J’aime les bords de nuit, les lisières du jour, les entre chiens et loups, les interstices glissants, fondus enchaînés de lumière et de son, moments de bascule apaisés.
L’heure où la nuit ralentit les rythmes urbains, les instants où les présences vivantes, comme celles mécaniques, s’estompent, alors que celle du ruisseau, du rossignol nocturne, émergent d’une quiétude habitée.
C’est ici que la nuance prend tout son sens, que l’échelle dynamique s’affine, du bruissement végétal, aux hululements stridents de la sirène.
De nouvelles tessitures audibles se font entendre, perceptibles, à nouveau.
C’est au creux de ses espaces apaisés que les chuchotements peuvent exister, que l’intime confidence se susurre.
Les nuits tombées font émerger des oasis auriculaires reposants, où se purge l’oreille de trop-pleins audio-urbaniques.
Des moments où l’écoute se relâche, comme le marcheur fourbu, parvenu au refuge, oublie ses courbatures tenaces, après l’ascension d’une sente abrupte.
Arpenter la ville, la forêt, dans ces tombées nocturnes, s’asseoir sur un banc accueillant, procurent mille menus plaisirs où l’oreille se repaît, sans souffrir des excès, savourant une ambiance subtilement goûteuse.
L’écoute s’installe alors dans des espaces qui perdent une bonne partie de leur agressivité acoustique.
Des espaces qu’il faut certes dénicher, dans des mégalopoles saturées de lumière et de bruit, territoires agités qui ne savent plus guère ménager des estompements furtifs.
Les instants de bascule jour/nuit nous offrent des ralentissements vitaux, où nos sens retrouvent un équilibre bienfaisant.
Dans des territoires où s’affrontent une multitude de bruits invasifs, agressifs, une cité où la surenchère sonore fabrique des paysages à la limite de l’écoutable, le noctambule cherche l’aménité d’un espace-temps non écrasé par un flux tonitruant autant qu’hégémonique.
L’écoutant inassouvi quand je suis, aspire et ces points de bascule diurne/nocturne procurant des sensations relaxantes, des coupures vivifiantes, comme lorsque les grands vents tempétueux se taisent, laissant enfin le paysage respirer, libéré de la violence fracassante de bourrasques dévastatrices.
Entre le silence mortifère et la grande bataille sonique, il convient de chercher des équilibres sensoriels spatio-temporels, entre autres ceux que les espaces nocturnes et les entre-deux du couchant peuvent nous proposer.
Croquis du dessinateur voyageur Troubs, lors d’un PAS – Parcours audio sensible à Libourne, invité par le festival « Littérature en jardins«
A chaque PAS, j’essaie de garder un fil rouge, des postures reliantes comme processus fédérateur, processus qui s’est révélé jusqu’à présent assez efficace.
Un geste en mouvement, en déambulation.
L’oreille aux aguets.
La lenteur immersive.
Le silence partagé comme un invitation collective aux sons et à l’écoute.
Des échanges et partages de ressentis, le geste de rompre le silence post PAS…
Néanmoins, le fait de trouver à chaque PAS une spécificité, une approche contextuelle, située, qui passe par le choix du parcours, de ses mises en condition et en écoute, en fonction des spécificités locales et des événements émergents, de certains axes déployés ( infra-ordinaire, complexité, affects, territoire, écosophie…) renouvelle sans cesse et singularise le geste d’écoute.
Ainsi, nous construisons progressivement une collection de PAS qui relie des territoires géographiques parfois fort différents, fort éloignés, mais au final maillés par une géographie écoutante quasi universelle.
D’autre part, en poursuivant sur les gestes d’écoutes actives, via les fameux PAS, j’ai dégagé quelques pistes qui tentent, à défaut de les définir de façon trop circonscrite, de les qualifier, dans une approche pouvant mixer différentes mises en situation auriculaire.
Ainsi je pointerai, de façon non exhaustive et non hiérarchisée, susceptible de créer des approches croisées :
Et tant d’autres, pouvant naître parfois au moment du repérage et des rencontres préalables, comme de tous les aléas susceptibles d’engendrer des zones d’improvisations fécondes, d’incertitudes assumées.
Mais que fait donc l’oreille, si ce n’est trainer les rues et errer le long des berges. Elle s’encanaille et se saoule de sons, parfois jusqu’à plus soif. Elle s’enivre à bon compte, de grandes rasades chantées, hurlées, ou chuchotées. Elle tend l’oreille, offerte comme une coupe pétillante de breuvages toniques, autant que soniques. Parfois, elle se laisse aller dans le creux de vallées bourdonnantes, de forêts frissonnantes. D’autres fois, elle noie sa solitude dans le souvenir des villes aux rumeurs nostalgiques, qu’elle a quitté un jour. Il lui arrive de ne plus supporter les violences qui explosent le monde, massacrant impunément des milliers de vies, sacrifiées à l’autel d’une folie destructrice. Elle peut aussi s’émerveiller d’une musique échappée par la fenêtre ouverte un soir d’été, comme des sons d’un cloche carillonnant nuit tombante, ou du frôlement soyeux, quasi imperceptible des pipistrelles aux chasses noctambules. L’oreille jauge l’espace comme une architecture sonique, insaisissable, qui ne cesse de modifier ses formes et ses volumes. Elle se repaît de réverbérations et d’échos bondissant de murs en parois, de falaises en collines. Elle rêve à des paysages sonores qui la maintiennent à l’écoute, sans être trop sonnée par des tsunamis cacophoniques, d’assourdissants vacarmes. Elle suit des chemins bruissonniers, s’abandonnant aux ambiances fugaces, aux immersions fragiles. L’oreille esseulée cherche parfois la compagnie d’autres promeneurs écoutants, partageant des récits à fleur de tympans, des histoires racontant le monde, ou l’inventant avec la liberté des conteurs brodeurs prolixes. Elle nous entraine dans l’intimité frémissante de ses colimaçons ciliés, où viennent se lover les infinies écoutes, à perte d’oreille. Son sens aux aguets, à l’affût de la moindre vibration, nous relie, pour le meilleur et pour le pire, à un monde qui peut nous réjouir autant que nous anéantir. On dit qu’elle n’a pas de paupière, mais fort heureusement que si, à sa façon. Elle nous cache des choses, en amortit d’autres, et en efface jusque dans nos mémoires douloureuses. Souvent néanmoins, l’oreille reste à l’écoute, porte attention, fait attention, prend soin d’entendre la vie ambiante, dans toute la complexité de ses rumeurs imbriquées, de ses dits et non-dits, de ses amours et trahisons. Au creux de l’oreille, l’amitié peut se fortifier de secrets partagés, loin des vindictes hurlées, des bombes assassines, qui pourtant ne cessent d’éclabousser rageusement la vie de leurs vacarmes meurtriers. Si l’oreille prend plaisir au clapotis du ruisseau, aux trilles du rossignol, elle n’échappe pas pour autant, au bruit et à la fureur du monde. Trouver un fragile équilibre entre une forme d’harmonie vers un monde entendable, et l’insoutenable cacophonie qui le secoue sans cesse, est un exercice Oh combien difficile, mais vital.
Une des problématiques qui me questionne régulièrement, c’est le fait de confronter l’écoute, le paysage sonore, surtout dans ses versants écosophiques, à la création audio en règle générale.
Comment l’expérience d’écoute, dans le vaste champs des « arts sonores » soulève t-elle la question écologique, à laquelle je préfère d’ailleurs l’approche écosophique, médiatisant des actions de terrain, voire favorisant, dans une approche indisciplinaire, la recherche de perspectives et de projets alternatifs respectueux et éthiques ?
Et dans un autre sens, comment l’approche paysagère sensible, auriculaire, émule -t-elle une démarche créative, esthétique, soucieuse de préserver et de défendre des territoires sensibles Oh combien fragiles ?
Au final, par quel biais, quelles hybridations,(mé) tissages, la création sonore et les recherches bâties autour d’approches écosophiques, s’auto-alimentent-elles, via des interactions les plus efficientes et fécondes que possible ?
C’est un chantier complexe, qui peine à rassembler des acteurs ayant chacun des intérêts parfois divergents, des pratiques a priori fort différentes, mais qui je pense vaut le coup d’être mis en branle, même à des échelles locales modestes. C’est sans doute pour moi par cette recherche de terrain, que l’approche d’une écosophie de l’écoute, plutôt qu’une écologie sonore essentiellement environnementaliste, prend tout sons sens, y compris dans ses propres incertitudes.
Je reviendrai prochainement sur l’analyse de quelques approches pratiques, in situ, contextualisées (jeux d’écoutes partagées, marches écoutantes, équipes d’aménageurs pluridisciplinaires, observatoires de territoires sonores, médiation dans différents terrains/événements artistiques et socio-culturels, projets éducatifs et artistiques…) qui conforteraient et activeraient cette approche audio-écosophique.
« Tout est rythme. Comprendre la beauté, c’est parvenir à faire coïncider son rythme propre avec celui de la nature. Chaque chose, chaque être a une indication particulière. Il porte en lui son chant. Il faut être en accord avec lui jusqu’à se confondre ». JMG Le Clezio
Lorsque l’on décide d’installer une écoute en point d’ouïe, c’est à dire comme on placerait une caméra sur une scène paysagère en plan fixe, on va aborder l’écoute non pas en imposant notre rythme, notre cadence, notre allure, vitesse de déambulation, mais en laissant aux lieux le soin de nous révéler leurs propres rythmicités.
Notre corps n’aura de prises sur le paysage en écoute que celles, statiques, de nos oreilles tendues.
Nous ne composerons pas en marchant, en mixant des fragments audio-paysagers pour les assembler dans une histoire en mouvement, impulsée et écrite par nos élans corporels, mais laisseront s’agencer les sons au gré de leur apparitions/disparitions, de leurs propres mouvements, dans l’espace/temps scruté.
Des passants, des coups de vents, des voitures, chants d’oiseaux… feront que la scène sonore s’offrira à 360°, comme un improbable scénario construit sur une trame où les aléas acoustiques, les reliences et interactions auriculaires ne demanderont plus qu’à être entendues en l’état. Ou presque.
Le choix du lieu, du moment, de la-posture physique, et même du degré d’attention portée, influenceront incontestablement notre perception, et donc la façon d’entendre les sources qui se dérouleront à nos oreilles, leurs degrés de présence, d’intensité, la précision de leurs contours acoustiques…
Des rythmes se feront alors entendre, donnant aux lieux des caractères dynamiques singulières, dans leurs répétitions, superpositions, densités, enchainements…
Une place passante, en centre ville, à midi, un jour de printemps ensoleillé, ne fera pas entendre ni les mêmes sources sonores, ni les mêmes rythmes qu’une forêts en hiver, ou une plage maritime un jour de tempête.
Se poster comme une sentinelle écoutante, laissant venir à elle les sonorités environnementales, sans chercher à en modifier le cours, est une façon de sentir le, ou les rythmes des choses qui se présentent à nos oreilles guetteuses.
Rythmes ponctuels, une sortie de cour d’école, une manifestation de rue, une sirène d’alarme, ou rythmes flux, des voitures, un vent fort, rythmes alternés, des groupes successifs de passants qui déambulent en discutant, autant de cellules rythmiques fragmentaires, qui donneront dans leur ensemble, une signature dynamique au lieu. Concert de villes ou de forêts, de déserts ou de d’océans…
Rythmes apaisés, trépidants, effrénés, atmosphères calmes, festives, autant de formes de tempi qui animeront l’espace, en même temps que la perception auditive d’un point d’ouïe donné à entendre à un certain moment.
Ces rythmes participeront eux-mêmes à la construction, à la caractérisation de paysages sonores, de même qu’à leurs ressentis, de la douceur à des formes de violences physiques, que nous pourrons éprouver, voire qui nous éprouveront dans l’exercice de l’écoute.
Là où l’expérience d’écoute rythmique devient plus intéressante, c’est lorsque nous multiplions les points d’ouïe, en les écoutant à différentes heures du jour et de la nuit, à différentes saisons…
Des scènes sonores caractéristiques à la fois récurrentes et singulières se dessinent.
Des topologies rythmiques, intrinsèques à certains lieux, un port de pêche, un chantier d’extraction minière, une rue piétonne commerçante, une médina africaine, font entendre des rythmicités qui les qualifient, et nous les font reconnaître, une fois que nous avons pris le temps de les entendre dans leur spécificités.
Certes des accidents, des imprévus, peuvent venir faire des breaks, cassures et césures acoustiques, accidents imprévisibles, advenant régulièrement pour chahuter des rythmes « du quotidien », les faire sortir de leurs habitus auditifs, ou perçus en tous cas comme tels. Une grève générale, une tempête, un conflit, autant d’ »accidents » qui perturbent parfois violemment les rythmes, ceux-là même qui pourtant nous semblaient presque immuables, inscrits dans la durée. Ces cassures secouent notre confort d’écoute, qui doit alors trouver de nouveaux repères, et d’autre fois quitter une scène d’écoute devenue trop « agitée », ou in-sécurisée.
Parfois, par des formes de résilience, les rythmes « naturels » des lieux, perçus comme des repères plus sécurisants, reprennent, plus ou moins rapidement, à l’identique ou avec de nouvelles variantes, des formes audio-paysagères stables, ou moins incertaines.
L’habitude de tendre l’oreille dans de multiples lieux donne à cette dernière une acuité à se reconnaître dans des ambiances rythmiques déjà plus ou moins éprouvées, tout en gardant la possibilité d’être surprisse, étonnée, ravie ou dérangée, si ce n’est malmenée. Dans des typologies de géographies acoustiques repérables, qui offriraient des sortes de modèles rythmiques quasi universaux, l’écoute de points d’ouïe peut toujours nous désarçonner, ou apporter son lot de dépaysements, tels la première fois que l’on se pose dans une grande ville africaine, ou dans une forêt équatoriale. Il nous faut apprendre à apprivoiser de nouveaux rythmes, de nouvelles couleurs sonores, parfois au prix d’expériences plus ou moins confortables.
Les tempi de scènes d’écoute sont sans cesse fluctuants, au fil des jours et des nuits, offrant une infinité de variations, notamment rythmiques, à l’écoutant qui fait l’effort de prêter aux lieux une oreille attentive, et quelque part aux aguets.
Le monde devient un vaste chantier rythmique à l’écoute, et cette dernière se construit sur des rythmes complexes, pour fabriquer des sortes d’architectures sonores où on peut se trouver des repères vivables et entendables, rythmiquement soutenables.
La notion de point d’ouïe, d’observatoire sonore, ou d’« écoutoir » ponctuel, ou dans une durée plus pérenne, parfois itinérant, nomades, est donc, dans une approche rythmique, un processus d’écoute parmi d’autres. Certes, il opère via modalités variables, et milles variations possibles qui permettent de poser des expériences d’écoute significatives.
Entendre, et par-delà, tenter de comprendre les tempi du monde, y compris sur des micros scènes auriculaires, quitte à ralentir pour mieux le faire, à prendre le temps de s’arrêter suffisamment sur un point d’ouïe, permet des lectures et écritures acoustiques qui nous font nous sentir impliqués dans l’immense polyrythmie, parfois déconcertante, du monde à portée d’écoute.
En annexe, ébauche de corpus sémantique en chantier « tempi et écoute(s) »
Le paysage est aussi sonore, en tout cas fondamentalement multisensoriel. iI s’écoute autant qu’il se regarde, se touche, se sent, se ressent… Le sonore est aussi paysage, au sens large du terme, comme territoire sensible, espace de représentation, d’aménagements, de sociabilité… Il s’entend et se construit (aussi) par et pour les oreilles, individuellement et collectivement. Le sonore est une résultante physique, acoustique, perceptible, de différentes façons à à différentes échelles, selon les « écoutants ». Ces perceptions acoustiques sont relatives, souvent conséquentielles au vivant, mais également au non vivant. Le paysage sonore polymorphe peut être porteur de mémoires, de patrimoines, matériels et immatériels… On peut donc l’appréhender sous différents axes, de façon transdisciplinaire, si ce est indisciplinaire. L’expérience du paysage se fait par le corps confronté aux ambiances sonores, corps sensible, plurisensoriel, voire corps sentient. Sans écoute, le paysage sonore n’existe pas, en tout cas pas en terme de paysage.
Et si votre commune, quartier, ville, village… avait son ou ses propres Points d’ouïe inaugurés, ses SITARs (Sites Auriculaires Remarquables) reconnus et valorisés. Et tout cela à l’issue d’une marche écoutante participative (choix du site sonore remarquable) et d’une cérémonie officielle décoiffant les oreilles ! Discours officiels et minutes d’écoute collective à l’appui
Ne laissez pas passer l’occasion de valoriser un patrimoine auriculaire local unique et inouï !
Les mouettes, toujours elles, ricanent bruyamment en picorant d’invisibles insectes.
Des sternes piaillent aussi à qui mieux mieux.
Retour progressif de la mer, marée montante.
L’eau s’étale en faisant crisser le sable.
Temps calme et légèrement bruissonnant.
Un autre jour, ailleurs, sur une jetée.
Le vent s’en donne à cœur joie, sans jamais s’essouffler.
Les vagues fouettent les murs de pierre, s’y enroulent, retombent, et recommencent, inlassables.
Le fracas ambiant couvre toute tentative de paroles, ou bien il faut hurler.
Le spectacle est impressionnant, fatiguant à l’écoute, un trop puissant bruit blanc nous réduit au silence.Les éléments nous montent nos propres limites
Autre part, autre moment, autre topographie.
Cette fois-ci, une très haute falaise vient empêcher les vagues.
Rageuses, elle l’érodent sans relâche, bouillonnantes et entêtées.
Et le monstre-falaise s’écroule petit à petit, reculant sans cesse devant l’assaut des lames répétées. Bruits d’avalanches pierreuses, la craie s’éboule inexorablement, jusqu’à menacer des bâtiments qui se reculent prudemment.
En temps calme, les petits galets roulés chantent comme des lithophones aquatiques.
La falaise se fait mur amplificateur, gardant les sons au plus proche de l’écoute excitée
Je ne me lasse pas de ces délicats entrechocs cristallins.
Celles et ceux qui ont déjà prêté l’oreille à ces bruissements itératifs sauront de quoi je parle.
Les mots parfois sont patinés de sons résurgents. Il suffit de dire pour donner à entendre. Raconter une ambiance marine, si ténue soit-elle, comme un récit au fil de l’eau.
Retour aux rivages.
De gros bateaux naviguent au loin, images silencieuses.
Une embarcation de pêcheurs rentre à bon port, pétaradante.
Des chaînes qu’on jette, arrimage joyeux, des caisses de poissons jetées à quai, des cliquettements de gréments tangués, la vie se déroule à portée d’oreille, habituelle pour certains, dépaysante pour d’autres, pour moi en tous cas.…
J’arpente les quais pour avoir l’oreille marine, l’immersion est ici intrinsèque.
Je foule les plages où le pied fait chanter les galets.
J’ouvre une fenêtre pour entendre la rumeur entêtante d’une mer venteuse.
L’oreille m’entraine au large. L’imaginaire joue le jeu des esprits marins convoqués.
Les vagues toujours, s’enroulent et se déroulent, plus ou moins furieuses sous les rafales.
Les rapports de l’art et de l’environnement, vers l’écologie, voire l’écosophie, écosophie sonore* entre autres, ne sont pas toujours très nets, c’est le moins qu’on puisse dire. Nombre d’articles écrits à ce sujet restent sur des approches assez théoriques, conceptuels, et ne nous permettent pas vraiment de comprendre les intrications, si intrications il y a, entre une création artistique et une pensée/action écologique, si ce n’est écosophique.
L’œuvre qui prend naissance dans un milieu particulier, s’en inspire, le magnifie, le protège, nous alerte sur ses fragilités, nous invite à le regarder, l’écouter autrement, à en admirer ses beautés, ses côtés obscurs, disgracieux, ou à y porter tout simplement attention… En soi un vaste programme.
De la création in situ à la représentation esthétique, symbolique, hors-lieu, en passant par des gestes performatifs, danses, marches, body-art, art action… Les champs créatifs susceptibles de tisser des liens entre des territoires urbains, liquides, montagnards, maritimes, et une écosophie de terrain… sont nombreux et parfois bien difficiles à cerner, à approcher.
Des modes de création conceptuels, qui sont légions, parleront aux férus d’art « contemporain », et laisseront sur la touche un public nombreux, non averti, ou a minima « éduqué ».
Certaines niches culturelles vont explorer, voire exploiter à satiété, des approches écolo-monstratives dans l’air du temps, fût-il de plus en plus pollué, voire vicié.
Le greenwashing est bel et bien l’apanage de nombreuses firmes et institutions, tentant de faire oublier leurs abominables méfaits et écocides en série. Certains « artistes » y adhèrent en parfaite connaissance de cause. A chacun son éthique, et son sens du profit à tout prix.
La patte de l’artiste devrait pourtant aider à élargir nos points de vue, d’ouïe, nos façons de comprendre des lieux, du vivant, des éléments, en sortant des sentiers battus. Mais aujourd’hui, les sentiers sont tellement battus et rebattus, les média nombreux et prolixes, pas toujours très objectifs, que l’écart n’est pas toujours facile. Et qui plus est, tout cela sans perdre le visiteur dans les tarabiscotages d’un verbiage ampoulé, ou la quasi nudité d’espaces de monstration aux concepts plus austères qu’un ouvrage de philologie en grec ancien.
Le message (sonore) écologique doit rester déchiffrable, ce qui est loin d’être toujours le cas. Que l’on parle environnement, éthique, politique, économie, biologie, l’artiste, dans le meilleur des cas en complicité avec un chercheur, un aménageur, un économiste, a un rôle de passeur. Il lui faut être celui ou celle qui trouvera les mots, les sons, les formes, les gestes, les parcours, les plus à même de satisfaire la curiosité des visiteurs auditeurs. Et là encore, la tâche est plus ardue qu’il n’y parait de prime abord.
Il lui faudra être celui ou celle qui parfois fait rêver, opère un pas de côté, parfois met en garde ou pointe le doigt ou l’oreille là où ça frictionne, là où on peut construire de nouveaux récits pro-éthiques.
A l’heure où l’éco-anxiété gagne du terrain, ni le catastrophisme spectaculaire, ni le défaitisme morbide, pas plus que l’utopie triomphante, ne constituent des approches idéales ou même satisfaisantes. Il ne s’agit pas de prêcher une écologie moralisante et accablante, accusatrice et donneuse de leçons, ou pire, de nier la réalité des faits.
L’artiste qui se mesure au moulins des grands lobbys, en Don Quichotte désespéré, doit commencer à trouver sa place, ses chemins, outils, si modestes fussent-ils, pour défricher des chemins de traverse, quitte à accepter certains renoncements, ralentissements, ou se défaire d’illusions glorieuses, remettre en question ses propres pratiques.
Sans viser un grandiose art universel salvateur, les petites gestes mis bout à bout, effet colibri, sont importants, dans l’ensemble des champs artistiques. Il faudrait d’ailleurs avancer « à travers champs », en hybridant, décloisonnant, indisciplinant autant que puisse se faire nos compétences.
En matière de petits gestes, par exemple, travailler sur une cuisine où chacun peut inventer sa façon de manger sainement, sans engraisser les géants de l’agro-alimentaire qui empoisonnent sans vergogne, est une possibilité parmi tant d’autres. Une écosophie nourricière pragmatique et partageable, de proximité. La transmission orale et gestuelle de savoir-faire, les ateliers de terrain, sont ici les leviers d’une écosophie participative et partagée.
De même, les artistes designers rudologistes*** qui explorent des façons de créer, de construire, où le recyclage, le réemploi et le déchet sont roi.
Se promener en forêt, au bord d’un lac, au centre d’une mégalopole, dans des sentiers montagneux, tout en étant attentif aux ambiances sonores, aux mille récits auriculaires d’un lieu, est une autre façon de nous raccorder, ou de nous maintenir en accord avec le monde. Même si là encore, tout n’est pas rose, ni vert du reste, au royaume des sens.
L’art d’une écoute écologique, et qui plus est écosophique n’est pas un simple effet de langage, un vague discours ou une vision conceptuellement abstraite. Il est engagement physique, intellectuel et factuel, concrétisé en actions pragmatiques sur le terrain. Hélas, dans une société libérale où la représentation et le profit priment régulièrement sur l’action éthique, nous en sommes encore bien loin.
Envisager des formes d’actions engagées pour un mieux-vivre, dans une époque turbulente et violente, entre arts sonores et arts environnementaux, écologie et création sonore (y compris silencieuse), me pousse à réfléchir et expérimenter une écologie/écosophie de l’écoute. Cette dernière étant pour moi un embrayeur d’actions des plus pragmatiques et efficientes que possible. Écouter pour sensibiliser, informer, renseigner, apprendre, partager, agir de concert… même modestement, à l’échelle d’un quartier, d’un village, d’une forêt, avec les moyens et les énergies du bord.
Dans le monde du sonore, du paysage à portée d ‘oreille, des ambiances auriculaires abordées par le prisme d’une écosophie sonore, dans la façon d’entendre, d’écouter, d’agir, beaucoup de choses, de postures, de militance, de gestes restent à inventer.
Écouter est, ou peut être un geste discret, parfois totalement inaperçu. Sciemment envisagé comme tel, en toute discrétion. Il n’est pas nécessaire de bousculer radicalement des espaces où installer les scènes sonores, l’écoute dans l’espace public, les lieux d’audition potentielles, pour construire un projet quasi infra-sonique pertinent. Bien au contraire ! Il est possible d’ériger l’écoute en jeu, comme un instant ludique, une performence a minima, qui ne se montrerait pas forcément, et qui plus est ne ferait pas de bruit Il est opportun d’écrire une interprétation de paysages le plus que possible à l’abri des regards, mais accessibles aux oreilles, furtive, complice, tel un mode d’intervention discrètement malicieux. Du geste discret de tendre l’oreille à celui de re-composer les sons capturés, toujours en mode doux, sans les emprisonner, juste en en conservant la trace, on construit ainsi tout un parcours aux milles variantes possibles. Exemple : l’écoutant invite d’autres écoutants à lui emboiter le pas, oreilles concertantes, lenteurs partagées, silences aussi. Des gestes partagés simples mais opérants. Tout doucement, sans faire de bruit, ne rien perturber dans la ville, ni la campagne, ni nulle part ailleurs. Ceci pour laisser s’entendre les murmures et rumeurs, intimités décelables, sans ostentations acoustiques. L’artiste écouteur n’est pas forcément sur le devant de l’audio-scène, comme un personnage aux oreilles ostentatoires et postures imposantes. Il peut, voire doit être un discret écouteur-emprunteur de sons, qui ne bouscule rien, ou si peu. S’assoir sur un banc ou arpenter paisiblement le village, oreilles aux aguets, grandes ouvertes, comme fondues dans les ambiances, immergées dans les flux soniques, tout cela reste à l’échelle d’un modeste audio-théâtre de proximité. Nous ne chercherons pas forcément le spectaculaire, l’événementiel auditif grand format, l’audiorama booster d’effets spéciaux, plutôt la balade intime, l’écoute posée, sans jeu grandiloquent, sans dispositifs bluffants. Tout doucement, dans l’allure, les gestes, l’attention portée, le partage, une discrétion intrinsèque, une économie de moyens, semblent s’imposer, ou tout au moins proposer des gestes respectueux et pertinents. Ne pas forcer le trait, ni amplifier à outrance les choses entendues, ou celles potentiellement imaginaires, sonifiées, relève d’une sagesse pragmatique, sans emphase sonique. Trop souvent, la fureur et le bruit s’imposent comme des quotidiens violents. Raison de plus pour ne pas brusquer outre mesure l’écoutant, régulièrement malmené, ballotté dans des tempêtes sonores, traumatisé jusqu’à fleur de tympan, voire au plus profond de son entendement. L’efficacité ne passe pas forcément via l’injonction péremptoire, mais plutôt par des propositions laissant de larges champs exploratoires ouverts, à discrétion, en prenant le temps de faire, d’expérimenter, de partager. Il est contre-productif de rajouter pléthore de sons spectaculaires, comme d’ insipides muzaks, de les imposer à l’ouïe de toutes et tous, mais plutôt profitons modestement, raisonnablement, ethniquement, de l’existent, du trivial quotidien, sans remous. Si parfois la mise ben scène du geste d’écouter dans l’espace public peut être un fait assumé, voire joué et sur-joué devant de nombreux publics, comme une proposition participative, la discrétion est, version micro ou infra écoutante, aussi différente que complémentaire de l’audio-spectaculaire Le paysage sonore se construit ainsi d’une écoute aussi modeste qu’intense. L’écoute non spectaculaire va fouiller les micros-sons, les .ambiances intimes, les ambiances cachées, sans trop déranger la vie qui bat, via une approche où la monstration imposée n’est pas de mise. Imaginons une attitude éthique, qui va creuser l’écoute telle celle d’un traqueur de sons qui, efficacité oblige, doit être le plus discret que possible, ne pas se faire repérer, ne rien perturber dans son proche milieu, de façon à (faire) entendre la vie sonore en toute intimité. Le chasseur de sons est un personnage qui se confond à l’environnement ambiant, de façon à en jouir du plus profondément que possible, sans se montrer conquérant, mais discret écoutant respectueux de l’équilibre sonore préexistant à sa venue. Il s’agit de ne pas user d’une posture conquérante, intrusive, irrespectueuse, mais au contraire de rester dans une humilité d’écouteur accueilli et accepté à la condition de ne pas s’imposer. Rappelons-nous que, en forêt ou ailleurs, l’écoutant est aussi écouté en retour. Contrairement à se qu’affirmait un slogan radiophonique, le monde n’appartient pas à celui qui l’écoute, ce dernier s’offre simplement à lui comme un don du son intrinsèquement généreux. Qu ‘on se le dise !
2024 sera bouillonnante Une année au fil des ondes Des territoires liquides Des dérives en rives Eaux courantes Eaux dormantes Eaux étales Eaux profondes Eaux souterraines Terres karstiques De cénotes en dolines Résurgences A fleur de terre Eaux torrentueuses De rus en cascades Puits et fontaines Biefs et lavoirs Canaux et écluses Les flux aquatiques se feront entendre Tendons-leurs l’oreille Écoutons leurs secrets Leurs puissances Leurs discrétions Leurs fragilités Et parfois agonies Remontons les berges De la goutte affleurante au majestueux delta D’embouchures en estuaires Mers et océans Traversons les gués Donnons la paroles aux cours d’eaux Et à ceux et celles qui les côtoient Des sources en estuaires D’affluents en confluents De glaciers moribonds en moraines glissantes Entendons des paysages sonores aquaphoriques Qui tracent et modèlent des paysages audibles Des méandres soniques Façonnées à petits ou grands bruits Entre crachins, pluies et déluges Lisons l’histoire des villes, des industries, des moulins Par le biais de leurs eaux Racontons les à notre façon Au travers les flots d’une mémoire nourricière Les voies d’eaux reliantes Les hydro-énergies déployées Les végétations bordantes Les cours des lits sinuants Entendons les récits Les contes et les légendes Les monstres engloutis Toujours prêts à resurgir Bonhommes ou maléfiques Maillons un territoire extensible De points d’ouïe aquatiques Dressons une cartographie sonore Humide et rhyzomatique Un inventaire de sites audio-aquatiques remarquables Protégeons les comme des communs à portée d’oreille Déchiffrons les textes influents, odes aux ondes rafraichissantes Construisons un réseau auriculaire irriguant Des trames bleues et chemins de halage Des douces mobilités riveraines apaisées Des sentiers nichés dans des vallons modestes Mêlons la vue et l’ouïe au long cours Croisons les arts et les sciences Hydrologiques et humaines La culture scientifique et la création sonore L’histoire et la géographie des flux Celle des riverains mariniers ou marins Meuniers ou sauniers Indisciplinons des approches mouvantes Entre crues et tarissements Débordements et assèchements Prêtons attention au flux salvateurs Prenons en grand soin Affirmons l’urgence de le faire Écoutons pendant qu’il en est encore temps Les milles et unes sonorités liquides Les poésies aux images ondoyantes Et les chants ruisselants des eaux vives.
Lors de repérages de sites auriculaires remarquables, 1989/90, avec Acirene, passage au lac D’Antre, à Villards – d’Héria, PNR du Haut-Jura. Un lac miroir qui, avec sa falaise rocher,, réfléchit et amplifie les sons de façon très spectaculaire d’une rive à l’autre.
Le rocher d’Antre, le surplombant d’un faut d’une falaise abrupte, nous offre une écoute et une vue panoramique tout aussi remarquables.
Il existe nombre de sites acoustiques remarquables qui ne demandent qu’à être écoutés, parfois sonnés, à leur échelle, mais aussi parfois protégés en en taisant les richesses. C’est du ressort de promeneurs écoutants impliqués dans une écosophie de l’écoute, considérant qu’une forme de patrimoine auriculaire qualitatif est un bien commun à défendre.
Le paysage sonore nous rattache à un territoire par une géographie sensible de proximité. La carte se trace avec des contours délimitant un champ auditif environnant. Le son de la cloche, de la fontaine, le portail du voisin qui grince, la cour de récréation et le bar près de chez soi, sont autant de marqueurs sonores qui construisent un espace tissé d’ambiances, où des micros événements sculptent un territoire à portée d’oreille. Ces objets auditifs, aisément identifiables, comme des sons voisins, nous permettent de vivre, de pratiquer un espace en ayant des repères spatiaux-temporels, éléments qui rythment et architecturent un quartier, une rue, le centre d’un village. Nous sommes baignés dans une aire sonore au quotidien, avec ses stabilités et ses fluctuations. L’épisode Covid 19, qui nous a, bien malgré nous, assigné à résidence si je puis dire, a mis en avant des détails, constituants audio-paysagers que nous n’entendions plus guère, à force d’habitude. Gommant des flux hégémoniques, tels la circulation automobile, il a, tout en faisant taire certaines activités sociétales et professionnelles, remis au premier plan, à portée d’oreilles, des éléments sonores structurants. La rue au bas de nos fenêtres, nettoyée d’un trop-plein sonore, nous a fait entendre des sons plus ténus, intimes, animant et renseignant nos enfermements de proximités acoustiques plus apaisées que d’ordinaire. L’oiseau sur le platane d’en face a retrouvé une place audible, en l’absence de bruit de fond prégnant. La proximité sonore, dans une ville où l’urbanisme resserre parfois les champs auditifs entre des murs-obstacles masquant souvent les perspectives lointaines, crée à l’écoute une série de microcosmes auriculaires singuliers. Des Microcosmes sonores de proximité. Des espaces où la voix du voisin, le raclement des chaises métalliques de la terrasse du restaurant, et de nombreux objets sonores indiciels, nous positionnent comme un acteur écoutant, en identifiant un périmètre auditif sensible. Cette géographie sonore rapprochée, rythmée d’itérations, marquées de récurrences écoutables, assimilables, de la place du village à l’esplanade urbaine, nous ancre dans un paysage familier. Lorsque l’on s’installe, pour quelques jours où quelques années, dans un nouveau lieu, il nous faut reprendre nos marques, nos repères, plus pu moins consciemment. L’acoustique sonne, dans nos lieux de vie, de travail, avec une couleur que nos oreilles apprendront à identifier, plus ou moins mat, réverbérante, avec ses effets de mixages, de coupures, d’estompages, ses événements ponctuels, marchés, fêtes locales, commerces … La proximité de ces éléments sonores permet de se sentir dans un espace immersif apprivoisé, moins inquiétant peut-être qu’un espace inconnu, où l’oreille a du mal à se situer. Même si le dépaysement, le fait de se frotter à d’autres territoires sensibles, avec des ambiances parfois surprenantes, donne à l’écoute, et par delà à l’écoutant, un sentiment d’aventure hors-les-murs, en tous cas hors de ceux qui marquent nos territoires coutumiers. Par delà le bruit de fond, la rumeur, il faut aller chercher le détail, la petite émergence sculptant un espace acoustique qui nous sera petit à petit familier, proche, peuplé des « presque riens » identifiables, pour faire un clin d’œil au compositeur Luc Ferrari. La proximité sonore ne se trouve pas forcément dans le spectaculaire, l’extraordinaire, mais souvent dans l’infra-ordinaire, pour citer Georges Pérec, qui savait si bien observer les territoires de proximité, à portée de regard, ou d’écoute. Ce qui nous est sentimentalement proche, c’est un ami, un être cher, un membre de notre famille. Nous pouvons aussi être proche, affectivement, de notre quartier, petit bout de ville ou de village, campagne. Un espace abordé par le petit bout de l’oreillette. Je pose parfois à des étudiants la question suivante « Et avec ta ville, comment tu t’entends ? ». Ici, nous jouons sciemment de la polysémie du verbe entendre, au niveau du geste d’écoute, de la compréhension d’un site, comme à celui de se sentir bien dans un lieu donné, d’y trouver des aménités.. Il est plus facile je pense, de se rattacher, dans un bonne entente, à une parcelle de territoire se situant dans une proximité mesurable, où nos repères spatio-temporels sont marqués d’éléments saillants, récurrents, reconnaissables, que dans un espace trop étendu pour que nous puissions en saisir les singularités. Le paysage acoustique est complexe dans ses incessantes variations, la proximité permet de le saisir en s’y immergeant au quotidien. Les sonorités proches, géographiquement ou affectivement, personnellement j’adore les sonneries de cloches, nous ramènent à un voisinage incluant, dans le meilleur des cas. Un voisinage sympathique, une proximité où la coexistence est de mise, où la voix de son marchand de légumes préféré, sur le marché local, la fontaine de la place, nous font trouver notre place, même modeste, dans le grand concert urbain , parfois trop cacophonique. Être proche de, c’est se trouver, se retrouver, dans une échelle raisonnable, là où les sons pourront être identifiés comme des objets appropriables, sensoriellement parlant. La proximité des choses, humaines, auriculaires, sociales, évite de trop grands isolements. Les sons jouent pour cela un rôle d’insertion sociale, quand ils ne viennent pas bien évidemment nous agresser par leurs violences, leurs intensités acoustiques ou symboliques, affectives. Faire l’effort d’écouter ce qui nous entoure peut nous rendre plus proches, dans tous les sens du terme, de nos lieux de vies et de leurs habitants. Écouter les sons environnants, nous fait se sentir au centre d’une vie bruissante, y résonner par sympathie, telle une corde d’instrument, trouver un minimum d’empathie de proximité. C’est ce qui nous donne une existence sociale au cœur d’un quartier façonné entre autres, de sons multiples. Personnellement, mes points d’ouïe favoris sont souvent des bancs publics. Je les choisis dans des lieux que j’aime, ni trop déserts, ni trop saturés. acoustiquement, là où la rencontre, l’échange, sont toujours possibles au quotidien. Les bancs sont des mobiliers qui, au delà de nous poser, ou reposer, nous font ressentir la proximité des choses, y compris celle des choses entendues. Les marchés locaux sont également de ces lieux et moments où la proximité place l’activité humaine au cœur des choses. Nous entendons des espaces où l’oreille prend aisément ses repères, guidant parfois nos déambulations d’étal en étal, ou bien vers la terrasse d’un bar jouxtant les emplacements des forains et des maraichers. La vie est à portée de tympan, toute proche, rythmant certains jours de la semaine, moments de la journée. Il suffit d’y prêter l’oreille et l’attention pour se sentir, en bon entendeur, un peu plus proche de son quartier, et par delà, de la vie même.
Histoires de dire, de faire, de ressentir, de parler, d’aménager, le sensible est un outil de lecture, d’analyse et d’écriture, participant au processus d’aménagement du territoire.…
Un territoire est donc un espace qui se construit (aussi) via une approche dite sensible.
Parlant du territoire sonore, comment dire un morceau du monde en l’écoutant, en pensant comment il sonne ?
Comment construire une relation écoutant – écouté, la plus féconde et bénéfique que possible au plus proche du terrain ?
Il nous faudra tendre une oreille ouverte, curieuse, qui cherche à proposer de nouvelles façons d’entendre le monde, des ouvertures soniques originales, acoustiques, humaines, de nouveaux champs d’écoute les plus inouïs que possible.
Le sensible peut être ici une sorte de clé de lecture, un angle d’attaque porté par l’expérience, voire l’expérimentation d’écoutes in situ, par l’auscultation du quotidien, y compris celui de l’infra-ordinaire surprenant.
Néanmoins, et malgré tous nos efforts, l’expérience d’écoute ne nous révèle pas que des choses idéalement positives. Loin de là même.
L’expérience d’écoute nous fait parfois, souvent, entendre là où ça fait mal.
Elle peut nous plonger dans des ambiances des plus inconfortables, bousculantes, parfois même traumatisantes, là où ça sature, ça distord, ça grince, ça violente, ça perturbe, ça angoisse, au fil de pollutions aussi sclérosantes que néfastes, nuisibles.
Chercher l’agréable, l’équilibre, le vivable, le soutenable, chemine à travers des espaces-temps inconfortables, si ce n’est douloureux.
Le sensible à fleur de tympan nous place dans des situations oscillant entre l’agréable, le beau, dirons-nous, dans le caractère éminemment subjectif de la chose, la jouissance, comme il verse parfois dans des expériences qui mettent notre corps écoutant à rude épreuve.
Nous traversons des alternances d’aménités et d’agressions, d’entre-deux désagréables, qui bousculent nos sens, notre pensée, et au final notre corps tout entier.
Bien sûr, nous recherchons des espaces apaisées, et souhaitons que nos paysages ne sombrent ni dans le vacarme chaotique, ni dans la paupérisation silencieuse.
Nous tentons d’écrire, de composer, envers et contre tout, des partitions qui font sonner les lieux comme des musiques, recherchant avant tout l’harmonie, même dans des formes potentiellement discordantes.
L’écoute n’est jamais un long fleuve tranquille, elle s’aventure dans des terrains où les bruits peuvent prendre le pas sur les musiques, brouillant ou déformant, couvrant les messages qui se voudraient rassurants, faisant résonner bien trop fort des sons violents, guerriers, haineux, clivants.
Des voix se taisent, disparaissent, d’animaux, d’humains, de ruisseaux, emportés par une succession de crises qui secouent notre monde. Et tout cela s’entend. On ne peut pas y échapper, même en fermant les yeux et en se bouchant les oreilles.
Écouter implique de se frotter, de se confronter, au meilleur comme au pire.
L’essentiel est de ne pas baisser ni les bras ni les oreilles, pour aller chercher les réflexions, les actions, les gestes, les espaces qui sonnent bien, pour construire un commun entendable, qui servirait le mieux-être, l’intérêt général, et proposerait des modèles combattant l’excès comme le manque.
L’approche auriculaire sensible ne doit ni idéaliser, ni fuir des réalités pour le peu des plus difficiles à vivre, ni renoncer à la recherche d’une belle écoute, entre autre chose, celle qui nous aidera à trouver un mieux être, au sein d’un monde ballotté de crises en crises.
L’automne s’enfuit, doucement Glissant vers l’hiver, inéluctable Les passereaux se sont tus Les corneilles persistent, résistent Et même bavardent de plus belle De cris en cris De vols en vols Secouant l’arbre solitaire de leur étrange frénésie Les terrasses rentrées Le quartier va vers l’endormissement À pas feutrés, mais décidés Les volets se ferment plus tôt Claquant contre les vents automnaux Les paroles-même s’amenuisent Dans la sphère du privé Les rires se font discrets Au travers les fenêtres prestement fermées Parfois dans la rue engourdie Les places se vident, lentement Et les bancs inoccupés Sont balayés de trainées venteuses De bourrasques rageuses Les feuilles ocrées raclent le sol de crissements furtifs La cloche semble teinter quasiment en sourdine Ses sonneries éparpillées au gré des vents facétieux La fanfare attends des jours meilleurs Pour sonner et réveiller les rues Les pipistrelles volent en silence Engloutissant les insectes encore remuants Avant que de s’endormir à leur tour La fraîcheur s’est installée, sans éclat Timide pour l’instant Les réverbèrent accompagnent l’entre chiens et loups Jetant au sol des flaques jaunies Sur les dalles de pierre luisantes Que la pluie percussive tambourine avec vélocité Je regrette déjà les excès de l’été Et même ceux, automnaux, de ses attardements indiens Leur brûlante et sonore insolence Les halètements sous un soleil trop souvent cuisant Il me faut accepter que tout baisse d’un ton Glisse parfois vers un presque silence Que tout s’apaise enfin Que l’oreille comme le corps respirent En aspirant déjà à un prochain réveil Bruissonnant sans vergogne Une entame à nouveau bien sonnante Aux accents volubiles Mais au cœur de l’hiver, inexorable Que l’on sent approchant Je garderai l’oreille alerte En posture curieuse Pour la nourrir encore Du moindre son restant Si fugace fût-il.
Je ressens aujourd’hui le besoin de faire cohabiter, voire collaborer, via le paysage sonore, mes deux métiers initiaux, à savoir l’horticulture paysagère et la musique, et par-delà l’univers des sons et des ambiances sonores, auditives. A chaque PAS – Parcours Audio Sensible, la lecture du paysage, via l’écoute, convoque des approches esthétiques, écologiques ou écosophiques, environnementales, sociales, en essayant du mieux que possible, de déconstruire les barrières de spécialités cloisonnées. Ce que la chercheuse linguiste Myriam Suchet défends, en faisant un pas de côté, dans les champs d’étude de l’indisciplinaire. L’indisciplinaire se tient à la croisée des chemins et des pratiques, favorise le hors-cadre, met en avant la marque du pluriel. A monde complexe, approche ouverte.
Un paysage au prisme de l’auricularité est hétérotopique, hétérosonique même, pour paraphraser Foucault. Ce sont des espaces-temps situés, souvent aménagés, littéralement d’autres lieux, des espaces autres. Ils tissent des couches de territoires entre imaginaire, symbolique, fonctionnalisme, continuités et ruptures… superposant des strates où le son a son mot à dire, à faire entendre.
Encore faut-il pour cela accepter d’entendre les polyphonies du monde, quitte à en perdre parfois ses repères, ou a se trouver pris dans un jeu de contradictions, de tensions/détentes, d’univers sensibles flottants et incertains. Le paysage par les oreilles n’a pas toujours de frontières claires, de plans figés entre le très près et le lointain, ni forcément de caractéristiques esthétiques immuables, ou stables. Il est constitué de beaucoup de sources éphémères et d’ambiances toujours en mouvement, en transformation, parfois de façon rapide et déconcertante. L’acousticien, le paysagiste, le musicien ou l’artiste sonore, le politique, en entendront chacun une version parfois bien différente, à l’aune de leurs expériences, savoir-faire, cultures, et du projet qu’ils portent en explorant et travaillant un lieu. Chacun y défendra ses intérêts, parfois au dépend de ceux du terrain dans leurs étroitesses et rigidités, qui ne laissent que peu de place à des actions ajustables aux contraintes changeantes du territoire, et aux usages et perceptions multiples de ce dernier. La perception, la lecture, l’interprétation, l’analyse, doivent avoir l’humilité de se savoir parcellaires, incomplètes, si ce n’est erronées, et ayant tout à gagner de brasser les champs de l’art, de l’acoustique, de la santé, de l’éducation, de l’économie, de la géographie, de l’action sociale, de l’éthique… L’intérêt de porter une oreille ouverte et curieuse sur nos lieux de vie, de former des équipes pluridisciplinaires pour rechercher des gestes indisciplinés, d’hybrider des savoir-faire, des compétences, de ne pas enfermer le paysage sonore dans une audition unique et figée, une approche rigide, qu’elle soit sensible, quantitative, normative et légaliste, peut paraître une évidence, et pourtant, sur le terrain, il n’en va pas de soit, loin de là. Pour des questions administratives, logistiques, économiques, financières, politiques, quand il n’est pas question d’égo et de prés carrés, les cohabitations-collaborations sont loin d’être aussi fréquentes qu’on pourrait le souhaiter.
Penser un paysage sonore comme un territoire équilibré, écoutable, habitable, apaisé mais non désertique et anxiogène, au sein d’un aménagement global, prônant des zones calmes, des mobilités douces, des espaces de fraîcheur, des lieux de rencontres, n’est pas chose simple devant la partition mille-feuilles des spécialités et des intérêts de chacun. Or le monde accélère, se complexifie, mute à vitesse grand V, remet en question des problèmes où la survie-même se pose comme une préoccupation urgentissime,. Pour autant, dans un enfermement libéro-capitaliste aveugle, des collaborations faisant sens commun, dans l’écoute comprise ne sont pas vraiment favorisées bien au contraire parfois. On nous parle aujourd’hui de recherche-action, de recherche-création, d’Unité Mixte de Recherches, de pôles d’excellence transdisciplinaires, mais malgré tout, les barrières, contraintes et incompréhensions demeurent plus vivaces que jamais. La seule répartition des budgets étant déjà en soi un sérieux obstacle à des projets qui se veulent fédérateurs.,
Là où l’indisciplinarité décloisonnante, qui tenterait de sortir des logiques productivistes, serait la meilleure alliée, où la lutte contre le bruit ne serait pas la seule finalité, mais aussi une volonté envisagée dans une habitabilité éthique, partagée, non soumise aux seules lois du marché, on trouve encore des résistances sciemment compartimentées. Là où l’oreille devrait pouvoir se tendre généreusement vers la complexité des espaces esthético-socio-acoustiques, elle est enfermée dans des cloisons que nos systèmes politiques, au sens large du terme, consolident plutôt qu’ils ne les rendent plus étanches, plus adaptées à une construction d’espaces acoustiques pensés comme des communs, tant dans les sphères privées que publiques.
Les approches indisciplinés font sans doute peur, comme des gestes subversifs, plus difficilement surveillables, contrôlables, maîtrisables, dans le pire sens du terme. Aussi l’appareil politique, mais aussi certains puissants lobbys préfèrent-ils maintenir un système cloisonné, quitte à entretenir une forme d’immobilisme, de fuite en avant, dangereusement mortifères.
Dans l’écoute, la construction du paysage sonore, il y a (ou peut y avoir) : De l’attention De l’intention Des corps, de l’action, des gestes, des postures De la marche, de l’arpentage, de l’errance Du partage, des confrontations, des échanges Une part de réalisme, une part de rêve, une part d’entre-deux Le désir de beautés révélées La volonté d’apaisement, de ralentissement Une militance politique, éthique, écosophique L’envie de raconter, de fantasmer, de faire entendre des choses Le plaisir d’expérimenter, de faire in situ, de l’approche pragmatique Et celui de transmettre La recherche de nouveaux postulats L’approche sensible frottée à des protocoles de mesures quantitatives, normatives L’indisciplinarité chronique et stimulante La joie et l’inquiétude du pas de côté L’effervescence de se perdre, enfin L’imaginaire et le prospectif, le brassage des deux Le collectage, l’état des lieux, l’inventaire La trace, la mémoire, le patrimoine Le collectif, le participatif, le faire ensemble Les mises en situations, des immersions à ciel ouvert L’installation d’écoutes à oreilles nues La performance du corps écoutant dans l’espace Des outils de création, de composition Des matières et matériaux à triturer Des dispositifs à mettre en place, à inventer Des protocoles et rituels Des fêtes et des cérémonies Des cartographies et géographies sensibles Une philosophie auriculaire, repenser le monde en l’écoutant Des récits croisés, des fictions à n’en plus finir Et bien d’autres choses inouïes.
Je retrouve aujourd’hui ce texte manifeste écrit à plusieurs mains il y a déjà quelques années. En 2006 exactement, pour les États Généraux du son.
Pour autant, je pense qu’il n’a rien perdu de son engagement, de sa pertinence, et demeure même plus que jamais d’actualité.
Même si le projet n’existe plus aujourd’hui, et l’association qui le portait a disparu, j’ai conservé ce texte et le republie donc ici dans son intégralité.
Sommes-nous tous devenus sourds ?
Nous vivons dans un monde sonore du premier cri au dernier souffle
Sommes-nous aveuglément sourds à tout ce qui nous entoure ?
Tout juste capables de nous indigner du bruit de l’autre le voisin
Par ce manifeste
nous affirmons
le droit de chacun à vivre pleinement la dimension sonore de son existence
tels
la qualité sonore des espaces publics des espaces privés
les sons de nos objets et des outils
la sonorisation des spectacles
La radio créative et créatrice
des sons pour dire une voix pour être
une technique son sensible et imaginative
des initiatives industrielles en faveur du sonore
des mémoires orales encore vives
l’exploration sonore dès l’enfance
l’écoute des paysages
le son à l’image
et tant d’autres
nous constatons
la méconnaissance générale de l’histoire humaine et technique du son
l’ignorance fréquente de la physiologie de l’audition de la phonation
une résignation à la médiocrité
nous refusons
que l’être humain se prive d’une source de satisfaction sensorielle indispensable à son équilibre
nécessaire à la constitution de sa mémoire à la formation de son esprit
à l’enrichissement de son imaginaire à sa vie en société
nous dénonçons
la faible reconnaissance de la dimension sonore dans nos vies professionnelles et au quotidien
nous proposons
une mise en évidence de l’étendue des domaines sonores
une valorisation de ses acteurs organismes recherches créations productions et cætera
nous décidons
de réunir les États généraux du son
pour établir des constats communs
pour définir ensemble des propositions à concrétiser d’urgence
nous lançons ce jour
un appel à doléances
à chacun professionnel ou non
à partir de votre expérience du sonore
vos colères vos désirs vos satisfactions
Faîtes-nous part
de vos constats
de vos propositions
Vos dires construiront les États généraux du son
Manifeste écrit pour les États Généraux du Son
04/05 et 06 octobre 2006 à Veyrins-Thuellin (38)
Une trace audio, enregistrée sur le vif par Étienne Noiseau
L’écoute machinale Une grande partie des sons captés par nos oreilles le sont de façon inconsciente, sans leur prêter attention, comme une action qui fait tellement partie de notre quotidien, qu’elle en devient « invisible », à défaut d’être inaudible. Il nous serait d’ailleurs impossible d’être constamment en écoute « active », sur le qui-vive, situation qui deviendrait bien vite invivable. Comme l’air que nous respirons, via le geste vital de la respiration, l’écoute se déroule en une fonction physique, nous permettant entre autre de nous repérer dans notre environnement, l’espace, et aussi le temps. Parfois, une sources inconnue, incongrue, nouvelle, esthétiquement intéressante ou insupportable, le ressenti d’un danger potentiel, vient nous alerter et nous fait tendre l’oreille, avec la volonté de focaliser notre écoute sur un objet, un lieu, une situation.
Le(s) geste(s) de tendre l’oreille Lorsque l’on travaille sur le paysage sonore en tant qu’objet d’étude, que source de création, nous passons, à certains moments, d’écoutant passif à celui d’écoutant ayant la ferme intention de prêter l’oreille, de porter attention, de choisir lieux, moments et sources écoutables. Il y a donc là une intentionnalité, un geste d’écoute qui devient volontaire, conscientisé. L’expression tendre l’oreille est d’ailleurs significative, montrant bien l’aspect physique de l’action, une gestuelle auditive et la mise en condition du corps et der l’esprit pour être un écoutant ayant une parfaite conscience de sa « captation » du monde sonore environnent.
Des choix spatio-temporels Décider de se mettre en écoute, ou à l’écoute, d’appréhender voire de construire un paysage sonore entre nos deux oreilles, nous fait opérer des choix stratégiques. Le lieu de l’écoute, ses ambiances, ses sources, et même des cadrages auriculaires précis, face à un torrent, au centre d’un marché, dans une ruelle étroite… Le moment de la journée, de jour ou de nuit, entre chiens et loups, l’époque et la saison sont également des critères de choix qui participeront à entendre des ambiances et sources parfois radicalement différentes d’un moment à l’autre. Le geste d’écoute est sciemment conceptualisé en fonction de nos objectifs, faire entendre un lieu calme, animé, des sources ciblées, telles des voix, des cloches, de l’eau…
L’affectif aidant Nos choix sont sans doute, au-delà de leur volonté monstrative, si ce n’est démonstrative, du discours porté, de l’état des lieux, de la militance, influencés par certaines affinités auriculaires. Ce qu’il nous plait d’entendre, il nous plaira de le faire entendre. Le partage d’écoute, qu’il soit physique, sur le terrain, ou via un média délocalisé, retransmis, est d’autant plus fort que les sujets proposés nous tiennent à cœur, et à oreille oserais-je dire. Pour moi, donner à entendre des cloches, des flux aquatiques, des voix humaines sur un marché… guide souvent le fait de tendre l’oreille, et la façon dont je le ferai, ou proposerai à un groupe de le faire avec moi. La création sonore qui pourra résulter de ces écoutes, des enregistrements audio, sera forcément subjective, teintée d’affects personnels, même plus ou moins conscients.
Les postures, mettre un corps en situation d’écoutant Toujours dans le prolongement, ou plutôt dans la concrétisation, l’incarnation du geste d’écoute, notre corps cherche les meilleurs postures pour activer une écoute optimale, autant que faire ce peut. Immobile, en marchant, yeux fermés, allongés, l’oreille collée à, parfois à l’aide d’objets « sthéthoscopiques »… nous expérimentons moult postures, tant physiques que mentales, inspirées par la contextualisé ambiante, le réflexe du moment, la dynamique d’un groupe, la volonté d’aller vers le micro ou le macro, vers le sensationnel ou l’infra ordinaire… Le corps et l’oreille se tendent de concert, s’adaptent, inventent, jouent, pour rendre les gestes d’écoute non seulement volontaires, mais actifs, et qui plus est passionnants dans leurs motivations et finalisations.
Aller-retour et attention Les moments où nous sommes de « simples » entendants, qui agissent machinalement, et ceux où nous devenons des actifs écoutants ne sont pas forcément figés dans une posture immuable et cloisonnée. Les passages d’une posture à l’autre, d’une attention à une autre sont fréquents. Les situations d’écoute nous font parfois papillonner entre une attention soutenue et une rêverie à l’humeur vagabonde. Garder une concentration de l’oreille sur de longs moments est d’ailleurs assez difficile. Beaucoup de pédagogues en savent quelque chose, mais aussi tout auditeur, si attentif fût-il, à un concert ou à une conférence. Bien sûr, concernant le paysage sonore, l’écoute consciente et volontaire souffre également de méconnaissance, celle parfois d’un territoire qui nous est si familier qu’il en devient invisible, et de fait inaudible, comme celle d’une pratique d’auditeur. Le geste d’écoute que je qualifierais d’environnementale est beaucoup plus rare, presque plus étrange et incompris, que celui de porter un regard et un jugement sur le paysage. Dans le processus d’immersion, d’appropriation, et parfois d’analyse, les aller-retour entre le fait d’être entouré et celui d’observer – écouter sciemment ce qui, nous entoure, est monnaie courante. Ce qui l’est moins, c’est le fait d’installer une écoute, de développer des gestes sensibles, dans une posture d’observateur entendeur impliqué. Être écoutant n’est pas chose simple, dans un monde de plus en plus complexe, à la limite du vertigineux, aux équilibres, y compris vitaux, de plus en plus incertains. Le monde et ses habitants, au sens large du terme, n’appartient pas à celui qui l’écoute, mais il se révèle d’autant plus dans ses forces et fragilités, ses tensions et ses joies, si on lui porte une attention bienveillante, donc en lui tendant l’oreille.
Embarquer un public pour un parcours d’écoute « à oreilles nues », à l’ère de la techno-monstration et du tape-à-l’oreille, n’est pas sans risques.
En effet, il faut avoir confiance en la capacité des écoutants à se laisser charmer par l’infra-ordinaire, façon Georges Perec, le presque rien, aurait dit Luc Ferrari.
Il faut également faire confiance aux multiples richesses sonores des lieux arpentés, qui se révéleront si on leur prête attention, oreilles aux aguets.
Un PAS – Parcours Audio Sensible se met en scène comme une installation d’écoute performative à l’air libre, via un travail sur les postures, les silences, la lenteur, les rythmes, le partage d’attention…
Parfois rituel, parfois fête improvisée, le PAS ne sera jamais identique, ni reproductible, d’un espace-temps à l’autre.
C’est une performance unique, performance dans le sens de jeu, d’interprétation, où le ludique et le décalage font faire un pas, ou une écoute, de côté.
Les lieux, leurs acoustiques et les sons qui les animent sont les héros du cheminement auriculaire, il suffit de les révéler.
Encore faut-il dénicher les espaces bien-sonnants, les points d’ouïe remarquables, les effets acoustiques à exciter pour les rendre audibles et « jouables »…
Sans compter sur l’improviste, l’inattendu, l’improbable parfois. Il nous faut prendre en compte l’événement impromptu, « l’accident », le contretemps, qu’il conviendra d’intégrer, de mettre en écoute, pour écrire de concert un paysage sonore inouï. Une part d’improvisation en l’écoute.
Des paysage sonores qui ne se reproduira plus jamais dans leurs singularités et dans la magie du moment, des ambiances mises en exergue.
Un travail de longue haleine qui, dans son apparente simplicité, sobriété, économie de moyens, nous conduit vers des explorations sensibles, des expérimentations à fleur de tympan, et je l’espère, à une forme d’ouverture au monde élargie.
Ces déambulations écoutantes nous révèlent, sans grands dispositifs audio-augmentés, des beautés auriculaires éphémères, ignorées autant que fragiles.
Pour en jouir sans les altérer, osons installer le silence, l’écoute partagée, et mettre l’oreille à nue !
Tintamarres fracassants et frémissements tout juste audibles
Ralentir et épurer
Gratter le super flux
Suivre à l’oreille le cours des choses
Revenir à l’essence
D’une écoute.basique
Incarnée sans détour
Accepter la non maîtrise
Composer avec l’improviste
Ce qui du paysage sonore surgit
Ce qui fait paysage bruissant
Ce qui rend l’entendement fragile
A n’en savoir qu’ouïr
La radicalité s’entend
Comme une simplicité
Comme une complicité
Qui n’a pas ou peu de barrières
Entre oreilles et sons
Sans l’once d’une techno-médiation
D’une électro-amplification
La radicalité est aussi dans le silence
Celui des écoutants, celui des marcheurs
Celui qui laisse entendre l’entendable
Entendre l’audible ouïssible
Dans la pure radicalité d’un geste dit sonnant.
NB : Ce texte un brin radical n’exclut pas, ne condamne pas, d’autres pratiques « techno-augmentées ». Il affiche un parti-pris intrinsèquement subjectif. S’il plaide ici pour une approche éco-minimaliste, limite manichéenne, il laisse néanmoins la porte et les oreilles ouvertes à tout ce qui peut s’entendre comme une invitation à l’écoute.Dans sa pratique, son éthique, son auteur tente de fuir , si ce n’est de dénoncer, les excès, les envahissements, les saturations, les comportements intrusifs, les pollutions, ou tout au moins d’éviter de participer à la grande cacophonie du Monde.Il lui faut inviter et préserver des espaces de silence, d’apaisement, de calme, de décélération, pour mieux s’entendre, pour mieux être et vivre dans des espaces sonores entendus comme des communs aussi fragiles que précieux.
Un bassin versant est un territoire défini par la circulation des flux aquatiques de surface, affluant vers un même cours d’eau ou nappe souterraine. Des lignes de partage des eaux délimitent les bassins versants, souvent en crêtes, frontières naturelles dues aux reliefs, d’où partent généralement les sources, les crêtes de bassins. En surface, un cheminement, parfois très long pour les grands fleuves aboutit à la Mer Méditerranée où à l’Océan Atlantique, pour ce qui est de la France. Lorsqu’on regarde des cartes de bassins versants, on est impressionné par la densité et la beauté des dessins ciselés des flux, qui ne sont pas sans rappeler des vaisseaux sanguins irriguant un corps humain. Dans les deux cas, on a affaire à un système nourricier, irriguant, source de vie. Chaque bassin versant est unique,. Il est chargé de l’histoire, ou plutôt des histoires des eaux traversant des territoires très différents. Les approches géographiques, hydrologiques topologiques, historiques, industrielles, botaniques, biologiques, mais aussi sociales, de nombreuses activités humaines étant fortement liées, voire dépendantes des cours d’eau, font écrire l’épopée de chaque bassin versant de façon très singulière. Les reliefs creusés, sillonnant les paysages de gorges, creusant et érodant plaines et vallées, en inondant d’autres, créent des paysages dynamiques, toujours en mouvement, en tous cas jusqu’au moment où le cours d’eau se tarit, est détourné, enterré… Les bassins versants sont des entités dotées d’un vie propre, où l’histoire d ‘un région, d’un village, d’une grande traversée, se reflète et se construit tout à la fois. On a bâti des villes, acheminé des marchandises, voyagé vers d’autres lieux, lavé son linge, alimenté moulins et usines, jouté, planté des arbres, au fil de l’eau. Mais aussi on s’est baigné, reposé, on a rêvassé, fasciné par des courants fluants ou des surfaces étales. Des histoires, contes, légendes et monstres en tous genres sont sortis des flots, des sources sacrées, tels des Hydres, Vouivres et autres Tarasques, reflétant tant des fascinations que des peurs ancestrales.
La Saône étale
Une géographie auriculaire
Les bassins versants définissent aussi des territoires acoustiques non négligeables, de la goutte d’eau au torrent rugissant. L’eau se révèle dans un espace géographique donné, comme elle révèle se dernier, participant à lui donner corps, à lui donner vie, à l’incarner. Cet aspect auriculaire, entre paroles, mémoires, et marqueurs sonores, acoustiques, territoriaux, de la densité urbaine aux grandes vallées sauvages, est peu ou pas exploré. Ce que l’eau raconte d’un territoire, d’une minuscule rive à l’étendue d’un océan, est source d’inspiration, mais aussi nous avertit sur les dangers de laisser cette matière vitale exposée à toutes les dérives d’aménagements contre-nature, de pollutions mortifères. Lorsqu’une rivière d’ordinaire bouillonnante est de plus en plus asséchée en été, que l’oreille ne la perçoit presque plus, lorsque les flots charrient des écumes colorées qui n’ont rien d’esthétiques, lorsque le silence se fait, non seulement le système hydrologique est menacé, mais toutes espèces humaines, animales, la végétation, le sont tout autant. Ce qui dynamise un territoire peut aussi, par sa dégradation, sa disparition, sa non gestion ou ses accaparements inconsidérés, le paupériser de façon durable et pour le peu dommageable. Beaucoup de sources auriculaires ont disparue. Les lavoirs n’accueillent plus les lavandières, beaucoup de ports fluviaux urbains ont été désertés par la batellerie, les baignades dans les cours d’eau urbains sont en générale proscrites, on a progressivement, dans les cités, tourné le dos aux fleuves et rivières. On ne les entend plus vraiment vivre, même si, ces dernières années, des villes ont revalorisé leurs cours d’eau, en y enlevant les voitures envahissantes et réaménageant des espaces piétonniers riverains. Écouter l’eau, arpenter ses territoires, est un premier geste d’attention. Considérer que, outre les fonctionnalités purement aquatiques, la première étant de nous maintenir en vie, l’esthétique paysagère est grandement embellie par une multitude de cours d’eau, que chaque bassin versant sonne comme un marqueur territorial, un signe de vie, n’est pas si futile qu’il puisse y paraître de prime abord. L’eau est apaisante, que ce soit dans l’écoute de ses remous qui se brisent sur les piles des ponts, ses frémissements sous la caresse du vent, comme dans les espaces de calme préservés des vacarmes urbains. Espaces où l’on entend les traces audibles d’une biodiversité bien présente, qu’un cours d’eau ménage dans sa traversée, mais aussi une vie sociale où paroles et chants résonnent dans des lieux où il fait bon se retrouver. L’eau doit toujours couler de source dans une écoute paysagère impliquée.
L’écoute activiste, le geste sonore, le chant et le cri de la Terre
Commencer par écouter Commencer par s’écouter Dans l’idéal, on est faits pour s’entendre !
Écouter le vivant, quel qu’il soit, où qu’il soit Écouter les sols, les eaux, le vent, la vie Écouter tout ce qui bruisse, y compris l’imperceptible.
Écouter pour réunir l’artiste et le chercheur L’aménageur et le décideur L’habitant et le visiteur.
Écouter ce qui se dégrade, se tarit, se dessèche, se paupérise Écouter ce qui se raréfie, ce qui disparait Écouter ce qui sature et envahit…
Écouter tout simplement Vers une économie de moyens Un geste sobre autant que créatif.
Écouter pour ne pas détruire Écouter pour apprendre, pour construire Écouter pour ralentir.
Écouter pour imaginer Pour rêver Pour anticiper.
Écouter pour rencontrer Chercher l’altérité Cultiver l’aménité.
Écouter pour porter attention Prendre soin Respecter Protéger Militer pour des espaces de bonnes et belles ententes.
Écouter pour mieux entendre Écouter pour mieux s’entendre Pour appréhender les chamboulements en cours Pour imaginer de nouvelles cohabitations.
Écouter pour mettre nos forces vives en commun Mettre en œuvre des moyens de résistance Rechercher les leviers d’un bien-être partagé, un monde à portée d’oreilles Concevoir et fabriquer des mondes audibles, soutenables et habitables.
Écouter le Monde Le chant de la Terre Le cri de la Terre.
Affiche de La Galerie – Musée d’Allevard les Bains
Marche et paysage(s)
C’est la thématique qu’a choisi, pour sa réouverture dans un nouveau lieu flambant neuf, la Galerie Musée d’Allevard. Ce musée situé au pied du massif de Belledonne, retrace de fort belle façon l’histoire d’Allevard, avec son passé minier, la métallurgie, son histoire thermale depuis la fin du XIXe siècle, mais aussi le tourisme montagnard, où la pratique du ski et de la randonnée sont incontournables.
C’est donc autour de la marche, de la randonnée, sportive ou contemplative, que le paysage, ou plutôt les paysages montagnards, sont ici abordés.
Notamment en ce qui me concerne, le paysage sonore. Allevard, niché au pied de Belledonne, dans la vallée du Breda, est animé par un paysage aquatique qui se fait joliment entendre. Outre les thermes et leur Histoire, la rivière torrentueuse qui dévale des sommets, et arrose la cité, est omniprésente pour le promeneur, sorte de signature sonore incontournable. Le paysage sera donc fortement modelé par la présence de ce cours d’eau dynamique.
Histoire d’eaux, Bassins versants, et oreilles fluantes
Arrivé dans cette cité où l’eau a une importance capitale, tant dans l’histoire minière que thermale, et aujourd’hui en ce qui me concerne dans les sonorités-mêmes qui irriguent la petite ville, je ne pouvais me manquer de rattacher ma venue, mes arpentages, mes écoutes, mes enregistrements, au projet des bassins versants, que je mène actuellement.*
J’ai trouvé ici, de riches ressources, sans avoir le temps matériel de remonter aux sources, pour alimenter mes expériences sensibles, et réflexions en cours, cours d’eau bien entendu.
Au creux de cette vallée, passant et repassant de ponts en passerelles, deux sentiers en gorges et de ruelles en places publiques, où sonnent des fontaines rythmiques, magnétophone en main et oreilles aux aguets, je rentrerai enrichi d’un nouveau bagage sensoriel, sons, textes, photos, et souvenirs à l’appui. Toute cette matière qu’il me faudra organiser, notamment via une carte postale sonore a composer.
Je ne ferai pas ici le descriptif fouillé du torrent de la Breda, mais donnerai simplement quelques indications autour de ses bassins versants.
« De 32,1 kilomètres de longueur, le Bréda coule de la chaîne de Belledonne vers l’Isère. Il prend sa source à l’est des Pointes du Mouchillon (2 347 m) dans le massif d’Allevard, sur la commune de la Ferrière, à l’altitude 1 990 mètres4. À l’altitude de 1 200 m, il génère la cascade du Pissou et descend la vallée du Haut Bréda jusqu’à Allevard, où il est rejoint par le torrent du Veyton. De la vallée d’Allevard, il débouche à l’extrémité méridionale du val Gelon mais ne l’emprunte pas, contournant par le nord la montagne de Brame-Farine à travers des gorges avant de se jeter dans l’Isère au niveau de Pontcharra4, à 255 mètres d’altitude, dans la vallée du Grésivaudan. La rivière Isère se jettera à son tour dans le Rhône à au nord de Valence, coulant ainsi jusqu’en Méditerranée. » Source Wikipédia.
Le torrent du Breda et donc dès les premiers repérages un très fort point d’ancrage territorial, tant par le rôle qu’il a joué dans le développement industriel et économique de la région, que par sa présence auditive, esthétique, et la façon dont il a modelé le paysage, dans de belles gorges où il fait bon marcher. Depuis l’entrée jusqu’à la sortie de la ville, nous longeons le cours d’eau, structurant nos déplacements, animant de ses eaux bouillonnantes un paysage en mouvement, rafraîchissant l’oreille, lors de journées particulièrement caniculaires.
Points d’ouïe en repérage
Lors de mon arrivée dans un lieu, il me faut un temps d’imprégnation, partagé entre des marches exploratoires, et des points d’ouïe fixes, affûts sonores, bancs d’écoute, où je pourrai prendre le pouls acoustique des lieux. J’essayerai de le faire à différentes heures, pour écouter comment la vie auriculaire va évoluer, ses temps forts, ses moments d’apaisement, ses flux et reflux structurant l’écoute située, diurne et nocturne.
Mes marche me mèneront de l’intérieur vers l’extérieur, et vis et versa, passant rapidement de l’urbanité d’une petite ville à des espaces tout de suite plus « sauvages », paysage montagnard oblige.
Sur la place centrale, je choisirai un banc, plutôt ombragé à cette époque, me permettant d’avoir une oreille à l’affût des moindres sons de la ville. En toile de fond, une petite fontaine, dont le débit et la hauteur des jets, à même le sol, varie selon une rythmicité programmée.
En face une église dont la cloche égraine ses repères temporels.
J’assisterai d’ici, à des moments forts de la journée, midi ou les terrasses nombreuses des restaurants se remplissent, de même qu’en fin de journée, jusqu’au moment où la ville s’endormira, la dernière terrasse fermée, et la fontaine désormais muette.
J’en profiterai pour capter quelques sons, préfiguration de la carte postale sonore à venir.
Un PAS – Parcours Audio Sensible
À l’invitation du musée, un petit groupe de promeneuses écoutantes s’est rassemblé, dés 9h du matin, à l’annonce de la canicule annoncée, sous le lieu d’écoute symbolique qu’est le kiosque à musique du parc thermal.
Après quelques paroles d’accueil, quelques explications sur la motivation et intentions du parcours, l’importance de faire silence pour laisser la place aux sons, les séquences qui seront ménagées au fil de notre promenade, nous partons à la découverte auriculaire d’Allevard, sur un cheminement d’écoute préalablement repéré.
L’ancrage local
Nous avons déjà noté l’importance du tissu patrimonial, historique, industriel, qui a marqué le développement de la ville, et le marque encore aujourd’hui, notamment par l’activité thermale. La toute récente rénovation et installation du musée flambant neuf au cœur du parc des thermes, celui-même qui accueille Notre promenade sonore en atteste.
À l’époque où la métallurgie et c’est un secteur florissant le long de la vallée du Breda, on peut imaginer des ambiances sonores complètement différentes de celles d’aujourd’hui, dont bien des sources ont disparues, se sont transformées, avec l’arrêt de l’exploitation minière et des industries attenantes notamment.
De même au niveau thermalisme, la grande époque du tourisme pour venir «prendre les eaux », si elle a connu des heures florissantes début du siècle, est aujourd’hui beaucoup plus limitée à des fonctions de soins.
Les grandes soirées, concerts dansants sous le kiosque, on fait place à une programmation culturelle moins mondaine, qui aimait montrer et faire entendre le faste d’une population aisée.
Beaucoup d’hôtels immenses et majestueux ont aujourd’hui fermé leurs portes. Ce qui a certainement dû rendre la petite ville d’Allevard beaucoup plus «tranquille » qu’elle ne l’a été, acoustiquement parlant. Néanmoins, dans la saison estivale pour les curistes, et hivernale pour les skieurs, le territoire est encore très visité, l’activité en terrasse des restaurants le montre bien, et le fait entendre.
Un parcours ludique
Découvrir le monde des sons via une promenade sonore, un parcours d’écoute, ne va pas forcément de soi, si l’on n’est pas accoutumé à la chose. Il faut donc que ces écoutes procurent le plaisir d’une découverte qui nous réserve des surprises, des jeux, des espaces et des moments ludiques. Nous en reparlerons d’ailleurs dans les échanges suivant la balade.
Une première séquence sous forme de jeux, tout près du centre ville, consiste à orienter mentalement notre écoute dans différentes directions, devant derrière, au loin ou tout près, à sélectionner des sources vers lesquelles nous ferons des zooms auditifs, montrant ainsi les capacités que nous avons à «trier » et mettre en avant certaines sonorités, de préférence les plus agréables.
Puis nous sortons de la ville, en direction du sentier du bout du monde, toute une poétique langagière montrant l’importance d’une géographie sensible, et sans doute de croyances, de mythes, et de légendes, au fil de l’histoire des lieux, et du cours d’eau du Breda.
Ce sentier, dont une grande partie est aujourd’hui inaccessible suite à l’éboulement de passerelles, longe une belle gorge où le torrent du Breda se fait entendre de façon assez spectaculaire et pour le moins prégnante. Deux petits ponts nous permettent de nous poster au-dessus de son cours, et de jouer avec la directivité de nos oreilles, en positionnant les mains en réflecteurs acoustiques, et en les orientant de façons différentes pour viser et filtrer différents espaces d’écoute aquatiques.
Dans un départ de sentier, qui nous isole un petit peu du torrent bavard en contrebas, quatre mini haut-parleurs sont installés autour des promeneurs. Ceux-ci diffusent, en contrepoint au chant des eaux, des ambiances de vrais /aux oiseaux, bestiaire imaginaire recomposé, qui vient décaler une ambiance sonore assez exotique pour l’endroit.
Au tout début du sentier, un vestige de viaduc longe le cours d’eau, allant progressivement en descendant jusqu’au niveau du chemin. Ses grandes arches de pierre font naître une rythmique remarquable, masquant parfois le son du torrent, et d’autres fois formant des fenêtres d’écoute plutôt réverbérantes. Chacune avec une spécificité sonore, comme des cadres acoustiques qu’on aurait construit pour entendre différents tableaux sonores.
Nous arrivons à un point du chemin, où la paroi rocheuse à notre droite reflète, réverbère, tel un miroir acoustique, les sons du torrent en contrebas, à notre gauche. Les sons semblent sortir et ruisseler d’une falaise, comme dans un paysage sonore à l’envers. L’effet est remarquable, et nous ne manquons pas de l’écouter, à l’aller comme au retour, dans une stéréophonie inversée. Les paysages sonores sont en fait peuplés de ce genre d’espaces de monstrations quasi muséales, comme si elles avaient été pensées et construites par et avec les oreilles d’un paysagiste sonore écoutant. Néanmoins, par manque d’attention où d’une forme de culture sonore développant l’écoute, ces petits joyaux acoustiques passent très souvent totalement inaperçus.
A l’entrée de la ville, sur le pas d’une porte, nous volons quelques mots au passage. Un papa commente son cadeau à un enfant ravi, une sucette géante ».
L’enchainement se fera involontairement par l’exploration d’une minuscule venelle pentue, en impasse, justement nommée « rue Bombec » cela ne s’invente pas, où nous attend un surprenant point d’ouïe.
Dans cet espace resserré, retranché de la ville toute proche, mille sonorités se dessinent dans l’espace, cloche, personne qui traverse notre champ d’écoute, et moult petits bruits qui s’échappent des fenêtres ouvertes. Effet dedans/dehors, intimité/espace public, tout en finesse et douceur. Tous les sons semblent à leur juste place, présents , localisables, à l’échelle du lieu, non envahissants. Un petit coin de paradis pour les oreilles que l’on trouve dans des architectures spécifiques, des villes « anciennes », des espaces montagnards resserrés dans des contreforts abrupts, des espaces quasi enclos qui protègent des frimas hivernaux comme des chaleurs estivales….
Nous empruntons une autre ruelle en haut de la place centrale, avec des travaux qui empêchent temporairement les voitures de l’emprunter.
Lieu idéal pour installer quatre mini haut-parleurs qui diffuseront des histoires forestières enfantines, récemment confectionnées dans le libournais. Décalage et frottement géographique et environnemental, une forêt bordelaise expatriée au milieu de travaux urbains dans le Grésivaudan. De nombreux passants jettent une oreille curieuse, titillée, contournent l’espace, s’excusent parfois discrètement de le « déranger » , alors que c’est plutôt nous qui le faisons. On sent que certaines personnes ont envie d’en entendre et savoir plus, sans vraiment oser s’arrêter pour ce faire.
Nous redescendons vers la place centrale, assez animée en cette fin de journée. La chaleur augmente en même temps qu’un brouhaha de voix, l’espace étant piétonnier, en cette journée des plus caniculaire. Une fontaine semble néanmoins rafraichir un brin, tant l’espace acoustique que physique, d’ailleurs très (trop?) minéral en ces temps de très fortes chaleurs. Cette fontaine « à résurgences » est programmée pour faire varier dans le temps la hauteur, et donc l’intensité de ses différents jets qui surgissent à même le sol, parfois glougloutis très bas, parfois s élevant sans prévenir, pour la plus grande joie des enfants, et parfois des adultes. Ces variations de hauteurs donnent à la fontaine une dynamique qui vient casser, visuellement comme auditivement, le flux continu que présente beaucoup de fontaines à « bruits blancs ».
Nous procéderons ici à de nouveaux jeux d’auscultations aquatiques, à l’aide de « longue-ouïes », stéthoscopes bricolés pour se transformer en objets d’écoute plongeant dans les remous de la fontaine. Façon de se rafraichir l’oreille en cette atmosphère estivale en surchauffe (environ 40° à l’ombre) où il faut être courageux.ses pour effectuer une marche écoutante. Une nouvelle fois, ces comportements déroutants d’écoutants dans l’espace public questionnent les passants, qui nous regardent d’un air étonné, parfois moqueur, ou curieux . Un couple ose s’arrêter, nous questionner. Je leurs tends les objets d’écoute dont ils se saisissent, après une petite hésitation, pour aller à leur tour plonger l’oreille au creux des flots. J’observe leurs regards amusés. Ils s’échangent les objets et nous disent que « c’est drôle comme on n’entend pas pareil, plus fort… » . Ce qui est justement le but du jeu, faire entendre autrement pour rendre l’oreille un peu plus curieuse, sans trop se mouiller ici…
Nous traversons une petite rue piétonne où les voix et sons des commerces attenants rythment joliment l’espace.
La chaleur augmentant rapidement, nous reprenons le chemin du musée pour continuer l’atelier par des échanges dans un espace plus frais.
Échanges
Petite rétrospective commentée de nos déambulation auriculaire.
Globalement, l’aspect ludique du parcours est apprécié.
Des temps forts sont relevés (le Bréda contre les rochers, la petite rue Bombec, le décalage des installations, ou des manipulations…).
On remarque évidemment l’omniprésence de l’eau, entre histoire thermale et industrielle, torrent traversant la ville, fontaine centrale, difficile de lui échapper ici.
On cherche à savoir quel lieu serrait choisi, si un point d’ouïe « idéal » devait être inauguré. Les avis oscillent entre le Bréda et ses échos et la petite rue Bombec, qui au final, paraît faire l’unanimité.
Nous parlons de la fabrication de cartes postales sonores in situ, façon de garder en mémoire, voire de partager l’expérience a posteriori. Les micros, le fait de voir les sons via un logiciel de montage et de traitement audionumérique, de les agencer pour (re)composer une histoire à notre façon, de synthétiser une longue marche en quelques minutes d’écoute… le côté cuisine du paysagisme sonore est abordé.
Nous écoutons quelques courts paysages sonores dedans/dehors, en expliquant le contexte, notamment lors d’un travail dans et à l’extérieur d’un centre pénitentiaire voisin, avec des détenus. Ambiances spécifiques et paroles du dedans, médiation vers l’extérieur, faire entrer et sortir des sons d’un environnement carcéral, des promenades et installation « à l’air libre »… les charges affectives comme les données informatives du monde sonore sont ici facilement perceptibles et partageables.
Les échanges porteront également sur les qualités sonores, comme sur les nuisances parfois engendrées et subies. Le son versus le bruit, les saturations urbaines – ce qui n’est pas vraiment le cas à Allevard – la santé publique et le mal-vivre dans des milieux bruyants, les espaces acoustiques à re-considérer, parfois protéger dans l’aménagement du territoire… autant de sujets liés à l’écologie sonore post Murray Schafer, qui questionnent nos façons de vivre et de s’entendre, du mieux que possible, dans le monde des sons qui nous entourent.
12 heures, fin de l’atelier après 3 heures de riches expériences d’écoutes et de fructueux échanges.
Du son
Une petite carte postale sonore d’Allevard et de ses environs, au long du torrent du Bréda (pris en repérage et montés après l’atelier).
Des images
Quelques illustrations visuelles au fil du cheminement (prises en repérage)
Remerciements à : La Galerie Musée d’Allevard et à son personnel pour son invitation et sympathique accueil, aux Amis du Musée d’Allevard, à la Municipalité d’Allevard et à la Communauté de communes du Grésivaudan, aux écoutantes de l’atelier pour leur active participation, toutes oreilles ouvertes, à Anne, du Barbouillon, pour la qualité et la sympathie de son accueil.
Un weekend entier pour investiguer les points de rencontre entre écologie sonore et musiques de recherche, entre expérimentations sonores et expériences d’écoute paysagère.
APNÉES vous invite au croisement de disciplines très diverses, allant de l’écoacoustique aux arts sonores, de l’urbanisme aux technologies du son, pour vous faire enfin découvrir les multiples manifestations et implications des paysages sonores.
Conférences, ateliers, installations sonores, promenades sonores, projections, concerts, performances, comme autant de voies possibles pour aborder, comprendre, imaginer, transformer, préserver les milieux sonores dans lesquels nous sommes immergé·e·s au quotidien.
Des portes d’accès multiples pour activer une expérience d’écoute attentive qui soit également porteuse d’une réflexion écologique, afin de dévoiler les spécificités et les fragilités d’espaces en transition à l’ère de l’Anthropocène.
Silence… Quelques gestes suffiront. Très peu. Et puis nous embarquerons… Emboiterons l’écoute D’un guide silencieux et pour l’occasion muet.
Le conte débutera alors Sans paroles aucunes Si ce n’est celles du vent, des ruisseaux, des oiseaux et autres animaux, des gens qui passent, des machines, et de tout ce qui bruit. Il y en aura mille choses à ouïr.
Et puis nous rentrerons, Les oreilles repues. Nous romprons le silence Et parlerons de vive voix, des paysages sonores, Si vous le voulez bien…
PS : Ce PAS – Parcours Audio Sensible signé, marche écoutante, est accessible en plusieurs langues (toutes) sans traduction ni traducteur.
Il suffirait d’un presque rien D’un doux ralentissement D’une façon de dé-densifier l’espace D’un geste minumental D’une allure modeste D’une chaise posée là D’un arrêt sur son D’une installation d’écoute sans aucun dispositifs D’une posture à oreilles nues D’un parcours hors sentiers battus D’un silence concerté De corps dans le mouvement De corps dans l’immobilité De corps dans la durée D’un corps dans le silence D’une expérience éphémère D’un partage attentionné D’une joie qui demeure D’un flux contextuel D’une histoire pour les oreilles D’une histoire auriculaire sans ajouts D’une histoire à fleur de tympans De la richesse du temps perdu D’espaces infra ordinaires De récits au fil de l’eau De paroles sans emphase D’oasis sonores à découvrir D’une nuit transfigurée D’une simple écoute.
Merci à Luc Ferrari, Georges Pérec, Marcel Proust, Jean Giono, Will Self, Arnold Schoneberg pour leurs inspirations…
Le Rançonnet est une petite rivière qui a bercé mon enfance en coulant au pied de la maison familiale. Nous sommes dans la petite ville d’Amplepuis, nichée au cœur du Haut-Beaujolais, pays de sapins et de prairies de moyenne montagne aux reliefs assez pentus..
Le tronçon proposé ici court le long du quartier dit de l’Industrie, au bas de la ville, appelé localement « le fond du bourg «
Détourné en bief pour alimenter la chaudière de la grande usine textile voisine, le Rançonnet traversait le quartier, en partie recouvert par la chaussée du carrefour du quartier de l’Industrie.
Le ruisseau sillonne aussi, en amont, le quartier dit de la Viderie, rivière affluent du Rançonnet aussi dénommé la Jonchée. Que de jolis noms ruisselants. Il se jette ensuite dans le Reins, lui-même alimentant autrefois deux autres usines textiles aujourd’hui plus en activité, avant que celui-ci n’aille confluer vers la plaine de Dame Loire. Celle-ci coulera par monts et par vaux vers le Grand Ouest Nantais. Un bien beau et long périple en perspective.
Au sortir de la bourgade, le cours d’eau serpente le longs de prairies paisibles vers le versant ligérien.
Au pied de chez moi, le bief était bordé d’une végétation assez touffue, où vivaient salamandres et tritons qui parfois s’aventuraient jusque dans la fraicheur du couloir d’entrée de notre maison. Plutôt silencieuse, la petite rivière se manifestait indirectement par de longs lâchers de vapeur via la chaudière de l’usine qu’elle alimentait, faisant rugir de longs sifflements, bruits blancs puissants qui ne manquaient pas de m’inquiéter les premières fois que je l’entendis lorsque j’étais enfant. Aujourd’hui, l’usine a disparu, s’est tu, rasée pour laisser la place à un sympathique parc urbain, avec une halle couverte pour accueillir un marché hebdomadaire et des fêtes locales. Autre époque, autres sonorités.
Le Rançonnet a quasiment retrouvé son cours naturel, longeant tranquillement le parc, plus ou moins présent à l’oreille selon les saisons et les pluies. Des seuils ont été arasés afin que le ruisseau réintègre son cheminement d’origine. Parfois quasiment inaudible, tout juste quelques clapotements lorsqu’on se penche dessus, surtout vers un glacis pierreux canalisant son cours vers l’ex usine, il peut se faire entendre plus généreusement au fil des averses, des orages, des périodes humides. Jamais toutefois il n’aura l’audace acoustique d’un torrent montagnard dévalant des hautes vallées. Il restera un ruisseau assez sage qui néanmoins égaie tranquillement le quartier.
J’aime écouter sa présence estivale discrète, rafraichissante, presque rassurante, en lisant sur un banc ombragé qui le surplombe, une petite trame bleue qui fait partie, au fil du temps de l’âme du quartier, le façonnant acoustiquement. La disparition des usines qu’il alimentait lui a apparemment redonné une pureté aux écosystèmes riches, où chabots, truites fario et écrevisses à pattes blanches sont à leur aise, et où de belles libellules bleutées folâtrent parmi les renoncules des rivières.
Cette petite incartade auriculaire, aquatique, dans le quartier qui m’a vu grandir, et où, après de nombreuses années plus urbaines, je me suis récemment réinstallé, est marqué de souvenirs, de transformations, démolitions, réaménagements, au fil de la disparition du tissu industriel local. Des affects un brin mélancoliques qui s’écoulent dans les flux et reflux mémoriels Retour aux sources pourrait-on dire littéralement.
Les sons du Rançonnet enregistrés ici ont été captés sur une petite dizaine de points d’ouïe, puis remixés pour suivre une progression vers une petite chute en glacis. Cette dernière divisait la rivière en deux branches, en orientant une vers l’usine via un bief aménagé à cet effet, et une autre contournant les bâtiments. Le cheminement de cette petite trame bleue s’effectue sur un court trajet, quelques deux cent mètres au maximum.
La captation a été réalisée via un enregistreur numérique équipé de microphones système MS, pour rendre plus pertinentes les variations aquatiques allant crescendo.. De gros orages ayant éclaté sur la ville et ses alentours les jours précédents, le courant est assez fort pour un milieu juillet, donnant à l’oreille l’impression d’un cours d’eau beaucoup plus important qu’il n’est. Ambiance qui peut cependant très vite changer si un épisode plus sec et chaud s’installe.
Les heures d’écoute attentives et de douces rêverie passées à ausculter le petit tronçon du Rançonnet n’étant pas retranscriptibles dans la durée, elles ont été ramenées à quelques 60 minutes d’enregistrement, et au final à 8 minutes de montage audio assorti d’images et de mots. Une « vision » synthétique qui tente de condenser l’espace-temps poétique d’un fragment de cours d’eau dans son plus long cheminement. Un bout d’histoire sonore fluante qui invite l’oreille vers de multiples autres rives. Un échantillon comme prélude à un projet « Bassins Versants, l’oreille fluante » qui arpentera bien d’autres rives et dérives.
Il est 21H30. Après une courte montée caillouteuse et bien pendue, nous nous retrouvons en forêt. Enfin, dans une autre partie de la forêt, celle qui s’échappe, vers les hauteurs, des chemins balisés d’un festival. Une forêt franc-comtoise dense, peuplée de feuillus élancés et entremêlés. Au bas, le festival Back to The Trees bat son plein, ses rumeurs se font encore entendre. Je le quitte progressivement, momentanément, entrainant à ma suite une bonne vingtaine de personnes, en silence, telle est la règle. Jusqu’à nous retrouver dans une ambiance purement forestière, quasi silencieuse, à nuit tombante. C’est un moment de glissement, de bascule, de transition, de fondu, moment interstitiel toujours magique pour moi. Un glissement entre la lumière et l’obscurité, entre les chants d’oiseaux diurnes et ceux nocturnes, entre une vie qui s’estompe peu à peu et une autre qui s’active, sans rien bousculer, bien au contraire. Un appel à l’écoute dans tous ses états, où le corps entier est invité à vibrer aux sons de la forêt qui s’endort et se réveille tout à la fois. Nous marchons avec le plus de discrétion que possible, pour ne pas troubler la quiétude des bois alentours, et surtout de leurs habitants. De petites histoires boisées, disséminées dans une clairière, viendront néanmoins animer ponctuellement, discrètement, le parcours. Des sons d’une autre forêt, lointaine, bordelaise, avec les voix d’enfants contant des haïkus sylvestres, créés sur place. Un décalage d’une forêt à l’autre, transposition spatio-temporelle, ludique et facétieuse. Avant que tout rentre dans l’ordre, doucement, sans que rien n’ait été brusqué, tout juste une petite incartade discrète entre bordelais et Franche Comté. La nuit s’avance, les formes s’estompent, la scène sonore devient de plus en plus ténue, intime, laissant aux oreilles un espace très aéré, où le moindre son trouve sa place dans une ambiance apaisée, loin des turbulences sonores. Auscultation des troncs, des mousses, des branchages, des rochers, on amène l’écoute vers la matière, au plus proche du toucher auditif, de la granulation sonore, de la micro aspérité. La nuit donne à l’oreille une joyeuse complicité ludique. Avant de redescendre vers la civilisation, plus sonore, où les voix viendront à nouveau ponctuer les lieux, mais néanmoins sans grands éclats, la forêt suggérant aux festivaliers de ne pas brutaliser les lieux, d’en respecter ses zones protégées, loin des grandes rumeurs urbaines. Le glissement dans la nuit nous ramène vers le bas, sans doute un peu plus à l’écoute de tout ce qui bruisse autour de nous, c’est en tous cas un des objectifs recherchés.
Notes suite à un PAS – Parcours Audio Sensible pour le Festival Back To The Trees 2023 Forêt d’Ambre à Saint-Vit (25) Samedi 02 juillet 2023
La nuit porte conseil. Alors écoutons-la ! Le marcheur y cale son rythme, en résonance à ceux de l’obscurité naissante. Allure généralement apaisée. Les couches sonores s’espacent, se font moins denses, s’aèrent, laissant de l’air libre entres les sonorités moins saturées, ou saturantes, moins amalgamées. L’oreille respire un peu plus, au fil des heures avancées. Les sons gagnent en lisibilité. On en identifie d’autant mieux les sources, les espaces où elles s’ébrouent, les mouvements, les timbres et couleurs… La nuit, tous les sons ne sont pas gris, bien au contraire. Ils gagnent en contraste, en netteté, ils s’affirment comme des particules bruissantes et singulières. De même les couleurs. Moins étales. Plus en ambiances ponctuées, contrastées. Parfois trop présentes en luminosité, qui viennent aplatir les contrastes et finesses noctambules. Comme pour les sons, il nous faut souvent choisir les chemins écartés des grandes flaques lumineuses, des grandes nappes sonores. Et lutter sans cesse contre leurs envahissements. Éteindre, assourdir, regagner des espaces non saturés. Aller vers l’intime, sortir des grands axes, des chemins rebattus, oser le trivial excentré, les lieux qu’ignore le troupeau de touristes programmés. La nuit est un terrain d’aventure sensorielle, parfois exacerbée, une zone d’écoute et de regard privilégiée, un espace immersif renforcé, pour qui sait en traverser les plages encore à demi sauvages. J’aime à profiter des ténèbres naissantes, des ombres portées, des chuchotements dans les parcs publics, des voitures endormies, ou se faisant rares, du ronronnement de la cité, avec ses émergences d’autant plus marquées de stridences fracturantes. Il nous faut parfois apprivoiser la nuit, ou plutôt passer outre nos craintes nocturnes et autres peurs du noir, pour en faire notre amie, notre confidente, notre terrain de jeu. Elle nous le rend bien, au cœur de la cité, comme de la forêt profonde. Marcher et écouter la nuit demande de la retenue, un respect des espaces traversés, une posture furtive, un corps qui se glisse dans les lieux surprenants, nappés d’ombres et de sonorités diffuses. J’ai souvent éclaboussé la nuit de cris et de rires, de fanfares cuivrées… Car elle est aussi une invitation à la fête, aux résurgences dionysiaques, étudiantesques… Aujourd’hui j’ai plus envie de lui fredonner de douces mélodies, à bouche fermée, de lui susurrer des secrets intimes, de me fondre dans son cocon ouaté. Même si je pends plaisir à croiser, à l’improviste, un groupe festif, enjoué, dans une explosion jubilatoire et quelque part joliment perturbatrice, jusqu’au calme retrouvé. La nuit est terre de contraste. Je la marche en tant que tel. Et j’invite à partager ces moments où sons, ombres et lumières, se jouent de nos sens titillées, comme nous jouons des dépaysements noctambules.
Photos d’une exploration nocturne lyonnaisedes quais du Rhône
Voyez-vous, si je puis dire, nous rêvions de l’entendre. Et puis un jour… Dites moi mais, quel est donc ce bruit ? Lequel ? Celui qu’on entend, là, qui envahit l’espace, tout en restant furtif ? Est-ce que je sais moi, ce n’est pas celui que nous voulions écouter ? Je ne sais pas, à force de l’attendre, je ne l’ai plus dans l’oreille. Si tant est que je l’eusses déjà eu. Alors comment le reconnaitrons-nous, comment savoir si c’est bien lui ? Aucune idée ! Mais est-ce si important de le reconnaitre, de s’assurer que c’est bien celui dont nous rêvions. En effet pourquoi s’attacher à ce souffle plutôt qu’à ce choc, à ce tintement plutôt qu’à ce vrombissement, à ce cri plutôt qu’à ce murmure… ou bien en espérer la naissance d’un autre ? Surtout qu’ils n’arrêtent pas de bouger, de changer, de se cacher, de s’entremêler, ces foutus sons. Difficile en effet de trouver celui qui nous conviendrait, et peut-être celui qui qui nous ferait défaut, qui serait tout nouveau, à proprement parler inouï. Mais tout n’est-il pas inouï dans le monde plein des sens ? In ouïe ou hors ouïe, intra ou extra auriculaire, c’est la mémoire qui nous joue des tours de sons. Crois tu ? Elle nous fait crôôôââârre dans la mare, glisse en dos, et sa muse gueule en entrée. Et si ce son tinte à mare, l’écoute s’égoutte à goutte, sans qu’on en chasse rien. Glissement calembourdien. Tout ça pour les cris d’un mémoire dit sonnant, qui ne nous dit rien au final, en preste eau. Flux et reflux, sons passons. Alors, difficile de rêver de l’entendre, lui ou un autre, ça frise la phonie douce. L’utopie serait-elle ultra sonique, sons de nulle part, ou de partout, uchronie-usonie ? Qu’en sais-je, écoutant de malheur, qui creuse un puits sans son. Alors puiser dans sa même ouïr et chercher le bruit qui s’est tu, il, nous, vous, mais qu’on ne connait toujours pas. Beaucoup de bruit pour rien ? Qu’en savons-nous, peut-être sommes-nous devenus sourds de trop entendre, de trop attendre, pavillons en berne et coutilles noyées. Mais le bruit continue de courir, même si la rue meurt. Cours-y vite il va s’éteindre ! Silence, on détourne ! L’ingé son, et l’autre pas. Acoustiquement parlant, nous voilà guère avancés ! Heureusement, il y a des non-dits pour combler les lacunes et imaginer l’histoire, entre les silences taiseux. Mais histoire y a t-il s’il nous manque des sons ? Et puis, même si on les trouvait tous, ou simplement celui ou ceux que l’on recherche, ce qui est fort improbable, nous raconteraient-ils quelque chose ? Histoires sons paroles, où le muet trouvera sa voie, au grand dam du mime, qui se taira encore plus. Le son fait son cinéma, pour l’oreille. Et tout cela sans avoir résolu l’e problème, si un son qui manque à l’appel, ce dernier de fait reste sans réponse. Laissons les sons là où ils sont, c’est à dire partout. Croyez-vous ? Ne serait-il pas judicieux d’en chasser quelques uns, d’enchâsser quelques autres, sacro-sons de bruits collages. Mais comment faire le tri, savoir reconnaitre le son sauveur, celui, encore plus improbable, qui ferait paysage, histoire ou symphonie, même fantastique, voire pathétique. C’est une histoire sons dessus dessous, des accords imparfaits, des arts sonnés, des à croches arpégées, ou du bruit de son, tout simplement. Il y aurait de la friture sur la ligne, de la bruiture sur l’écoute, on est jamais à la bruie de rien. Du verbe bruire, bruira bien qui bruira le dernier. Clap de fin, silence ! Mais aussitôt, rompons le silence et revenons à nos sons, à nos mous sons qui pluivent ou pleuvent, en plics et en plocs. En gouttes qui font déborder la vase, y’en à mare ! Et pluie voilà, un jour… Rien ne se passa, en tout cas comme prévu, le silence resta quiet et ne bruissa point. Alors, que se mettre sous l’oreille si le silence demeure, sans requiem aucun. Cela ne dura pas. Et même s’empira tant et si bien, que l’oreille expira, ou bien faillit le faire, le cochléaire furieux, la mastoïdienne rageuse. Les sons dégelèrent en tempête pantagruélique, autant que véhémente. Même la muse Écho n’arrivait plus à répéter les quelques bribes qu’on lui avait laissées. Un monde chaotique et brouhahatique, où l’histoire perdait toute intelligibilité. Mais avait-elle, dans ses bruissement incessants, déjà eu un sens ? Question carolienne s’il en fut. Qu’en savons-nous au final, nous fiant à nos oreilles aussi curieuses qu’imparfaitement brouillonnes ? En quoi nous reconnaissons-nous dans ce paysage acoustique qui n’en finit pas de se dissoudre en ondes a priori désaccordées, pour se reconstruire, tant bien que mal, en discours discordants, mais qui parfois chantent malgré tout. Si la cadence est parfaite, au mieux que cela puisse se faire, on avance de concert. Si elle est rompue, maudits musicologues, on ne sait plus où donner de l’oreille, au risque de bruitaliser le monde. Alors la pause est bienvenue, quitte à soupirer, entre deux sons bruits sonnants. A trop entendre, l’hyperacousie nous guette, où chaque murmure devient hurlement, chaque bruissement cataclysme, à en perdre le sens de toute nuance, à s’en péter les tympans, parfois bien trop frêles pour la fureur du monde. Écoutons malgré tout, nous disons-nous, contre vents et marées, et même dans le vent démarré, car au matin des musiciens, et d’autres écoutants impatients, l’oiseau chante encore au monde qui s’éveille. Et il y aura bien encore, quelques sons que nous rêverions d’entendre beaux.
Problématique : l’écoute et la construction de paysages sonores partagés
Thématiques : paysages sonores, esthétiques, sociabilités et écologie écoutante
Lieux et espaces : de préférence hors-les-murs, partout où le monde bruisse
Publics et partenariats : artistes, enseignants, chercheurs, aménageurs, décideurs, et toute oreille de bonne volonté
Processus et dispositifs : la marché écoutante, l’arpentage et le corps performatif, l’installation de situations d’écoute et de micros sonorités éphémères, les postures, cérémonies et rites d’écoute(s).
Modes opératoires : actions in situ, contextualisées, collectives et participatives, trans, inter et indisciplinaires
@Pascal Lainé – Festival L’arpenteur – Scènes obliques 2022 –
Traces et partages : parcours d’écoute, cartographies, récits polyphoniques, créations sonores et multimedia, enseignement, médiation et ateliers, conception d’outils pédagogiques
Remarques : pratiquer un ralentissement sensible, prendre le temps de faire ensemble, privilégier la sobriété dans la mobilité, les dispositifs et matériels non énergivores, rechercher les échanges pour co-construire avec de nombreux acteurs de terrain…
Se poser par ici, ou se poser par là Jeter un œil furtif, ou un regard insistant Une oreille discrète, ou une oreille scrutante Savourer les mouvements, les arrêts, les hésitations Le ballet du vivant qui danse sans le savoir Écouter des bribes, ou bien plus longuement Les gens furtifs, originaux Bavards ou taiseux Marginaux, anonymes Pressés, nonchalants Élégants, négligés Semblants et faux-semblants Ceux qui vous sourient, ceux qui vous saluent Ceux qui vous ignorent, ceux qui vous toisent Ceux qui vous bousculent Et tous ceux que vous ne voyez pas, et réciproquement Se sentir vivant, ou se sentir moins seul Tout simplement être tout près Assis sur un banc de pierre, de bois ou de béton Dans ou devant une gare, une église, un parc Dans la fraicheur d’un matin précoce Dans la chaleur d’un midi torride A nuit tombante, à nuit tombée Aux premières ondées automnales Dans les frimas engourdissants Dans des espaces incertains Y trouver des habitudes, des ancrages Y faire des rencontres récurrentes S’inscrire dans le quotidien, ou presque Comme usager rompu aux lieux Écoutant regardant insatiable Un beau jour pour se sentir bien là Un beau jour pour se sentir ailleurs Un beau jour entre-deux erratique Rester immobile et que tout tourne Les sons les gens et les odeurs Et les lumières qui bougent Et les les ombres fuyantes On est point fixe, axe dans un chaos branlant Un banc des villes, un banc des champs Autour desquels tout s’agite Autour desquels danse le paysage hésitant Ralentir la marche est nécessaire Pour se poser sans s’abimer Juste dans nos écoutes regardantes A la croisée imprévisible de tourbillons fantasques Où danserait l’inconscience du monde. Se poser par ici, se poser par ailleurs Dans le groove chaloupement du monde.
Rencontres internationales « Made of Walking » Listening to the Ground – La Romieu 2017 – Co-commissariat Geert Wermer (Be), Gilles Malatray (Fr) , Isabelle Clermont (Ca Québec))
S’il est bon de prendre parfois des bains de sons, de se laisser immerger dans d’agréables ambiances sonores, des flux d’images acoustiques, de se faire doucement chalouper par des successions et superpositions de rythmes « naturels » entrainants, peut-on pour autant prétendre à une posture écologique ?
Au delà du plaisir hédoniste d’une belle écoute, ce qui est déjà un beau cadeau pour les oreilles, sans contrepartie ni processus énergivore, comment pouvons-nous aller vers une action plus engageante ?
Écouter pour comprendre, écouter pour agir.
Tendre l’oreille est déjà en soi un geste actif, volontaire, qui se démarque d’une écoute passive, subie, et de fait parfois contraignante, si ce n’est néfaste.
Écouter pour comprendre pourquoi, dans cette ville, ce quartier, ce village, cette rue, je m’entends bien, je me sens bien, alors que dans d’autres lieux je serai géné, si ce n’est agressé, peu enclin à profiter des espaces publics… Que faudrait-il faire, parfois très simplement, pour mieux s’entendre, tant avec les lieux qu’avec ses occupants, pour que mon oreille s’y retrouve ? Une fontaine, un bosquet, des bancs publics judicieusement placés, le tracé d’un cheminement riche en sensations… ? Comment penser l’aménagement d’une place publique, du chemin vers l’école, les commerces, le centre ville, comme des parcours sécurisés, agréables au marcheur, y compris dans ses ambiances sonores ? Quels lieux pour se rencontrer, discuter sans hausser la voix, se mettre à l’abri à la fois des grosses chaleurs et des saturations acoustiques, dans de petits oasis de fraîcheur apaisés ?
Comment notre écoute active, peut-elle engager, partager ses réflexions, jusque dans la prise en compte effective, factuelle, d’aménagements urbains ou ruraux ?
De l’écoute/plaisir, on glisse, on superpose, on associe, une écologie écoutante, celle qui va poser les problématique du milieu sonore comme une façon de bien ou mieux vivre, s’entendre, dans toute la polysémie du terme, de cohabiter, prendre soin, porter attention, ménager la santé, les sociabilités, les mobilités douces, la qualité de vie en générale.
L’écoute comme un bien commun rendant plus vivables des espaces public, dans une époque pleine d’incertitudes anxiogènes.
Sans prétendre résoudre et résorber tous les problèmes, les fonctionnements, tensions, saturations, poser une écoute active et qui plus est collective, c’est déjà engager une participation citoyenne à portée d’oreilles.
Action : PAS – Parcours Audio Sensible, expérimentation pédagogique
Catégorie : Balade sonore, promenade écoutante
Thématique : Écoute du site des Allivoz, auscultations aquatiques
Contexte : Fête de la Nature 2023
Public : Famille, enfants à partir de 6 ans
Jauge public : 20 personnes maximum, les quatre parcours affichent complet
Durée de chaque parcours : 1H30 environ
Dates : les 28 et 29 mai 2023
Nombre de parcours : Deux le dimanche et deux le samedi (une à 14, l’autre à 16 heures chaque jour)
Lieux : Grand Parc de Miribel Jonage, site de l’Îloz, Chemin des Allivoz, Jardin des sens, jardins Ailleurs, départ accueil de l’Îloz
Déroulé : Promenade silencieuse, jeux d’écoute à oreilles nues, commentaires sur les lieux traversés, mini installation sonore aquatique, auscultations d’un arbre et de points d’eau, de loin, de près, dessous, à l’aide de « Longue-Ouïes » spécifiques.
Météo : Journées chaudes et ensoleillées les deux jours
Remarques : Des groupes intergénérationnels très participants, curieux, réactifs, joueurs, et a priori heureux de l’expérience ludique et collective. Les grenouilles et oiseaux se sont montrés (et fait entendre) de façon joyeuse, participative et spontanée, merci à elles et eux !
L’usine usine J’ai habité longtemps, dés ma plus tendre enfance, tout près d’une grande usine textile. Aussi loin que je me souvienne, je l’entends encore, avec ses ambiances attenantes du quartier qu’elle rythmait. Une sirène hululante, ponctuelle. Des crachements tonitruants de sa chaudière relâchant la vapeur. Sons qui m’ont beaucoup inquiété avant que je n’en comprenne leurs origines. Un bief au pied de la maison, parfois silencieux, parfois glougloutant dans les herbes sauvages. Des mouvements de foule pendulaires, 5h du matin, 13h, 21h, les équipes qui sortent et rentrent, se croisent, des voix qui saluent, interpellent, rient, les commerces et les bars du coin, toute une vie ouvrière assez enjouée. Les voisins de la cité, des scènes de ménages, des enfants (dont moi) qui jouent sur la place… La fête de l’industrie, celle du 14 juillet et les jours précédents, qui déclenchait une grande liesse popularité, manèges pour enfants, stands de tirs et spectacles forains, aubades de l’harmonie municipale, repas et bals populaires, bataille géante de confettis, course cycliste et bars débordant de clients rieurs, jusque tard dans la -nuit…
L’usine friche Puis un jour, l’usine a fermé ses portes. Et tout s’est rapidement assoupi, sinon endormi, silence, herbes folles envahissantes, cité vidée, bâtiments en décrépitude, avant que de tomber en ruine. Le quartier s’est vidé de beaucoup de ses commerces et habitants, le plongeant dans une torpeur qui rompait tristement avec son ancienne pétulance. La fête du 14 juillet s’est tue et a pratiquement disparu avec la fermeture de l’usine et de nombreux commerces. Durant des années, la carcasse fantomatique de l’usine désaffectée s’est peut à peu dégradée, effondrée en partie. Aux beaux jours, nombre de chats ont fait de ces immenses cours et bâtiments déserts et enherbés, leurs terrains de chasse, et de drague printanière. Leurs miaulements rauques à la tombée animaient sauvagement les lieux. Les oiseaux eux aussi, ont profité de cet écosystème anarchique pour voleter et piailler joyeusement, en se méfiants toutefois des chats aux aguets. Et, plus subtile, dans un incroyable pointillisme, des crapauds des murs, ou accoucheurs, au joli nom d’alyte, égrainent leurs notes brèves, aiguës, perlées, faisant chanter l’espace en en marquant les moindre contours . Combien de fois me suis-je accoudé au balcon pour entendre leurs envoutantes polyphonies nocturnes.
L’usine travaux Vint un jour où l’usine fut démolie, le quartier en voie de requalification, des plans d’un futur jardin public affichés et de nombreuses visites sur site d’aménageurs, élus et entrepreneurs en BTP. Quelques mois durant, des machines désamiantèrent, rognèrent, fracassèrent, dans un chaos de sons et des nuages de poussière tenaces. Seule une cheminée, raccourcie par sécurité, sera conservée, comme vestige de l’ancienne usine, qui elle, aura totalement disparu sous les coups de boutoirs enragés d’immenses machines démolisseuses. Le quartier a tremblé et vibré, dans un ballet pétaradant des camions de gravats saturant l’espace… Un terrain vague, arasé, nivelé a fait place net. Des anciennes manufactures textiles, il ne restait plus qu’un terrain nu et pierreux, retrouvant un silence temporaire.
L’usine jardin Ce terrain vague, après être resté désert quelques mois, entouré de hautes grilles, s’est réaménagé petit à petit, renaturé, pour se transformer radicalement. Nouveaux sons de travaux d’aménagement, moins agressifs toutefois que ceux de la démolition. Des arbres et des pelouses on reverdi le terrain, après une dépollution des sols de rigueur. Des oiseaux se sont réinstallés plus bavards que jamais, heureux sans doute d’avoir retrouvé un nouveau lieu d’accueil. On entend maintenant le ruisseau autrefois masqué par les murs et les activités industrielles. En journée des enfants jouent, trottinettes skates et vélos glissent, crissent et claquent. Des promeneurs vaquent en devisant. En soirée printanière et estivale, des jeunes gens viennent se retrouver, y causer sur les bancs, et parfois animer l’espace de musiques dansantes. Moi-même, je m’assied souvent, juste au pied de chez moi, sur un banc de pierre, point d’ouïe hyper local d’où, en fin de soirée j’aime regarder, écouter, lire, rêvasser, griffonner quelques notes, et échanger avec les voisins. Un marché hebdomadaire s’est installé, et de nouvelles sonorités aussi, redessinant le paysage sonore du quartier. Parfois, sous sa grande halle couverte et résonante, un spectacle y est donné, un repas festif organisé Nouvelle vie, autres sonorités. En un bon demi-siècle d’observation, j’ai vu et entendu ce site changer d’état, se métamorphoser, aux rythmes des évolutions sociales et des réaménagements urbanistiques.
PAS – Parcours Audio Sensible nocturne – Loupian (34) Centre culturel O34rjj
Parce que l’écoute demande de la disponibilité, et que la disponibilité demande du temps.
Le temps de l’arpentage en l’occurrence, celui qui nous mesure à l’espace, physique et acoustique, matériel et sensoriel, topologique et symbolique, celui qui nous incite à y trouver notre place, sans rien précipiter.
Il nous faut nous glisser discrètement à notre place d’écoutant, celui qui désire se plonger dans les ambiances sonores, sans les brusquer, tout doucement, sans faire de bruit, ou très peu.
Nous nous sentirons notre place en prenant le temps de nous glisser entre, et dans les sons, de les laisser nous entourer, avec plus ou moins de douceur, et parfois de brusquerie, il faut en avoir conscience.
La lenteur est aussi dans la façon de marcher, donc d’arpenter, sans presser le pas, voire en le ralentissant de plus en plus, jusqu’à s’immobiliser (situation de point d’ouïe).
Les sons quant à eux, ne s’arrêteront pas pour autant, ils continueront leur ronde environnante, vivante et incessante.
Parfois cependant, il sembleront ralentir, comme dans le murmure d’un ruisseau courant, sans heurt, ni ressac, ni crescendo. Un flux reposant.
Dans une écoute attentive, le rythme est intrinsèquement empreint de lenteur, et si il ne l’est pas, il faudra la rechercher, la fabriquer même, en ralentissant franchement, contre vents et marées.
La nuit par exemple, est un moment propice à plus de lenteur, à des rythmes apaisés, enveloppés d’ obscurité, de demi-teintes, lumineuses et sonores. L’écoutant peut ainsi partir à la recherche d’espaces nocturnes, ceux peu habités, peu fréquentés, aux heures creuses, qui compenseront ses journées trépidantes.
Il peut aussi se frotter à des forêts profondes, là où marcher tranquillement, loin des routes aux flux énervés.
Dans l’idéal il peut également aspirer à une cité épurée de ses innombrables déchets sonores, de ses pollutions qui mettent l’oreille et le corps entier à mal.
La lenteur est, avec le silence, un amplificateur d’écoute, accueillie comme une respiration bienfaisante.
Exemple vécu, lors d’un PAS – Parcours Audio Sensible nocturne, dans un trajet de la place de la Croix-Rousse jusqu’à la place de l’Opéra, via les pentes et les traboules lyonnaises.
Distance : environ 1 km, zigzags compris.
Durée : deux bonnes heures.
Conditions : silence du groupe
Vitesse de déambulation : à peine 0,5 km/h, arrêts compris.
Taux de satisfaction des promeneurs écoutants : 100 %
La vitesse est sans doute, un vecteur d’inhabitabilité chronique, dans un monde qui file à grands pas vers l’insoutenable, en produisant un chaos lui-même de plus en plus inécoutable.
Il faut casser les rythmes trop effrénés, trop agressifs, pour réécouter, et au-delà, vivre et survivre au tumulte menaçant.
Il nous faut encore et toujours ralentir pour mieux entendre, nous entendre, pour tenter de mieux comprendre, pour que les paroles circulent sereinement, pour qu’on puisse en saisir la teneur, pour réduire les maltraitances de décisions et d’actions violentes et arbitraires.
La lenteur est un facteur qui conforte une pensée et une action collective pacifiée, ici celle de l’écoute, comme un acte écologique a priori anodin, néanmoins nécessaire au quotidien, en l’occurrence vers une écologie auriculaire et sociétale.
Le monde, y compris sonore, pour qu’il soit vivable, doit être pensé via une recherche d’apaisements, de ralentissements, d’économies de gestes et de réflexions, hors des réseaux épidermiques, frénétiques, générant des actions irréfléchies, à l’emporte-pièce. La recherche de paysages sonores vivables ne peut faire l’économie d’une éthique écoutante, fondamentalement relationnelle. Le plaisir de faire ensemble, de résister collectivement à un emballement sclérosant nos relations sociales, n’en sera que plus fort.
Pour conclure, les PAS – Parcours Audio Sensibles, offrent des arpentages de territoires, au fil d’expérimentations sensorielles, où la lenteur et de mise, jusque dans une certaine radicalité performative, néanmoins tout en douceur.
L’absence de tout dispositif technique, scénique, la simplicité du geste, son inscription dans un espace-temps non précipité, à la recherche de zones apaisées, militent pour une approche sensible, non invasive, non stressante, respectueuse des lieux arpentés comme des acteurs arpenteurs.
L’artiste ne doit pas être un fossoyeur d’espoir, qui montre un monde si désespéré que ses récits nous pousseraient au renoncement, au repli sur soi, à la fuite en avant et au déni anthropocénique.
L’artiste doit être un fabriquant de résistance, d’espoir, de fermentations esthétiques qui donnent envie de faire société, de faire bloc, le plus équitablement que possible, face aux chaos ambiants.
L’artiste doit porter attention à l’autre, à la forêt, aux montagnes, aux rivières, aux mondes végétaux, minéraux, animaux…
Écouter de concert est un premier PAS* pour prendre ou garder le contact avec nos milieux de vie, en portant vers eux une écoute et un regard bienveillants, sans en prendre possession, et encore moins chercher à les maitriser totalement, à les dominer.
Comment les sons de la vie quotidienne résonnent-ils dans les paroles des poètes ? Comment les poètes écoutent-ils le monde ? Guetteurs d’inaperçus, ils suggèrent bien souvent des manières inattendues et profondes d’y prêter l’oreille. « Écoute plus souvent les Choses que les Êtres… », écrit le poète sénégalais Birago Diop dans Souffles. Éclats de voix d’un poème aimé et remémoré.
Cet épisode a été enregistré lors d’un atelier d’improvisation et interprétation dirigé par Monica Fantini dans le cadre d’une résidence d’artiste à l’Alliance française de Ziguinchor, au Sénégal, en mars 2023. Merci aux participants en résidence : le poète Chehem Watta, la dramaturge et comédienne Danielle Lyse Itoumba Mbeng et l’écrivain et metteur en scène Luc Alanda Koubidina.
Pascale Evrard
ÉCOUTER LE MONDE, EN BREF
Tout à la fois émission de radio diffusée chaque dimanche dans le journal d’information de RFI et plateforme participative, Écouter le monde donne à entendre les cultures, les langues et les imaginaires du monde à travers des sons d’Afrique, d’Amérique, d’Asie, d’Europe ou d’Océanie. Des centaines d’émissions sont à écouter en podcast sur ce site, tandis que la plateforme participative et évolutive propose des cartes postales sonores et des enregistrements. À ce jour, 245 captations sonores sont disponibles en libre accès. Auteure et coordinatrice d’Écouter le monde, Monica Fantini écoute, enregistre et compose des pièces sonores à partir de sons du quotidien : claquement des portillons du métro parisien, harangues des vendeurs au marché de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso, craquement des glaciers en Patagonie, roulement des calèches dakaroises ou encore cloches de la place Saint-Marc à minuit à Venise, voix de poètes… Autant d’éclats de vie avec lesquels elle tisse des récits pour raconter le monde, créer des liens et partager des savoirs.
De leur collecte à la création d’œuvres sonores et à leur diffusion, Monica Fantini sollicite la collaboration d’artistes, de chercheurs, compositeurs, journalistes et écrivains, afin de fédérer une large communauté et de mettre en commun expériences et savoirs dans différentes approches du son. Avec l’ambition de développer la pratique, le sens et le plaisir de l’écoute, elle dirige aussi des ateliers sonores s’adressant à tous les publics : enseignants, enfants, étudiants, migrants, détenus, poètes, musiciens… Enfin, les créations sonores d’Écouter le monde font régulièrement l’objet de présentations publiques dans le cadre de festivals, d’expositions, de colloques et d’événements culturels dédiés, imaginés par les auteurs de la plateforme. Tous les ans, la Bibliothèque nationale de France laisse ainsi carte blanche à Monica Fantini autour d’Écouter le monde.
Chantiers en cours et à venir d’écoutes sylvestres Fictions de la forêt dans le libournais, Balades forestières en Haut-Beaujolais, en Belledonne, festival Back To The Trees en Franche-Comté cet été
PAS – Parcours Audio Sensible – Grand Parc de Miribel Jonage – Rencontres de l’Armée du Salut
Écouter n’est pas chose passive ! Tant s’en faut ! Cela engage tout notre corps dans un tourbillon physique et sensoriel. La marche par exemple, est un stimulateur avéré d’écoute, et de bien d’autres choses. Elle nous met en mouvement vers, par, et dans les sons. Nos pieds font résonner la terre et celle-ci en retour nous renvoie l’énergie de ses vibrations. Des espaces, parcourus et secoués de courants telluriques, nous traversent, en même temps que nous les traversons.. Notre peau toute entière est surface vibrante, comme une peau de tambour tendue au vent, une interface caisse de résonance entre le corps et le monde, et inversement. Sans oublier la voix qui chante, qui murmure et exulte, dedans et dehors, fait sonner les lieux, révèle et dynamise les réverbérations et échos, qui n’existent que par nos excitations provocantes. Même assis sur un banc, entouré de sons et de lumières, d’odeurs et de chaleurs, nous sommes des écoutants actifs et réactifs, à fleur de peau et de tympan. L’écoute se fait parfois danse, fête dionysiaque, où tout frémit, bouillonne, éclabousse, de rires en rires… C’est un univers d’air vibrant qui s’entend à réveiller nos plus timides instincts, jusqu’à nos hubris les plus démesurés. L’écoute se fait aussi l’écho d’un monde chancelant, chant funèbre, comme une procession égrenant des litanies mortuaires à n’en plus finir. Telle musique ou tel sons pourra nous donner des frissons, de peur comme de joie. Un bol tibétain mis en vibration sur un corps le fera entrer dans une résonance apaisante, voire soignante. Une musique judicieusement choisie, ou une ambiance sonore a propos, pourront avoir des facultés thérapeutiques, tant sur le corps que sur l’esprit. Les puissantes masses de basses d’une danse, qu’elle soit tribale, chamanique ou d’une rave party, conduiront les danseurs vers des formes de transes extasiées, parfois aux extrêmes limites de la résistance corporelle. Un parcours sonore, relevant d’un geste artistique et/ou d’une revendication écologique, s’envisage comme une performance sensible, où la déambulation, la lenteur, le silence, la synergie de faire ensemble, les rythmes, les postures partagées, mettront le corps, voire les corps en action, pour jouer une partition collective in situ. Chaque parcours sonore est mouvementé, dans le sens physique du terme, celui qui donne du mouvement, fait aller de l’avant, nous frotte aux aléas, quitte a en être ballotté sans ménagement. Le corps écoutant est en immersion, plongé dans un immense bain sonore, tel un liquide utérin nourricier, enrichi de sons qui nous laissent repus, rassasié, gavés, ou bien sur notre faim. L’oreille est une éponge avide, absorbant un liquide sans cesse fluant, qu’il lui faut filtrer pour tenter de n’en garder que les sucs dégraissés de polluants magmatiques inaudibles. Entre le corps, le cœur et le cor, les homophonies font sonner les accords des sons physiques, langage vibratoire aux ondes communicatives. L’écoute est donc multiple, nous impactant de mille façons, d’une forme de supplice en passant par la gène, l’inconfort, jusqu’aux plaisirs intenses, aux exaltations de musiques somptueusement éthérées. Le corps jouissant, comme celui subissant, est en interaction permanente avec les milieux sonores qu’il contribue lui-même à modifier, altérer, créer ou magnifier. La ville comme la forêt, le littoral comme les hauts sommets, sont des scènes acoustiques qui ne demandent plus que l’écoutant, via ses oreilles conscientes et volontaires. Que celui-ci se pose en installant ici et là des écoutes grandeurs nature. Le spectauditeur, au gré des monstrations auriculaires pré-installées, avant même qu’il ne fit le moindre geste, et même qu’il arrivât sur l’espace scénique défini, n’a plus qu’à laisser emporter son corps tout entier. Et cela dans les incessants mouvements-vagues sonores, de l’infime frémissement au grand fracas cosmique
Ce soir je me suis à nouveau assis sur un banc, longuement. Les températures plus clémentes incitent à la reprise de ces postures posées. Geste récurent, presque obsessionnel, presque rituel. Un banc que j’ai déjà pratiqué ces derniers temps, dans la petite ville où j’habite désormais. Un bout d’ilot de bois sur une grande place minérale, coincé discrètement entre la mairie et le monument aux morts. C’est une place très calme, traversée de temps à autre par des personnes semblant pressées dont certaines me saluent. C’est un banc confortable. Je m’y sens bien. Ce soir, j’ai donc renoué avec une de mes vieilles habitudes. Je suis resté longuement assis, tout d’abord en lisant, puis en rêvassant, à cet instant de bascule, entre chiens et loups, à nuit tombante, moment que j’aime tout particulièrement. C’est une façon pour moi, d’entrer en communication, presque en communion, avec des lieux qui sont aujourd’hui, mon nouveau cadre de vie. Les cloches de la place voisine font partie du décor. Elles viennent se cogner contre les murs adjacents, dans d’étranges échos. Le banc où je suis assis, fait partie du décor. Les gens qui me jettent un regard curieux, semblent penser que je fais également partie du décor. Je pense que je répéterai ce geste bancal au fil du temps qui passe, point d’ancrage. Il est certain que ce banc me servira de nouveau. jusqu’à ce que mon oreille s’obstine à me faire prendre conscience que je fais partie intégrante du paysage que je me construis progressivement. Les sons deviendront petit à petit des repères, comme des amarres acoustiques, des marqueurs auxquels je me raccrocherai, en quête de stabilité. Entre chiens et loups, alors que le printemps adoucit les ambiances, je me sens bien sur ce banc, comme dans beaucoup de villes où j’ai expérimenté ces mobiliers amènes. Je me réserve le temps de découvrir et d’essayer beaucoup d’autres bancs, pour leurs capacités de prendre le soleil, ou à se mettre à l’ombre, où pour rencontrer le passant, ébaucher la conversation, ou la poursuivre, à l’improviste. Les bancs sont mes amis, et j’espère que la réciproque est vraie. Ce soir je suis assis, regardant les lumières s’estomper, les bleus devenir pourpres, puis noirs, les rumeurs s’apaiser, le jour basculer dans la nuit. Quelques lattes de bois sous mes fesses, orienteront mon regard, de même que mon écoute, et sans doute mes rêveries. Les aménageurs devraient penser de façon plus réfléchie au nombre de bancs qu’ils installent dans l’espace public, et à leurs emplacements stratégiques pour renforcer la capacité d’une cité à se faire accueillante. Ne pas les transformer en mobiliers repoussoirs, excluants, inhumains. Le banc est pour moi un bureau potentiel et temporaire, un espace de vie récurrent, et au fil des rencontres, un lieu d’échanges privilégiés. C’est d’ici que je vois et aime profiter de ce printemps naissant, entendre les oiseaux reprendre leurs polyphonies bavardes, les insectes vrombir, et les bourgeons semblant s’ouvrir dans un léger bruissement. Sur ce banc à la fois bien ancré dans le sol, et naviguant dans les courants stratosphériques de la rêverie, espaces de conjonctions sociales, où l’ici et l’ailleurs, l’aujourd’hui, l’hier et le demain se confondent. Bref un lieu de douce méditation. La nuit se fait plus présente, obscure.. Les oiseaux persistent à signer l’espace de leurs territoires piaillant, et ont la gentillesse de m’y accepter, et même de m’y inviter. C’est une chronique auriculaire parmi tant d’autres, où ce soir-là les sons m’apaisent.. Et c’est là que je m’aperçois que, dans beaucoup de lieux où j’ai trainé mes oreilles, il y a des histoires de banc, bien ancrées dans ma mémoire, comme repères spatio-temporels aussi structurants qu’inspirants. Je pourrais vous en décrire tellement, y compris dans leurs ambiances sonores. Quand on change d’habitat, on change d’habitudes, on change de pratiques, on change de bancs, on change d’écoutes. Les points d’ouïe bancs-dits, sont autant d’espace de rêves que d’espaces d’expériences bien réelles, d’autant plus qu’elles imprègnent à tout jamais la mémoire, jusque dans ses moindres sons.. J’ai dans l’oreille tant d’expériences de vie partagées, de confessions intimes, dont je n’écrirai jamais le moindre mot, car trop personnelles. Une collection d’ambiances et d’histoires situées, dans des espaces-temps très contextualisés. Adopter un ou plusieurs bancs, c’est quelque part s’installer, s’ancrer un peu plus dans lieu, qui plus est si celui-ci est notre nouvel habitat.
S’installer ailleurs, ici, c’est refaire la géographie de ses déplacements, de ses regards, de ses rencontres, et aussi de ses écoutes. Se mettre en lieu, se familiariser avec les rues, les collines, les arbres, les cloches, les ruisseaux, une posture que connaissent bien ceux qui viennent d’emménager dans un nouveau lieu, ou qui ont la bougeotte, le nomadisme dans le sang. Dans ces périodes dépaysantes, nos sens lancent des tentacules pour palper le territoire, chercher les aspérités où s’accrocher, les aménités rassurantes, des ancrages sensoriels. Il nous faut connaitre de nouvelles voix, de nouveaux visages, de nouvelles affinités. On peut jouer le touriste béat, aimant à se surprendre au fil de nouveaux bancs, d’où observer, entendre, rencontrer. Se poser dans l’espace nouvellement habité demande une volonté d’accueillir pour être accueilli, de s’acoquiner avec les volées campanaires, les oiseaux dans le parc, le marché qui s’installe, les passants riverains… Avec les nouveaux points de vue, les nouveaux points d’ouïe. Une ouverture nécessaire pour bien vivre de nouvelles aventures sensorielles Les rythmes des lieux sont chaque fois singuliers, au fil des heures et des jours, des saisons capricieuses. Ici, le tracteur agricole déboule dans un ferraillement dantesque, mais exit le camion poubelle au lever du jour, pas de risques de grèves d’éboueurs non plus, les habitants gèrent eux-même leurs déchets, tant bien que mal. Ici, la nuit est presque silence, apaisée, tout au moins au sortir de l’hiver. Après, nous verrons et entendrons. Ici, une petite rivière chante tout près, si la pluie veut bien lui donner de la voix. Son bief détourné n’alimente plus aucunes usines, elles se sont tues au fil des ans, jusqu’à disparaitre corps et bien du paysage. Les métiers à tisser sont partis loin, laissant la ville plus silencieuse, peut-être même un peu trop. La trépidance n’est pas de mise, tout semble avoir baissé de plusieurs tons, des décibels assagis. Le rythme général semble ralentir en même temps que les vacarmes se font rares, jusqu’à prendre le temps de se saluer dans la rue. En quelques pas, veaux, vaches moutons porcs, chèvres et poulets meuglent, bêlent, caquètent, concerto campagnard sur fond de collines herbeuses. Le verts des prairies va s’échouer contre les forêts de Douglas qui peuplent les hauteurs. Au loin, un train gronde en scandant l’espace d’itérations claquantes. D’une ville ou d’un village à l’autre, chacune et chacun son histoire, que les sonorités du cru contribuent à écrire. Tout se met en place, puzzle de sons qui s’assemblent pour construire un théâtre sonore ambiant qui peu à peu, nous deviendra familier. Chercher à dire ce qui était mieux avant, ailleurs, où ce qui a notre préférence ici n’a guère de sens, les géographies sensibles étant ce qu’est le son. Mieux vaut bâtir son propre paysage sonore sur la curiosité de découvrir de nouvelles scènes auriculaires, des sources d’écritures renouvelées, d’expériences situées, qui vont venir rafraichir nos petites habitudes. Petit à petit, la géographie d’une bourgade sonnante se fera plus précise, les ambiances deviendront signatures, repères, peut-être jusqu’à s’effacer de nos radars sensibles, lorsque l’imprégnation les aura gommer du quotidien, les rendant alors inaudibles, comme un décor trop entendu. Néanmoins, faire l’exercice du dépaysement auriculaire est toujours un jeu plaisant, pour ne pas trop vite entrer dans une indifférence où les oreilles ne s’étonnent plus de rien.
Mettre l’écoute à l’épreuve de –L’indice s’y plie, nœuds – croisements – tissages
Questionner et mettre l’écoute en jeu, au sens propre, c’est à dire jouer par, avec, pour, contre, c’est la mettre (l’écoute) à l’épreuve. Il est en effet très intéressant de mettre l’écoute à l’épreuve du son, du geste, du mouvement, des mots, de la pensée, des champs transdiscipinaires, et plus encore indisciplinaires… Mettre à l’épreuve, c’est voir comment une idée, une action, une recherche, résistent à la confrontation, non pas pour les détruire, les amoindrir, les faire plier, mais bien au contraire, pour les solidifier, les enrichir d’interactions décloisonnées, indisciplinées, en capacité d’explorer de nouveaux chemins.
Mettre l’écoute à l’épreuve
L’écoute à l’épreuve des sons Prendre conscience de Mille sources audibles ou non Des ambiances Des acoustiques Des vibrations tout ce qu’il y a de plus physiques Des acouphènes, illusions, trompe-l’oreille Des effets sonores D’un monde auriculaire, esthétique, physique, sociétal D’un répertoire, un inventaire, un classement D’un joyeux fouillis dans l’oreille.
L’écoute à l’épreuve des mots Décrire les sons Les mettre en page, en mots, en prose, en vers, et contre tout En faire récit, les historier, les romancer, les donner à lire Partager des affects au fil des effets de styles, métaphores, synecdoques, métonymie Faire trace, y compris avant l’ère des machines à capturer, emmagasiner, conserver les sons Dire ce que les micros ne savent pas, et ne sauront jamais dire.
L’écoute à l’épreuve des gestes Mettre son corps en mouvement, oreilles comprises Danser l’espace, au fil des rythmes et des couleurs sonores Marchécouter, soundwalker, aller vers, dans, arpenter les milieux auriculaires Trouver des postures d’écoute, s’immobiliser, s’assoir, s’allonger, fermer les yeux, s’immerger Bricoler des objets pour mieux entendre, ou différemment Faire de concert, rassembler des synergies, des envies, des dynamiques.
L’écoute à l’épreuve de la pensée Réfléchir au pourquoi et comment écouter Aux statuts de l’écoute, de l’écoutant, des choses écoutées, des milieux sonores ouïssibles Aux interactions multiples, sensorielles, tangibles, imaginaires, crées par le geste d’écoute Au potentiel qu’a l’écoutant à changer le monde, même a minima, imperceptiblement Au potentiel qu’a l’écoutant à communiquer, échanger, partager, si pour autant il prête l’oreille A une éthique qui, ne fera pas la sourde oreille, dans les multiples tensions et détentes A une façon de vivre les sons comme un besoin vital de faire communauté écoutante
L’écoute à l’épreuve de l’indisciplinarité L’écoute croisant, tissant, hybridant, décloisonnant, moult champs, spécialités, savoir-faire Des formes de recherches-actions puisant dans des hétérosonies singulières Des tiers-écoutes maillant un large territoire de langues, de signes, de gestes, de pensées, de faire Des espaces de rencontres interdisciplinaires, cherchant des points d’ancrage communs, ou dissemblables Des terrains auriculaires où les certitudes, physiques ou mentales, font place aux questionnements Des laboratoires d’écoute où l’expérience partagée, la curiosité sérendipitienne, sont immanquablement conviées
Scène d’écoute indisciplinée Imaginons une forme de mise à l’épreuve comme une situation pétrie d’états conjonctifs, situation sans doute un brin utopique. Un musicien écoute, joue, interprète, une pièce paysagère, à l’improviste, tandis qu’un physicien lui en explique les subtiles vibrations, qu’un écrivain en trace, en retranscrit les émotions, qu’un architecte en dessine des volumes habitables et audibles, qu’un danseur y entraîne tout le monde dans sa ronde, qu’un philosophe en cherche les résonances sympathiques, qu’un preneur de sons essaie de graver cet instant en mémoire, qu’un jardinier sème des fleurs comme des notes de musique, qu’un géographe tente de libérer l’écoute de frontières trop territorialistes, en trace une cartographie sonore ouverte, qu’un luthier conçoive des instruments ad hoc pour faire sonner la musique et l’espace, qu’un promeneur s’arrête à ce moment, sur ces lieux soniques, et entre dans la discussions et le jeu… Imaginons plus encore, que chacun, à l’aune de ses affects et savoir-faire, se glisse dans la pratique, dans la peau résonnante de l’autre. Qu’il s’essaie à penser hors de son champs d’action habituel, d’entendre par les oreilles d’autrui, d’expérimenter par les gestes du voisin, d’expliquer au groupe, exemples et expériences à l’appui, ses façons de voir et de vivre les sons. Mettons l’écoute de travers, à l’aune d’une indisciplinarité aussi fragile, incertaine, que féconde.
Une nouvelle compilation de récits d’écoutes, de parcours sonores, expériences de terrains, formations, réflexions et autres textes auriculaires impromptus…
Formé en Juin 2020, le collectif PePaSonrassemble des passionné.e.s de son et de pédagogie, amateur.e.s ou professionnel.le.s. issus de tous les milieux : De l’acoustique, de l’art, du design, de l’urbanisme, des sciences naturelles, des sciences sociales, de l’enseignement … Et bien plus encore !!
Le collectif a été créé afin de favoriser la rencontre, l’entraide et l’émergence d’idées et de projets entre toutes les personnes curieuses de sons et de paysages sonores avec une dimension socio-culturelle.
Pédagogies ne renvoi pas tant à l’idée d’enseignement ou de technique d’enseignement mais à l’idée d’une coévolution entre NOUS et le PAYSAGE SONORE. Nous le transformons, et il nous transforme… Le Paysage est pédagogue en lui même !
PePaSon un collectif et mouvement en faveur d’une recherche-action-créationindisciplinaire et populaire autour des Pédagogies des Paysages Sonores. Nous souhaitons faire se rencontrer les personnes, les milieux, les disciplines autour d’un enjeu d’éducation culturelle et sensible intimement liée à l’idée d’habiter son corps, sa vie, son territoire
PePason est donc un réseau en chantier ouvert à toute oreille de bonne volonté.
« I love you, vous ne m’entendez guère, I love you, vous ne m’entendez pas... » Gilles Vignault
PAS – Parcours Audio Sensible à Auch
On me nomme régulièrement artiste sonore, ou paysagiste sonore, et la deuxième proposition me sied parfaitement. Penser, créer, aménager des paysages sonores, vivables, écoutables, me semble un travail, une recherche louables, un objectif de vie sans doute.
Pour autant, il faut savoir raison garder. Dans un monde qui s’emballe, de chantiers en chantiers, de voyages en voyages, où il faut aller vite, être mobile, parfois survivre, la vitesse et le bruit ne nous épargnent pas.
Rumeur insidieuse, vacarme assourdissant, communication parasitée, toutes les formes de bruits se stratifient parfois jusqu’à ce que l’oreille doute de son propre bon entendement.
Alors un paysagiste sonore doit en prendre la mesure, par forcément métrologique, sonométrique, mais plutôt mesure du milieu auriculaire ambiant, sensible, fragile, et de ses modes de vie induites. Jusqu’où aller, comment freiner, éviter le mur du son, faire un pas de côté, préserver sa liberté d’écoutant communiquant ? Là où la parole est plombée d’un chape sonore tonitruante, où elle ne se fait plus entendre, noyée dans un brouhaha incessant, le silence s’installe, malgré lui, malgré nous, ou par nous. Un silence de plomb caché sous un vacarme mortifère.
Un paysagiste sonore se méfie donc de ces écueils assourdissants autant qu’étouffants. Pour faire paysage acceptable d’un monde sonore, il ne convient pas de surenchérir par des installations empilées, mais peut-être de commencer à prendre conscience de l’existant, à le rendre plus écoutable, plus entendable, plus vivable.
Arpenter la ville, y poser une oreille bienveillante, rechercher ses aménités auriculaires, les sociabilités d’un monde complexe à l’écoute, est sans doute une série de premiers pas à franchir. Pour suivre la pensée de John Cage, artiste à l’écoute Oh combien ouverte, inventive, cherchant sans cesse l’expérience ludique, il faut laisser au vestiaire nos a priori pour accepter les sons, sans jugements trop hâtifs.
Une oreille pragmatique repose la question du bien entendre par l’expérience de l’écoute située, mise en situation.
Le simple fait de poser une oreille curieuse sur la ville « empaysage » celle-ci. Nous créons notre propre installation sonore à ciel ouvert, à 360°, pleine de surprises et d’aléas, de mouvements, d’apparitions et de disparitions, de transformations et d’hybridations. Monde étonnant que celui de l’espace sonore dont tant de choses nous échappent. Entre flux et cadences, la ville offre un théâtre d’écoute sans cesse renouvelé, il suffit d’y tendre une oreille tendre, curieuse, peut-être un brin béate, ravie. Néanmoins pas naïve.
La scène acoustique prend forme, avec ses espaces et limites fuyants, ses hors-champs, ses séquences, ses transitions, autant micros scènes intriquées, qui trament une histoire entre les deux oreilles.
Le monde vue par les oreilles prend forme, s’agence, l’oiseau dans la ville, la voiture aussi, les cris des enfants fugaces, la cloche prenant de la hauteur, la rumeur en toile de fond. Tout s’installe, ou presque, s’entend, cohabite, le concert est déjà commencé pour paraphraser Maurice Lemaître, il suffit d’en prendre conscience.
Néanmoins, cette écoute concertée autant que concertante, ne suffit pas toujours, tant s’en faut, à faire oublier, voire à éviter de subir les violences du monde, auxquelles nos oreilles n’échappent malheureusement pas.
De nombreux artistes, dont Raymond Murray Schafer, Max Neuhaus, Paul Panhuysen, Michel Risse et son Décor Sonore, Michel Chion, Pierre-Laurent Cassière, Baudouin Oosterlinck, et bien d’autres, ont posé, ou posent encore sur le monde une oreille attentive. Ces postures d’écoutes, toutes singulières, contribuent à construire des espaces où l’auricularité contribue à mieux entendre, à mieux s’entendre. Il nous faut aujourd’hui faire face, collectivement dans le meilleur des cas, à une série de situations pour le moins tendues, parfois très anxiogènes. Aussi, gageons que prendre soin de nos milieux sonores, nous aidera, certes modestement, à améliorer un peu la qualité de vie, à l’heure actuelle fragilisée de toutes parts, et au final à prendre mutuellement soin de nous, de nos lieux de vie.
Peut-être que le désir, voire le rôle d’un paysagiste sonore, un tant soit peu humaniste, est de mettre des écoutes et écoutants en situation d’expériences collectives, pour tenter de préserver des espace de belles ententes, au sens très large, polysémique et polyphonique du terme.
Qu’est-ce qui y sonne joliment, ou non ? Qu’est-ce qui nous surprend, éventuellement nous dépayse à l’oreille ? Comment percevoir en priorité les musiques de la villes; les aménités auriculaires, les espaces qualitatifs ? Quelle sont les zones calme, oasis sonores, ilots acoustiques privilégiés, protégés ? Quelles sont les influences architecturales, topologiques sur les ambiances sonores ? Quelles sont les rythmes de la ville, entre flux et cadences (heures de pointe, vie scolaire et étudiantes, marchés, présences de casernes de pompiers, hôpitaux, flux de circulation…) ? Quels sont les émergences acoustiques (sirènes et alertes, Klaxons, cloches…) émergeant de la rumeur ? Quelles sont les influences des activités, du zonage urbanistique (industries, commerces, ports, parcs, zones ce loisirs…) ? Quels sont les plus beaux points d’ouïe, panoramiques, resserrés, ouverts, fermés, permanents ou ponctuels… ? Comment circule l’a parole, se déploie, plus ou moins aisément, la communication orale ? Quelles sont les influence atmosphériques, vent, pluie, orages, leurs perceptions et ressentis au prisme des topologies et aménagements… ? Quelles sont les influences de la vie animale, sauvage ou non, dans la cité ? Quelles sont les marqueurs et signatures sonores singulières (cloches, fontaines, spécificités locales…) ? Quelles sont les plus belles acoustiques de la ville (passages ou bâtiments réverbérants, échos, effets de masque, de coupure, de mixage…) ? Quelles sont les coutumes ou événements locaux ponctuels animant la cité (fêtes traditionnelles, vogues, marchés) ? Quels sont les parlers locaux, langues, accents, expressions, marqueurs de brassages culturels…) ? Existe t-il des cheminements préexistants, ou l’écoute tisserait un parcours cohérents, dans ses similitudes et diversités ? Peut-on percevoir une sorte d’archéologie ou d’histoire sonore au travers des quartiers historiques, bâtiments, friches… ? Comment convoquer des approches croisées, indisciplinaires hybridant esthétique, écologie, sociabilités auriculaires et aménagements… ? Comment travailler l’indisciplinaire via des actions arts-sciences, des diagnostiques et expérimentations invitant aménageurs, chercheurs en sciences dures et humaines, décideurs politiques, artistes, résidents… ? Comment définir des corpus et glossaires autour du son, de l’écoute, du paysage sonore, pour que chacun s’entendent (mieux) et élargissent ses approches respectives et mutuelles, le croisement de pratiques ? Comment élaborer des parcours d’écoute, définir, signaliser, inaugurer, voire aménager des points d’ouïe ? Comment le patrimoine sonore peut entrer dans une approche de tourisme culturel, de valorisation du territoire ? Comment protéger les zones de belles écoutes, voire s’en servir de modèles pour un aménagement sensible et qualitatif de l’espace urbain? Comment penser le son, les ambiances en amont, et non de façon curative, lorsque les dysfonctionnements et nuisances sont avérés, souvent difficilement réparables ? Comment repérer, qualifier et exploiter des caractéristiques acoustiques situées, pour le jeu, la diffusion, la création de musiques, pièces sonores, installations et autres objets d’écoute ? Quelles actions d’éducation et de sensibilisation à l’écoute urbaine mettre en place, avec quels publics (enfants, étudiants, résidents, pédagogues, aménageurs, élus…), pourquoi, comment ? Comment agir en installant en priorité l’écoute, comme objet esthétique, outil d’analyse, d’aménagement, de création, sans forcément ajouter une couche sonore supplémentaire ? Comment mettre en place des outils de représentation, d’inventaire, de qualification, description, travailler des cartographies sonores sensibles, des cartes mentales, partitions graphiques… ? Comment user de différent média (mot, texte, image, vidéo, graphisme, danse, performance, son…) pour mettre et raconter une ville en écoute ? Comment engager des processus de créations sonores (documentaires radiophoniques, multimédia, installations sonores, muséographies, parcours et mises en situation d’écoute…) suite à ces investigations et expériences in situ ?
Cette liste de questions et propositions non exhaustive, contextualisable, peut donner lieu à moult extensions, adaptations, hybridations, variations… Ces questionnements sont pensés avant tout comme des leviers d’actions, des déclencheurs, stimulateurs, ouvrant un champ d’expérimentations auriculaires au final peu ou pas explorées.
Desartsonnants, novembre 2022
En parler plus en avant, impulser un projet de terrain, une rencontre : desartsonnants@gmail.com
Questions en VRAC (Véritables Relations Acoustiques Créatives)
– Le PS (Parcours Sonore) engage t-il forcément un CE (Corps Écoutant), et mouvant (CM)? (questions orientée…)
– La CE (Chose Écoutée) est-elle plus importante que le Corps Écoutant (CE), et vice et versa ?
– La posture d’écoute (PE) prime-t-elle sur l’OE (objet entendu), et vice et versa ? Ou bien la déclenche-t-elle ?
– Le design, fut-il sonore (DS), ne se noie-t’il pas dans le lieu, l’ambiance, la masse, la productivité reproduisible… ? (Question orientée)
– Le MVA (Monde Virtuel Acoustique) peut-il remplacer le MRA (Monde Réel Acoustique) ? (Question orientée)
– L’OPA (Oreille Prothèse Augmentée) devient-elle plus performante (performative) que son homologue Oreille Nue, ou Naturelle (ON) ? (Question orientée)
Une forêt peut-elle se cacher derrière un arbre ? Ou inversement ? Un son peut-il se cacher en forêt ? Une forêt dans les sons ? Qu’en dire, qu’en ouïr ? Marcher suivant son instinct Au risque de s’égarer Sans cailloux baliseurs Croiser et écouter l’Ogre Baba Yaga Le roi des Aulnes l’esprit des Sylves Le Grand Méchant Loup GML pour les intimes Les Sept Nains, grincheux compris Pelleas ou Mélisande Ou les deux Le chêne séculaire Le saule, éternel malheureux La biche innocente, quoique… Et tous les esprits frictionnels Qui nous feront voir de quel bois ils se chauffent Et tous les oiseaux nicheurs et dénicheurs Les coucous squatteurs Les pies cleptomanes, de pis en pis Et tous les Elfes, lutins, Hobbits, korrigans, Génies verts, Naïades, Walkiries, Nymphes, Ondines, Échos, Esprits siffleurs, frappeurs, tapageurs…
Choses racontées de souche à oreille Les feuilles grandes ouvertes, ou vertes En embûchcade Des bois sons Hydres à temps Jeux très bûches !
Tout cela fait un sacré boucan ! Une rumeur entretenue de vents Balayée d’orages, saccagée de grêle, assoiffée de sécheresse, Laissant du bois mort, desséché, moussu… Tout ce qui craque sous nos pas Même le verni de l’histoire sylvestre
Sève qui peut !
Mais ça sonne quand même bien !
18 octobre 2022, PREAC Les fictions de la forêt, Permanence de la littérature, forêt de La Double, Cali de Libourne