POINT D’OUÏE – PARCOURS D’ÉCOUTE AU MUSICA KLANKENBOS DE NEERPELT (BE)

La Marche comme une philosophie introspective, une poétique de vivre

Aristote emmenait ses disciples, les péripapéticiens, écouter son enseignement en marchant dans le quartier du Lycée à Athène. Jean-Jacques Rousseau, dans ses Rêveries d’un promeneur solitaire, entamait au sein de ses errances philosophiques une ultime réflexion inachevée. Il y questionnait ses relations avec les hommes, quitte à régler quelques comptes, et se remettait lui-même enquestion. Sa vie, ses passions, la liberté, le bonheur, la contemplation, la nature…. tout cela au gré d’une série de promenades.
Chaque promenade, parfois plus symbolique, métaphysique, que physique, soulevait une ou plusieurs questions philosophiquesexacerbées par une déambulation aux travers des paysages réels ou mentaux. Nombre de grands penseurs, tels Kant, Nietche, Gandhi, De Certeau… ont prôné la marche comme un acte favorisant l’exerciceintellectuel, la méditation, l’introspection, la résistance politique, dans des postures mentales plus ou moins erratiques, mais néanmoinsle plus souvent des plus fertiles.On peut penser à Arthur Rimbaud, « ce marcheur forcené » comme le définissait Marcel Proust, ou l’homme au semelles de vent selon Verlaine qui franchit le Saint – Gothard à pied, dans de très rudes conditions hivernales, écrivant ce faisant une correspondance (la lettrede Gênes) où L’esprit rimbaldien touche à son apogée, avant la grande rupture de l’Orient… « Rien que du blanc à songer, à toucher, àvoir ».
Sur un autre mode poétique plus doux, Jacques Réda, écrivain passionné de musique et de jazz, compose ses rêveries poétiquesurbaines au fil de L’herbe des pavés, en promeneur solitaire contemporain à la pensée inspirée et vivifiée par la déambulation au pas àpas. On pourrait ainsi multiplier les exemples de marcheurs qui, dans la nature ou en ville, exacerbent leurs réflexions intellectuelles, philosophies, poétiques, en mettant, dans tous les sens du terme, leur pensée en marche. C’est en prenant le temps de progresser aurythme de la marche, au pas à pas, que nous nous enrichirons de ces états de rêverie et de réflexion nées lors de nos déambulations pédestres.

Des marches sonores, démarches sonores

Signalétique et consignes d’écoute sur le parcours du Klankebos – Musica à Neerpelt (BE -Limbourg)

La marche sonore ou la promenade écoute est le fait de marcher dans le but d’écouter, de s’imprégner des paysages sonores, d’en jouir,et sans doute de les comprendre un peu plus finement, intimement, dans leurs fonctionnement, et constitue un geste performatif. Ce dernier est aujourd’hui reconnu dans le champ des arts sonores, parfois dans la sous-catégorie Sound Ecology, ou Acoustic Ecology,que l’on pourrait traduire ici en français par écologie sonore, soit une approche sonore environnementale, à la fois scientifique, sensible, esthétique.
 Au-delà des approches écologiques et artistiques, nous nous interrogerons sur des postures d’écoute impliquant des approches intellectuelles qui construisent, au-delà du simple fait d’écouter, des modes de perceptions et de prospections mentales, résultant d’interactions marche/écoute/environnement. La marche sonore induit des postures telles la rêverie, l’errance et la dérive, notamment la dérive inspirée de celle des situationnistes de Guy Debord, mais aussi à l’opposé, les repères sécurisants du trajet, du parcours, de l’itinéraire tracé, physique ou mental. Construire du territoire, de la pensée, des méthodes, des outils d’analyse, des cartes, du plaisir… l’écoute en marche joue par ses stimuli sensoriels un rôle des plus actif.
La marche sonore, instrument d’analyse et de construction du territoire
Outre la jouissance sensorielle, le plaisir lié à l’esthétique du paysage sonore, la marche constitue un outil d’analyse, de prospection, deconstruction, voire de modélisation d’un territoire. En marchant, on peut faire un état des lieux de ses sources sonores, des choses à entendre qui disparaissent au fil des saisons ou des transformation du territoire, de celles qui apparaissent, ou réapparaissent, des modifications subites ou progressives des ambiances auriculaires d’un site. Dans une promenade, on repérera différents lieux avec leurs caractéristiques propres, leurs effets acoustiques, leurs « couleurs » et ambiances.En effectuant différents parcours, urbains ou naturels, on pourra ainsi comparer plusieurs paysages sonores, ceux où l’on se sent bien, ceux où l’on se sent moins bien, voire-même agressé par certains bruits trop fortement omniprésents, hégémoniques. L’exercice répété de ces promenades nous donnera une oreille très sensible aux sons, nous permettant d’écouter attentivement de grands espaces comme des micro-bruits. Cette expérience fournira au promeneur-écoutant une faculté d’analyse accrue d’un paysage àl’oreille. Au-delà des mesures quantitatives, du nombres de décibels enregistrés, on pourra juger des qualités et défauts d’un territoire enanalysant ses environnements sonores spécifiques. Parfois, je me suis associé, comme un promeneur écoutant, à des paysagistes, architectes, urbanistes, pour faire entrer dans les études d’aménagement l’analyse qualitative de l’environnement sonore comme un critère important dans la construction d’un espace public. Penser un espace en chantier comme un territoire que l’on écoute aussi, où le confort de l’oreille, comme celui de la vue doit être envisagé en amont de l’aménagement permettra peut-être d’éviter certains dysfonctionnements paysagers où l’environnement sonore devient source de pollution et non de plaisir comme il devrait l’être. Une oreille avertie, entraînée devrait quasiment systématiquement être associée au regard de l’aménageur pour ne pas, une fois les aménagements réalisés, constater leurs dysfonctionnements sonores. On pourrait ainsi réduire la pose de murs anti-bruit tentant de« soigner » un environnement déséquilibré à l’écoute, si l’on prenait en compte en amont l’exigence d’une qualité de l’écoute comme un véritable facteur esthétique, mais aussi social et culturel.
In – Gilles Malatray – Des Arts Sonnants – Parcours d’écoute Musica Klankenbos – Neerpelt – Décembre 2011

Carte géotaguée des points d’ouïe – Parcours d’écoute au Klankenbos – Musica à Neerpelt (BE Limbourg)

Lire le dossier complet sur Academia (téléchargeable)

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