Installer une écoute en mouvement

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Installer une écoute en mouvement

Installer une écoute en mouvement

 

Pro-page à sons

Ce texte est une écriture cheminante, celle qui ne serait pas la narration d’un parcours bien tracé, mais plutôt d’une Escriptura camina, prenant des chemins de traverse, sans plan nettement défini, et encore moins arrêté. Ou arrêts ponctuels.

Une forme d’errance bien plus que d’itinéraire.

Néanmoins le projet est guidé par l’idée que le son, ou plutôt l’écoute, peut s’installer au gré des pas. Que nos mises en situations peuvent installer des paysages sonores fluctuant dans leur impatience de se transformer, de muter d’un état à un autre, et qu’il faudra saisir sur l’instant, sur le vif.

Installer l’écoute en mouvement, c’est prendre le risque d’une stratégie fragile; mais aussi se laisser une marge de liberté, façon « L’Usage du monde entre nos deux oreilles », référence explicite aux merveilleux récits de voyage de Nicolas Bouvier, pour emprunter les espaces sonores de travers.

Les mots-clés, qui ne verrouillent pas mais au contraire ouvrent de nouveaux champs, des phrases et des textes en mouvement, seront bien souvent des guides qui pourront motiver des envies de faire, et de refaire encore, des cheminements joliment capricieux.

Tout comme nos gestes, intuitifs ou réfléchis, convoqueront des mots et des pensées pour en fixer quelques bribes d’expériences en chantier, voire les stimuler.

PAS – Parcours Audio Sensible

Pour embrayer ce parcours auriculaire, je dirais que la marche d’écoute, que je nomme souvent PAS – Parcours Audio Sensible, est sans doute un des moyens des plus engageants, physiquement et mentalement, voire même spirituellement, pour se frotter à son, à ses milieux de vie, de traversées, de résidences, furent-elle brèves et ponctuelles.

Milieux construits, naturels, si tant est qu’il en reste beaucoup, humains, sociaux, complexes

Milieux dont nous ne sommes pas le centre, dans une persistance humaniste, mais juste partie prenante, partie faisante, et c’est déjà beaucoup, si ce n’est parfois beaucoup trop.

Alors la marche, lente, parcours ou errance, excite nos sens à fleur de peau, de nez, de regard, d’oreille, de pied…

Arpentage

J’aime le geste d’arpentage, celui répétitif, itératif, un brin obstiné, qui mesure et nous fait nous mesurer à…

Qui nous fait également rester à notre place, dans un paysage habitat souvent trop façonné, si ce n’est mal-façonné.

Alors l’oreille se déploie, plus ou moins vivement, dans les méandres et strates hétérotopiques de forêts et de villes, de rues en rives…

Les sons viennent à nous, creuset auriculaire, ou bien nous allons vers eux, ou bien on ne sait plus qui bouge, mais tout bouge, assurément, parfois malgré nous.

Nous sommes vibrations, parmi l’infinité de vibrations qui maintient le monde en vie, en mouvement, celui que nous habitons, co-habitons physiquement.

Les sons, tout comme les lumières, les couleurs, les odeurs, les matières, participent à cette immense et perpétuelle auto-construction vibrillonnante.

La marche les installe, les dispose autour de nous, des autres, ou bien nous installe dans un paysage donnant l’échelle acoustique d’un lieu à celui qui y déambule.

Son rythme lent, mesuré, encore une référence à une forme d’arpentage étalon, convoque une sorte d’état de transe.

Transcendance.

Transit aussi, d’un point – géographique – à un autre, mais également d’un état à un autre.

Transport et plaisir

Être transporté, ailleurs, au-delà du quotidien, de l’habituel, du rassurant, ensemble, dans une communion sensorielle, avec le groupe, l’environnement, l’intérieur/extérieur entremêlés.

Une notion une plaisir se dégage, un transport quasi amoureux.

Ne jamais renoncer au plaisir. Plutôt le rechercher. Comme une évidence qui parfois semble nous échapper, ou que nous oublions de convoquer.

Plaisir de faire, de ressentir, de dire, de penser, par les pieds, les oreilles, le corps, le groupe, le vent, les acoustiques, les autres

Pauses

Sans omettre de se ménager des pauses, encore des plaisirs, même infimes, entrecouper la marche, comme l’écoute, de répits, cassures, éléments rythmiques nécessaires à un équilibre entre mobilité et l’immobilité.

Recherche de stabilité, d’équilibre. D’ailleurs l’oreille interne, lorsqu’elle dysfonctionne, est la cause de bien des déséquilibres et autres vertiges. Gare à la chute.

Points d’ouïe

Envisageons les points d’ouïe, nés de ces haltes, ou même les constituant.

Punctum, le point, ponctuation, jalonnement et repère, nécessaires, si ce n’est vital dans un jeu de paysages auriculaires complexes.

Ponctuer le PAS – Parcours Audio Sensible façon Desartsonnants, par des points d’ouïe, choisis, autant que faire ce peut, pour leurs qualités auriculaires, comme de vrais oasis sonores, où se détendre l’oreille, ou non.

Tendre l’oreille est souvent nécessaire, la détendre bien autant, si ce n’est plus. Histoire d’équilibre.

Mais tendre, à entendre, à s’entendre, toutefois en évitant les tensions nocives, les sur-tensions ; encore une question d’équilibre entre le trop et le pas assez, le confort ou l’inconfort, le saturé et l’absence, les sons en creux, et un trop plein de silence, sorte de vide mortifère.

Poser des points contre point.

La ponctuation itérée, répétée, peut se faire pointillisme.

Une écoute ou chacun des micro-sons, juxtaposés, telles des touches de couleur, dans un paysage post-impressionniste, seraient proche d’une écriture par assemblage, en pointillé, post schaéfferienne1 et son idée de la matière composée…

Encore et toujours des points. Point e trève, on avance.

Faire le point, où en suis-je dans mon parcours d’écoutant, mes approches audio-paysagères, où et comment et pourquoi, avec qui, poser une oreille bienveillante ?

Mise au point, affiner l’écoute, à l’image d’une prise de vue qui règlerait des nettetés, des plans à privilégier, des façons d’inciter l’œil et l’oreille à regarder l’ensemble, dans une globalité nette et précise, ou un point émergent sur un background savamment flouté, par une habile focalisation. Sons et images e concert.

Focalisation de l’écoute sur un moment/lieu, l’œil écoute et l’oreille regarde.

Partage d’aménités

Poursuivant la notion de points d‘ouïe comme une recherche de lieux auriculaires remarquables, accueillants, j’ai discuté il y a quelques temps avec un enseignant en géographie, lequel bâtissait ses projets pédagogique autour des aménités paysagères.

Cela m’a interpelé et j’ai été voir, ou entendre, de plus près, ce que cette notion impliquait.

Historiquement et littéralement ce mot provient de Locus amoenus, ou l’agrément d’un lieu, d’un lieu par définition amène. Ce sont donc des aménités paysagères qui ont prévalu, avant-mêmes les aménités humaines.

Un paysage accueillant, voir paradisiaque à certaines époques, chose de plus en plus rare aujourd’hui. Pure utopie ?

Des aménités auriculaires, à l’instar de ce que Raymond Murray Schafer2 nome un paysage Hi-Fi, haute -fidélité, où l’oreille se régale, où l’écoute pourrait être jouissive.

Chercher des aménités pour, toujours en marchant, écoutant, se posant, contrebalancer un environnement de plus en plus chaotique, sans toutefois nier l’évidence d’un, ou d’une somme de déséquilibres croissants.

Chercher le refuge amène, bienveillant, tant dans le lieu que dans la relation humaine entre, par exemple marcheurs écoutants. Une communauté souvent éphémère mais soudées par la choses sonore entendue, écoutée de concert.

Croire encore à des poches de résistance, des ZAD (Zones Auriculaires à Défendre), ZEP (Zones d’Écoute Prioritaire, ou Partagée) des oasis de calme où échanger sans hurler ni tendre l’oreille, et qui plus est dans une bonne entente… Encore une utopie à cultiver dans le grand vacarme des temps présents, et à venir ?

Partage de sensibilités

Un autre enseignant chercheur me parlait lui de partage de sensibilités.

Avant que de les partager, il faut bien sûr les construire, les vivre, les expérimenter.

Gardons cela dans un coin de l’oreille, sensible pour le peu, voire hypersensible parfois.

Nous pouvons revenir vers une notion de plaisir, si la sensibilité ne côtoie pas les phases d’une hyper exacerbation, pouvant être humainement, physiquement, dévastatrice.

Comme souvent, je reviens à la racine, à la souche source.

« Le sensible est une propriété de la matière vivante de réagir de façon spécifique à l’action de certains agents internes ou externes »3.

On est sensible à la lumière, certaines matières ou êtres, photosensibles, les végétaux vivent et croissent de leur propre photosynthèse, les hommes également qui sans la lumière du jour, pâlissent, s’étiolent et perdent beaucoup de tonus. On est sensible au chaud, au froid, à la douleur, mais aussi à l’émotion, aux affects, aux sentiments, à l’altérité. Sensible quand tu nous tiens !

La sensibilité, ou les sens en action, réagissent aux stimuli d’’environnements divers. Certains équilibrés, d’autres non. Être sensible à un beau chant d’oiseau n’est pas la même chose que réagir sensiblement à une agression bruyante, s’en protéger.

Entre sensibilité physique et le fait de ressentir des sensations, ces ressentis contribuent à nous informer sans cesse sur les états et les modifications de nos milieux ambiants. ces réactions nous protègent ainsi de nombre de périls au quotidien, qui vont de ne pas traverser lune rue lorsqu’on entend un véhicule s’approcher, jusqu’à mettre un manteau plus épais lorsque l’on ressent un froid plus intense, mais aussi de nous protéger émotionnellement de traumatismes psychiques en prenant parfois du recul salutaire. Tant que faire se peut.

Décrypter le monde de nos sensibilités, par nos sensibilité. Nous côtoyons la phénoménologie ici de Merleau-Ponty.

Nous fabriquons donc du sensible, des sensibilités à longueur de temps.

La marche, l’écoute, pour revenir à nos sujets de préoccupations, sont bien évidemment des vecteurs, des catalyseurs de sensibilités, tout autant que des gestes et et des situations privilégiées pour les partager.

Relationnel

Lorsque Nicolas Bourriaud parle d’esthétique relationnelle, de l’importance de la façon de faire ensemble, plus que de celle de produire, de faire œuvre, nous sommes bien dans ces intentionnalités constructives, positives même.

Mettre nos écoute en commun, lors d’une soundwalk4, procède de ce désir de partage qui enrichit indéniablement l’expérience, même si celle du promeneur solitaire n’est pas ans attrait.

Alors, c’est un pas de l’aménité à la sensibilité, et vis et versa.

Il nous faut participer, animer, rassembler un grand cœur d’écoutants, de marcheurs, de cueilleurs d’ambiances sonores, et autres, d’amplificateurs de rêves apaisants. Il est parfois bon de rêver à des fabriques de joies simples, sans grandes machineries, dispositifs, techniques, qui ne demandent qu’un peu (beaucoup) d’attention à notre monde et à ceux , tout ceux, qui le co-habitent.

Géographie sonore

Une géographie du sonore commence à de dessiner au fil des PAS. Décrire-écrire, modestement, le monde, les territoires, les milieux, y compris par le son, avec des oreilles géomaticiennes et cartographes pour la circonstance.

Y a t-il une géographie sonore ?

Certes oui, sinon pourquoi poser la question !

De la géographie du bruit à la géographie sonore, question d’angle d’attaque, de point d’ouïe, d’approches orientées entre différentes sciences sociales. On peu de référer en autre à l’article de Frédéric Roulier « Pour une géographie des milieux sonores »5

Décrivons, ou tentons la description, à travers les ambiances qui feraient territoire, espace singulier, ou non. Un port, une forêt, une zone commerciale, une chaine montagneuse, un parc urbain, le lit d’un torrent… Tokyo, Le Caire, Rio de Janeiro… ne sonnent vraisemblablement pas de la même façon. L’oreille s’y reconnaitra bien vite, si elle possède néanmoins a minima, une culture de l’écoute. Nous nous y reconnaitrons, dans des espace apprivoisés où des repères spatio-temporels – la cloche, la fontaine – nous permettrons d’écrire/décrire notre territoire acoustique, et pourquoi pas, cela se fait régulièrement aujourd’hui, de le cartographier. Sentiment rassurant d’appartenance, en se méfiant de trop d’identitarisme sonore cocardier.

Carte des bruits urbains, cartes mentales de Soundwalking, carte de lieux auriculaires remarquables, inventaires cartographiés… Les sons se mettent à la carte, en carte, pour rendre compte d’espaces acoustiquement animés, multiples dans leurs phonographies, leurs audio-graphies.

Géographie d’appartenance pourrait-on dire aussi. Je me sens chez moi, y compris et surtout avec le volet du voisin qui grince, son coq qui chante, la cloche matinale, la saison des foins, ou celle du tourisme… C’est aussi une géographie sentimentale, intime, des ressentis… De la carte du Tendre à la carte de l’entendre il n’y a qu’un PAS – Parcours Audio Sensible sauce Desartsonnante, ou pas de côté avec une oreille bruissonnière. Et nous revenons à la notion de plaisirs, d’aménités, de jouir d’un bel espace acoustique, de se sentir rassuré sous une sorte de toit sonore d’une cloche qui trace des espaces, des volumes, une géographie sensible autant que physique, sans néanmoins entretenir, j’y reviens, l’esprit de clocher. Penser la géographie comme une description de paysages et de territoires sonores est une façon d’installer l’écoute. Un écoute, des écoutes, et par-delà, de faire exister ce paysage sonore aujourd’hui tant décrié, et pourtant Oh combien présent, pertinent dans ses différentes approches ouvertes, non chapellisées.

Installation

Il nous faut installer l’écoute comme une valeur essentielle, qui ne souffre pas (trop) de contestation, ou de remise en question, ce que pourtant ne manquent pas de faire des systèmes politiques qui appuient leur pouvoir sur des messages biaisées, une écoute normalisée, sans recul aucun.

Installer, encore un terme aux origines curieuses.

Littéralement, c’est mettre en stalles, dans le terme le plus religieux qui soit « Mettre solennellement en possession de sa charge (et du lieu où il est appelé à l’exercer), par une cérémonie canonique »6

Installer était au départ une prise de fonction ostentatoire, aux yeux de tous, qui affirmait un pouvoir religieux, celui sui serait dorénavant exercé par un représentant de l’Église.

On s’est ensuite installer dans des professions, plus forcément religieuses, mais qui mettait toujours en avant la fonction exercée, l’art pratiqué, la boutique ou l’atelier avec pignon sur rue.

Dans ces boutiques, on y a installés des objets, nourritures, marchandises sur des étals, bien en vue, commerce oblige.

Toujours une façon de montrer.

Aujourd’hui, les arts contemporains installent des œuvres en situation, faisant éclater le cadre des formes visuelles, sonores, invitant le spectateur souvent au cœur même du dispositif, quand il n’en est pas acteur, co-œuvrant. Principe au terme un brin barbare de monstration.

Alors pourquoi et comment installer une écoute, si tant est que l’on puisse raisonnablement employer ce verbe pour cette matière intangible et immatérielle. Ce n’est plus ici un corps professionnel, une activité ou des objets et denrées que l’on va montrer, mais une sensorialité par définition in-montrable car in-visible.

Et qui plus est, c’est une installation qui se ferait en marchant, bien loin de celle qui se pose au regard comme un agencement plutôt statique, même arpenté.

Ceci étant, on installe bien du silence, ou en tous cas on laisse s’installer le silence, avant par exemple que de prendre la parole ou de faire entendre la musique.

Alors si le silence s’installe, parfois religieusement, on y revient, l’écoute peut bien elle aussi s’installer. Installer sans imposer, chercher là encore les limites de l’équilibre entre le bien-être recherché, accepté et le subi fuit car stressant, si ce n’est traumatisant

Installer l’écoute pour entendre ce qui peuple le silence, une hypothèse, une posture parmi d’autres.

Mise en situation d’écoute.

Créer le contexte, le cadre, l’envie, les conditions ad hoc…

Jouer sur l’effet de groupe, les aménités, encore, ou les discordances, dissonances paysagères, les événements et aléas convoquant une fertile sérendipité, titillant les sensibilités, pour prolonger nos précédentes réflexions.

Tel John Cage qui, dans 4’337, installait une musique de silence(s), faisant entendre les comme amplifiés les bruits alentours, au départ ceux des auditeurs mécontents, mais aussi ceux de l’extérieur si, comme il le proposait, on laissait les portes ouvertes.

Ou bien encore max Neuhaus qui, dans ses Listens8, performance inaugurant tout une génération à venir de Soundwalking, invitait les auditeurs à parcourir en silence, des territoires urbains surprenants, inouïs. Inouïs car abordés par le prisme d’approches expérimentales sensorielles, esthétiques, détournées des schémas d’écoute musicale « classique », frontale, assise, en salle de concert.

L’écoute est donc bien installée, si je puis dire, autour de situations généralement décalées, de sortes de happenings invitant le public à des immersions collectives sensori-motricielles.

L’installation de ces écoutes demande donc une appropriation d’espaces-temps dans des pratiques in situ, en acceptant le fait les « accidents », puissent être du spectacle, que des zones d’inconfort ne sont pas exclues, même si l’idée initiale reste de chercher plutôt l’apaisement amène. Pour moi en tous cas.

Faire récit

Nous voila donc arrivés, ou revenus, vers ces fameux récits ! Ces histoires rapportées, orales, écrites, triturées au fil des voyages, aujourd’hui de plus en plus visuelles, sonores, de plus en plus mixed média.

Le récit, par définition, relate des faits, réels ou imaginaires. La littérature puise abondamment dans le réel pour produire de l’imaginaire, du fictionnel, du presque réel teinté de la vision de l’auteur, comme de l’interprétation des lecteurs. Ces versions, interprétations, broderies, variations sont riches en métaphores et autres effets de styles nous conduisant à accepter les décalages, dérives, les glissements du « vrai » au remanié, comme des sources de curiosités savamment entretenues du reste par le ou les récitants.

La part, plus ou moins grande, de fiction dans récit, amène des évasions, vers des ailleurs, des échappées belles, des échappées pas toujours idylliques du reste, quand elles ne sont pas tragiquement sans issue.

Mais n’envisageons pas ici le récit du pire, prenons parti de le teinter d’un optimisme vivable.

Une des force du récit, qu’il soit Homérique, mythologique, biblique ou qu’il narre des situations contemporaines plausibles, triviales, c’est certainement sa capacité à se démultiplier, à se réinventer au fil des versions racontées.

Gardons cette propriété en ligne de mire, faire le récit d’un fait, d’un paysage, d’une ambiance, d’un territoire sonore c’est toujours ménager des espaces de libertés, des marges et des lisières mouvantes, à l’image-même du son, si je puis dire.

Si on demande à différents écouteurs placés dans des espaces spatio-temporels similaires, de nous raconter leurs expériences auriculaires, gageons, sans prendre trop de risques, que les narrations seront fort différentes, chacune singulière. Certaines plus ancrées dans une description « fidèle », d’autres plus portées par des retours d’expériences affectives, émotives, d’autres passant d’un registre à l’autre, entremêlant les points de vue et points d’ouïe, le réel et l’imaginaire.

Une ambiance sonore qui sera ressentie comme saturée, agressive, stressante par un auditeur, lors d’une promenade par exemple, sera toute autre pour une tierce personne qui n’aura pas éprouvé les mêmes sentiments de mal-être, voire même qui se sera complu dans le même milieu acoustique arpenté.

Sans compter sur la réception singulière de celui à qui s’adresse le récit, ou qui va en profiter via différents média, de l’oralité au texte en passage par la création sonore. Selon son attention du moment, sa culture sonore, les aspects phatiques qui ne seront forcément pas perçus de la même façon d’un individu à un autre, feront du récit initial un conte polymorphe, à chaque fois lu et reçu différemment, même s’il s’agissait d’un mythe fondateur avéré, ou d’un récit collectif partageant des bases sociétales.

Le récit contribue lui aussi à installer une écoute sans cesse renouvelée, entre transmissions d’expériences factuelles, et entrelacs imaginaires, qui font prendre la véracité du récit non pas comme argent comptant, mais comme l’évocation, la composition de nouveaux lieux de possibles, jusqu’à peut-être l’utopie d’un monde sonore rêvé.

Que raconter de ce qu’on entend ?

Quels sont les média les plus appropriés ?

Le texte n’est-il pas aussi pertinent que le son enregistré et retravaillé ?

Un paysage sonore se raconte t-il ?

Est-il soluble dans le récit ?

Fait-il récit, tout ou partie ?

Gageons que l’on pourrait encore poser moult questions, soulever bien des problématiques sans pour autant en épuiser le sujet.

Mais le récit, à l’instar du conte, est intarissable, dans les paysages des milles et un sons.

Voyager dans, par, ou faire voyager les sources

L’écoute marchée est forcément une écoute mobile aurait dit monsieur de Lapallisse. Elle implique des gestes en mouvement, des perceptions et ressentis dynamiques, qui tiennent comptent d’un ensemble de transitoires spatio-temporelles, voire qui jouent avec, jusqu’à fabriquer in situ e nouvelles formes de mobilités.

Peut-on imaginer une installation du sonore, donc de l’écoute, qui irait plus loin dans l’espace pour conquérir d’autres lieux jusqu’aux antipodes de la source. Bien sûr, la radio est déjà un vecteur diffusant et installant des écoutes, souvent en temps réel, et qui viennent se poser dans un salon, une salle de bain, une cuisine, l’autre bout du monde. Les nouvelles, des formes de création, de narration, images sonores audio-cosmopolites choisies ou en flux non maitrisés arrivent à nos oreilles depuis déjà bien longtemps. Orson Wells à défrayé l’histoire radiophonique, à défaut du mouvement de panique Oh combien amplifié, relayé par la presse outrageusement exagératrice de l’époque, en invitant des martiens belliqueux9 sur notre Terre. Il a construit et conté un malicieux récit fiction radiophonique presque plus vrai que nature. Le pouvoir des sons invisibles intègre bien la représentation mentale, le cinéma pour l’oreille qui nous ouvre des perceptions très subjectivement personnelles ? C’est un peu comme les sons/images et des voix perçus de l’intérieur, à la lecture d’un roman ou d’u poème. Aujourd’hui, avec les baladodiffusions10 et autres streamings, les robinets à sons se démultiplient vers des écoutes à la cartes, des playlists à l’infini, de riches brassages de styles, dans le meilleur de cas, ou une écoute paupérisée et mondialisée dans le pire. Nous installons notre propre écoute, souvent le casque vissé sur les oreilles, en courant, prenant le métro, cuisinant… Écoute mobile, archi mobile, qui, pourrait-on dire, peine à s’installer quelque part tant elle s’installe partout. Et si elle le fait, c’est souvent de façon très fragmentée, instable, volatile, se faisant certainement archi-consommatrice de débits constants. Ou bien alors dans l’hégémonie envahissante de grands vagues de Muzzac aseptisée. On est bien loin des fidèles rendez-vous autour de la grosse radio d’antan, pleine de lumières et de belles boiseries, devant laquelle se rassemblait la famille à l’heure du feuilleton radiophonique, ou de l’émission de variété à l’actualité yéyé. On est bien loin aussi du « silence radio », tant on installe une écoute de flux, parfois parasitaire dans son envahissement permanent, néanmoins souvent assumé et recherché. Une forme d’autisme fuyant la vitesse du monde, où le regard de l’autre dans les espaces confinés des transports en commun devient une violation de sa bulle personnelle, et un sourire ou une parole une agression à notre sacro-sainte tranquillité, intimité rempart prônant l’isolement par le son (et l’image). Si je noirci le tableau, c’est néanmoins la sensation que j’éprouve, aussi bien dans les transports en communs que dans un jardin public. Des écoutants appareillés de prothèses déversant des flots de sons à jet continu au cœur de nos oreilles asservies. Ces dernières se feront-elles, par une mutation audiomorphique récepteurs-haut-parleurs internes branchés sur un monde playlisté que nous commanderont à des distributeurs sonores en gros (ils existent déjà bel et bien), moyennant un abonnement à vie. Une dystopie sonore, façon de nous installer une écoute calibrée, pour ne pas dire contrôlée sur mesure. La société de contrôle que dénonçait Deleuze passe aussi par le contrôle de paysages sonores sciemment installés.

Cartographies

Ceci étant, pour rester sur une idée plus positive, d’écoute installée sur de longues distances, la cartographie, que l’essor de l’informatique a considérablement boosté via les réseaux online, permet de franchir un pas de plus vers une mondialisation de l’écoute. Toujours ici pour le meilleur et pour le pire. Ainsi des spaces contributifs ont pu voir le jour et ainsi se faire entendre aux yeux du monde.

Prenons par exemple la LocusMap11, de Locus Sonus, une carte qui ouvre des fenêtres d’écoutes streamées un peu partout sur la planète.

Il suffit d’aller sur la carte, de cliquer sur l’icône d’un microphone et d’écouter, en temps réel, ce qui se passe ici ou là, micros soundcams. C’est la magie des technologies numériques de nous installer dans des paysages audio instantanées, de prendre l’air du temps auriculaire à l’autre bout du monde, d’Aix-en-Provence à Chicago en passant par Nagano et autres lieux où promener nos oreilles ébaudies. Le récit sonore du monde se fait par micros ouverts aux travers un réseau sans cesse tissé des sons vivants du monde. Nous pouvons ouvrir des fenêtres auriculaires de notre fauteuil, et nous baigner dans une ambiances acoustique en temps réel, même à des milliers de kilomètres de notre points d’écoute. Point d’ouïe vertigineux.

Autre exemple de cartographie sonore, non plus en temps réel cette fois-ci, mais plutôt bâtie sur un projet de compilation de field recordings12 collaboratifs, via le célèbre site Aporee13. Cette carte est une véritable mine d’or pour les oreilles, les écoutants curieux, les voyageurs immobiles, par le nombre de documents sonores, leur qualité et diversité, leur actualisation, et la vélocité du moteur de recherche qui nous permet de naviguer dans un océan de sons14, pour emprunter une référence à David Toop15.

Les cartes sont des modes de représentations multiples, qui nous guident ou aujourd’hui nous perdent dans les méandres des datas proliférants, big data, SIG, mais où on peut, de façon post encyclopédique, se perdre avec plaisir. La délectation du pèlerin écoutant de l’hyperlien.

On pourrait passer des heures et des heures à naviguer au gré des sons maritimes, festifs, des cloches, des bruits de machines, un panel sonore qui dresse un véritable paysage complexe et fascinant dans son incroyable diversité… Nous sommes ici devant une installation rhizomatique, prolifique et nomade dans ses sources, même encartées, si tant est qu’une installation nomade ne soit pas en elle-même un joyeux paradoxe spatiotemporel.

Matérialité et dispositifs

L’artiste va imaginer, pour installer des écoutes parfois décalées, tout au moins dans leurs approches et postures, moult situations, dispositifs, appareillages, technicités…

Dispositifs immersifs, interactifs, participatifs, relationnels, la chose sonore, qu’elle soit préexistante – un paysage acoustique – ou entièrement fabriquée – une composition sonore électronique – peut ainsi prendre corps dans nos espaces auriculaires de bien des façons.

L’installation se fait alors conceptuelle, voulue, recherchée, même dans des gestes priori les plus simples, prendre un cône acoustique pour amplifier et ou orienter notre écoute par exemple, jusque dans des dispositifs convoquant d’imposantes machineries ou l’écriture de programmes informatiques ad hoc complexes.

Les postures proposées à l’écoutant joueront également un rôle important. Déambuler, suivre un parcours, se laisser guider, écouter en aveugle, s’assoir, s’allonger, toucher pour déclencher, modifier, faire activement partie partie de l’œuvre, jusqu’à ce qu’elle n’existe que par notre seule présence, autant d’approches installées, sans compter une foultitude d’autres dispositifs hybrides, inclassables, ou restant à concevoir.

Ici, l’installation marque le pas, fait une pause pour mieux poser ses sons, les confronter à un espace donné, tout comme aux oreilles des auditeurs. Ces derniers seront d’ailleurs très souvent invités à parcourir l’espace audio qui leur est proposé. Changer de point d’ouïe, d’axe, de rapprocher, s’éloigner, zoomer, l’oreille guidera les pas qui guideront eux-même l’oreille. Interaction encore. Jusque parfois à perte d’écoute.

Le jeu pour l’artiste étant de proposer une situation d’écoute qui décale, en principe, notre perception de l’espace (sonore), de ses sources, jouant des accidents, des effets acoustiques, des procédés narratifs, scénographiques, pour mieux le questionner.

Quelle est notre place d’écoutant dans un lieu où parfois, comme disait Maurice Lemaitre, le film est peut-être déjà commencé, les sonorités installées, superposant l’ambiance « habituelle » aux rajouts, juxtapositions, triturages audio ?

Comment infléchissons nous, plus ou moins consciemment, un paysage sonore installé, bon gré mal gré ?

Comment nos mouvements, parcours, approches, dans le sens physique du terme, celui qu’explorait notamment Max Neuhaus, reconstruisent t-ils, ou déconstruisent t-ils des œuvres sonores dont nous sommes régulièrement les acteurs invités ?

Comment les dispositifs et mises en situations usités nous proposent-ils différents formes de mobilités sensibles, d’appréhensions d’espaces auriculaires singuliers car propres à notre façon d’écouter et de bouger ? En corps tendre l’oreille.

Ces question n’ont pas forcément de réponses définitives, et c’est heureux, car il nous reste encore un beau champ d’investigations concernant l’installation d’écoutes, situations où la corporalité est convoquée dans toute sa mobilité intrinsèque, où que porte notre écoute.

Stabile et/ou mobile, mon oreille balance

L’écoute est donc, dans ma pratiques construites sur des situations généralement en mouvement, elles-mêmes oscillant entre marches et arrêts, avancements et pauses, marches d’écoute et Points d‘ouïe fixes.

Être toujours en mouvement est certes un gage de dynamisme, mais il convient aussi de savoir se poser. Se re-poser.

Poser l’oreille en plan fixe, en laissant venir à nous les sons, sans forcément les traquer, ou aller sans cesse vers eux.

Prendre l’air du temps, air au sens polysémique, musical de la chose, est important, par exemple s’offrir un banc d’écoute, partagé ou solitaire, un repos après une longue pérégrination audio urbaine

Stabile/mobile, c’est comme être dans une alternance de tensions/détentes, de postures actives et passives, les deux ont leurs mots à dire à certains moments du projet.

Des postures qui se répondent, se complètent, s’installent à tour de rôle.

L’écoute en mouvement ne doit pas être forcenée, au risque de devenir aliénante et sclérosante, par manque de ruptures, de cassures, de trêves ; les musiciens, jazzmen en l’occurrence, savent très bien au cours d’une longue phrase musicale déroulée, « faire le break », casser le rythme pour amener une respiration, avant que de repartir de plus belle dans une envolée swinguante.

La marche est par ailleurs l’espace où le mouvement est déséquilibre. Je lève un pied qu’il me faut reposer assez vite pour que l’autre emboite le pas si je puis dire, dans une synchronisme qui me fait conserver mon centre de gravité pour rester debout. Au moindre dysfonctionnement de cet enchainement physique, je chute. Et l’enfant en fait bien des chutes avant de maitriser l’art de la marche. Entre stabile – équilibre au repos, et mobile – équilibre en mouvement, quitte à risquer la chute, mon corps écoutant marche de tensions en détentes, de repos en actions, installant ainsi des formes d’écoutes dynamiques, dans les contraintes d’espaces arpentés, de moments écoutés, de parcours pétries d’improvisations comme autant de réactions aux stimuli ambiants.

Pourquoi pas

Un pas en avant

un grand pas en avant

faire le premier pas

un pas de côté

pas redoublé

revenir sur ses pas

marcher sur les pas de l’autre

faire un faux pas

faut pas

pas cadencé

pas qu’à danser

un pas vers le bonheur

pas de quoi

au pas de l’oie

avancez d’un pas

reculer d’un pas

un grand pas pour

franchir le pas

rouler au pas

pas à pas

d’un pas ferme

se mettre au pas

se remettre au pas

marquer le pas

à un pas de la réussite

regretter ses pas

d’ici à là, il n’y a qu’un pas

ébaucher un pas de danse

pas de deux

emboiter le pas

à pas de géants

faire les cent pas

céder le pas

se tirer d’un mauvais pas

à pas comptés

compter ses pas

allonger le pas

ralentir le pas

avoir le pas sûr

pas sûr…

Mettre l’écoute au pas

ou le pas à l’écoute !

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Rêver !

Un bureau nomade

Un désir d’espace

Une installation à ciel ouvert

Une invitation à l’écoute

Une pause dans la marche d’écoute

Une école bruissonnière…

Dream !

A nomadic office

A desire for space

An open-air installation

An invitation to listen

A break from soundwalking

An acoustic bushy school …

Notes

1Qui relèverait de l’expérimentation et de la théorie de Pierre Schaeffer concernant la musique concrète

2In «The Tuning of the World » Raymond Murrau Schafer – 1977 – « En Français, Le paysage sonore » – réedité par Wild Project » Marseille – https://www.wildproject.org/schafer-table

3Définition du CNRTL « Centre National de Ressources Textuelle et Lexicale »

4 Terminologie anglaise désignant la marche d’écoute, ou balade sonore dans des pratiques artistiques, mais aussi écologiques et sociales

6Définition du CNRTL « Centre National de Ressources Textuelle et Lexicale »

9La guerre des Monde, fiction radiophonique d’Orson Wells 1938 – https://www.franceculture.fr/histoire/la-guerre-des-mondes-histoire-dun-canular-radiophonique

10Traduction qhébecoise et francophone de podcasting