Nomadisme et voyages sonores, espaces d’écoute temporaires et partagés…

Il m’est parfois difficile, pour différentes raisons, de fixer une activité dans un lieu précis, espace qui relèverait de l’immeuble (ce qui, aux vues de la loi, ne peut être déplacé), ou pire, de l’immobilité, physique et projectuelle.
Les contingences matérielles, techniques, occasionnellement financières, poussent mes expériences de terrain à voyager d’un lieu à l’autre, hors-les-murs.
Exemple : Prenons le paysage sonore comme axe de travail, de recherche, de création, ce qui est mon activité au jour le jour.
Je pourrais décider de rester sur un lieu donné, d’en faire un inventaire acoustique, de mettre en place des approches descriptives, pragmatiques, phénoménologiques, et plus encore si affinités.
Je pourrais également me construire une sorte d’observatoire, en se disant que, de toute façon, un instant d’écoute ne se renouvèlera jamais à l’identique, tel le fleuve toujours renouvelé d’Héraclite pour le baigneur qui s’y trempe.
Néanmoins, il m’est plus que nécessaire de me frotter à des formes d’inconnus, même non spectaculaires, infra-ordinaires, pour reprendre une thématique chère à Pérec dans une sorte d’inventaire descriptive du quotidien.
Passer d’une ville, d’une forêt, d’un village, d’un bâtiment à l’autre, s’y mesurer, les écouter, les appréhender avec une expérience de leur multiplicité, du collectage d’ambiances sans cesse renouvelées, prendre des bols d’air acoustiques hors d’un chez-soi à la longue enfermant, des gestes vitaux pour le lobe-trotter* que je suis.
Au-delà des dépaysements sensoriels, géographiques, dans le sens où l’entend Jean-Christophe Bailly dans sa géographie émotive**, le nomadisme vagabond est un facteur de rencontres. Celle qui tricote des projets dans lesquels l’échange est au cœur des interactions écoutantes. Écouter ensemble, à deux, à plusieurs, faire silence parfois, discuter à d’autres moments, se sentir à la fois chez soi, accueilli, et à la fois explorateur dans des ailleurs amènes.
L’écoute abat ou contribue à trouer des frontières, physiques, acoustiques ou symboliques. Elle me fait suivre et traverser des lisières, des espaces incertains, entre ville et campagne, dedans/dehors… L’écoute tend à rendre des lieux, des espaces de vie plus poreux, moins cloisonnées, enfermants. Les sons et la parole, les gens, les animaux, circulent, plus ou moins facilement, et mon oreille et mon corps d’écoutant avec eux. En marcheur, en voyageur par le train, que j’adore, le bus, je cherche à découvrir de nouveaux espaces sonores, à m’en nourrir, à les réécrire à ma façon, à les partager surtout.
Si j’aime régulièrement revenir vers des ancrages familiaux, des lieux riches en souvenirs, attaches et histoires personnelles, c’est pour en repartir bien vite, ailleurs. Battre la campagne, errer dans des villes, se poser sur un banc, les oreilles grandes ouvertes, les micros curieux, le carnet de notes à portée de main, la conversation toujours appréciée, un mode de vie qui pimente mon quotidien.

Pour terminer ce texte, une petite adresse aux lecteurs, lectrices qui l’auront parcouru jusqu’ici : Je suis toujours en recherche de lieux d’accueil, d’écoute, de partenariat, d’expérimentations croisées… Si jamais…
À bon entendeur et bonne entendeuse, salut !…

* Qualificatif que m’a donné l’ami Michel Risse, et que je reprends à mon compte.
** Le dépaysement, voyage en France – Jean-Christophe Bailly – ed Points – 2012

Points d’ouïe et maillage

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Je relie de plus en plus les lieux et les moments d’écoute, non pas comme une somme d’identités plus ou moins indépendantes et singulières, mais comme une sorte de récit globalement cartographié, mis en son et en mots. A la façon de Gilles Clément, dont le Tiers-paysage est tissé d’une multitudes de friches, de dents creuses, par des parcelles de non emprise, dans un éco-système global et cohérent, je pense de multiples points d’ouïe, spots auriculaires appréhendés par l’écoute, comme la fabrique, le façonnage, d’un paysage sonore aussi diversifié que quasiment universel.

Certes je n’ai pas posé, loin de là, mes oreilles partout, il me reste tant de zones que j’aimerais tant entendre, mais j’ai sans doute suffisamment posté mes écoutes me me tisser, métisser, un large récit auriculaire à portée d’oreilles.

Des villes et des pays – Lyon, Mons, Cagliari Victoriaville, Tananarive, Saint-Pétersbourg, Kaliningrad, Vienne, Paris, Sabugueiro…  endroits singuliers où j’ai installé, souvent se façon récurrente, diverses écoutes, parcours, solitaires ou collectifs, ont fortement maillé une géographie auriculaire qui se fait progressivement cohérente. Partout de l’inouï, partout du déjà entendu…

Et des entre-deux, comme des interstices où l’oreille cherche les seuils, les limites, les lisières et les passages…

Au fil des arpentages, collectages, rencontres, expériences de terrain, se construit un territoire sonore sensible et mouvant, mais néanmoins de plus en plus descriptible dans une forme d’entité perceptible.

Si chaque projet, dans sa contextualité spatio-temporelle, est écrit et cousu main, ou cousu-oreille, il apporte néanmoins à chaque expérience, une pièce supplémentaire à une sorte de carte-puzzle, un jeu dont les règles ne cessent de se ré-écrire, de s’adapter au milieu et aux personnes croisés.

Entre deux villages, voire deux hameaux, à quelques kilomètres ou centaines de mètres, comme entre deux métropoles distantes de milliers de kilomètres, le fil d’écoute est déroulé virtuellement, comme celui d’une pelote de laine vagabonde – un « fil qui chante » transmetteur, qui dessine un voyage au creux de l’oreille. Oreille collective dans le meilleur des cas.

Un voyage où l’image est aussi sonore que visuelle, si ce n’est plus.

Un voyage où les sensations kinesthésiques, haptiques, invitent le corps entier, y compris à gouter et à savourer les saveurs du monde. Le son d’une cuisine qui mijote, associé à sa tenace et jouissive persistance odoriférante, gustative est souvent un moment d‘exception, d’altérité amène. Les épices de la vie passent par et dans tous les sens.

Des voyages donc dans tous les sens, même sans presque bouger…

Lobe-trotters est le surnom que m’a donné un collègue, Michel Risse pour ne pas le citer, lui aussi voyageur et voyagiste de la chose sonore. J’avoue apprécier cette perspective d’une écoute nomade, assez librement déployée partout où un lieu se met à sonner à sa façon, c’est à dire vraiment partout !

Une belle offrande au promeneur écoutant insatiable dans sa quête d’un paysage sonore partagé par de multiples récits et expériences.

Point d’ouïe, genèse d’un voyage auriculaire

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J’ai, ces dernières années, parcouru beaucoup de kilomètres en voiture (de moins en moins), trains, bus, et parfois avions et bateaux. Néanmoins, l’aventure, petite ou grande, ne commence vraiment pour moi que lorsque je mets pied à terre. Je me sens bien arrivé lorsque j’arpente et écoute, deux gestes souvent indissociables dans ma pratique, le territoire en bout du chemin, où qu’il soit, et fût-il une des innombrables étapes d’un long parcours toujours en chantier.

C’est également lorsque, durant ces arpentages-écoutes, les rencontres, les échanges, les expériences humaines, les explorations partagées, font que les voyages s’ancrent plus profondément dans un parcours intime, paysage sonore affectif, singulier, personnel et pourtant je l’espère partageable.

C’est sans doute ici que le récit se construit, autre voyage dans le voyage, pétri de mémoires vives, où les sons sont inscrits en exergue d’une histoire rhizomatique, entre les deux oreilles.