Le vent dans les arbres, un soir d’hiver glacial Nos pas déambulant sur des trottoirs sans fin Les conversations brouillées dans des bars animés et anonymes Des mouettes qui ne cessent de rire dans une ville dépaysante Des bribes de conversations morcelées, qui tricotent un patchwork incompréhensible Les résonances d’églises, aux ambiances sombres feutrées Le ronronnement d’une ventilation, cliquetante et tenace Des verres qui s’entrechoquent en fêtes fugitives La voix d’un ami disparu, qui malgré tout nous rattache au monde La cloche qui tinte dans un salut nocturne et mélancolique La pluie subite qui nous fouette et nous glace le corps Un cimetière où les sons de la ville pénètrent respectueusement La rivière impétueuse, gonflée des pluies d’automne Un musicien de rue qui fait d’une placette un lieu intime de concert éphémère Les premiers oiseaux frileux qui hésitent à sortir de l’hiver Le grondement des travaux qui défont et refont sans cesse la ville Le presque silence d’une nuit campagnarde La fontaine qui crache à flots continus son humidité tonique Un tramway ferraillant à la cloche menaçante Une fanfare de rue qui soudain vient tout enjouer Les rideaux de fer de commerces qui s’ouvrent sur une nouvelle journée La musique ténue, qui s’échappe d’une fenêtre ouverte La bouilloire sifflante du matin, un brin agaçante L’orage qui gronde au loin comme de sourds présages Les rires d’enfants déboulant de l’école Une forêt nocturne envoûtante et inquiétante La radio qui rythme nos nuits d’un flux obscur et nébuleux La nuit qui tombe et ses chouettes hululantes La rumeur de la ville, étendue à nos pieds Les échos d’un train dont le klaxon secoue les collines La solitude comme un doux chant mélancolique La vie qui passe, bon an mal an, à portée d’oreille Les sons qui nous font entendre que l’on reste, envers est contre tout, bien vivant.
Cimetière de Saint-Martin – Brest – PAS – Parcours Audio Sensible Festival Longueur d’Ondes 2025
Parfois, nous (re)prenons conscience de notre environnement, de notre propre corps écoutant, via des perceptions sensibles, ignorées par leur omniprésence-même. Chercher ses lunettes avant de nous apercevoir que nous les avons sur le nez, ne plus entendre la ventilation de son bureau tant elle envahit les lieux, à longueur de journée, en sont quelques exemples du quotidien. Il y a quelques jours, lors d’un échange suivant un PAS – Parcours Audio Sensible brestois, dans le cadre du festival de création radiophonique « Longueur d’Ondes », cet état de perception révélée, ou de non perception, a été évoqué, comme très souvent dans ce genre d’expérience. Le fait de marcher lentement, en groupe, en silence, de se laisser traverser, porter, immerger, par les ambiances sonores, ramène le paysage auditif à la surface, avec le plaisir de le ressentir de tout notre corps, d’avoir « les oreilles qui poussent », m’a dit une participante. C’est à la fois une jouissance physique, mentale, et une prise de conscience de choses enfouies sous leurs répétions, leurs quotidiennetés. Il s’agit parfois d’une forme de retrouvailles avec nos lieux de vie, qui nous révèlent les plaisirs, et parfois déplaisirs, liés aux espaces auriculaires traversés. C’est là qu’apparait, que s’incarne, le paysage sonore, propre à chacun et chacune, en émergeant d’une invisibilité, ici d’une inaudibilité, qui nous les cache, et que nous retrouvons, ou découvrons, non sans plaisir.
Photo : Quartier Saint-Martin, lieu de notre exploration auditive. Un passage surprenant dans le cimetière, un sas acoustique, oasis sonore, au cœur d’un quartier bien vivant. Un panoramique sur la ville portuaire, et les rumeurs apaisées environnantes.
Hier, c’était juste une rencontre avec des étudiants et étudiantes en musicologie. Une sympathique retrouvaille avec la ville de Saint-Étienne, que j’avoue, j’aime beaucoup. Quelques séquences urbaines des plus ordinaires, des travaux, un bar, un campus universitaire, des rues et des places, des passants et passantes… Et une plus insolite, une voiture, dont les essuie-glaces peinent à dégivrer le pare-brise en crissant péniblement, un oiseau bavard, juste au-dessus, dans un arbre décharné, saluant à syrinx déployé le soleil timide, et une improbable musique synthétique qui surgit on ne sait d’où. Étrange et surprenant agencement sonore impromptu. C’était une série de moments, d’échanges, d’expériences de prise de son, de plaisir d’écouter ensemble, qui rendent la vie plus belle à entendre. C’était une séquence qui me conforte de prêter, encore et encore, simplement, l’oreille sur des tranches de vie, aussi anodines qu’imprévisibles, triviales que conviviales. Et demain, ailleurs, avec d’autres personnes, je tends à arpenter de nouveaux territoires sonores partagés. Les prochains seraont tour à tour bressands et brestois.
En tout début d’année, au sortir des fêtes, j’ai été invité par l’ami Kamel, activiste culturel chambérien, que j’avais déjà croisée dans les établissements pénitentiaires d’Aiton et de Chambéry. Invité à tendre oreilles et micros à la fois sur le quartier du Biollay à Chambéry, mais aussi dans le Café associatif et culturel qui s’y niche. Le quartier est un exemple typique des cités dites de Grands ensembles, avec plus de 6000 habitants, en habitat collectif, essentiellement des logements sociaux, et avec une grande mixité. Bref, une des nombreuses cités construites entre les années 50/60, que l’on retrouve dans la plupart des métropoles. Celle-ci est d’ailleurs classée au Patrimoine du XXe siècle. D’immenses barres, dont certaines sinueuses, sont implantées dans des nids de verdure, longées par une petite rivière quasi champêtre, dressent un décor, à la fois brutaliste, le béton roi de l’architecture de masse, et où la promenade entre arbres et pelouses est assez sympathique.
Au creux de cet ensemble architectural imposant, dans un petit enclos de verdure, se tient le Café Biollay, ancien bar associatif des jeux de boules locaux, qui existent encore et sont pratiqués aux beaux jours. Ce café joue évidemment son rôle de bar associatif, offrant à tout un chacun et chacune un lieu de rencontre, autour d’un café ou de sodas à prix modéré, mais propose aussi un espace culturel en chantier, où l’image et le son sont au cœur du projet.
C’est d’ici que je tendrai l’oreille, dedans-dehors. La première demi-journée sera en partie consacrée à une visite-repérage, avec un photographe qui prépare une résidence artistique dans le quartier. En ce début d’année, les espaces publics restent assez déserts, mais la promenade offre des points de vue et d’ouïe assez diversifiés. Nous y croisons des structures d’accueil social, socio-culturel, l’unique bar Kebab boulangerie du quartier, le centre commercial, et devisons avec quelques habitué.es du Biollay. J’en profite pour glaner, ici et là, quelques ambiances sonores du cru.
Rentré au café, je vais y croiser beaucoup d’habitués, figures locales, qui fréquentent pour la plupart régulièrement le lieu depuis déjà longtemps. Beaucoup d’hommes qui viennent se retrouver et deviser devant un café, mais aussi quelques femmes, qui commencent à investir progressivement le lieu. Des accents d’ici où là, des langues, parfois difficiles à comprendre. Une diversité culturelle qui saute à l’oreille ! Je m’assois sur une table, discrètement. Toutes les personnes qui rentrent viennent me serrer la main avec un bonjour sympathique et leurs meilleurs vœux, nous sommes le 02 janvier. Quelques discussions informelles, Kamel me présente rapidement. Nous ne ne voulons pas brusquer les choses, plutôt s’immerger en douceur dans ce lieu où je sens d’emblée une belle humanité sans chichi, un lieu où les gens aiment à se retrouver et discuter du quotidien, de la politique, et des tas de choses de la vie. Acoustiquement. C’est un lieu vivant, et on s’y sent très vite bien.
Le deuxième jour, avec l’aide de Leila, je ferai plus ample connaissance avec les habitués. Nous leurs proposons de nous dire, à micros ouverts, ce qu’ils viennent chercher ici, aiment, leurs ressentis avec les lieux, les personnes. Certains refusent gentiment, timidement, mais viendront par la suite participer à une causerie collective, lors d’une pause clopes à l’extérieur. D’autres sont joyeusement intarissables. Le lieu est pour eux un refuge des plus importants, un espace essentiel pour la vie du quartier, surtout que les commerces ont massivement fermés ces dernières années. Cet espace est un îlot de résistance sociale, où habitants, acteurs culturels, chauffeurs de bus du terminus voisin, se retrouvent. L’installation d’un barbecue dans le parc du café, qui pourrait paraître un geste anodin, est en fait un véritable événement. Aux beaux jours, pouvoir se faire à manger de façon autonome, n’est pas une moindre chose. C’est un vrai lien social qui se tisse et se consolide autour de brochettes partagées.
Autre moment hautement social, le couscous du vendredi, que j’ai eu le grand plaisir de déguster sur place. Pour quelques euros, une immense assiette de couscous végétarien maison, cuisiné sur place, avec des légumes bios locaux, rassemble chaleureusement les habitués dans une belle ambiance festive.
Le père d’un enfant autiste réussit, à sa plus grande joie, à faire dire quelques mots à son fils, pour qu’il entende sa voix. Moment fort.
Je capte au mieux ces ambiances, en essayant d’interférer le moins que possible sur la vie du lieu, mais en toute transparence. Ces ambiances me confortent que ce genre de tiers-espaces ouverts, où chacun est légitime de parler, avec néanmoins un respect que l’éthique du lieu impose naturellement, demeure, dans une société que la solitude et les difficultés sociales gangrènent, un havre d’humanité. Un lieu agora, de rires, des tranches de vies, avec les difficultés et les joies mêlées, animé par une sympathique et truculente serveuse Alexandra . Un espace modeste, cependant clé de voûte sociale du quartier, reliant le dedans au dehors, et réciproquement, que l’on devrait trouver beaucoup plus régulièrement, en milieu urbain comme rural.
Ce sont ces moments d’écoute, d’échange, de partage, qui font que les sons que je tricoterai au retour de cette expérience, sont plus pour moi qu’une trace sonore, mais le souvenir bien ancré d’une belle immersion, où l’écoute prend toute sa place, humaine, attentionnée et respectueuse.
En écoute
Merci au Café Biollay, à Kamel, Leila, Alexandra, à la cuisinière du sublime couscous, et à toutes les belles personnes que j’y ai croisées.
Ateliers Paysage sonore, Café du Biollay – Chambéry – Janvier 2025
Comment peut-on, sans autre artifice ni dispositif que notre regard et notre écoute, interne, celle qui lit les repères sonores d’un tableau, d’une photographie, comme on déchiffrerait une partition musicale qui chanterait dans notre tête, entendre une représentation picturale « iconosonique » ? L’idée peut paraitre étrange, et pourtant, j’ai envie de vous en proposer l’expérience. Regarder attentivement pour mieux entendre, quitte à imaginer une scène auriculaire où l’imagination reconstituerait des ambiances indécises, ou sujettes à variations, interprétations… Je me frotte ici à une approche relevant du pur paysage sonore, celle de la représentation, voire d’une forme de re-construction sensible à l’aune d’une interprétation qui assume ses possibles dérives narratives et fictionnelles..
Pour cette première approche, cette confrontation d’un point de vue/point d’ouïe, j’ai choisi une œuvre archétype, emblématique d’une peinture naturaliste de l’École de Barbizon, le fameux « Angélus » de Jean-François Millet, célébrissime toile du Musée d’Orsay.
Le tableau est d’une composition simple, rigoureuse, presque austère, sans doute due à la vision d’une spiritualité intérieure qui ne se veut pas, loin de là, démonstrative. Tout juste un geste du quotidien, dans toute sa sobriété pastorale. Au premier plan, un couple, tête penchée vers le sol, mains jointes, fait la prière de l’angélus de midi. Juste derrière eux, une fourche plantée dans le sol et une brouette avec un sac de pommes de terre, précise l’action de ces deux protagonistes, des agriculteurs et agricultices en cueuillette. Au loin, au fond d’une plaine déserte, un clocher, celui de de l’église de Saint-Paul de Chailly-en-Bières exactement, non loin de Paris. Le titre évoque d’emblée un fait sonore. C’est parce que le clocher sonne l’Angélus, celui de midi, que le couple suspend sa besogne pour prier. La sonnerie de l’Angélus est, dans l’univers symbolique campanaire et religieux, clairement codifiée, donc facile à identifier. Tros tintements sur une cloche, assez lents, quelques secondes de silence, puis nouveaux tintements, silence, tintements. Neuf coups d’une cloche unique donc, suivis d’une volée, d’une à plusieurs cloches selon l’équipement du clocher.
Le clocher, faisant souvent office d’ « horloge publique » scandant la journée est ici assez éloigné géographiquement, ce qui laisse présupposer que selon le vent dominant, on perçoit plus ou moins ses sonneries, voire pas du tout. La taille du clocher semblant modeste à cette distance, nous fait imaginer que les coups teintés et la volée ne doivent pas être trop imposants, on est loin de la magnificence de Notre-Dame ou de la cathédrale de Strasbourg, plus à une échelle acoustique plus intime, recueillie, moins ostentatoire. Côté ambiance, la longue plaine assez déserte , peu, voire pas boisée, ne semble pas favorable à accueillir foule d’oiseaux chanteurs. Peut être quelques rapaces chasseurs plus haut dans le ciel. L’époque du tableau (1857/1859) nous dit que l’environnement acoustique n’était certainement pas perturbé ni par les automobiles, ni par les avions… La pollution sonore n’affectait pas encore ces parties reculée de la campagne. Ce qui fait que les émergences acoustiques, hormis périodes très venteuses ou orageuses, devaient se percevoir dans les moindre détails. Ici en l’occurrence, la ou les cloches du village. Après renseignement, à l’époque du tableau, le clocher gothique abritait un seul bourdon fêlé, celui que qu’entendait le couple, remplacé aujourd’hui par trois cloches plus modestes ((Lucie-Gabrielle, Lucienne-Marcelle, et Solange). Si on retourne à leur position aujourd’hui, on n’entend donc plus la même chose, si tant est qu’un lotissement où des routes adjacentes ne masquent le son des cloches.
Autre invité de marque après que se soit tu l’Angélus, le silence. Même si on peut imaginer des prières chuchotées, à voix basse, il me semble que c’est plutôt dans un recueillement silencieux, méditatif, que se déroule l’action. Silence des personnages, et du paysage lorsqu’a cessé de sonner l’Angélus. Une forme de sérénité intérieure et extérieure loin de la folle agitation urbaine de nos cités contemporaines.
Mais imaginons la scène un peu avant. Nos deux protagonistes sont à la cueillette de pommes de terres. On entend le son de La fourche qui creuse le sol. Sans doute celui des plans que l’on secoue pour en faire tomber la terre, des légumes roulant sur le sol, puis jetés dans le sac sur la brouette. Imaginons le bruit de la roue de brouette qui peut-être grince, pour faire image sonore d’Épinal, et s’éloignera vers le village, ou la ferme voisine, la cueillette du jour achevée.
Il y a, dans la palette colorée, à la fois riche en nuances et sans grande rutilance, la même sobriété harmonieuse que celle sonore que l’on pourrait entendre, avec des traines campanaires, qu’aux vues la distance de l’église, on doit percevoir sans grand éclat, tout en douceur. Le son, la lumière, tissés en délicates nuances, ne distordent pas, mais sonnent et résonnent de concert.
Entre la trivialité, la simplicité du monde agricole, que Millet admirait, et la spiritualité religieuse de la cloche sonnante, qui relie le ciel et la terre dans une sorte d’arc acoustique, le son campanaire est, à la fois discret et moteur de l’action, au final un des héros de ce tableau.
J’ai conscience que, à l’instar du tableau de Millet, lequel représente sans doute une version quelque peu idéalisée d’une vie campagnarde rythmée au fil des travaux et des Angélus, mon écoute de cette scène picturale est sans doute proche de la carte postale sonore, au trait forcé. L’exercice mêlant clichés pittoresques et tentative de modélisation sonore et acoustique, conduit à un résultat qui n’évitera pas le stéréotype. Cet écueil étant assumé, l’exercice reste pour moi une expérience ludique, qui tend à mettre en lien regard et écoute via un média pictural, sans autre prétention.
C’est d’ailleurs après avoir écrit ces quelques lignes que je découvre la phrase de Millet concernant son œuvre « En regardant cette peinture, j’aimerais que le spectateur entende sonner les cloches. ». Il n’aurait pu dire plus juste. En tous cas, ce désir a trouvé chez moi un écho qui a résonné fortement dans mon approche, à tel point que j’ai été content de commettre, en toute subjectivité, cette analyse où l’œil écoute, et où sans doute l’oreille regarde.
Au plus profond de mes souvenirs, ce fut l’eau d’un puits, dans la cour de la ferme de ma grand-mère, dans lequel plongeait bruyamment le seau dégoulinant. Avant qu’elle n’arrive, courante, à l’évier. Celle du ruisseau gargouillant tout près. Et celle d’un autre ruisseau, qui longe aujourd’hui le parc public attenant à ma maison. Ce ce furent aussi les cascades et les torrents alpins, qui se dévoilent brusquement, au détour d’un sentier. Ceux pyrénéens gonflés des orages véloces. L’eau dormante d’un lac au bout d’une vaste prairie, cernée de cols arides où enneigés. L’écume paisible d’un port où dorment en tanguant doucement, les bateaux grinçants. Le lavoir public où plus personne ne vient battre le linge. Les gouttes d’un ru dévalant le village pentu d’un village montagnard portugais, sous le soleil plombant. La mare ou s’égosillent les grenouilles noctambules, au grand dam des campeurs voisins. Une longue promenade nocturne et silencieuse, suivant Saône et Rhône, rythmée de jeunesses festives et de péniches aux ronronnements profonds. La Loire, aussi majestueuse que silencieuse. La Loire encore, écumante et grondante, à une autre saison. Une averse soudaine, un déluge mur d’eau, qui me surprend et me laisse rincé sur les pentes abruptes de Tananarive. Une pluie ruisselante qui fait sonner tout ce qu’elle touche en percussions subtiles Les éclaboussures d’une immense roue à aubes, tournant en grinçant sous le courant d’un bief. Les plics et les plocs de gouttelettes s’échappant de fragiles stalactites, dans une belle réverbération souterraine. Les vagues furieuses balayant une plage nordique, avant de se briser sauvagement sur les rochers remparts. Le bruit blanc d’une fontaine qui envahit l’espace minéral d’une place encastrée dans la vieille ville. A noter que les fontaines ont chacune leur signature acoustique, et teintent le paysage jusqu’à le rendre unique. Les glissements aquatiques de nageurs s’entraînant dans une piscine couverte. Les terribles images et sons d’inondations meurtrières, balayant soudainement des villes entières. La sensation de vide, de désolation, lorsque la rivière se tarit en plein cœur de l’été
La présence ou l’absence aquatique marque fortement le paysage, quand elle ne le construit pas. Elles s’entend, ou non, kaléidoscope de moult éléments liquides, parfois furieux et dévastateurs, parfois discrets et minimalistes, si ce n’est absents et desséchants. Elle est tout à la fois fascinante, apaisante, source de rêveries, et redoutable dans son imprévisibilité. Elle abreuve le territoire et ses habitants, engloutit, irrigue, dévaste, charrie plaisirs comme angoisses, entre puissance et fragilité. Je mesure à quel point l’eau habite et nourrit, quasiment de jour en jour, mes paysages sonores, éminemment liquides.
Projet « Bassins versants, l’oreille fluante » 2024/2025
Le pragmatisme, terme issu de la praxis grecque, autrement dit l’action, celle qui est effectuée dans le but d’obtenir un résultat pratique, et non seulement une pensée ou un concept métaphysique, met l’expérience au centre du projet. L’expérience, entre autre celle de nos vies au quotidien, est le point de départ qui nous permet d’améliorer, même très modestement nos vies, nos rapports avec l’environnement, au sens large du terme, et en bref au monde. Dans le champ artistique, John Dewey démystifie la position de l’artiste dominant, qui contribue à placer l’œuvre sur un socle élitiste, réservée à celles et ceux qui en comprennent les codes pour l’apprécier. Il remet l’esthétique dans une approche du quotidien, où le geste, si simple soit-il, est lui-même digne d’être admiré comme une action esthétique. Une esthétique accessible à toutes et tous, pour qui sait regarder, écouter, et se laisser embarquer par le plaisir de l’expérience au quotidien, si modeste soit-elle. Dewey s’appuie sur l’observation de gestes techniques, impressionnants ou intimes, qui sculptent son admiration comme des objets esthétiques.
Je le cite : « Afin de comprendre l’esthétique dans ses formes ultimes et reconnues, on doit commencer à la chercher dans la matière brute de l’expérience, dans les événements et les scènes qui captent l’attention auditive et visuelle de l’homme, suscitent son intérêt et lui procurent du plaisir lorsqu’il observe et écoute, tels les spectacles qui fascinent les foules : la voiture de pompiers passant à toute allure, les machines creusant d’énormes trous dans la terre, la silhouette d’un homme, aussi minuscule qu’une mouche, escaladant la flèche du clocher, les hommes perchés dans les airs sur des poutrelles, lançant et rattrapant des tiges de métal incandescent. Les sources de l’art dans l’expérience humaine seront connues de celui qui perçoit comment la grâce alerte du joueur de ballon gagne la foule des spectateurs, qui remarque le plaisir que ressent la ménagère en s’occupant de ses plantes, la concentration dont fait preuve son mari en entretenant le carré de gazon devant la maison, l’enthousiasme avec lequel l’homme assis près du feu tisonne le bois qui brûle dans l’âtre et regarde les flammes qui s’élancent et les morceaux de charbon qui se désagrègent. » John Dewey « L’art comme expérience »
Il est intéressant de constater dans ce texte, que l’image sonore du camion de pompier rejoint la célèbre question du compositeur John Cage « « Lequel est le plus musical d’un camion qui passe devant une usine ou d’un camion qui passe devant une école de musique ? ». Belle réflexion sur le statut des son, la façon de le percevoir, de le ressentir, comme un objet esthétique, musical, ou comme un son pouvant être dérangeant. Encore faut-il se donner la peine d’écouter, de questionner un son trivial, a priori sans intérêt, et pourtant…
L’écoute est un geste quotidien, où la fonctionalité du geste, entendre la parole de l’autre, repérer les dangers potentiels aux alentours, savoir que le plat mijoté est bientôt à point, côtoie, se superpose parfois au plaisir de jouir des sons, des acoustiques, des ambiances et de moult scènes auriculaires surprenantes. L’expérience de l’écoute n’est pas l’apanage d’artistes, d’acousticiens patentés, de chercheurs émérites, il est à la portée de chacun chacune. Le paysage sonore se construit et se joui à portée d’oreille, sans pour autant être un éminent spécialiste. Il suffit pour le comprendre, de parler à un berger, un guide de haute montagne, un cuisinier, et mille autres métiers convoquant une oreille active, artisane. Force est de constater que leurs arts de faire, de créer, d’avoir une écoute où l’esthétique est bien présente, dépend autant de savoirs, d’expérience, que du plaisir de tendre l’oreille. Tendre l’oreille sur un territoire, seul ou en groupe, est une expérience pragmatique. C’est une action de terrain dont les buts sont souvent pluriels et superposés. Par exemple, participer à une lecture de paysage sonore dans un projet d’aménagement, initier de jeunes étudiants à la dimension sonore d’un paysage, au delà de la nuisance, capter des ambiances pour transformer en création sonores, relève tout à la fois d’objectifs ayant une utilité affichée, comme de la jouissance pure d’écouter le monde, voire de le réécrire par les sons. En cela, et dans une approche incluant l’éducation populaire comme les recherches actions, la pédagogie de l’écoute, via un apprentissage par l’expérimentation chère à Dewey, développe des actions de terrain qui tend à éviter les suprématie de l’apprenant, de l’éminent sachant. Dans une marche écoutante, chaque participant est légitime à se poser comme un auditeur aguerri, engagé, sensible, partageant collectivement ses propres expériences et savoir-faire. L’écoute a une dimension intrinsèquement altruiste. Partir à la rencontre des lieux via l’oreille implique de partir à la rencontre de l’autre, de sa mémoire, de ses savoirs, de ses envies d’échanger, de faire ensemble, sans grande théorisation métaphysique, juste en arpentant des lieux oreilles ouvertes. Il nous faut accepter d’être surpris par des scènes étonnantes, bouleversantes, comme par la trivialité de ce que Perec appelle l’infra-ordinaire, et d’en faire une expériences pédagogique à portée d’oreille. La pédagogie c’est par exemple le fait d’arpenter collectivement un paysage de l’oreille, d’en discuter, de fabriquer des outils contextuels, des fiches de lecture, d’analyse, de proposer des actions artistiques qui nous plonge au cœur des problématiques écoutantes, entre plaisir et l’action pragmatique. L’art étant une entrée, un levier comme un autre, dixit Dewey. L’approche pragmatique de l’écoute nous amène naturellement à repenser notre égocentrisme, notamment dans des considérations éthiques environnementales. Constater l’état d’une forêt, d’une rivière, les fragilités, pollutions, disparitions, par l’expérience de l’écoute, nous met face à des problèmes qu’on ne peut plus continuer à ignorer ou à minimiser, n’en déplaise à certains. Si le plaisir d’écouter au quotidien doit perdurer, voire s’enrichir au fil des expériences, le fait de pointer des catastrophes en cours, y compris au travers de signes apparemment anodins, d’avoir une volonté de pratiquer et de partager une pédagogie active, accessible, de considérer le paysage au travers des approches éthiques, écosophiques, est plus que jamais nécessaire. L’artiste écoutant est, pour moi, un acteur de tout premier ordre, surtout s’il s’associe, ou est associé, à des techniciens, aménageurs, décideurs…
Pour conclure, je reviens à Dewey dont la pensée et les recherches, vous l’aurez compris, innervent cette réflexion et expérience de mise en pratique pragmatique et esthétique du paysage sonore. « Lorsque les objets artistiques sont séparés à la fois de leurs conditions d’origine et de leur mode de fonctionnement dans l’expérience, un mur se construit autour d’eux, qui rend presque opaque leur signification générale. » John Dewey
L’écoute ne construit pas que des paysages sonores immatériels, si ce n’est dans leur propagation vibratoire, plus ou moins abstraits et hors-sol. Elle écrit corporellement, physiquement, des tracés, des cheminements audibles, des situations haptiques, collectives, des terrains de jeu auriculaire à lire, relire, jouer, rejouer, expérimenter, improviser, via des formes de partitions d’écoute… Elle trace des cartes sensibles, mentales, y place des points d’écoute, des ambiances, des données acoustiques, cartographie des guides de points d’ouïe remarquables, tisse un réseau sonique dans différents territoires, petits ou grands. Elle offre des matières sonores à écouter, enregistrer, travailler, composer, installer, diffuser… Elle pose la problématique de l’aménagement du territoire en prenant en compte le sonore de façon plus large que les seules situations de nuisance et de pollution. Elle s’inscrit dans des propositions de mobilités douces et de formes de ralentissements, d’espaces apaisés, de zones calmes, de trames blanches. Elle est source de réflexions, d’études, de recherche, de textes philosophiques, techniques, poétiques, scientifiques, artistiques, hybrides… Elle favorise les espaces de rencontres, de partage, de concertation, de pédagogie in situ. Elle développe des technologies embarquées, des dispositifs mobiles, des scénographies contextuelles, des récits en marche, des médiations spécifiques via la toile et ses multiples réseaux. Elle participe à des croisements transdisciplinaires, voire indisciplinaires, relationnels, ouverts et décloisonnants. Elle pose la question de la santé, du bien-être, du soutenable, et des actions à mettre en place pour de meilleures sociabilités auriculaires, mais pas seulement. Elle invite artistes, aménageurs, enseignants et chercheurs, élus et techniciens, habitants et visiteurs, à se retrouver pour et par le plaisir de l’écoute.
« Quel drôle de machine que l’homme ! dit-il, stupéfait. Tu la remplis avec du pain, du vin, des poissons, des radis, et il en sort des soupirs, du rire et des rêves. Une usine ! Dans notre tête, je crois bien qu’il y a un cinéma sonore… » Níkos Kazantzákis « Alexis Zorba » (1946)
Le paysage sonore est, comme beaucoup d’objets d’étude que je qualifierai ici d’environnementaux, complexe, multiple, dans sa perception comme dans sa construction, ou dans ses potentiels aménagements. Car, comme tout paysage, il est susceptible d’être aménagé, si ce n’est construit de toutes pièces. Il oscille d’emblée entre une approche esthétique, un geste perceptif sensible, affectif, avec des modes de représentation subjective, et une physicalité vibratoire tangible. Une présence physique, nourrie de multiples sources et ambiances, qui s’écoute et se ressent à fleur de peau et de tympan. Ce milieu vibratile prend forme, s’incarne, en venant exciter physiquement les corps écoutants, les corps vibrants, quels qu’ils soient. Au niveau de la perception esthétique, le paysage sonore est d’abord et avant tout ce que l’écoute et l’écoutant en font, un univers nourri d’ambiances acoustiques qui influent nos ressentis, du plaisir au mal-être, voire à la souffrance, en passant par toutes les situations intermédiaires, les innombrables nuances affectives. Ceci dit, il serait tendancieux de vouloir opposer de façon radicale, dichotomique, ces deux perceptions, tant elles participent concomitamment à notre compréhension du monde sonore. Bien sûr, à certains moment et dans certaines circonstances, le sensible ou le physique prennent le pas. Néanmoins, le corps écoutant, charnel, ainsi que tout notre potentiel affectif, nous font entendre, pour peut qu’on se prête au jeu de l’écoute, un paysage sonore intime, sans cesse renouvelé, convoquant la pure vibration et la construction mentale. Une alchimie où la poésie vibratoire du sonore nous plonge au cœur de l’écoute, à part que se ne soit l’inverse.
Entre un ancrage Beaujolais vert, avec l’Atelier-Tiers-Lieu d’Amplepuis, et notamment une approche des « Nourritures terrestres côté cuisine », des explorations liés aux arts numériques, des réseaux à tisser… La mise en chantier d’une cartographie sonore amplepuisienne. Un nomadisme conduisant Desartsonnants dés le mois de janvier à Chambéry, auscultation collective du quartier Biollay, puis au Festival Longueur d’Ondes à Brest pour de belles rencontres. La poursuite du projet Bassins Versants l’oreille fluante, avec le bidouillage d’un instrumentarium audionumérique pour installer ou improviser des paysages sonores aquatiques, ou autres… Un récit en parcours d’écoute, un festival de cabanes savoyard, un bout de forêt, avec lectures de Thoreau et de son approche pré-écologique du monde par les oreilles. Autre histoire vagabonde, entre promenades écoutes, danse et arpentages géographiques à Épinal. Une nouvelle audio-excursion belge, au fil des ans, Desartsonnants ne s’en lasse pas. Et d’autres chantiers sous l’oreille. L’année 2025 se profile, plus incertaine que jamais…
@ Transcultures – PAS – Parcours Audio Sensible à Mons (Be) Festival City Sonic
Comme le paysage sonore n’existe pas sans l’écoutant, sans l’écoute de l’écoutant, sans le corps écoutant, sans la pensée sensible, volatile, versatile, multiple de l’écoutant, il faut donc le fabriquer de toute pièce. Il est nécessaire de le reconstruire dans chaque lieu et moment, et ne jamais prendre pour acquise une idée de paysage sonore comme une représentation figée de type carte postale. C’est une chose qui a cheminée longtemps dans ma tête, mon corps, pour s’incarner progressivement au fil des expériences situées. Ce n’était pas du tout une évidence lorsque j’ai commencé à tendre l’oreille et a arpenter des territoires au gré de leurs textures sonores. Je constate aujourd’hui que beaucoup ne se reconnaissent pas dans cette approche, voire refusent de reconnaître l’expression, si ce n’est l’existence des paysages sonores, en tous cas dans une pensée post schaférienne.. Mais cette petite chronique n’est ni le lieu ni le sujet d’un débat polémique. La question que me pousse à repenser, par l’action de terrain, les moyens, outils, processus, dispositifs, propres à faire émerger des espaces sonores singuliers, au sein de territoires de plus en plus fragiles et tourmentés, est plutôt le sujet de cet article. Au début est l’oreille, et donc l’écoute. S’il faut commencer par une approche simple, posons d’emblée l’écoute comme une clé de voûte, qui fait tenir debout à la fois la cohérence physique et sensible d’un paysage sonore, mais également les éléments d’analyses critiques et les créations qui en découlent potentiellement. Qui dit écoute dit organe, sens, mode d’appréhension sensible du monde, inclue dans un corps qui est lu-même un réceptacle vibratoire complexe, multisensoriel, réactif aux tressaillements et aux ébranlements du monde. Nous somme plongés dans une vie organique, sociale, émotive, qui secoue notre corps dans son intégrité, et notre perception auditive est en alerte, entre tensions et détentes, adoptant pour faire face à des situations multiples quantités de postures psychomotriciennes. Entre la protection, la fuite, la scrutation, l’auscultation, nous réagissons et interagissons différemment selon les contextes. Ainsi, mettre un corps en mouvement pour traverser des ambiances sonores, s’en approcher, s’en éloigner, les mixer, en entrainant parfois un groupe à en faire de même, sont autant de postures issues des soudwalkings et autres balades sonores, marches écoutantes… Au fil des expériences audio-déambulantes, j’ai été amené à croiser nombres d’artistes œuvrant dans les champs artistiques de l’art-performance, de l’art-action, de la danse, du cirquen qui très souvent frottent leurs corps à l’espace public, au rythme de performances et de mises en situation souvent surprenantes et décalées, si ce n’est volontairement provocatrices. La physicalité du geste et du corps est au centre de la performance, qu’elle soit très (dé)monstrative ou au contraire minimaliste, si ce n’est quasiment invisible. Un jour, après un long PAS-Parcours Audio Sensible nocturne, autour des rives lyonnaises du Rhône et de la Saône, après une très lente marche et près de trois heures en silence (écoutant) un des organisateurs m’a dit que mes marches relevaient de la performance, se détachant des déambulations patrimoniales ou urbanistiques qu’il avait l’habitude de proposer. Sur quoi, et particulièrement ce soir là, j’étais assez d’accord. J’avais poussé les corps arpenteurs et écoutants dans des situations d’immersion collective pour le peu inhabituelles. La lenteur, le silence, la longueur, les lieux parfois surprenants, dans un esprit proche de l’artiste Max Neuhaus, avaient contribué à construire une traversée de paysages sonores à la fois propres à chaque participant, et à la fois dans une forme de geste collectif stimulant. Je garde en mémoire nombre d’images, sonores ou non, de ressentis, comme une sorte de cartographie mentale sensible. J’ai en mémoire des moments forts, tel celui d’une immense péniche qui fait un demi-tour sur le Rhône, éclairant dans la nuit le fleuve de ses feux de navigation, ses puissants moteurs diésels éclaboussant les lieux de grondements réverbérés par les murs des berges et la surface des eaux… Plus loin, des groupes de jeunes étudiants et étudiantes qui, ici et là, improvisent une soirée festive, danses, musiques et bières à l’appui. Ces scènes, ces ambiances traversées, sont d’autant plus vécues fortement que le corps entier est immergé dans son propre silence et mu dans une lenteur assumée. Il construit son récit au fil des pas et des stimuli paysagers, la dynamique de groupe tissant des ressentis parfois exacerbés. Les paysages sonores, visuels et parfois olfactifs, nous traversent autant que nous les traversons. Ils nous baignent, nos sautent aux oreilles, ne cessent de se transformer lors de gestes performatifs collectifs. J’en ai beaucoup appris en regardant comment les corps de danseurs, circassiens, artistes de rue, se mettent en scène dans l’espace public, en révélant des territoires esthétiques, poétiques, politiques et sociaux de façon décalée. Avant de penser à une potentielle œuvre sonore, il m’est nécessaire de plonger corps et oreilles, regard compris, dans l’espace public urbain, la forêt, le long du ruisseau, ce qui est d’emblée pour moi une façon d’œuvrer. La création, l’écriture corporelle, haptique, immatérielle, en tout cas dans sa concrétisation, les situations et postures, que propose un parcours d’écoute, contribuent à l’émergence d’une œuvre située, contextuelle, le corps engagé aidant. Faire corps avec les lieux, les participants, la vie multiple croisée en chemin, est ici une expression qui prend tout son sens, dont celui de l’ouïe bien entendu
Festival Sound Around, Kalinigrad 2019 – Institut Français de Saint-Pétersbourg
En chantier. Je bricole un instrumentarium numérique autant qu’éclectique, avec des bouts de logiciels de création sonore libres, des patchs Pure Data… Je bidouille des field recording (enregistrements de terrain) en live, pour recomposer des paysages sonores via des sons du cru. C’est souvent hasardeux, mais ça donne des choses jouant à la fois sur les marqueurs sonores des lieux, parfois identifiables, et des paysages décalés, frictionnels, où le réel se frotte à l’imaginaire. Je joue, improvise, tricote, sons et ambiances, sous une forme nomade, performative, à la fois concertante et déconcertante… Projet de territoire, l’immersion dans les ambiances auriculaires d’un lieu est la clé de voûte qui fera tenir les sons ensemble, et nous reliera au monde, à ses cohabitant(e)s, par le grand et le petit bout de l’oreillette.
Nous sommes en novembre, période automnale, où souvent les grands vents se libèrent, labourent le paysage de leurs trainées chaotiques, tempétueuses et imprévisibles.
À nuit tombée, de jour, je marche ma petite ville, balayée et secouée de rafales venteuses et fougueuses. Elles s’entendent Oh combien, imposantes, animant les espaces auriculaires, dans un paysage sonore des plus dynamiques et mouvants.
Le raclement des feuilles mortes, tourbillonnantes autour de moi, sur l’asphalte, une surface de jeu granuleuse, sonore, propice à une composition quasi musicale. Tout passe, glisse, crisse, vite, de droite à gauche, devant derrière, dessus, de près et de loin… Une spatialisation de mouvements acoustiques impressionnante, impossible à reproduire, même sur le meilleur système de diffusion acoustique, si performant fût-il.
Des arbres, des forêts environnantes, sont secoués sans ménagement, faisant entendre des chuintements, grondements, des secouées véloces, dessinant acoustiquement des espaces perçus à l’échelle de notre écoute, proches et lointains, toujours en mouvement.
Des volets et portails claquent et grincent, dans une sorte de surprenante symphonie nocturne, éolienne. Des interstices architecturaux, des passages, des tuiles, des fentes, sifflent et gémissent, ici et là, souffles d’une vie turbulente à portée d’oreille.
Les lieux traversés se percoivent tout à la fois dans une sorte de violence climatique inquiétante, et une activité trépidante, qui nous maintient en alerte, en vie, en gardant notre écoute portée sur un monde secoué de mille soubresauts.
Dans la traversée d’une zone nuageuse, ponctuée de turbulences et d’avaries à répétition, je reprends tant bien que mal le cours des choses.
Je le fais naturellement en replongeant l’oreille dans les rumeurs, grondements et bruissonnances du monde.
Ménager des tiers-espaces écoutants, où la parole circule entre et dans les silences habités et les mille sonorités, toujours en mouvement, reste au cœur du projet.
Aller à la rencontre de nouveaux territoires, en retrouver d’autres, avec leurs ambiances propres, anthropophoniques, biophoniques et géophoniques, autrement dit de l’humain, des animaux et des phénomènes « naturels », selon la classification de du père de la biophonie, Bernie Krause, est un besoin quasi vital.
Ces rencontres sont le fruit d’un nomadisme assumé, qui fait tenir debout le monde dans une certaine cohérence rassurante, ne serait-elle qu’auditive.
Chercher des espaces amènes, au sein d’environnements souvent cacophoniques, dissonants, stressants, est une façon de trouver, de construire, de protéger, des sortes d’oasis sonores accueillants.
Installer et faire circuler des écoutes généreuses et partagées, y compris dans les silences et les lenteurs des cheminements, convoque des gestes et des postures qui tendent à apaiser des frénésies anxiogènes.
L’écoute, les écoutes, sont envisagées comme des gestes esthétiques, artistiques, poétiques et poïétiques, écosophiques, où les sociabilités se nourrissent de la rencontre, de l’altérité, de la tolérance, autant que puisse se faire.
Les (ré)écritures sonores, entre traces et imaginaire, participent à l’émergence d’un récit collectif, à portée d’oreille, à chaque fois renouvelé, selon les espaces investis.
Ces mille et une narrations tissent une histoire à la fois teintée d’universalité, celle de l’écoute, et nourrie de ses propres singularités, celles des scènes et espaces acoustiques situés.
Ce qui embellit le désert c’est qu’il cache un puits quelque part, écrit Antoine de Saint-Exupéry, et je pense qu’il en est de même pour les territoires sonores, malgré les silences pesants, le bruit des bombes, du déluge des eaux furieuses et des montagnes qui s’éboulent.
J’ai conscience ici de répéter, de réécrire, de broder, peut-être de rêver, ces situations et ces aspirations. C’est sans doute pour m’assurer, me rassurer, de leur pertinence, de leur potentialité à bricoler des mises en situations participatives. Pour cela, je tente, envers et contre tout, de les faire vivre, de les mettre en action contextuellement sur le terrain.
J’espère que, via ces gestes, ces propositions simples, sobres, et que je souhaite surprenantes, la recherche d’une belle écoute, participant à un monde entendu de façon plus soutenable, sèmera ici et là quelques grains de bons sons.
Et si souvent je doute, j’entends résonner en moi cet adage « cent fois sur le métier remettre son ouvrage » (son écoute), comme une invitation récurrente à prêter l’oreille à la complexité du monde, de ses co-habitants, en arpenteur écoutant que je suis.
Une quête de « bien-sonnances » qu’il me faut toujours découvrir, partager et enrichir.
Desartsonnants propose un atelier autour de l’écoute du paysage sonore sur trois journées consécutives le 2, 3 et 4 janvier 2025 pendant les vacances scolaires. A destination des enfants et de leurs parents.
Il s’agit de partir à l’écoute de son quartier, toutes oreilles grandes ouvertes.
Nous allons écouter les sons de la ville, des rues, des parcs et de tout ce qui s’entend, hommes, voitures, oiseaux, commerces…
Nous arpentons les ambiances sonores, y enregistrons ce qui sonne bien, ce qui nous agace, les sons spécifiques du quartier, ceux qui nous font reconnaitre les lieux.
Des sons enregistrés, de nos commentaires, nous en faisons une création sonore, via des logiciels audionumériques, pour redonner à entendre autrement, entre réalité et imaginaire, une ou plusieurs petites histoires du quartier à portée d’oreille.
L’atelier sonore
Premier jour : Discussion autour de la notion de paysage sonore, jeux et situations d’écoute… Marche arpentage du quartier, Choix de points d’écoute, Enregistrements audios, Première réécoute des sons
Deuxième jour : Écoute de quelques podcasts réalisés avec des enfants, des écrivains, des prisonniers… Que veut-on raconter avec les sons ? Tri, dérushage, quels sons garde t-on ? Montage mixage collectif d’une ou de plusieurs scènes sonores.
Troisième jour : Finalisation du montage Préparation d’une installation d’écoute Diffusion publique et discussion
Parcours d’écoute entre chiens et loups. @Festival Back To The Trees 2023 – Bois d’Ambre à Saint-Vit (25)
En parcourant le site A.I.M.E( Association d’Individus Socialement Engagés), j’ai écouté un podcast d’Isabelle Ginot, enseignante-chercheuse, codirectrice du département danse à l’université Paris VIII et praticienne Feldenkrais, traitant de l’art socialement engagé. Sa présentation s’appuie sur un texte de Pablo Helguera, tiré d’un livre « Motifs incertains », publié par les Presses du réel. Cet ouvrage fait un point sur les formes d’enseignements des pratiques artistiques socialement engagées, issu de cinq programmes d’étude internationaux faisant référence en la matière. La présentation a fortement résonné avec les questions que je (me) pose de façon récurrente, en allant arpenter des territoires sonores, collectivement, et en tentant d’ouvrir des champs où l’artistique et la pédagogie sont fortement ancrés dans une pratique sociale transdisciplinaire. Il m’a semblé bon de tenter de noter les axes forts qu’explique clairement Isabelle Ginot dans son exposé, pour à la fois essayer de me les réapproprier dans mes expériences d’écouteur public, mais également de les mettre au service de projets de territoire avec une visée sociale assumée.
Je note donc ici les axes, qui me semblent des points forts, des moteurs essentiels pour que l’art et la pédagogie travaillent de concert à changer la société pour la rendre, je cite Ginot, plus désirable.
L’art socialement engagé ne se contente pas de parler de, de raconter, de réfléchir à un sujet social. Il doit vivre et faire vivre, expérimenter, des expériences de terrain (danse, arts sonores, arts plastiques…) avec différents publics, dans des établissements (santé, carcéral), ou hors les murs.
On doit, en tant qu’intervenant, assumer sa position d’artiste engagé, ne pas ni quitter ni renier ce « statut », faire en sorte que l’art et ses savoir-faire questionnent des sujets non artistiques (écologie, féminisme, vivre ensemble, sécurité, handicap, exclusion…).
L’art doit être utile, servir à quelque chose, chercher à changer, à améliorer le monde, en proposant des situations plus désirables. L’utilitarisme fait partie intégrante du projet.
Il y a forcément une interaction sociale, non seulement parce qu’elle peut servir le projet, mais parce qu’elle est l’âme de celui-ci. Il faut faire de la relation, de l’inter-relation, des éléments clés de l’action.
Il est nécessaire de penser à une trans-pédagogie, comme quelque chose qui traverse nos gestes d’artistes transmetteurs. La pédagogie et l’art ne doivent pas être dissociés, on est à la fois artiste ET pédagogue. Dans cette approche sociale, il n’y a pas de pratique sans pédagogie. L’opposition art/pédagogie est une impasse, un débat voué à l’échec. La pédagogie est une action para-artistique.
Il nous faut chercher une forme de déqualification, ne pas cultiver l’hyper-spécialisation (compositeur, sculpteur, danseur…) en se formant à d’autres pratiques que celle de NOTRE art. On peut ainsi s’intéresser à des travaux d’enquête, de collectage, de cartographie, de poétique sensible via différents média…) Il est bon de mobiliser des savoirs issus de la géographie, de la sociologie, des sciences de la terre, ou d’autre formes, pouvant alimenter nos recherches-actions…
Les arts socialement engagés ne sont pas contraints à se limiter dans des établissements spécialisées (soin, justice, handicap…) ni vers des publics « empêchés », mais peuvent investir l’espace public ou d’autres tiers-lieux ou tiers espaces, quels qu’ils soient…
Si ces énoncés peuvent paraître pour beaucoup des évidences, j’ai ressenti le besoin de les (re)poser , parfois reformuler par écrit, sans doute en les revisitant à ma façon, sans j’espère en trahir ou déformer le sens, pour me nourrir de ces propositions, tant elles font fortement écho à mes aspirations audio-écosophiques.
PAS – Parcours Audio Sensible à Kaliningrad (Ru) Festival Sound Around – Institut Français de Saint-Pétersbourg 2019
J’emprunte ici la notion de Tiers-espaces à Hugues Bazin, chercheur en sciences sociales et fondateur en autres du LISRA (Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-action).
Je cite Hugues Bazin « La notion de « tiers-espace » rejoint le principe de laboratoire social sur la nécessité de penser autrement l’espace de l’expérience individuelle et politique et produire (par l’expérimentation) de nouvelles connaissances. C’est un espace qui « pousse du milieu » dans ces différentes dimensions (géographique, écologique, expérientielle, psychosociologique, politique…) mais qui reste dans l’angle mort de la connaissance. »
La notion de Tiers espaces fait également explicitement référence aux « Tiers Paysages » du paysagiste jardinier Gilles Clément. Ce concept désigne l’ensemble des espaces négligés ou inexploités par l’homme, en désemprise, qui sont néanmoins garants de la préservation d’une riche biodiversité maillant le territoire dans une forme de continuité territoriale.
Ces lieux autres, sont en règle générale des lieux physiques, dédiés ou non, parfois éphémères, parfois nomades, si ce n’est informels (espaces numériques dématérialisés).
Ray Oldenberg, anthropologue américain qui a beaucoup travaillé sur la notion de « Third Space, » à traduire littéralement par Tiers-lieu, part de l’hypothèse que, pour créer des espaces de liberté, de création, d’échange, on peut s’installer partout, dans un bar, une médiathèque, sur une place publique, un banc… J’aime beaucoup cette idée d’espaces nomades, qui peuvent naître de la simple envie de se réunir, de se rencontrer, autour d’une discussion, de gestes collectifs, d’expérimentations spontanées, hybrides, souvent surprenantes dans leur apparente simplicité…
Le principe de la résidence artistique, est un espace-temps pouvant faire tiers-espace. L’accueil dans un lieu pour s’immerger, créer ou peaufiner des projets en chantier, les frotter à l’épreuve du terrain, au regard et à l’écoute de l’autre, les partager dans des expériences collectives, participatives, est en soit une forme de tiers-espace. On s’installe là où il nous est possible d’être aidé, accompagné pour mettre l’écoute en œuvre, l’installer momentanément au fil des voyages, dans des villes, villages, des forêts, des espaces aquatiques, des montagnes…
Bien sûr, créer des espaces d’écoute est fortement dépendant, via de multiples interactions, du territoire, de l’in situ, des ambiances locales, du contexte socio-culturel, politique, climatique, mais aussi des approches plurisensorielles où la vue, le toucher, le goût, participent à indiscipliner les propositions. Et ce jusqu’à faire émerger, percevoir, entendre l’inaudible. L’inaudible n’est pas que silence, absence acoustique de sons et de bruits, c’est aussi la parole tue, étouffée, inexprimée, non formalisée ni formulée, la parole légitime, citoyenne, de tout un chacun et chacune. Il s’agit de faire remonter la parole des minorités agissantes, pour reprendre une expression d’Hugues Bazin, de légitimer des pensées et gestes hors des sphères artistiques et culturelles dédiées. On peut donc s’installet ou déambuler dans la rue, un bar, un marché, une forêt…
Se regrouper autour de la notion de paysages sonores pluriels, en solitaire, en duo, en groupe, c’est tendre des paires d’oreilles qui nous aideront à repenser des espaces acoustiques, comme des lieux où l’écoute est mise en commun, voire fait commun. Lieux où l’on puisse mieux entendre et mieux s’entendre, dans un esprit apaisé, autant que faire se peut.
Qu’entendons-nous ?
Comment le décrire, le mettre en mots, l’écrire, le dessiner ?
Comment l’expérimenter, l’arpenter, mettre nos corps en mouvement ?
Comment croiser , hybrider des expériences, des ressentis, des pratiques ?
Comment faire trace, mettre en mémoire, partager ?
Comment exprimer ses ressentis, ses bien ou mal-être, ses joies et ses souffrances ?
Comment faire remonter les propos de celles et ceux que l’on entend pas ?
Comment imaginer un autre monde, si possible meilleur, éthique, à portée d’oreille ?
Comment ces gestes et questionnements s’insèrent dans une réflexion et une action globale, touchant des formes de démocraties actives, participatives, des pédagogies émancipatrices, des propositions autour de l’aménagement (raisonné) du territoire, des formes de sobriété, d’apaisement, de ralentissement, de ce que je nomme une écosophie écoutante… ?
Et concrètement ?
La marche, l’arpentage, restent pour moi des moments, forts situés dans des environnements donnés, privilégiés pour faire l’expérience de territoires auriculaires aussi complexes que fragiles.
Les parcours en duo d’écoute par exemple, où j’invite quelqu’un à me guider dans une ville, un quartier, un village, et à causer librement de ce qu’on y entend, voit, sent, des ses humeurs du moment, des histoires locales et des imaginaires… Le tout étant enregistré de façon brute, sans aucune coupure ni retouche. Une façon de collecter des récits en marche, de mailler un territoire par une petite collection de traversées sensibles, de les remettre en écoute. https://desartsonnantsbis.com/pas-parcours-audio-sensibles-en-duo/
Les PAS – Parcours Audio Sensibles collectifs, sont une autre forme d’écoute, où le silence, la lenteur, les traversées d’espaces insolites, inhabituels, les points d’ouïe (arrêts sur son) mettent les marcheurs auditeurs en situation d’écoute active, consciente et partagée. https://ifdigital.institutfrancais.com/fr/creation/les-choses-etant-ce-quest-le-son
L’inauguration (officielle) de points d’ouïe, sous forme d’une manifestation festive, un rituel tendant à rechercher les lieux de belles écoutes, d’aménité paysagères, en contre-pied avec les visions négatives de la pollution et des nuisances sonores. Une façon positive de mettre en valeur des espaces acoustiquement riches, reposants, agréables à entendre, et au final de les protéger, voire de s’en inspirer dans des projets d’urbanisme. Une rencontre avec des habitants et élus pour faire entendre ce qui sonne bien, où on s’entend bien. https://ifdigital.institutfrancais.com/fr/creation/inaugurations-de-points-douie?preview=1
La création sonore et/ou multimédia convoque l’imaginaire, le fictionnel, les paysages revisités au fil des collectages et récits, comme des interprétations, des formes d’écritures territoriales nourries des différentes expériences d’écoute.
Les gestes d’écoutes croisées sont riches, avec des illustrateurs, photographes, vidéastes, danseurs, urbanistes dans le cadre de plan paysage, de lecture de paysage, sociologues, anthropologues, philosophes, acousticiens, poètes et écrivains… Ces approches hybrides peuvent s’inscrire dans le cadre de recherche-action, recherche-création, dans une visée résolument transdisciplinaire qui, dans le meilleur des cas, va faire participer tant les chercheurs, artistes, pédagogues, élus, techniciens, que les habitants. https://ifdigital.institutfrancais.com/fr/creation/paysages-phono-photographiques
A oreilles nues ! Les choses étant ce qu’est le son i
Un PAS – Parcours Audio Sensible, façon Desartsonnant(e)s, se fait en à portée d’oreilles, sans autre extension appareillante, prothésante, protubérante…
C’est le choix d’une forme minimaliste, performative, auscultant un monde auriculaire complexe, grouillant de sons, acoustiquement fascinant.
L’imaginaire, le détournement, le décalage, la création sonore, l’installation éphémère, ne seront pas pour autant négligés, et pourront nous donner à entendre des paysages sonores (re)composés, comme il se doit dans une perspective paysagère.
C’est une façon de se connecter, ou de rester connecté aux écosystèmes sans artifices, sobrement, sans dépense énergétique, si ce n’est celle de notre corps et de notre attention, ce qui est déjà beaucoup.
C’est une façon de créer des paysages sonores sans sons rajoutés, ou de façon très minimale, en accord avec l’acoustique des lieux, prônant un équilibre non invasif, la non agression de ses milieux, du vivant…
C’est une immersion convoquant des postures d’écoute physiques, psycho-sensorielles, invitant l’arpenteur écoutant à s’adapter aux sons et aux ambiances paysagères, à y réagir, y improviser des gestes individuels et/ou collectifs non intrusifs.
C’est une façon d’expérimenter la lenteur et les silences habités, de rechercher des aménités apaisantes.
C’est une approche éc(h)osophique, éthique, une forme de récit permettant de (re)lire des espaces acoustiques fragiles, d’y prêter attention, de les faire délicatement sonner, résonner, de s’y retrouver, d’en prendre soin.
Les grandes oreilles cherchent une seconde vie. Voulez vous les adopter ? A donner avant destruction le 15/11/2024 Après deux présentations en Normandie, nous ne pouvons malheureusement plus stocker cette œuvre et cherchons à la donner pour éviter la destruction. L’œuvre est actuellement à la Maison du Parc des Boucles de la Seine, à Notre-Dame-de- Bliquetuit (76940). Les «oreilles» peuvent être transportées dans un camion-benne ou dans une camionnette de 12m3 minimum. écrire à : contact@mathieulion.com/ instagram: @mathieumille écrire à : contact@mathieulion.com / instagram: @mathieumille Les grandes oreilles à la maison du parc des Boucles de la Seine (2024) et au parc de l’Ecanet (Villers-Bocage, 2022) Hauteur approximative 2m30. Les grandes oreilles sont faites en douglas, bois imputrescible, mais qui est devenu un peu gris par endroit avec le temps. Un petit coup de ponçage et d’huile permet de renouveler et prolonger la qualité esthétique des «oreilles». Nous pouvons aider au chargement et éventuellement au transport si il se fait dans la Région Normandie. Les grandes oreilles invitent les personnes qui les croisent à s’asseoir pour prêter attention au paysage sonore. En adoptant littéralement la forme de prothèses démesurées, Les grande oreilles est une installation qui propose de nous confronter à des perceptions étrangères, inhumaines : celles de la faune que l’on peut croiser au sein d’un parc public, au quotidien, parfois sans même s’en apercevoir. L’installation sonore utilise habituellement un dispositif audio avec des micros pour donner à entendre des sons normalement inaccessibles : les vibrations d’un milieu aquatique ; les signaux émis par les chauves-souris ; les sons que l’on peut entendre lorsque l’on se place à la cime des arbres. Ici, nous vous proposons de donner l’œuvre en tant que mobilier-sculpture, dans sa version « débran- chée », sans électronique.
Les grandes oreilles à la Maison du parc des Boucles de la Seine, 2024. Hauteur approximative 2m30. écrire à : contact@mathieulion.com / instagram: @mathieumille
Choisir un banc Selon son emplacement, Ce qu’on y entend, Ce qu’on y voit, À ’instinct S’y installer Ne rien faire Laisser venir S’immerger Prêter attention aux sons Ne pas chercher à trop les comprendre Mettre l’écoute en avant Sans la couper de la vue Ni des autres sens Jouir de l’instant présent Considérer le moment comme une partition déroulée Verticale Horizontale En mouvement Multi-timbrale Toute en nuances Imaginer des signes transcripteurs Imaginer des signe sonifiants Noter les si besoin est Des proposition à interprétations Des pistes d’improvisations Ne pas exclure d’être surpris D’être étonné D’être bousculé D’être malmené Expérimenter différentes séquences A différents moments Laisser jouer le Hasard Prendre conscience des plans Tout près A mi-chemin Lointain Saisir les mouvements A droite A gauche Ascendants Descendants Imaginer être happé par ces mouvements Flotter au fil des sons Des vents Des échos Considérer ces gestes comme des propositions Non obligatoires Pouvant être convoquées à discrétion Juxtaposées Superposées Participer à un mixte capricieux. Mettre l’écoute en arrière-plan Ne plus avoir conscience du geste Recommencer plus loin Sur un autre banc A d’autres moments Diurnes Nocturnes Entre chiens et loups Laisser la mémoire des écoutes s’installer Les strates sensibles s’entremêler Des séquences remonter à la surface Constituer un herbier d’ambiances Une cartographie sonore indécise Flottante Une partition à jouer et rejouer Un paysage fantasque Où tout peut se dissoudre Où tout peut se (re)coller Y puiser si besoin matières à composer Se demander l’endroit, le moment, où on se sent bien Ou pas Celui ou ceux qui nous laissent de marbre Faire de ces expériences des jeux de rôle Les proposer à autrui Les partager in situ Construire, inventer ou adapter des règles communes Ou individuelles Échanger Remettre en jeu Collectivement Ou non Se laisser une marge d’incertitude Mais avant tout Prendre du plaisir Inviter des oreilles les nôtres et d’autres encore complices et joueuses.
Comment un corps en mouvement interagit-il avec l’écoute, en modifiant les postures, les perceptions de l’espace, de l’environnement, des ambiances, des présences… ?
Réciproquement, comment l’écoute influence-t-elle le corps en mouvement, ses gestes, ses réactions, ses allures, ses rythmes, sa sensibilité, ses capacités à se frotter au monde… ?
Seul ou à plusieurs, la construction, au prisme d’une écoute en mouvement, de nouveaux espaces sensibles, esthétiques, sociétaux, à l’aune d’expériences indisciplinées, soulève une problématique que j’ai mise en chantier et expérimentée depuis déjà longtemps. Elle demeure, plus que jamais, questionnée et retravaillée aujourd’hui. La problématisation, la ou les formulations, permettant de faire émerger une recherche fructueuse, me semblent être qu’au tout début d’un processus évolutif, en perpétuel chantier.
Au travers certaines thématiques de terrain, la présence acoustique de l’eau dans le territoire, les situations d’enfermement via une approche croisée jouant sur les trajectoires dedans/dehors, une approche écosophique de l’écoute, de ses approches pédagogiques via l’éducation populaire, une, voire des formes de recherche-actions semblent se concrétiser au fil des marches écoutantes. Et puis, il nous faut faire écho(s), et en jouer pour construire de nouvelles relations avec des tiers-espaces auriculaires.
Desartsonnants est un artiste marcheur, paysagiste sonore, arpenteur écoutant. Il travaille autour du paysage sonore, notamment via des parcours d’écoute (PAS-Parcours Audio Sensibles), des installations mobiles et concerts environnementaux… Le projet PIC (Paysages Improvisations Concerts), les inaugurations (officielles) de points d’ouïe, les parcours sonores, font partie de sa démarche, entre esthétique, sociabilité auriculaire et écologie/écosophie.
Tout cela pour tenter de répondre à une simple question : Et avec ta ville, ton village, ta forêt, ta rivière… comment tu t’entends ?
Ces derniers mois, le projet « Bassins versants l’oreille fluante » m’a fait longer et d’écouter moult cours d’eau, petits et grands, bouillonnants ou étales. Je les ai auscultés de près et de loin, en mouvement ou en mode point d’ouïe, statique. Je les ai enregistrés, annotés, renseignés, mis en mémoire… J’en ai tripatouillé les matières sonores liquides et les ai recomposées, rediffusées et installées ici et là, à ma façon, l’imaginaire compris.
Et au final, ce qui m’intéresse tout particulièrement aujourd’hui, c’est la façon , y compris et surtout physique, dont je les écoute, les entend, les donne à entendre… Entre finalités écoutantes et gestes situés, un chantier d’observation atour d’auricularités partagées se dessine, ou se poursuit, se creuse. Pour amorcer l’action et la réflexion, je parts de mes propres expériences, mais aussi des échanges et observations de groupes d’écoutants et écoutantes, confrontés aux terrains et sites acoustiques investigués.
Comment suis-je arrivé à l’eau, physiquement ? Quels trajets et lieux j’ai choisis ? Seul ou en groupe ? Où me suis-je arrêté, posé ? Les postures d’écoute, assis, allongés, yeux fermés, en marche… ? les temporalités, allures, rythmes et durées ? Qu’en ai-je enregistré, retenu, souligné ? Quelles sources (sonores) m’ont frappées, attentionnées ? La place de l’arpentage in situ ? Quelles ambiances j’ai appréciées, ignorées, ou détestées ? Des écoutes appareillées, à oreilles nues, mixtes ? Quels « silences » ont surgis ? Quels affects, ressentis, émotions ? Pourquoi et comment (vastes questions ) ? Des situations immersives, ou distanciées ? Quelles intentions, envies et projets à venir ? Des approches de terrain en mode recherche-action/création, de l’indiscipline ? Des traces, productions, médiations ? Des outils contextualisés à développer, des médias à mettre en place ? Des réseaux à activer, développer ? Des approches et visées pédagogiques, des supports, des outils d’apprentissages émancipateurs, de la recherche via l’éducation populaire ?
En fait, je tenter de décortiquer et d’appréhender de façon pragmatique, au moins autant, si ce n’est plus, le geste d’écoute, la posture de l’écoutant et de l’écoutante, que la chose écoutée (ici les territoires liquides, les voies et voix d’eaux), sans pour cela en ignorer leurs qualités esthétiques, environnementales, sociétales…
Le chantier est plus vaste et complexe qu’il n’y parait de prime abord, mais c’est ce qui rend ses enjeux et perspectives passionnantes, autant qu’ incertaines…
Créer des tiers-espaces écoutants, une amorce d’un projet de recherche-action. Je cherche des voix complices. En présence, à distance… On marche, on parle, on écoute… On s’assoit, ici et là, on écoute encore, on échange… L’enregistreur garde trace de nos propos. Des tiers-espaces auriculaires apparaissent ainsi, peu à peu. Une, deux, trois, cinq personnes, plus, lui donneront vie en installant l’écoute, le silence, le dialogue, dans différents espaces-temps habités. La matière sonore récoltée pourra être réutilisée, terreaux de mondes sonores en devenir, de tiers-espace résonnants….
Sans doute, les habitués du macadam auront reconnu dans cette liste un brin inventaire à la Prévert, des artistes et troupes de ce que l’on nommait autrefois théâtre de rue, aujourd’hui arts de la rue et régulièrement arts en espace public. Mais qu’ont donc en commun ces artistes, compagnies, aux styles très différents ? Sans doute aurez-vous pensé que la chose sonore n’est pas étrangère à l’affaire, et vous avez parfaitement raison. Paroles, musiques, créations sonores, mises en écoute, façons de faire sonner l’espace, de donner à entendre des histoires drôles, noires, intimes ou spectaculaires, les arts de la rue ont su trouver des formes de langages ad hoc, dans des lieux bien sonnants, et souvent bien sonnés. Entre parades démesurées, interventions bruitistes post rock, fanfares déjantées, harangues foraines ou récits intimes, de proximité, beaucoup de spectacles ont réchauffé mes oreilles, de places en rues, et disons-le m’ont fait aimer plus que jamais le fait de jouer avec les lieux, hors-les murs, à l’air libre. Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire, et à faire, autour de la création sonore en espace public, même si, il y a quelques années déjà, un numéro spécial de Rue de la Folie s’y est penché, ainsi qu’Anne Gonon dans son essai « Tout ouïe ». Des croisements entre des formes hybrides, déambulantes ou non, à voies nues, amplifiées, spatialisées, des réflexions sur les façons de discourir, d’écrire par ou avec les sons, sur leur force émotive sans forcément la barrière scénique, l’héritage des sons de la rue, ou à la rue, est encore à creuser. Lorsque Clément Janequin mettait en musique les cris de Paris, que Molière déplaçait ses tréteaux, et qu’ Oposito débaroule en Transhumance sauvage, à grands sons de tonneaux métalliques frappés et roulés et de rock fiévreux, l’espace public devient un champ d’écoute et d’expérience sonore sans pareil. On y installe des écoutes qui se frottent directement aux espaces de la ville, de la banlieue, et même des forêts profondes, et surtout aux territoires où se jouent parfois des sociabilités complexes. Le fait d’aller au contact des habitants, dont beaucoup n’oseront jamais franchir la porte d’un théâtre, est une richesse qu’ont su développer les arts de la rue, même s’il faut toujours lutter contre les tentatives d’instrumentalisation politique, et aujourd’hui les contraintes sécuritaires de plus en plus liberticides. Porter et partager le son hors-les-murs, quelque soit le discours et les formes, reste une aventure passionnante, même régulièrement en silence en ce qui me concerne.
Faire œuvre, ce n’est pas forcément installer une trace tangible, durable, parfois spectaculaire…
C’est aussi marcher, se poser, écouter, raconter, partager des perceptions fugaces, immatérielles, sensibles, fortement ancrées dans la mémoire du geste, du corps, de l’espace, des lieux de rencontres, de partage…
C’est construire des traces où l’imaginaire s’invite pour essaimer sobrement des histoires amènes, à la fois situées et vagabondes, intemporelles et actuelles, singulières et universelles, intimes et collectives.
Les écoutes installées, points d’ouïe et paysages auriculaires révélés, nous invitent à partager des gestes simples, éphémères, nomades, quiets, nous reliant tant aux cités mégapoles qu’aux forêts profondes.
De villes en montagnes, au fil des fleuves et ruisseaux, je marche, arpente, déambule, flâne, erre… Et en tous cas j’écoute, entend, ois, perçois, selon les envies, rencontres et projets…
Et pendant ce temps-là, se fabriquent des paysages à portée d’oreille, des points d’ouïe tissant une « géosonie » aussi universelle que singulière.
Construisons en bonne entente !
@ photo « Ouvrez les feuilles, un bruissement végétal… PAS – Parcours Audio Sensible avec un CEGEP de Drummondville (Québec). Une rencontre au Québec supervisée par le groupe URAV de l’UQTR (Université de Trois rivières), CRANE lab (France), le centre culturel GRAVE de Victoriaville. « Art, éthique, régénération » (2016) »
« … Allez dans les forêts, allez dans les vallées ; Faites-vous un concert de notes isolées ! Cherchez dans la nature, étalée à vos yeux, Soit que l’hiver l’attriste ou que l’été l’égaie, Le mot mystérieux que chaque voix bégaie. Écoutez ce que dit la foudre dans les cieux ! Enivrez-vous de tout ! enivrez-vous, poètes, Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes, Du voyageur de nuit dont on entend la voix ; De ces premières fleurs dont février s’étonne ; Des eaux, de l’air, des prés, et du bruit monotone Que font les chariots qui passent dans les bois. Contemplez du matin la pureté divine, Quand la brume en flocons inonde la ravine ; Quand le soleil, que cache à demi la forêt, Montrant sur l’horizon sa rondeur échancrée, Grandit comme ferait la coupole dorée D’un palais d’orient dont on approcherait ! Enivrez-vous du soir ! à cette heure où, dans l’ombre, Le paysage obscur, plein de formes sans nombre, S’efface, des chemins et des fleuves rayé ; Quand le mont, dont la tête à l’horizon s’élève, Semble un géant couché qui regarde et qui rêve, Sur son coude appuyé ! Si vous avez en vous, vivantes et pressées, Un monde intérieur d’images, de pensées, De sentiments, d’amour, d’ardente passion, Pour féconder ce monde, échangez-le sans cesse Avec l’autre univers visible qui vous presse ! Mêlez toute votre âme à la création ! Car, ô poètes saints, l’art est le son sublime, Simple, divers, profond, mystérieux, intime, Fugitif comme l’eau qu’un rien fait dévier, Redit par un écho dans toute créature, Que sous vos doigts puissants exhale la nature, Cet immense clavier !
Victor Hugo, « Pan » (extrait)
Poète : Victor Hugo (1802-1885) Recueil : Les feuilles d’automne (1831).
Desartsonnants, aka Gilles Malatray est une structure culturelle autonome, indépendante, non subventionnée. Si vous appréciez son travail, pour l’aider, plusieurs solutions :
Les points d’ouïes n’existent pas sans l’écoute, qui elle-même ne se fait que s’il y a des écoutants.
Des cérémonies d’écoutes, fêtes unissant le geste dans un forme rituallisée, non religieuse, païenne, à une approche symbolique transcendée.
Une cérémonie, un rite, sont des façons de rassembler des écoutants pour vivre une action singulière, pouvant être festive, collective, située, participative, revendicative.
Des mises en situations ad hoc, poétiques, des postures, scénarisées, improvisées, sont à même de dynamiser des actes artistiques, des actions culturelles, des projets de territoire.
La récurrence, la répétition, les actions itératives, les variations, contribuent à ritualiser les gestes d’écoute.
Quelques ritualisations et cérémonies auriculaires
Marcher lentement, en groupe, dans différents lieux, à différents moments du jour ou de la nuit
Écouter
Marcher en silence
Écouter
S’immobiliser, en silence, sur des Points d’ouïe
Écouter
S’assoir longuement sur un ou plusieurs bancs
Écouter
Inaugurer, officiellement, des Points d’ouïe
Écouter
Lire des textes de différentes natures, relatifs à l’écoute, à l’histoire des lieux, au paysage sonore, à l’écologie…
Écouter
Noter tout, ou presque, ce que l’on entend, le dire
Écouter
S’allonger une nuit, à l’aube, à tombée de nuit, dans une forêt, un parc urbain, une combe montagneuse, une grotte…
Écouter
Chanter, jouer d’un instrument, dans un espace réverbérant, jouer avec les acoustiques, faire sonner l’espace
Écouter
Écrire, performer, rejouer avec moult variations, des partitions de marches écoutantes, des micro performances in situ…
Écouter
Échanger sur les écoutes collectives, les ressentis…
Écouter
Créer des situations immersives en entourant un groupe de sons, acoustiques ou non, d’objets sonores géophoniques…
Écouter
Combiner des postures entre marche, immobilité, silence, productions sonores…
Écouter…
Desartsonnants, aka Gilles Malatray est une structure culturelle autonome, indépendante, non subventionnée. Pour l’aider, soutenir son travail, plusieurs solutions :
Après avoir expérimenté dans les murs et hors-le-murs d’un collège saint-priod, des balades écoute, captations, montages, conversations… nous voici, pour clore le projet, en studio de radio.
Cette conversation radiophonique, à Radio Pluriel de Saint-Priest, qui nous a accueilli dans ses studios, fait suite à un projet de création sonore audio paysagère. Plusieurs professeur(e)s s’y sont associés.
Merci à Aurélie Martinaud, enseignante en arts plastiques, d’avoir impulsé ce projet, à l’équipe et aux professeurs du Collège Gérard Philippe, de l’avoir accueilli, aux élèves d’avoir joué le jeu, et à Radio Pluriel de nous avoir donner audience pour présenter notre travail.
Penser, construire et rendre (plus) vivable un paysage par et pour les oreilles, passe par une hybridation multiple, décloisonnée, une action indisciplinée.
Acoustique, bioacoustique, éco-acoustique, création sonore et musicale, santé, éducation, aménagement du territoire, politique et droit culturel, philosophie, sociologie, anthropologie, arts vivants, arts plastiques et performatifs, danse, géographie, fabrication de communs, écologie/écosophie, histoire, littérature et poésie, sciences de la nature… il nous faut non seulement convoquer une approche multi-sensorielle, mais plus encore, une recherche-action transdisciplinaire.
Dans un monde complexe, il est plus important que jamais de brasser, frotter, hybrider des connaissances, savoir-faire, passions, engagements, pour entendre par le grand bout de l’oreillette, et agir en (presque) toute connaissance de cause.
Un PAS, une marche d’écoute, ne sont pas une fin en soi, sinon ils risquent fort de rester à l’état d’une animation somme toute superficielle, même si l’expérience est agréable à vivre. Que ces parcours d’écoute s’inscrivent dans un temps court ou au sein d’une résidence d’écriture plus conséquente, ils doivent, pour moi, contribuer à creuser quelques questionnements, selon les lieux et les contextes. Il me faut pour cela, via ces outils et écritures de terrain, alimenter une recherche autour d’une écoute écosophique, comme une bâtisseuse, fondatrice et agitatrice de paysages sonores vivants, partagés.
Parmi les problématiques, citons-en quelques unes sans chercher à les hiérarchiser, ni à les détailler ici : L’approche esthétique d’un paysage sonore, la recherche du plaisir d’écouter ensemble, du geste sensible pour faire émerger de nouveaux territoires auriculaires, les construire et à les vivre collectivement.
La recherche d’un ralentissement, d’une décélération, d’une économie de moyens en mode mobilité douce.
Le repérage, l’inventaire, la préservation et/ou l’aménagement de zones calmes, apaisées, comme des oasis acoustiques protégés.
La mise en écoute de scènes acoustiques favorisant des postures bienveillantes, avant tout relationnelles et humanistes.
L’approche écologique, voire écosophique, montrant les richesses et les fragilités des écosystèmes.
L’urgence qu’il y a de cohabiter sereinement dans nos espaces communs, urbains ou non, avec tous leurs résidents, quels qu’ils soient.
L’obligation pressante de porter attention à nos milieux de vie, et d’en prendre soin .
L’importance d’une approche sociétale, avec l’écoute comme une façon de mieux s’entendre, communiquer, construire collectivement…
Le fait entreprendre des réflexions, des aménagements où le sensible et les techniques, technologies, sciences, sont convoqués dans une approche indisciplinaire féconde.
Certes je le redis souvent, et j’aime à le répéter, marcher en portant notre attention, notre écoute sur le monde ambiant, nous ouvre de multiples perspectives, des champs d’action que j’espère innovants et à portée d’oreille. Cogitons et pratiquons ceci pour que nous puissions, modestement, à l’échelle de nos écoutes, de nos échanges, vivre de la façon la plus apaisée et respectueuse que possible, dans un monde aussi incertain que turbulent.
Je propose de faire entendre l’environnement, les écosystèmes, d’écouter et mieux comprendre par l’oreille, nos milieux de vie, leurs beautés, leurs fragilités, ressources, paupérisations, saturations… Écouter l’eau, la forêt, la ville, ses périphéries, en marchant, faire paysage. Installer l’écoute, la lenteur, le silence, par des marches écoutantes collectives, des rencontres, débats citoyens situés, conférences, musiques des lieux, repérages, cartographie et inaugurations de points d’ouïe… Co-construire une écosophie sonore attentive, des pédagogies indisciplinées…
Si l’oreille vous en dit, Gilles Malatray Paysagiste sonore Promeneur écoutant Installateur d’écoutes partagées
Chaque jour un banc différent Adossé à une grande berne Dans un jardin d’eau, ou zen, ou boisé Dans un lieu très passager, pour échanger des bonjours, voire discuter un brin Dans une allée isolée, en solo avec les corneilles graillantes et quelques insectes tenaces Vers la gabelle ancienne, mal-aimée La salle des commis, aussi mal aimés en administrateurs zélés En leurs temps Au centre des écuries du maitre Sous un trio de châtaigniers séculaires Dans un espace animé, à une heure animée Ou un espace presque silence lorsque le site s’est vidé de ces visiteurs A tombée de nuit, abrité d’une pluie qui a pris l’habitude, depuis quelques mois, de me suivre partout, en s’égouttant sans scrupules Une eau tenace et qui s’entend C’est vrai qu’ici, elle, l’eau, quittait le gemme pour donner du salant Dans une démesure architecturale entre néoclassique et post baroque Ponctuée de bancs, beaucoup plus récents Lieu magnétique, qui m’attire toujours, toujours depuis longtemps Et où je reviens comme en retraite ponctuelle, ressourçante, donner du sel à mon histoire Des passages dedans-dehors, hors les murs de l’enceinte En route vers la Loue furieuse et la forêt de Chaux Immensité feuillue où il ne fait pas bon perdre ses repères Et retour en Saline, vers un banc accueillant Et retrouver les sons de la porte monumentale claquante Des valises qui peinent et raclent sur les allées gravillonnées Attendre que tout s’éteigne, entre chien et loups (et Loue voisine) A la veille d’un solstice qui nous semble trop précoce, entre deux pluies battantes Les impressionnistes ont gavé les paysages alentours de fleurs, d’arbres et d’eau, jusqu’à saturation Et l’Absinthe y est née, comme une verte eau tonique Je tricote toutes ces histoires et des sons De banc en banc Dans un cercle où je sens rayonner milles tonicités, comme des nœuds telluriques, que l’histoire des lieux aurait renforcé Dans une salinité mouillée d’utopies dissoutes. Les bancs sont mes bureaux multiples, d’un moment hors-les-murs Mes lieux d’observation, d’écoute et de mots griffonnés Lieux de chroniques saunières soniques, épicées de sels régénérants.
Bassins versants, l’oreille fluante se coule encore dans des paysages liquides multiples. Une façon de les réécrire au fil de l’eau et des déambulations riveraines. Après Lyon, le Sud-ouest, la région grenobloise, le Hainaut Belge, mes oreilles se rafraichissent, dans tous les sens du terme, en Franche-Comté.
Tout d’abord, un arrêt au Bois d’Ambre, à Saint-Vit (25), pour le superbe festival forestier Back To The trees. Une édition riche, même si occasionnellement humide et très boueuse ! Desartsonnants installe un « Goutte à goutte », de circonstance, au bord du ruisseau du Sobant, qui est cette année tellement gonflé qu’il gronde et déborde joyeusement dans les bois et chemins, les rendant parfois sportifs à emprunter. Quelques prises de sons gargouillantes et hydrophoniques au passage d’un pont pris d’assaut par les flots qui s’y cognent bruyamment. Assurément le paysage au fil de l’eau est ces temps-ci d’une verticalité pluviale aussi dynamique que récurrente, et l’oreille s’en réjouit.
Le sel de l’écoute S’ensuit l’entame d’un séjour résidence artistique d’écriture sonore, et ans doute textuelle, à la Saline Royale d’Arc-et-Senans, ce lieu que j’aime tant, et ai déjà exploré à différentes reprises, niché dans les collines et forêts franc-comtoises. Sitôt arrivé, une rencontre surprise, inopinée, avec le paysagiste, écrivain Gilles Clément, au détour d’une allée ! Petite conversation autour des nouveaux jardins de la Saline (le cercle immense), concoctés avec des écoles de paysages et d’horticulture, et du bruit feutré de la faux traçant des allées au travers la grande pelouse centrale. Toujours un immense plaisir de rencontrer au débotté ce grand penseur d’espaces- tiers- paysages, débordant d’énergie, de créativité, et d’humanité !
Je m’assois sur un banc de bois adossé à la grande berne est, dans un espace visuel embrassant la partie du demi-cercle « historique » de cette architecture utopique. Il me faut prendre le temps de réinvestir ce lieu gigantesque, aux étranges motifs architecturaux néo-classiques, les formes de fausses concrétions salines dégoulinant des murs colossaux, entre grotte et fabrique archaïque. L’espace acoustique de la Saline est toujours magnifique, avec ses micros échos et réverbérations, dus a la disposition des bâtiments se faisant face en arc-de-cercle. L’autre extension paysagère récente, fermant le grand cercle initialement prévu par Claude-Nicolas Ledoux, me reste à découvrir au-delà du mur d’enceinte. Une semaine à venir pour me replonger avec délectation, dans et hors-les-murs, et surtout vagabonder oreilles tendues et micros en main vers et la Loue voisine. Ne doutons pas qu’elle aussi déborde littéralement d’activité fluante.
Se (re)connecter au monde, au vivant, au vent, à la lumière, aux sons, par le corps tout entier… Se ressourcer aux chants de la Terre.
Entendre les dialogues tissés, entrelacées, entre les éléments ambiants et les cohabitants terrestres, maritimes, aériens, nous y compris.
S’extraire de la fureur et de la vitesse, ralentir pour mieux partager.
Alerter sur les excès, les emprises délétères, les surenchères dominantes…
Porter attention, prendre soin de l’état (acoustique) des lieux, prendre conscience des paupérisations, saturations, emballements frénétiques, y résister collectivement…
Penser la ville, ses périphéries, la campagne, les sites naturels, comme des milieux sonores équilibrés, diversifiés, fragiles, à l’échelle de paysages vivables et partagés par tous. Des communs auriculaires.
Construire et préserver des havres de paix, des espaces d’écoute partagées, des cheminements apaisés, des proximités bienveillantes, rassemblantes, accueillantes…
Tenter de faire émerger des parcelles d’utopies réalisables, où il fait bon s’entendre !
Avec L’Atelier Tiers-Lieu Amplepuis, nous avons expérimenté une déambulation sensorielle écoutante, polymorphe, comme je les adore. Cinq kilomètres dans une campagne très belle, pentue, avec de magnifiques passages en forêt, de superbes vues panoramiques, d’incroyables paysages très vallonnés .
Une thématique autour du silence, ou plutôt des silences.
Une mise en condition, se sentir ancré au sol, son corps dans l’espace, les ambiances environnantes, les sons qui nous entourent, se mettre en marche…
Des témoignages de religieuses cloitrées, d’un sourd formateur en langue des signes, d’un randonneur solitaire, d’une personne âgée, d’une artiste sonore chercheuse autour de la pollution sonore, d’une musicienne, diffusés ponctuellement, en chemin.
Une superbe danse improvisée, inspirée des sons environnants.
Des séquences de marches en silence, et d’autres en échanges.
Une interprétation en quintet de 44’33 de John Cage dans un champ où grenouilles, grillons et chants d’enfants créaient un cadre sonore et visuel aussi insolite, surprenant, que beau. Une façon de questionner l’écoute. !
Un jeu quizz autour de la langue des signes racontant le « Petit chaperon rouge ».
Nous terminons par un repas partagé pour échanger autour de ces silences vécus en commun, Oh combien habités, acoustiquement et humainement. Et au final, de superbes moments passés à expérimenter des espaces aussi silencieux que forcément sonores, mis en commun, et surtout des plus conviviaux. Cette déambulation, pensée et orchestrée collectivement, a convoqué des silences fédérateurs à n’en point douter.
Merci à Gaëlle Dubuis à la ferme Labêle colline de nous avoir accueilli dans le cadre magnifique des hauteurs d’Amplepuis.
Ainsi qu’a toutes les personnes ayant apporté, enregistré et partagé leurs témoignages autour de leurs silences
L’espace sonore, celui que l’on appelle parfois environnement ou paysage, même si ces dénominations relèvent de réalités sensiblement différentes, est un tissu complexe d’imbrications et d’entrelacements spatio-temporelles. Nœuds, tissages, brisures, complexité, croisements, tout un champ sémantique appelant des pensées, actions et lectures où se tissent autant d’ouvertures que d’incertitudes inhérentes.
L’univers audible est peuplé d’interdépendances, de causalités parfois fugitives, inextricables, souvent difficiles à saisir dans leurs capacités à se transformer, apparaitre et disparaitre rapidement, furtivement, ou violemment.
Une forêt mise en écoute, en écoute consciente, active, profonde, est un exercice qui nous donne à lire un univers sonore complexe, où le végétal, l’animal, l’eau, le vent, l’humain, ses machineries comprises, cohabitent dans une partition qui s’écrit au fil du temps. Parfois se développent des ambiances plutôt ténues, ou au contraire d’une grande densité, en passant par toutes les phases intermédiaires. Un paysage d’accumulations et d’hétérotopies foucaldiennes.
Certaines sonorités se font recouvrantes, le passage d’un avion, d’un quad, masquant tout ou partie d’autres sons, devenant pour un instant hégémonique, envahissant, comme un surplus saturant. Un bruit, une nuisance, voire une pollution en quelque sorte.
À d’autre endroits, ou moments, l’équilibre entre des chants d’oiseaux et celui d’un ruisseau, le vent dans les branchages et le tintement orchestré des clarines de vaches au loin, nous permet de distinguer, voire déterminer, localiser, toutes les sources, y compris les plus mobiles.
Cet équilibre reste souvent fragile, dans un monde où la mécanisation, le mouvement, la vitesse, marquent Le désir humain de s’approprier, si ce n’est de maîtriser ses milieux de vie, avec les conséquences que nous connaissons et mesurons aujourd’hui.
L’approche d’espaces auriculaires nous aident à lire le monde dans (presque) tous ses états, parfois apaisées, et donc apaisants, comme dans ses situations de crises, chaotiques, où les dérèglements climatiques se font entendre, tout comme le bruit des armes. L’oreille saisit, ou subit alors, le chaos, dont nous sommes, nous humains, pas toujours étrangers, voire même souvent entièrement responsables.
Entendre cela, c’est une invitation à écouter dans toute la complexité des ambiances sonores révélatrices.
Œuvrons pour avoir une oreille et une pensée qui saisissent, ou tentent de le faire du mieux que possible, la polyphonie du monde, la diversité de ses voix, avec ses assonances, ses harmonies et ses dissonances.
Au-delà de la métaphore musicale, qui pourrait convier une oreille, en tous cas occidentale, à une notion de plaisir ou de déplaisir, de bien-être, de jouissance, tout comme à des situations stressantes, anxiogènes, à la limite du soutenable, se joue et se déjoue une immense fresque sonore aux entrelacs complexes.
Tenter de les comprendre, de les dénouer, nous poussent à les envisager sous différents jours, différentes approches, scientifiques, sensibles, où l’étude naturaliste côtoiera l’acoustique, les sciences humaines, l’aménagement du territoire, les arts, les sciences de l’éducation, l’action politique, et plus encore si affinités.
Via des approches interdisciplinaires, que j’aime aussi, empruntant aux travaux de Myriam Suchet, aborder sous l’angle de l’indisciplinarité, le chantier de décryptage s’annonce aussi ardu que passionnant.
N’étant forcément pas capable d’apporter des réponses crédibles et a minima fiables dans tous les domaines, tant s’en faut, nous pouvons néanmoins préciser quelques champs de recherches, de pratiques, par exemple dans l’exercice des recherche-action, recherche-création, permettant de frotter des expériences décloisonnantes.
De la lecture de paysages en passant par la requalification urbaine, ou la gestion d’une forêt, l’artiste sonore, via ses approches esthétiques, au sens large du terme, sensibles, poétiques, écoutantes, sera associé à un acousticien, un éco-acousticien, un paysagiste, un sociologue… Tous chercheront à mettre en place des corpus, des langages communs, des outils partagés. Cela en vue de donner une relecture, une « traduction » polyphonique d’un paysage, surtout celui du sonore.
Le mot traduction, littéralement « mené de travers », est sciemment emprunté au domaine littéraire, sémantique. Il s’agit de faire entendre à un maximum, de (re)lire, de façon accessible, un, ou plutôt milieux sonores complexes.
Les traversées indisciplinées, indisciplinaires, proposent des lectures paysagères singulières,élargies, des formes de transpositions, encore un champ sémantique du monde musical. Ces dernières nous offrent de nouvelles approches poético-scientifiques, assumons la potentialité des paradoxes, via des croisements du sensible, de l’affect, et du « démontrable », mesurable, vérifiable.
Cette, ou ces relectures traversantes, ne doivent cependant pas imposer une totale maîtrise des espaces, par des normes ou cadres hyper figés, et au final paupérisants. Empruntons au contraire à Gilles Clément, dans sa pratique du Tiers-paysage, la notion de désemprise, de « non-agir », et à celle de Tiers-espaces d’Hugues Bazin, comme lieux de transformation sociale en mouvement.
Des espaces écoutés qui seront pensés en lieux d’ouverture plutôt que l’imposition de nouveaux carcans sociétaux, nous en vivons suffisamment ces temps-ci pour ne pas reproduire des modèles politiques ouvertement liberticides et cloisonnants.
C’est peut-être aussi, dans un monde emballé, à défaut d’être emballant, une façon de prendre du recul. Pour cela il faut aussi inclure du sensible, prendre le temps d’observer, d’écouter, convoquer des façons de ralentir, ce qui n’est pas simple dans des sociétés mondialisées, mondialisantes, où la productivité, la performance, la compétitivité règnent en maître.
Ces indisciplinarités, dans leurs polysémies, sont donc fortement marquées de process éthiques, politiques, au sens premier du terme, où une certaine philosophie de l’écoute, une écosophie sonore (Roberto Barbanti), ou écoutante, avec des approches liées à une éducation émancipatrice (Mathieu Depoil).
De même, le travail avec un groupe de recherche autour des « Rythmologies » est un creuset qui me permet, via l’approches des rythmes, cadences, flux, scansions, pulsations… de repenser le monde de l’écoute et de la marche comme une action croisant et convoquant de multiples champs.
PePaSon, collectif autour des pédagogies des paysages sonores, est une autre entrée plurisisciplinaire, pour aborder l’écoute, les paysages auriculaires et les pédagogies associées, via des ateliers de marches écoutantes, où artistes, aménageurs, pédagogues, croisent leurs expériences en collant l’oreille à même le terrain.
On ne peut pas ici, faire l’impasse sur la notion de communs. Ce qui nous relie, ce qui est mis en commun, comme des ressources partageables, ce qui est fabriqué ensemble, coconstruit, ce qui fait communauté… L’écoute est une chose, voire une cause commune, partageable, ainsi que tous les paysages sonores qu’elle, que nous construisons grâce à elle. Les droits culturels pointent ainsi, parmi les droits fondamentaux, le fait que chacun, non seulement puisse accéder à la culture, mais aussi y être acteur, ne serait-ce qu’en posant une oreille critique et impliquée sur le monde.
Tout cela constitue, pour moi et d’autres « marcheurs de travers », un vaste chantier en mouvement, au cœur des entrelacs sonores, tout aussi désarçonnant que motivant.
Gilles Malatray, aka Desartsonnants, le 12 mai 2024 à Amplepuis
Changer les perspectives, les points de vue et points d’ouïe, décaler les perceptions, se repositionner auriculairement, faire paysage à portée d’oreille.
Considérer l’espace sonore ambiant comme une installation sonore immersive, à ciel ouvert, une écoute installée qui fait œuvre par le geste même d’entendre sonner les choses, de les (ré)assembler mentalement.
Fabriquer des « musées et expositions du son » situés, sans autre dispositifs que les postures d’écoute, éphémères, nomades, évolutifs, maillant de petits ou de larges espaces. Imaginer et construire des lieux où chacun peut signer sa propre écoute. Prendre conscience de la complexité et de la fragilité des paysages sonores habités, en perpétuel chantier.
Rechercher et favoriser la sensation d’être baigné de lumières autant que d’ambiances sonores, d’odeurs et de choses palpables.
Arpenter un territoire par des marches écoutantes, expérimentées tout à la fois comme des outils de lecture et des processus créatifs.
Partager un commun audible, entendable et vivable, où le son serait d’emblée une cause entendue, esthétique, éthique, sociétale, et non seulement une nuisance, voire une pollution à combattre.,
Ces jours-ci, j’ai promené mes oreilles sur les rives de la Tardoire, belle rivière dans des écrins ripisylvestres verdoyants, au sud de la Charente et aux portes du Périgord.
Le cours d’eau charrie fort, irrigué quasi quotidiennement de vivaces averses printanières.
Il est au meilleur de sa forme, y compris à l’écoute !
Ce dévalement fluant, presque ensauvagé, me fait un bien fou.
Après, et pendant une période agitée, voire parfois compliquée, ce bain de nature ondoyante, liquide, recharge mes batteries, m’apaise, et me fait rentrer de repérages pédestres bien fourbu, mais rassasié, nourri de sonorités toniques.
Ici, la vue, l’oreille, mais aussi le nez, émoustillé d’odeurs d’herbe mouillée, de fleurs naissantes, de terres humides, offrent un univers sensible d’une incroyable richesse, entre puissance et subtilité, contrebalançant un instant la fureur des folies climatiques, sociétales et guerrières.
Les arpentages, à l’affut d’ambiances sonores aquatiques, exacerbent des sensations qui varient subtilement au détour du chemin, à la rencontre d’un bief, des roues à aubes grinçantes d’un moulin, d’un remous sur des pierres-barrières-récifs, toute une histoire fluant à portée d’oreille.
C’est une énergie rassérénante qui m’enveloppe et me porte au fil des ondes, des chemins creux et des rivages enherbés…
Un parcours aqua-sensible, qu’il me tarde de partager par une rencontre avec les habitants, des agencements sonores concertants et un PAS – Parcours Audio sensible en marche écoutante.
D’autres sons, mots, images en découleront en aval.
On peut envisager ici le corps écoutant, déambulant, comme une sorte d’oreille active, qui va déchiffrer des parcelles de territoire en les arpentant.
Le corps s’inscrit ainsi dans l’espace public, se posant sur des points d’ouïe, où parcourant un territoire, toutes oreilles à l’affût.
Cette mobilité écoutante, en offrant des postures immersives, des approches Sensori-motrices, proprioceptives, engage et inscrit un corps qui va lire et façonner l’espace en fonction de ses gestes, de ses perceptions, et de toutes les interactions découlant des rapports corps/espace.
S’offre ainsi à nous une multitude de situations, faisant de la ville ou d’espaces naturels, un terrain de jeu sensoriel toujours renouvelé.
Des rythmes de déambulation, de la vitesse de nos déplacements, des réactions à des stimuli ou à des rencontres inopinées, de la marge d’improvisation et d’imaginaire que nous nous laisserons, les cheminements d’écoute nous permettront la lecture et l’écriture de paysages sonores plus ou moins inouïs.
Engager son corps dans un bain sonore, au cœur d’une ville par exemple, c’est accepter d’être plus ou moins chahuté, bousculé, ému, par des ambiances sur lesquelles nous n’avons pas forcément de prise. Cette posture de corps écoutant dans un espace souvent complexe, n’est pas toujours très confortable, voir même peut se révéler déstabilisante.
Les stimuli auditifs nous embarquent parfois dans un monde où les affects nous touchent, nous cueillent à fleur de peau, à fleur de tympan dirais-je même.
L’habitude d’arpenter les territoires auriculaires nous forgent des outils perceptifs pouvant nous faire prendre un peu de recul face aux sons que nous traversons et qui nous traversent. Tout en gardant possibles des émotions plus ou moins épidermiques, nous accepterons nos fragilités écoutantes en sachant mettre un peu de distance entre le corps écoutant et la chose entendue.
Au fil de nos marches d’écoute, nos sens s’affineront, avec le développement de jugements qualitatifs, tels des outils d’analyse, de compréhension, qui nous feront prendre le pouls d’un environnement parfois au combien bruyant.
Cette inscription corporelle, notamment via des gestes d’écoute, dans différents territoires, reste une recherche-action au long cours, un chantier expérimental qui tisse une toile de paysages sonores comme objet d’étude et d’expérimentation. Cette posture sensible demande une constante adaptation au terrain, une souplesse dans l’action donnant au corps une capacité de réagir à de nombreuses situations et sollicitations du terrains appréhendé.
La diversité comme richesse
Autant d’espaces traversés, autant de diversité, de richesses, de possibilités de rebonds, d’interactions.
Nos corps marchant sont soumis à moult stimuli, excitations, contraints par de nombreux obstacles, empêchements… Constamment, il nous faut chercher des réponses physiques et mentales, expérimenter, tâtonner, pour trouver notre place dans une multitudes de paysages géographiques, climatiques, mentaux…
De ports en forêt, de montagnes en plaines, la marche porte notre écoute à travers un kaléidoscope aux innombrables facettes, parfois trompeuses.
Comme tout paysage, jamais le lieu et le moment ne sont perçus comme de parfaites répétitions, d’exactes redondances, des copies conformes, déjà vu, ou entendues. Ces imprévisibilités chroniques sont parfois vécues comme des situations inconfortables, voir stressantes, ou au, contraire comme une richesse, une diversité toujours entretenue par le déplacement des corps et des sens. Le terrain et ses accidents nous tient en alerte. Un son exogène, étranger, ou le paraissant, hors de son contexte habituel, nocturne, devient vite comme une alerte questionnant les espaces où s’engage le corps, oreille comprise.
Préserver la diversité est aujourd’hui une chose capitale, surtout lorsque l’on parle de biodiversité, mais du vivant au sens large. Il en va de même dans le domaine du sonore. Un paysage saturé de voitures, comme une plaine céréalière ou plus rien ne vient surprendre l’oreille tant les écosystèmes ont été ravagé sont des exemples flagrants de « monosonie ». Dans la saturation comme dans la paupérisation, l’écrasement des ambiances par une densité à la limite du soutenable ou un silence peu réjouissant, si ce n’est mortifère, n’offre pas de belles perspectives pour maintenir notre oreilles aux aguets.
Le corps écoutant, face à ces paysages sacrifiés à l’autel de l’écoute ne trouve plus aucune diversité, accroche, pour poser une oreille curieuse et satisfaite dans des paysages acoustiquement sinistrés.
Fort heureusement, des sites, urbains ou. Non, présentent encore suffisamment de ressources auriculaire pour que l’écoutant y trouve son compte, quitte à devoir faire l’effort de discrimination nécessaire pour jouir de la diversité sonore. Ce qui nous ramène çà des pratiques envisagées ci-avant, où l’oreille est éduquée à mieux écouter pour ne pas avaler tout cru la masse sonore sans discernement aucun.
Le choix et le moment de nos écoutes est donc un critère important pour profiter au mieux d’écosystèmes acoustiques riches et variés. Sauf bien entendu, si je puis dire, à faire le choix d’aller entendre des milieux fragiles, pollués, désertés, et socialement auss difficile à entendre qu’à vivre. L’écoutant doit prendre conscience que, de même que visuellement, des massacres paysagers ont lieu un peu partout, sans parler de la qualité de l’air, des aliments, de l’eau, et autres dégradations à grande échelle que subissent les espaces à la limite du vivable.
Acoustiquement, le trop est comme le pas assez, une situation où des hégémonies ou des raréfactions rendent les lieux plus ou moins inécoutables. J’ai fait l’expérience, pour différents projets, de grandes traversées de boulevards périphériques, desquelles ont ressort extrêmement fatigués, fourbus, presque anesthésiés, physiquement comme mentalement, tant la pression sonore nous impose des tensions difficilement soutenable à long terme.
A l’inverse, une promenade écoutant dans des espaces alternant des ambiances acoustiques plus apaisées, et en même temps très diversifiées, que l’on soit à l’orée d’une forêt ou dans le dédale d’une vieille ville « historique » nous procure un réel plaisir.
L’oreille a besoin de diversité, diversité équilibrée, pour s’épanouir dans des paysages à portée d’écoute. Les aménageurs devraient y prendre garde en amont de crtains aménagements, avant que d’avoir à ériger des murs anti-bruits aussi onéreux que peu efficaces.
Les plantations végétales, ou les « désemprises sauvages », les parcs urbains, les cheminements à l’abri des grands flux urbains, les clairières et les massifs forestiers protégés, sont autant de gages d’espaces où l’on respire et où l’on entend mieux. Les coupes forestières « à blanc » comme la bétonisation des métropoles chassent toute une biodiversité dont nous avons pourtant tant besoin pour bien, ou tout au moins mieux vivre, au cœur du concert quotidien des sons du vivant, et des autres, dans toute leur diversité.
Un marché d’un quartier cosmopolite, avec un grands nombre de langues, d’accents, d’intonations, est très agréable à écouter, parfois comme un vrai dépaysement à quelques encablures de chez soi.
Le lever du jour, heure bleue, ou chorus day (réveil des oiseaux), même en milieu urbain, où tout un joyeux monde de volatiles diserts donnent du syrinx, est un moment privilégié, qu’il faut apprécier comme une sorte de don auriculaire offert à ceux qui aiment voir et entendre les moments de bascules nocturnes/diurnes très matinaux. Une richesse à fleur de tympans.
Le corps s’inscrit alors dans des espaces-temps privilégiés, des scènes acoustiques qu’il faut savoir accueillir comme de fragiles offrandes.
La souplesse d’interagir dans les relations corps/espaces mouvants
L’interaction est au cœur du sujet, celui du corps écoutant inscrit dans un ou des espaces sonores. C’est par elle que l’écoute se fait, s’élargit, que le cheminement se trace, que le corps se met en marche. L’interaction, c’est se laisser une marge de manœuvre, voire d’improvisation, pour que le corps puisse se libérer et investir pleinement l’espace habité par une multitude de sons.
C’est une disponibilité qui nous permet de rebondir en écoutant, de rebondir en marchant, de rebondir en arpentant, en restant ouvert à toutes les invitations potentielles rencontrées dans nos expériences auriculaires situées.
Le corps doit rester disponible et prompt à réagir à l’écoute de sons les plus divers. Un collègue compositeur avait donné pour titre à une de ses compositions « Garde toi une marge d’incertitude ». Ce titre est toujours resté gravé quelque part au fond de ma mémoire, et questionne encore régulièrement mes gestes, mes décisions, indécisions, incertitudes.
C’est ce jeu fonctionnel, ces marges relationnelles improbables qui font qu’un corps écoutant peut décider de poursuivre son chemin, de s’arrêter, se poser sur une scène sonore qui se présente à l’improviste.
Le corps, en l’occurrence le mien, et les territoires parcourus, ceux que je décide d’investir, ou bien qui me sautent à l’oreille comme une évidence non préméditée, me laissent différentes options possibles, des potentialités d’interactions.
Les volumes d’une pièce, la lumière, la chaleur, la topologie, tout comme les ambiances acoustiques, même des plus imperceptibles, vont influer sur mes gestes et ressentis, et en partie décider de mes choix.
Une cloche sonne et je m’arrête pour mieux en profiter. Un chanteur de rue se fait entendre ert je me dirige doucement vers lui, travelling focal, deux fontaines encadrent un quartier et je procède à un mixage en fondue enchainées en marchant de l’une à l’autre… Et bien d’autres situations qui peuvent générer des réponses corporelles à des situations sensorielles données, même des plus improbables et inattendues.
Le corps et les espaces dans lesquels il joue sont interfacés de façon à dialoguer en bonne entente, autant que faire se peut, y compris dans des situations où les sens sont mis à mal, où le corps peut souffrir de situations auditives tendues, stressantes.
Le corps est une caisse de résonance, un contact épidermique, vibrant par tous les pores de son enveloppe exposée à des milieux sonores souvent imprévisibles et parfois violents.
Il existe des phénomènes de résonance par sympathie, où un corps vibrant en fait résonner un autre, comme une métaphore d’un être physique qui se frotte à des espaces qui viennent exciter toute sa carcasse exposée et immergée dans des espaces secoués de mille vibrations.
Nos corporalités et spiritualités possèdent la souplesse de constamment s’adapter aux stridences et chuchotements du monde, avec parfois une grosse dose d’adaptation, de robustesse, de résilience, qui maintiennent notre écoute en éveil. Les interactions corps écoutant choses écoutées sont pétries dans des relations complexes, mouvantes, éphémères, propres à la fugacité et à l’instabilité du monde sonore.
Les relations psycho-sensorielles, y compris celles des plus instables, sont irriguées d’interactions qui mettent en étroites relations les oreilles, la vue, les pieds, le cerveau, et au final le corps entier, qui aspire ainsi à rester connecté de façon sensible au monde, notamment par l’écoute.
L’inscription dans une géographie en mouvement
La géographie a longtemps été cantonnée dans des modes de représentations graphiques de territoire codifiés sur les espaces en deux dimensions de la carte papier.
Pour voyager, naviguer, ces plans de territoire, avec l’aide parfois de boussoles et de sextants, des étoiles et des sommets, il fallait déployer des cartes, ou des sééries de cartes.
Le mouvement pouvait alors nous mettre en route, dans des itinéraires plus ou moins précis et définis.
Aujourd’hui, la géolocalisation informatiques nous emmène sur les routes et les chemins avec des risques moindre de faire fausse-route, de commettre des erreurs d’interprétations, d’orientations. Le plus gros risque encouru est justement celui de n’avoir plus guère la possibilité de nous perdre, au moins momentanément, et de nous faire sortir des sentiers battus.
Pour le marcheur, le corps déambulant est étroitement surveillé et guidé, de sentiers en sentiers.
La géographie a d’autre part exploré des domaines du sensibles dont elle ne se souciat guère il y a quelques années en arrière.
Les notions de géographie sensible, voire de géographie du bien-être sont apparues, entrainant les « explorateurs » vers de nouveaux territoire où le corps s’inscrit dans des territoires où l’on regarde, goûte, touche, écoute…
Début des années 90, nous avons cartographié des sites acoustiques remarquables dans le Parc Naturel Régional du Haut-Jura, ce qui à l’époque était une bien étrange façon de faire, en convoquant l’écoute pour aborder un territoire par les oreilles.
Des guides et cartes ont été crées pour partir à l’écoute des paysages, voire penser de nouveaux territoires paysages sonores, à la suite de Raymond Murray Schafer.
Le corps écoutant, à l’échelle d’un parc naturel, découvrait une géographie auriculaire, faite d’échos, de torrents, de cloches, de réverbérations…
La fabrique de cette géographie demande au corps de se mettre en mouvement, d’explorer de l’oreille, pour aller cartographier des sites acoustiques, des cloches remarquables, mettre en valeur des éléments sonores ponctuels, tel l’ensonnaillement des troupeaux, des traditions et patrimoines sonores…
Cette géographie nous emmène hors des sentiers battus, crier en direction des falaises pour en faire sonner révéler les échos multiples, tendre l’oreille aux insectes et oiseaux d’une tourbière, découvrir, du haut d’un belvédère, les sonorités d’un village niché au creux d’une combe…
Les sons font paysages, façonnent l’espace, les torrents dessinent acoustiquement les vallons pour l’oreille, les troupeaux donnent l’échelle du paysage en se déplaçant à flancs de collines, de même que les coups de tonnerre se répercutent sur les reliefs environnants, précisant à l’écoute les barrières naturelles environnantes…
Le corps est immergé dans une topologie sonore marquée d’éléments stables ou ponctuels.
Le promeneur se construit sa propre géographie, traçant de l’oreille des repères qui feront apparaître des paysages la plupart du temps inouïs, car généralement inécoutés.
Cette géographie sensible, arpentée, révélera des points d’ouïe comme des aménités paysagères, et d’autres comme des zones plutôt inconfortables, avec leurs nuisances et pollutions.
Entre le cris d’une buse chassant au-dessus des prairies et le hululement stridents des sirènes d’alarmes, et le ressac de vagues venant rouler les galets de la plage, gageons que les espaces écoutés ne seront pas perçus avec les mêmes affects.
Autant d’espaces, autant de mouvements, de postures d’écoute, autant de paysages et d’écritures géographiques. Aujourd’hui, la découverte sensible d’un lieu convoque plus souvent le smartphone que la carte papier, l’explorations des villes et des campagnes, y compris de leurs sonorités intrinsèques, passe toujours par une représentation, une écriture partageable des lieux, donc une géographie ad hoc. Sachant que le parcours virtuel ne remplacera jamais, pour moi, le fait que le corps se frotte au terrain, quitte à parfois en ressentir les inconforts, en éprouver les fatigues liés aux topologies, météo, et autres désagréments potentiels.
Si mon expérience personnelle tend à privilégier l’écoute pour développer des géographies sonores, le corps lui, a une approche globalement polysensorielle, convoquant dans ses écritures in situ, ses traces de parcours, les autres sens faisant de nous des êtres réceptifs et réactifs aux milieux vécus, habités,traversés.
L’inscription dans des paysages sonores mémoriels
L’expérience physique, corporelle, vécue, appréhendée sur le terrain, impressionne, comme le ferait la lumière sur un papier sensible, notre corps, jusque parfois dans ses mémoires plus ou moins présentes ou enfouies dans les strates du temps qui passe.
Ce qui a été vécu, parfois de façon forte, émotive, reste gravé quelque part au fond de nous, de notre mémoire, prêt à ressurgir n’importe quand, n’importe où. Revenir dans un lieu où nous avons passé notre jeunesse, vécu nos premières amours, ramène à la surface non seulement des images, mais aussi des sons.
Un paysage sonore est peuplé, voire construit de chansons rythmant des fêtes de famille, de repas associatifs, d’explorations déambulatoires nocturnes, de timbres de voix disparues, et de mille sons ayant impacté notre vie.
La mémoire, ou plutôt les mémoires de paysages sonores construisent petit à petits un catalogue d’ambiances mémorielles, de typologies acoustiques, qui sont régulièrement réactivés en se frottant aux situations d’écoute de terrain.
Ces mémoires permettent d’acquérir une culture audio-paysagères qui nous donnent des repères, des référents. Ces référents nous donnent à leurs tours des éléments de comparaisons, des outils critiques, nous permettant d’analyser des ambiances de terrain en ayant déjà des points de repères, des clés de jugements esthétiques, qualitatifs, éthiques… La mémoire des lieux est en grande partie sensorielle, habitant notre corps dans un ensemble plus ou moins net de stimuli audio, lumineux, chaleureux, tactiles, goûteux… traverser une forêt oreilles ouvertes en rappelle une autre, plus lumineuse, plus chantante, ou plus calme. Ces mémoires réactivées nous font revivre, avec parfois une prise de distance, une amplification, ou une atténuation, des miroirs déformants, une marche écoutante, la traversée d’un site, d’une ville… Raconter une déambulation, ses ambiances sonores, ses scènes acoustiques, même avec toutes les interprétations et imprécisions inhérentes, c’est non seulement revivre, mais(re)construire un paysage où le corps entier s’est laissé imprégné de mille stimuli qui auront transformé, façonné une expérience sensible quasi viscérale.
Le corps écoutant au cœur d’espaces conciliés
Les espaces conciliés, et parfois réconciliées, sont les endroits où l’on peut faire, construire ensemble, dans une certaine harmonie, une bonne entente dirais-je ici en parlant de l’écoute.
Ces espaces relient nos corps écoutants à d’autres organismes environnants, vivants ou non, et aux milieux qui accueillent tous ce beau monde dans un joyeux bruissement, ou tintamarre selon les moments.
C’est là où il est possible de bien s’entendre. Là où le chant de la rivière fait sonner le paysage et vibrer notre corps, nourrissant au passage un territoire vivant.
L’écoute attentive, attentionné dirais-je même, celle qui sait déceler les richesses, les souffrances, les absences, les disparitions, les saturations… nous place dans des espaces où la conciliation est au cœur du sujet. Conciliation comme une recherche apaisée, une bienveillance partagée que l’esprit des lieux nous propose à qui sait l’entendre.
En matière de sonore, le respect de l’équilibre auditif se pose d’emblée. Se promener avec une radio en bandoulière sur un site forestier ou montagneux n’est certainement pas le geste le plus raisonnable, et encore moins, à certaines époques, installer une puissante sono dans une prairie avoisinant des lieux de nidification… Sans entrer dans une pensée moralisatrice donneuse de conseils, ou ne sachant que proférer des interdits, le travail sur des espaces conciliants, où chacun reste à une place raisonnable, non envahissante et non polluante, passe par un bon sens partagé. Il demande une forme d’intelligence collective, une attitude responsable.
L’écoute nous aide, ou tout au moins devrait nous aider, à savoir où se situent certaines marges de tolérance, avant que l’intolérance, et donc les risques de violences physiques et psychiques ne prennent le dessus. On peut comprendre qu’un promeneur, dans un massif forestier, ne supporte plus l’incessant passage de quads pétaradant à tout va, ou de ball-traps nocturnes couvrant tous les bruissements qu’offrent les chants de la nuit.
Le travail sur des espaces conciliés où peuvent co-habiter promeneurs, ruisseaux, oiseaux arbres… dans des espaces auriculaires soutenables, soulève une problématique complexe, et parfois sur des échelles territoriales importantes. Il convoque une éthique environnementale.
Plusieurs bio ou éco-acousticiens faisant des relevés sonores dans une forêt jurassienne protégée, notent, enregistrements à l’appui, l’invasion sonore due à un couloir aérien vers l’aéroport de Genève tout proche. Difficile de faire taire les avions, même si les constructeurs ont grandement réduit, ces dernières années le bruit des réacteurs, ni de les détourner de leurs couloirs pour aller envahir d’autres contrées. Gageons que les espèces animales voient leur communications, souvent sonores, rendues bien difficiles.
Parfois, des paysages ruraux ont été chamboulés par des traversées intempestive de voix de TGV, ou d’autoroutes, qui auraient gagné à trouver d’autres chemins pour ne pas littéralement envahir l’espace sonore. Dans bien des cas, les espaces non conciliés, saturés, pollués, et limite irréconciliables, font l’objet de batailles entre propriétaires, lobbies industriels, agro-alimentaires, où l’intérêt d’une écologie sonore, de la qualité de vie, est le dernier des soucis des aménageurs et politiques.
C’est ici que nos corps écoutants, et tous ceux qui nous entourent souffrent. C’est ici que nous comprenons que la préservation de zones calmes, à défaut d’être silencieuses, vivantes, est un combat au jour le jour. Il faut là aussi réfléchir au fait que le bétonnage de nos montagnes, pour une poignée de skieurs hivernaux, est à mettre en balance avec la qualité de vie, pour entendre encore les cris des marmottes guetteuses et le tintement musical des troupeaux ensonnaillés, la cloche en fond de vallée.
Ces espaces où nous nous sentons conciliés, voire réconciliés avec le monde par les oreilles, doivent être défendus, protégés pour rester écoutables au fil du temps qui passe.
L’écoute d’un site est un geste reliant, conciliant, parfois réconciliant, des espaces physiques, psychiques, des géographies multiples, des terrains sensibles, à l’épreuve de stimuli, notamment sonores dans notre cas.
Ces espaces où l ‘harmonie, l’apaisement, le calme, pourraient régner en maitre, relève à priori d’une pure utopie, d’un rêve idéaliste. Ils existent pourtant, souvent à petite échelle, dans des lieux de plus en plus rares, et menacés.
Mais dans une approche où des formes d’utopies réalisables sont pensée comme moteur d’actions, à l’échelle d’un territoire, même relativement circonscrit, ces espaces sont à construire, et parfois à défendre. Les espaces conciliés autant que conciliants sont de l’ordre de l’aménagement du territoire,du bien être, du soin, de l’artistique et du culturel, de l’approche transdisciplaire. Alors, dans ces actions croisées, le corps écoutant trouvera, ou retrouvera une place d’auditeur acteur d’espaces vivables. Rien n’est gagné d’avance, mais le jeu en vaut la chandelle.
Penser, raconter et construire des paysages sonores, cela implique pour moi de croiser, mixer, hybrider des approches, des savoir-faire, des récits, des imaginaires, des choses tangibles et immatérielles, des affects et raisonnements… Cette posture personnelle, ébauchée, en chantier, souvent répétée, tripatouillée, ressassée, nourrit et stimule une soif de mieux comprendre et d’expérimenter des écoutes multiples. Ces dernières prennent corps, s’incarnent, en concevant une infinité de paysages sonores imbriqués, à la fois intimes et partageables. Je note ici quelques approches, sans les hiérarchiser ni les développer, comme un canevas ébauchant une sorte de protopie* potentielle.
Le paysage esthétique, l’approche artistique, une culture des sensibles, des récits fictionnels en sons, mots, images, danses, théâtres, musiques, multimédia…
L’aménagement du territoire, la qualité d’écoute, un tourisme culturel, la recherche du silence, les territoires sonores bâtis, aménagés, habités, apaisés, équilibrés…
La santé, le bien-être, le soutenable, le supportable, le soin et l’attention…
L’acoustique, la bioacoustique, l’écoacoustique, histoires de vibrations, de communications( humaines et non humaines), les signes de vie et de disparition…
Le design sensoriel, fictionnel, prospectif, sonore, l’objet et les ambiances…
L’écologie, l’écosophie, l’écoute engagée, des militances, gestes politiques, fabrique de communs…
La philosophie, l’éthique, les sagesses auriculaires, la pensée d’écoutes multiples, partagées, questionnantes, clivantes…
La marche, le mouvement, les postures, des façons d’écouter et d’être écoutant.e.s, écouté.e.s…
L’approche patrimoniale, art campanaire, mémoire des territoires, cultures orales…
Les matières à toucher, l’eau, la nuit, la forêt, les choses intimes, les aménités, les ressentis, sentiments, affects et affinités…
Je pensais, il y a peu Regagnant tardivement Ma petite et quiète ville Toutes lumières éteintes Vers un minuit sonnant Que le noir nocturne Est Oh combien sonore J’avançais prudemment Mes pas à l’aveuglette Sous un ciel très couvert Un dôme ténébreux Point de lune éclairante Je redécouvrais ainsi Un paysage en strates noircies Plus épaisses dans la nuit L’obscurité totale Immersion fascinante Et je lance l’écoute Dans cette intime noir Un presque rien nocturne Une non voyance exacerbée L’obscurité bruissante Mes pas Ma respiration Quelques nocturnes voletant Des voix, très lointaines Pas de rumeur ici De timides émergences Et c’est très beau Et j’en écoute encore En marchant lentement Puis me pose sur un muret Les sons se raréfient Prennent de l’importance Dans un espace lisible Comme un grand tableau noir Un espace acoustique habitable De mon muret d’écoute Enveloppé de profondeurs Sons inscrits dans le noir Précisant d’obscurs contours Ceux de la nuit justement Celle qui porte conseil A l’oreille noctambule J’aimerais inviter des gens Ceux et celles noctambules Mais les autres eux aussi A vivre un rituel D’un espace nocturne Juste pour écouter Juste pour faire silence Entendre les sonnances D’une nuit chuchotante Histoire enveloppante Ambiances ouatée De nature lascive Rien ne dort vraiment Dans d’infimes obscurs On perçoit moult souffles Des énergies fluantes L’invisible ruisseau Ses coulures si proches Vibrations ondulantes La vie qui bat son cours Envers et contre tout Ça ouvre des possibles A l’oreille intrépide Et à la nuit féconde.
Mars 2024, Amplepuis, écoute installée, aux alentours de minuit
Les voix du Bréda – PAS – Parcours Audio Sensible – Musée d’Allevard (38)
Imaginons que les rivières, les ruisseaux et torrents, aient des oreilles…
Imaginons qu’ils écoutent et gardent en mémoire tout ce qu’ils entendent en traversant de vastes territoires, dévalant les montagnes, lorsqu’ils affluent et confluent…
Imaginons que leurs voix nous racontent mille et un récits irrigués de leurs cheminements in-fluants,…
Imaginons que nous les recueillons, et qu’à notre tour, nous les racontions, au gré de nos imaginaires, de nos déambulations, et de nos rencontres.
Ausculter les eaux – PAS – Parcours Audio Sensible – Grand Parc de Miribel Jonage (69
Le geste d’écoute collective, dans l’espace public, est en soi une mise en commun partageant des sociabilités auriculaires, une façon d’impliquer l’écoutant dans la ville, et hors les murs.
Il invite à un partage qui convoque des mises en situation permettant une participation simple, accessible à tous.
La marche écoutante, tout comme le point d’ouïe, sont des façons d’installer une écoute au cœur de l’espace public, place urbaine, forêts, parcs, périphéries…
Les processus d’écoute sont à la fois des dispositifs de proximité, sobres et épurés, des formes d’actions publiques réfléchies et mûrement pensées contextuellement.
Néanmoins, la mise en place d’écoutes publiques laisse une grande liberté d’adaptation, voire d’improvisation, cadrées dans des espaces-temps appropriables.
Entre des cadres géographiques et temporels choisis pour leurs potentiels acoustiques, et la liberté d’y développer des formes d’interventions ad hoc, l’écoute publique favorise une création auriculaire collective, à chaque fois renouvelée.
L’écoute suit son cours, ou plutôt ses cours, elle m’y entraine, irrésistiblement.
Elle draine et galvanise mes envies, mes projets, mes chantiers, mes rêves, accompagne mes désillusions aussi…
Elle m’amène de nuit, dans les nocturnes urbains, forestiers, montagnards, et des ailleurs obscurs,
Elle me fait suivre les cours d’eau, entendre la voix des lacs et des rivières, des mers et des étangs, leurs forces et leurs fragilités.
Elle ausculte les interstices, les lisières du dedans/dehors, les écoutes confinées, celles des prisons, centres d’accueil, hôpitaux, des lieux aux publics empêchés. Elle est celle par qui les sons ouvrent des portes, élargissent des chambres et des cellules étroites…
Elle a toujours envie de me faire raconter ce que l’œil ne saurait dire.
Elle me saisit par l’oreille et me prend aux tripes, en auditeur conquis, et complètement accro.
La radio est pour moi un de ses univers, qui charrie mille histoires audibles, où le son est aussi chargé de sens et d’imaginaire que la plus belle littérature, image, danse…
J’ai fait de l’écoute une amie bienveillante, comme une arme absolue, pour contrecarrer la violence du monde, sans me voiler la face, ni me boucher l’oreille.
Et chaque jour, je replonge mon écoute obstinée, entêtée, dans le bouillon de la vie. Chaque jour, je me construis de nouvelles auricularités, en espérant qu’elles voyagent d’oreille en oreille, qu’elle y trouve des résonances et échos.
L’écoute suit son cours, dans un monde bruissonnant, voire parfois beaucoup plus, voire parfois beaucoup trop.
Elle me plonge dans le chaos du monde, souvent sans concessions.
Et quand elle fait défaut, le risque majeur est que le grondement s’amplifie, que la violence s’installe, qu’elle envahisse tout, m’assourdisse impuissant.
L’écoute me donne à entendre les plus belles comme les plus épouvantables choses. J’essaie de faire en sorte qu’elle désamorce un tant soit peu les secondes, à mon oreille défendante.
Paysage sonore, Soundwalking, PAS – Parcours Audio Sensible. Marche, atelier, conférence, conférence marchée, Conf’Errance… @photo Luc Gwiazdzinski – Séminaire Rythmologies (@MSH_A @ENSATlse @EPFL…) “marche écoutante” sur le campus de Grenoble
Le paysage sonore n’est pas que bruit, nuisances et pollution. Pas plus qu’il ne se conçoit par une approche essentiellement esthétique. Le paysage sonore s’inscrit dans une construction sociétale, un geste d’aménagement, un cadre offrant des qualités d’écoute habitables, vivables. Il génère et est irrigué de référents culturels territoriaux, participant à une cohérence des espaces vécus, qu’ils soient urbains, périurbains, ruraux… Prendre conscience, décrypter les ambiances auriculaires, les signaux, entendre leur capacité à raconter le territoire, comprendre leur force, aménité, fragilité, paupérisation, c’est intégrer de nouveaux outils relevant d’une écosophie paysagère agissante.
J’aborde fréquemment ces problématiques avec des étudiants, dans le cadre de cursus universitaires tels l’architecture/urbanisme/paysage, le design, la géographie, les beaux arts, la gestion de projets culturels… Mais aussi avec des professionnels, chercheurs, élus, citoyens écoutants…
J’encadre des ateliers qui croisent les approches esthétiques, écologiques/écosophiques et sociétales, via des lectures de paysages sonores, des analyses de terrain, des créations audionumériques contextualisées, des modélisations d’aménagements intégrant les ambiances auriculaires…
Je participe également à des chantiers concernant des requalifications urbaines, plans paysages, concertations, aménagements… avec des entreprises et institutions publiques et privées.
Les domaines des mobilités douces, santé, loisirs, tourisme culturel, sont également des champs où une oreille aiguisée peut devenir un atout dans une approche qualitative, sensible.
Le paysage sonore s’inscrit ainsi dans des démarches transdisciplinaires, par des réflexions et des gestes généralement inouïs, au sens premier du terme.
Si l’oreille vous en dit, je reste à votre écoute pour en discuter de vive voix.
En réfléchissant sur des orientations possibles, issues d’un séminaire autour des « Rythmologies« , je repensais à cette phrase inscrite dans un texte d’intention : Réfléchir à « l’eurythmie », « beauté harmonieuse résultant d’un agencement heureux et équilibré, de lignes, de formes, de gestes ou de sons » définition CNRTL.
Mais aussi à celle-ci « … y compris pour un séminaire Rythmologies, entre flux et scansions, arts, sciences et philosophie… »
Construire des formes esthétiquement, socialement, éthiquement, équilibrées, notamment via des gestes et des sons. Des gestes liés au monde sonore, des gestes d’écoute, par lesquels les constructions s’amorceront à mon échelle, via des recherches et expérimentations d’un paysagiste sonore, musicien et promeneur écoutant.
Mettre une oreille exercée, aguerrie à l’écoute, au service d’un projet tissé d’interdisciplinarités, est un chantier stimulant.
Arpenter les territoires, les ausculter, en convoquant des approches croisées, des méthodes et processus décloisonnés, c’est faire du terrain, de l’in situ, un laboratoire à l’épreuve du pragmatisme in discipliné.
J’ai déjà, dans un précédent article, tenter de lister quelques axes de l’indisciplinaire, liés au(x) geste(s) d’écoute(s) et à l’action de marches écoutantes, aux expériences de terrain.
Ils me sont apparus comme évidents. J’en rappellerai ici quelques uns :
Artistique, esthétique, capturer, écrire, composer, installer, diffuser, donner à entendre des paysages sonores inouïs, inspirants, apaisés
Sociabilités, bien s’entendre, mieux s’entendre, développer une écoute participative, humaniste et relationnelle, des paysages sonores Dedans/dehors avec des publics empêchés, des liens entre les écoutants et leurs éc(h)osystèmes
Pédagogie, transmettre, militer et réfléchir, par des conférences, ateliers, formations, tables rondes, groupes de travail
Mobilités douces, marcher collectivement sur des sentiers d’écoute urbains, périurbains, campagnards et ailleurs, écrire et tracer des parcours auriculaires sensibles, partagés, accessibles à tous
Tourisme culturel, valoriser les cultures auriculaires de proximité, les paysages sonores et points d’ouïe remarquables, patrimoniaux, une culture de la belle écoute paysagère. Préserver des territoires d’un tourisme de masse .
Urbanisme, aménagement du territoire, construire et aménager avec les sons, architectures sonores, une géographie sensible et des ambiances acoustiques
Droits, réglementation et législation, s’inscrire dans le principe des droits culturels, combiner approches législatives, réglementaires et approches qualitatives, sensibles
Temporalités, rythmicités, jouer des alternances jour/nuit, du rythme des saisons, des activités périodiques, événementielles, récurrentes, ponctuelles, des continuum et cassures, flux, fondues et scansions
Économie, conjuguer différentes formes d’ économies, tant financières que dans la sobriété et l’intelligence des moyens et dispositifs mis en place
Écritures plurielles, faire trace et élaborer des outils via des carnets d’écoute, des approches transmédiales, documents descriptifs, témoignages, médiation, préconisations
Recherche, travailler sur des ambiances urbaines, ou non, la rythmologie, les arts sonores environnementaux, des pédagogies innovantes, la mémoire et le patrimoine sonores, les sociabilités auriculaires, les croisements quantitatifs/qualitatifs, normatifs/sensibles…
Pluridisciplinarité, indisciplinarité, développer des Sound Studies, les projets arts/sciences, arts/action/création, penser les territoires via une culture sonore à la fois commune et singulière, faire se rencontrer différents champs de recherches appliquées, de recherches action
Hybridation, favoriser le croisement de toutes ces approches, le tissage de pratiques, des connaissances, des pensées et savoir-faire…
Ces approches, ces axes, n’étant bien évidemment pas exhaustifs, ni hiérarchisés en termes de de priorité ou d’efficacité. Nombre d’autres eux peuvent se dessiner, s’expérimenter, s’affiner, au fil des écoutes, de leurs formats, objectifs, dispositifs, mobilités, contextes, rythmes et temporalités…
Pour revenir à une recherche eurythmique, qui porte en elle un désir d’équilibre, de stabilité, de beauté, d’harmonie, en réponse à un monde incertain et parfois anxiogène, je remets en question le statut-même de l’écoute, de la marche écoutante, comme des façons d’être connecté et réactif au monde, aux territoires (co)habités.
L’eurythmie, comme la protopie*, sont des réponses plus positives que celles des utopies ou des dystopies, face à des situations si complexes, qu’elles en sont parfois démotivantes.
Devant ces complexités inquiétantes, il nous faut croiser les savoir-faire, les compétences, les idéaux peut-être, pour ne pas se sentir trop isolé, impuissant, une forme de résistance à construire et consolider sur le terrain.
Marcher, écouter, prendre le temps de faire, dépasse la rêverie d’un Eden potentiel, d’un âge d’or à retrouver, c’est prendre la mesure d’enjeux vitaux, avec leurs possibles comme leurs limites, leurs aménités et leurs difficultés.
Je prendrai ici un exemple pour moi d’actualité. Je m’appuierai ici sur le fait d’écouter le flux et les tourbillons d’un fleuve ou d’un ru, qui me questionne autant sur des équilibres esthétiques, nourriciers, que sur une mémoire toujours en chantier, une existence fragile, frottée à des accélérations de tous bords. Croiser sur ces cheminements aquatiques, liquides, mouvants, des hydrologues, navigateurs, pêcheurs, marcheurs écoutants, riverains, poètes, danseurs… c’est penser une eurythmie portant attention et soin à des territoires fragiles, à des habitants et passants de tous genres.
L’approche rythmologique indisciplinée, eurythmique, autant que faire ce peut, n’apporte pas de réponses parfaites, pas de solutions clé en main. Cependant, elle permet de mutualiser des compétences, affinités, voire militances. Voyons là des projets partagés, qui se renforceront en se frottant les uns aux autres, aux réalités du terrain, comme à celles de l’imaginaire collectif.
Se mettre à l’écoute implique une adhésion maximale du corps, au delà des oreilles, une implication de la tête au pied, dans toute les fibres sensibles mises en sympathie, en syntonisation. La peau les pieds, les os, comme une caisse multi-résonnante et vibrante. Le mouvement lent, immergé, situé, convoque une chorégraphie écoutante, créant du mouvement dans une géographie sensible, traçant des architectures et des cartographies sonores. La pause, le plan fixe, la position assise, allongée, adossée, l’arrêt sur son(s), le point d’ouïe, sont autant de postures développant des antennes sensorielles dans tous les plans de l’espace audio environnant. Les traversées, les passages dedans/dehors, les sas, les espaces transitoires, orées, lisières, sont franchis, perçus, habités comme de potentielles ouvertures/fermetures, des élargissements/rétrécissements, estompages/amplifications, des filtres audio colorant… Le corps et le son se font (presque) silences, entités complices, en se fondant dans un espace symbiotique où l’écoutant récepteur est en même temps reçu, écouté à son tour, pris dans un processus d’envois et de d’accueils ondulants. La nuit, la forêt, la ville crépusculaire, les rives d’un lac aux eaux étales, sont autant d’espaces possibles, où installer, déployer, partager une écoute physiquement et mentalement transcendée. Entre laisser-aller et immersivité active, lâcher-prise et sensibilité déployée, corps abandonné et conscience développée, entre mouvement et immobilité, sons et silences, mille espaces de balancements, d’oscillations, alternent et se superposent. La marche, tout comme la contemplation immobile, sont des ouvertures sensibles offertes au corps récepteur et accueillant. Les interstices entre sons et silences offrent des terrains auriculaires aussi riches que fragiles, où peuvent se construire des écoutes, où toute chose, vivante ou non, est respectable et digne d’intérêt. Il nous faut sans cesse trouver, expérimenter, les postures le plus en adéquation que possible avec le lieu et le moment, la présence et l’absence. L’écoute est une façon d’être au monde, ouverte, attentive, critique, positive, stimulée de protopies en chantier, de défis en devenir.