Marcheur écoutant, j’essaie d’envisager le geste de mettre un pied devant l’autre de façon ouverte, indisciplinée, préservant une part d’incertitude féconde. Les marcheurs et marcheuses, chercheurs et chercheuses, artistes de tout bord ont en effet, et parfois moi le premier, tendance à cadrer une forme de marche, une esthétique, une fonctionnalité, servant de balises à leurs objectifs. Marche esthétique, artistique, touristique, sportive, militante, contestataire, en hommage, en résistance… toutes les marches sont dans la nature, mais en ville aussi. Marches solitaires, collectives, festives, silencieuses, les traversées paysagères, de jour comme de nuit, prennent de multiples formes, des plus discrètes aux plus tapageuses. L’expérience d’une rencontre internationale que j’ai eu le plaisir de co-curaté, « Made of walking », à la Romieu, dans le Gers, pour laquelle près d’une centaine de marcheurs et marcheuses de tout crin se sont retrouvés, venant de pays très différents, m’a fait vivre de riches moments partagés. Les expériences in situ, échanges, pratiques artistiques, politiques, écologiques… ont contribué à me faire vivre, concrètement, physiquement, des façons de marcher d’une incroyable multiplicité, plasticité, et souvent d’une belle porosité, voire indisciplinarité, dans leurs approches et visées. Pour autant, il n’est pas question de s’auto-proclamer spécialiste multitâche et omniscient, mais plutôt d’ouvrir des portes à des pratiques croisées qui puissent faire de la marche une problématique à une recherche-action de terrain. Certes, l’écoute reste pour moi le moteur, le liant, le fil rouge de mes déambulations. Cependant, la marche a pris au fil du temps une certaine épaisseur, polyvalence, et m’offre aujourd’hui plus de chemins de traverse venant contrarier les lignes droites bien balisées. La marche autorisant des chemins de traverse, erratiques, où se perdre fait partie du jeu, où l’improviste et l’improvisation sont assumées, voire conviées, où l’hybridation de pratiques décloisonnées, pimentant l’aventure, nous fait oser de joyeuses incertitudes.
Le hors-champ au cinéma, ou hors-scène au théâtre, est par définition ce qui sort du cadre. Cadre scénique, cadre filmique, des personnages ou événements sonores, par exemple, se perçoivent tout en n’étant pas dans le champ visuel. On les entend souvent, voix en coulisse, ambiances et bruits divers, musiques, sans les voir, après qu’ils aient quitté notre cadre de perception visuel, ou parce qu’ils s’en tiennent, volontairement ou non, éloignés. Effet d’espace, effet de style, on ne voit pas tout ce que l’on entend. Il existe un espace élargi, qui donne lieu à des images mentales, à des représentations et interprétations du non visible. Le monde du sonore, de la création audio, de l’écoute, est ponctué de hors-champs, maitrisés, conceptuels, ou non. L’invisible s’invite à l’oreille, et amène une couche perceptive, un niveau d’information supplémentaire. L’oreille y est logiquement très sollicitée. Greeneway, Ackerman, Tarkovski, Lynch, dans le monde cinématographique, entre voix off, ambiances et suggestions sonores, font du hors-champ un procédé narratif où le sonore joue un rôle prépondérant. Mais les situations de hors-champ ne sont pas propres au seul cinéma, ou à la scène théâtrale. La mise en écoute d’environnements sonores, d’espaces acoustique, le concept du paysage sonore comme un espace de représentation et d’écriture pour et par l’oreille, nous permettent de vivre de nombreuses situations de hors-champs auditifs. J’en présenterai ici quelques-unes, relatives à mes propres expériences d’écoutant.
Des forêts et des oiseaux En forêt, la majorité des oiseaux sont invisibles, mais bien présents à l’écoute. Les ornithologues, bio et éco-acousticiens se fient donc de préférence à leur oreille, et à des dispositifs d’enregistrements numériques pour tenter de les identifier, dénombrer, et faire des états des lieux concernant leur présence, absence, migrations, sur des territoires donnés. Ces hors-champs audio naturalistes, au-delà des approches scientifiques, sont aussi des espaces d’écoute sensibles pour s’immerger dans les espaces acoustiques forestiers, avec la magie des chants d’oiseaux, notamment lors des chorus Dawn, que l’on pourrait traduire par chants de l’aube ou réveil des oiseaux. Moment magique et impressionnant pour qui s’aventure en forêt à l’heure bleue, juste avant le lever du jour, et qui vit une expérience immersive où, à défaut de voir les oiseaux, entend ce grand chœur avien qui réjouit l’oreille d’un immense hors-champ matinal. L’espace est peuplé d’un immense concert du matin, où les oiseaux sont majoritairement invisibles, mais ponctue les lieux d’un incroyable pointillisme quasi musical.
Un banc, une ville, une nuit C’est une expérience montoise, une cité wallonne, lors du festival, City Sonic, où je m’installe, à nuit tombée, sur un banc public dominant la ville. La Grand-Place en contrebas à gauche, un square au pied de la petite colline où je suis installé, le grand beffroi carillonnant ponctuellement à l’arrière, autant de sonorités qui me parviennent dans une superbe spatialisation, dans l’obscurité de la ville. J’adore ce point d’ouïe panoramique, surtout les vendredis et samedis en soirée, là où les étudiants sont en goguettes, où les cris, les rires et les chants éclaboussent le centre de Mons. Ici aussi, dans cette petite ruelle peu passante, la majorité des sons ne se manifestent qu’à l’écoute, et d’autant plus présents que l’obscurité est installée. Une ville assez bouillonnante en écoute se dessine à l’oreille, sur un banc d’écoute où je reviens régulièrement, de soir en soir, d’année en année..
Un concert acousmatique, cinéma pour l’oreille Début des années 80, je découvre la musique électroacoustique, ses dispositifs multicanaux, et la spatialisation des sons qui se promènent de haut-parleur en haut-parleur. L’espace musical est, dit-on, acousmatique, on n’en voit pas les sources. Écoutez, il n’y a rien à voir ! Le principe de ces musiques étant d’êtres des tissées de « sons fixés », selon l’appellation de Michel Chion, où l’approche concrète de Pierre Schaeffer, n’implique pas la présence de musiciens interprètes, hormis les cas de musiques mixtes, fait que les sources sonores ne sont pas visibles. Les auditeurs étant souvent plongés dans l’obscurité pour renforcer l’immersion. On pourrait dire ici que la mise en situation d’une écoute immersive, généralement sans image, est un bain sonore de hors-champs total, celui que Chion définit comme un « cinéma pour l’oreille ». Le fait que l’écoute s’affranchisse de la vue, du geste musical interprété sur scène, est propice à la fabrication d’images mentales, d’impressions et de ressentis intimes et intérieurs, qui nous place dans un paysage sensoriel mouvant, fugace. Nous sommes hors du champ d’une réalité musicale avec une scène frontale et relativement figée ou « calibrée » au niveau des positionnements des sources sonores. Bien sûr, d’autres dispositifs spatio-temporels existent, et parfois depuis longtemps, où sont aménagés pour diffuser et installer des œuvres spécifiques, autour des auditeurs, avec tous les hors-champs scéniques et hors scéniques possibles.
Le lointain tout près de chez moi Un muret, tout contre la maison que j’occupe, me sert d’assise écoutante, surtout en fin de soirée, et de préférence aux « beaux jours ». La route voisine est assez peu circulante les week-ends, et laisse l’espace sonore se déployer au loin, l’oreille pouvant étendre, étirer son écoute jusqu’aux collines avoisinantes. C’est ainsi que les chants de rapaces en chasse, des trains ferraillant au loin, des voix d’enfants au bout d’un parc, tissent l’espace de sonorités invisibles, et pourtant parfaitement identifiables et localisables. On peut suivre de l’oreille, des trajectoires sonores, se représenter mentalement les topologies locales, les reliefs, situer le mouvement d’un train quittant la gare, ou y faisant escale, la cloche en haut de la ville. Là encore, le regard n’est pas le sens premier, voire est parfaitement inopérant pour entendre et se représenter la géographie acoustique des lieux. Les bribes sonores voyageant au fil des réverbérations paysagères, parfois des échos collinaires font du hors-champ un catalyseur d’écoutes situées, d’ambiances constituant des marqueurs et signatures d’identités sonores locales. Celle qui nous fait de l’oreille se sentir un peu chez nous.
Des porosités dedans/dehors, privé/public Je me promènerai ici dans les dédales lyonnais bien connus que sont les traboules. Escaliers, passages couverts et cours intérieures me feront « débarouler » les pentes de la Croix-Rousse, ou traverser en zigzaguant le quartier historique du Vieux Lyon. Les lieux points d’ouïe qui m’intéressent ici, comme des hors-champs auditifs remarquables, sont les cours intérieures, voire des cours à ciel ouvert, mais encastrées dans une série de sas architecturaux, les coupant de la frénésie urbaine toute proche. Pourtant, malgré le côté oasis acoustique avéré, ces cours ne sont pas, tant s’en faut, muettes. En été, aux heures chaudes, en fin de soirée, de nombreuses fenêtres s’ouvrent sur ces puits sonores. On y entend, sans la voir, la vie, s’échappant par bribes sonores des habitants et habitantes. Sons de cuisine, de radios ou télés, de voix, de fêtes… Le privé, l’intime, s’échappent et s’entendent dans des espaces publics, ou semi-privatifs, en ouvrant le dedans sur le dehors, et vis versa. Cette situation d’écoute que l’on pourrait qualifier d’acousmatique – écouter sans voir est magnifiée, si je puis dire, de hors-champs qui animent les espaces d’un dynamisme où la vie déboule à ciel ouvert. Situation qui impulse des parcours d’écoute aussi riches que variés. Des sonorités sont amplifiées, enrichies, par les réverbérations d’espaces architecturaux, minéraux et très circonscrits, qui ravissent les oreilles écoutantes.
Des hors-champs à profusion, des signatures sonores Dans cette approche exploratoire de hors-champs écoutables, entendables, on s’aperçoit que l’entendu invisible est monnaie courante dans les environnements traversés, arpentés. À tel point qu’ils contribuent à entendre de véritables signatures sonores, des marqueurs acoustiques, des points d’ouïe remarquables. L’oreille se saisit de l’invisible pour construire des paysages sonores inouïs, en tout cas pour celles et ceux quoi ne leur prêtent pas l’oreille. Une certaine forme de sons/silences s’écoute en l’absence d’images, ou sans en voir l’origine des sources, ce qui peut parfois générer quelques inquiétudes, sinon peurs, dans l’exubérance sonore d’une forêt profonde, ou par un petit cliquetis perçu de nuit dans une ruelle étroite et sombre. Néanmoins, les hors-champs restent à la fois une singularité auditive tout à fait excitante, et une expérience esthétique et sociale qui réjouissent notre écoute tout en nous renseignant sur les écosystèmes sonores dans lesquels nous vivons.
Silence on écoute Silence on marche Silence pour s’entendre entre les sons Silences pour ressentir les espaces Silences pour être dans l’ambiance Silence pour se poser dans l’acoustique Silence pour rythmer l’écoute Silence pour s’immerger en douceur Silence pour traverser la ville et ailleurs Silence pour souder un groupe écoutant Silences pour jouir des paysages sonores Silence pour construire des paysages sonores Silence pour apaiser l’espace Silence pour ralentir le temps Silences pour expérimenter les silences Silence pour donner lieu(x) aux sons.
Des gestes Arpenter, mesurer, se mesurer aux territoires sensibles et à l’altérité co-écoutante Entendre, s’entendre, mieux s’entendre Débattre, échanger, partager Résister, déchiffrer, défricher Co-construire un monde écoutable et entendable
Un projet La marche écoutante, le PAS – Parcours Audio Sensibles, sont des espaces-temps propices à ouvrir l’oreille sur des territoires en mouvement, à créer des zones de dialogues, de réflexions, d’expérimentations collectives, autour de problématiques auriculaires qui font communs.
Des approches (non exhaustives) La forêt, la présence de l’eau dans le territoire, la ville, la nuit, la montagne, les sites et acoustiques remarquables, la pollution sonore, les aménités paysagères, l’écologie acoustique, l’écoute active, la lecture de paysages sonores, les pédagogies écoutantes actives et leurs outils, l’écoute dans l’éducation populaire, les pédagogies émancipatrices, l’écoute et les droits culturels, l’aménagement du territoire au prisme de l’écoute, la gestion du bruit, les inventaires et cartographies sonores, les approches transdisciplinaires et indisciplinées, les tiers-lieux et tiers-espaces comme espaces d’écoutes et de production, les communs auriculaires, les outils législatifs et sensibles, le paysage comme espace de création sonore et musicale, les espaces de résistance et de contestation entre silences et tumultes, les oasis sonores apaisants aménagés et protégés, les points d’ouïe-arrêts sur son, les postures d’écoute physiques et mentales, la construction et représentation de territoires sonores, le sonore entre physicalité et immatérialité, l’architecture sonore et le son comme espace architecturé, l’écoute le ralentissement et la lenteur, les fabriques écoutantes contextuelles et in situ, l’expérimentation sonore collective, le plaisir et la joie d’entendre, paupérisations disparitions et saturations de paysages fragiles…
Faire entrer l’oreille, le corps, dans les sons Faire entrer les sons dans le corps, les oreilles Jeux de l’ouïe, des osselets, des colimaçons S’enfoncer dans les acoustiques sonnantes Y rebondir en échos Se prolonger dans l’espace raisonnant S’étirer dans la réverbération trompeuse Perdurer après le choc vibratoire Feindre une trace d’énergie fantomatique Faire vibrer sympathiquement Se syntoniser jusqu’à une relative stabilité Architecturer des espaces sonores Y construire des bulles de silences et de sons Naviguer au gré des ambiances transitoires Se métamorphoser en peau vibratile La tendre comme un tympan déployé S’immerger dans les nappes soniques Être à l’unisson Être en dissonance Être corps entendant Être corps écoutant L’ouïe fine ou grossière Ouvrez les écoutilles Descendre au fond des sons Jusqu’au silence intarissable.
PAS – Parcours Audio Sensible à Kalinigrad (Ru)- Festival Sound Around »
Lorsque que l’on dit « faire silence », dans le verbe faire, il y a l’idée d’une construction, d’une fabrication tangible, acoustique, non ou peu bruyante, en marge, en écho, en superposition, en alternance… à l’écoute elle-même. On fabrique ainsi littéralement du, ou des silences, couplés aux gestes d’écoute. Parfois, comme par une forme sémantique marquant une distanciation, on observe le silence, plus une façon de l’entretenir, de le pratiquer, que d’en cerner les contours spatio-temporels, d’en analyser les qualités, la profondeur, les raisons d’être. Refusant de répondre, plongé dans un mutisme assumé, on garde le silence, ne révélant rien de ce qui peut nous être demandé. On garde le silence dans un état persistant, résistant, comme on garderait le lit, envers et contre tout. `Lorsqu’on se tait, ne révèle pas certaines choses, pour différentes raisons, les pires et les meilleures, on passe sous silence. Passer sous silence, comme on passerait sous les radars, serait-elle une forme de furtivité . Ne pas se faire entendre pour gagner en liberté d’agir, et non pas se taire en étant muselé. Ne pas mot dire et ne pas maudire. De même lorsque l’on fait non pas silence, mais lorsque l’on fait du bruit, au risque ou dans la volonté de bousculer des espaces en imposant parfois des ambiances, des sons, plus ou moins agréables, voire des nuisances. Faire du bruit pour se signaler, pour manifester, pour résister, pour provoquer, ne pas se faire piétiner, aller à contre-courant d’un silence résigné, si ce n’est exigé. Mais d’un autre côté, la marche silencieuse, ou blanche, dans un silence de résistance non violente, pacifique, est aussi une forme de silence en mémoire, ou en opposition. On peut également faire, en dehors du silence, de la musique. On peut la jouer, l’interpréter, la performer, l’improviser, la composer. Bref peuplé ou couvrir un silence qui véhicule et fait entendre trop de vides, de non entendus, de non festif. Toujours dans une idée de construire sciemment quelque chose d’entendable. Toutes ces actions volontaires, impliquent des gestes qui vont construire, en solitaire ou à plusieurs, des scènes, des paysages, où les sons et les silences es sont étroitement mêlés, l’un parfois laissant, plus ou moins, la place à l’autre, le mettant en exergue, ou l’estompant, l’interrompant, s’y superposant. Dans l’idée de faire silence, il y a bien de multiples raisons, objectifs, attendus, mises en situation… Silence on tourne ! Dit-on sur un plateau de cinéma, voire dans un studio d’enregistrement « On air ». Il y a là une injonction à se taire, à ne pas faire de bruit parasite, pour ne pas polluer une prise de vue, ou de sons, et avoir à la refaire le cas échéant. Ne pas déranger, notamment via des émissions sonores intrusives, inopinées et perturbatrices. Silence dans les rangs, est un « commandement », scolaire ou militaire, comme une demande d’attention, de respect, si ce n’est de soumission à une forme de discipline collective contraignante. L’instituteur, le professeur, demandent le silence, le font respecter, pour que leurs paroles ne soient pas noyées dans le chahut, l’indiscipline incontrôlable. Pour que leur parole soit entendue. On revient par les marges sur une idée de silence obéissant, via un effort collectif, imposé pour le bien de tous. Le chef d’orchestre aussi, en levant sa baguette, demande le silence à ses musiciens, et implicitement aux auditeurs, pour que la musique puisse s’interpréter et s’entendre dans de « bonnes » conditions. Wagner, à une époque où on parlait, parfois fort, dans les représentations musicales, à l’opéra, construit une architecture spécifique, où le public, plongé dans l’obscurité, ne doit pas troubler le spectacle en devisant, riant, invectivant. Il faut faire silence pour apprécier l’œuvre. Aujourd’hui, cette mise en situation silencieuse prévaut. Dans une salle de spectacle, tousser fort, longtemps, ouvrir l’emballage plastique d’un bonbon, chuchoter, sont de « mauvaises actions » qui nous valent des regards courroucés alentours, et nous couvrent d’opprobre, alors que nos voisins n’osent pas bouger d’un millimètre si leur siège à la mauvaise idée de grincer. Jour une partition tacet sans risquer la fausse note ! On est loin de l’ambiance taverne, où les bruits environnants font partie de l’ambiance. Le silence peut devenir une chape de plomb qui dissuadera certains spectateurs de pénétrer dans un antre aux pratiques ritualisées, avec tous ses codes et interdits, dont le silence. L’animateur qui emmènera de jeunes ados, peu rompus à l’exercice d’écoute en silence ,en fera parfois les frais… Le silence monacal, celui propre aux lieux de prière, à la méditation, à la concentration spirituelle transcendantale, ménagera des espaces où on ne se croise physiquement que peu, ou pas, où l’on ne se parle pas, sinon dans des espaces-temps rigoureusement délimités. Là où les vœux de silence imposent des règles strictes et parfois difficiles à vivre, à suivre, dans des co-habitations qui effacent ou amoindrissent les communications orales, donc des espaces de sociabilité, d’humanité. Un silence de l’intimité personnelle, de l’introspection, mais aussi de l’éloignement de l’autre, ou de tiers éléments potentiellement perturbateurs. Le bruit détourne notre attention du « droit chemin », justification pour ménager, installer le silence. Mais on a occasionnellement, dans nos vies trépidantes, de formes de retraites silencieuses, dé-saturantes. La minute de silence elle, marque un hommage cérémonial, un rituel en mémoire de, le souvenir de « héros » morts pour, ou d’un défunt dont on se souvient collectivement. En architecture, à défaut de rechercher un « silence parfait », on isole les logements, à la fois des proches voisinages internes et de leurs bruits intrinsèques, et des sources bruyantes extérieures dans des sites urbains ou périurbains. Mais on cloisonne ainsi le dedans du dehors, jusqu’à un enfermement autistique, qui met à mal une vie sociale qui ne tend plus l’oreille vers l’extérieur, et laisse fermées ses fenêtres sur la vie de l’espace public. Un espace public qui ne s’entend plus, avec lequel on ne s’entend plus, une oreille sclérosée et des lieux acoustiquement paupérisés… La solitude, par exemple celle du berger en pâturage, du gardien de phare, de refuges, contraint des « veilleurs » et surveillants à des silences plus ou moins forcés mais néanmoins assumés parfois comme de belles qualités de vie, des Ce peut être là une façon de s’extraire de la fureur du monde. Néanmoins, le silence, où tout au moins le calme des uns n’est pas celui des autres. Blier fils fait dire à Blier père dans le film « Buffet froid « Parce que tu trouves ça calme ? Y commencent à me taper sur le système ces oiseaux !… » A chacun ses aspirations à un apaisement auriculaire. Qui n’a jamais entendu dire qu’un urbain se retrouve brusquement dans une campagne silencieuse, de nuit, était empêché de trouver le sommeil par… manque de « bruit ». Être en rupture avec le bruit en se frottant au silence demande parfois une adaptation, une accoutumance. Il y a les taiseux, les taiseuses, celles et ceux qui préfèrent ne rien dire, mais écouter le monde. Le silence révèle des beautés comme fait naitre des angoisses. Lorsqu’il est de plomb, il s’impose comme une chape recouvrant les sons de la vie, les échanges, l’humanité même, fusse temporairement, avant qu’on vienne le briser, pour dire enfin, se faire entendre et ré-entendre le monde. Une expérience surprenante, août1999, on peut assister à une éclipse totale du soleil, chose rare. Fin de matinée, l’obscurité se fait et tous les oiseaux se taisent, de même que toute la vie s’apaise pour contempler ce phénomène. Un silence étrange, magique, couplé à une obscurité inhabituelle, rapide, qui sera rompu par la réapparition du jour. Les habitants, nous ,les animaux, font silence face à un événement aussi beau que perturbant. Un silence qui peut faire écho à celui installé dans les rues par la covid, et la disparition des sons de l’école, du marché, des bars, que j’ai personnellement mal vécu, malgré l’apaisement acoustique des grandes villes. Heureusement, il restait les oiseaux, les cloches, et les tintamarres de 20 heures à nos fenêtres. Dans le milieu des audio-naturalistes, des ornithologues, on fait silence pour ne pas faire fuir la faune, l’écouter, voir l’enregistrer, sans qu’elle ne se dérobe à nos oreilles et micros, sans que notre présence fasse taire ce que l’on veut entendre.. Rachel Carson, dans son livre « Le printemps silencieux » montre comment le fait de ne pas ou plus entendre certaines choses du vivant, nous met devant le terrible constat d’une bio diversité moribonde, et de notre propre disparition questionnée, voire probable. Silence de mort… Souvent, les randonneurs marchent en silence, façon d’être en immersion avec les forêts et montagnes traversées, et parfois de ne pas s’essouffler dans des passages à fortes dénivelées. Quant à savoir si le silence est vraiment d’or et la parole d’argent, on peut penser que, selon les circonstances et les contextes, le postulat peut varier, voire s’inverser, ou ne pas être d’actualité. Bref, des raisons et façons de faire silence, des motivations, des contextes, il y en a pléthore, sans aller jusqu’au silence de mort, qui serait un aboutissement sur lequel nous n’avons personnellement plus prise.… Faire silence est une manière d’être au monde, de l’entendre comme faire sonner, mais sans faire (trop) de bruit.
Repérer, inventorier, valoriser, raconter, faire entendre…
Des points d’ouïe et sites acoustiques remarquables Des marqueurs sonores singuliers, des ambiances auriculaires Une culture locale et des événements La mémoire et le patrimoine du terroir Des histoire(s), récits et fictions Des parcours sonores, des façons de déambuler dans les sons
Un territoire et des paysages à portée d’oreille !
Une forme de tourisme culturel audio-paysagère en mode doux.
Un projet de territoire, éc(h)ologique, pédagogique, ludique, collaboratif, participatif. Et avec ta ville, ta campagne, ton village… Comment tu t’entends.
Desartsonnants se tient à votre écoute pour tout projet autour des territoires sonores. Les choses étant ce qu’est le son !
Une forêt au printemps Le long d’une rivière, à la même époque Le réveil des oiseaux, juste avant le jour levant Une ville de nuit Une église, à l’intérieur Un belvédère, un surplomb Un parking souterrain, au plus profond Un cimetière Une gare Les cris de marmottes guetteuses Une cour intérieure Un tunnel Un marché Une rue ou place publique avec des chanteurs de rues Une combe jurassienne Une plage, un jour tempétueux Des clarines de troupeaux en alpage Une galerie commerciale Une salle de sports Un bagad ou une fanfare qui passe La pluie sur un toit de tôle, ou d’autres matières L’orage en montagne Le vent qui fait chanter, claquer Une vente à la criée Un torrent au détour d’un sentier Une terrasse de bar, de restaurant, des voix festives Des volets qui claquent au vent, d’autres qui se ferment et roulent à nuit tombante Des pas de danse sur un parquet Des cloches carillonnantes Des séracs qui s’écroulent Des sons disparus aussi Et tant de choses encore, qui surgissent et s’évanouissent ici et là.
1909, Edmond Blanguernon, poète et inspecteur académique en Marne, expérimente les premières « Classes promenades ». Des explorations thématiques, marchées, bimensuelles, soigneusement préparées, à destination du public scolaire. Elles seront intégrées aux programmes pédagogiques vers 1920, reprisent par Freinet (classes-ateliers), et inspirent aujourd’hui « l’école dehors », ainsi que des recherches de Thierry Paquot sur les enfants « chercheurs d’ors » et la « ville récréative ». Je les découvre tardivement, et me sens parfaitement en phase avec ces marches apprenantes, ludiques, où tendre l’oreille tendre (référence à l’essai éponyme d’Anne Bustaret) est plus que jamais pour moi une priorité. Priorité non seulement à destination des enfants, mais priorité pour tout le monde. À l’heure où le monde est de plus en plus complexe, emballé, interconnecté, où l’urbanité fractionne et cloisonne, souvent violemment, les espaces publics, où les enfants, et parfois les « grands », perdent peu à peu le contact avec le monde extérieur, il est urgent de jeter sur nos milieux de vie, une oreille, un regard, de (ré)apprendre des façons de jouer, de toucher, de gouter, de se déplacer, de faire collectif… Les PAS – Parcours Audio Sensibles s’inscrivent dans ces approches tout à la fois esthétiques, pédagogiques, et plus largement sociétales. Ils ne changeront pas le monde, mais cherchent, modestement, à trouver et à préserver des espaces d’écoutes et d’échanges partagés, sur le terrain-même.
Promenades écoutantes avec des scolaire de la CALI (Communauté d’Aglomération du Libournais) PREAC L’Art de grandir – Fictions de la forêt
@Événement CRANE-Lab – Inauguration d’un point d’ouïe – Prieuré de Vausse Chätel Girard (21) – Festival Ex-VoO 2016
Choisir un lieu s’y poser s’y reposer s’y installer y installer l’écoute collective attentive rêveuse simple surprenante à oreille nue profiter de la richesse sonore ambiante en jouir s’immerger dans les sons apprécier les espaces acoustiques multiples les mouvements sonores complexes accueillir les aléas les événements impromptus et d’autres surprises auditives renouveler l’expérience d’écoute installée sur différents lieux tracer un parcours le suivre fabriquer des points d’ouïe de concert faire de l’expérimentation sonore un chantier d’écoute à ciel ouvert avoir une écoute critique partagée sensible vers de curieuses auricularités.
Comment des compositeurs, de Clément Janequin à Frédéric Acquaviva, en passant par Luc Ferrari et bien d’autres, puisent de la matière sonore « environnementale » pour (re)composer des paysages sonores inouïs ? Comment des artistes sonores, par le field recording, l’écologie acoustique, l’audio-naturalisme, les soundwalks, proposent de nouvelles postures d’écoute autour de sujets brulants d’actualité ? Comment les rapports architecture, sculptures et installations sonores, ont créé des espaces d’écoute qui nous immergent dans des ambiances aussi inattendues qu’inentendues ? C’est ce que j’essaie de montrer et de faire entendre dans la conférence-causerie « Musiques en paysages, et inversement ». Notons que celle-ci peut être couplée avec un PAS – Parcours Audio Sensible, pour expérimenter physiquement des situations d’écoute in situ.
Desartsonnants reste à votre écoute pour en discuter de vive voix !
Merci à l’association ACIRENE, à Transcultures/City Sonic, au feu GMVL de Lyon, CRANE Lab, et bien d’autres structures et ami.es, s’avoir alimenté cette réflexion et ressources, au fil des nombreuses années à avoir expérimenté des situations d’écoute et des échanges tous azimuts.
@photo Raymond Delepierre – Desartsonnants sur et dans un Oto Date d’Akio Suzuki. « Sentier des Lauzes », PNR des Monts d’Ardèche.
Le vent dans les arbres, un soir d’hiver glacial Nos pas déambulant sur des trottoirs sans fin Les conversations brouillées dans des bars animés et anonymes Des mouettes qui ne cessent de rire dans une ville dépaysante Des bribes de conversations morcelées, qui tricotent un patchwork incompréhensible Les résonances d’églises, aux ambiances sombres feutrées Le ronronnement d’une ventilation, cliquetante et tenace Des verres qui s’entrechoquent en fêtes fugitives La voix d’un ami disparu, qui malgré tout nous rattache au monde La cloche qui tinte dans un salut nocturne et mélancolique La pluie subite qui nous fouette et nous glace le corps Un cimetière où les sons de la ville pénètrent respectueusement La rivière impétueuse, gonflée des pluies d’automne Un musicien de rue qui fait d’une placette un lieu intime de concert éphémère Les premiers oiseaux frileux qui hésitent à sortir de l’hiver Le grondement des travaux qui défont et refont sans cesse la ville Le presque silence d’une nuit campagnarde La fontaine qui crache à flots continus son humidité tonique Un tramway ferraillant à la cloche menaçante Une fanfare de rue qui soudain vient tout enjouer Les rideaux de fer de commerces qui s’ouvrent sur une nouvelle journée La musique ténue, qui s’échappe d’une fenêtre ouverte La bouilloire sifflante du matin, un brin agaçante L’orage qui gronde au loin comme de sourds présages Les rires d’enfants déboulant de l’école Une forêt nocturne envoûtante et inquiétante La radio qui rythme nos nuits d’un flux obscur et nébuleux La nuit qui tombe et ses chouettes hululantes La rumeur de la ville, étendue à nos pieds Les échos d’un train dont le klaxon secoue les collines La solitude comme un doux chant mélancolique La vie qui passe, bon an mal an, à portée d’oreille Les sons qui nous font entendre que l’on reste, envers est contre tout, bien vivant.
Entre un ancrage Beaujolais vert, avec l’Atelier-Tiers-Lieu d’Amplepuis, et notamment une approche des « Nourritures terrestres côté cuisine », des explorations liés aux arts numériques, des réseaux à tisser… La mise en chantier d’une cartographie sonore amplepuisienne. Un nomadisme conduisant Desartsonnants dés le mois de janvier à Chambéry, auscultation collective du quartier Biollay, puis au Festival Longueur d’Ondes à Brest pour de belles rencontres. La poursuite du projet Bassins Versants l’oreille fluante, avec le bidouillage d’un instrumentarium audionumérique pour installer ou improviser des paysages sonores aquatiques, ou autres… Un récit en parcours d’écoute, un festival de cabanes savoyard, un bout de forêt, avec lectures de Thoreau et de son approche pré-écologique du monde par les oreilles. Autre histoire vagabonde, entre promenades écoutes, danse et arpentages géographiques à Épinal. Une nouvelle audio-excursion belge, au fil des ans, Desartsonnants ne s’en lasse pas. Et d’autres chantiers sous l’oreille. L’année 2025 se profile, plus incertaine que jamais…
@ Transcultures – PAS – Parcours Audio Sensible à Mons (Be) Festival City Sonic
Comme le paysage sonore n’existe pas sans l’écoutant, sans l’écoute de l’écoutant, sans le corps écoutant, sans la pensée sensible, volatile, versatile, multiple de l’écoutant, il faut donc le fabriquer de toute pièce. Il est nécessaire de le reconstruire dans chaque lieu et moment, et ne jamais prendre pour acquise une idée de paysage sonore comme une représentation figée de type carte postale. C’est une chose qui a cheminée longtemps dans ma tête, mon corps, pour s’incarner progressivement au fil des expériences situées. Ce n’était pas du tout une évidence lorsque j’ai commencé à tendre l’oreille et a arpenter des territoires au gré de leurs textures sonores. Je constate aujourd’hui que beaucoup ne se reconnaissent pas dans cette approche, voire refusent de reconnaître l’expression, si ce n’est l’existence des paysages sonores, en tous cas dans une pensée post schaférienne.. Mais cette petite chronique n’est ni le lieu ni le sujet d’un débat polémique. La question que me pousse à repenser, par l’action de terrain, les moyens, outils, processus, dispositifs, propres à faire émerger des espaces sonores singuliers, au sein de territoires de plus en plus fragiles et tourmentés, est plutôt le sujet de cet article. Au début est l’oreille, et donc l’écoute. S’il faut commencer par une approche simple, posons d’emblée l’écoute comme une clé de voûte, qui fait tenir debout à la fois la cohérence physique et sensible d’un paysage sonore, mais également les éléments d’analyses critiques et les créations qui en découlent potentiellement. Qui dit écoute dit organe, sens, mode d’appréhension sensible du monde, inclue dans un corps qui est lu-même un réceptacle vibratoire complexe, multisensoriel, réactif aux tressaillements et aux ébranlements du monde. Nous somme plongés dans une vie organique, sociale, émotive, qui secoue notre corps dans son intégrité, et notre perception auditive est en alerte, entre tensions et détentes, adoptant pour faire face à des situations multiples quantités de postures psychomotriciennes. Entre la protection, la fuite, la scrutation, l’auscultation, nous réagissons et interagissons différemment selon les contextes. Ainsi, mettre un corps en mouvement pour traverser des ambiances sonores, s’en approcher, s’en éloigner, les mixer, en entrainant parfois un groupe à en faire de même, sont autant de postures issues des soudwalkings et autres balades sonores, marches écoutantes… Au fil des expériences audio-déambulantes, j’ai été amené à croiser nombres d’artistes œuvrant dans les champs artistiques de l’art-performance, de l’art-action, de la danse, du cirquen qui très souvent frottent leurs corps à l’espace public, au rythme de performances et de mises en situation souvent surprenantes et décalées, si ce n’est volontairement provocatrices. La physicalité du geste et du corps est au centre de la performance, qu’elle soit très (dé)monstrative ou au contraire minimaliste, si ce n’est quasiment invisible. Un jour, après un long PAS-Parcours Audio Sensible nocturne, autour des rives lyonnaises du Rhône et de la Saône, après une très lente marche et près de trois heures en silence (écoutant) un des organisateurs m’a dit que mes marches relevaient de la performance, se détachant des déambulations patrimoniales ou urbanistiques qu’il avait l’habitude de proposer. Sur quoi, et particulièrement ce soir là, j’étais assez d’accord. J’avais poussé les corps arpenteurs et écoutants dans des situations d’immersion collective pour le peu inhabituelles. La lenteur, le silence, la longueur, les lieux parfois surprenants, dans un esprit proche de l’artiste Max Neuhaus, avaient contribué à construire une traversée de paysages sonores à la fois propres à chaque participant, et à la fois dans une forme de geste collectif stimulant. Je garde en mémoire nombre d’images, sonores ou non, de ressentis, comme une sorte de cartographie mentale sensible. J’ai en mémoire des moments forts, tel celui d’une immense péniche qui fait un demi-tour sur le Rhône, éclairant dans la nuit le fleuve de ses feux de navigation, ses puissants moteurs diésels éclaboussant les lieux de grondements réverbérés par les murs des berges et la surface des eaux… Plus loin, des groupes de jeunes étudiants et étudiantes qui, ici et là, improvisent une soirée festive, danses, musiques et bières à l’appui. Ces scènes, ces ambiances traversées, sont d’autant plus vécues fortement que le corps entier est immergé dans son propre silence et mu dans une lenteur assumée. Il construit son récit au fil des pas et des stimuli paysagers, la dynamique de groupe tissant des ressentis parfois exacerbés. Les paysages sonores, visuels et parfois olfactifs, nous traversent autant que nous les traversons. Ils nous baignent, nos sautent aux oreilles, ne cessent de se transformer lors de gestes performatifs collectifs. J’en ai beaucoup appris en regardant comment les corps de danseurs, circassiens, artistes de rue, se mettent en scène dans l’espace public, en révélant des territoires esthétiques, poétiques, politiques et sociaux de façon décalée. Avant de penser à une potentielle œuvre sonore, il m’est nécessaire de plonger corps et oreilles, regard compris, dans l’espace public urbain, la forêt, le long du ruisseau, ce qui est d’emblée pour moi une façon d’œuvrer. La création, l’écriture corporelle, haptique, immatérielle, en tout cas dans sa concrétisation, les situations et postures, que propose un parcours d’écoute, contribuent à l’émergence d’une œuvre située, contextuelle, le corps engagé aidant. Faire corps avec les lieux, les participants, la vie multiple croisée en chemin, est ici une expression qui prend tout son sens, dont celui de l’ouïe bien entendu
Festival Sound Around, Kalinigrad 2019 – Institut Français de Saint-Pétersbourg
En chantier. Je bricole un instrumentarium numérique autant qu’éclectique, avec des bouts de logiciels de création sonore libres, des patchs Pure Data… Je bidouille des field recording (enregistrements de terrain) en live, pour recomposer des paysages sonores via des sons du cru. C’est souvent hasardeux, mais ça donne des choses jouant à la fois sur les marqueurs sonores des lieux, parfois identifiables, et des paysages décalés, frictionnels, où le réel se frotte à l’imaginaire. Je joue, improvise, tricote, sons et ambiances, sous une forme nomade, performative, à la fois concertante et déconcertante… Projet de territoire, l’immersion dans les ambiances auriculaires d’un lieu est la clé de voûte qui fera tenir les sons ensemble, et nous reliera au monde, à ses cohabitant(e)s, par le grand et le petit bout de l’oreillette.
Nous sommes en novembre, période automnale, où souvent les grands vents se libèrent, labourent le paysage de leurs trainées chaotiques, tempétueuses et imprévisibles.
À nuit tombée, de jour, je marche ma petite ville, balayée et secouée de rafales venteuses et fougueuses. Elles s’entendent Oh combien, imposantes, animant les espaces auriculaires, dans un paysage sonore des plus dynamiques et mouvants.
Le raclement des feuilles mortes, tourbillonnantes autour de moi, sur l’asphalte, une surface de jeu granuleuse, sonore, propice à une composition quasi musicale. Tout passe, glisse, crisse, vite, de droite à gauche, devant derrière, dessus, de près et de loin… Une spatialisation de mouvements acoustiques impressionnante, impossible à reproduire, même sur le meilleur système de diffusion acoustique, si performant fût-il.
Des arbres, des forêts environnantes, sont secoués sans ménagement, faisant entendre des chuintements, grondements, des secouées véloces, dessinant acoustiquement des espaces perçus à l’échelle de notre écoute, proches et lointains, toujours en mouvement.
Des volets et portails claquent et grincent, dans une sorte de surprenante symphonie nocturne, éolienne. Des interstices architecturaux, des passages, des tuiles, des fentes, sifflent et gémissent, ici et là, souffles d’une vie turbulente à portée d’oreille.
Les lieux traversés se percoivent tout à la fois dans une sorte de violence climatique inquiétante, et une activité trépidante, qui nous maintient en alerte, en vie, en gardant notre écoute portée sur un monde secoué de mille soubresauts.
Parcours d’écoute entre chiens et loups. @Festival Back To The Trees 2023 – Bois d’Ambre à Saint-Vit (25)
En parcourant le site A.I.M.E( Association d’Individus Socialement Engagés), j’ai écouté un podcast d’Isabelle Ginot, enseignante-chercheuse, codirectrice du département danse à l’université Paris VIII et praticienne Feldenkrais, traitant de l’art socialement engagé. Sa présentation s’appuie sur un texte de Pablo Helguera, tiré d’un livre « Motifs incertains », publié par les Presses du réel. Cet ouvrage fait un point sur les formes d’enseignements des pratiques artistiques socialement engagées, issu de cinq programmes d’étude internationaux faisant référence en la matière. La présentation a fortement résonné avec les questions que je (me) pose de façon récurrente, en allant arpenter des territoires sonores, collectivement, et en tentant d’ouvrir des champs où l’artistique et la pédagogie sont fortement ancrés dans une pratique sociale transdisciplinaire. Il m’a semblé bon de tenter de noter les axes forts qu’explique clairement Isabelle Ginot dans son exposé, pour à la fois essayer de me les réapproprier dans mes expériences d’écouteur public, mais également de les mettre au service de projets de territoire avec une visée sociale assumée.
Je note donc ici les axes, qui me semblent des points forts, des moteurs essentiels pour que l’art et la pédagogie travaillent de concert à changer la société pour la rendre, je cite Ginot, plus désirable.
L’art socialement engagé ne se contente pas de parler de, de raconter, de réfléchir à un sujet social. Il doit vivre et faire vivre, expérimenter, des expériences de terrain (danse, arts sonores, arts plastiques…) avec différents publics, dans des établissements (santé, carcéral), ou hors les murs.
On doit, en tant qu’intervenant, assumer sa position d’artiste engagé, ne pas ni quitter ni renier ce « statut », faire en sorte que l’art et ses savoir-faire questionnent des sujets non artistiques (écologie, féminisme, vivre ensemble, sécurité, handicap, exclusion…).
L’art doit être utile, servir à quelque chose, chercher à changer, à améliorer le monde, en proposant des situations plus désirables. L’utilitarisme fait partie intégrante du projet.
Il y a forcément une interaction sociale, non seulement parce qu’elle peut servir le projet, mais parce qu’elle est l’âme de celui-ci. Il faut faire de la relation, de l’inter-relation, des éléments clés de l’action.
Il est nécessaire de penser à une trans-pédagogie, comme quelque chose qui traverse nos gestes d’artistes transmetteurs. La pédagogie et l’art ne doivent pas être dissociés, on est à la fois artiste ET pédagogue. Dans cette approche sociale, il n’y a pas de pratique sans pédagogie. L’opposition art/pédagogie est une impasse, un débat voué à l’échec. La pédagogie est une action para-artistique.
Il nous faut chercher une forme de déqualification, ne pas cultiver l’hyper-spécialisation (compositeur, sculpteur, danseur…) en se formant à d’autres pratiques que celle de NOTRE art. On peut ainsi s’intéresser à des travaux d’enquête, de collectage, de cartographie, de poétique sensible via différents média…) Il est bon de mobiliser des savoirs issus de la géographie, de la sociologie, des sciences de la terre, ou d’autre formes, pouvant alimenter nos recherches-actions…
Les arts socialement engagés ne sont pas contraints à se limiter dans des établissements spécialisées (soin, justice, handicap…) ni vers des publics « empêchés », mais peuvent investir l’espace public ou d’autres tiers-lieux ou tiers espaces, quels qu’ils soient…
Si ces énoncés peuvent paraître pour beaucoup des évidences, j’ai ressenti le besoin de les (re)poser , parfois reformuler par écrit, sans doute en les revisitant à ma façon, sans j’espère en trahir ou déformer le sens, pour me nourrir de ces propositions, tant elles font fortement écho à mes aspirations audio-écosophiques.
PAS – Parcours Audio Sensible à Kaliningrad (Ru) Festival Sound Around – Institut Français de Saint-Pétersbourg 2019
J’emprunte ici la notion de Tiers-espaces à Hugues Bazin, chercheur en sciences sociales et fondateur en autres du LISRA (Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-action).
Je cite Hugues Bazin « La notion de « tiers-espace » rejoint le principe de laboratoire social sur la nécessité de penser autrement l’espace de l’expérience individuelle et politique et produire (par l’expérimentation) de nouvelles connaissances. C’est un espace qui « pousse du milieu » dans ces différentes dimensions (géographique, écologique, expérientielle, psychosociologique, politique…) mais qui reste dans l’angle mort de la connaissance. »
La notion de Tiers espaces fait également explicitement référence aux « Tiers Paysages » du paysagiste jardinier Gilles Clément. Ce concept désigne l’ensemble des espaces négligés ou inexploités par l’homme, en désemprise, qui sont néanmoins garants de la préservation d’une riche biodiversité maillant le territoire dans une forme de continuité territoriale.
Ces lieux autres, sont en règle générale des lieux physiques, dédiés ou non, parfois éphémères, parfois nomades, si ce n’est informels (espaces numériques dématérialisés).
Ray Oldenberg, anthropologue américain qui a beaucoup travaillé sur la notion de « Third Space, » à traduire littéralement par Tiers-lieu, part de l’hypothèse que, pour créer des espaces de liberté, de création, d’échange, on peut s’installer partout, dans un bar, une médiathèque, sur une place publique, un banc… J’aime beaucoup cette idée d’espaces nomades, qui peuvent naître de la simple envie de se réunir, de se rencontrer, autour d’une discussion, de gestes collectifs, d’expérimentations spontanées, hybrides, souvent surprenantes dans leur apparente simplicité…
Le principe de la résidence artistique, est un espace-temps pouvant faire tiers-espace. L’accueil dans un lieu pour s’immerger, créer ou peaufiner des projets en chantier, les frotter à l’épreuve du terrain, au regard et à l’écoute de l’autre, les partager dans des expériences collectives, participatives, est en soit une forme de tiers-espace. On s’installe là où il nous est possible d’être aidé, accompagné pour mettre l’écoute en œuvre, l’installer momentanément au fil des voyages, dans des villes, villages, des forêts, des espaces aquatiques, des montagnes…
Bien sûr, créer des espaces d’écoute est fortement dépendant, via de multiples interactions, du territoire, de l’in situ, des ambiances locales, du contexte socio-culturel, politique, climatique, mais aussi des approches plurisensorielles où la vue, le toucher, le goût, participent à indiscipliner les propositions. Et ce jusqu’à faire émerger, percevoir, entendre l’inaudible. L’inaudible n’est pas que silence, absence acoustique de sons et de bruits, c’est aussi la parole tue, étouffée, inexprimée, non formalisée ni formulée, la parole légitime, citoyenne, de tout un chacun et chacune. Il s’agit de faire remonter la parole des minorités agissantes, pour reprendre une expression d’Hugues Bazin, de légitimer des pensées et gestes hors des sphères artistiques et culturelles dédiées. On peut donc s’installet ou déambuler dans la rue, un bar, un marché, une forêt…
Se regrouper autour de la notion de paysages sonores pluriels, en solitaire, en duo, en groupe, c’est tendre des paires d’oreilles qui nous aideront à repenser des espaces acoustiques, comme des lieux où l’écoute est mise en commun, voire fait commun. Lieux où l’on puisse mieux entendre et mieux s’entendre, dans un esprit apaisé, autant que faire se peut.
Qu’entendons-nous ?
Comment le décrire, le mettre en mots, l’écrire, le dessiner ?
Comment l’expérimenter, l’arpenter, mettre nos corps en mouvement ?
Comment croiser , hybrider des expériences, des ressentis, des pratiques ?
Comment faire trace, mettre en mémoire, partager ?
Comment exprimer ses ressentis, ses bien ou mal-être, ses joies et ses souffrances ?
Comment faire remonter les propos de celles et ceux que l’on entend pas ?
Comment imaginer un autre monde, si possible meilleur, éthique, à portée d’oreille ?
Comment ces gestes et questionnements s’insèrent dans une réflexion et une action globale, touchant des formes de démocraties actives, participatives, des pédagogies émancipatrices, des propositions autour de l’aménagement (raisonné) du territoire, des formes de sobriété, d’apaisement, de ralentissement, de ce que je nomme une écosophie écoutante… ?
Et concrètement ?
La marche, l’arpentage, restent pour moi des moments, forts situés dans des environnements donnés, privilégiés pour faire l’expérience de territoires auriculaires aussi complexes que fragiles.
Les parcours en duo d’écoute par exemple, où j’invite quelqu’un à me guider dans une ville, un quartier, un village, et à causer librement de ce qu’on y entend, voit, sent, des ses humeurs du moment, des histoires locales et des imaginaires… Le tout étant enregistré de façon brute, sans aucune coupure ni retouche. Une façon de collecter des récits en marche, de mailler un territoire par une petite collection de traversées sensibles, de les remettre en écoute. https://desartsonnantsbis.com/pas-parcours-audio-sensibles-en-duo/
Les PAS – Parcours Audio Sensibles collectifs, sont une autre forme d’écoute, où le silence, la lenteur, les traversées d’espaces insolites, inhabituels, les points d’ouïe (arrêts sur son) mettent les marcheurs auditeurs en situation d’écoute active, consciente et partagée. https://ifdigital.institutfrancais.com/fr/creation/les-choses-etant-ce-quest-le-son
L’inauguration (officielle) de points d’ouïe, sous forme d’une manifestation festive, un rituel tendant à rechercher les lieux de belles écoutes, d’aménité paysagères, en contre-pied avec les visions négatives de la pollution et des nuisances sonores. Une façon positive de mettre en valeur des espaces acoustiquement riches, reposants, agréables à entendre, et au final de les protéger, voire de s’en inspirer dans des projets d’urbanisme. Une rencontre avec des habitants et élus pour faire entendre ce qui sonne bien, où on s’entend bien. https://ifdigital.institutfrancais.com/fr/creation/inaugurations-de-points-douie?preview=1
La création sonore et/ou multimédia convoque l’imaginaire, le fictionnel, les paysages revisités au fil des collectages et récits, comme des interprétations, des formes d’écritures territoriales nourries des différentes expériences d’écoute.
Les gestes d’écoutes croisées sont riches, avec des illustrateurs, photographes, vidéastes, danseurs, urbanistes dans le cadre de plan paysage, de lecture de paysage, sociologues, anthropologues, philosophes, acousticiens, poètes et écrivains… Ces approches hybrides peuvent s’inscrire dans le cadre de recherche-action, recherche-création, dans une visée résolument transdisciplinaire qui, dans le meilleur des cas, va faire participer tant les chercheurs, artistes, pédagogues, élus, techniciens, que les habitants. https://ifdigital.institutfrancais.com/fr/creation/paysages-phono-photographiques
A oreilles nues ! Les choses étant ce qu’est le son i
Un PAS – Parcours Audio Sensible, façon Desartsonnant(e)s, se fait en à portée d’oreilles, sans autre extension appareillante, prothésante, protubérante…
C’est le choix d’une forme minimaliste, performative, auscultant un monde auriculaire complexe, grouillant de sons, acoustiquement fascinant.
L’imaginaire, le détournement, le décalage, la création sonore, l’installation éphémère, ne seront pas pour autant négligés, et pourront nous donner à entendre des paysages sonores (re)composés, comme il se doit dans une perspective paysagère.
C’est une façon de se connecter, ou de rester connecté aux écosystèmes sans artifices, sobrement, sans dépense énergétique, si ce n’est celle de notre corps et de notre attention, ce qui est déjà beaucoup.
C’est une façon de créer des paysages sonores sans sons rajoutés, ou de façon très minimale, en accord avec l’acoustique des lieux, prônant un équilibre non invasif, la non agression de ses milieux, du vivant…
C’est une immersion convoquant des postures d’écoute physiques, psycho-sensorielles, invitant l’arpenteur écoutant à s’adapter aux sons et aux ambiances paysagères, à y réagir, y improviser des gestes individuels et/ou collectifs non intrusifs.
C’est une façon d’expérimenter la lenteur et les silences habités, de rechercher des aménités apaisantes.
C’est une approche éc(h)osophique, éthique, une forme de récit permettant de (re)lire des espaces acoustiques fragiles, d’y prêter attention, de les faire délicatement sonner, résonner, de s’y retrouver, d’en prendre soin.
Choisir un banc Selon son emplacement, Ce qu’on y entend, Ce qu’on y voit, À ’instinct S’y installer Ne rien faire Laisser venir S’immerger Prêter attention aux sons Ne pas chercher à trop les comprendre Mettre l’écoute en avant Sans la couper de la vue Ni des autres sens Jouir de l’instant présent Considérer le moment comme une partition déroulée Verticale Horizontale En mouvement Multi-timbrale Toute en nuances Imaginer des signes transcripteurs Imaginer des signe sonifiants Noter les si besoin est Des proposition à interprétations Des pistes d’improvisations Ne pas exclure d’être surpris D’être étonné D’être bousculé D’être malmené Expérimenter différentes séquences A différents moments Laisser jouer le Hasard Prendre conscience des plans Tout près A mi-chemin Lointain Saisir les mouvements A droite A gauche Ascendants Descendants Imaginer être happé par ces mouvements Flotter au fil des sons Des vents Des échos Considérer ces gestes comme des propositions Non obligatoires Pouvant être convoquées à discrétion Juxtaposées Superposées Participer à un mixte capricieux. Mettre l’écoute en arrière-plan Ne plus avoir conscience du geste Recommencer plus loin Sur un autre banc A d’autres moments Diurnes Nocturnes Entre chiens et loups Laisser la mémoire des écoutes s’installer Les strates sensibles s’entremêler Des séquences remonter à la surface Constituer un herbier d’ambiances Une cartographie sonore indécise Flottante Une partition à jouer et rejouer Un paysage fantasque Où tout peut se dissoudre Où tout peut se (re)coller Y puiser si besoin matières à composer Se demander l’endroit, le moment, où on se sent bien Ou pas Celui ou ceux qui nous laissent de marbre Faire de ces expériences des jeux de rôle Les proposer à autrui Les partager in situ Construire, inventer ou adapter des règles communes Ou individuelles Échanger Remettre en jeu Collectivement Ou non Se laisser une marge d’incertitude Mais avant tout Prendre du plaisir Inviter des oreilles les nôtres et d’autres encore complices et joueuses.
Marcher en silence A nuit tombée Arpenter les rives d’un fleuve Puis celles d’une rivière Vers sa confluence inéluctable Écouter Les rumeurs de la ville Exacerbées d’obscurité Le nappage au noir Éclaboussé de lumières Et les sons s’y faufilent S’y installent Et s’entendent à merveille Traversée noctambule Une nuit transfigurée D’auricularité en zones d’ombres Contrastes en clair-obscurs Des fêtes rythment nos arpentages Sauvages ou bien sages La nuit à portée d’oreille Nous invitent à marcher Dans la fraîcheur acoustique D’une cité bavarde Même au cœur des ténèbres Qui savent aussi êtres bienveillantes. Invitation à une exploration bruissonnante Tout en nuances et contrastes L’oreille se réjouit Des traversées nocturnes Où la ville murmure Où la ville s’entend Dans les furtivités canailles D’une nuit bien sonnante.
Aujourd’hui, on parle aisément de paysages remarquables, voire fascinants, de sites spectaculaires, protégés, labellisés UNESCO, de classements, d’inventaires photographiques… Quid du paysage sonore ?
Pour avoir tendu mes oreilles et arpenté des médinas, de grandes cathédrales, des cirques montagneux surplombant une vallée, des cours intérieures urbaines, des cloitres, de grands ports maritimes, des forêts, des ruelles, suivi des torrents et des fleuves… les ambiances sonores se déploient comme des livres ouverts à nos oreilles. Des scènes auriculaires qui proposent une multitude d’ambiances et de récits entendables, pour qui sait en débusquer les richesses, en apprécier la diversité souvent dépaysante, par un simple décalage sensoriel, un simple « prêter attention », par le fait de tendre l’oreille. Accepter d’être surpris, voire bouleversé par la construction sensible d’un paysage sonore singulier, à la fois collectif et intimement personnel, au rythme de ses pas, des silences et d’une lenteur assumée, c’est entrer dans le monde de l’écoute de façon respectueuse. Une posture qui nous immerge sensoriellement sans modifier radicalement les caractéristiques paysagères, ni asservir les milieux traversés à nos envies d’une main-mise autoritaire, tendant à un tourisme vendeur et profitable. Gageons ici que les paysages auriculaires seront préservés de la surenchère touristique maltraitante envers des paysages visuels et leurs habitants, par le simple fait de leur immatérialité et d’une certaine instabilité les rendant plus difficiles à cerner et donc à appréhender. Sans compter la prédominance « naturelle » du visuel dans nos cultures européennes.
L’aménagement global du territoire, la métropolisation galopante, le développement des moyens de transport, l’extraction massive de ressources naturelles, sont autant de facteurs, parmi d’autres, qui menacent l’équilibre de nos paysages auriculaires. Il convient donc d’en repérer les richesses, d’en préserver certains, un maximum, des intrusions assourdissantes, de ménager des espaces calmes, où il fait bon entendre, et s’entendre. Au-delà du plaisir esthétique, affectif, une vision, ou plutôt une audition écologique, voire écosophique, dans ses approches éthiques, est nécessaire pour échapper au grand fracas tonitruant. Nous en revenons donc à la nécessité de prendre en compte les paysages auriculaires, en même temps que ceux visuels, en les frottant les uns aux autres comme des ambiances étroitement entrelacées. Je ne parlerais pas ici, par inexpérience, des paysages olfactifs, gustatifs, haptiques, et de tout ce qui contribue à faire sens, dans toute la polysémie du terme, dans nos cheminements et cohabitations au quotidien. Nos corps interagissants doivent être regardants, touchants, mais aussi écoutants, avec un travail à effectuer pour prendre conscience des richesses, mais aussi des fragilités, voire périls, de nos milieux de vie. Prendre conscience également du potentiel dont nous disposons physiquement et mentalement, pour ressentir plus profondément tous les stimuli qui nous font « être au monde », dans tous les sens du terme. Le paysage auriculaire nous montre souvent les paupérisations, parmi d’autres indices révélateurs et inquiétants de notre précarité environnementale. Les paysages à portée d’oreille font patrimoine, richesses, mais aussi contribuent à maintenir des cadres de vie soutenables. Les arpenter en les écoutant, corps et oreilles engagées, les repérer comme espaces de vie sociale partageables, si ce n’est confortables, sont des engagements à mon avis nécessaires autant qu’urgents.
Les projets culturels de territoire, l’éducation populaire, culturelle et artistique, l’enseignement dans son intégralité, le travail croisé entre artistes, institutions, collectivités territoriales, chercheurs et spécialistes de l’acoustique environnementale, de la bio et écoacoustique, du tourisme, du développement économique, des aménageurs architectes, urbanistes, paysagistes… sont des leviers certes compliqués à mettre en place, mais opérationnels dans leurs collaborations à moyen et long terme. A bon entendeur, salut, ou tout au moins des perspectives de préserver des milieux de vie qui ne soient pas que bruit et fureur.
Desartsonnants est un artiste marcheur, paysagiste sonore, arpenteur écoutant. Il travaille autour du paysage sonore, notamment via des parcours d’écoute (PAS-Parcours Audio Sensibles), des installations mobiles et concerts environnementaux… Le projet PIC (Paysages Improvisations Concerts), les inaugurations (officielles) de points d’ouïe, les parcours sonores, font partie de sa démarche, entre esthétique, sociabilité auriculaire et écologie/écosophie.
Tout cela pour tenter de répondre à une simple question : Et avec ta ville, ton village, ta forêt, ta rivière… comment tu t’entends ?
Ces derniers mois, le projet « Bassins versants l’oreille fluante » m’a fait longer et d’écouter moult cours d’eau, petits et grands, bouillonnants ou étales. Je les ai auscultés de près et de loin, en mouvement ou en mode point d’ouïe, statique. Je les ai enregistrés, annotés, renseignés, mis en mémoire… J’en ai tripatouillé les matières sonores liquides et les ai recomposées, rediffusées et installées ici et là, à ma façon, l’imaginaire compris.
Et au final, ce qui m’intéresse tout particulièrement aujourd’hui, c’est la façon , y compris et surtout physique, dont je les écoute, les entend, les donne à entendre… Entre finalités écoutantes et gestes situés, un chantier d’observation atour d’auricularités partagées se dessine, ou se poursuit, se creuse. Pour amorcer l’action et la réflexion, je parts de mes propres expériences, mais aussi des échanges et observations de groupes d’écoutants et écoutantes, confrontés aux terrains et sites acoustiques investigués.
Comment suis-je arrivé à l’eau, physiquement ? Quels trajets et lieux j’ai choisis ? Seul ou en groupe ? Où me suis-je arrêté, posé ? Les postures d’écoute, assis, allongés, yeux fermés, en marche… ? les temporalités, allures, rythmes et durées ? Qu’en ai-je enregistré, retenu, souligné ? Quelles sources (sonores) m’ont frappées, attentionnées ? La place de l’arpentage in situ ? Quelles ambiances j’ai appréciées, ignorées, ou détestées ? Des écoutes appareillées, à oreilles nues, mixtes ? Quels « silences » ont surgis ? Quels affects, ressentis, émotions ? Pourquoi et comment (vastes questions ) ? Des situations immersives, ou distanciées ? Quelles intentions, envies et projets à venir ? Des approches de terrain en mode recherche-action/création, de l’indiscipline ? Des traces, productions, médiations ? Des outils contextualisés à développer, des médias à mettre en place ? Des réseaux à activer, développer ? Des approches et visées pédagogiques, des supports, des outils d’apprentissages émancipateurs, de la recherche via l’éducation populaire ?
En fait, je tenter de décortiquer et d’appréhender de façon pragmatique, au moins autant, si ce n’est plus, le geste d’écoute, la posture de l’écoutant et de l’écoutante, que la chose écoutée (ici les territoires liquides, les voies et voix d’eaux), sans pour cela en ignorer leurs qualités esthétiques, environnementales, sociétales…
Le chantier est plus vaste et complexe qu’il n’y parait de prime abord, mais c’est ce qui rend ses enjeux et perspectives passionnantes, autant qu’ incertaines…
La recherche documentaire, la médiation autour de pratiques culturelles, artistiques, scientifiques, celle du monde sonore par exemple, la veille informatique… sont des champs d’exploration passionnants, éminemment chronophages et quasi obsessionnels.
On y met un doigt, et la vertigineuse aventure de recherche nous happe corps et bien. On y tisse des relations inouïes, entre musique, son, environnement, architecture, psychologie, sciences sociales, cognition, technologie, langage, philosophie, géopolitique, communication, physiologie, perception, écologie, média, éducation, paysage, géographie… Le temps des encyclopédistes révolu, l’exhaustivité n’étant pas de ce monde Oh combien frénétique, les connaissances se dérobent au fil des découvertes, ce qui rend la frustration presque réjouissante, autant que vertigineuse.
On plonge dans le monde des sound studies où la chose sonore, son écoute, ses ses pratiques, approches indisciplinées, connectent des champs de recherche-action trop souvent cloisonnés. Un quête insatiable qui nous donne sans doute à écouter autre chose, entre les lignes, et au final autrement.
PAS- Parcours Audio Sensible à la Romieu (Fr) – Co-curation des Rencontre Internationales Made of Walking 2017
Dans mon projet d’écoutant, j’ai des envies récurrentes. Parmi celle-ci, figure le fait de révéler les singularités des des ambiances et espaces acoustiques, qu’ils soient urbains ou « naturels », de jouer avec, de les faire sonner, de les partager… Tout ceci en les respectant, sans les bruitaliser, avec bienveillance, et parfois-même en silence.
Parcours Conf’errances, récits, échanges, lectures, mini-installations situées, éphémères, discrètes, jeux instrumentaux, improvisations in situ, inaugurations de points d’ouïe, écritures et croisements indisciplinés…
Si ce projet vous inspire, voyons comment le faire vivre ensemble !
Sans doute, les habitués du macadam auront reconnu dans cette liste un brin inventaire à la Prévert, des artistes et troupes de ce que l’on nommait autrefois théâtre de rue, aujourd’hui arts de la rue et régulièrement arts en espace public. Mais qu’ont donc en commun ces artistes, compagnies, aux styles très différents ? Sans doute aurez-vous pensé que la chose sonore n’est pas étrangère à l’affaire, et vous avez parfaitement raison. Paroles, musiques, créations sonores, mises en écoute, façons de faire sonner l’espace, de donner à entendre des histoires drôles, noires, intimes ou spectaculaires, les arts de la rue ont su trouver des formes de langages ad hoc, dans des lieux bien sonnants, et souvent bien sonnés. Entre parades démesurées, interventions bruitistes post rock, fanfares déjantées, harangues foraines ou récits intimes, de proximité, beaucoup de spectacles ont réchauffé mes oreilles, de places en rues, et disons-le m’ont fait aimer plus que jamais le fait de jouer avec les lieux, hors-les murs, à l’air libre. Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire, et à faire, autour de la création sonore en espace public, même si, il y a quelques années déjà, un numéro spécial de Rue de la Folie s’y est penché, ainsi qu’Anne Gonon dans son essai « Tout ouïe ». Des croisements entre des formes hybrides, déambulantes ou non, à voies nues, amplifiées, spatialisées, des réflexions sur les façons de discourir, d’écrire par ou avec les sons, sur leur force émotive sans forcément la barrière scénique, l’héritage des sons de la rue, ou à la rue, est encore à creuser. Lorsque Clément Janequin mettait en musique les cris de Paris, que Molière déplaçait ses tréteaux, et qu’ Oposito débaroule en Transhumance sauvage, à grands sons de tonneaux métalliques frappés et roulés et de rock fiévreux, l’espace public devient un champ d’écoute et d’expérience sonore sans pareil. On y installe des écoutes qui se frottent directement aux espaces de la ville, de la banlieue, et même des forêts profondes, et surtout aux territoires où se jouent parfois des sociabilités complexes. Le fait d’aller au contact des habitants, dont beaucoup n’oseront jamais franchir la porte d’un théâtre, est une richesse qu’ont su développer les arts de la rue, même s’il faut toujours lutter contre les tentatives d’instrumentalisation politique, et aujourd’hui les contraintes sécuritaires de plus en plus liberticides. Porter et partager le son hors-les-murs, quelque soit le discours et les formes, reste une aventure passionnante, même régulièrement en silence en ce qui me concerne.
Faire œuvre, ce n’est pas forcément installer une trace tangible, durable, parfois spectaculaire…
C’est aussi marcher, se poser, écouter, raconter, partager des perceptions fugaces, immatérielles, sensibles, fortement ancrées dans la mémoire du geste, du corps, de l’espace, des lieux de rencontres, de partage…
C’est construire des traces où l’imaginaire s’invite pour essaimer sobrement des histoires amènes, à la fois situées et vagabondes, intemporelles et actuelles, singulières et universelles, intimes et collectives.
Les écoutes installées, points d’ouïe et paysages auriculaires révélés, nous invitent à partager des gestes simples, éphémères, nomades, quiets, nous reliant tant aux cités mégapoles qu’aux forêts profondes.
Existe t-il une forme d’urbex auriculaire, une archéologie excavatrice du sonore, une exploration auditive plus ou moins sauvage, un brin fantastique ?
Qu’est-ce que la nuit nous raconte, nous susurre au creux de l’oreille ?
Pouvons-nous installer des écoutes de lieux fantomatiques, où l’on pourrait entendre, percevoir, des réminiscences acoustiques enfouies dans les strates de l’histoire, de la mémoire, des murs et ruines, des machines abandonnées et autres vestiges architecturaux… ?
Pouvons-nous conter, raconter, broder, les ambiances sonores disparues, ensevelies ?
Pouvons-nous donner à imaginer, sans autre artifice que nos oreilles propres, les sons du passé, ceux qui, envers et contre tout, résistent à l’usure du temps, quitte à se réinventer au gré des abandons, destructions, reconstructions, marches écoutantes … ?
Inspirations:
« Elle longe la gare monumentale fermée depuis plus de vingt ans, sans même un regard pour ce bâtiment fantôme naguère chargé de tant d’ambitions qu’il semble annoncer qu’il restera debout quoi qu’il arrive. Le vent qui s’y engouffre et siffle à l’intérieur ne ressasse plus rien depuis longtemps, il ne transporte ni les adieux, ni les mots d’amour, ni les serments prononcés sur un quai. Il brasse le vide, la violence et les démentis du présent comme du passé. Les mots s’en sont allés avec les gens. » Judith Perrignon, Là où nous dansions (2021)
Ces questions Desartsonnantes sont également irriguées de souvenirs, nocturnes, déambulants, dépaysants… Ceux par exemple d’explorations nocturnes dans le quartier des Ardoines, à Vitry/Seine, longeant une ancienne centrale thermique à charbon, et d’autres arpentages sonores aux abords de Charleroi, dans ses gigantesques friches industrielles… Tous ces tuyaux, turbines, cheminées, obscures machineries tout droit sorties de l’imaginaire de Jules Verne, François Schuiten, semblant soupirer, ronronner, grogner, grincer, gémir… à qui sait les entendre.
@Gare au théâtre, PAS Desartsonnants nocturne en Ardoinais – Frictions urbaines@Zoé Tabourdiot – Transcutures City Sonic – Desartsonnants – Exploration nocturne Charleroi.
De retour de résidence artistique, de nouvelles expériences de paysages sonores au fil de l’eau, de la mat!ère sonore, textuelle, imagée, à trier, agencer, à construire comme objets de traces récits immersifs. Tout cela irrigué de belles rencontres, des échanges, la découverte de sites magnifiques, des eaux généreuses, des discussions où écoute et cuisine travaillent à de subtiles réductions, des expériences collectives pour agencer, improviser en live des paysages sonores singuliers…
Au fil des résidence, le paysage sonore dans tous ses états prends du poids, de la consistance, de l’hétérogénéité en même temps que de la cohérence. Il permet la rencontre, la remise en question de nos rapports au monde, la recherche de beautés tant esthétiques qu’humaines, qui nous feront, dans l’idéal et écoute aidant, mieux vivre ensemble. Écouter est un geste de partage, où il nous faut assumer notre modeste place dans des espaces habitables, sociétaux, de plus en plus fragiles et menacés. Construire des paysages sonores comme des communs écosophiques, humanistes, est une façon de défendre des valeurs humaines qui nous font trop souvent cruellement défaut.
Merci à cette belle équipe, et tout particulièrement à Arnaud Laurens et Jean-Michel Ponty, à la municipalité de Montbron et à sa Médiathèque, au public aux écoutes attentives et échanges stimulants, pour cette riche ouverture culturelle à portée d’oreille.
Ces jours-ci, j’ai promené mes oreilles sur les rives de la Tardoire, belle rivière dans des écrins ripisylvestres verdoyants, au sud de la Charente et aux portes du Périgord.
Le cours d’eau charrie fort, irrigué quasi quotidiennement de vivaces averses printanières.
Il est au meilleur de sa forme, y compris à l’écoute !
Ce dévalement fluant, presque ensauvagé, me fait un bien fou.
Après, et pendant une période agitée, voire parfois compliquée, ce bain de nature ondoyante, liquide, recharge mes batteries, m’apaise, et me fait rentrer de repérages pédestres bien fourbu, mais rassasié, nourri de sonorités toniques.
Ici, la vue, l’oreille, mais aussi le nez, émoustillé d’odeurs d’herbe mouillée, de fleurs naissantes, de terres humides, offrent un univers sensible d’une incroyable richesse, entre puissance et subtilité, contrebalançant un instant la fureur des folies climatiques, sociétales et guerrières.
Les arpentages, à l’affut d’ambiances sonores aquatiques, exacerbent des sensations qui varient subtilement au détour du chemin, à la rencontre d’un bief, des roues à aubes grinçantes d’un moulin, d’un remous sur des pierres-barrières-récifs, toute une histoire fluant à portée d’oreille.
C’est une énergie rassérénante qui m’enveloppe et me porte au fil des ondes, des chemins creux et des rivages enherbés…
Un parcours aqua-sensible, qu’il me tarde de partager par une rencontre avec les habitants, des agencements sonores concertants et un PAS – Parcours Audio sensible en marche écoutante.
D’autres sons, mots, images en découleront en aval.
En arpentant et en auscultant la Tardoire, à Montbron, je réfléchis aux façon dont un cours d’eau relie les hommes au territoire, à la nature, aux écosystèmes, aux animaux… Et inversement.
Paysages, moulins, pêche, sport, géologie, préhistoire, arts et culture, histoire, architecture et aménagements, tourisme, crues et tarissements, industries, patrimoine, écologie, faune et flore,mémoire(s), agriculture, gestion des eaux, hydrologie et bassins versants, identités sonores… comment le paysage auriculaire aquatique nous connecte t-il , ou non, et surtout nous implique t-il, parfois non sans heurts et sans dommages, à nos habitats partagés, à nos milieux de vie ?
Dans le cadre d’une résidence création accueillie par oTo – Ouvroir des Territoires de l’ouïe – Field recording aqua-sonique, rencontre publique autour de l’écoute paysagère, PAS – Parcours Audio Sensible « L’eau traversante », concert-performance- improvisation en trio (instruments, électroniques et son paysagers), écriture sonore et multimédia…
Les voix du Bréda – PAS – Parcours Audio Sensible – Musée d’Allevard (38)
Imaginons que les rivières, les ruisseaux et torrents, aient des oreilles…
Imaginons qu’ils écoutent et gardent en mémoire tout ce qu’ils entendent en traversant de vastes territoires, dévalant les montagnes, lorsqu’ils affluent et confluent…
Imaginons que leurs voix nous racontent mille et un récits irrigués de leurs cheminements in-fluants,…
Imaginons que nous les recueillons, et qu’à notre tour, nous les racontions, au gré de nos imaginaires, de nos déambulations, et de nos rencontres.
Ausculter les eaux – PAS – Parcours Audio Sensible – Grand Parc de Miribel Jonage (69
L’écoute suit son cours, ou plutôt ses cours, elle m’y entraine, irrésistiblement.
Elle draine et galvanise mes envies, mes projets, mes chantiers, mes rêves, accompagne mes désillusions aussi…
Elle m’amène de nuit, dans les nocturnes urbains, forestiers, montagnards, et des ailleurs obscurs,
Elle me fait suivre les cours d’eau, entendre la voix des lacs et des rivières, des mers et des étangs, leurs forces et leurs fragilités.
Elle ausculte les interstices, les lisières du dedans/dehors, les écoutes confinées, celles des prisons, centres d’accueil, hôpitaux, des lieux aux publics empêchés. Elle est celle par qui les sons ouvrent des portes, élargissent des chambres et des cellules étroites…
Elle a toujours envie de me faire raconter ce que l’œil ne saurait dire.
Elle me saisit par l’oreille et me prend aux tripes, en auditeur conquis, et complètement accro.
La radio est pour moi un de ses univers, qui charrie mille histoires audibles, où le son est aussi chargé de sens et d’imaginaire que la plus belle littérature, image, danse…
J’ai fait de l’écoute une amie bienveillante, comme une arme absolue, pour contrecarrer la violence du monde, sans me voiler la face, ni me boucher l’oreille.
Et chaque jour, je replonge mon écoute obstinée, entêtée, dans le bouillon de la vie. Chaque jour, je me construis de nouvelles auricularités, en espérant qu’elles voyagent d’oreille en oreille, qu’elle y trouve des résonances et échos.
L’écoute suit son cours, dans un monde bruissonnant, voire parfois beaucoup plus, voire parfois beaucoup trop.
Elle me plonge dans le chaos du monde, souvent sans concessions.
Et quand elle fait défaut, le risque majeur est que le grondement s’amplifie, que la violence s’installe, qu’elle envahisse tout, m’assourdisse impuissant.
L’écoute me donne à entendre les plus belles comme les plus épouvantables choses. J’essaie de faire en sorte qu’elle désamorce un tant soit peu les secondes, à mon oreille défendante.
En réfléchissant sur des orientations possibles, issues d’un séminaire autour des « Rythmologies« , je repensais à cette phrase inscrite dans un texte d’intention : Réfléchir à « l’eurythmie », « beauté harmonieuse résultant d’un agencement heureux et équilibré, de lignes, de formes, de gestes ou de sons » définition CNRTL.
Mais aussi à celle-ci « … y compris pour un séminaire Rythmologies, entre flux et scansions, arts, sciences et philosophie… »
Construire des formes esthétiquement, socialement, éthiquement, équilibrées, notamment via des gestes et des sons. Des gestes liés au monde sonore, des gestes d’écoute, par lesquels les constructions s’amorceront à mon échelle, via des recherches et expérimentations d’un paysagiste sonore, musicien et promeneur écoutant.
Mettre une oreille exercée, aguerrie à l’écoute, au service d’un projet tissé d’interdisciplinarités, est un chantier stimulant.
Arpenter les territoires, les ausculter, en convoquant des approches croisées, des méthodes et processus décloisonnés, c’est faire du terrain, de l’in situ, un laboratoire à l’épreuve du pragmatisme in discipliné.
J’ai déjà, dans un précédent article, tenter de lister quelques axes de l’indisciplinaire, liés au(x) geste(s) d’écoute(s) et à l’action de marches écoutantes, aux expériences de terrain.
Ils me sont apparus comme évidents. J’en rappellerai ici quelques uns :
Artistique, esthétique, capturer, écrire, composer, installer, diffuser, donner à entendre des paysages sonores inouïs, inspirants, apaisés
Sociabilités, bien s’entendre, mieux s’entendre, développer une écoute participative, humaniste et relationnelle, des paysages sonores Dedans/dehors avec des publics empêchés, des liens entre les écoutants et leurs éc(h)osystèmes
Pédagogie, transmettre, militer et réfléchir, par des conférences, ateliers, formations, tables rondes, groupes de travail
Mobilités douces, marcher collectivement sur des sentiers d’écoute urbains, périurbains, campagnards et ailleurs, écrire et tracer des parcours auriculaires sensibles, partagés, accessibles à tous
Tourisme culturel, valoriser les cultures auriculaires de proximité, les paysages sonores et points d’ouïe remarquables, patrimoniaux, une culture de la belle écoute paysagère. Préserver des territoires d’un tourisme de masse .
Urbanisme, aménagement du territoire, construire et aménager avec les sons, architectures sonores, une géographie sensible et des ambiances acoustiques
Droits, réglementation et législation, s’inscrire dans le principe des droits culturels, combiner approches législatives, réglementaires et approches qualitatives, sensibles
Temporalités, rythmicités, jouer des alternances jour/nuit, du rythme des saisons, des activités périodiques, événementielles, récurrentes, ponctuelles, des continuum et cassures, flux, fondues et scansions
Économie, conjuguer différentes formes d’ économies, tant financières que dans la sobriété et l’intelligence des moyens et dispositifs mis en place
Écritures plurielles, faire trace et élaborer des outils via des carnets d’écoute, des approches transmédiales, documents descriptifs, témoignages, médiation, préconisations
Recherche, travailler sur des ambiances urbaines, ou non, la rythmologie, les arts sonores environnementaux, des pédagogies innovantes, la mémoire et le patrimoine sonores, les sociabilités auriculaires, les croisements quantitatifs/qualitatifs, normatifs/sensibles…
Pluridisciplinarité, indisciplinarité, développer des Sound Studies, les projets arts/sciences, arts/action/création, penser les territoires via une culture sonore à la fois commune et singulière, faire se rencontrer différents champs de recherches appliquées, de recherches action
Hybridation, favoriser le croisement de toutes ces approches, le tissage de pratiques, des connaissances, des pensées et savoir-faire…
Ces approches, ces axes, n’étant bien évidemment pas exhaustifs, ni hiérarchisés en termes de de priorité ou d’efficacité. Nombre d’autres eux peuvent se dessiner, s’expérimenter, s’affiner, au fil des écoutes, de leurs formats, objectifs, dispositifs, mobilités, contextes, rythmes et temporalités…
Pour revenir à une recherche eurythmique, qui porte en elle un désir d’équilibre, de stabilité, de beauté, d’harmonie, en réponse à un monde incertain et parfois anxiogène, je remets en question le statut-même de l’écoute, de la marche écoutante, comme des façons d’être connecté et réactif au monde, aux territoires (co)habités.
L’eurythmie, comme la protopie*, sont des réponses plus positives que celles des utopies ou des dystopies, face à des situations si complexes, qu’elles en sont parfois démotivantes.
Devant ces complexités inquiétantes, il nous faut croiser les savoir-faire, les compétences, les idéaux peut-être, pour ne pas se sentir trop isolé, impuissant, une forme de résistance à construire et consolider sur le terrain.
Marcher, écouter, prendre le temps de faire, dépasse la rêverie d’un Eden potentiel, d’un âge d’or à retrouver, c’est prendre la mesure d’enjeux vitaux, avec leurs possibles comme leurs limites, leurs aménités et leurs difficultés.
Je prendrai ici un exemple pour moi d’actualité. Je m’appuierai ici sur le fait d’écouter le flux et les tourbillons d’un fleuve ou d’un ru, qui me questionne autant sur des équilibres esthétiques, nourriciers, que sur une mémoire toujours en chantier, une existence fragile, frottée à des accélérations de tous bords. Croiser sur ces cheminements aquatiques, liquides, mouvants, des hydrologues, navigateurs, pêcheurs, marcheurs écoutants, riverains, poètes, danseurs… c’est penser une eurythmie portant attention et soin à des territoires fragiles, à des habitants et passants de tous genres.
L’approche rythmologique indisciplinée, eurythmique, autant que faire ce peut, n’apporte pas de réponses parfaites, pas de solutions clé en main. Cependant, elle permet de mutualiser des compétences, affinités, voire militances. Voyons là des projets partagés, qui se renforceront en se frottant les uns aux autres, aux réalités du terrain, comme à celles de l’imaginaire collectif.
Poser une oreille curieuse et impliquée sur le monde, sur nos lieux de vie, pour construire de nouveaux espaces d’écoute(s), découvrir les points d’ouïe singuliers, développer les interconnections et sociabilités auriculaires, c’est avant tout travailler sur les transdisciplinarités, voire indisciplinarités de nos territoires, y compris auditifs.
Les arts sonores, aux croisements de multiples genres et pratiques, musiques et sons, installations plastiques multimédia, arts-performances, univers numériques et mondes virtuels… nous ont appris à poser de nouvelles écoutes, fabriquant des espaces-temps inouïs, où la notion de paysage (sonore) prend toute sa place. Les postures d’écoute, l’immersion (physique, mentale, technologique…), les processus nomades, les matériaux sonores in situ, les récits croisant différents dispositifs et mises en situation, font que les arts sonores sont aujourd’hui des moyens de paysager des espaces de sociabilité écoutante inédits, pour ne pas dire inouïs. Entre festivals, centres culturels, régulièrement, si ce n’est principalement hors-les-murs, les créations, des plus Hi-Tech aux plus sobres, se frottent aux villes, forêts, espaces aquatiques, architecturaux… pour jouer avec des acoustiques révélées, parfois chahutées, ou magnifiées. Nous (re)découvrons des lieux mille fois traversés, par des formes d’arpentages sensibles, où le corps entier se fait écoutant, résonnant, plongé dans des espaces sonores à la fois familiers et dépaysants. L’écologie, si ce n’est l’écosophie se croisent activement, partagent leurs utopies, dystopies, protopies, et autres récits en construction, au niveau des territoires écoutés, et des arpenteurs écoutants.
L’ aménagement du territoire, avec l’urbanisation, la gestion des espaces ruraux, « naturels », les contraintes économiques, sociales, écologiques, les bassins d’activités et les populations y résidant, y travaillant… sont questionnés par de nouvelles pratiques auriculaires, évoquées précédemment. Aux lectures de paysages, plans d’urbanisation, projets architecturaux, approches de tourismes culturels raisonnés… le croisement, les hybridations arts./cultures/aménagements, ont tout intérêt à être pensés et mis en œuvre en amont de projets territoriaux. Les parcours sonores, créations issues de field recording (enregistrements sonores de terrain) et autres formes hybrides, invitent à (re)penser des espaces où le son n’est pas que nuisance, ni objets esthétiques hors-sol. Il participe à une façon de travailler les contraintes du territoire, en prenant en compte les critères quantitatifs, qualitatifs, les approches techniciennes, humaines, le normatif et le sensible…
Le politique, le chercheur, l’aménageur, l’artiste, le citoyen résidant, travaillant, se divertissant… doivent se concerter pour envisager, si ce n’est mettre en place des actions en vue de préserver et d ‘aménager des espaces vivables, habitables, en toute bonne entente. Zones calmes et ilots de fraicheur conjugués, mobilités douce, espaces apaisés et conviviaux, pensés via des offres culturelles et artistiques, au sein de projets de construction, de réhabilitation, sont autant d’outils et de créations prometteurs. Certes, ces approches ne résoudront pas tous les problèmes, mais ils contribueront à créer des endroits où mieux vivre, mieux s’entendre, mieux échanger, en résistance à toutes les tensions sociétales, climatiques, politiques, environnementales…
Aujourd’hui, j’ai la chance de participer à des projets, certes encore marginaux, où le son, l’écoute, sont considérés comme des éléments à prendre en compte pour le mieux-vivre, où une « belle écoute » est convoquée comme une forme de commun auriculaire partageable. Entre les arts du son, du temps et de l’espace, ma pratique d’écoutant paysagiste sonore, et les gestes d’aménageurs, des espaces de croisements sont possibles, si ce n’est nécessaires, et ce malgré toutes les contraintes administratives, économiques, politiques…
Il nous faut encore et toujours provoquer les rencontres indisciplinées, installer des débats, mettre en commun les réflexions et savoir-faire de chacun, que ce soit sur un événement artistique, projet culturel, concertation autour d’aménagements urbains, ou milieux ruraux…
Il nous faut encore penser et construire ensemble, artistes, aménageurs, résidents… des aménités auriculaires, des poches de résistances apaisées, des oasis sensoriels, des espaces reliants, y compris par l’oreille.
ECOLOGIAS DE LA ESCUCHA es un programa organizado desde el area de educación de La Casa Encendida, con talleres presenciales (en Madrid) y talleres-encuentros online a través de zoom que tendrán lugar durante 2024 )))
El ciclo de sesiones online reune las voces de diez artistas, investigadoras y pensadoras desde Argentina, Costa Rica, México, Portugal y España.
Participantes: Gabriela De Mola y Belén Alfaro (Dobra Robota Editora), Eloisa Matheu, Susana Jiménez Carmona, Raquel Castro, Clara de Asís, Luz María Sanchez, Marina Hervás, Carmen Pardo, Susan Campos Fonseca, Juan Carlos Blancas, Sergio Luque, Jesus Jara López, Pablo Sanz
Las actividades funcionan por inscripción directa a través de la web y se pueden reservar individualmente (plazas limitadas).
ÉCOLOGIE DE L’ÉCOUTE est un programme organisé depuis la zone éducative de La Casa Encendda, avec des ateliers en présentiel (à Madrid) et des ateliers-rencontres en ligne via zoom qui auront lieu en 2024.))
Le cycle de sessions en ligne rassemble les voix de dix artistes, chercheurs et penseurs d’Argentine, du Costa Rica, du Mexique, du Portugal et d’Espagne.
Participants : Gabriela De Mola et Belen Alfaro (Dobra Robota Editora), Eloisa Matheu, Susana Jiménez Carmona, Raquel Castro, Clara de Assis, Luz Maria Sanchez, Marina Hervás, Carmen Pardo, Susan Campos Fonseca, Juan Carlos Blancas, Sergio Luque, Jesus Jara López, Pablo Sanz
Les activités fonctionnent par inscription directe via le web et peuvent être réservées individuellement (places limitées).
Une des problématiques qui me questionne régulièrement, c’est le fait de confronter l’écoute, le paysage sonore, surtout dans ses versants écosophiques, à la création audio en règle générale.
Comment l’expérience d’écoute, dans le vaste champs des « arts sonores » soulève t-elle la question écologique, à laquelle je préfère d’ailleurs l’approche écosophique, médiatisant des actions de terrain, voire favorisant, dans une approche indisciplinaire, la recherche de perspectives et de projets alternatifs respectueux et éthiques ?
Et dans un autre sens, comment l’approche paysagère sensible, auriculaire, émule -t-elle une démarche créative, esthétique, soucieuse de préserver et de défendre des territoires sensibles Oh combien fragiles ?
Au final, par quel biais, quelles hybridations,(mé) tissages, la création sonore et les recherches bâties autour d’approches écosophiques, s’auto-alimentent-elles, via des interactions les plus efficientes et fécondes que possible ?
C’est un chantier complexe, qui peine à rassembler des acteurs ayant chacun des intérêts parfois divergents, des pratiques a priori fort différentes, mais qui je pense vaut le coup d’être mis en branle, même à des échelles locales modestes. C’est sans doute pour moi par cette recherche de terrain, que l’approche d’une écosophie de l’écoute, plutôt qu’une écologie sonore essentiellement environnementaliste, prend tout sons sens, y compris dans ses propres incertitudes.
Je reviendrai prochainement sur l’analyse de quelques approches pratiques, in situ, contextualisées (jeux d’écoutes partagées, marches écoutantes, équipes d’aménageurs pluridisciplinaires, observatoires de territoires sonores, médiation dans différents terrains/événements artistiques et socio-culturels, projets éducatifs et artistiques…) qui conforteraient et activeraient cette approche audio-écosophique.
Le paysage est aussi sonore, en tout cas fondamentalement multisensoriel. iI s’écoute autant qu’il se regarde, se touche, se sent, se ressent… Le sonore est aussi paysage, au sens large du terme, comme territoire sensible, espace de représentation, d’aménagements, de sociabilité… Il s’entend et se construit (aussi) par et pour les oreilles, individuellement et collectivement. Le sonore est une résultante physique, acoustique, perceptible, de différentes façons à à différentes échelles, selon les « écoutants ». Ces perceptions acoustiques sont relatives, souvent conséquentielles au vivant, mais également au non vivant. Le paysage sonore polymorphe peut être porteur de mémoires, de patrimoines, matériels et immatériels… On peut donc l’appréhender sous différents axes, de façon transdisciplinaire, si ce est indisciplinaire. L’expérience du paysage se fait par le corps confronté aux ambiances sonores, corps sensible, plurisensoriel, voire corps sentient. Sans écoute, le paysage sonore n’existe pas, en tout cas pas en terme de paysage.
Cartes postales sonores installées dans les arbres. Montage réalisé par Gilles Malatray. Restitution d’unprojet d’éducation artistique et culturelle proposé aux enfants des écoles et centres de loisirs du Libournais qui ont pu mener une traversée sonore, artistique et littéraire du monde sylvestre. Après l’écoute et l’enregistrement des bruits de la forêt de la Double avec Gilles Malatray -paysagiste sonore-, les enfants ont traduit leurs expériences et leurs sensations en poésie, accompagnés par les auteursLaurent Contamin et Eduardo Berti.
Et si votre commune, quartier, ville, village… avait son ou ses propres Points d’ouïe inaugurés, ses SITARs (Sites Auriculaires Remarquables) reconnus et valorisés. Et tout cela à l’issue d’une marche écoutante participative (choix du site sonore remarquable) et d’une cérémonie officielle décoiffant les oreilles ! Discours officiels et minutes d’écoute collective à l’appui
Ne laissez pas passer l’occasion de valoriser un patrimoine auriculaire local unique et inouï !
Les rapports de l’art et de l’environnement, vers l’écologie, voire l’écosophie, écosophie sonore* entre autres, ne sont pas toujours très nets, c’est le moins qu’on puisse dire. Nombre d’articles écrits à ce sujet restent sur des approches assez théoriques, conceptuels, et ne nous permettent pas vraiment de comprendre les intrications, si intrications il y a, entre une création artistique et une pensée/action écologique, si ce n’est écosophique.
L’œuvre qui prend naissance dans un milieu particulier, s’en inspire, le magnifie, le protège, nous alerte sur ses fragilités, nous invite à le regarder, l’écouter autrement, à en admirer ses beautés, ses côtés obscurs, disgracieux, ou à y porter tout simplement attention… En soi un vaste programme.
De la création in situ à la représentation esthétique, symbolique, hors-lieu, en passant par des gestes performatifs, danses, marches, body-art, art action… Les champs créatifs susceptibles de tisser des liens entre des territoires urbains, liquides, montagnards, maritimes, et une écosophie de terrain… sont nombreux et parfois bien difficiles à cerner, à approcher.
Des modes de création conceptuels, qui sont légions, parleront aux férus d’art « contemporain », et laisseront sur la touche un public nombreux, non averti, ou a minima « éduqué ».
Certaines niches culturelles vont explorer, voire exploiter à satiété, des approches écolo-monstratives dans l’air du temps, fût-il de plus en plus pollué, voire vicié.
Le greenwashing est bel et bien l’apanage de nombreuses firmes et institutions, tentant de faire oublier leurs abominables méfaits et écocides en série. Certains « artistes » y adhèrent en parfaite connaissance de cause. A chacun son éthique, et son sens du profit à tout prix.
La patte de l’artiste devrait pourtant aider à élargir nos points de vue, d’ouïe, nos façons de comprendre des lieux, du vivant, des éléments, en sortant des sentiers battus. Mais aujourd’hui, les sentiers sont tellement battus et rebattus, les média nombreux et prolixes, pas toujours très objectifs, que l’écart n’est pas toujours facile. Et qui plus est, tout cela sans perdre le visiteur dans les tarabiscotages d’un verbiage ampoulé, ou la quasi nudité d’espaces de monstration aux concepts plus austères qu’un ouvrage de philologie en grec ancien.
Le message (sonore) écologique doit rester déchiffrable, ce qui est loin d’être toujours le cas. Que l’on parle environnement, éthique, politique, économie, biologie, l’artiste, dans le meilleur des cas en complicité avec un chercheur, un aménageur, un économiste, a un rôle de passeur. Il lui faut être celui ou celle qui trouvera les mots, les sons, les formes, les gestes, les parcours, les plus à même de satisfaire la curiosité des visiteurs auditeurs. Et là encore, la tâche est plus ardue qu’il n’y parait de prime abord.
Il lui faudra être celui ou celle qui parfois fait rêver, opère un pas de côté, parfois met en garde ou pointe le doigt ou l’oreille là où ça frictionne, là où on peut construire de nouveaux récits pro-éthiques.
A l’heure où l’éco-anxiété gagne du terrain, ni le catastrophisme spectaculaire, ni le défaitisme morbide, pas plus que l’utopie triomphante, ne constituent des approches idéales ou même satisfaisantes. Il ne s’agit pas de prêcher une écologie moralisante et accablante, accusatrice et donneuse de leçons, ou pire, de nier la réalité des faits.
L’artiste qui se mesure au moulins des grands lobbys, en Don Quichotte désespéré, doit commencer à trouver sa place, ses chemins, outils, si modestes fussent-ils, pour défricher des chemins de traverse, quitte à accepter certains renoncements, ralentissements, ou se défaire d’illusions glorieuses, remettre en question ses propres pratiques.
Sans viser un grandiose art universel salvateur, les petites gestes mis bout à bout, effet colibri, sont importants, dans l’ensemble des champs artistiques. Il faudrait d’ailleurs avancer « à travers champs », en hybridant, décloisonnant, indisciplinant autant que puisse se faire nos compétences.
En matière de petits gestes, par exemple, travailler sur une cuisine où chacun peut inventer sa façon de manger sainement, sans engraisser les géants de l’agro-alimentaire qui empoisonnent sans vergogne, est une possibilité parmi tant d’autres. Une écosophie nourricière pragmatique et partageable, de proximité. La transmission orale et gestuelle de savoir-faire, les ateliers de terrain, sont ici les leviers d’une écosophie participative et partagée.
De même, les artistes designers rudologistes*** qui explorent des façons de créer, de construire, où le recyclage, le réemploi et le déchet sont roi.
Se promener en forêt, au bord d’un lac, au centre d’une mégalopole, dans des sentiers montagneux, tout en étant attentif aux ambiances sonores, aux mille récits auriculaires d’un lieu, est une autre façon de nous raccorder, ou de nous maintenir en accord avec le monde. Même si là encore, tout n’est pas rose, ni vert du reste, au royaume des sens.
L’art d’une écoute écologique, et qui plus est écosophique n’est pas un simple effet de langage, un vague discours ou une vision conceptuellement abstraite. Il est engagement physique, intellectuel et factuel, concrétisé en actions pragmatiques sur le terrain. Hélas, dans une société libérale où la représentation et le profit priment régulièrement sur l’action éthique, nous en sommes encore bien loin.
Envisager des formes d’actions engagées pour un mieux-vivre, dans une époque turbulente et violente, entre arts sonores et arts environnementaux, écologie et création sonore (y compris silencieuse), me pousse à réfléchir et expérimenter une écologie/écosophie de l’écoute. Cette dernière étant pour moi un embrayeur d’actions des plus pragmatiques et efficientes que possible. Écouter pour sensibiliser, informer, renseigner, apprendre, partager, agir de concert… même modestement, à l’échelle d’un quartier, d’un village, d’une forêt, avec les moyens et les énergies du bord.
Dans le monde du sonore, du paysage à portée d ‘oreille, des ambiances auriculaires abordées par le prisme d’une écosophie sonore, dans la façon d’entendre, d’écouter, d’agir, beaucoup de choses, de postures, de militance, de gestes restent à inventer.
La marche écoutante, le PAS – Parcours Audio Sensible, sont des pratiques pour moi assez courantes, depuis de nombreuses années Dans des lieux très différents, été comme hiver, de jour et de nuit, avec des publics variés, des axes thématiques parfois, nous avons arpenté nombre de sites, tous singuliers dans leurs écoutes. Aujourd’hui, je me pose régulièrement la question de savoir ce que ces pratiques de terrain nous font vivre, ce qu’elles nous racontent, au delà des gestes audio-déambulant ?
Marcher et écouter, et vice versa, c’est expérimenter des espaces-temps d’écoute in situ, et c’est aussi entendre ce que les milieux traversés, arpentés, auscultés, nous racontent, au creux de l’oreille. Histoires qui nous sautent aux oreilles, ou bien en filigranes, ténues, à déchiffrer patiemment. L’expérience est kinesthésique, en mouvement, les pieds et le corps reliés au sol, à l’air ambiant. Le geste de l’écoutant l’immerge dans une scène auriculaire environnante, embrassant un volume audible comme une architecture d’écoute quasi tangible. L’expérience est aussi haptique, on touche au plus près la matière sonore, ou l’objet sonnant, en ressentant physiquement des vibrations à fleur de peau, de tympan. Nous vivons ainsi des traversées peuplées d’une multitude de sons, d’enchevêtrements complexes et mouvants, qui peuvent désarçonner notre écoute, voire notre approche sensible dans sa globalité. Faire un PAS vers, et dans le sonore, nous met en résonance avec un monde vibratoire excitant. Nous sommes dans du vivant, du corporel, du charnel, proche de la danse comme un geste performatif, a minima, connecté au sol, à l’air, aux innombrables vibrations dynamiques, reliés à la terre, l’eau, l’air, le vivant bruissant… Nous traversons des espaces résonants, des volumes sonores habités, des ambiances auriculaires, comme une série de peaux ultra sensibles, tendues pour vibrer sympathiquement, nous faire vibrer au plus profond de nous-même. Le paysage auditif nait de cette confrontation au corps à corps, corps sonore est corps écoutant. Nous sommes une enveloppe corporelle réceptive, baignée d’ondes fluantes autant que fluctuantes. La cloche, le vent, le ressac, le cri enfantin, le cours d’eau voisin, tout nous parle, nous interpelle, pour peu que nous prêtions l’oreille. Un récit se fait jour. Ou plutôt une infinité de récits enchâssés, nous contant des mondes sonores capricieux, instables, furtifs, et pourtant si fascinants. Des récits informatifs qui nous renseignent sur notre présence dans un milieu que nous tentons d’apprivoiser, y compris par l’oreille, dans lequel nous vivons, ou que nous découvrons. Qui nous renseignent aussi sur les milles et unes traces du vivant, au sens large du terme, de notre cohabitation, souvent complexe et difficile, pour ne pas dire plus, avec les éléments, les milieux, le monde. L’aventure est à portée d’oreille, de corps. Elle n’est pas toujours spectaculaire, souvent intime, fragmentaire et fragile.
Le récit peut-être mémoriel, tel celui qui fait ressurgir des scènes auriculaires parfois enfouies dans les profondeurs, les strates de notre mémoire, et qu’un son, ou la vue d’une cheminée d’usine, ravivent avec parfois une intensité troublante. Un récit souvent fictionnel, où les sons peuvent évoquer, inviter, mille monstres, légendes et histoires tapis dans les recoins de notre imaginaire fécond. Un récit également frictionnel, entremêlant le vécu et la fiction, le passé et le présent, comme ce qui pourrait advenir, pour le meilleur et pour le pire. Marcher et écouter, s’est s’exposer de bonne grâce, à une plongée sensori-motrice, dans un territoire aussi physique qu’immatériel, en même temps que de laisser surgir des histoires sonores, parfois plus improbables les unes que les autres.
J’ai récemment pratiqué des parcours d’écoute avec des personnes dans des milieux qui m’ont fait côtoyer des modes de vie contraintes, pour différentes raisons. Handicap psycho-moteurs, maladie, enfermement carcéral, des lieux de vie où les sens, et tout particulièrement l’ouïe, développent des modes d’appréhension de l’environnement que le commun des mortels, dans sa vie quotidienne, est à mille lieux d’imaginer. Des récits en naissent, dépaysants, désarçonnants, qui nous font faire un pas de côté dans le train-train de nos routines. Nouvelles expériences, nouveaux récits, qui font qu’après, rien ne sera plus jamais comme avant pour qui a vécu ces temps forts. Marcher et écouter les coursives d’une prison, puis la montagne, avec des détenus permissionnaires, explorer une forêt avec de jeunes autistes, un hôpital psychiatrique avec des étudiants en musique et des patients, une ville avec des aveugles… Autant d’expériences fortes, qui ouvrent des portes vers de nouveaux gestes, ressentis, et imaginaires.
L’expérience de la « marchécoute » engage aussi une éthique du soutenable, une lenteur et un silence assumés, une volonté de ralentir le geste, de porter une écoute consciente vers les fragilités des espaces acoustiques traversés, de leurs écosystèmes sensibles, à l’équilibre instable et incertain. Elle convoque également une prise de conscience, celle par exemple de la disparition définitive de moult sonorités du vivant, comme des signes flagrants d’effondrements rapides, plus qu’inquiétants. Les expériences, tout comme les récits intrinsèques, superposent et alternent des moments de jouissances sensorielles, de plaisir, à des récits oscillant entre le constat d’une succession de crises que l’oreille peut capter, et une protopie pragmatique. L’entendement d’un monde (plus) désirable se profile, la marche et l’écoute associées pouvant ainsi nous y aider. Espaces sonores introspectifs collés au monde frénétique, tout en le désirant meilleur.
Pour entendre de nouveaux récits porteurs, de ceux qui nous aident à avancer, à rester debout, dans des périodes plus que chahutées, des zones de turbulences à répétition, il nous faut cultiver la curiosité de l’expérience auditive vivace. Non pas d’une expérience forcément compliquée, mais plutôt celle à portée d’oreille de tout un chacun, emprunte de gestes simples. Ouvrir sa fenêtre, ou partir marcher dans son quartier, l’écouter, traverser ce qui nous plait comme ce qui nous dérange, nous agresse, se demander pourquoi, échanger avec son voisin, tenter de se sentir bien, ou mieux, dans des espaces sonores quotidiens, ne pas penser que par le bruit, la nuisance et la pollution, mais aussi chercher les aménités sonores…
Depuis ses origines, le soundwalking mêle le plaisir de l’écoute à la volonté pédagogique de mieux entendre le monde, de mieux s’entendre avec lui, et parfois d’en soigner, ou mieux d’en prévenir les dysfonctionnements qui le rendent inaudible, si ce n’est inentendable.
Dans l’idéal, il nous faut vivre la marche et l’écoute, l’expérience et les récits associés, comme des moteurs stimulants qui nous permettent d’aller de l’avant, de garder un cap soutenable, entendable, l’oreille hardie, envers et contre tout.
Écouter est, ou peut être un geste discret, parfois totalement inaperçu. Sciemment envisagé comme tel, en toute discrétion. Il n’est pas nécessaire de bousculer radicalement des espaces où installer les scènes sonores, l’écoute dans l’espace public, les lieux d’audition potentielles, pour construire un projet quasi infra-sonique pertinent. Bien au contraire ! Il est possible d’ériger l’écoute en jeu, comme un instant ludique, une performence a minima, qui ne se montrerait pas forcément, et qui plus est ne ferait pas de bruit Il est opportun d’écrire une interprétation de paysages le plus que possible à l’abri des regards, mais accessibles aux oreilles, furtive, complice, tel un mode d’intervention discrètement malicieux. Du geste discret de tendre l’oreille à celui de re-composer les sons capturés, toujours en mode doux, sans les emprisonner, juste en en conservant la trace, on construit ainsi tout un parcours aux milles variantes possibles. Exemple : l’écoutant invite d’autres écoutants à lui emboiter le pas, oreilles concertantes, lenteurs partagées, silences aussi. Des gestes partagés simples mais opérants. Tout doucement, sans faire de bruit, ne rien perturber dans la ville, ni la campagne, ni nulle part ailleurs. Ceci pour laisser s’entendre les murmures et rumeurs, intimités décelables, sans ostentations acoustiques. L’artiste écouteur n’est pas forcément sur le devant de l’audio-scène, comme un personnage aux oreilles ostentatoires et postures imposantes. Il peut, voire doit être un discret écouteur-emprunteur de sons, qui ne bouscule rien, ou si peu. S’assoir sur un banc ou arpenter paisiblement le village, oreilles aux aguets, grandes ouvertes, comme fondues dans les ambiances, immergées dans les flux soniques, tout cela reste à l’échelle d’un modeste audio-théâtre de proximité. Nous ne chercherons pas forcément le spectaculaire, l’événementiel auditif grand format, l’audiorama booster d’effets spéciaux, plutôt la balade intime, l’écoute posée, sans jeu grandiloquent, sans dispositifs bluffants. Tout doucement, dans l’allure, les gestes, l’attention portée, le partage, une discrétion intrinsèque, une économie de moyens, semblent s’imposer, ou tout au moins proposer des gestes respectueux et pertinents. Ne pas forcer le trait, ni amplifier à outrance les choses entendues, ou celles potentiellement imaginaires, sonifiées, relève d’une sagesse pragmatique, sans emphase sonique. Trop souvent, la fureur et le bruit s’imposent comme des quotidiens violents. Raison de plus pour ne pas brusquer outre mesure l’écoutant, régulièrement malmené, ballotté dans des tempêtes sonores, traumatisé jusqu’à fleur de tympan, voire au plus profond de son entendement. L’efficacité ne passe pas forcément via l’injonction péremptoire, mais plutôt par des propositions laissant de larges champs exploratoires ouverts, à discrétion, en prenant le temps de faire, d’expérimenter, de partager. Il est contre-productif de rajouter pléthore de sons spectaculaires, comme d’ insipides muzaks, de les imposer à l’ouïe de toutes et tous, mais plutôt profitons modestement, raisonnablement, ethniquement, de l’existent, du trivial quotidien, sans remous. Si parfois la mise ben scène du geste d’écouter dans l’espace public peut être un fait assumé, voire joué et sur-joué devant de nombreux publics, comme une proposition participative, la discrétion est, version micro ou infra écoutante, aussi différente que complémentaire de l’audio-spectaculaire Le paysage sonore se construit ainsi d’une écoute aussi modeste qu’intense. L’écoute non spectaculaire va fouiller les micros-sons, les .ambiances intimes, les ambiances cachées, sans trop déranger la vie qui bat, via une approche où la monstration imposée n’est pas de mise. Imaginons une attitude éthique, qui va creuser l’écoute telle celle d’un traqueur de sons qui, efficacité oblige, doit être le plus discret que possible, ne pas se faire repérer, ne rien perturber dans son proche milieu, de façon à (faire) entendre la vie sonore en toute intimité. Le chasseur de sons est un personnage qui se confond à l’environnement ambiant, de façon à en jouir du plus profondément que possible, sans se montrer conquérant, mais discret écoutant respectueux de l’équilibre sonore préexistant à sa venue. Il s’agit de ne pas user d’une posture conquérante, intrusive, irrespectueuse, mais au contraire de rester dans une humilité d’écouteur accueilli et accepté à la condition de ne pas s’imposer. Rappelons-nous que, en forêt ou ailleurs, l’écoutant est aussi écouté en retour. Contrairement à se qu’affirmait un slogan radiophonique, le monde n’appartient pas à celui qui l’écoute, ce dernier s’offre simplement à lui comme un don du son intrinsèquement généreux. Qu ‘on se le dise !
L’Autre musique et le Projet Bloom s’associent et s’engagent dans la publication d’une nouvelle revue papier consacrée aux arts sonores au sens large dans leurs relations aux autres arts.
Cette nouvelle revue veut combler un manque cuisant dans le champ artistique contemporain : l’absence de textes qui osent poser des questions artistiques, qui prennent des partis pris forts et sans concession, une revue qui se décolonise d’une langue prête-à-porter.
Parce qu’il est proprement insupportable de se laisser envahir par des textes et des discours formatés qui ressemblent à de la mauvaise propagande égotique quand il s’agit de texte proposé par des artistes, ou à des patchworks plus ou moins alambiqués, faits de raccourcis non inspirés et sans fond, quand il s’agit d’articles musicologiques ou de recherche en art ( et souvent sans l’art) :
Documents veut, dans l’esprit de la revue du même nom dont elle s’inspire de manière très lâche, mettre en tension des textes, des images, des représentations, des sons, des partitions. Un rapprochement lointain et juste, une unité disjonctive, qui proposera une pensée critique et sensible dans le sensible.
Des contenus qui poseront, par leurs heurts parfois violents, les symptômes artistiques de notre époque, prendront le risque d’émettre des hypothèses poétiques, et mettront en chantier des manifestes sonores. Nous ne sollicitons, vous l’aurez compris, non pas des articles d’analyses musicologiques, mais des textes et documents qui témoigneraient d’une réflexion artistique critique, sensible, et résolument de son présent. Pas de thèmes donc pour chaque numéro, mais un travail éditorial qui consistera à mettre en tension les propositions reçues ou sollicitées.
Les propositions seront publiées au fil des numéros si des mises en tensions apparaissent possibles. Vous pouvez proposer des partitions (non publiées) que nous souhaitons publier en intégralité, des images ou des séries d’images, des dessins, des schémas, et toutes formes textuelles qui rentrent dans le sensible. Un dictionnaire critique accompagnera chaque numéro de la revue, proposant des points de vue terminologiques personnels et engagés ; il appartiendra à chacun des contributeurs de l’étoffer, au fil des publications.
Document(s) est une nouvelle revue papier consacrée aux arts sonores au sens large dans leurs relations aux autres arts.
Cette nouvelle revue veut combler un manque cuisant dans le champ artistique contemporain : l’absence de textes qui osent poser des questions artistiques, qui prennent des partis pris forts et sans concession, une revue qui se décolonise d’une langue prête-à-porter. Parce qu’il est proprement insupportable de se laisser envahir par des textes et des discours formatés qui ressemblent à de la mauvaise propagande égotique quand il s’agit de texte proposé par des artistes, ou à des patchworks plus ou moins alambiqués, faits de raccourcis non inspirés et sans fond, quand il s’agit d’articles musicologiques ou de recherche en art (et souvent sans l’art) :
Documents veut, dans l’esprit de la revue du même nom dont elle s’inspire de manière très lâche, mettre en tension des textes, des images, des représentations, des sons, des partitions. Un rapprochement lointain et juste, une unité disjonctive, qui proposera une pensée critique et sensible dans le sensible.
Des contenus qui poseront, par leurs heurts parfois violents, les symptômes artistiques de notre époque, prendront le risque d’émettre des hypothèses poétiques, et mettront en chantier des manifestes sonores. Nous ne sollicitons, vous l’aurez compris, non pas des articles d’analyses musicologiques, mais des textes et documents qui témoigneraient d’une réflexion artistique critique, sensible, et résolument de son présent. Pas de thèmes donc pour chaque numéro, mais un travail éditorial qui consistera à mettre en tension les propositions reçues.
Vous pouvez proposer :
Des textes
– Toutes formes d’écriture critique et réflexive qui ont la rigueur des textes académiques, mais qui en questionnent la forme : théâtre, bande dessinée, fiction…
– des articles académiques (anthropologie, sociologie, esthétique…) s’ils s’inscrivent dans la dynamique de la revue ou s’ils sont des articles de recherche-création.
Tout ce à quoi nous n’avons pas pensé, mais qui trouverait largement sa place dans cette revue.
Des œuvres
– des partitions (non publiées) que nous souhaitons publier en intégralité ;
– des images ou des séries d’images, des dessins, des schémas qui rendent comptent d’une œuvre plastique en lien avec le sonore et/ou le musical (ou le contraire) ;
– toutes formes textuelles qui questionnent le sonore et/ou le musical (poésie sonore, poésie visuelle, fiction…).
De plus, un dictionnairecritique accompagnera chaque numéro de la revue, proposant des points de vue terminologiques personnels et engagés, vous pouvez dès à présent nous proposer un mot.
Modalités
Envoyez-nous votre proposition ou un résumé de votre proposition accompagnée de tout ce qui vous paraîtrait utile quant à la compréhension de celle-ci (site, bio, liens vidéo et/ou sonore…) à colin.roche(at)projetbloom(dot)com et frederic.mathevet(at)projetbloom(dot)com
2024 sera bouillonnante Une année au fil des ondes Des territoires liquides Des dérives en rives Eaux courantes Eaux dormantes Eaux étales Eaux profondes Eaux souterraines Terres karstiques De cénotes en dolines Résurgences A fleur de terre Eaux torrentueuses De rus en cascades Puits et fontaines Biefs et lavoirs Canaux et écluses Les flux aquatiques se feront entendre Tendons-leurs l’oreille Écoutons leurs secrets Leurs puissances Leurs discrétions Leurs fragilités Et parfois agonies Remontons les berges De la goutte affleurante au majestueux delta D’embouchures en estuaires Mers et océans Traversons les gués Donnons la paroles aux cours d’eaux Et à ceux et celles qui les côtoient Des sources en estuaires D’affluents en confluents De glaciers moribonds en moraines glissantes Entendons des paysages sonores aquaphoriques Qui tracent et modèlent des paysages audibles Des méandres soniques Façonnées à petits ou grands bruits Entre crachins, pluies et déluges Lisons l’histoire des villes, des industries, des moulins Par le biais de leurs eaux Racontons les à notre façon Au travers les flots d’une mémoire nourricière Les voies d’eaux reliantes Les hydro-énergies déployées Les végétations bordantes Les cours des lits sinuants Entendons les récits Les contes et les légendes Les monstres engloutis Toujours prêts à resurgir Bonhommes ou maléfiques Maillons un territoire extensible De points d’ouïe aquatiques Dressons une cartographie sonore Humide et rhyzomatique Un inventaire de sites audio-aquatiques remarquables Protégeons les comme des communs à portée d’oreille Déchiffrons les textes influents, odes aux ondes rafraichissantes Construisons un réseau auriculaire irriguant Des trames bleues et chemins de halage Des douces mobilités riveraines apaisées Des sentiers nichés dans des vallons modestes Mêlons la vue et l’ouïe au long cours Croisons les arts et les sciences Hydrologiques et humaines La culture scientifique et la création sonore L’histoire et la géographie des flux Celle des riverains mariniers ou marins Meuniers ou sauniers Indisciplinons des approches mouvantes Entre crues et tarissements Débordements et assèchements Prêtons attention au flux salvateurs Prenons en grand soin Affirmons l’urgence de le faire Écoutons pendant qu’il en est encore temps Les milles et unes sonorités liquides Les poésies aux images ondoyantes Et les chants ruisselants des eaux vives.
Cette courte vidéo, en pied d’article, montre quelques postures d’écoute qui peuvent être proposées, sans aucunes consignes verbales préalables, en silence, par des invitations corporelles, à un groupe de promeneurs écoutants.
Ici des étudiants en écoles d’arts média à Saint–Pétersbourg.
Ce fut une belle série d’expériences, soundwalks, conférences, concerts – performances, field recordings, échanges fructueux… à Saint-Pétersbourg, Kronstadt, Kaliningrad…
Je repense très souvent à ces jeunes étudiants, aux opérateurs culturels qui m’ont si généreusement accueilli, aux artistes, enseignants… croisés durant ce voyage. De belles rencontres dans un pays aujourd’hui isolé par une guerre insoutenable, comme toutes.