Trames blanches, des artistes et des aménageurs

Une trame blanche est une trame écologique, urbaine ou non, s’inscrivant dans la famille des corridors écologiques, caractérisée par une ou des continuités proposant des ambiances acoustiques qualitatives et apaisées. Elle repose notamment sur les travaux en écologie acoustique, bioacoustique, écoacoustique, et met l’accent sur l’influence du paysage sonore sur la faune et la flore, en se définissant comme une des solutions à la pollution acoustique.

Cette amorce de réflexion est bâtie autour d’expériences personnelles, d’écoutes et d’arpentages écoutants façon « Desartsonnants », tant en milieux urbains, périurbains, qu’en territoires ruraux.

Concernant les trames blanches Voir site du Cerema autour des trames blanches

L’artiste musicien, le créateur sonore, l’oreille sensible

Il parait naturel de penser que l’artiste musicien, ou le créateur sonore, développe de par ses pratiques, ses œuvres composées, une faculté auditive développée, aguerrie à différentes formes d’écoutes et d’objets sonores, pour reprendre les approches de Pierre Schaeffer.

L’écoute paysagère, in situ, notamment lors de marches écoutantes, ou sur des points d’ouïe déterminés, n’est certes pas l’action qui nous vient spontanément là l’esprit. Et pourtant, de nombreux et nombreuses promeneurs écoutant, pour citer Michel Chion, développent une affinité et une acuité toute particulière vers les paysages sonores à ciel ouvert, à 360°, urbains ou non. La perception de sources et d’ambiances multiples, d’espaces et de plans sonores plus larges que ceux de la salle de concert ou d’exposition, l’audition in situ de situations non composées, non musicalement écrites initialement, plonge les artistes auditeurs, mais aussi les publics qui leurs emboitent le pas, dans des situations immersives surprenantes. On peut même avancer ici l’adjectif inouï. Considérer ces expériences à l’aune de trames blanches est une façon de percevoir, voire de protéger, d’aménager des continuités auriculaires, des façons de nous déplacer dans des espaces où l’oreille pourra s’exercer à mieux entendre, à saisir la diversité et la richesse, mais aussi la fragilité acoustique des lieux. L’artiste il pourra puiser matière à (re)composer des espaces sonores singuliers, via différents modes de diffusion, d’installation, d’expériences performatives, et les partager avec différents public.

Voyons comment nous commencerons par arpenter le terrain, toutes oreilles ouvertes.

La marche écoutante comme geste esthétique et écosophique

La marche écoutante, balade sonore, soundwalk, PAS – Parcours Audio sensible pour Desartsonnants, et autres appellations, est un geste premier, une approche de terrain qui nous fait d’emblée arpenter le terrain de l’oreille. Dans le cadre d’une trame blanche, elle peut être outil de repérage, de diagnostic, une aide à l’écriture de mobilités douce, prenant en compte les caractéristiques auriculaires des espaces traversés, les sources sonores, les effets acoustiques et ambiances. Développer des marches collectives, lentes, silencieuses, à oreille nue, participera à la fabrique et à la préservation de trames blanches structurantes, dans des recherches de cohérences urbanistiques sensibles. Ces traversées acoustiques seront animées d’une volonté écologique (sensibiliser, protéger, aménager, développer…) voire écosophique, dans le sens guattarien du terme. La notion d’écosophie nous aide à penser des trames blanches, des lieux d’écoute, comme des espaces où une certaine philosophie, une recherche éthique, une morale sociale, sont de mise. Elle nous invite à une cohabitation respectueuse, entre humains, animaux, et milieux où l’anthropisation ne soit pas écrasante et égocentrée. La marche écoutante offre une approche à la fois expérientielle, pragmatique, sensible, éco-poétique qui nous fera

parcourir des corridors acoustiques comme des espaces de mieux-être non stressants. Des espaces où tous les sens seront conviés pour nous stimuler sans toutefois nous brutaliser. Entre îlots de fraicheurs et oasis acoustiques, les déplacements pédestres, urbains ou non, devront être pensés et aménagés comme des espaces de ressourcement, où la communication animale et humaine ne soit pas contrainte à hausser le ton dans une bruyante surenchère. Le défi est de taille mais mérite que les aménageurs, les artistes, les décideurs politiques, les habitants, s’y penchent collectivement, en mouvement.

Le field recording, entre mémoire, trace et matière à (re)composer

Le field recording, ou phonographie, ou bien encore enregistrement de terrain, in situ, est pour moi un prolongement de l’écoute paysagère. Avant de dégainer les micros tous azimuts, je laisse mes oreilles se frotter au territoire, s’imprégner des sons des lieux.

La prise de sons in situ, dans le cadre de la conception de trames blanches, peut prendre différentes formes et différents objectifs.

Prise de son mémoire, pour des écouter différées, hors-territoire, celle qui peut nous faire revivre l’expérience d’écoute initiale, avec parfois l’avantage d’un certain dégagement émotionnel, d’une décontextualisation cherchant la neutralité qui nous fera reformuler les expériences de terrain autrement, après coup et délocalisées, donc en partie affectivement épurées.

Pour s’appuyer sur les travaux de Pierre Schaeffer, on se placera dans une écoute active d’objets sonores possédant leurs propres logiques, agencements, et pouvant être lus comme des formes grammaticales, solfégiques, de paysages sonores en devenir. L’auditeur (re)compose, via l’écoute, le terrain acoustique de façon « musicale », non exempt de sensible, d’affect, l’imaginaire, ce qui peut s’avérer comme un outil de préfiguration proche du design d’ambiance.

La prise de son est également une façon de créer des traces, des cueillir des sources, de collecter des composantes et caractéristiques audios, une façon de construire un corpus sonore, pouvant être compléter de textes, d’images… L’artiste enregistreur mettra ici son savoir-faire pour choisir et placer ses micros, son point d’ouïe, ses mouvements, au service de la conception de trame blanche, en partenariat avec des aménageurs, résidents… Nous reviendrons un peu plus loin sur ces modes d’interactions agissantes.

Enfin, le fiels recordist est rompu aux traitement et aux montages sonores, voire à des exercices de compositions qui peuvent être création sonore, radiophoniques, électroacoustiques. Littéralement, partant de son échantillonnage audio, il fera paysage, il composera, tel un paysagiste qui va se fabriquer un jardin « à sa façon », un espace auriculaire esthétisé. Mais quel est donc dans ce cas l’intérêt du geste artistique pour la trame blanche ? Je peux y voir pour ma part différents attraits. Amener un peu de rêve, de plaisir, d’affect dans une étude parfois très technicienne en est une. L’imaginaire, le monde rêvé, embelli, sensibilise aux plaisirs de l’écoute, y compris non « composée », et stimule le désir de préserver, et qui plus est d’aménager des espaces où la qualité d’écoute, la biodiversité, l’apaisement acoustiques sont au rendez-vous. Bref il nous faut considérer des espaces vivables, qualitatifs, pour toutes et tous, humains et non humains, que devront forcément envisager les trames blanches dans leur conception.

Au-delà, on peut également imaginer que le preneur de son et compositeur paysagiste sonore, comme j’aime dans ce cas à le nommer, proposera une sorte de maquette audio-paysagère comme un outil de préfiguration, de modélisation d’espaces sonores équilibrés. Par ses connaissances liés aux effets acoustiques, généralement corrélés à la topologie et aux aménage des lieux, mais aussi de l’outil audionumériques et aux techniques d’écritures, l’artiste amènera ses façons d’entendre, d’imaginer, de créer, même modestement, des ambiances sonores où le plaisir de l’écoute est indissociables des contraintes de terrain.

On pourra penser des formes d’installations sonores qui prendront en compte la textures et les matériaux des sons, des façon de faire chanter le vent, la pluie, à l’échelle du paysage, ponctuellement, sans rien imposer.

On pourra également installer des paysages et parcours sonores (ce qu’est généralement une trame blanche) hors site, pour les faire connaître, les valoriser, les donner en exemples d’aménagements. Des expériences, déjà anciennes, ont d’ailleurs été réalisées via le Parc Naturel Régional du Haut-Jura (Acirene 1990), avec la Cité des sciences à Paris, l’Écomusée du Creusot, La ville de Lyon, dans le quartier du centre historique de Saint-Jean… La fabrique de trames blanches, notamment urbaine, peut s’inspirer de ces approches aux visées écologiques, voire écosophiques, comme nous allons l’aborder au chapitre suivant.

Les écritures et installations audio-paysagères, entre esthétique et approches écosophiques

Raymond Murray Schafer, dans les années soixante-dix, à développé une réflexion autour du paysage sonore et par-delà autour de l’écologie sonore, ou acoustique. Il appuiera ses recherches par de nombreux outils pédagogiques, dont des exercices d’écoute entrant dans la famille des soundwalks (marches écoutantes). Ce mouvement s’est développé en un vaste réseau international The World Listening Project (projet d’ écoute mondiale), promouvant l’écoute active et l’écologie acoustique. Ces travaux ont inspiré beaucoup d’artistes, de chercheurs, qui ont œuvré à développer des outils pédagogiques et milité pour que la composante sonore soit au rendez-vous des projets d’aménagement, au-delà des approches quantitatives (mesures de décibel), techniques (isolation phonique) et législatives (règlements et lois, cartes de bruit…). Une journée Mondiale de l’écoute (World Listening Day) a d’ailleurs été instaurée tous les 18 juillet, où des actions écoutantes, en relations avec l’écologie acoustique, sont proposées dans de nombreux pays.

Concernant les trames blanches, ce réseau, ces ressources et outils, sont non seulement inspirants, mais très utiles pour développer un projet qui, intrinsèquement, s’appuie sur la transition écologique, dans ses différentes approches, environnementales, sensibles, sociétales, éthiques, philosophiques…

Je reprendrai ici, les travaux autour de l’écosophie de Félix Guattari, à la suite de l’écologie profonde du philosophe norvégien Arne Naess. Il s’agissait de rompre avec une vision écologique très, trop anthropocentrée. Guattari défend la thèse que l’écologie ne peut pas être uniquement environnementale, via les rapports à la nature et à l’environnement, mais doit être aussi sociale, en considérant les contraintes économiques et sociétales, et également mentale, en regard de la subjectivité (sensibilité) humaine. Il pose donc via ces trois écologies, une action éminemment politique, avec toutes les tensions inclues, d’ailleurs plus que jamais d’actualité. L’aménagement du territoire, via entre autres les trames blanches, ne peut pas ignorer les différentes approches, qui placent l’écoutant, le marcheur, le résident, comme un co-écoutant parmi d’autres, dans des milieux fragiles, à partager de la façon la plus douce et conviviable que possible. L’artiste à l’écoute impliquée, l’aménageur, le piéton, riverain, résident… réfléchiront sur des espaces accueillants où des aménités auriculaires permettront à toutes et tous de mieux entendre, de mieux s’entendre.Le choix de parcours végétalisés, longeant des cours d’eau (voies vertes et bleues), pas trop pollués de lumières (trame noire), feront que ces espaces, ces mobilités, ces cheminements, nous feront apprécier des lieux les moins chahutés que possibles, y compris au niveau sonore. Notons que le chercheur Roberto Barbanti, dans on ouvrage « Les sonorités du monde – De l’écologie sonore à l’écosophie sonore« , reprend à son compte, des façons d’écouter et d’agir, dans la complexité, notamment politique des mondes sonores.

Pour cela, la transdisciplinarité et le partage de sensibilités, d’expériences, de savoir-faire, seront, autant que puisse se faire, des approches privilégiées dans la réflexion et la mise en place de trames blanches.

La transdiciplinarité, les actions interconnectées artiste/aménageur dans les trames blanches

L’aménagement du territoire gagne à monter des projets conviant différents savoir-faire, différentes compétences et sensibilités. Je n’ai de cesse que de le répéter.En matière de milieux sonores, l’acousticien voire le bioacousticien et l’écoacousticien, avec leurs approches scientifiques, dans l’étude des communications animales et humaines, des techniques de suivi, d’état des lieux, et d’analyses des signaux et espaces sonores seront des intervenants à l’ expertise aiguisée, pour des propositions pertinentes autour de trames blanches.

De même les urbanistes, paysagistes, architectes, écologues, apporteront des réponses en prise directe avec l’aménagement et la préservation d’espaces, des plans de mobilité douce, des zones associant confort acoustique, ilot de fraicheur, jonctions entre différentes partie de la ville, ou des espaces « naturels »…

Quant à l’artiste, peut-il, ou doit-il trouver sa place dans des processus d’aménagement ? Vous vous doutez bien qu’en tant qu’artiste travaillant sur l’écoute audio-paysagère, au sens large du terme, je pose là une question fortement orientée, inductive dirait-on, dont la réponse est évidemment affirmative. Oui, l’artiste joue un rôle non négligeable, pour peu qu’on lui laisse la place d’intervenir, dans la construction de trames blanches. Souvenons nous qu’à l’origine, via Murray Schafer, Max Neuhaus, Hildegard Westerkamp, Barry Truax, Christina Kubish, Akio Susuki... les soundwalks, balades sonores, marches écoutantes, sont des gestes artistiques mêlant des formes de musiques des lieux, de création sonore et d’écologie acoustique. Artistes engagés, ceux que je nomme des paysagistes sonores, à force d’arpentages, d’écoutes actives, de prises de sons, de (re)compositions audio-paysagères, d’installations, comme nous l’avons vu précédemment, trouve naturellement sa place dans une équipe transdisciplinaire. Sa sensibilité à lire le paysage sonore, parfois à le faire sonner, à embarquer des écoutants et écoutantes sur le terrain, ses visées pédagogiques, non seulement pour un jeune publics, mais pour des publics variés, apportent une touche sensible, voire un décalage poétique aux projets de terrain.

Il m’est arrivé de travailler sur un quartier stéphanois, avec un acousticien et ses étudiants, où, en emmenant des habitants marcher, nous avons comparé les mesures acoustiques, sonométriques, aux ressentis et perceptions sonores (sonies). Comparaison qui a parfois révélé de drôles de surprises, notamment dans les décalages entre réalités acoustiques mesurées et retours affectifs commentés. L’artiste, habitué à travailler dans et avec l’espace public, est en capacité de mettre des écoutes en scène, de les installer, de les rythmer, de les faire vivre comme des instants décalés, surprenants, des espace-temps inattendus autant qu’inentendus. Sa pratique créative, associée à celles d’aménageurs, de techniciens, amène dans la conception des trames blanches un regard, ou plutôt une audition, chemins de travers auditifs faisant faire un pas de côté, là où l’oreille, d’ordinaire assez peu sollicitée, nous en fera entendre de toutes les couleurs. L’artiste n’est pas forcément là pour ajouter des sons à des milieux parfois saturés, mais pour mettre en écoute l’existant, et si possibles valoriser les lieux remarquables de par leur qualité acoustique intrinsèque.

Vous l’aurez compris, ce plaidoyer milite pour l’inclusion d’un volet artistique dans des approches visant à établir des continuités acoustiques plus ou moins « silencieuses » ou tout au moins apaisées, où tout le monde trouve la place de communiquer sans trop élever la voix ou au pire se taire.

L’espace spatio-temporel des trames blanches, de ses définitions et conceptions in situ, est un riche terrain pour développer une oreille curieuse et promouvoir des lieux de mieux-être, où l’écoute partagée est au cœur du projet.

Mise à jour « Sources et ressources  » Paysages et territoires en mouvement

Sources et ressources  » Paysages et territoires en mouvement »
En chantier…


Mots-clés
Territoires/photographie/phonographie, Arts de la rue, Art/science/société,
Corps/mouvement, Écologie/écosophie, Recherches/actions,
Marche/danse/corps, Espaces publics, Réseaux/croisements/indisciplinarité,
Urbanisme culturel/tourisme/aménagement, Éthique/philosophie/sociologie,
Ressources Paysages/géographie/cartographie, Arts action/arts performances
Graphisme/arts plastiques, Images, Cirque, Ruralité, Itinérances,
Cartographie, Mobilités, Écoute, Pédagogie…

Espaces-paysages sonores

« Rencontres Acousmatiques 2025 » CRANE Lab

Suite aux dernières « Rencontres Acousmatiques 2025 » du CRANE lab, des écoutes et discussions, je remets à nouveau l’écoute associée aux paysages en question.

Écouter nous demande de nous inscrire dans un espace donné, où gauche/droite, devant/derrière, dessus/dessous, proche/lointain, mobile/immobile, font de notre oreille un outil sollicité dans tous les sens, et parmi tous les sens, pour, entre autre nous situer dans un espace-temps auriculaire.

Malgré la directivité affichée de nos oreilles, pavillons pointés vers l’avant, alors que d’autres espèces vivantes possèdent des organes plus mobiles, directives, orientables, notre sphère géographique d’écoute se déploie dans de multiples dimensions, quasiment à 360°.

Les sons nous situent dans l’espace, la cloche, la fontaine, la route, la voix ferrée… Ils nous donnent des échelles de grandeur, de distance, des axes, des horizons plus ou moins dessinés. Ils nous situent aussi dans le temps, le bus ou le train qui passe, la sirène du premier mercredi du mois, la volée de cloches de l’Angélus, l’épicerie ambulante … Ces sons spatialisés, ces aménagements, objets ou véhicules, rythment et dessinent des formes d’architectures sonores, nous donnant à la fois des marqueurs, des limites, des plans qui nous renseignent notamment sur la qualité ou la non-qualité des espaces acoustiques ambiants, sur la lisibilité ou la perception chaotique et brouillée de ces derniers. Ces signaux sonores sont également représentatifs d’espaces sociaux partagés.

Je me souviens, lors d’un travail sur les paysages sonores jurassiens, d’un habitant d’un petit village qui me racontait que, aux beaux jours, lorsqu’il n’entendait pas sa voisine ouvrir ses volets tôt le matin, il s’inquiétait de la savoir bien-portante, voire bien vivante. Des sons endogènes signalaient l’ouverture matinale du rideau de fer de l’épicerie-bureau de tabac-dépôt de pain-bar, comme un signal positif, qui faisait entendre un village qui se réveillait, et restait bon an mal an en vie.

De la forêt au village en passant par les grands centres urbains, les espaces sonores contextualisent et caractérisent nos espaces de vie, de travail, de loisir. Selon nos connaissances, ou méconnaissances du terrain, ils nous envoient des signaux esthétiques, situés, qui parfois nous font sentir chez nous, parfois participent et/ou accentuent un sentiment de dépaysement, avec ses côtés exaltants, comme avec ses inconforts devant des situations inhabituelles.

L’espace sonore que je qualifierai ici de 3D, multidimensionnel, peut être composé, joué, via des dispositifs électroacoustiques multicanaux, immersifs, mais aussi, et c’est une large partie de mon activité d’arpenteur écoutant, appréhendés à oreilles nues, sans parfois d’autre projet compositionnel que celui de la marche écoutante, du PAS-Parcours Audio Sensible vécu et entendu in situ.

Les espaces acoustiques, esthétiques, ou esthétisés par des oreilles aventureuses, jouent en révélant, ou mettant en scène tous les plans sonores horizontaux, verticaux, en profondeur, qui placent l’auditeur au cœur de ce que je nomme un point d’ouïe, sweat-spot chez nos collègues anglo-saxons. Le lieu point d’ouïe, c’est là où il est bon d’être en tant qu’écoutant, espace construit, aménagé ou non, pour jouir d’une écoute active stimulante. C’est le bon endroit (au bon moment), une forme de kaïros, pour profiter au mieux d’espaces sonores qui dépassent largement les stéréophonies latérales. Au cœur de ces points d’ouïe, on peut percevoir une 3D acoustique préexistante, « naturelle », ou construite de toute pièce par le biais de créations ou d’aménagements sonores. La création sonore associée au field recording, parfois à l’installation, au concert immersif, fera passer le promeneur écoutant vers un statut d’auditeur actif, voire de compositeur, de créateur sonore, utilisant des matières audios collectées sur le terrain. La difficulté de passer par la captation sonore est celle d’une immense réduction spatiale, même avec des systèmes immersifs, ambisoniques ou binauraux, performants. L’oreille capte aisément, même inconsciemment, un espace environnant quasi sphérique, aux frontières mouvantes plus ou moins vastes. Sans compter les stimuli affectifs propres à chacun et chacune. L’écoute d’un enregistrement sera généralement assez, voire très décevante quant à sa restitution spatiale, sensorielle, émotive, même dépassant une stéréophonie somme toute assez limitante. Le jeu de la (re)composition électroacoustique, acousmatique, tentera, avec plus ou moins de bonheur, de redonner de l’air aux sons, de les faire circuler autour de l’auditeur, dans un espace qui élargira celui de la captation. Ici entrent en jeu des dispositifs où la place, le nombre des haut-parleurs, les capacités techniques à diffuser les créations en faisant bouger les sons, et bien sûr l’art de l’artiste à recomposer les ambiances, quitte à déréaliser totalement la situation d’écoute initiale pour en garder plus l’esprit que la véracité. Cette posture esthétique assumée est d’ailleurs très souvent convoquée, dans le sillage de musiciens et créateurs sonores tels Luc Ferrari, Knud Viktor, Hildegard Westerkamp, Brandon Labelle, Max Neuhaus, Peter Cusack, Claude Schryer, Bernard Fort …

Le terrain fournit la matière sonore, des modèles de spatialisation. L’artiste, lui, joue de l’écriture à la diffusion, via des outils de composition et de traitement audionumériques. Il recrée des espaces sonores plus ou moins, voire totalement revisités, en tout cas dans une approche paysagère. De l’écoute in situ à l’écriture audio-paysagère, en passant par sa diffusion, son installation, la boucle est bouclée. L’écoute spatialisée, 3D, reste un champ d’exploration acoustique, artistique, notamment dans les créations environnementales, qui a sans doute encore beaucoup à explorer, à inventer, et à faire entendre.

Engagements auriculaires

Plus le temps passe, plus grossissent les tensions, climatiques, géopolitiques, sociales, plus le secteur culturel et artistique est invité à s’engager dans une résistance humaniste, écologique, si ce n’est écosophique.
Desartsonnants, car il s’agit ici de sa position personnelle et non d’une injonction moralisatrice, ne peut pas rester dans une tour d’ivoire coupée des réalités. Il ne peut pas se cantonner à une approche exclusivement esthétique et artistique. L’écoute et la lecture/l’écriture de paysages sonores partagés, sont des façons de tisser des liens sociaux, de respecter et de défendre des valeurs soutenables, de résister à des idéologies rétrogrades, paupérisantes, génératrices de multiples effondrements.
Nombre d’associations œuvrent, de plus en plus difficilement, pour maintenir et à développer des espaces de convivialité productrice, d’expériences collectives responsables, respectueuses et engagées, du très local à l’international. Un vivier qui permet de maintenir des visées avant tout humaines, malgré la pression des exigences de rentabilité et de profit.
Tout cela peut sembler un discours idéaliste, voire utopique, mais chaque geste, si modeste soit-il, contribue à entretenir des oasis où l’on peut prendre encore le temps d’écouter, de s’écouter, d’écouter l’autre, même et surtout avec nos divergences.

En écoute !


Se mettre à l’écoute, ou en écoute, c’est plonger dans le monde des sons, habiter un corps sensible comme une peau vibrante, une caisse de résonance à nos environnements. C’est accueillir une foule de ressentis, de joies, de peurs, d’incertitudes, d’aménités, de situations fluentes…
C’est aussi considérer l’écoute comme un objet d’observation, avec ses mécanismes, ses visées, ses postures et impostures, ses adaptations, improvisations… Mettre l’écoute en écoute…
Entre l’oreille immergée et l’oreille distanciée, l’écoute dedans/dehors ajuste ses champs auriculaires.

Appel à œuvres field recording



La Trinité et le GRAME – Centre national de création musicale Lyon, lancent un appel à œuvres de field recording pour le festival Chapelle Sauvage (La Trinité) et les festival Zone Xp (GRAME). Cinq pièces seront diffusées le samedi 23 mai 2026 à la chapelle de la Trinité dans le cadre d’une session d’écoute intitulée « É𝘤𝘰𝘭𝘰𝘨𝘪𝘦 𝘴𝘰𝘯𝘰𝘳𝘦 𝘦𝘯 𝘤𝘪𝘳𝘤𝘶𝘪𝘵 𝘤𝘰𝘶𝘳𝘵 », dont voici la description


Développée avec l’ethnomusicologie et la technologie militaire, la pratique du field recording a longtemps été associée à l’exploration sonore du lointain. Elle a permis de mettre à la portée des oreilles occidentales des paysages sonores merveilleux tels que la beauté des profondeurs océanes, des forêts tropicales ou des expressions musicales issues d’autres cultures, au risque de présenter une écoute du monde fantasmée et intimement liée à un imaginaire colonial. Elle a aussi donné naissance à une nouvelle discipline art-science, l’écologie sonore, qui questionne notre environnement à des échelles beaucoup plus proches – une ville, un quartier, un petit cours d’eau – pour mieux en documenter l’évolution et renouveler les relations que nous tissons avec les lieux et celles et ceux qui les habitent.

Intitulée « écologie sonore en circuit court » cette session d’écoute est un rendez-vous pour s’initier à l’un des courants les plus riches de la création musicale contemporaine et valoriser les initiatives locales qui nous font partir à la (re)découverte de nos mondes sonores du quotidien. Elle sera introduite par Gilles Malatray, promeneur écoutant, et Adèle de Baudouin, chercheur·euse-compositeur·ice et permettra de découvrir cinq pièces de field recording local, sélectionnées via un appel à œuvres coordonné par Grame et La Trinité à l’échelle de la Métropole de Lyon.


Thématique : field recording local
Durée : 5 minutes maximum
Profil : compositeur·rices professionnel ou artistes amateur·rices, sans âge minimum.
Critères de sélection :
– être disponible pour la diffusion et la présentation de son œuvre le jour J
– l’œuvre doit relever d’une pratique locale, à l’échelle de la Métropole de Lyon
– ne présenter qu’une œuvre par personne/collectif
– aucun critère « esthétique » : la pièce peut relever du field recording pur ou de la composition, relever d’une démarche documentaire ou artistique.

Appel à projet et formulaire de candidature accessibles sur
https://lnkd.in/eJ-qFWtj
. Pour plus d’info, écrivez-nous sur Messenger ou par mail à contact@trinitelyon.com & mediation@grame.fr

— avec GRAME – Centre national de création musicale

Territoires et paysages sonores, écoutes actives et pédagogies



Parce que si la nuisance sonore est un fait, une réalité, une source de problème sanitaires, une gêne stressante, nos environnements ne se réduisent heureusement pas à ces constats négatifs et dépréciatifs.


Durant de nombreuses années, en collaboration avec des établissements d’enseignement, de la maternelle à l’enseignement supérieur, Desartsonnants a mené, et le fait encore, un travail autour de l’écoute (active) et des pédagogies liées aux notions de paysages sonores, dans le but d’ouvrir les oreilles, sans (trop) subir les pollutions sonores ambiantes, ou en se demandant comment y remédier, s’en protéger.
De nombreux workshops avec des écoles supérieures de design, d’architecture, ont été menés (écouter et qualifier les ambiances acoustiques, contrôler, maitriser les productions sonores, travailler les sonals et identités acoustiques, le design d’ambiance, le son et le multimédia…).
D’autres, avec des écoles de géographie, d’arts, de gestion de projets culturels et artistiques, conservatoires de musique, centres d’art, ont tenté de répondre à des problématiques et demandes spécifiques.


Des collaborations avec des PNR, CAUE, Collectivités locales et territoriales, réseaux éducation santé, agences d’urbanisme, ont fait se rencontrer et croiser différents territoires de recherche et pratiques. Rencontres, groupes de travail, conférences, ateliers, colloques, ont contribué à développer des réseaux actifs, interdisciplinaires et au fait de concevoir des outils de sensibilisation et d’apprentissage, susceptibles de répondre à de nombreux cas de figure (et d’oreille).
Aujourd’hui, la réduction galopante des budgets permettant aux structures publiques de travailler avec des personnes extérieures , rend hélas ces interventions et collaborations de plus en plus difficiles, même si des projets d’Urbanisme Culturel tendent à ouvrir de nouvelles portes et champs d’expérimentation situés.


Impliquer les oreilles, apprendre à lire des paysages sonores en mouvement, en transition, mettre en place des pédagogies ad hoc, laisser la place à des écoutes qualitatives, prendre en compte les aménités audio-paysagères, sans rester dans l’unique champ du bruyant, ni l’ignorer non plus, restent des chantiers importants. Chantiers à mener pour lutter contre l’affadissement cacophonique du monde, maintenir des relations humaines renforcées au gré des sons, considérer le paysage sonore comme un commun à défendre, protéger, voire soigner et construire collectivement.
L’écoute partagée restant la clé de voûte préalable à toute action de terrain.

Nomadisme et voyages sonores, espaces d’écoute temporaires et partagés…

Il m’est parfois difficile, pour différentes raisons, de fixer une activité dans un lieu précis, espace qui relèverait de l’immeuble (ce qui, aux vues de la loi, ne peut être déplacé), ou pire, de l’immobilité, physique et projectuelle.
Les contingences matérielles, techniques, occasionnellement financières, poussent mes expériences de terrain à voyager d’un lieu à l’autre, hors-les-murs.
Exemple : Prenons le paysage sonore comme axe de travail, de recherche, de création, ce qui est mon activité au jour le jour.
Je pourrais décider de rester sur un lieu donné, d’en faire un inventaire acoustique, de mettre en place des approches descriptives, pragmatiques, phénoménologiques, et plus encore si affinités.
Je pourrais également me construire une sorte d’observatoire, en se disant que, de toute façon, un instant d’écoute ne se renouvèlera jamais à l’identique, tel le fleuve toujours renouvelé d’Héraclite pour le baigneur qui s’y trempe.
Néanmoins, il m’est plus que nécessaire de me frotter à des formes d’inconnus, même non spectaculaires, infra-ordinaires, pour reprendre une thématique chère à Pérec dans une sorte d’inventaire descriptive du quotidien.
Passer d’une ville, d’une forêt, d’un village, d’un bâtiment à l’autre, s’y mesurer, les écouter, les appréhender avec une expérience de leur multiplicité, du collectage d’ambiances sans cesse renouvelées, prendre des bols d’air acoustiques hors d’un chez-soi à la longue enfermant, des gestes vitaux pour le lobe-trotter* que je suis.
Au-delà des dépaysements sensoriels, géographiques, dans le sens où l’entend Jean-Christophe Bailly dans sa géographie émotive**, le nomadisme vagabond est un facteur de rencontres. Celle qui tricote des projets dans lesquels l’échange est au cœur des interactions écoutantes. Écouter ensemble, à deux, à plusieurs, faire silence parfois, discuter à d’autres moments, se sentir à la fois chez soi, accueilli, et à la fois explorateur dans des ailleurs amènes.
L’écoute abat ou contribue à trouer des frontières, physiques, acoustiques ou symboliques. Elle me fait suivre et traverser des lisières, des espaces incertains, entre ville et campagne, dedans/dehors… L’écoute tend à rendre des lieux, des espaces de vie plus poreux, moins cloisonnées, enfermants. Les sons et la parole, les gens, les animaux, circulent, plus ou moins facilement, et mon oreille et mon corps d’écoutant avec eux. En marcheur, en voyageur par le train, que j’adore, le bus, je cherche à découvrir de nouveaux espaces sonores, à m’en nourrir, à les réécrire à ma façon, à les partager surtout.
Si j’aime régulièrement revenir vers des ancrages familiaux, des lieux riches en souvenirs, attaches et histoires personnelles, c’est pour en repartir bien vite, ailleurs. Battre la campagne, errer dans des villes, se poser sur un banc, les oreilles grandes ouvertes, les micros curieux, le carnet de notes à portée de main, la conversation toujours appréciée, un mode de vie qui pimente mon quotidien.

Pour terminer ce texte, une petite adresse aux lecteurs, lectrices qui l’auront parcouru jusqu’ici : Je suis toujours en recherche de lieux d’accueil, d’écoute, de partenariat, d’expérimentations croisées… Si jamais…
À bon entendeur et bonne entendeuse, salut !…

* Qualificatif que m’a donné l’ami Michel Risse, et que je reprends à mon compte.
** Le dépaysement, voyage en France – Jean-Christophe Bailly – ed Points – 2012

Thématiques, problématiques et actions de terrain

Depuis plusieurs années, voire décennies, quelques axes directeurs guident mes oreilles, pas et micros, en structurant des projets suivant quelques thématiques et/ou problématiques. Le paysage, ses approches esthétiques et écosophiques, nos relations avec et par les sons, l’aménagement de territoires où mieux ouïr, font partie de ces questionnements récurrents. Sur le terrain, des lignes d’action naissent et voyagent, se réécrivent au fil des lieux et des rencontres.
Les PAS – parcours audio sensibles, les arpentages en duos d’écoute, nous font parcourir des espaces en immersion, et en mobilités douces.
« Et avec ta ville, comment tu t’entends ? », les inaugurations de Points d’ouïe, posent la question de nos rapports aux univers sonores, urbains ou non, sans tomber le « mur du tout bruit », mais en cherchant plutôt les aménités audio-paysagères.
Le projet Dedans/dehors s’intéresse aux barrières et aux porosités acoustiques, aux espaces de communication, dans des milieux plus ou moins enfermants, tels les hôpitaux, centres psychiatriques, prisons, lieux d’accueil pour personnes handicapées…
« Bassins versants, l’oreille fluante » suit de l’oreille la présence acoustique de l’eau dans les territoires, de l’Océan à la fontaine en passant par les rus, mares et torrents…
Des cartographies sonores pour donner à entendre un lieu, ses activités, ses acoustiques, ses paysages…
Quelques signatures sonores singulières attirent mes oreilles, les cloches, les fontaines, la réverbération de certains bâtiments telles les églises, mais aussi des parkings souterrains, les échos, les accents et parler locaux, et d’autres choses auriculaires qui font paysages.
Tout cela se construit longuement, traçant des chemins de traverse Desartsonnants, et cependant avec le fil conducteur d’écoutes multiples et autant que possible partagées.

Sur le terrain…

Donner une conférence autour d’un sujet qui m’est cher, que je porte à bout de bras, à portée d’oreille, est un moment riche, intense, qui me permet à la fois de reformuler, d’expliquer, d’échanger. C’est une façon de faire progresser mes réflexions et actions. Mais au-delà, afin de ne pas m’adresser essentiellement à un public déjà convaincu, pour employer une expression courante, il me faut me frotter sans cesse au terrain, à des publics pas forcément habitués à franchir les portes d’une institution « savante ». Des résidences d’écritures dans des territoires multiples, urbains ou non, des actions culturelles vers des publics intergénérationnels, des projets thématiques au sein de lieux alternatifs, des gestes performatifs dans le courant des arts en espace public… Autant de terrains pour échanger, collaborer, expérimenter, avec un maximum de personnes. À chaque fois, il nous faut écrire une nouvelle histoire commune, pour les oreilles, tirant ses ressources dans le terreau sonore du lieu, de ses habitants et habitantes.

Paysage sonore, du concept au territoire

Le paysage sonore ne résonne pas, voire n’existe pas de la même façon pour toutes et tous.
Représentations esthétiques, sociabilités auriculaires, espaces biophoniques, géophoniques, anthropophoniques, qualités des espaces acoustiques, silences, saturations, paupérisations… Autant de réalités, de sensorialités, d’approches superposables, hybridables, interagissantes, mouvantes…
Prendre soin de son territoire et de ses habitants, humains ou non, vivants ou non, suppose d’écouter ce que le terrain a à nous dire, quitte à en faire récit en prenant garde ne pas le figer dans le temps, dans l’espace, dans une approche trop balisée, trop enfermante. Le récit reste évolutif, au fil du temps et des lieux, il montre des paysages sonores toujours en mouvement, qui ne sont pas définitivement encapsulables, même dans l’instantanée de field recordings traceurs. C’est d’ailleurs un des objectifs des dispositifs et protocoles d’observatoires phonographiques, à l’instar des observatoires photographiques, montrer l’évolution des paysages sonores au fil du temps, des activités, des aménagements, des changements climatiques… Autre constat, si l’approche audio privilégie la vue, ça ne doit pas être, comme on l’a beaucoup (trop) entendu, pour contrecarrer une soi-disant hégémonie du regard. Remplacer une prédominance par une autre est contre-productif. Au cours de mes nombreux arpentages, j’ai constaté que le fait de poser une oreille curieuse apprenait à regarder différemment, sans doute mieux, de façon plus curieuse. Le distant, le proche, le micro, le macro, la perspective, la hauteur, les plans, les transects et errances, prennent des formes surprenantes, tant à l’oreille qu’au regard. L’oreille guide l’œil autant que l’œil guide l’oreille, dans une interconnexion complice, plus que dans une rivalité qui nie notre incontournable et intrinsèque polysensorialité.

Deux formes de territoire sont pour moi envisageables. Le premier est celui que je nommerai territoire tangible, arpentable physiquement, ancré dans une réalité matérielle. C’est par lui que commence la plupart de, sinon toutes mes investigations, notamment par mes PAS – Parcours audio sensibles. Ces espaces in situ sont les lieux d’expériences physiques, sensibles, où l’oreille et le corps entier sont impliqués dans des approches immersives, situées, territorialisées. Le second est immatériel, mais non pas hors-sol, car il est la résultante de l’expérience de terrain. il est généralement inscrit dans des univers numériques, aujourd’hui pouvant être entrelacés dans un metavers complexe et nébuleux. Cartographies, récits multimédia, processus génératifs, développent de nouvelles interactivités, interconnexions, qui tissent un paysage multiple, ou des formes de virtualités résonnent et dialoguent avec les paysages tangibles, les prolongent, les racontent autrement.

Revenons au paysage sonore que j’ai précédemment qualifié de tangible, celui où je mets pieds et oreilles en mouvement, et tends les micros.
Il s’envisage, au-delà des administrations, frontières et autres lisières, via une approche qui convoque une forme de biorégionalisme acoustique. Bassins versants, topologies, vallées, chaines montagneuses, climats, façonnent des ambiances et effets acoustiques, des formes d’activités, d’aménagements, de cohabitations ou de séparations, qui donnent à appréhender des espaces bien souvent inentendus, donc inouïs, au sens premier du terme.
C’est plus l’écoute, la démarche et la façon d’entendre les milieux ambiants, qui font paysage, voire territoire sonore, plutôt que l’inverse, même si la variété audio-paysagère influe sensiblement les modes et postures d’écoutes. Le manque d’expertise écoutante contribue à masquer, ou ignorer, nombre de dysfonctionnements qui devraient pourtant nous inquiéter, si ce n’est nous alarmer.
Cela nous ramène aux fragilités intrinsèques des espaces habités, exploités, de plus en plus malmenés par la présence et la mainmise humaine, négligeant toute modération au profit d’exploitations peu scrupuleuses des ressources locales, du développement d’un tourisme envahissant…
Il y a bien des années, voire des siècles, Élisée Reclus, Henry-David Thoreau, mais aussi John Muir, Alexander von Humboldt, Murray Schafer, se faisaient lanceurs d’alertes avant l’heure, en activistes écoutants convaincus.
Via l’arpentage de paysages sonores, l’artiste, tout comme le chercheur, l’aménageur, si tant est que les pratiques soient systématiquement dissociées, ne doivent pas se tenir à une approche conceptuelle, esthétique. Ils doivent, de façon concertée, autant que puisse se faire, proposer des formes d’aménagements respectueux, où poétique (art créatif), poïétique (processus créatif), praxis (le faire) et politique (chose publique) ont leur mot à dire, à qui sait l’entendre, et surtout, qui agit pour mettre en œuvre des gestes plus résonnants, raisonnés, et au final raisonnables.

Observatoires photo-phonographiques, postures d’écoute(s)

Croix enregistrement quadriphonique, Projet Perséphone @Acirene (1986/1995)

Je reprends ici ma réflexion autour d’observatoires paysagers qui convoquent tout à la fois le regard et l’écoute, dans des durées permettant de mesurer l’évolution de nos territoires au fil du temps.

Dans une époque où nous vivons une dégradation accélérée de nos écosystèmes, il est nécessaire d’observer, voire de prendre des mesures urgentes, pour préserver a minima des milieux de vie vivables, co-habitables. Outre le fait de mettre à jour des aménités paysagères inspirantes, un patrimoine vivant, le principe des observatoires, non plus seulement visuels, photographiques, mais aussi auriculaires, phonographiques, se pose en termes d’interactions contemporaines.

L’oreille vient donc appuyer l’œil, et vice-versa. De même l’enregistreur audionumérique se fait complice de l’appareil photographique.

En s’appuyant sur l’expérience des OPP (Observatoires Photographiques des Paysages), et sur le travail qu’a réalisé Acirene dans les années 90, avec son projet Perséphone, plusieurs cas de figures s’offrent à nous.

Celui par exemple de s’appuyer sur les observatoires photographiques réalisés par différentes collectivités, PNR, CAUE… et de leur adjoindre un volet paysages sonores, en s’inspirant de protocoles, des temporalités, de médiation, d’archivage, déjà bien rodés.

Autre possibilité, qui semble la plus pertinente mais pas la plus simple à initier, mettre en place des missions, des commandes, où, d’emblée, l’approche visuelle et sonore sont convoquées de concert, pour offrir différentes audio-visions d’un territoire, avec ses concordantes et ses dissonantes.

Dans un premier temps, à titre d’expériences situées, je suis parti sur le fait d’appuyer un observatoire phonographique sur des observatoires photographiques déjà existants, notamment en Région Auvergne-Rhône-Alpes, mais aussi sur d’autres territoires.

Partir d’un corpus photographique, que ce soit à l’échelle d’un village, d’un PNR, d’une vallée, d’un département… nous offre des sites déjà cadrés, avec leurs logiques territoriales, administratives, géographiques, économiques, touristiques…

On s’appuiera sur des sites explorés dans des cadres photographiques pour tendre l’oreille là où le regard s’est posé.

Ce qui peut, en fonction des cadrages choisis, nous amener à repenser des points d’ouïe étroitement associés aux points de vue, en interrelation.

Le fait de nous trouver dans une multitude d’espaces, resserrés, ou de grandes étendues, des zones métropolitaines, périphériques, ou des sites ruraux, « naturels », des points culminants, des belvédères ou des vallées enserrées, nous fera adapter, voire réinventer des façons d’écouter, et bien-sûr de regarder, intrinsèquement contextuelles. 

Prenons quelques exemples expérimentés au cours de mes PAS-Parcours Audio Sensibles.

Les écoutes, puis les captations sonores, pouvant donner lieux à des cartographies évolutives, dans différentes couches spatio-temporelles, seront fortement influencés par les regards antérieurs et les écoutes actuelles.

Ainsi, on sera amenés à choisir le point d’ouïe adéquat, et ses modes d’écoute, selon son proche environnement. Une écoute et des enregistrements audio en points fixes, sur un banc, à la croisée d’une rue, au bord d’une fontaine, sont souvent pratiqués Mais on peut l’envisager aussi en mode mobile, fondus entre deux points d’ouïe, en zoomant ou dézoomant, en s’approchant ou s’éloignant, en tournant autour… Ces postures d’écoute seront contraintes au fait de leur reproductabilité, pour avoir une audio-vision susceptibles de montrer l’évolution du site ou du territoire au fil du temps, des aménagements. Même si un territoire urbain peut être radicalement transformé par ses réaménagements successifs, jusqu’à en rendre difficiles, voire impossibles, l’accès récurrent à des points de vue/points d’ouïe-témoins, repérés au départ du projet.

La question de la pérennisation et de l’adaptation d’un projet photo-phonographique transversal, par définition territorial, de sa reconnaissance comme un objet d’étude au croisement d’approches artistiques, sensibles, techniciennes, patrimoniales, touristiques, reste plus que jamais d’actualité.

Plutôt que de travailler des observatoires photographiques qui ont déjà une histoire et un champ d’expériences avérés, et de développer d’autre part des observatoires phonographiques qui sont pour l’instant restés à des échelles plus ou moins embryonnaires, morcelées et isolées, il convient de les penser d’emblée comme un outil commun, qui fait résonner de concert sons et images.

Observatoire photographique des paysages de la Vallée de la chimie
Le CAUE Rhône-Métropole (Conseil d’Architecture d’Urbanisme et de l’Environnement), en partenariat avec la Mission Métropole Vallée de la chimie pilote l’Observatoire photographique des paysages de la Vallée de chimie.

Géo-historicité des mondes sonores, de ses écoutes et créations

Il y a une, ou une multitude d’histoires du sonore. Et comme toute histoire, elles sont en perpétuel chantier.
Elles s’écrivent au fil du temps, des civilisations, des territoires, des technologies, des chamboulements climatiques, politiques, des aménagements et anéantissements…
Elles s’intéressent aux ambiances, aux silences, aux rituels, aux façons d’être avec les sons, de les utiliser sous les angles aussi divers que ceux de la communication, des aménagements, de spiritualité, d’esthétiques, et à l’aune de la vie quotidienne et des sociabilités auriculaires…

Certains ont écrit des histoires du ou des silences, du passé jusqu’à nos jours, esthétiques, environnementaux, sociétaux… Parmi ceux-là, John Cage, Alain Corbin, Jérôme Sueur…
D’autres du bruit, ou des bruits, tels Jacques Attali, Jean-Pierre Gutton, Juliette Volcler…

D’autres ont tricoté, ou détricoté les univers sonores, l’écoute, via des expériences où sons, musiques, arts, vie quotidienne, sont brassés, malmenés, remis en question. C’est le cas notamment avec le mouvement Fluxus.

Des artistes et chercheurs, parfois les deux, en ont fait paysage, environnement, réflexion écologique, écosophique, anthropophonique, architecturale… Raymond Murray Schafer, Max Neuhaus, Bernie Krause, Alexandre Chèvremont, Roberto Barbanti, Élie Tête, Louis Dandrel, Pierre Mariétan, Hildegard Westerkamp, Kristina Kubish… parmi d’autres.

On peut arpenter physiquement, sensoriellement, des géographies sonores, des territoires auriculaires, tout proches ou aux antipodes.
Des lieux qui sonnent ou dissonent.
Des espaces acoustiques, naturels, aménagés, construits.
Des ambiances, des effets et des formes de climats.

Des cartographies situées, globales, thématiques, participatives, entre bruits et field recordings explorent et font explorer un monde à différentes échelles de l’audible… De la carte de bruit urbaine à l’impressionnant projet participatif d’Aporee.

Le CRESSON, ACIRENE et d’autres organismes, ont étudié, et le font encore, moult paysages et ambiances sonores.
Des artistes et chercheurs, déjà cités dans l’historicité sonore (Tête, Chèvremont, Krause…) ont posé les problématiques des rapports sons/espaces. D’autres, tels Luc Ferrari, ont mis en scène des territoires sonores et musicaux plus ou moins situés, entre ambiances captées et imaginaires, inspirés de lieux existants.

Un réseau très actif d’audionaturalistes, captent les sons du monde, du vivant, de la biophonie, géophonie, anthropophonie.
De nouvelles approches scientifiques, autour de la bioacoustique, de l’écoacoustique, analysent et proposent des outils prospectifs autour de milieux sonores du vivant, fragiles et souvent malmenés.

Dans une écoute, ou l’étude d’une écoute qui se veut ouverte, il est difficile d’envisager les espaces sonores sans associer des temporalités intrinsèques, à plus ou moins long terme, de la « grande histoire » à l’anecdote quasi journalière, et dans leurs contextes géographiques, à différentes échelles.
Traverser une friche industrielle nous questionne des sons que nous y entendons. Mais aussi ceux qui ont rythmé des aciéries, des mines, des carrières, des manufactures de tissage, avant de s’éteindre avec l’arrêt des activités…

Regarder des cartes historiées, des tableaux et autres représentations graphiques, lire des romans de Zola, Balzac, Sand, nous fait non seulement voir, mais aussi, entendre des sons d’antan, des marchés, des chantiers, des scènes de la vie quotidienne ou des événements significatifs.

Ces géo-historicités sonores, multiples, contraintes, ou tout au moins influencées par les contextes spatio-temporels, des postures physiques et mentales convoquées selon les projets, donnent à l’écoute du grain à moudre.

Paysages sonores pragmatiques et humanistes


La notion de paysage sonore n’est pas seulement une vision esthétique, poético-sensible, loin de là.

Elle convoque et met en jeu, voire en action, un faisceau de pratiques, de problématiques, de nécessités, avant tout sociétales.
Parmi ces approches, citons :
– La recherche de zones apaisées, de corridors bioacoustiques, via notamment les zones calmes, les trames blanches.
– Le confort et la qualité acoustique des lieux bâtis, dedans/dehors, un urbanisme qui prend en compte le sonore, en amont des projets.
– La préservation de la santé publique, malmenée par un stress bruitiste grandissant et des conflits de voisinage.
– L’éducation à l’écoute par des dispositifs pédagogiques à tout âge et pour tous. Sensibilisation aux ambiances, aux marqueurs sonores, aux aménités paysagères, capacité d’écouter l’autre, humain ou non, d’entendre ses milieux de vie…
– Recherche art-science, art-action, où des gestes croisés développent des œuvres en interrelation avec des approches techniciennes, prospectives, scientifiques…

Ces croisements, collaborations, hybridations, ne diluent pas pour autant le paysage sonore dans un monde diffus, nébuleux, mais au contraire renforcent son existence et la place qu’il occupe, ou devrait occuper, dans une recherche écosophique globale.
Transdiciplinarité, voire indisciplinarité, sont plus que jamais nécessaires pour défendre des valeurs mises à mal, dans une société de plus en plus discriminante, égocentrée, violente, belliqueuse. Écouter c’est résister, c’est construire ensemble !

Pourquoi j’écoute ? Que-ce que j’entends et comment ?

C’est une question récurrente chez moi. Et plus je me la pose, moins je suis sûr d’y apporter une, ou des réponses, en tout cas des réponses satisfaisantes, a minima.
Tout à l’heure encore, au bas de chez moi, sur un banc de pierre, j’ai profité de la douceur, presque chaleur, printanière, pour tendre l’oreille aux alentours.
Des corneilles, des pies, un chien, quelques hommes, femmes et enfants de passage, des voitures et deux roues, pas nombreuses ce jour, un jour férié plutôt calme dans ma campagne.
Rien de spectaculaire en somme, je n’y trouve pas vraiment matière à réfléchir sur le sujet, celui de l’écoute en tout cas, ni à expérimenter une posture écoutante particulière.
Et pourtant.
Les choses, sonores, semblent se mettre en place dans ma tête, s’agencer, peut-être contre leur gré, de façon anachronique, faire ambiance, faire paysage.
Le chien répond aux oiseaux. Ou est-ce l’inverse. Ou est-ce mon interprétation, improbable, biaisée.
Les gens me saluent, discrètement, ou de manière amicale, affirmée, joyeuse.
Une personne me parle, de son père, de sa peinture.
J’écoute, et on m’écoute.
Je suis un écoutant qui ne se montre pas en tant que tel. En tout cas, je ne revendique pas cette posture auprès de ceux qui, ce soir, me croisent. Plutôt écouteur anonyme, ou tout au moins discret.
Et les sons viennent à moi comme je vais, à eux, de l’oreille, immobile. Aller-retours incessants.
C’est dans le cours des choses, que les sons occupent l’espace, voire contribuent à le construire, à le ressentir. Sauf que je pratique, parfois plus ou moins consciemment, une écoute que je qualifierais d’active, plus profonde, avec toutes les limites du terme. Cette posture écoutante est sans doute, modestement, un peu plus impliquée que le commun des mortels, car faisant partie de mon quotidien, de mes aspirations, de mon univers créatif. Enfin, de la façon dont je conçois le geste créatif, non comme un monde extraordinaire, ni génial, loin de là, mais comme une curiosité triviale à tendre l’oreille, ici et là, sur un banc ou dans un bar, dans une ville ou en forêt.
Geste conscient, réflexe, rituel, je ne sais pas au juste ce qui motive ces actions écoutantes, ni même ce qui, ce soir, me fait écrire ces errances auriculaires.
Parfois, je le sais de façon plus affirmée, parce que l’on m’invite à écouter, à faire entendre, à tracer, composer, diffuser, installer…
Ce soir, je ne sais pas non plus si ces réflexions seront fugaces, sans suite, ou si elles se déploieront dans des espaces temps où l’oreille sera de nouveau sollicitée, encore et encore.
À tout hasard, avant que ces questions, ces ambiances s’effacent de ma mémoire, se dissolvent dans le temps et l’espace, j’en prends note à la volée.
Alors pourquoi donc poser l’oreille ici ou là, et surtout questionner ce fait qui est somme toute récurrent, parfois vital, et qui tricote des relations sociales, qui stimule des perceptions, plaisirs ou déplaisirs, qui donnent du grain à moudre à l’arpenteur écoutant que je suis ?
J’ai souvenir que, depuis longtemps, des objets sonores, musicaux, des expériences, ont occupé une place importante dans ma vie.
Un instituteur guitariste avec qui on chantait beaucoup.
Tout jeune, une flute à bec dans une pochette surprise. Puis le clairon de mon grand-père, sans compter le saxophone dont j’ai joué des années.
La voix, le plaisir de chanter, puis de faire chanter, sans mauvaises intentions, bien au contraire.
Le Teppaz mono de mes parents, que j’ai rapidement accaparé, puis ma première chaine HI-FI et magnétophone à bande, acheté après des jobs d’été.
Mes parents qui chantaient en duo, et mon père qui sifflait joliment.
La radio, qui m’a bercé de ses histoires, et le fait encore des journées et nuits entières.
Ma rencontre avec les radios libres, associatives, fin des années 70, une belle découverte !
La CB (Citizen Band) qui nous faisait communiquer parfois avec des personnes très éloignées géographiquement.
Une formation autour des pédagogies musicales dites actives, toute une époque d’innovation pédagogique.
La découverte des musiques électroniques, et surtout pour moi électroacoustiques, de ses sons spatialisés.
L’apparition du numérique et de tous ses nouveaux champs exploratoires.
Une reprise d’étude universitaire qui m’a permis de tester de nouveaux champs d’arts-action, bien que ce terme n’existait pas à l’époque.
La rencontre avec une association de musiciens, architectes, urbanistes, designer, qui travaillaient début des années 80, autour du paysage et de l’écologie sonore, dans les pas de Murray Schafer. Un grand tournant et une révélation qui m’anime toujours ! Un projet conséquent « Haut-Jura terre sonore » qui a ouvert mes oreilles de plain-pied sur un territoire bien-sonnant, et fait réfléchir à une pédagogie, des pédagogies de l’écoute située.
La découverte et la pratique du soundwalking, des marches écoutantes, des balades sonores, des PAS – Parcours Audio Sensibles…
L’aventure des arts sonores, notamment en terres belges, où création visuelle, plastique, arts-performance, poésie sonore, installations multimédias, m’ont ouvert des réseaux et fait faire des rencontres intrinsèquement inouïes. Et encore aujourd’hui. Peut-être plus que jamais.
Et sans doute beaucoup d’autres choses qui m’échappent, mais tissent une sorte de parcours d’écoute hybride, au long cours.
Jusqu’à ce soir où je me retrouve sur ce banc, à écouter oiseaux, chiens, humains et voitures, en me demandant pourquoi au juste, je questionne le monde, de près ou de loin, par les oreilles.
Pourquoi je signe, modestement, une écoute singulière car personnelle, pour reprendre la belle proposition de Peter Szendy.
La boucle est loin d’être bouclée, même si la technique de loop est quasiment incontournable dans les musiques électroacoustiques ou acousmatiques.

Désœuvrer sobrement

Je ne suis pas forcément partisan d’un art conceptuel, hermétique, et au final réservé à des spectateurs-auditeurs avertis, voire conduisant à une sorte d’élitisme culturel bon chic bon genre.
Néanmoins, il m’arrive de plus en plus de désœuvrer mes créations, dans le sens où je n’utilise aucun matériau solide, aucun dispositif technologique, et ne laisse aucune trace tangible sur le terrain.
Cette volonté de dématérialiser la création sonore tient à plusieurs faits.
L’idée de privilégier une approche sensorielle, mettant le corps sensible, écoutant, directement en prise avec son environnement, immergé sans aucun artifice dans un paysage sonore à fleur de peau.
Le désir de réduire l’impact physique, sonore, sur les territoires arpentés, mis en écoute, de ne pas utiliser des technologies énergivores, de ne pas chambouler les fragiles équilibres acoustiques. La sobriété est ici de mise.
J’installe l’écoute plutôt que les sons, recherche des postures physiques non appareillées, non « augmentées ».
J’inaugure des points d’ouïe, prône la marche sensible comme une écriture haptique in situ.
Le silence (habité), la lenteur, le ralentissement, sont des éléments essentiels à l’installation d’une écoute collective, engagée, partagée.

Tentative d’épuisement d’un lieu d’écoute

Une trottinette claquante et cliquetante

Des cris et des voix d’ados

Une voiture qui racle son pare-chocs sur la chaussée, au sortir d’un ralentisseur

Une voiture au loin, avec une radio très forte, aux basses affirmées

Un rare oiseau estival, filant comme l’éclair

Un train, sur la colline, au loin

Le raclement glissé d’une feuille roussie par l’été, sur le sol bétonné

De nouveaux rires en toile de fond

Un frein de voiture, bref et strident

Une petite moto pétaradante, sous la halle du marché couvert

Un instant de quasi silence

Le son discret de mon stylo parcourant la feuille blanche

La moto qui revient virer tout près

Une voiture discothèque aux basses vrombissantes

Une trottinette électrique, ronronnante, qui fait claquer une plaque d’égout toute proche

Un bus local, discret

Une voiture qui se gare calmement dans le parking voisin

Des portières qui claquent, mais sans excès

Une mouche virevoltante, mais l’ai-je bien entendue ?

Une voiture qui prend son élan pour entamer la rude pente de la rue voisine

Un nouvel instant de quasi silence

Une tourterelle au chant bien réverbéré

Une autre, à l’opposé, plus lointaine, plus mate

Un ballon rebondissant qui claque sous la halle

Les mêmes voix adolescentes et vigoureuses

La petite moto qui redémarre et s’éloigne

Un nouveau pare-chocs raclant le sol

Un petit avion au loin

Un van vintage, à l’échappement pétaradant

À nouveau, quelques passereaux fugaces

Un mini flux de voitures qui rentrent du plan d’eau voisin, par cette belle journée ensoleillée et finissante

Des pas à claquettes qui rythment le trottoir d’en face 

Un groupe de promeneurs et de promeneuses, parlant de l’acupuncture

La petite moto qui s’en va

Un énième raclement de pare-chocs

Des portes qui se ferment, plutôt feutrées

Un nouvel instant très silencieux

Un avion qui sillonne le ciel de sa trace sonore et visuelle

Un volet métallique qui se ferme en ferraillant, tout proche, puis un autre

Un klaxon, saluant ou rageur.

Et plein d’autres sons qui continueront d’animer l’espace à l’heure où je clos ce point d’ouïe


Amplepuis, Entrée du parc de l’Industrie – Le 24 août 2025, 18.30/20.00


Expérience inspirée de la « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien » de Georges Perec

Trames blanches, zones calmes…

Je réfléchissais, il y a peu, a un itinéraire pédestre pour aller de chez moi au centre-ville, en empruntant des trames blanches, ou des parcours relativement protégés acoustiquement, sans être pour autant silencieux. Longer, via un parc, un ruisseau, puis emprunter un passage piétonnier, revenir en enchainant deux parcs… Certes, un peu de distance ajoutée, mais les oreilles ne s’en porteront que mieux. Sans compter le fait de savoir que ces corridors acoustiques apaisés protègent la biodiversité, via une communication sonore animale favorisée. Cela marche d’ailleurs en milieu rural comme dans l’hyper-centre de grandes métropoles. Au-delà du sensible, ou plutôt associé au sensible, ces approches acoustiques apaisées, de parcours piétonniers, même non aménagés en tant que tels, ne sont à mon avis que peu explorés dans l’aménagement du territoire et les mobilités douces. De plus, le couplage des zones de fraicheur estivales, des trames blanches et des zones calmes, ne peuvent qu’apporter un supplément de qualité de vie non négligeable.

Marches écoutantes et PAS – Parcours Audio Sensibles

Si les marches écoutantes sont bien sonnantes, elles ne doivent pas pour autant être trébuchantes. Bien que le fait de trébucher n’est pas forcément chuter, et que la chute n’est pas un chut. Chut est une injonction au silence, ce qui n’est pas forcément, contrairement au proverbe, une absence de parole, une posture taiseuse, qui vaut de l’or. Silence dans les rangs ! Une façon de faire taire les dissidences, ou de ne pas, sciemment, les entendre. Silence on tourne ! Pas forcément en rond, si l’oreille fait son cinéma, ou si l’on écrit un cinéma pour l’oreille. Acheter le silence, en monnaie sonnante et trébuchante, voire à prix d’or, n’est pas, en soi, un gage d’honnêteté. 
Quant à la marche, il faut bien franchir le pas pour qu’elle nous fasse avancer. Du pas de la porte ou pas de l’ouïe, le chemin colimaçonne lorsque le son sonne. En avant marche ! Une manière de mettre l’oreille ou pas, cadencé, ou pas. Le pas de côté peut nous éviter la marche forcée, dirigée, et nous faire découvrir des sons canailles. Son dessus dessous, il faut que la marche franchisse, gravisse ou dévale, les marches, les degrés, dans un spectre sonore et dynamique le plus large que possible. La marche-démarche ne force pas à l’arrêt, bien au contraire. Sinon, il est parfois bon de mettre la marche, et le flux sonore arpenté sur pause. Non pas pour l’arrêter, geste impossible, mais pour se poser, se reposer, pour se protéger du chaos sonore ambiant. Pose comme une posture d’écoute et point d’ouïe, et pause comme un repos auriculaire bien mérité et nécessaire. Pause pour ne pas toujours courir, surtout après les bruits qui courent.

PAS – Parcours Audio Sensible à Chevaline la Combe d’Ire, Festival des Cabanes

Desartsonnants pose les oreilles à la Combe d’Ire, tout près de Faverges, dans un magnifique paysage haut-savoyard.
Il est invité, dans le cadre du Festival des cabanes d’Annecy, par Studio Forum Le bruit de la neige, ceux-là mêmes qui organisent le Prix international de composition électroacousique Luigi Russolo.

Le site choisi est absolument superbe. Une petite route forestière, les rives d’une rivière-torrent, l’Ire, qui, comme son nom colérique l’indique, peut se montrer capricieuse et bouillonnante.
Ce jour-là, elle serpente gentiment entre des rives de galets et un environnement. Joliment boisé, le temps étant, malgré les orages annoncés, très clément, voire très agréable.

Une cabane, puisque c’est un thème de ce parcours, servira de base à la très courte promenade qui tournera autour de cette architecture de petits cubes de bois regardant et écoutant la rivière à ses pieds.
Cette cabane architecturée, Galli – Chevaline « Combe d’Ire » est dessinée et conçue par les architectes Jonathan Pailleux, Victor Vazquez, Xavier Loureiro, Iker Pastor Irusta.

Il y a déjà longtemps que j’envisageais de promener des oreilles autour de l’œuvre d’Henry David Thoreau, et en particulier autour de son livre « Walden ou la vie dans les bois», avec ses visées pré-écologiques bien avant l’heure, sa recherche sur une forme de décroissance autarcique, son approche naturaliste, philosophique, et éminemment poétique. Vous l’aurez compris, cet ouvrage est pour moi, avec l’essai de ce même auteur autour de la marche « Walking », un jalon très inspirant dans mes approches écoutantes. Cet écrivain philosophe, lié au mouvement transcendantalisme, dans ses formes de communion avec la nature, de Ralph Emerson Waldo, est également profondément anti esclavagisme et abolitionniste, père de la Résistance civile, naturaliste humaniste, et pour moi une référence quasi incontournable.
L’occasion était là ! Une cabane, une forêt, de l’eau, un superbe paysage, le cadre idéal ! Je commençais tout naturellement à relire ce livre de chevet, et d’en extraire, avec l’aide de la technologie numérique de la recherche de mots via les docs PDF, des passages significatifs, ceux où Thoreau écrivait des gestes d’écoute, les cloches, la forêt, les animaux, les bergers et le train, nouvel arrivé. À propos de ce dernier, notre naturaliste écrivait que si on ne contrôlait pas les progrès technologiques, ceux-ci pourraient bouleverser irrémédiablement l’équilibre de nos paysages ambiants. Ces propos en avertissement, dès 1893, sonnaient déjà comme une alerte des plus pertinentes et visionnaires, qui s’avèrent hélas aujourd’hui plus que jamais d’actualité.
Ce collectage étant fait, il restait à mettre en pratique in situ un parcours qui alternerait silences/écoutes, lectures, jeux sonores et micro-installation sonore, autour de contes forestiers écrits préalablement avec des enfants et des écrivains dans une forêt libournaise.
En préambule, je parlerai de l’écoute et de l’écologie sonore, mêlant ainsi, à quasiment un siècle d’écart, les travaux de Raymond Murray Schafer (1933-2021), père du paysage sonore et de l’écologie acoustique, initiateur du World Soundscape Project, à ceux d’Henry David Thoreau (1817 -1862).
La présence aquatique, qui plus est dans l’intimité d’une combe montagnarde, est un contexte idéal pour expérimenter, à oreilles nues, quelques postures d’écoute collectives. Le flux sonore, bruit blanc parfois discret, parfois prenant, offre des points d’ouïe variés, qui colore différemment le paysage auditif, avec de belles variations en quelques mètres, au fil de méandres caillouteuses.
D’ailleurs, en parlant de cailloux, c’est en voyant un jeune enfant jouer avec les galets roulés, polis par les eaux, que j’improvise un mini concert minéral, où chacun et chacune fait sonner le paysage de petites percussions crépitantes.
De courtes lectures, à voix nue, ponctuées de silences habités de mille sonorités ambiantes, prêtent voix à Thoreau qui, j’imagine, aurait apprécié à sa juste valeur la beauté des lieux.
Notre promenade se termine, comme très souvent, par une causerie autour de l’écoute, des paysages sonores, de ses richesses et fragilités, mais aussi des écritures sonores, paysagères, électroacoustiques, et des cartographies sonores de territoires, tant dans leurs aspects esthétiques, qu’environnementales et sociétales.
Petit supplément sensible et non des moindres, le plaisir de déguster une délicieuse petite friture de lac , accompagnée d’une Mondeuse locale très goûteuse et fruitée, sans compter quelques autres mets généreusement cuisinés par mes hôtes.

Merci notamment à Philippe Blanchard, dit Felipe ou Lieutenant Caramel, sa famille, l’ équipe Nautilus – Bruit de la neige pour la qualité de leur accueil

@photo Philippe Blanchard – Nautilus – Le bruit de la neige

Cartographier des territoires sonores

Cartographier des territoires sonores, ce n’est pas seulement collecter des sons pour les mettre en ligne.
C’est aussi (et surtout) des dispositifs contextuels pour :

  • Ausculter des espaces acoustiques en immersion
  • Garder trace de ces arpentages, découvrir un patrimoine sonore tissé d’acoustiques, de paroles, de mémoire, de savoir-faire…
  • Repérer les signaux marqueurs auditifs, susceptibles de faire entendre des signatures sonores singulières
  • Développer des lectures de paysages via les sonorités in situ, prendre conscience des transformations audio-paysagères au fil du temps, des saturations, paupérisations, disparitions, améliorations…
  • Analyser les caractéristiques sonores intrinsèques d’un territoire au fil de ses acoustiques, activités et vie anthropophonique, animale, comprendre comment fonctionne, ou dysfonctionne un espace auriculaire partagé…
  • Participer à une pédagogie de l’écoute
  • proposer des parcours d’écoute à oreille nue
  • Sensibiliser à une approche sensible, écologique, des paysages à portée d’oreille
  • Valoriser des territoires sonores fragiles, tout en les protégeant
  • Tisser du lien social en écoutant de concert
  • recueillir des matériaux sonores en vue d’écrire des histoires pour l’oreille, mêlant réel et imaginaire, et recherchant une belle écoute…

Cliquez sur les gouttes de la carte pour en savoir et en entendre plus !

Paysages et cartes postales sonores vaudaises

Entre février et juin 2025, durant cinq interventions avec une classe de 3e CHAAP (Classe à Horaires Aménagés Arts Plastiques) du collège Pierre Valdo de Vaulx-en-Velin, nous avons exploré les paysages sonores dans la proximité du collège. La toute proche École Nationale Supérieure d’Architecture de Lyon (ENSBAL) a été le principal partenaire de ce projet. La Métropole de Lyon, Mission éducation artistique et bien évidemment l’Éducation Nationale étant également de la partie.
Les interventions se feront en duo avec l’enseignante artiste plasticienne Lou Nugues. L’objectif du projet étant de prendre conscience des paysages sonores ambiants, notamment par la réalisation de cartes postales sonores réalisées via des écoutes , et prises de son à proximité de l’établissement, essentiellement sur le parcours reliant le collège à l’École d’Architecture.
Une première séance a été consacrée à définir ce qu’étaient les différentes formes de paysages sonore, alternant écoute et dialogues. Qu’entend t’en lorsque l’on tend l’oreille ? Existe-t-il des signatures sonores qui caractérisent notre quartier, notre ville ? Comment ressent-on le monde sonore, entre plaisir et déplaisir ? Comment améliorer les ambiances acoustiques, les rendre plus entendables, notion d’écologie sonore et de bien-être ? Comment capter des ambiances et sonorité (promenades écoute et enregistrement de terrain) ? Comment raconter des histoires pour les oreilles en s’appuyant sur les sons du territoire (montage audionumérique) ? Comment installer des sons pour les faire entendre ?
Des exercices de description orale sont expérimentés, le fait de commenter en direct ce que l’on voit et entend par exemple. Des bruitages vocaux, corporels seront également inclus aux montages.
Des ateliers dans lesquels marche, écoute, captation et cuisine sonore s’enchaineront.
Un terrain est défini, reliant le collège à l’école d’architecture via une ruelle piétonne, plus un bout de forêt voisine.
Nous arpentons, écoutons et enregistrons collectivement le passage jouxtant le collège. Les ambiances et événements sonores ne manquent pas. Groupes de promeneurs, joueurs de tennis, enfants sortant d’une école voisine, bruits de pas, portail grinçant, travaux extérieurs sur le site de l’école d’architecture… La matière sonore est là, et bien là, riche, variée, dans un environnement équilibré, échappant à l’agitation urbaine des Grands Boulevards voisins.
Plus tard, nous utiliserons les studios de création sonore, de l’école d’architecture, très bien équipés et d’excellente qualité, pour commencer, une écoute collective critique. Qu’est-cet qui, dans les enregistrements de terrain effectués, ce qui fait sens, est suffisamment qualitatif, esthétiquement et techniquement pour être conservé, exploité ?
Première étape de dérushage, que garde-t-on, quelle matière, séquence, utiliserons-nous prioritairement ?
Nous parlerons également scénario et récits. Quelle(s) histoire(s) raconter par les sons , Comment trouver une trame narrative, un fil rouge, une dramaturgie sonore ?
Nous envisagerons par ailleurs les façons de mettre en scène nos cartes postales sonore dans la « rue centrale » de l’ENSBAL. Un îlot et des postes d’écoute ? Les titres, des textes, des graphismes… ?
Les quatre groupes constitués feront des choix esthétiques pour présenter, mettre en scène publiquement leur travail lors d’un rendu final, où seront présentés les différents travaux du collège (promenades sensibles, danse et architecture, matériaux recyclés, paysages sonores).

• « Sculptures et dessins. Thématique de la friche / outils de l’architecte »
Élèves de 6e 
Collaboration avec l’artiste Claire Georgina Daudin et des architectes-ingénieurs Amandine Martin-Nafti et Romane Petit (ADE ENSAL 2020) de l’association N.U.A.G.E – New urban architect generation esthetic.
• « Jane’s Walk, travail sur le patrimoine »
 Photographies, textes et livrets. Exposition relatant la marche créée à l’occasion du festival Jane’s Walk – Élèves de 5e 
Collaboration avec l’urbaniste Lucie Van Der Meulen de latelier Minga, présidente du collectif Jane’s walk grand Lyon. 
• « Travail sur le corps et l’architecture »
 Maquettes, photographies et textes. Exposition présentant le travail engagé – Élèves de 4e
 Collaboration avec l’artiste et chorégraphe Jordi Gali du collectif Arrangement provisoire.
• « Cartographie, carte postale sonore »
Installation sonore – Élèves de 3e 
Collaboration avec l’artiste Gilles Malatray

Durant une semaine, les projets seront exposés. Le soir du vernissage, l’’ENSBAL accueille les responsables de l’école, enseignants du collège Pierre Valdo, partenaires officiels du projet, artistes, intervenants, et surtout les élèves et des parents, frères et sœurs.
Après la présentation générique du projet par les responsables des établissements partenaires, puis par les artistes ayant encadré les créations, c’est au tour des élèves d’en parler publiquement, à chaud dirais-je. Et les volontaires le font de façon spontanée, très impliquée, non sans une légitime fierté, leur travail, devant les amis, officiels, parents.

Lien Archivaldo ENSAL

Liens des histoires sonores en écoute
Paysages sonore vaudois #1
Paysages sonore vaudois #2
Paysages sonore vaudois #3
Paysages sonore vaudois #4

Espaces acoustiques, espaces symboliques

Je m’installe dans une vaste et haute cathédrale. J’y déploie mon écoute. Je m’immerge avec gourmandise dans son incroyable réverbération. J’entre en résonance avec le lieu.

Je me place au centre d’un ancien kiosque à musique, dans un parc municipal. Je perçois un panoramique auditif qui m’amène les sonorités ambiantes à portée d’oreille. Je ne produis aucun son, je les accueille, au centre de cette architecture singulière.

Jardins d’écoutes

Inuguration d’un point d’ouïe – Jardins du Prieuré de Vausse (21) Festival Ex-VoO – CRANE-lab

J’ai eu, et ai encore, la chance de visiter de l’oreille, de nombreux lieux, très riches et très diversifiés. Villes, quartiers, parcs et jardins, forêts, bords de mer, ports, rives d’une rivière, d’un fleuve, tourbières, villages, montagnes… se sont offerts à mes oreilles curieuses. Partout, j’éprouve un réel plaisir à découvrir ces espaces dans leurs fourmillements sonores sans cesse renouvelés, près ou lointains. Je ne cherche pas à leurs donner derechef des valeurs esthétiques, ni des jugements sur des qualités potentiellement inesthétiques. Je tente de laisser venir à moi, sans trop d’a priori, et sans rien en attendre préalablement, comme le dit Peter Szendy dans son approche de l’écoute, les ambiances, les sons, les sensations, les paysages sonores ainsi fabriqués… J’ai souvent embarqué avec moi, et le fait encore, des oreilles complices. Parfois, j’essaie d’en garder trace, de différentes manières, sachant que celle-ci restera très parcellaire, subjective, volatile, fugace, incertaine, usée d’une impermanence fluante et tenace. Les espaces écoutés sont pour moi comme des jardins en friche avec, à la façon de Gilles Clément, le moins d’emprise que possible, et la possibilité aventureuse de laisser les sons déployer des écoutes aventureuses. Il me faut cultiver, sans trop de main mise et d’enclosures, des espaces d’expériences de vie, poussées dans des terreaux sonores nourriciers pour l’écoute, comme des herbes folles et sonifères, qui vont et viennent, se transforment, s’hybrident, cohabitent, vivent et meurent au fil du temps. C’est une manière de croire encore à des lendemains pour le peu incertains, et qui, vraisemblablement, ne nous conduiront pas vers des situations que nous aurions pu souhaiter. Nous sommes loin, oreille tendue, des jardins paradisiaques, mais espérons que ceux-ci nous donnent à entendre la perspective de jours meilleurs, dans la mesure du possible.

Comme un musée des sons, points d’ouÏe

Comme un musée des sons !

Une exposition acoustique à ciel ouvert nous accueille.

Des zooms sur des points d’ouïe sont installés.

Mais seule l’écoute est vraiment installée.

Une installation sonore est bien là, à portée d’oreille, doucement spectaculaire.

Un parcours de sites acoustiques nous invite.

Un guide, souvent silencieux, nous y conduit.

Des récits auriculaires à 360° s’écrivent et se racontent.

L’écoute crée le paysage, ou participe à l’incarner.

Le paysage nous saute aux oreilles.

La vie qui sonne et qui résonne nous interpelle.

Des gestes collectifs nous relient.

Des bonnes ententes sont partagées.

Une sobriété écoutante est de mise.

Sobriété culturelle

@Workshop parcours d’écoute (feu) Post diplôme Création sonore – ENSBA de Bourges

Au jour où la culture souffre des restrictions, voire de violents coups de sabres budgétaires, où les finances privilégient l’armement, l’IA, les satellites, elle doit se repenser plus solidaire, impliquée, peut-être plus modeste, plus proche du terrain et de ses habitants. Elle sera sans doute moins énergivore, plus économique, dans tous les sens du terme. La notion de sobriété culturelle, et certainement de ralentissement, plus ou moins forcés, mais aussi assumés, sont des axes qui peuvent stimuler des projets responsables. Utopie ou vœux pieux ? En tout cas, cela vaut la peine d’y réfléchir, sinon d’expérimenter des formes légères, mobiles, situées, en interaction avec les territoires. Desartsonnants, et d’autres, s’y penchent depuis pas mal d’années, et constatent aujourd’hui que ces gestes, entre notamment marche et écoute, empreints de préoccupation sociétale, sont plus que jamais d’actualité. De plus, c’est une approche écosophique qui entre de plain-pied, de pleine-oreille, avec une forme d’éthique, dans sa façon d’entendre et de faire entendre, modestement, le monde.

Nos rapports aux sons et aux mondes sonores

Nos rapports aux sons et à leurs milieux ne se limitent
Ni à l’approche esthétique, artistique, musicale, musicologique
Ni à celle de l’écologie acoustique, du bruit, de la pollution, de la gêne et de la nuisance
Ni à celle de la physique, de l’acoustique, des sciences du vibratoire
Ni à celle de la communication, de l’oralité, de la transmission, de la médiation
Ni à celle des ambiances, des atmosphères
Ni à celle des pédagogies et outils d’apprentissage
Ni à celle des littératures, fictions, essais, philosophies
Ni à celle de l’économie, de la production, de la diffusion
Ni à celle de l’aménagement du territoire, de l’architecture, de l’urbanisme, du tourisme culturel
Ni à celle du soin, de la santé, du bien-être
Ni à celle du relevé, de l’inventaire, de la trace, de la représentation
Ni à celle de l’audionaturalisme, de l’écoacoustique, de la bioacoustique
Ni à celle de l’histoire-même des sons et des mondes sonores.

Nos rapports aux sons embrassent quantité de faisceaux croisés, de situations, alternées ou concomitantes, complexes et imbriquées. Ces contextes et champs d’étude sont à la base d’une écosophie écoutante passionnante, à laquelle participe notamment les sound-studies. Cette approche contemporaine, écosophique est stimulée par l’indisciplinaire et l’hybridation, venant sans cesse questionner nos façons de vivre (avec) les sons. Bien des champs d’écoute décloisonnée et de recherche en interconnexion restent ainsi à explorer.

Point d’ouïe, des dedans et des dehors

Écouter, c’est sortir du dedans, des enfermements, hors-les murs, c’est ouvrir des fenêtres, des espaces décloisonnés.

Écouter, c’est entrer dans les murs, y faire pénétrer les sons, et en même temps les faire sortir au grand air.

Écouter, c’est naviguer entre les dedans et les dehors, faire dialoguer les espaces par delà les obstacles, les solitudes, c’est raconter des imaginaires, faire circuler les histoires…

Écouter, c’est donner lieux aux sons, leur prêter l’oreille, dans les milieux du carcéral, de la santé, du handicap…

Paysages sonores, qu’est-ce qui se trame ?

Penser le paysage qui se trame en vert (corridors végétaux), bleu (corridors aquatiques), noir (corridors obscurs), blanc (corridors silencieux, ou apaisés), brun (corridors des sols préservés), en maillant zones calmes et ilots de fraîcheur, est une façon coordonnée de protéger, voire d’aménager des espaces de vie plus soutenables.


Le paysage sonore, par exemple, est d’autant plus audible dans son audio-diversité, que ces trames corridors sont pensées de manière concomitante et concertée.
De plus, les approches sensibles, artistiques, esthétiques, croisées avec celles scientifiques, dures ou sociales, seront d’autant plus riches qu’elles hybrideront des pratiques transdisciplinaires, voire indisciplinées.

Indisciplines : https://drive.google.com/file/d/1m9F84m6403dc3wd7ixI7m7BnW404I_Di/view?usp=sharing

Faut-il tuer le paysage sonore ?

La simple formulation du « paysage sonore » fait aujourd’hui débat, si ce n’est polémique.
Dénonçant un concept flou, fourre-tout, des chercheurs et artistes, proposent d’abandonner la terminologie pour la remplacer par une autre, selon eux et elles, plus explicite.
Le terme de sonosphère a été, par exemple, cité à différentes reprises. Néanmoins, le paysage sonore est bien ancré dans le langage et les pratiques, qu’elles soient esthétiques, écologiques, sociétaires, depuis les années soixante-dix. Il s’est construit sur une histoire, des acteurs, des champs de recherche et de création, de législation parfois. Le terme de sonosphère lui n’a rien de tout cela, et ne parlera qu’à quelques « spécialistes » qui contribueront, par un. savant jargon, à brouiller les cartes. C’est une façon contre-productive d’obscurcir encore le paysage, et sans doute d’affaiblir les potentialités activistes pour la défense d’une écoute et d’une qualité sonore touchant une large frange de la population.
Certes, le paysage sonore embrase différents champs, artistiques, écologiques, sociaux, occasionnellement commerciaux, mais il convient de le replacer ici dans une approche environnementale et paysagère.
Pour cela, il faut lui donner une définition, un cadre, acceptant sa polysémie et quelque part son indisciplinarité.
Aborder le paysage sonore par l’écoute me semble être une approche intéressante.
Qu’écoutons-nous, quand, pourquoi, avec qui, comment ? Comment en gardons-nous trace, entre postures écoutantes et points d’ouïe ?
Se saisir d’un paysage par l’oreille implique une prise de conscience, notre environnement n’est pas que visuel, il est aussi sonore. Comme tout paysage ou milieu de vie, il est fragile, parfois fortement dégradé, difficile à vivre.
Il nous faut dépasser l’idée d’un ou de paysages sonores abstraits, conceptuels, pour non seulement écrire des récits, mais également engager des actions de terrain, préserver ou aménager des espaces qualitatifs, urbains ou non.
Abandonner la terminologie de paysage sonore non seulement ne fera pas avancer les choses, mais créera des zones d’incertitudes, de flou, entretenues par une minorité intellectuelle qui aura encore plus de mal à faire reconnaitre ses actions, si méritoires soient-elles.
Le bruit, la notion de paysage sonore, via des approches sensibles, qualitatives, nous offrent des perspectives, des opportunités à développer des outils, pour sensibiliser à l’écoute de nos lieux de vie, de travail, de loisir.
Pour cela, il faut user d’une terminologie claire et facile à expliquer dans ses approches pédagogiques audio-paysagères.
Ne vendons pas le paysage sonore avant de l’avoir écouté !

Marcher droit, ou prendre les chemins de traverse

@photo CRANE-Lab – PAS -Parcours Audio Sensible nocturne – rencontres acousmatiques

Marcheur écoutant, j’essaie d’envisager le geste de mettre un pied devant l’autre de façon ouverte, indisciplinée, préservant une part d’incertitude féconde.
Les marcheurs et marcheuses, chercheurs et chercheuses, artistes de tout bord ont en effet, et parfois moi le premier, tendance à cadrer une forme de marche, une esthétique, une fonctionnalité, servant de balises à leurs objectifs.
Marche esthétique, artistique, touristique, sportive, militante, contestataire, en hommage, en résistance… toutes les marches sont dans la nature, mais en ville aussi. Marches solitaires, collectives, festives, silencieuses, les traversées paysagères, de jour comme de nuit, prennent de multiples formes, des plus discrètes aux plus tapageuses.
L’expérience d’une rencontre internationale que j’ai eu le plaisir de co-curaté, « Made of walking », à la Romieu, dans le Gers, pour laquelle près d’une centaine de marcheurs et marcheuses de tout crin se sont retrouvés, venant de pays très différents, m’a fait vivre de riches moments partagés. Les expériences in situ, échanges, pratiques artistiques, politiques, écologiques… ont contribué à me faire vivre, concrètement, physiquement, des façons de marcher d’une incroyable multiplicité, plasticité, et souvent d’une belle porosité, voire indisciplinarité, dans leurs approches et visées.
Pour autant, il n’est pas question de s’auto-proclamer spécialiste multitâche et omniscient, mais plutôt d’ouvrir des portes à des pratiques croisées qui puissent faire de la marche une problématique à une recherche-action de terrain.
Certes, l’écoute reste pour moi le moteur, le liant, le fil rouge de mes déambulations. Cependant, la marche a pris au fil du temps une certaine épaisseur, polyvalence, et m’offre aujourd’hui plus de chemins de traverse venant contrarier les lignes droites bien balisées. La marche autorisant des chemins de traverse, erratiques, où se perdre fait partie du jeu, où l’improviste et l’improvisation sont assumées, voire conviées, où l’hybridation de pratiques décloisonnées, pimentant l’aventure, nous fait oser de joyeuses incertitudes.

Éloge du hors-champ, ce que saisit l’oreille en matière d’invisible

Marche et écritures poétiques

Le hors-champ au cinéma, ou hors-scène au théâtre, est par définition ce qui sort du cadre. Cadre scénique, cadre filmique, des personnages ou événements sonores, par exemple, se perçoivent tout en n’étant pas dans le champ visuel. On les entend souvent, voix en coulisse, ambiances et bruits divers, musiques, sans les voir, après qu’ils aient quitté notre cadre de perception visuel, ou parce qu’ils s’en tiennent, volontairement ou non, éloignés.
Effet d’espace, effet de style, on ne voit pas tout ce que l’on entend. Il existe un espace élargi, qui donne lieu à des images mentales, à des représentations et interprétations du non visible. Le monde du sonore, de la création audio, de l’écoute, est ponctué de hors-champs, maitrisés, conceptuels, ou non.
L’invisible s’invite à l’oreille, et amène une couche perceptive, un niveau d’information supplémentaire. L’oreille y est logiquement très sollicitée. Greeneway, Ackerman, Tarkovski, Lynch, dans le monde cinématographique, entre voix off, ambiances et suggestions sonores, font du hors-champ un procédé narratif où le sonore joue un rôle prépondérant.
Mais les situations de hors-champ ne sont pas propres au seul cinéma, ou à la scène théâtrale.
La mise en écoute d’environnements sonores, d’espaces acoustique, le concept du paysage sonore comme un espace de représentation et d’écriture pour et par l’oreille, nous permettent de vivre de nombreuses situations de hors-champs auditifs.
J’en présenterai ici quelques-unes, relatives à mes propres expériences d’écoutant.

Des forêts et des oiseaux
En forêt, la majorité des oiseaux sont invisibles, mais bien présents à l’écoute. Les ornithologues, bio et éco-acousticiens se fient donc de préférence à leur oreille, et à des dispositifs d’enregistrements numériques pour tenter de les identifier, dénombrer, et faire des états des lieux concernant leur présence, absence, migrations, sur des territoires donnés.
Ces hors-champs audio naturalistes, au-delà des approches scientifiques, sont aussi des espaces d’écoute sensibles pour s’immerger dans les espaces acoustiques forestiers, avec la magie des chants d’oiseaux, notamment lors des chorus Dawn, que l’on pourrait traduire par chants de l’aube ou réveil des oiseaux. Moment magique et impressionnant pour qui s’aventure en forêt à l’heure bleue, juste avant le lever du jour, et qui vit une expérience immersive où, à défaut de voir les oiseaux, entend ce grand chœur avien qui réjouit l’oreille d’un immense hors-champ matinal. L’espace est peuplé d’un immense concert du matin, où les oiseaux sont majoritairement invisibles, mais ponctue les lieux d’un incroyable pointillisme quasi musical.

Un banc, une ville, une nuit
C’est une expérience montoise, une cité wallonne, lors du festival, City Sonic, où je m’installe, à nuit tombée, sur un banc public dominant la ville. La Grand-Place en contrebas à gauche, un square au pied de la petite colline où je suis installé, le grand beffroi carillonnant ponctuellement à l’arrière, autant de sonorités qui me parviennent dans une superbe spatialisation, dans l’obscurité de la ville. J’adore ce point d’ouïe panoramique, surtout les vendredis et samedis en soirée, là où les étudiants sont en goguettes, où les cris, les rires et les chants éclaboussent le centre de Mons. Ici aussi, dans cette petite ruelle peu passante, la majorité des sons ne se manifestent qu’à l’écoute, et d’autant plus présents que l’obscurité est installée. Une ville assez bouillonnante en écoute se dessine à l’oreille, sur un banc d’écoute où je reviens régulièrement, de soir en soir, d’année en année..

Un concert acousmatique, cinéma pour l’oreille
Début des années 80, je découvre la musique électroacoustique, ses dispositifs multicanaux, et la spatialisation des sons qui se promènent de haut-parleur en haut-parleur. L’espace musical est, dit-on, acousmatique, on n’en voit pas les sources. Écoutez, il n’y a rien à voir ! Le principe de ces musiques étant d’êtres des tissées de « sons fixés », selon l’appellation de Michel Chion, où l’approche concrète de Pierre Schaeffer, n’implique pas la présence de musiciens interprètes, hormis les cas de musiques mixtes, fait que les sources sonores ne sont pas visibles. Les auditeurs étant souvent plongés dans l’obscurité pour renforcer l’immersion. On pourrait dire ici que la mise en situation d’une écoute immersive, généralement sans image, est un bain sonore de hors-champs total, celui que Chion définit comme un « cinéma pour l’oreille ». Le fait que l’écoute s’affranchisse de la vue, du geste musical interprété sur scène, est propice à la fabrication d’images mentales, d’impressions et de ressentis intimes et intérieurs, qui nous place dans un paysage sensoriel mouvant, fugace. Nous sommes hors du champ d’une réalité musicale avec une scène frontale et relativement figée ou « calibrée » au niveau des positionnements des sources sonores. Bien sûr, d’autres dispositifs spatio-temporels existent, et parfois depuis longtemps, où sont aménagés pour diffuser et installer des œuvres spécifiques, autour des auditeurs, avec tous les hors-champs scéniques et hors scéniques possibles.

Le lointain tout près de chez moi
Un muret, tout contre la maison que j’occupe, me sert d’assise écoutante, surtout en fin de soirée, et de préférence aux « beaux jours ». La route voisine est assez peu circulante les week-ends, et laisse l’espace sonore se déployer au loin, l’oreille pouvant étendre, étirer son écoute jusqu’aux collines avoisinantes. C’est ainsi que les chants de rapaces en chasse, des trains ferraillant au loin, des voix d’enfants au bout d’un parc, tissent l’espace de sonorités invisibles, et pourtant parfaitement identifiables et localisables. On peut suivre de l’oreille, des trajectoires sonores, se représenter mentalement les topologies locales, les reliefs, situer le mouvement d’un train quittant la gare, ou y faisant escale, la cloche en haut de la ville. Là encore, le regard n’est pas le sens premier, voire est parfaitement inopérant pour entendre et se représenter la géographie acoustique des lieux. Les bribes sonores voyageant au fil des réverbérations paysagères, parfois des échos collinaires font du hors-champ un catalyseur d’écoutes situées, d’ambiances constituant des marqueurs et signatures d’identités sonores locales. Celle qui nous fait de l’oreille se sentir un peu chez nous.

Des porosités dedans/dehors, privé/public
Je me promènerai ici dans les dédales lyonnais bien connus que sont les traboules. Escaliers, passages couverts et cours intérieures me feront « débarouler » les pentes de la Croix-Rousse, ou traverser en zigzaguant le quartier historique du Vieux Lyon.
Les lieux points d’ouïe qui m’intéressent ici, comme des hors-champs auditifs remarquables, sont les cours intérieures, voire des cours à ciel ouvert, mais encastrées dans une série de sas architecturaux, les coupant de la frénésie urbaine toute proche.
Pourtant, malgré le côté oasis acoustique avéré, ces cours ne sont pas, tant s’en faut, muettes. En été, aux heures chaudes, en fin de soirée, de nombreuses fenêtres s’ouvrent sur ces puits sonores. On y entend, sans la voir, la vie, s’échappant par bribes sonores des habitants et habitantes. Sons de cuisine, de radios ou télés, de voix, de fêtes… Le privé, l’intime, s’échappent et s’entendent dans des espaces publics, ou semi-privatifs, en ouvrant le dedans sur le dehors, et vis versa. Cette situation d’écoute que l’on pourrait qualifier d’acousmatique – écouter sans voir est magnifiée, si je puis dire, de hors-champs qui animent les espaces d’un dynamisme où la vie déboule à ciel ouvert. Situation qui impulse des parcours d’écoute aussi riches que variés. Des sonorités sont amplifiées, enrichies, par les réverbérations d’espaces architecturaux, minéraux et très circonscrits, qui ravissent les oreilles écoutantes.

Des hors-champs à profusion, des signatures sonores
Dans cette approche exploratoire de hors-champs écoutables, entendables, on s’aperçoit que l’entendu invisible est monnaie courante dans les environnements traversés, arpentés. À tel point qu’ils contribuent à entendre de véritables signatures sonores, des marqueurs acoustiques, des points d’ouïe remarquables. L’oreille se saisit de l’invisible pour construire des paysages sonores inouïs, en tout cas pour celles et ceux quoi ne leur prêtent pas l’oreille.
Une certaine forme de sons/silences s’écoute en l’absence d’images, ou sans en voir l’origine des sources, ce qui peut parfois générer quelques inquiétudes, sinon peurs, dans l’exubérance sonore d’une forêt profonde, ou par un petit cliquetis perçu de nuit dans une ruelle étroite et sombre.
Néanmoins, les hors-champs restent à la fois une singularité auditive tout à fait excitante, et une expérience esthétique et sociale qui réjouissent notre écoute tout en nous renseignant sur les écosystèmes sonores dans lesquels nous vivons.

Quelques ouvrages, textes et ressources, autour du sonore, de l’écoute

Je me suis dressé une liste d’ouvrages francophones, d’essais, autour de la création sonore, de l’écoute, des approches transversales, expérimentales, écologiques, esthétiques, historiques…
Une façon de me construire et d’alimenter ma propre sound study, en empruntant des chemins de traverses, de la musique au son et réciproquement, des espaces, des lieux, des installations, des architectures, des technologies, des expériences…
Cette liste, bien entendu non exhaustive, est liée à des approches personnelles desartsonnant(e)s.
Néanmoins Desartsonnant étant partageur, si elle peut éveiller des curiosités, des échanges, des envies de lire, d’entendre, de bidouiller, de saisir la richesse de la création musicale et sonore,

  • Le paysage sonore R.Murray Schafer (Éditions WildProject)
  • Le promeneur écoutant, essai d’acoulogie – Michel Chion (online électro Strasbourg)
  • La modernité sonore – Jonathan Sterne (Éditions La découverte)
  • Une histoire naturelle du silence – Jérôme Sueur (Éditions Actes Sud)
  • Donner lieu au son – Alexandre Chèvremont (Éditions Les Presses du réel)
  • L’écoute, une histoire de nos oreilles – Peter Szendy (Éditions de Minuit)
  • Tout ouïe : La création musicale et sonore en espace public – Anne Gonon (Édition l’Entretemps)
  • A l’écoute de l’environnement, répertorie des effets sonores – Jean-François Augoyard et Henry Torgue CRESSON (Éditions Parenthèses)
  • Pour une écriture du son – Daniel Deshays (Éditions Klincksieck)
  • Le son comme arme – Juliette Volcler (Éditions La découverte)
  • Correspondance dans les labyrinthes du son – Philippe Franck et Alexandre Castant (ENSA Bourges)
  • Pour une écologie de la musique et du son – Makis Solomos (Éditions Les Presses du réel)
  • Les sonorités du monde – Roberto Barbanti (Éditions Les Presses du réel)
  • La recherche comme composition – Stephen Feld ((Éditions Les Presses du réel)
  • Walking from score – Elena Biserna ((Éditions Les Presses du réel)
  • Musique cabalistiques- Frédéric Aquaviva (Éditions Les Presses du réel)
  • L’expérience de l’expérimentation – Mathieu Saladin ((Éditions Les Presses du réel) version numérique
  • Composer des étendues, l’art de l’installation sonore – Bastien Gallet (Éditions HEAD Genève)
  • L’orchestration du quotidien – Juliette Volcler (Éditions La découverte)
  • Field Recording – L’usage sonore du monde – Alexandre Galland (Éditions Le Mot et le reste)
  • De la musique au son – Makis Solomods (Éditions Les Presses du réel)
  • Fluxus et la musique – Olivier Lussac (Éditions Les Presses du réel)
  • Ocean of sound (VF) – David Toop (Éditions de l’éclat)
  • Experimental music (VF) – Michael Nyman (Éditions Allia)
  • Les fous du son – Laurent de Wilde (Éditions Grasset)
  • L’art des sons fixés – Michel Chion (Éditions Mômeludies – Métamkine)
  • Arts écologie transition, un abécédaire – Roberto Barbanti, Isabelle Ginot, Makis Solomos (Éditions Les Presses du réel)
  • Dis, chemin faisant – Pierre Mariétan (Éditions Klincksieck)
  • Penser les arts sonores – Alexandre Castant (Éditions Les Presses du réel)
  • Démarche artistique et préoccupations écologiques, l’écoute dans l’écologie sonore – Antoine Freychet (Éditions l’Harmatan)
  • Le concept de la Volumiphonie (CRANE Lab) En ligne
  • Phonurgia : une recherche-action pour une conception sonore des espaces publics – Catherine Aventin, Cécile Regnault (Archive Ouverte HAL) en ligne
  • Construire avec les sons – actes de colloque -PUCA en ligne
  • Habiter en oiseau – Vinciane Despret (Éditions Acte Sud)
  • L’art des bruits – Luigi Russolo ) (Éditions Allia) En ligne
  • L’oreille au monde – Philippe Festou (Éditions Delatour
  • L’expérience sonore des ambiances festives – Patrick Romieu (Thèse en ligne)
  • City Sonic, les arts sonores dans la cité – Collectif, direction Philippe Franck (Éditions La lettre volée) Bilingue fr/eng
  • Musiques expérimentales – Philippe Robert (Éditions Le Mot et le reste)
  • Dans le silence de la culture – Carmen Pardo Salgado (Éditions Eteropopia)
  • Bruits – Jacques Attali (Éditions Livre de poche)
  • Sonorités – Collectif Direction Pierre Mariétan – Roberto Barbantib (Éditions Lucie
  • Locus Sous – Peter Sinclair, Jérôme Joy (Éditions Le Mot et le reste) épuisé
  • Avant-Garde sonores ers architecture – Carlotta Darò (Éditions Les Presses du réel)
  • Construire l’espace urbain avec des sons – Ricciarda Belgiojoso (Éditions l’Harmatan
  • L’identité sonore des villes européennes – Pascal Amphoux (Archive Ouverte HAL) en ligne
  • Ambiances sonores du Caire – Vincent Battisti (Archive Ouverte HAL) en ligne
  • Le paysage sonore comme révélateur de l’esprit du lieu : une sécrétion latente – Mohsen Ben Hadj Salem et Chiraz Chtara (Open édition) En ligne

Ressources en ligne

Installer le silence, donner lieu(x) aux sons

Silence on écoute
Silence on marche
Silence pour s’entendre entre les sons
Silences pour ressentir les espaces
Silences pour être dans l’ambiance
Silence pour se poser dans l’acoustique
Silence pour rythmer l’écoute
Silence pour s’immerger en douceur
Silence pour traverser la ville et ailleurs
Silence pour souder un groupe écoutant
Silences pour jouir des paysages sonores
Silence pour construire des paysages sonores
Silence pour apaiser l’espace
Silence pour ralentir le temps
Silences pour expérimenter les silences
Silence pour donner lieu(x) aux sons.

Des marches, amorces de chantiers d’écoute

Des gestes
Arpenter, mesurer, se mesurer aux territoires sensibles et à l’altérité co-écoutante
Entendre, s’entendre, mieux s’entendre
Débattre, échanger, partager
Résister, déchiffrer, défricher
Co-construire un monde écoutable et entendable

Un projet
La marche écoutante, le PAS – Parcours Audio Sensibles, sont des espaces-temps propices à ouvrir l’oreille sur des territoires en mouvement, à créer des zones de dialogues, de réflexions, d’expérimentations collectives, autour de problématiques auriculaires qui font communs.

Des approches (non exhaustives)
La forêt, la présence de l’eau dans le territoire, la ville, la nuit, la montagne, les sites et acoustiques remarquables, la pollution sonore, les aménités paysagères, l’écologie acoustique, l’écoute active, la lecture de paysages sonores, les pédagogies écoutantes actives et leurs outils, l’écoute dans l’éducation populaire, les pédagogies émancipatrices, l’écoute et les droits culturels, l’aménagement du territoire au prisme de l’écoute, la gestion du bruit, les inventaires et cartographies sonores, les approches transdisciplinaires et indisciplinées, les tiers-lieux et tiers-espaces comme espaces d’écoutes et de production, les communs auriculaires, les outils législatifs et sensibles, le paysage comme espace de création sonore et musicale, les espaces de résistance et de contestation entre silences et tumultes, les oasis sonores apaisants aménagés et protégés, les points d’ouïe-arrêts sur son, les postures d’écoute physiques et mentales, la construction et représentation de territoires sonores, le sonore entre physicalité et immatérialité, l’architecture sonore et le son comme espace architecturé, l’écoute le ralentissement et la lenteur, les fabriques écoutantes contextuelles et in situ, l’expérimentation sonore collective, le plaisir et la joie d’entendre, paupérisations disparitions et saturations de paysages fragiles…

Contact

desartsonnants@gmail.com

0033(0)780 061 465

Mouvements vibratoires

Faire entrer l’oreille, le corps, dans les sons
Faire entrer les sons dans le corps, les oreilles
Jeux de l’ouïe, des osselets, des colimaçons
S’enfoncer dans les acoustiques sonnantes
Y rebondir en échos
Se prolonger dans l’espace raisonnant
S’étirer dans la réverbération trompeuse
Perdurer après le choc vibratoire
Feindre une trace d’énergie fantomatique
Faire vibrer sympathiquement
Se syntoniser jusqu’à une relative stabilité
Architecturer des espaces sonores
Y construire des bulles de silences et de sons
Naviguer au gré des ambiances transitoires
Se métamorphoser en peau vibratile
La tendre comme un tympan déployé
S’immerger dans les nappes soniques
Être à l’unisson
Être en dissonance
Être corps entendant
Être corps écoutant
L’ouïe fine ou grossière
Ouvrez les écoutilles
Descendre au fond des sons
Jusqu’au silence intarissable.

Faire silence(s) ?

PAS – Parcours Audio Sensible à Kalinigrad (Ru)- Festival Sound Around »

Lorsque que l’on dit « faire silence », dans le verbe faire, il y a l’idée d’une construction, d’une fabrication tangible, acoustique, non ou peu bruyante, en marge, en écho, en superposition, en alternance… à l’écoute elle-même.
On fabrique ainsi littéralement du, ou des silences, couplés aux gestes d’écoute.
Parfois, comme par une forme sémantique marquant une distanciation, on observe le silence, plus une façon de l’entretenir, de le pratiquer, que d’en cerner les contours spatio-temporels, d’en analyser les qualités, la profondeur, les raisons d’être.
Refusant de répondre, plongé dans un mutisme assumé, on garde le silence, ne révélant rien de ce qui peut nous être demandé. On garde le silence dans un état persistant, résistant, comme on garderait le lit, envers et contre tout.
`Lorsqu’on se tait, ne révèle pas certaines choses, pour différentes raisons, les pires et les meilleures, on passe sous silence. Passer sous silence, comme on passerait sous les radars, serait-elle une forme de furtivité . Ne pas se faire entendre pour gagner en liberté d’agir, et non pas se taire en étant muselé.
Ne pas mot dire et ne pas maudire.
De même lorsque l’on fait non pas silence, mais lorsque l’on fait du bruit, au risque ou dans la volonté de bousculer des espaces en imposant parfois des ambiances, des sons, plus ou moins agréables, voire des nuisances.
Faire du bruit pour se signaler, pour manifester, pour résister, pour provoquer, ne pas se faire piétiner, aller à contre-courant d’un silence résigné, si ce n’est exigé. Mais d’un autre côté, la marche silencieuse, ou blanche, dans un silence de résistance non violente, pacifique, est aussi une forme de silence en mémoire, ou en opposition.
On peut également faire, en dehors du silence, de la musique. On peut la jouer, l’interpréter, la performer, l’improviser, la composer. Bref peuplé ou couvrir un silence qui véhicule et fait entendre trop de vides, de non entendus, de non festif. Toujours dans une idée de construire sciemment quelque chose d’entendable.
Toutes ces actions volontaires, impliquent des gestes qui vont construire, en solitaire ou à plusieurs, des scènes, des paysages, où les sons et les silences es sont étroitement mêlés, l’un parfois laissant, plus ou moins, la place à l’autre, le mettant en exergue, ou l’estompant, l’interrompant, s’y superposant.
Dans l’idée de faire silence, il y a bien de multiples raisons, objectifs, attendus, mises en situation…
Silence on tourne ! Dit-on sur un plateau de cinéma, voire dans un studio d’enregistrement « On air ». Il y a là une injonction à se taire, à ne pas faire de bruit parasite, pour ne pas polluer une prise de vue, ou de sons, et avoir à la refaire le cas échéant. Ne pas déranger, notamment via des émissions sonores intrusives, inopinées et perturbatrices.
Silence dans les rangs, est un « commandement », scolaire ou militaire, comme une demande d’attention, de respect, si ce n’est de soumission à une forme de discipline collective contraignante.
L’instituteur, le professeur, demandent le silence, le font respecter, pour que leurs paroles ne soient pas noyées dans le chahut, l’indiscipline incontrôlable. Pour que leur parole soit entendue. On revient par les marges sur une idée de silence obéissant, via un effort collectif, imposé pour le bien de tous.
Le chef d’orchestre aussi, en levant sa baguette, demande le silence à ses musiciens, et implicitement aux auditeurs, pour que la musique puisse s’interpréter et s’entendre dans de « bonnes » conditions.
Wagner, à une époque où on parlait, parfois fort, dans les représentations musicales, à l’opéra, construit une architecture spécifique, où le public, plongé dans l’obscurité, ne doit pas troubler le spectacle en devisant, riant, invectivant. Il faut faire silence pour apprécier l’œuvre.
Aujourd’hui, cette mise en situation silencieuse prévaut. Dans une salle de spectacle, tousser fort, longtemps, ouvrir l’emballage plastique d’un bonbon, chuchoter, sont de « mauvaises actions » qui nous valent des regards courroucés alentours, et nous couvrent d’opprobre, alors que nos voisins n’osent pas bouger d’un millimètre si leur siège à la mauvaise idée de grincer. Jour une partition tacet sans risquer la fausse note !
On est loin de l’ambiance taverne, où les bruits environnants font partie de l’ambiance. Le silence peut devenir une chape de plomb qui dissuadera certains spectateurs de pénétrer dans un antre aux pratiques ritualisées, avec tous ses codes et interdits, dont le silence. L’animateur qui emmènera de jeunes ados, peu rompus à l’exercice d’écoute en silence ,en fera parfois les frais…
Le silence monacal, celui propre aux lieux de prière, à la méditation, à la concentration spirituelle transcendantale, ménagera des espaces où on ne se croise physiquement que peu, ou pas, où l’on ne se parle pas, sinon dans des espaces-temps rigoureusement délimités. Là où les vœux de silence imposent des règles strictes et parfois difficiles à vivre, à suivre, dans des co-habitations qui effacent ou amoindrissent les communications orales, donc des espaces de sociabilité, d’humanité. Un silence de l’intimité personnelle, de l’introspection, mais aussi de l’éloignement de l’autre, ou de tiers éléments potentiellement perturbateurs. Le bruit détourne notre attention du « droit chemin », justification pour ménager, installer le silence. Mais on a occasionnellement, dans nos vies trépidantes, de formes de retraites silencieuses, dé-saturantes.
La minute de silence elle, marque un hommage cérémonial, un rituel en mémoire de, le souvenir de « héros » morts pour, ou d’un défunt dont on se souvient collectivement.
En architecture, à défaut de rechercher un « silence parfait », on isole les logements, à la fois des proches voisinages internes et de leurs bruits intrinsèques, et des sources bruyantes extérieures dans des sites urbains ou périurbains. Mais on cloisonne ainsi le dedans du dehors, jusqu’à un enfermement autistique, qui met à mal une vie sociale qui ne tend plus l’oreille vers l’extérieur, et laisse fermées ses fenêtres sur la vie de l’espace public. Un espace public qui ne s’entend plus, avec lequel on ne s’entend plus, une oreille sclérosée et des lieux acoustiquement paupérisés…
La solitude, par exemple celle du berger en pâturage, du gardien de phare, de refuges, contraint des « veilleurs » et surveillants à des silences plus ou moins forcés mais néanmoins assumés parfois comme de belles qualités de vie, des Ce peut être là une façon de s’extraire de la fureur du monde.
Néanmoins, le silence, où tout au moins le calme des uns n’est pas celui des autres. Blier fils fait dire à Blier père dans le film « Buffet froid « Parce que tu trouves ça calme ? Y commencent à me taper sur le système ces oiseaux !… » A chacun ses aspirations à un apaisement auriculaire. Qui n’a jamais entendu dire qu’un urbain se retrouve brusquement dans une campagne silencieuse, de nuit, était empêché de trouver le sommeil par… manque de « bruit ». Être en rupture avec le bruit en se frottant au silence demande parfois une adaptation, une accoutumance.
Il y a les taiseux, les taiseuses, celles et ceux qui préfèrent ne rien dire, mais écouter le monde.
Le silence révèle des beautés comme fait naitre des angoisses.
Lorsqu’il est de plomb, il s’impose comme une chape recouvrant les sons de la vie, les échanges, l’humanité même, fusse temporairement, avant qu’on vienne le briser, pour dire enfin, se faire entendre et ré-entendre le monde.
Une expérience surprenante, août1999, on peut assister à une éclipse totale du soleil, chose rare. Fin de matinée, l’obscurité se fait et tous les oiseaux se taisent, de même que toute la vie s’apaise pour contempler ce phénomène. Un silence étrange, magique, couplé à une obscurité inhabituelle, rapide, qui sera rompu par la réapparition du jour. Les habitants, nous ,les animaux, font silence face à un événement aussi beau que perturbant.
Un silence qui peut faire écho à celui installé dans les rues par la covid, et la disparition des sons de l’école, du marché, des bars, que j’ai personnellement mal vécu, malgré l’apaisement acoustique des grandes villes. Heureusement, il restait les oiseaux, les cloches, et les tintamarres de 20 heures à nos fenêtres.
Dans le milieu des audio-naturalistes, des ornithologues, on fait silence pour ne pas faire fuir la faune, l’écouter, voir l’enregistrer, sans qu’elle ne se dérobe à nos oreilles et micros, sans que notre présence fasse taire ce que l’on veut entendre..
Rachel Carson, dans son livre « Le printemps silencieux » montre comment le fait de ne pas ou plus entendre certaines choses du vivant, nous met devant le terrible constat d’une bio diversité moribonde, et de notre propre disparition questionnée, voire probable. Silence de mort…
Souvent, les randonneurs marchent en silence, façon d’être en immersion avec les forêts et montagnes traversées, et parfois de ne pas s’essouffler dans des passages à fortes dénivelées.
Quant à savoir si le silence est vraiment d’or et la parole d’argent, on peut penser que, selon les circonstances et les contextes, le postulat peut varier, voire s’inverser, ou ne pas être d’actualité.
Bref, des raisons et façons de faire silence, des motivations, des contextes, il y en a pléthore, sans aller jusqu’au silence de mort, qui serait un aboutissement sur lequel nous n’avons personnellement plus prise.…
Faire silence est une manière d’être au monde, de l’entendre comme faire sonner, mais sans faire (trop) de bruit.

Cartographier, faire entendre des territoires sonores

Repérer, inventorier, valoriser, raconter, faire entendre…

Des points d’ouïe et sites acoustiques remarquables
Des marqueurs sonores singuliers, des ambiances auriculaires
Une culture locale et des événements
La mémoire et le patrimoine du terroir
Des histoire(s), récits et fictions
Des parcours sonores, des façons de déambuler dans les sons

Un territoire et des paysages à portée d’oreille !

Une forme de tourisme culturel audio-paysagère en mode doux.

Un projet de territoire, éc(h)ologique, pédagogique, ludique, collaboratif, participatif.
Et avec ta ville, ta campagne, ton village… Comment tu t’entends.

Desartsonnants se tient à votre écoute pour tout projet autour des territoires sonores.
Les choses étant ce qu’est le son !



Un exemple en chantier
Amplepuis, une cartographie sonore

Possibilités de cartographies sur Qr codes, et/ou sur applications mobiles, embarquées, des technologies mixtes…

Quelques points d’ouïe, moments d’écoute

Une forêt au printemps
Le long d’une rivière, à la même époque
Le réveil des oiseaux, juste avant le jour levant
Une ville de nuit
Une église, à l’intérieur
Un belvédère, un surplomb
Un parking souterrain, au plus profond
Un cimetière
Une gare
Les cris de marmottes guetteuses
Une cour intérieure
Un tunnel
Un marché
Une rue ou place publique avec des chanteurs de rues
Une combe jurassienne
Une plage, un jour tempétueux
Des clarines de troupeaux en alpage
Une galerie commerciale
Une salle de sports
Un bagad ou une fanfare qui passe
La pluie sur un toit de tôle, ou d’autres matières
L’orage en montagne
Le vent qui fait chanter, claquer
Une vente à la criée
Un torrent au détour d’un sentier
Une terrasse de bar, de restaurant, des voix festives
Des volets qui claquent au vent, d’autres qui se ferment et roulent à nuit tombante
Des pas de danse sur un parquet
Des cloches carillonnantes
Des séracs qui s’écroulent
Des sons disparus aussi
Et tant de choses encore, qui surgissent et s’évanouissent ici et là.

Classes-promenades, oreilles tendres et aguerries

1909, Edmond Blanguernon, poète et inspecteur académique en Marne, expérimente les premières « Classes promenades ». Des explorations thématiques, marchées, bimensuelles, soigneusement préparées, à destination du public scolaire. Elles seront intégrées aux programmes pédagogiques vers 1920, reprisent par Freinet (classes-ateliers), et inspirent aujourd’hui « l’école dehors », ainsi que des recherches de Thierry Paquot sur les enfants « chercheurs d’ors » et la « ville récréative ». Je les découvre tardivement, et me sens parfaitement en phase avec ces marches apprenantes, ludiques, où tendre l’oreille tendre (référence à l’essai éponyme d’Anne Bustaret) est plus que jamais pour moi une priorité. Priorité non seulement à destination des enfants, mais priorité pour tout le monde. À l’heure où le monde est de plus en plus complexe, emballé, interconnecté, où l’urbanité fractionne et cloisonne, souvent violemment, les espaces publics, où les enfants, et parfois les « grands », perdent peu à peu le contact avec le monde extérieur, il est urgent de jeter sur nos milieux de vie, une oreille, un regard, de (ré)apprendre des façons de jouer, de toucher, de gouter, de se déplacer, de faire collectif… Les PAS – Parcours Audio Sensibles s’inscrivent dans ces approches tout à la fois esthétiques, pédagogiques, et plus largement sociétales. Ils ne changeront pas le monde, mais cherchent, modestement, à trouver et à préserver des espaces d’écoutes et d’échanges partagés, sur le terrain-même.

Promenades écoutantes avec des scolaire de la CALI (Communauté d’Aglomération du Libournais) PREAC L’Art de grandir – Fictions de la forêt

Les classes – promenades – Textes de la Revue pédagogique – Juin 1920

Paysage à portée d’oreille(s), une installation sonore

@Événement CRANE-Lab – Inauguration d’un point d’ouïe – Prieuré de Vausse Chätel Girard (21) – Festival Ex-VoO 2016

Choisir un lieu
s’y poser
s’y reposer
s’y installer
y installer l’écoute
collective
attentive
rêveuse
simple
surprenante
à oreille nue
profiter de la richesse sonore ambiante
en jouir
s’immerger dans les sons
apprécier les espaces acoustiques multiples
les mouvements sonores complexes
accueillir les aléas
les événements impromptus
et d’autres surprises auditives
renouveler l’expérience d’écoute installée sur différents lieux
tracer un parcours
le suivre
fabriquer des points d’ouïe de concert
faire de l’expérimentation sonore un chantier d’écoute à ciel ouvert
avoir une écoute critique
partagée
sensible
vers de curieuses auricularités.

Conférence « Musiques et sons en paysages, et inversement

Comment des compositeurs, de Clément Janequin à Frédéric Acquaviva, en passant par Luc Ferrari et bien d’autres, puisent de la matière sonore « environnementale » pour (re)composer des paysages sonores inouïs ? Comment des artistes sonores, par le field recording, l’écologie acoustique, l’audio-naturalisme, les soundwalks, proposent de nouvelles postures d’écoute autour de sujets brulants d’actualité ? Comment les rapports architecture, sculptures et installations sonores, ont créé des espaces d’écoute qui nous immergent dans des ambiances aussi inattendues qu’inentendues ? C’est ce que j’essaie de montrer et de faire entendre dans la conférence-causerie « Musiques en paysages, et inversement ». Notons que celle-ci peut être couplée avec un PAS – Parcours Audio Sensible, pour expérimenter physiquement des situations d’écoute in situ.

Desartsonnants reste à votre écoute pour en discuter de vive voix !

Merci à l’association ACIRENE, à Transcultures/City Sonic, au feu GMVL de Lyon, CRANE Lab, et bien d’autres structures et ami.es, s’avoir alimenté cette réflexion et ressources, au fil des nombreuses années à avoir expérimenté des situations d’écoute et des échanges tous azimuts.

@photo Raymond Delepierre – Desartsonnants sur et dans un Oto Date d’Akio Suzuki. « Sentier des Lauzes », PNR des Monts d’Ardèche.

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Arpenter, entendre, ne pas rester sourd

Cent fois sur mon ouvrage, en l’occurrence celui d’écouteur, je remets mon écoute. Via une oreille sensible, recherchant des récits poétiques et sensibles, des espaces fédérateurs où écouter et faire circuler la parole contribuent à un mieux vivre ensemble. Mais aussi une oreille constatant les chaos et les crises, les révoltes et outrances. Écoute environnementale, au sens large du terme, écosophique, dans une position artistique engagée et je l’espère engageante. On ne peut pas se voiler la face, ni rester sourds aux espaces dégradés, épuisés, massacrés, aux violences perpétrées, aux humanités piétinées. Et aujourd’hui, le monde s’entend dans ses soubresauts récurrents, qui nous sautent à l’oreille dans toute leur brutalité.

Arpenter
Mesurer les espaces acoustiques
S’y mesurer
Oreille pavillonnaire
Tympan vibrant
Corps haptique
S’immerger
Bain fluant de sons
Entendre les vides
Entendre les disparitions
Entendre les saturations
Les voix arrogantes
Les cris insoutenables
Ne pas les ignorer
Les murmures ténus
L’urgence, même silencieuse
L’écoute est alerte
Jouir des douces résistances
Se prévenir du chaos
Des cataclysmes assourdissants
Ne pas les ignorer
Bois, fleuves et villes reliés
Flux de bassins versants
Les rythmes s’entrechoquent
Parfois dévastateurs
L’écoute comme un commun
Connections acoustiques en humanité
Traverser les ambiances
Fugaces et volatiles
Bruissements grondements
Tintamarres soupirs
Couloirs infra et ultra soniques
Des rebonds en échos
Réverbérations glissantes
L’oreille est ballottée
Jusqu’à en perdre pied
Trop de choses à entendre
Univers cochléaire labyrinthique
Tout en méandres sonores
Les sons sont inquiétants
La rumeur est tenace
Arpenter encore
Écouter c’est résister.

Les sons qui passent

Le vent dans les arbres, un soir d’hiver glacial
Nos pas déambulant sur des trottoirs sans fin
Les conversations brouillées dans des bars animés et anonymes
Des mouettes qui ne cessent de rire dans une ville dépaysante
Des bribes de conversations morcelées, qui tricotent un patchwork incompréhensible
Les résonances d’églises, aux ambiances sombres feutrées
Le ronronnement d’une ventilation, cliquetante et tenace
Des verres qui s’entrechoquent en fêtes fugitives
La voix d’un ami disparu, qui malgré tout nous rattache au monde
La cloche qui tinte dans un salut nocturne et mélancolique
La pluie subite qui nous fouette et nous glace le corps
Un cimetière où les sons de la ville pénètrent respectueusement
La rivière impétueuse, gonflée des pluies d’automne
Un musicien de rue qui fait d’une placette un lieu intime de concert éphémère
Les premiers oiseaux frileux qui hésitent à sortir de l’hiver
Le grondement des travaux qui défont et refont sans cesse la ville
Le presque silence d’une nuit campagnarde
La fontaine qui crache à flots continus son humidité tonique
Un tramway ferraillant à la cloche menaçante
Une fanfare de rue qui soudain vient tout enjouer
Les rideaux de fer de commerces qui s’ouvrent sur une nouvelle journée
La musique ténue, qui s’échappe d’une fenêtre ouverte
La bouilloire sifflante du matin, un brin agaçante
L’orage qui gronde au loin comme de sourds présages
Les rires d’enfants déboulant de l’école
Une forêt nocturne envoûtante et inquiétante
La radio qui rythme nos nuits d’un flux obscur et nébuleux
La nuit qui tombe et ses chouettes hululantes
La rumeur de la ville, étendue à nos pieds
Les échos d’un train dont le klaxon secoue les collines
La solitude comme un doux chant mélancolique
La vie qui passe, bon an mal an, à portée d’oreille
Les sons qui nous font entendre que l’on reste, envers est contre tout, bien vivant.

Point d’ouïe, paysages sonores en état de conscience

Cimetière de Saint-Martin – BrestPAS – Parcours Audio Sensible Festival Longueur d’Ondes 2025

Parfois, nous (re)prenons conscience de notre environnement, de notre propre corps écoutant, via des perceptions sensibles, ignorées par leur omniprésence-même. Chercher ses lunettes avant de nous apercevoir que nous les avons sur le nez, ne plus entendre la ventilation de son bureau tant elle envahit les lieux, à longueur de journée, en sont quelques exemples du quotidien.
Il y a quelques jours, lors d’un échange suivant un PAS – Parcours Audio Sensible brestois, dans le cadre du festival de création radiophonique « Longueur d’Ondes », cet état de perception révélée, ou de non perception, a été évoqué, comme très souvent dans ce genre d’expérience. Le fait de marcher lentement, en groupe, en silence, de se laisser traverser, porter, immerger, par les ambiances sonores, ramène le paysage auditif à la surface, avec le plaisir de le ressentir de tout notre corps, d’avoir « les oreilles qui poussent », m’a dit une participante. C’est à la fois une jouissance physique, mentale, et une prise de conscience de choses enfouies sous leurs répétions, leurs quotidiennetés. Il s’agit parfois d’une forme de retrouvailles avec nos lieux de vie, qui nous révèlent les plaisirs, et parfois déplaisirs, liés aux espaces auriculaires traversés. C’est là qu’apparait, que s’incarne, le paysage sonore, propre à chacun et chacune, en émergeant d’une invisibilité, ici d’une inaudibilité, qui nous les cache, et que nous retrouvons, ou découvrons, non sans plaisir.

Photo : Quartier Saint-Martin, lieu de notre exploration auditive. Un passage surprenant dans le cimetière, un sas acoustique, oasis sonore, au cœur d’un quartier bien vivant. Un panoramique sur la ville portuaire, et les rumeurs apaisées environnantes.

L’oreille publique

@Un promeneur écoutant – Stéphane Marin – France Culture –

Comment entend-t-on, ou non, l’espace public ?

Notre écoute participe-t-elle à sa construction, à sa perception, à ses usages ?

Comment s’y entend-t-on ?

L’espace public est -t-il un simple cadre spatio-temporel accueillant un ou des points d’ouïe, solitaires ou collectifs ?

Est-t-il un territoire auriculaire où se mettre en position, en situation d’écoute ?

Est-il un ou une série de lieux où construire des sociabilités à portée d’oreille ?

Comment sonne t-il pour vous, pour nous, eux, elles… potentiels usagers et usagères de terrains qui pourraient-être d’entente ?

Oreilles stéphanoises

Hier, c’était juste une rencontre avec des étudiants et étudiantes en musicologie. Une sympathique retrouvaille avec la ville de Saint-Étienne, que j’avoue, j’aime beaucoup. Quelques séquences urbaines des plus ordinaires, des travaux, un bar, un campus universitaire, des rues et des places, des passants et passantes… Et une plus insolite, une voiture, dont les essuie-glaces peinent à dégivrer le pare-brise en crissant péniblement, un oiseau bavard, juste au-dessus, dans un arbre décharné, saluant à syrinx déployé le soleil timide, et une improbable musique synthétique qui surgit on ne sait d’où. Étrange et surprenant agencement sonore impromptu. C’était une série de moments, d’échanges, d’expériences de prise de son, de plaisir d’écouter ensemble, qui rendent la vie plus belle à entendre. C’était une séquence qui me conforte de prêter, encore et encore, simplement, l’oreille sur des tranches de vie, aussi anodines qu’imprévisibles, triviales que conviviales. Et demain, ailleurs, avec d’autres personnes, je tends à arpenter de nouveaux territoires sonores partagés. Les prochains seraont tour à tour bressands et brestois.

Point d’ouïe, Café Biollay, rencontres en humanité

En tout début d’année, au sortir des fêtes, j’ai été invité par l’ami Kamel, activiste culturel chambérien, que j’avais déjà croisée dans les établissements pénitentiaires d’Aiton et de Chambéry. Invité à tendre oreilles et micros à la fois sur le quartier du Biollay à Chambéry, mais aussi dans le Café associatif et culturel qui s’y niche. Le quartier est un exemple typique des cités dites de Grands ensembles, avec plus de 6000 habitants, en habitat collectif, essentiellement des logements sociaux, et avec une grande mixité. Bref, une des nombreuses cités construites entre les années 50/60, que l’on retrouve dans la plupart des métropoles. Celle-ci est d’ailleurs classée au Patrimoine du XXe siècle. D’immenses barres, dont certaines sinueuses, sont implantées dans des nids de verdure, longées par une petite rivière quasi champêtre, dressent un décor, à la fois brutaliste, le béton roi de l’architecture de masse, et où la promenade entre arbres et pelouses est assez sympathique.

Au creux de cet ensemble architectural imposant, dans un petit enclos de verdure, se tient le Café Biollay, ancien bar associatif des jeux de boules locaux, qui existent encore et sont pratiqués aux beaux jours. Ce café joue évidemment son rôle de bar associatif, offrant à tout un chacun et chacune un lieu de rencontre, autour d’un café ou de sodas à prix modéré, mais propose aussi un espace culturel en chantier, où l’image et le son sont au cœur du projet.

C’est d’ici que je tendrai l’oreille, dedans-dehors. La première demi-journée sera en partie consacrée à une visite-repérage, avec un photographe qui prépare une résidence artistique dans le quartier. En ce début d’année, les espaces publics restent assez déserts, mais la promenade offre des points de vue et d’ouïe assez diversifiés. Nous y croisons des structures d’accueil social, socio-culturel, l’unique bar Kebab boulangerie du quartier, le centre commercial, et devisons avec quelques habitué.es du Biollay. J’en profite pour glaner, ici et là, quelques ambiances sonores du cru.

Rentré au café, je vais y croiser beaucoup d’habitués, figures locales, qui fréquentent  pour la plupart régulièrement  le lieu depuis déjà longtemps. Beaucoup d’hommes qui viennent se retrouver et deviser devant un café, mais aussi quelques femmes, qui commencent à investir progressivement le lieu. Des accents d’ici où là, des langues, parfois difficiles à comprendre. Une diversité culturelle qui saute à l’oreille ! Je m’assois sur une table, discrètement. Toutes les personnes qui rentrent viennent me serrer la main avec un bonjour sympathique et leurs meilleurs vœux, nous sommes le 02 janvier. Quelques discussions informelles, Kamel me présente rapidement. Nous ne ne voulons pas brusquer les choses, plutôt s’immerger en douceur dans ce lieu où je sens d’emblée une belle humanité sans chichi, un lieu où les gens aiment à se retrouver et discuter du quotidien, de la politique, et des tas de choses de la vie. Acoustiquement. C’est un lieu vivant, et on s’y sent très vite bien.

Le deuxième jour, avec l’aide de Leila, je ferai plus ample connaissance avec les habitués. Nous leurs proposons de nous dire, à micros ouverts, ce qu’ils viennent chercher ici, aiment, leurs ressentis avec les lieux, les personnes. Certains refusent gentiment, timidement, mais viendront par la suite participer à une causerie collective, lors d’une pause clopes à l’extérieur. D’autres sont joyeusement intarissables. Le lieu est pour eux un refuge des plus importants, un espace essentiel pour la vie du quartier, surtout que les commerces ont massivement fermés ces dernières années. Cet espace est un îlot de résistance sociale, où habitants, acteurs culturels, chauffeurs de bus du terminus voisin, se retrouvent. L’installation d’un barbecue dans le parc du café, qui pourrait paraître un geste anodin, est en fait un véritable événement. Aux beaux jours, pouvoir se faire à manger de façon autonome, n’est pas une moindre chose. C’est un vrai lien social qui se tisse et se consolide autour de brochettes partagées.

Autre moment hautement social, le couscous du vendredi, que j’ai eu le grand plaisir de déguster sur place. Pour quelques euros, une immense assiette de couscous végétarien  maison, cuisiné sur place, avec des légumes bios locaux, rassemble chaleureusement les habitués dans une belle ambiance festive.

Le père d’un enfant autiste réussit, à sa plus grande joie, à faire dire quelques mots à son fils, pour qu’il entende sa voix. Moment fort.

Je capte au mieux ces ambiances, en essayant d’interférer le moins que possible sur la vie du lieu, mais en toute transparence. Ces ambiances me confortent que ce genre de tiers-espaces ouverts, où chacun est légitime de parler, avec néanmoins un respect que l’éthique du lieu impose naturellement, demeure, dans une société que la solitude et les difficultés sociales gangrènent, un havre d’humanité. Un lieu agora, de rires, des tranches de vies, avec les difficultés et les joies mêlées, animé par une sympathique et truculente serveuse Alexandra . Un espace modeste, cependant clé de voûte sociale du quartier, reliant le dedans au dehors, et réciproquement, que l’on devrait trouver beaucoup plus régulièrement, en milieu urbain comme rural.

Ce sont ces moments d’écoute, d’échange, de partage, qui font que les sons que je tricoterai au retour de cette expérience, sont plus pour moi qu’une trace sonore, mais le souvenir bien ancré d’une belle immersion, où l’écoute prend toute sa place, humaine, attentionnée et respectueuse.

En écoute

Merci au Café Biollay, à Kamel, Leila, Alexandra, à la cuisinière du sublime couscous, et à toutes les belles personnes que j’y ai croisées.

Ateliers Paysage sonore, Café du Biollay – Chambéry – Janvier 2025

Écoutez-voir – séquence 1 – L’ Angélus de Millet

Comment peut-on, sans autre artifice ni dispositif que notre regard et notre écoute, interne, celle qui lit les repères sonores d’un tableau, d’une photographie, comme on déchiffrerait une partition musicale qui chanterait dans notre tête, entendre une représentation picturale « iconosonique » ?
L’idée peut paraitre étrange, et pourtant, j’ai envie de vous en proposer l’expérience. Regarder attentivement pour mieux entendre, quitte à imaginer une scène auriculaire où l’imagination reconstituerait des ambiances indécises, ou sujettes à variations, interprétations…
Je me frotte ici à une approche relevant du pur paysage sonore, celle de la représentation, voire d’une forme de re-construction sensible à l’aune d’une interprétation qui assume ses possibles dérives narratives et fictionnelles..

Pour cette première approche, cette confrontation d’un point de vue/point d’ouïe, j’ai choisi une œuvre archétype, emblématique d’une peinture naturaliste de l’École de Barbizon, le fameux « Angélus » de Jean-François Millet, célébrissime toile du Musée d’Orsay.

Le tableau est d’une composition simple, rigoureuse, presque austère, sans doute due à la vision d’une spiritualité intérieure qui ne se veut pas, loin de là, démonstrative. Tout juste un geste du quotidien, dans toute sa sobriété pastorale.
Au premier plan, un couple, tête penchée vers le sol, mains jointes, fait la prière de l’angélus de midi.
Juste derrière eux, une fourche plantée dans le sol et une brouette avec un sac de pommes de terre, précise l’action de ces deux protagonistes, des agriculteurs et agricultices en cueuillette. Au loin, au fond d’une plaine déserte, un clocher, celui de de l’église de Saint-Paul de Chailly-en-Bières exactement, non loin de Paris.
Le titre évoque d’emblée un fait sonore. C’est parce que le clocher sonne l’Angélus, celui de midi, que le couple suspend sa besogne pour prier.
La sonnerie de l’Angélus est, dans l’univers symbolique campanaire et religieux, clairement codifiée, donc facile à identifier. Tros tintements sur une cloche, assez lents, quelques secondes de silence, puis nouveaux tintements, silence, tintements. Neuf coups d’une cloche unique donc, suivis d’une volée, d’une à plusieurs cloches selon l’équipement du clocher.

Le clocher, faisant souvent office d’ « horloge publique  » scandant la journée est ici assez éloigné géographiquement, ce qui laisse présupposer que selon le vent dominant, on perçoit plus ou moins ses sonneries, voire pas du tout.
La taille du clocher semblant modeste à cette distance, nous fait imaginer que les coups teintés et la volée ne doivent pas être trop imposants, on est loin de la magnificence de Notre-Dame ou de la cathédrale de Strasbourg, plus à une échelle acoustique plus intime, recueillie, moins ostentatoire.
Côté ambiance, la longue plaine assez déserte , peu, voire pas boisée, ne semble pas favorable à accueillir foule d’oiseaux chanteurs. Peut être quelques rapaces chasseurs plus haut dans le ciel.
L’époque du tableau (1857/1859) nous dit que l’environnement acoustique n’était certainement pas perturbé ni par les automobiles, ni par les avions… La pollution sonore n’affectait pas encore ces parties reculée de la campagne. Ce qui fait que les émergences acoustiques, hormis périodes très venteuses ou orageuses, devaient se percevoir dans les moindre détails. Ici en l’occurrence, la ou les cloches du village.
Après renseignement, à l’époque du tableau, le clocher gothique abritait un seul bourdon fêlé, celui que qu’entendait le couple, remplacé aujourd’hui par trois cloches plus modestes ((Lucie-Gabrielle, Lucienne-Marcelle, et Solange). Si on retourne à leur position aujourd’hui, on n’entend donc plus la même chose, si tant est qu’un lotissement où des routes adjacentes ne masquent le son des cloches.

Autre invité de marque après que se soit tu l’Angélus, le silence. Même si on peut imaginer des prières chuchotées, à voix basse, il me semble que c’est plutôt dans un recueillement silencieux, méditatif, que se déroule l’action. Silence des personnages, et du paysage lorsqu’a cessé de sonner l’Angélus. Une forme de sérénité intérieure et extérieure loin de la folle agitation urbaine de nos cités contemporaines.

Mais imaginons la scène un peu avant. Nos deux protagonistes sont à la cueillette de pommes de terres. On entend le son de La fourche qui creuse le sol. Sans doute celui des plans que l’on secoue pour en faire tomber la terre, des légumes roulant sur le sol, puis jetés dans le sac sur la brouette. Imaginons le bruit de la roue de brouette qui peut-être grince, pour faire image sonore d’Épinal, et s’éloignera vers le village, ou la ferme voisine, la cueillette du jour achevée.

Il y a, dans la palette colorée, à la fois riche en nuances et sans grande rutilance, la même sobriété harmonieuse que celle sonore que l’on pourrait entendre, avec des traines campanaires, qu’aux vues la distance de l’église, on doit percevoir sans grand éclat, tout en douceur. Le son, la lumière, tissés en délicates nuances, ne distordent pas, mais sonnent et résonnent de concert.

Entre la trivialité, la simplicité du monde agricole, que Millet admirait, et la spiritualité religieuse de la cloche sonnante, qui relie le ciel et la terre dans une sorte d’arc acoustique, le son campanaire est, à la fois discret et moteur de l’action, au final un des héros de ce tableau.

J’ai conscience que, à l’instar du tableau de Millet, lequel représente sans doute une version quelque peu idéalisée d’une vie campagnarde rythmée au fil des travaux et des Angélus, mon écoute de cette scène picturale est sans doute proche de la carte postale sonore, au trait forcé. L’exercice mêlant clichés pittoresques et tentative de modélisation sonore et acoustique, conduit à un résultat qui n’évitera pas le stéréotype. Cet écueil étant assumé, l’exercice reste pour moi une expérience ludique, qui tend à mettre en lien regard et écoute via un média pictural, sans autre prétention.

C’est d’ailleurs après avoir écrit ces quelques lignes que je découvre la phrase de Millet concernant son œuvre « En regardant cette peinture, j’aimerais que le spectateur entende sonner les cloches. ». Il n’aurait pu dire plus juste. En tous cas, ce désir a trouvé chez moi un écho qui a résonné fortement dans mon approche, à tel point que j’ai été content de commettre, en toute subjectivité, cette analyse où l’œil écoute, et où sans doute l’oreille regarde.

En écoute, une création sonore originale composée pour cet article

Oyez, eaux yé, Oh yé !

Au plus profond de mes souvenirs, ce fut l’eau d’un puits, dans la cour de la ferme de ma grand-mère, dans lequel plongeait bruyamment le seau dégoulinant. Avant qu’elle n’arrive, courante, à l’évier.
Celle du ruisseau gargouillant tout près.
Et celle d’un autre ruisseau, qui longe aujourd’hui le parc public attenant à ma maison.
Ce ce furent aussi les cascades et les torrents alpins, qui se dévoilent brusquement, au détour d’un sentier.
Ceux pyrénéens gonflés des orages véloces.
L’eau dormante d’un lac au bout d’une vaste prairie, cernée de cols arides où enneigés.
L’écume paisible d’un port où dorment en tanguant doucement, les bateaux grinçants.
Le lavoir public où plus personne ne vient battre le linge.
Les gouttes d’un ru dévalant le village pentu d’un village montagnard portugais, sous le soleil plombant.
La mare ou s’égosillent les grenouilles noctambules, au grand dam des campeurs voisins.
Une longue promenade nocturne et silencieuse, suivant Saône et Rhône, rythmée de jeunesses festives et de péniches aux ronronnements profonds.
La Loire, aussi majestueuse que silencieuse.
La Loire encore, écumante et grondante, à une autre saison.
Une averse soudaine, un déluge mur d’eau, qui me surprend et me laisse rincé sur les pentes abruptes de Tananarive.
Une pluie ruisselante qui fait sonner tout ce qu’elle touche en percussions subtiles
Les éclaboussures d’une immense roue à aubes, tournant en grinçant sous le courant d’un bief.
Les plics et les plocs de gouttelettes s’échappant de fragiles stalactites, dans une belle réverbération souterraine.
Les vagues furieuses balayant une plage nordique, avant de se briser sauvagement sur les rochers remparts.
Le bruit blanc d’une fontaine qui envahit l’espace minéral d’une place encastrée dans la vieille ville.
A noter que les fontaines ont chacune leur signature acoustique, et teintent le paysage jusqu’à le rendre unique.
Les glissements aquatiques de nageurs s’entraînant dans une piscine couverte.
Les terribles images et sons d’inondations meurtrières, balayant soudainement des villes entières.
La sensation de vide, de désolation, lorsque la rivière se tarit en plein cœur de l’été

La présence ou l’absence aquatique marque fortement le paysage, quand elle ne le construit pas.
Elles s’entend, ou non, kaléidoscope de moult éléments liquides, parfois furieux et dévastateurs, parfois discrets et minimalistes, si ce n’est absents et desséchants. Elle est tout à la fois fascinante, apaisante, source de rêveries, et redoutable dans son imprévisibilité.
Elle abreuve le territoire et ses habitants, engloutit, irrigue, dévaste, charrie plaisirs comme angoisses, entre puissance et fragilité.
Je mesure à quel point l’eau habite et nourrit, quasiment de jour en jour, mes paysages sonores, éminemment liquides.

Projet « Bassins versants, l’oreille fluante » 2024/2025

Paysage sonore, une approche pragmatique

Le pragmatisme, terme issu de la praxis grecque, autrement dit l’action, celle qui est effectuée dans le but d’obtenir un résultat pratique, et non seulement une pensée ou un concept métaphysique, met l’expérience au centre du projet.
L’expérience, entre autre celle de nos vies au quotidien, est le point de départ qui nous permet d’améliorer, même très modestement nos vies, nos rapports avec l’environnement, au sens large du terme, et en bref au monde.
Dans le champ artistique, John Dewey démystifie la position de l’artiste dominant, qui contribue à placer l’œuvre sur un socle élitiste, réservée à celles et ceux qui en comprennent les codes pour l’apprécier. Il remet l’esthétique dans une approche du quotidien, où le geste, si simple soit-il, est lui-même digne d’être admiré comme une action esthétique. Une esthétique accessible à toutes et tous, pour qui sait regarder, écouter, et se laisser embarquer par le plaisir de l’expérience au quotidien, si modeste soit-elle.
Dewey s’appuie sur l’observation de gestes techniques, impressionnants ou intimes, qui sculptent son admiration comme des objets esthétiques.

Je le cite :
«  Afin de comprendre l’esthétique dans ses formes ultimes et reconnues, on doit commencer à la chercher dans la matière brute de l’expérience, dans les événements et les scènes qui captent l’attention auditive et visuelle de l’homme, suscitent son intérêt et lui procurent du plaisir lorsqu’il observe et écoute, tels les spectacles qui fascinent les foules : la voiture de pompiers passant à toute allure, les machines creusant d’énormes trous dans la terre, la silhouette d’un homme, aussi minuscule qu’une mouche, escaladant la flèche du clocher, les hommes perchés dans les airs sur des poutrelles, lançant et rattrapant des tiges de métal incandescent. Les sources de l’art dans l’expérience humaine seront connues de celui qui perçoit comment la grâce alerte du joueur de ballon gagne la foule des spectateurs, qui remarque le plaisir que ressent la ménagère en s’occupant de ses plantes, la concentration dont fait preuve son mari en entretenant le carré de gazon devant la maison, l’enthousiasme avec lequel l’homme assis près du feu tisonne le bois qui brûle dans l’âtre et regarde les flammes qui s’élancent et les morceaux de charbon qui se désagrègent. »
John Dewey « L’art comme expérience »

Il est intéressant de constater dans ce texte, que l’image sonore du camion de pompier rejoint la célèbre question du compositeur John Cage « « Lequel est le plus musical d’un camion qui passe devant une usine ou d’un camion qui passe devant une école de musique ? ». Belle réflexion sur le statut des son, la façon de le percevoir, de le ressentir, comme un objet esthétique, musical, ou comme un son pouvant être dérangeant. Encore faut-il se donner la peine d’écouter, de questionner un son trivial, a priori sans intérêt, et pourtant…

L’écoute est un geste quotidien, où la fonctionalité du geste, entendre la parole de l’autre, repérer les dangers potentiels aux alentours, savoir que le plat mijoté est bientôt à point, côtoie, se superpose parfois au plaisir de jouir des sons, des acoustiques, des ambiances et de moult scènes auriculaires surprenantes.
L’expérience de l’écoute n’est pas l’apanage d’artistes, d’acousticiens patentés, de chercheurs émérites, il est à la portée de chacun chacune. Le paysage sonore se construit et se joui à portée d’oreille, sans pour autant être un éminent spécialiste. Il suffit pour le comprendre, de parler à un berger, un guide de haute montagne, un cuisinier, et mille autres métiers convoquant une oreille active, artisane. Force est de constater que leurs arts de faire, de créer, d’avoir une écoute où l’esthétique est bien présente, dépend autant de savoirs, d’expérience, que du plaisir de tendre l’oreille.
Tendre l’oreille sur un territoire, seul ou en groupe, est une expérience pragmatique. C’est une action de terrain dont les buts sont souvent pluriels et superposés. Par exemple, participer à une lecture de paysage sonore dans un projet d’aménagement, initier de jeunes étudiants à la dimension sonore d’un paysage, au delà de la nuisance, capter des ambiances pour transformer en création sonores, relève tout à la fois d’objectifs ayant une utilité affichée, comme de la jouissance pure d’écouter le monde, voire de le réécrire par les sons.
En cela, et dans une approche incluant l’éducation populaire comme les recherches actions, la pédagogie de l’écoute, via un apprentissage par l’expérimentation chère à Dewey, développe des actions de terrain qui tend à éviter les suprématie de l’apprenant, de l’éminent sachant. Dans une marche écoutante, chaque participant est légitime à se poser comme un auditeur aguerri, engagé, sensible, partageant collectivement ses propres expériences et savoir-faire. L’écoute a une dimension intrinsèquement altruiste. Partir à la rencontre des lieux via l’oreille implique de partir à la rencontre de l’autre, de sa mémoire, de ses savoirs, de ses envies d’échanger, de faire ensemble, sans grande théorisation métaphysique, juste en arpentant des lieux oreilles ouvertes. Il nous faut accepter d’être surpris par des scènes étonnantes, bouleversantes, comme par la trivialité de ce que Perec appelle l’infra-ordinaire, et d’en faire une expériences pédagogique à portée d’oreille.
La pédagogie c’est par exemple le fait d’arpenter collectivement un paysage de l’oreille, d’en discuter, de fabriquer des outils contextuels, des fiches de lecture, d’analyse, de proposer des actions artistiques qui nous plonge au cœur des problématiques écoutantes, entre plaisir et l’action pragmatique. L’art étant une entrée, un levier comme un autre, dixit Dewey.
L’approche pragmatique de l’écoute nous amène naturellement à repenser notre égocentrisme, notamment dans des considérations éthiques environnementales. Constater l’état d’une forêt, d’une rivière, les fragilités, pollutions, disparitions, par l’expérience de l’écoute, nous met face à des problèmes qu’on ne peut plus continuer à ignorer ou à minimiser, n’en déplaise à certains. Si le plaisir d’écouter au quotidien doit perdurer, voire s’enrichir au fil des expériences, le fait de pointer des catastrophes en cours, y compris au travers de signes apparemment anodins, d’avoir une volonté de pratiquer et de partager une pédagogie active, accessible, de considérer le paysage au travers des approches éthiques, écosophiques, est plus que jamais nécessaire. L’artiste écoutant est, pour moi, un acteur de tout premier ordre, surtout s’il s’associe, ou est associé, à des techniciens, aménageurs, décideurs…

Pour conclure, je reviens à Dewey dont la pensée et les recherches, vous l’aurez compris, innervent cette réflexion et expérience de mise en pratique pragmatique et esthétique du paysage sonore.
« Lorsque les objets artistiques sont séparés à la fois de leurs conditions d’origine et de leur mode de fonctionnement dans l’expérience, un mur se construit autour d’eux, qui rend presque opaque leur signification générale. »
John Dewey