Il y a un an jour pour jour, disparaissait l’ami Philippe Franck.
Artiste du sonore et du numérique, enseignant-chercheur, curateur, critique et historien de l’art, directeur artistique et programmateur de nombreux événements, dont City Sonic qu’il a créé, développeur de réseaux, il a œuvré à de multiples projets, en terres belges et au-delà.
J’ai rencontré cet infatigable activiste lors de City Sonic, il y a déjà bien des années, où il m’avait invité à chroniquer en collaboration avec Radio Campus Bruxelles à l’époque. Puis, nous avons développé la web Sonic Radio avec Zoé Zuliko et Jack Urbanska. Dès lors, durant de nombreuses années, nous nous sommes régulièrement croisés, à Mons, Bruxelles, Louvain-la-Neuve, Charleroi, Genappe, Rixensart, Braine-le-Comte, Lyon, Besançon, Bastia, Arc-et-Senans, chez CRANE Lab…
Très attaché aux valeurs environnementales, il a soutenu le projet Desartsonnants « Points d’ouïe et Paysages Sonores partagés » comme peu l’ont fait, au fil du temps et des invitations pour différentes interventions. Outre la radio, j’ai pu, grâce et avec à lui, développer mes PAS-Parcours Audio Sensible, notamment à Mons qui fut pour moi de nombreuses années, une sorte de ville laboratoire. Mais des workshops, conférences, installations sonores, concerts, rédactions d’articles, ont également été au programme, me permettant d’expérimenter in situ des situations d’écoutes singulières, des field-recordings et créations sonores tous azimuts.
Philippe était exigeant, autant que son amitié était solide. Il faisait se rencontrer des personnes avec lesquelles il pressentait des collaborations pouvant être humainement et artistiquement fertiles.
Il a soutenu de nombreux et nombreuses jeunes artistes qui aujourd’hui, font comme on dit leur chemin.
Passionné de philosophie, il aimait converser sur les liens entre arts, culture et philo, devant une bonne bière et un bon repas, avec d’ailleurs un solide coup de fourchette.
Je lui dois beaucoup, jusque dans la pandémie Covid où, via Transcultures, il a soutenu le projet « Des sons à ta fenêtre », qui a recueilli près de 300 prises de sons, textes, photos, en créant un réseau d’écoute stimulant dans des temps d’isolement et d’enfermement difficiles.
Il est évident que sans lui, d’autres personnes et lieux, Desartsonnants ne serait pas ce qu’il est.
Ce soir, un concert sera donné en sa mémoire par beaucoup d’ami.es, et je serai plus que jamais avec lui, avec elles et eux, en pensée.
Un livre hommage lui est consacré et paraît aujourd’hui-même, via le Studio de création numérique No code.
Les liens de téléchargement ou de commande sont disponibles ici : https://lnkd.in/e33Cdwme
Mois / janvier 2026
Trames blanches, des artistes et des aménageurs
Une trame blanche est une trame écologique, urbaine ou non, s’inscrivant dans la famille des corridors écologiques, caractérisée par une ou des continuités proposant des ambiances acoustiques qualitatives et apaisées. Elle repose notamment sur les travaux en écologie acoustique, bioacoustique, écoacoustique, et met l’accent sur l’influence du paysage sonore sur la faune et la flore, en se définissant comme une des solutions à la pollution acoustique.
Cette amorce de réflexion est bâtie autour d’expériences personnelles, d’écoutes et d’arpentages écoutants façon « Desartsonnants », tant en milieux urbains, périurbains, qu’en territoires ruraux.
Concernant les trames blanches Voir site du Cerema autour des trames blanches
L’artiste musicien, le créateur sonore, l’oreille sensible
Il parait naturel de penser que l’artiste musicien, ou le créateur sonore, développe de par ses pratiques, ses œuvres composées, une faculté auditive développée, aguerrie à différentes formes d’écoutes et d’objets sonores, pour reprendre les approches de Pierre Schaeffer.
L’écoute paysagère, in situ, notamment lors de marches écoutantes, ou sur des points d’ouïe déterminés, n’est certes pas l’action qui nous vient spontanément là l’esprit. Et pourtant, de nombreux et nombreuses promeneurs écoutant, pour citer Michel Chion, développent une affinité et une acuité toute particulière vers les paysages sonores à ciel ouvert, à 360°, urbains ou non. La perception de sources et d’ambiances multiples, d’espaces et de plans sonores plus larges que ceux de la salle de concert ou d’exposition, l’audition in situ de situations non composées, non musicalement écrites initialement, plonge les artistes auditeurs, mais aussi les publics qui leurs emboitent le pas, dans des situations immersives surprenantes. On peut même avancer ici l’adjectif inouï. Considérer ces expériences à l’aune de trames blanches est une façon de percevoir, voire de protéger, d’aménager des continuités auriculaires, des façons de nous déplacer dans des espaces où l’oreille pourra s’exercer à mieux entendre, à saisir la diversité et la richesse, mais aussi la fragilité acoustique des lieux. L’artiste il pourra puiser matière à (re)composer des espaces sonores singuliers, via différents modes de diffusion, d’installation, d’expériences performatives, et les partager avec différents public.
Voyons comment nous commencerons par arpenter le terrain, toutes oreilles ouvertes.
La marche écoutante comme geste esthétique et écosophique
La marche écoutante, balade sonore, soundwalk, PAS – Parcours Audio sensible pour Desartsonnants, et autres appellations, est un geste premier, une approche de terrain qui nous fait d’emblée arpenter le terrain de l’oreille. Dans le cadre d’une trame blanche, elle peut être outil de repérage, de diagnostic, une aide à l’écriture de mobilités douce, prenant en compte les caractéristiques auriculaires des espaces traversés, les sources sonores, les effets acoustiques et ambiances. Développer des marches collectives, lentes, silencieuses, à oreille nue, participera à la fabrique et à la préservation de trames blanches structurantes, dans des recherches de cohérences urbanistiques sensibles. Ces traversées acoustiques seront animées d’une volonté écologique (sensibiliser, protéger, aménager, développer…) voire écosophique, dans le sens guattarien du terme. La notion d’écosophie nous aide à penser des trames blanches, des lieux d’écoute, comme des espaces où une certaine philosophie, une recherche éthique, une morale sociale, sont de mise. Elle nous invite à une cohabitation respectueuse, entre humains, animaux, et milieux où l’anthropisation ne soit pas écrasante et égocentrée. La marche écoutante offre une approche à la fois expérientielle, pragmatique, sensible, éco-poétique qui nous fera
parcourir des corridors acoustiques comme des espaces de mieux-être non stressants. Des espaces où tous les sens seront conviés pour nous stimuler sans toutefois nous brutaliser. Entre îlots de fraicheurs et oasis acoustiques, les déplacements pédestres, urbains ou non, devront être pensés et aménagés comme des espaces de ressourcement, où la communication animale et humaine ne soit pas contrainte à hausser le ton dans une bruyante surenchère. Le défi est de taille mais mérite que les aménageurs, les artistes, les décideurs politiques, les habitants, s’y penchent collectivement, en mouvement.
Le field recording, entre mémoire, trace et matière à (re)composer
Le field recording, ou phonographie, ou bien encore enregistrement de terrain, in situ, est pour moi un prolongement de l’écoute paysagère. Avant de dégainer les micros tous azimuts, je laisse mes oreilles se frotter au territoire, s’imprégner des sons des lieux.
La prise de sons in situ, dans le cadre de la conception de trames blanches, peut prendre différentes formes et différents objectifs.
Prise de son mémoire, pour des écouter différées, hors-territoire, celle qui peut nous faire revivre l’expérience d’écoute initiale, avec parfois l’avantage d’un certain dégagement émotionnel, d’une décontextualisation cherchant la neutralité qui nous fera reformuler les expériences de terrain autrement, après coup et délocalisées, donc en partie affectivement épurées.
Pour s’appuyer sur les travaux de Pierre Schaeffer, on se placera dans une écoute active d’objets sonores possédant leurs propres logiques, agencements, et pouvant être lus comme des formes grammaticales, solfégiques, de paysages sonores en devenir. L’auditeur (re)compose, via l’écoute, le terrain acoustique de façon « musicale », non exempt de sensible, d’affect, l’imaginaire, ce qui peut s’avérer comme un outil de préfiguration proche du design d’ambiance.
La prise de son est également une façon de créer des traces, des cueillir des sources, de collecter des composantes et caractéristiques audios, une façon de construire un corpus sonore, pouvant être compléter de textes, d’images… L’artiste enregistreur mettra ici son savoir-faire pour choisir et placer ses micros, son point d’ouïe, ses mouvements, au service de la conception de trame blanche, en partenariat avec des aménageurs, résidents… Nous reviendrons un peu plus loin sur ces modes d’interactions agissantes.
Enfin, le fiels recordist est rompu aux traitement et aux montages sonores, voire à des exercices de compositions qui peuvent être création sonore, radiophoniques, électroacoustiques. Littéralement, partant de son échantillonnage audio, il fera paysage, il composera, tel un paysagiste qui va se fabriquer un jardin « à sa façon », un espace auriculaire esthétisé. Mais quel est donc dans ce cas l’intérêt du geste artistique pour la trame blanche ? Je peux y voir pour ma part différents attraits. Amener un peu de rêve, de plaisir, d’affect dans une étude parfois très technicienne en est une. L’imaginaire, le monde rêvé, embelli, sensibilise aux plaisirs de l’écoute, y compris non « composée », et stimule le désir de préserver, et qui plus est d’aménager des espaces où la qualité d’écoute, la biodiversité, l’apaisement acoustiques sont au rendez-vous. Bref il nous faut considérer des espaces vivables, qualitatifs, pour toutes et tous, humains et non humains, que devront forcément envisager les trames blanches dans leur conception.
Au-delà, on peut également imaginer que le preneur de son et compositeur paysagiste sonore, comme j’aime dans ce cas à le nommer, proposera une sorte de maquette audio-paysagère comme un outil de préfiguration, de modélisation d’espaces sonores équilibrés. Par ses connaissances liés aux effets acoustiques, généralement corrélés à la topologie et aux aménage des lieux, mais aussi de l’outil audionumériques et aux techniques d’écritures, l’artiste amènera ses façons d’entendre, d’imaginer, de créer, même modestement, des ambiances sonores où le plaisir de l’écoute est indissociables des contraintes de terrain.
On pourra penser des formes d’installations sonores qui prendront en compte la textures et les matériaux des sons, des façon de faire chanter le vent, la pluie, à l’échelle du paysage, ponctuellement, sans rien imposer.
On pourra également installer des paysages et parcours sonores (ce qu’est généralement une trame blanche) hors site, pour les faire connaître, les valoriser, les donner en exemples d’aménagements. Des expériences, déjà anciennes, ont d’ailleurs été réalisées via le Parc Naturel Régional du Haut-Jura (Acirene 1990), avec la Cité des sciences à Paris, l’Écomusée du Creusot, La ville de Lyon, dans le quartier du centre historique de Saint-Jean… La fabrique de trames blanches, notamment urbaine, peut s’inspirer de ces approches aux visées écologiques, voire écosophiques, comme nous allons l’aborder au chapitre suivant.
Les écritures et installations audio-paysagères, entre esthétique et approches écosophiques
Raymond Murray Schafer, dans les années soixante-dix, à développé une réflexion autour du paysage sonore et par-delà autour de l’écologie sonore, ou acoustique. Il appuiera ses recherches par de nombreux outils pédagogiques, dont des exercices d’écoute entrant dans la famille des soundwalks (marches écoutantes). Ce mouvement s’est développé en un vaste réseau international The World Listening Project (projet d’ écoute mondiale), promouvant l’écoute active et l’écologie acoustique. Ces travaux ont inspiré beaucoup d’artistes, de chercheurs, qui ont œuvré à développer des outils pédagogiques et milité pour que la composante sonore soit au rendez-vous des projets d’aménagement, au-delà des approches quantitatives (mesures de décibel), techniques (isolation phonique) et législatives (règlements et lois, cartes de bruit…). Une journée Mondiale de l’écoute (World Listening Day) a d’ailleurs été instaurée tous les 18 juillet, où des actions écoutantes, en relations avec l’écologie acoustique, sont proposées dans de nombreux pays.
Concernant les trames blanches, ce réseau, ces ressources et outils, sont non seulement inspirants, mais très utiles pour développer un projet qui, intrinsèquement, s’appuie sur la transition écologique, dans ses différentes approches, environnementales, sensibles, sociétales, éthiques, philosophiques…
Je reprendrai ici, les travaux autour de l’écosophie de Félix Guattari, à la suite de l’écologie profonde du philosophe norvégien Arne Naess. Il s’agissait de rompre avec une vision écologique très, trop anthropocentrée. Guattari défend la thèse que l’écologie ne peut pas être uniquement environnementale, via les rapports à la nature et à l’environnement, mais doit être aussi sociale, en considérant les contraintes économiques et sociétales, et également mentale, en regard de la subjectivité (sensibilité) humaine. Il pose donc via ces trois écologies, une action éminemment politique, avec toutes les tensions inclues, d’ailleurs plus que jamais d’actualité. L’aménagement du territoire, via entre autres les trames blanches, ne peut pas ignorer les différentes approches, qui placent l’écoutant, le marcheur, le résident, comme un co-écoutant parmi d’autres, dans des milieux fragiles, à partager de la façon la plus douce et conviviable que possible. L’artiste à l’écoute impliquée, l’aménageur, le piéton, riverain, résident… réfléchiront sur des espaces accueillants où des aménités auriculaires permettront à toutes et tous de mieux entendre, de mieux s’entendre.Le choix de parcours végétalisés, longeant des cours d’eau (voies vertes et bleues), pas trop pollués de lumières (trame noire), feront que ces espaces, ces mobilités, ces cheminements, nous feront apprécier des lieux les moins chahutés que possibles, y compris au niveau sonore. Notons que le chercheur Roberto Barbanti, dans on ouvrage « Les sonorités du monde – De l’écologie sonore à l’écosophie sonore« , reprend à son compte, des façons d’écouter et d’agir, dans la complexité, notamment politique des mondes sonores.
Pour cela, la transdisciplinarité et le partage de sensibilités, d’expériences, de savoir-faire, seront, autant que puisse se faire, des approches privilégiées dans la réflexion et la mise en place de trames blanches.
La transdiciplinarité, les actions interconnectées artiste/aménageur dans les trames blanches
L’aménagement du territoire gagne à monter des projets conviant différents savoir-faire, différentes compétences et sensibilités. Je n’ai de cesse que de le répéter.En matière de milieux sonores, l’acousticien voire le bioacousticien et l’écoacousticien, avec leurs approches scientifiques, dans l’étude des communications animales et humaines, des techniques de suivi, d’état des lieux, et d’analyses des signaux et espaces sonores seront des intervenants à l’ expertise aiguisée, pour des propositions pertinentes autour de trames blanches.
De même les urbanistes, paysagistes, architectes, écologues, apporteront des réponses en prise directe avec l’aménagement et la préservation d’espaces, des plans de mobilité douce, des zones associant confort acoustique, ilot de fraicheur, jonctions entre différentes partie de la ville, ou des espaces « naturels »…
Quant à l’artiste, peut-il, ou doit-il trouver sa place dans des processus d’aménagement ? Vous vous doutez bien qu’en tant qu’artiste travaillant sur l’écoute audio-paysagère, au sens large du terme, je pose là une question fortement orientée, inductive dirait-on, dont la réponse est évidemment affirmative. Oui, l’artiste joue un rôle non négligeable, pour peu qu’on lui laisse la place d’intervenir, dans la construction de trames blanches. Souvenons nous qu’à l’origine, via Murray Schafer, Max Neuhaus, Hildegard Westerkamp, Barry Truax, Christina Kubish, Akio Susuki... les soundwalks, balades sonores, marches écoutantes, sont des gestes artistiques mêlant des formes de musiques des lieux, de création sonore et d’écologie acoustique. Artistes engagés, ceux que je nomme des paysagistes sonores, à force d’arpentages, d’écoutes actives, de prises de sons, de (re)compositions audio-paysagères, d’installations, comme nous l’avons vu précédemment, trouve naturellement sa place dans une équipe transdisciplinaire. Sa sensibilité à lire le paysage sonore, parfois à le faire sonner, à embarquer des écoutants et écoutantes sur le terrain, ses visées pédagogiques, non seulement pour un jeune publics, mais pour des publics variés, apportent une touche sensible, voire un décalage poétique aux projets de terrain.
Il m’est arrivé de travailler sur un quartier stéphanois, avec un acousticien et ses étudiants, où, en emmenant des habitants marcher, nous avons comparé les mesures acoustiques, sonométriques, aux ressentis et perceptions sonores (sonies). Comparaison qui a parfois révélé de drôles de surprises, notamment dans les décalages entre réalités acoustiques mesurées et retours affectifs commentés. L’artiste, habitué à travailler dans et avec l’espace public, est en capacité de mettre des écoutes en scène, de les installer, de les rythmer, de les faire vivre comme des instants décalés, surprenants, des espace-temps inattendus autant qu’inentendus. Sa pratique créative, associée à celles d’aménageurs, de techniciens, amène dans la conception des trames blanches un regard, ou plutôt une audition, chemins de travers auditifs faisant faire un pas de côté, là où l’oreille, d’ordinaire assez peu sollicitée, nous en fera entendre de toutes les couleurs. L’artiste n’est pas forcément là pour ajouter des sons à des milieux parfois saturés, mais pour mettre en écoute l’existant, et si possibles valoriser les lieux remarquables de par leur qualité acoustique intrinsèque.
Vous l’aurez compris, ce plaidoyer milite pour l’inclusion d’un volet artistique dans des approches visant à établir des continuités acoustiques plus ou moins « silencieuses » ou tout au moins apaisées, où tout le monde trouve la place de communiquer sans trop élever la voix ou au pire se taire.
L’espace spatio-temporel des trames blanches, de ses définitions et conceptions in situ, est un riche terrain pour développer une oreille curieuse et promouvoir des lieux de mieux-être, où l’écoute partagée est au cœur du projet.
À fleur de sève au fil des ondes
L’eau flue au creux d’une sylve tortueuse
Forêt étreignant ses ondes
L’une irriguant l’autre
L’une maternant l’autre
Coulée verte et trouée bleue
L’oreille arpente leurs bruissements
Y puise de rassurantes énergies
Dans la fragilité des courants parfois ténus
Dans la fragilité des sèves nourricières
Un espace d’apaisement
Bruissonnance d’un coin du monde
Qu’il nous faut bien garder.
Formes ronds d’eau
Formes ronds d’eau
Écoute que gouttes
Et pluie voilà !
« Bassins versants, l’oreille fluente » 2026
Mise à jour « Sources et ressources » Paysages et territoires en mouvement
Sources et ressources » Paysages et territoires en mouvement »
En chantier…

Mots-clés
Territoires/photographie/phonographie, Arts de la rue, Art/science/société,
Corps/mouvement, Écologie/écosophie, Recherches/actions,
Marche/danse/corps, Espaces publics, Réseaux/croisements/indisciplinarité,
Urbanisme culturel/tourisme/aménagement, Éthique/philosophie/sociologie,
Ressources Paysages/géographie/cartographie, Arts action/arts performances
Graphisme/arts plastiques, Images, Cirque, Ruralité, Itinérances,
Cartographie, Mobilités, Écoute, Pédagogie…
Espaces-paysages sonores
« Rencontres Acousmatiques 2025 » CRANE Lab

Suite aux dernières « Rencontres Acousmatiques 2025 » du CRANE lab, des écoutes et discussions, je remets à nouveau l’écoute associée aux paysages en question.
Écouter nous demande de nous inscrire dans un espace donné, où gauche/droite, devant/derrière, dessus/dessous, proche/lointain, mobile/immobile, font de notre oreille un outil sollicité dans tous les sens, et parmi tous les sens, pour, entre autre nous situer dans un espace-temps auriculaire.
Malgré la directivité affichée de nos oreilles, pavillons pointés vers l’avant, alors que d’autres espèces vivantes possèdent des organes plus mobiles, directives, orientables, notre sphère géographique d’écoute se déploie dans de multiples dimensions, quasiment à 360°.
Les sons nous situent dans l’espace, la cloche, la fontaine, la route, la voix ferrée… Ils nous donnent des échelles de grandeur, de distance, des axes, des horizons plus ou moins dessinés. Ils nous situent aussi dans le temps, le bus ou le train qui passe, la sirène du premier mercredi du mois, la volée de cloches de l’Angélus, l’épicerie ambulante … Ces sons spatialisés, ces aménagements, objets ou véhicules, rythment et dessinent des formes d’architectures sonores, nous donnant à la fois des marqueurs, des limites, des plans qui nous renseignent notamment sur la qualité ou la non-qualité des espaces acoustiques ambiants, sur la lisibilité ou la perception chaotique et brouillée de ces derniers. Ces signaux sonores sont également représentatifs d’espaces sociaux partagés.
Je me souviens, lors d’un travail sur les paysages sonores jurassiens, d’un habitant d’un petit village qui me racontait que, aux beaux jours, lorsqu’il n’entendait pas sa voisine ouvrir ses volets tôt le matin, il s’inquiétait de la savoir bien-portante, voire bien vivante. Des sons endogènes signalaient l’ouverture matinale du rideau de fer de l’épicerie-bureau de tabac-dépôt de pain-bar, comme un signal positif, qui faisait entendre un village qui se réveillait, et restait bon an mal an en vie.
De la forêt au village en passant par les grands centres urbains, les espaces sonores contextualisent et caractérisent nos espaces de vie, de travail, de loisir. Selon nos connaissances, ou méconnaissances du terrain, ils nous envoient des signaux esthétiques, situés, qui parfois nous font sentir chez nous, parfois participent et/ou accentuent un sentiment de dépaysement, avec ses côtés exaltants, comme avec ses inconforts devant des situations inhabituelles.
L’espace sonore que je qualifierai ici de 3D, multidimensionnel, peut être composé, joué, via des dispositifs électroacoustiques multicanaux, immersifs, mais aussi, et c’est une large partie de mon activité d’arpenteur écoutant, appréhendés à oreilles nues, sans parfois d’autre projet compositionnel que celui de la marche écoutante, du PAS-Parcours Audio Sensible vécu et entendu in situ.
Les espaces acoustiques, esthétiques, ou esthétisés par des oreilles aventureuses, jouent en révélant, ou mettant en scène tous les plans sonores horizontaux, verticaux, en profondeur, qui placent l’auditeur au cœur de ce que je nomme un point d’ouïe, sweat-spot chez nos collègues anglo-saxons. Le lieu point d’ouïe, c’est là où il est bon d’être en tant qu’écoutant, espace construit, aménagé ou non, pour jouir d’une écoute active stimulante. C’est le bon endroit (au bon moment), une forme de kaïros, pour profiter au mieux d’espaces sonores qui dépassent largement les stéréophonies latérales. Au cœur de ces points d’ouïe, on peut percevoir une 3D acoustique préexistante, « naturelle », ou construite de toute pièce par le biais de créations ou d’aménagements sonores. La création sonore associée au field recording, parfois à l’installation, au concert immersif, fera passer le promeneur écoutant vers un statut d’auditeur actif, voire de compositeur, de créateur sonore, utilisant des matières audios collectées sur le terrain. La difficulté de passer par la captation sonore est celle d’une immense réduction spatiale, même avec des systèmes immersifs, ambisoniques ou binauraux, performants. L’oreille capte aisément, même inconsciemment, un espace environnant quasi sphérique, aux frontières mouvantes plus ou moins vastes. Sans compter les stimuli affectifs propres à chacun et chacune. L’écoute d’un enregistrement sera généralement assez, voire très décevante quant à sa restitution spatiale, sensorielle, émotive, même dépassant une stéréophonie somme toute assez limitante. Le jeu de la (re)composition électroacoustique, acousmatique, tentera, avec plus ou moins de bonheur, de redonner de l’air aux sons, de les faire circuler autour de l’auditeur, dans un espace qui élargira celui de la captation. Ici entrent en jeu des dispositifs où la place, le nombre des haut-parleurs, les capacités techniques à diffuser les créations en faisant bouger les sons, et bien sûr l’art de l’artiste à recomposer les ambiances, quitte à déréaliser totalement la situation d’écoute initiale pour en garder plus l’esprit que la véracité. Cette posture esthétique assumée est d’ailleurs très souvent convoquée, dans le sillage de musiciens et créateurs sonores tels Luc Ferrari, Knud Viktor, Hildegard Westerkamp, Brandon Labelle, Max Neuhaus, Peter Cusack, Claude Schryer, Bernard Fort …
Le terrain fournit la matière sonore, des modèles de spatialisation. L’artiste, lui, joue de l’écriture à la diffusion, via des outils de composition et de traitement audionumériques. Il recrée des espaces sonores plus ou moins, voire totalement revisités, en tout cas dans une approche paysagère. De l’écoute in situ à l’écriture audio-paysagère, en passant par sa diffusion, son installation, la boucle est bouclée. L’écoute spatialisée, 3D, reste un champ d’exploration acoustique, artistique, notamment dans les créations environnementales, qui a sans doute encore beaucoup à explorer, à inventer, et à faire entendre.
Écoutons bruire le monde
Engagements auriculaires

Plus le temps passe, plus grossissent les tensions, climatiques, géopolitiques, sociales, plus le secteur culturel et artistique est invité à s’engager dans une résistance humaniste, écologique, si ce n’est écosophique.
Desartsonnants, car il s’agit ici de sa position personnelle et non d’une injonction moralisatrice, ne peut pas rester dans une tour d’ivoire coupée des réalités. Il ne peut pas se cantonner à une approche exclusivement esthétique et artistique. L’écoute et la lecture/l’écriture de paysages sonores partagés, sont des façons de tisser des liens sociaux, de respecter et de défendre des valeurs soutenables, de résister à des idéologies rétrogrades, paupérisantes, génératrices de multiples effondrements.
Nombre d’associations œuvrent, de plus en plus difficilement, pour maintenir et à développer des espaces de convivialité productrice, d’expériences collectives responsables, respectueuses et engagées, du très local à l’international. Un vivier qui permet de maintenir des visées avant tout humaines, malgré la pression des exigences de rentabilité et de profit.
Tout cela peut sembler un discours idéaliste, voire utopique, mais chaque geste, si modeste soit-il, contribue à entretenir des oasis où l’on peut prendre encore le temps d’écouter, de s’écouter, d’écouter l’autre, même et surtout avec nos divergences.
