La stratégie du banc

Gilles Malatray Desartsonnants
©Photo Zoé Suliko Tabourdiot

Au départ, point de stratégie, pas de plan préconçu, ni la moindre idée d’une action en cours, à venir…
Tout juste le fait de s’assoir sur un banc, presque toujours le même, le soir, en fin de journée, souvent entre chiens et loups, puis nuit tombée, parfois tardivement.
D’assez longues pauses en fait.
Souvent plusieurs heures.
Un poste-observatoire au long cours.
J’y prends l’air du temps.
Le temps de ne – presque – rien faire, un vrai luxe.
Mais ne rien faire n’est pas forcément ne faire rien.
Je peux écouter, regarder, rêvasser, et beaucoup lire.
Des moments non programmés.
La répétition m’inscrit dans un paysage urbain, à quelques encablures de chez moi.
En fait s’ancrer une vieille habitude, d’appréhender une ville en marchant, mais en s’asseyant sur des bancs publics (quand il y en a…)
Cette inscription itérative dans des espaces-temps récurrents m’installe, pour des passants eux aussi récurrents, comme un sorte de repère urbain, qui parfois les questionne.
Surtout que je peux m’y assoir par des températures assez fraiches.
Certains s’en inquiètent.
– Avez-vous besoin de quelque chose ?
– A boire, à manger, une couverture, de l’aide… ?
– Et bien non merci, c’est très gentil de votre part, j’habite à deux pas, ou je suis à l’hôtel, selon les cas…
– Excusez moi, je ne voulais pas…
– Mais ce n’est pas grave vous savez, plutôt sympathique de votre part…
– Que faites-vous donc ?

– Mais rien, je prends l’air, je lis, j’écoute, je regarde, je discute…
– Que lisez-vous ?
– Ah oui, moi j’aime bien… Et puis aussi…
– Je vous en apporterai un…
Et deux ou trois personnes avec qui nous avons parlé littérature, philosophie, me donnent des livres, je leur en donne aussi parfois.
J’ai instauré sans le vouloir une forme de Give Box, avec un peu plus d’humain en supplément.
La stratégie commence à s’élaborer, comme des gestes simples, une micro performance involontaire, une intervention a minima, relevant du “minumental”…
Et la conscience que quelque chose de passionnant se joue à ces endroits…
Avec également d’autres personnes, parfois en grande détresse, en quête d’écoute, tout simplement.
SDF, marginaux récemment sortis de prisons, personne seule menacée d’expulsion, jeune réfugiée Albanaise, je prends leurs désarrois, leurs fragilités, leurs révoltes, leurs abattements en pleine figure.
Je les écoute.
Je les écoute modestement.
Par inexpérience, par crainte, je ne sais guère leur donner de conseils face à la diversité et parfois la violence sociale de leurs situations.
Alors je les écoute, longuement, ce qui est déjà pour eux un geste bienveillant, leurs prodiguant souvent un simple “bon courage” lorsqu’ils s’en vont.
Je ne m’étais pas imaginé que s’assoir régulièrement sur un banc me plongerait, sans le vouloir, au cœur d’une Comédie humaine souvent sombre et Oh combien violente.
Une arrière-cuisine d’une société désabusée, clivante, et a priori peu portée à la bienveillance.
Ici, pas de notes, pas de sons, je respecte leur intimité, leur parole.
Ces instants ne sont pas propices à profiter quiètement du lieu.
D’autres épisodes sont heureusement plus joyeux.
De jeunes étudiants, étudiantes, en fête, qui passent régulièrement en me saluant gaiement.
Certains se contentent d’un signe de la tête, voire d’un sourire timide.
La situation à répétition me fait rencontrer des personnes, commerçants locaux, voisins, qui viennent tailler la bavette.
Un voisin collègue, travaillant sur le son, la parole rapportée, patrimoniale, habite quelques mètre de “mon” banc.
Le sujet de conversation est donc tout trouvé, nous échangeons autour de nos projets, expériences…
Je lis beaucoup sur ce banc
Revues techniques, philosophiques, romans de tous genres…
J’y écris également, des réflexions, des amorces de projets, des jeux de mots, avant qu’ils n’échappent à ma mémoire fugace…
Un banc-bureau en plein-air, dans une scène urbaine à ciel ouvert, à 360°.
Un bureau toujours ouvert au public.
J’aime assez cette idée.
Bureau un brin nomade, l’expérience pouvant se répéter ailleurs, presque partout, entre deux marches.
Pas de prétention esthétique dans un premier temps.
Pas encore.
Juste des instants de sociabilité, qui convoquent beaucoup, énormément, l’écoute, les écoutants.
Les écoutes…
Parfois j’ai tenté de figer des bribes du lieu en l’enregistrant.
Ou en m’enregistrant, comme narrateur improvisateur.
Selon ce qui s’y passe, ou pas.
Parfois je l’ai partiellement écrit sur un bloc-notes.
Les traces, doucement, s’accumulent, prennent de l’épaisseur, font vivre un paysage qui devient de plus en plus tangible, solide.
Même s’il reste fragile, comme tout paysage.
L’idée de construire, avec l’aide des passants, de me mettre en scène, de faire partie consciemment d’un espace en écriture, se fait progressivement jour.
Je tire de la répétition de ces postures, des idées de projets visant à investir subrepticement un espace public inspirant.
Sans rien imposer.
Plutôt suggérer.
Dialoguer.
Faire entendre.
S’entendre avec.
A la fois furtivement et pourtant ostensiblement.
Ce que j’ai parfois nommé des bancs d’écoute.
Mais où l’écoute est très élargie.
Des mobiliers urbains qui deviennent d’autant plus pertinents que lorsqu’une forme de rituel s’installe, dans le temps, dans la durée, dans la répétition, dans une forme d’habitude instable.
Je m’aperçois d’ailleurs que j’ai déjà exploré ces situations dans d’autres lieux, d’autres villes en l’occurrence.
Pendant une dizaine d’années, et durant une quinzaine de jours, sur les hauteurs de Mons (Be), juste en dessous d’un beffroi, et juste au-dessus de la Grand Place.
Espaces sonores assez magiques, tout en rumeurs et tintements, chuchotements et rires, passages acoustiques interstitiels de la ville alentours.
Là aussi des rencontres récurrentes.
Puis récemment au Locle, lors d’une résidence artistique Suisse, en duo avec l’artiste plasticienne Jeanne Schmid, sur un banc de la place de l’Hôtel de Ville.
Et ici encore d’autres rencontres.
Mais dans ce dernier lieu, à l’aune des expériences précédentes, j’avais conscience de m’installer dans un espace urbain, d’être repéré, presque assimilé, dans cette petite ville de quelques 10 000 âmes.
Il me fallait garder la fraîcheur de la posture nonchalante et “naturelle” d’un lecteur-observateur, face à la stratégie de jouer de ma présence, comme une forme d’interrogation sociale.
Réfléchir à la manière de poursuivre ces stations immersives et quelque part interactives, bien que sans dispositifs, en tous cas techniques ou multimédia.
Réfléchir à la manière d’en tirer des formes de récits.
Réfléchir à la manière d’en imaginer des prolongements, des postures, des mises en situations, des stratégies à venir.
Sans doute penser la façon, ou des façons, d’instaurer ces actions dans une continuité, une suite d’actions structurantes, dans une forme de rituel nomade.
Ici sur un banc, ailleurs sur un autre, et ailleurs encore.
Processus d’infiltration douce.
De dissémination contextuelle, et relationnelle.
Rien n’est encore tout à fait joué, mais l’idée germe de poser la stratégie du banc, entre deux PAS – Parcours Audio Sensibles, comme une posture me permettant de m’inscrire plus fortement comme un écoutant-écouteur sociable, dans des processus où la ville se lit en même tant qu’elle s’écrit.
Avec la précieuse aide des passants bienveillants, et de la ville généreuse.

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©photo Jeanne Schmid

 

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© Photo Pierre Gonzales is neR

 

 

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©Photo Jules Desgoutte

 

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©Photo Jules Desgoutte

 

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©photo Jeanne Schmid
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