-concertantes
Je recherche des lieux de résidence où travailler cette démarche, des complicités, avis aux intéressé-es potentiel-les
Dans ces temps bien empêchés, j’accroche des pans d’écoute ici et là, comme des repères qui scandent un travail en manque de terrain, en manque de mouvement.
La récurrence des séries apporte du grain à moudre pour offrir un espace sonore, et plus globalement sensible, qui le sortirait d’un territoire aujourd’hui à mon goût trop circonscrit.
J’imagine donc des stratégies d’itérations, des points d’ouïe récurrents, catalyseurs d’actions in situ.
Parmi eux
Des réverbérations des ponts, églises, parkings souterrains
Des cloches alentours
Des marchés
Des pas et les réponses acoustiques des sols arpentés
Des voix d’enfants, ou d’autres-
Des cliquetis d’escaliers roulants
Des signaux d’alerte et autres bips
Des valises à roulettes
Des itinéraires journaliers, répétés au mètre près
Des parcs publics et leurs bancs
Des rives de fleuves ou de rivières… J’en imagine tant et plus, en regardant et écoutant autour de moi, comme un collectionneur qui hésiterait à choisir, à se focaliser sur une série d’objets (d’écoute) spécifiques.
Et puis je choisis un lieu, ici un couloir de gare routière voisine, un banc en particulier, s’il est libre, vers 18 heures J’appuie sur le REC de mon enregistreur et vérifie les niveaux d’entrée. Je capture environ quatre minutes de flux, de passages, au gré des arrivées et départs, voix, talons, moteurs, roulettes, avec en toile de fond une boulangerie.
Je verrai où cela me mènera, vers quelle construction audio-paysagère, vers quelle tentative d’épuisement, vers quel improbable récit…
Le champ d’action rétréci de cette époque sous contraintes me pousse à imaginer des stratégies de proximité, où la répétition de gestes est stimulante pour garder en chantier la fabrique de paysages sonores, avec leurs questionnements intrinsèques.
Actions : Visiter de l’oreille un quartier en rénovation, ou possédant des friches industrielles, des zones habitations, ou industrielles, ou les deux…
Le « guide d’écoutes imaginaires » emmène le groupe vers des lieux préalablement choisis, ou non, et propose à chaque étape, à chaque point d’ouïe, une mise en situation pour stimuler des imaginaires audio-sensibles.
Le but est d’imaginer les ambiances sonores d’usines désaffectées, du quartier il y a très longtemps, ou dans un futur plus ou moins proche, ce qui peut se dérouler, invisible, derrière les murs de maisons… Faire entendre ce qui est inaudible, au-delà des sons « réels »… Travailler un imaginaire auriculaire, fabriquer des auditions virtuelles, sans autre technologie que notre propre imagination.
Échanger, en fin de parcours, sur ses propres expériences, confrontées à celle du groupe, à celle d’autres écoutants.
Remarques : L’enregistreur étant ici totalement inefficace, en tant qu’écouteur de l’instant vécu, pourra être utilisé pour recueillir les récits oraux de ressentis-traces. L’écrit sera très également opportun pour formaliser et construire un récit post expériences.
Depuis de nombreuses années, je me bats avec la notion de paysage sonore. Qu’est-il ? Que n’est-il pas ? Est-il vraiment ? Pendant longtemps, je l’ai approché comme un objet esthétique, un objet qui serait en quelque sorte digne d’intérêt, donc digne d’écoute. Je l’ai également considéré comme un marqueur environnemental, écologique, qui nous alerterait sur des problèmes de saturations, de pollution, de déséquilibres acoustiques, comme de paupérisation et de disparition. Aujourd’hui, son approche sociétale a tendance à prendre le pas dans ma démarche, sans toutefois renoncer aux premières problématiques. Mon projet questionne de plus en plus la façon d’installer l’écoute, plus que le son lui-même. Comment l’écoute du paysage sonore, son appréhension, son écriture, contribuent t-elles à nous relier un peu plus au monde, à une chose politique, au sens de repenser la cité, l’espace public, la Res publica, à l’aune de leurs milieux auriculaires ? Comment cette écoute s’adresse, même modestement, aux écoutants et écoutantes de bonne volonté, quels qu’ils ou elles soient ? Comment le paysage sonore peut-il s’alimenter, trouver ses sources, dans le terreau d’une série d’écoutes installées, y compris dans leur mobilité, partagées et engagées ?
Jean Cristofol (ESAAix, PRISM AMU/CNRS), Elena Biserna (ESAAix, PRISM AMU/CNRS), Christine Esclapez (AMU, PRISM AMU/CNRS), Peter Sinclair (ESAAix, PRISM AMU/CNRS)
Thématique du séminaire
Le séminaire intitulé « Pratiques de l’écoute, écoute des pratiques » définit clairement son projet dans l’énoncé de son titre : il s’agit d’abord de s’intéresser à l’écoute et aux pratiques de l’écoute, c’est à dire aux pratiques qui à la fois supposent, engagent et déterminent des formes d’écoute.
Ces pratiques sont nombreuses et très différentes les unes des autres. Elles appartiennent à des domaines de la connaissance infiniment variés. Toutes supposent une relation au son ou au moins à des phénomènes ondulatoires qui sont de l’ordre du sonore – même s’ils défient les limites de la perception humaine et qu’ils impliquent la mise en œuvre de technologies qui étendent, déplacent et transposent les potentialités du sensible. Toutes aussi impliquent de mettre en place une logique dans laquelle la réception, la sensibilité et l’attention sont mobilisées comme des formes essentielles de l’expérience et de la connaissance, comme des moments qui déterminent et structurent notre relation à notre environnement, comme des vecteurs de notre capacité d’action, de représentation et d’invention.
Bien sûr, la musique et plus généralement les pratiques sonores en art sont essentielles à notre réflexion et nous nous sentons héritiers du tournant qui a consisté, par exemple avec John Cage, à placer l’écoute au cœur d’une pensée de l’esthétique comme expérience. Mais bien au-delà de la musique ou des arts du son et de l’audio, il existe de nombreuses pratiques, qu’elles soient
empiriques ou expérimentales et rationnellement formalisées, qui mettent en jeu de façon déterminante la question de l’écoute.
L’acoustique est évidemment la première d’entre elles et elle se trouve chaque fois impliquée d’une façon ou d’une autre. Mais notre énoncé suggère aussi que l’écoute n’existe vraiment que dans et par une pratique. De ce point de vue là, l’écoute s’apprend, se développe, s’affine et s’oriente dans la relation à un ensemble organique où l’expérience et la théorie doivent trouver les modalités de leur dialectique. Toute écoute prend sens dans le contexte d’une situation qui engage la relation entre des acteurs et le milieu mouvant dans lequel ils évoluent. Elle contribue à donner sens à ce milieu et elle présuppose l’orientation d’une perception qui ne reçoit que parce qu’elle attend et s’interroge. L’écoute est éveil, exercice, pensée, mouvement, relation aux autres et au monde. Elle mobilise du savoir et le met à l’épreuve d’une situation signifiante. Elle s’inscrit dans une histoire qui est aussi l’histoire des disciplines qui la mettent en œuvre.
L’écoute est donc une notion à la fois transversale et toujours inscrite dans des pratiques spécifiques, qu’elles soient scientifiques ou artistiques, formalisées ou empiriques. Si elle engage des pratiques déterminées et multiples, elle ouvre aussi un espace de discussion, de partage et d’échange entre ces pratiques et ces savoirs, entre les arts et les sciences.
Comité d’organisation: Jean Cristofol (ESAAix, PRISM AMU/CNRS), Elena Biserna (ESAAix, PRISM AMU/CNRS), Christine Esclapez (AMU, PRISM AMU/CNRS), Peter Sinclair (ESAAix, PRISM AMU/CNRS)
L’écoute comme pratique sociale et comme comportement
Gilles Malatray, artiste sonore – Lire et écrire le paysage sonore ambiantal. Par la pratique du soundwalking, de la marche d’écoute et de ses nombreuses déclinaisons, l’artiste participe à la lecture, comme à l’écriture, souvent collectives, de paysages sonores sensibles, quels que soient les milieux arpentés, explorés. Dans une approche convoquant différentes formes d’esthétiques paysagères, des lectures écologiques, voire écosophiques, la prise en compte de sociabilités auriculaires, la recherche d’aménités, le partage de sensibilités, le promeneur écoutant* ne cesse de questionner les multiples façons d’écouter ses milieux de vie. S’il s’agit ici de se mettre dans l’ambiance, en empathie, il lui faut également tenter, avec un certain recul, de décrypter, voire de composer des ambiances.
Quelques questions se posent alors. Comment bien s’entendre avec sa ville, son quartier, son village ? Comment créer et partager de nouveaux points d’ouïe, de l’inauguration à l’inventaire ? Comment partager des écoutes qualitatives, parfois chahutées entre des situations de saturation comme de paupérisation ?
Marcher et écouter, (soundwalking) prélever des sonorités (Field recording), composer ou recomposer, faire trace, cartographier, ré-écrire et questionner, convoquent autant de gestes et de postures potentiels pour explorer des démarches audio-paysagères in situ, émminament contextuelles et relationnelles.
*Terminologie empruntée à Michel Chion dans son livre au titre éponyme
– AtmosphèreS, un projet de recherche. « AtmophéreS » est un projet structurant de l’UMR 7061 PRISM (Perception, Représentation, Image, Son, Musique) qui vise à fédérer des chercheurs issus de différentes disciplines. A partir de points de vue différents, il sera question de construire une réflexion générale sur la notion d’AtmosphèreS, notion qui met l’humain au cœur d’un dispositif de représentation du milieu. A la fois fédération de points de vue et « lieu » où les différentes altérités pourront converser, le projet structurant « AtmosphèreS » vise à croiser les regards. Nous aborderons dans un premier temps l’historique qui a donné naissance à ce projet structurant, puis, à partir de trois exemples précis issus de membres du laboratoire d’origine disciplinaires différentes, nous tenterons en voir en quoi ce croisement peut initier de nouvelles recherches, de nouveaux croisements et de nouvelles propositions artistiques.
Photo: Gilles Malatray Soundwalk, festival Around the Sound, Centre d’art contemporain de kaliningrad – Institut Français de Saint-Pérersbourg
Courant d’eau comme un courant d’air mais en plus liquide plus tangible aussi plus canalisé bordé rivé semé d’obstacles qui rendent audibles un flux aquatique qui s’y cogne contourne et ça clapote chuinte glougloute plique et ploque dérive écume mousse s’égoutte bouillonne érode arrose songe à crues rafraichit les écoutilles lave des scories bruyantes se la coule douce en sons rincés en houle mouillée en paysage liquide qui s’écoule dans nos corps inondés.