L’immersion sonore via des œuvres de Max Neuhaus

À l’heure où l’on parle beaucoup d’art immersif, d’œuvres immersives, de dispositifs immersifs, à l’endroit où la création sonore et musicale tend à plonger l’auditeur au cœur de l’œuvre, des sons, des ambiances, je voudrais revenir sur le travail d’un artiste précurseur, qui m’a beaucoup inspiré et m’inspire encore. Il s’agit de Max Neuhaus.

À une époque où l’art n’était pas forcément qualifié d’immersif, voire catégorisé comme tel, se plonger au cœur de l’écoute, via les travaux d’un artiste, était une belle façon déconcertante de se mettre en état d’immersion.

Concernant Max Neuhaus, la première œuvre qui me vient naturellement à l’esprit est « Water Whistles », une série d’installations sonores aquatiques pour sifflets de piscines, réalisées entre 1971 et 1974.

Les sons installés sortaient ainsi des salles de concert pour inviter les auditeurs et auditrices à plonger littéralement dans les sons diffusés dans l’eau par un système de sifflets ad hoc, ce qui était vraiment surprenant à l’époque. On ne fait pas plus immersif comme dispositif que ce plongeon aquaphonique ! Cette position d’écoute, pour le moins inouïe et inédite dans les années 70, remettait en question une forme de physicalité auditive, installée dans un milieu liquide, pour le moins dépaysant. Il fallait réellement se mouiller, au sens littéral du terme, pour profiter de ces sonorités subaquatiques installées, qui rappelaient peut-être inconsciemment une vie prénatale dans le liquide amniotique.

La deuxième œuvre de Max Neuhaus que je citerai est celle nommée « Listen », qui a été également développée en série de plusieurs « représentations », dans plusieurs lieux et en différentes années.

Cette marche écoutante, une des pionnières dans la famille des soundwalks constitue une signature assez radicale de l’artiste, qui propose une façon d’écouter là encore surprenante dans sa singularité.

Tamponner sur la main des participants le mot Listen, puis les inviter à parcourir de l’oreille les espaces dans lesquels l’écoute n’est habituellement pas pratiquée, via une performance artistique. Ces œuvres en chantier, in situ, inspirées, dixit Neuhaus, des travaux de Russolo et de 4’33 de Cage, font visiter des abords d’usines, des grandes avenues urbaines, dans l’idée de faire sortir l’écoute des lieux dédiés à la musique, et de dépayser l’oreille. Posture très cagienne s’il en fut.

L’immersion est donc ici essentiellement urbaine, silencieuse, collective, plongeant les participants à explorer de l’oreille des formes de trivialités citadines, dans un format qui à l’époque a pu sembler un brin provocateur.

Cette manière de se plonger dans les ambiances sonores hors-les-murs, questionne, façon ready-made, les limites de la création artistique et de l’expérience située, qui élargit le domaine de l’art « institutionnel » dans une posture avant-gardiste stimulante.

Comme bien d’autres artistes qui ont expérimenté, et le font encore, des chemins de travers, voire les hors-pistes, Neuhaus sera attaqué par certains sur le sérieux et la crédibilité de ses recherches. Néanmoins, ces Listens ouvriront, des champs d’explorations stimulants, à même l’espace arpenté, qui aujourd’hui encore inspirent nombre de projets impliquant une écoute active, contextuelle, autant qu’immersive.

Article Desartsonnants – SonosFaire, d’après la traduction d’un texte de Max Neuhaus

Ces différents milieux immersifs, plongés dans l’élément liquide, là où le mouvement, le déplacement sont possibles, mais relativement contraints pas l’espace circonscrit d’une piscine et des freins de « flottabilité »physiques, ou qu’ils se déroulent via une marche « à l’air libre », dans des espaces en mouvement,n notamment au cœur de la ville, constituent deux processus pour le moins singuliers.

Chacune de ces propositions plongent l’écoutante et l’écoutante dans des ambiances, des atmosphères uniques, à la fois fort différentes mais ayant le point commun d’inviter le participant à s’immerger sensoriellement, et mentalement, au cœur d’un paysage auriculaire.

Ces deux exemples ont également en commun de convoquer une forme de lenteur, une façon de prendre le temps, de se laisser aller, bercer dans des univers sonores que l’art n’a pas, à l’époque, et sans doute aujourd’hui encore, l’habitude d’investir.

Articles annexes :

Water Wistle series(site Max Neuhaus)

Listens (site Max Neuhaus)

Immersion, l’oreille paysagère

Festival ElectroPixel à Nantes – Apo33 – 2013

L’immersion dans sa définition première, désigne « quelque chose, quelqu’un qui, plongé dans un liquide, subit un mouvement descendant »1.

Il y a donc une notion de bain, d’être entouré de, qui peut être agréable, mais aussi, dans la descente, une sensation nettement moins positive. Être trop immergé, peut risquer la noyade, dans le sens physique comme symbolique. Une forme de Muzac envahissante par exemple, qui noierait notre discernement, annihilerait la notion de goûter pleinement et volontairement à quelque chose d’audible.

Mais nous laisserons ici l’approche négative, voire dangereuse de l’immersion, pour la penser comme « le fait de plonger ou d’être plongé dans une atmosphère quelconque »2, qui est sa deuxième définition; ici plongé dans un bain sonore et/ou musicale.

Prendre un bain de son, être entouré de sons, sentir les sons nous envelopper, se laisser porter, transporter.

L’immersion est donc ici une posture sensible, produite par un geste artistique, en l’occurence par une œuvre audio proposée aux écoutants, eux-même placés de façon à ressentir l’espace sonore se déployer autour d’eux, dans des mouvements qui les placent au centre de la scène acoustique, et non pas dans une configuration frontale, comme dans beaucoup de concerts.

Ces dispositifs immersifs et de diffusions via notamment le multicanal, ne sont certes pas nouveaux. Dés le début des années 70, l’Acousmonium, tel que l’a nommé François Bayle, ou orchestre de hauts-parleurs, permet aux compositeurs d’écrire et de diffuser dans des espaces acoustiques multi-directionnels. De la musique concrète à la musique électroacoustique, puis acousmatique, l’auditeur est au centre de l’écoute, avec néanmoins toutes les limites de se trouver au plus près du sweet spot, point d’écoute idéal et central, géographiquement parlant.

Les technologies évoluant, le multicanal emprunte différents dispositifs, de la diffusion WSF – Synthèse d’hologrammes sonores de l’IRCAM aux diffusions ambiphoniques, sous des dômes équipés de très nombreux haut-parleurs, en passant par des casques VR, des diffusions spatialisées par des HP mobiles hyper-directifs… Les procédés d’immersions continuent de placer l’auditeur dans un bain sonore parfois assez impressionnant.

Reste à sortir d’une forme d’esbrouffe technologique pour composer des œuvres qui, par leurs qualités intrinsèques, fassent justement oublier le dispositif, pour que ne reste plus que le geste créatif, l’œuvre, qui va embarquer l’écoutant sans mettre le dispositif en avant.

Mais au-delà des dispositifs, petits ou grands, modestes ou impressionnants, l’immersion peut-elle se faire sans machinerie technologique spécifique, sans appareillage de l’oreille, à oreille nue ? Peut-on se sentir entouré de sons, voire de certaines formes de musiques, sans avoir recours à des modes de diffusions électroacoustiques, ni même instrumentales ?

Bien sûr, si je pose ainsi ces questions, c’est que je vais certainement répondre que oui. Question orientée.

Dans ma pratique liée au paysage sonore, le Soundwalking, la balade sonore, et ce que je nomme les PAS – Parcours Audio Sensibles, sont de fait des gestes qui proposent aux « marchécoutants » des situations naturellement immersives.

Se plonger dans les sons des centres villes comme dans ceux de forêts, de montagnes, de bords de mer, sentir les sons bouger autour de nous, nous envelopper, nous dessiner tout un paysage auriculaire lorsque nous fermons les yeux (cinéma pour l’oreille) sont des façon de se trouver dans un bain sonore sans cesse en mouvement, en transformation.

Je penserai ici aux « Listen » de Max Neuhaus.

De même, la notion de point d’ouïe, d’arrêt sur son, de poste d’écoute, nous proposent de mettre notre écoute au cœur des ambiances acoustiques, paysagères, que nos marches ponctuées d’arrêts nous font pénétrer de plain-pied, de pleine oreille oserais-je dire.

Cette immersion paysagère est donc esthétique, mais aussi écologique, voire écosophique. Poser une oreille attentive aux ambiances environnantes nous apprend à écouter, à nous entendre, à mieux, à bien nous entendre, peut-être à nous ré-entendre avec nos milieux, vivant et non vivant compris. On pourra y percevoir les aménités qui nous feront apprécier les musiques des lieux, tout comme les désagréments, les frictions, les dysfonctionnements, entre saturation et paupérisation.

Plus l’immersion sera profonde, plus la conscience d’un milieu acoustique superposant et alternant moult ambiances nous réjouira, nous inquiétera, peut-être nous alarmera.

Le geste artistique, y compris celui de l’écoute, n’est pas que fabriquer du beau bien pensant, du divertissement et du rêve. S’il peut aspirer à des formes de sublimation du monde, il peut aussi déranger nos bonnes consciences, montrer ce qui va dans le mur, et pas que dans le mur du son. L’artiste n’est pas exclus, bien au contraire, de prendre une position politique, au sens premier du terme, de s’impliquer dans l’espace public.

L’écoute paysagère immersive, être au cœur des choses, prend ici partie de montrer ce qui fonctionne comme ce qui dysfonctionne (Low-Fi et Hi-Fi de Murray Schafer) et de nous mettre l’oreille devant des dégradations écologiques, sonores comprises, dont l’accélération, si ce n’est l’emballement, doivent urgemment nous alerter.

A bon entendeur salut ! Disait Scarron.

1Définition CNTLR

2Définition CNTLR

Texte rédigé pour les Rencontres Acousmatiques 2021 « Imaginer l’immersivité » 2 et 3 juillet 2021 – CRANE Lab« 

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