
Chaque ici et chaque ailleurs est acoustiquement singulier. Cela peut sembler une formulation passe-partout, mais néanmoins il est bon de garder cela en tête avant que de partir à l’écoute des territoires.
Chaque moment, de la nuit profonde à l’aube naissante jusqu’au cœur de la journée, se fait entendre autrement.
Chaque saison, entre froidures hivernales et canicules estivales, déroule un tapis sonore unique.
Chaque ville, chaque forêt, montagne, village, vit au gré des scènes auriculaires toujours renouvelées.
L’arpenteur écoutant prend conscience, au fil de ses déambulations, de ces singularités qui le plongent dans d’innombrables situations auriculaires qui resteront des moments uniques.
Dans certains cas, il ausculte le terrain en mettant au premier plan des activités, un port, une usine, un marché. D’autres fois, il va chercher la trace de l’eau, l’écho montagnard, les oiseaux forestiers, la mémoire patrimoniale.
Il n’a pas toujours idée de ce qu’il va trouver, ni même parfois chercher, capter, dans des quelque-parts qu’il aborde avec une curiosité auditive un brin naïve, et peut-être via une forme d’exotisme dépaysant.
Poser les pieds et les oreilles pour la première fois dans une forêt tropicale, une médina, une prison, développe une écoute réactivée par notre méconnaissance des lieux, et les surprises rencontrées.
Se poser quelque part, sur un banc solitaire surplombant une mer tumultueuse, au cœur d’une grande fête populaire, dans une cathédrale au calme imposant, un hôpital psychiatrique, autant d’espace-temps qui situent nos écoutes dans des immersions pouvant se révéler déroutantes.
Installer des écoutes situées, conceptualisées, ou non, parcourir des hors-les-murs, c’est un peu comme intégrer, voire construire un laboratoire nomade, nous permettant d’expérimenter nombre de paysages sonores en gestation, tous plus surprenants les uns que les autres. À condition toutefois de rester ouvert à être surpris par des choses très simples, ou complexes, que nous rencontrons ici et là, et d’accepter l’étonnement, quitte à être déstabilisé ou malmené.
Écouter ici n’est pas écouter autre part. On y trouve des climats sonores spécifiques avec certaines formes d’universalité et leurs lots de singularités. Pour paraphraser une célèbre maxime, jamais dans un même lieu, nous baignerons nos oreilles dans les mêmes ambiances sonores.
Et plus nous entrainons notre audition à des formes d’écoutes actives, comme un musicien aiguise le sens de l’ouïe pour jouer au mieux, plus les spécificités des lieux nous sautent à l’oreille.
Sauter à l’oreille n’est pas forcément agresser l’écoutant et l’écoutante, c’est, vous l’aurez compris saisir les choses qui auraient pu nous échapper et qui pourtant font sens en construisant des paysages sonores inouïs, au sens littéral du terme.
L’écoute est donc fortement liée aux lieux où elle est déroulée. Les espaces mis en écoute influeront les façons d’entendre, les postures physiques et mentales déployées et expérimentées in situ. On ne pourra pas calquer à l’identique un processus, une méthodologie intégralement transposable, ou tout au moins pas dans une procédure rigide et immuable, sans courir le risque d’aseptiser, de rendre plus ou moins stérile le projet sonore initial. Il faudra tenir compte des lieux, de leurs caractéristiques acoustiques, des séquences sonores s’y déroulant, sans compter des moments choisis pour ouvrir des fenêtres d’écoute offrant un aperçu optimum des diversités et richesses auriculaires, y compris les empreintes négatives des phénomènes sonores sur un territoire donné.
Un projet nomade, sur différents territoires, dans différentes cultures, maillera un parcours d’écoute sans cesse renouvelé, avec des similitudes et des situations spécifiques à chaque lieu et moment.
Écouter quelque-part, c’est accepter de plonger dans des univers, des ambiances, avec leurs lots d’incertitudes, de plaisir et de situations « desartsonnantes ».
