Des Points d’ouïe, l’exemple de Sabugueiro, opus 3

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La notion de point d’ouïe n’est pas neuve. Elle a parfois été explicitée, discutée, mise et remise en question, et sujet à controverse.
Peut importe, je la fait ici mienne, partant de mon expérience propre, et d’une des définitions que j’ai forgé au fil du temps, tout en acceptant la polysémie du terme, les différents sens et applications que tout un chacun puisse lui accoler.
M’étant déjà expliqué sur la définition que j’applique aux Points d’ouïe, je ne m’étendrai pas sur le sujet, si ce n’est pour rappeler que je suis proche de l’idée anglo-saxonne de Sweet spot, l’endroit où il faut être pour bénéficier de la meilleure écoute. Et dans le cas d’une écoute paysagère, je dirais l’endroit et le moment, me rapprochant ainsi de l’instant du déclic photographique. Être là juste au bon endroit, et quand il faut. Une part d’instinct, de repérage, d’opportunité, une part de hasard et de chance.
Il y a pour cela des lieux qui se prêtent à ce genre de situations. Des endroits que je sens propices à me fournir de la belle matière auriculaire, visuelle, qui viendra confirmer, à certains moments, que je suis bien sur un Point d’ouïe, ce lieu qui pourra mes donner du grain à moudre, où je reviendrai régulièrement, me poster dans l’attente d’une scène sonore intéressante, belle, construisant un paysage auriculaire intéressant.

Ces Points d’ouïe peuvent constituer, dans des parcours d’écoute, des haltes, des pauses, des façons de zoomer sur une ambiances, de se concentrer sur un objet sonore, une scène, d’en profiter dans toute sa durée, ou tout au moins sur un long temps, le temps de s’en imprégner. Ils jalonnent une marche, constituent des repères spatio-temporels, des points d’ancrage qui quadrillent et dessinent un territoire sonore.
Ce sont très souvent pour moi des bancs publics, mobiliers placés à différents endroits de la ville, du village, d’un sentier, sur un site panoramique… Je me sens d’ailleurs très bien assis sur un banc, regardécoutant ce qui se passe autour de moi, quitte à construire un parcours autour de ces assises favorisant la pause perception sensorielle, et souvent la rencontre inopinée, lorsque l’on pratique un même banc de façon régulière, sur un certain long terme.

Ils peuvent donc être uniques, fixes et servir d’affûts, points d’ouïe d’un territoire de proximité, circonscrits à un échelle spatiale relativement restreinte.
Mais également être multiples, jalonnant voire constituant un parcours d’écoute, un itinéraire pédestre, où la marche alterne avec des pauses auriculaires préalablement repérées.

Nous en répertorierons donc de ces deux natures différentes. Ceux précisément situés géographiquement comme des espaces bien définis, fixes, quasiment incontournables. Des lieux donc bien repérés dans leur dimension géographique et spatiale. Les objets et aménagements sonnants, tels les fontaines, rivières, cascades, cloches, ainsi que les acoustiques, lieux réverbérants, à échos, ou autres effets acoustiques remarquables constitueront des critères de choix pour les choisir et les localiser..
Nous trouveront également ceux, plus aléatoires, improbables, fugaces, éphémères, non repérés en amont, étant plutôt issus de l’instant, du moment, de ce qui se passe à l’instant T, de l’événement inscrit dans une temporalité et non dans une spatialité déterminante. Une volée de cloches, un musicien de rue, un troupeau ensonnaillé, et bien d’autres « accidents » sonores feront que nous établirons, pour une durée en générale indéfinie, car intrinsèquement liée à la chose sonore, un point d’ouïe temporel, qui ne s’appuiera pas sur une géographie acoustique préalablement repérée.

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Prenons un exemple concret, géographique, un cas pratique, dans le cadre d’une résidence artistique que je suis en train, au moment où j’écris ces ligne, de vivre.

Je me trouve, milieu juillet, dans un petit village Portugais, à Sabugueiro, littéralement le Sureau noir, au cœur de la montagne Serra da Estrela, dans un magnifique Parc Naturel.
Le petit village de Sabugueiro, le plus haut en altitude du pays, s’étire en longueur, traversé par une route sinueuse et pentue, au bord de laquelle s’enchainent des magasin de produits locaux, nourriture et peaux, des, chambre d’hôtes et d’hôtels, des restaurants.
A chaque extrémité, des points culminants, cols rocailleux, où la majorité des arbres ont été calcinés par de récents et violents incendies. L’aspect de ces montagnes jonchés d’énormes blocs de pierre est à la fois fascinant et un brin austère.
Au bas du village, une rivière creuse un profond sillon aquatique verdoyant. De nombreuses sources alimentent le cours d’eau Alva, espace rafraîchissant et joliment glougloutant.
En haut de la rue commerçante principale, se tient le vieux village, site historique très pittoresque, dont les habitations, église, fontaines, sont construites dans un beau granit gris bleuté. Village minéral, pavé à l’ancienne, et dont les bâtisses se parent de grandes plaques granitiques du plus bel effet.
Peu de touristes, qui restent généralement vers ls commerces de produits locaux et de peaux, le cœur de Sabugueiro reste dans son jus, espace rural préservé, lieu calme et retiré.

Dans ce cadre géographique rapidement brossé, je vais donc mettre en place mes deux types de points d’ouïe, après l’arpentage repérage qui me permettra de rentrer dans l’intimité sonore des lieux, lieux dans lesquels je resterai deux semaines environ.

Le premier repérage sera celui de points d’ouïe répartis sur un petit circuit, en contrebas du village, que j’appellerai ici le « chemin de l’eau ». Vous aurez sans doute compris que la trame dominante de ce parcours sera bel et bien l’eau, dans tous ses états.
Lavoirs et fontaines au cœur du village, multiples sources le long d’une étroite sente très verdoyante et l’Alva, rivière en fond de vallon, où se trouve aménagée une aire de baignade.
Un panel de sons aquatiques, des filets d’eau de différents débits, de petits cuvettes naturelles réverbérantes, entourées de fougères, le bruissement régulier de la rivière, parfois entrecoupé de petites variations selon les rochers qui jalonnent et brisent jalonnant le cours. C’est un sentier qui ménage moult variations auditives, des transitions, des coupures où l’on adapte la vitesse de son pas, la fréquence et longueur des arrêts selon nos envies, au fil de l’eau.
Il est d’ailleurs assez rare de pouvoir parcourir de l’oreille un cheminement si cohérent, sans jamais perdre de l’écoute les scènes aquatiques, mais sans que celles-ci, dans leurs grandes diversités, ne deviennent pour autant trop omniprésentes, voire oppressantes. Un bel exemple d’équilibre acoustique.

Le deuxième point d’ouïe sera unique, localisé au centre du bourg historique, sur la place de l’église de Sabugueiro. L’environnement visuel et acoustique m’a très rapidement conduit à choisir ce site. Un environnement très calme, éloigné de la route principale, avec très peu de voitures.
Une acoustique légèrement réverbérante et des plans sonores multiples, dans des espaces plein de recoins, de cassures, qui spatialisent agréablement les sources sonores.
La présence d’une cloche, d’une fontaine, d’un lavoir, vient ajouter des éléments acoustiques à la fois ponctuels et d’autres stables, des signaux émergents sur un continuum aquatique discret.
La présence de confortables bancs de bois, comme postes d’écoute vient compléter cette scène acoustique très agréable.
Peu de touristes s’aventurent dans ces rues étroites, minérales et pentues, dommage pour eux, et tant mieux pour la tranquillité de ce centre bourg.
Des scènes sonores viennent parfois secouer la place dans sa douce torpeur. Le passage d’une très ancienne moto pétaradante, un concert de chiens, deux enfants qui jouent avec un chien, ou au ballon, une fête qui se prépare un peu plus haut, l’incroyable passage d’un troupeaux de chèvres ensonnaillées, la conversation d’un couple qui prend l’apéritif sur un banc… Petites événements ponctuels. Puis très vite, tout s’estompe, le calme revient.
Espace propice à enregistrer, pour fixer cette ambiance amène.
C’est un lieu à longues pauses, à nuit tombante, un espace contemplatif, où il faut jouir de ce calme, de cette sérénité apaisante, de ce sentiment d’être dans un monde à part, protégé, à la fois bien vivant et échappant au stress et à la grande branloir du monde, comme disait Montaigne. Assurément un des plus agréable Point d’ouïe que j’ai connu depuis longtemps, lieu d’aucultation serein du temps qui passe devant mes oreilles ravies.

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Résidence artistique Paysage sonore à Sabugueiro (Portugal) avec le Festival DMEHostel criativo – Juillet 2019

Auteur : Desartsonnants

Promeneur écoutant, paysagiste sonore, spécialiste des arts sonores, concepteur sonore, curator, conférencier

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