Récits en écoute, écoutes en récits

Il(s), elle(s) nous raconte(nt) des histoires de leurs vies, leurs mémoires, leurs joies et peines, de joyeux événements et des drames, des expériences fulgurantes ou au long cours…
Le paysage, souvenirs d’enfance ou souvenirs tout court, se fait entendre dans de multiples récits.
Le lavoir du village aujourd’hui disparu, les troupeaux ensonnaillés dans l’alpage, l’usine de tissage abandonnée, en plein centre-ville, les volets qui s’ouvrent et se ferment, battent aux rythmes des jours, des soirs et des matins, les contes et chansons des anciens dans les banquets et repas de famille…
Sans nostalgie forcée, en évitant le poncif «  c’était mieux avant », l’écoute de terrain, hors du grand déballage médiatique des réseaux sociaux, est une façon de préserver des liens entre des mémoires vivantes, multiples, tissées dans des humanités sonores.
Il faut s’extirper des grands flux médiatiques qui nous font courir le risque de devenir des éponges saturées d’informations et de bruits, mettant à mal nos facultés critiques, nous acculant à être noyés dans un bouillon sonore inaudible et stressant.
Prendre le temps d’écouter sur le terrain, d’entendre, de jouir des plaisirs auriculaires, des voix de la forêt, de celles et ceux qui l’habitent, la travaillent, la traversent, et de comprendre les fragilités d’écosystèmes malmenés.
Histoires de villes, de grands ports, de ruisseaux, légendes et contes, il nous faut nous garder des espaces où l’écoute participe à nous relier à nos racines, nos terroirs, nos espoirs, nos familles, nos amis et nos rencontres. Sans passéisme mortifère, ni angélisme naïf, nos oreilles nous connectent, de même que nos autres sens, à un monde qui charrie une multitude d’histoires propres à chaque lieu, chaque personne, chaque moment.
Notre capacité à mettre les territoires, petits ou grands, proches ou lointains, en écoute, en toute simplicité, de s’installer temporairement, collectivement dans des points d’ouïe partagés, nos envies d’échanger sur des histoires à portée d’oreille, offrent des ilots de résistance face à un redoutable emballement médiatique et géopolitique.
Certes, nous ne prétendons pas résoudre les innombrables problèmes sociétaux et écologiques, mais aspirons à garder nos facultés de préserver des espaces dans lesquels on peut encore s’entendre, momentanément à l’abri de la fureur et du bruit, en confrontant l’altérité et la complicité de nos récits respectifs.

Le ruisseau flue
Indolent
Sinueux
Capricieux
Charriant de vieilles ou de nouvelles histoires
Méandres mémoriels
Méandres imaginaires
Tranches de sons à saisir au creux de l’oreille
Irriguées de récits flottants
Et parfois confluants
Il nous faut nous assoir ensemble pour en saisir les murmures
Et le parc urbain
La clairière isolée
La friche d’une usine en ruine
L’escalier escaladant la colline
La jetée d’un port aux amarres grinçantes
Les sinuosités d’un quartier médiéval
Le marché de quartier bien vivant
La médina labyrinthique
Le banc public accueillant
Et mille autres petits et grands lieux
Que nous racontent-ils ?
Qu’en racontons-nous ?
Qu’en transmettons-nous ?
Des récits collectifs
Des mémoires personnelles
Des tranches de vie bruissonnantes
Qui nous préservent autant que faire se peut
Des grands chaos du monde.

L’écoute en toute inquiétude

Paroles hésitantes, angoissées, défaillantes, mensongères, lacunaires, biaisées, virulentes, résignées, bâillonnées…
Rivières taries, villes chahutées, paysages chamboulés, équilibres menacés.
Actualité tonitruante, chaos sonore et vacarme récurent.
Écouter et regarder, le monde n’est pas toujours source de réjouissance.
On cherche des havres de paix, qui heureusement existent encore en des lieux a priori protégés d’une folie emballée, conquérante, guerrière, décomplexée.
Je me dis que j’ai (encore) la chance, de ne pas vivre sous le fracas meurtrier et mutilant des bombes, des drones, des missiles et autres engins de destruction massive.
L’écoute du monde a connu de meilleurs jours, même si les conflits n’ont jamais cessé de se faire entendre ici ou là.
Les programmes radiophoniques tournent en boucle l’incertitude de terres soumises aux belligérances dévastatrices, qu’orchestrent des visions impérialistes, plus que jamais prêtes à tout pour asservir des territoires et leurs habitants. Prêtes à tout pour assouvir une soif démesurée de pouvoir et de possession, dans la fureur et le bruit. On a beau dire plus jamais ça…
Au final, on peut se réfugier en forêt, en montagne, a priori loin des turbulences. Malgré tout, le son des conflits persiste en nous-même, en bruit de fond, comme un arrière-plan sonore auquel on ne peut échapper, un vilain et terrible acouphène intraitable.

Écouter quelque part

Chaque ici et chaque ailleurs est acoustiquement singulier. Cela peut sembler une formulation passe-partout, mais néanmoins il est bon de garder cela en tête avant que de partir à l’écoute des territoires.
Chaque moment, de la nuit profonde à l’aube naissante jusqu’au cœur de la journée, se fait entendre autrement.
Chaque saison, entre froidures hivernales et canicules estivales, déroule un tapis sonore unique.
Chaque ville, chaque forêt, montagne, village, vit au gré des scènes auriculaires toujours renouvelées.
L’arpenteur écoutant prend conscience, au fil de ses déambulations, de ces singularités qui le plongent dans d’innombrables situations auriculaires qui resteront des moments uniques.
Dans certains cas, il ausculte le terrain en mettant au premier plan des activités, un port, une usine, un marché. D’autres fois, il va chercher la trace de l’eau, l’écho montagnard, les oiseaux forestiers, la mémoire patrimoniale.
Il n’a pas toujours idée de ce qu’il va trouver, ni même parfois chercher, capter, dans des quelque-parts qu’il aborde avec une curiosité auditive un brin naïve, et peut-être via une forme d’exotisme dépaysant.
Poser les pieds et les oreilles pour la première fois dans une forêt tropicale, une médina, une prison, développe une écoute réactivée par notre méconnaissance des lieux, et les surprises rencontrées.
Se poser quelque part, sur un banc solitaire surplombant une mer tumultueuse, au cœur d’une grande fête populaire, dans une cathédrale au calme imposant, un hôpital psychiatrique, autant d’espace-temps qui situent nos écoutes dans des immersions pouvant se révéler déroutantes.
Installer des écoutes situées, conceptualisées, ou non, parcourir des hors-les-murs, c’est un peu comme intégrer, voire construire un laboratoire nomade, nous permettant d’expérimenter nombre de paysages sonores en gestation, tous plus surprenants les uns que les autres. À condition toutefois de rester ouvert à être surpris par des choses très simples, ou complexes, que nous rencontrons ici et là, et d’accepter l’étonnement, quitte à être déstabilisé ou malmené.
Écouter ici n’est pas écouter autre part. On y trouve des climats sonores spécifiques avec certaines formes d’universalité et leurs lots de singularités. Pour paraphraser une célèbre maxime, jamais dans un même lieu, nous baignerons nos oreilles dans les mêmes ambiances sonores.
Et plus nous entrainons notre audition à des formes d’écoutes actives, comme un musicien aiguise le sens de l’ouïe pour jouer au mieux, plus les spécificités des lieux nous sautent à l’oreille.
Sauter à l’oreille n’est pas forcément agresser l’écoutant et l’écoutante, c’est, vous l’aurez compris saisir les choses qui auraient pu nous échapper et qui pourtant font sens en construisant des paysages sonores inouïs, au sens littéral du terme.
L’écoute est donc fortement liée aux lieux où elle est déroulée. Les espaces mis en écoute influeront les façons d’entendre, les postures physiques et mentales déployées et expérimentées in situ. On ne pourra pas calquer à l’identique un processus, une méthodologie intégralement transposable, ou tout au moins pas dans une procédure rigide et immuable, sans courir le risque d’aseptiser, de rendre plus ou moins stérile le projet sonore initial. Il faudra tenir compte des lieux, de leurs caractéristiques acoustiques, des séquences sonores s’y déroulant, sans compter des moments choisis pour ouvrir des fenêtres d’écoute offrant un aperçu optimum des diversités et richesses auriculaires, y compris les empreintes négatives des phénomènes sonores sur un territoire donné.
Un projet nomade, sur différents territoires, dans différentes cultures, maillera un parcours d’écoute sans cesse renouvelé, avec des similitudes et des situations spécifiques à chaque lieu et moment.
Écouter quelque-part, c’est accepter de plonger dans des univers, des ambiances, avec leurs lots d’incertitudes, de plaisir et de situations « desartsonnantes ».

La marche écoutante, une pratique artistique et sociale à portée d’oreille

Marche, écouter, se poser, écouter de nouveau, traverser des espaces où les paysages sont (aussi) sonores, être traversé par les sons des lieux, autant de façons de se tenir éveillé aux bruits du monde.

Point besoin pour cela de dispositifs complexes, d’appareillages sophistiqués, de prothèses acoustiques. On vise ici plutôt une approche « naturelle », sobre, où l’expérience se fait à même le corps, d’oreille à sons, en interaction directe avec les milieux auscultés.

On agit ainsi dans une sobriété énergétique assumée, revendiquée, qui invite le corps à vibrer, à résonner, sans filtres, avec les ambiances sonores. On n’éprouve pas la nécessité de rajouter quoi que ce soit, ni d’étendre outre mesure une oreille aux visées audio-transgéniques.

Tout est déjà là pour être perçu dans son intimité comme dans son côté spectaculaire, du glougloutement du ruisseau à l’orage imposant, du murmure amoureux aux clameurs d’une foule en liesse, ou en colère. Notre oreille est prête, armée, compétente.

Le spectacle de l’écoute est à chaque coin de rue, comme au détour d’une sente forestière, celle qui croise un ruisseau ou un torrent.

Ce spectacle auriculaire se montre, se fait entendre, comme une installation sonore hors-les-murs, parfois dans les murs. C’est un processus qui installe en premier lieu le geste d’écoute plutôt que de nouvelles couches sonores, dans des espaces acoustiques intrinsèquement riches, complexes, et parfois déjà trop saturés.

C’est aussi une pratique s’inscrivant naturellement dans les arts de l’écoute, au même titre que le fait d’aller au concert, de traverser un espace sonore muséographié, de visiter une installation sonore interactive, ou de participer à d’autres gestes écoutants, collectifs ou individuels.

L’esthétique acoustique des lieux nous interroge ainsi sur ce que notre oreille entend, écoute, perçoit, dans des espaces multiples. La plasticité sonore, son impermanence, ses séquences, souvent à l’improviste, nous questionnent, sans qu’il soit besoin de rajouter une couche technologique, sur les fragilités ambiantes, les incertitudes, dans un monde de plus en plus chahuté, voire violenté.

De pesants silences attestent d’un écroulement effréné de la biodiversité.

De violents vacarmes secouent un monde belliqueux qui n’a de cesse que de s’entre-tuer.

À l’heure ou nombre de valeurs humaines, écologiques, politiques, sociétales, sont remises en question, voire inversées, l’écoute sans fard nous permet de rester connecté éthiquement avec nos lieux de vie, de travail, de loisir… Elle nous fait espérer des espaces plus apaisés, moins chaotiques.

Se rendre disponible pour écouter le discours de l’autre, le chant de l’oiseau, la rumeur de la ville, le flux du ruisseau, est une attitude que propose l’artiste écoutant, comme autant de moments de partage qui nous relient au monde, dans une altérité curieuse. Nul besoin de technologies avancées pour entrer dans un univers sonore à la fois omniprésent, mais pas toujours écouté dans ses esthétiques réjouissantes comme dans les signaux d’alerte plutôt préoccupants qu’il nous envoie sans cesse.

L’écoute nous donne la capacité de nous connecter, ou de nous reconnecter, au ruisseau, à la forêt, et à tous leurs habitants, végétaux, sols, via notamment des initiatives citoyennes, culturelles, artistiques… Les dispositifs de recherche-action trouvent ici tous leurs intérêts et leurs potentiels collaboratifs de terrain.

Écouter en toute simplicité s’inscrit dans une écosophie auriculaire qui convoque à la fois une démarche artistique, environnementale et éthique, nous impliquant jusqu’au creux de l’oreille.

Écouter en toute simplicité nous fait entendre, pour le meilleur et pour le pire, les sons qui nous entourent, que nous produisons, jusqu’aux limites de l’écoutable, de l’entendable.