J’ai collé mon oreille à un chéneau glougloutant après la pluie
Je me suis posté dans les branchages frémissants d’un saule pleureur
J’ai plongé un stéthoscope dans le bassin d’une fontaine
J’ai pris plaisir à sentir le vent friser mes tympans
J’ai entendu de micros bulles pétiller dans une mare presque dormante
j’ai surpris le piétinement furtif d’une souris malicieuse courant dans le grenier
j’ai perçu le tic-tac discret d’un réveil-matin à l’ancienne
J’ai masqué mes acouphènes par le son d’une radio
Je me suis agacé du souffle aussi ténu que tenace d’une clim dans une chambre d’hôtel
j’ai pris conscience du bruit du frigo lorsque son ronronnement a cessé
j’ai suivi le raclement de la feuille morte sur le macadam d’une place déserte
J’ai tendu l’oreille vers le micro zonzonnement d’un placard électrique encastré dans la ville
j’ai été charmé par le silence des pipistrelles tournoyantes un soir d’été
J’ai senti des gouttes de pluie à peine crépitantes sur mon visage offert
J’ai été attiré par le léger ferraillement d’une petite pompe à eau, au cœur d’une médina endormie
j’ai cru entendre des sons, sans être vraiment sûr de leurs existences
Mois / février 2026
Quelques topologies en points d’ouïe
Eaux, flux, courants et stagnances, fragilité/puissance
Cours intérieures, espaces enclos, espaces intimes/extimes, dedans/dehors
Parkings, underground résonant, Horizontalité/verticalité, claquements/grondements, moteurs et marcheurs
Réverbérations d’églises, immersion, espaces résonants
Marchés, lieux de vie et tranches de quartiers, proximité
Musiques et musiciens, musiciennes de rue, point d’écoute spontanée, rythmes à l’air libre
Sonneries campanaires, vibrations dynamiques, musiques carillonnantes installées
Gares, passages, brassages, transit, rythmicité
Bars, lieux de sociabilité et utopies sociales encanaillées
Impasses, limites, fenêtre et couloirs d’écoute
Centres commerciaux, hétérotopies triviales, brassages et mixages
Prisons, et hôpitaux, enfermements/ouverture, dedans/dehors
Forêts, sève stimulante, faune complice, densité/éclaircies
Montagnes et collines, échos et belvédères acoustiques, reliefs et profondeurs
Et autres récurrences…
Écoute(s) à ciel ouvert – Visite guidée d’un paysage sonore
Écoute profonde et sobriété acoustique
Hétérophonies
Suite à un récent échange avec un ami, je me (re)pose la question de lieux que je qualifierais d’« hétérophoniques », ou d’« hétérosoniques ». Ces lieux qui proposent des espaces complexes, tissés à plusieurs voix, des espaces sonores autres, en s’inspirant du concept d’hétérotopie de Michel Foucault. Ces espaces d’écoute juxtaposent « en un seul lieu plusieurs espaces-temps, incompatibles dans un « monde réel », donc quelque-parts utopiques, toujours dans la conception de Foucault. « Espaces d’illusion soit des espaces de perfection », et sans doute espaces de perception, avec toute la subjectivité et fragilité de ces lieux singuliers et la difficulté liée à leurs définitions, qualifications, et qui plus est à leurs représentations. Je pense entre autres aux supermarchés, lieux de commerce, de déambulation – promenades, de rencontres, espaces aux ambiances nappées de Muzac, terrains de concentration et de flux humains, constructions à l’architecture et aux déplacements parfois sciemment labyrinthiques, entre fonctionnalité et errances (dé)programmées.
Bref, des lieux à lire et à entendre à différents niveaux, qui ne se raccordent pas forcément entre eux. Leurs écoutes peuvent facilement déconcerter une oreille passive, se laissant emporter, noyer dans un flux sonore chaotique. Nous sommes là dans une forme de brouhaha où annonces commerciales, bruits de foule, fontaines, Muzac et ambiances propres à chaque espace commercial, magasin, se brassent dans une « joyeuse » ou dans épouvantable cacophonie. Repenser des espaces-temps tels que des gares, des supermarchés, des prisons, hôpitaux, comme des situations où le sonore est intrinsèquement complexe n’est pas chose simple. Nous sommes à la limite de l’inextricable, du maitrisable. Il nous faut questionner l’écoute via l’hétérophonie d’espaces à la fois envahissants, voire stressants, et présentant des singularités acoustiques surprenantes, pouvant se révéler inspirantes pour l’arpenteur, l’écoutant, le preneur de son, le compositeur, le créateur sonore, et même l’aménageur…
On expérimente ainsi des situations sonores, en même temps qu’une variation d’écoutes situées, circonscrites par des architectures fonctionnelles, posant des limites, des seuils, des niveaux, des passages, des circulations, des mixages, offrant des espaces de dépaysement acoustique où règne une certaine confusion, incertitude, dans leurs apparentes trivialités-même.
Si je recherche régulièrement des lieux apaisants, j’assume la démarche, paradoxale, ‘de prendre un malin plaisir à entendre des espaces au bord de la saturation, voire au cœur de la saturation, à partir du moment où ces espaces ne me sont pas imposés, mais où je les ausculte en toute conscience et liberté.
Si vous allez faire des courses en supermarchés, ce qui n’est pas ma tasse de thé, n’oubliez pas de mettre quelques sonorités bien croustillantes au fond de votre chariot.
Travailler le paysage sonore urbain
Travailler le paysage sonore urbain n’est pas qu’un geste esthétique, même si ce dernier est une façon joliment persuasive de raconter le monde, en l’imaginant en un peu mieux.
Travailler le paysage sonore urbain, c’est penser comment faire en sorte que ses milieux acoustiques ne soient pas des espaces saturés, que ses nuits restent à l’abri de brouhahas et d’émergences sonores, que le piéton puisse traverser la ville dans des espaces sonores agréables, équilibrés, apaisés, que l’on puisse parler sans hausser le ton, que les oiseaux se fassent entendre sans trop tendre l’oreille, et qu’ils s’entendent de concert, que la voiture ne soit pas en permanence au centre de l’écoute…
Il nous faut, en collaboration avec les aménageurs, penser les passages, les sols, la couverture végétale, les voies d’eau, les parcs et les cours intérieurs, comme des espaces auditifs où le son est un élément pris en compte en amont de l’aménagement, non seulement en termes de quantitatif (mesures sonométriques), mais également en termes de qualitatif.
La cloche, la fontaine, la réverbération de certains espaces, doivent être envisagés comme des marqueurs acoustiques, des signatures sonores singulières, qualitatives, non intrusives, à l’échelle auriculaire des lieux.
Nous avons bien conscience que nous n’enlèverons pas d’un coup de baguette magique toutes les nuisances sonores de la ville, pensée et aménagée depuis des décennies pour et par la voiture.
Il nous faut néanmoins envisager des espaces de cohabitation, de protection, en zones calmes, en trames blanches, en oasis sonores.
Dans la perspective d’un aménagement sensible, le son, la lumière, l’ombre, la fraîcheur, la qualité visuelle, mais aussi celle de l’air, doivent, dans l’idéal, être traités conjointement, et non au cas par cas.
Le paysage sonore urbain s’inscrit dans une réflexion où les « musiques de la ville » contribuent, avec d’autres prises en compte environnementales, à rendre les cités plus écoutables, respirables, vivables.
Dans une époque où les priorités dites écologiques semblent être plutôt malmenées que renforcées, les enjeux et obstacles sont de poids. Les politiques urbaines demandent à l’aménageur et aux politiques soucieux d’une qualité de ville, le déploiement d’une énergie plus que jamais militante. La militance n’est pas pour autant une idéologie partisane. Elle doit s’exercer de façon concertée, participative, dans la recherche et le respect de l’autre, de la qualité du cadre de vie urbain et du mieux-être de ses résidents.
C’est souvent plus facile à dire qu’à faire, mais le jeu en vaut la chandelle.
