Trames blanches, des artistes et des aménageurs

Une trame blanche est une trame écologique, urbaine ou non, s’inscrivant dans la famille des corridors écologiques, caractérisée par une ou des continuités proposant des ambiances acoustiques qualitatives et apaisées. Elle repose notamment sur les travaux en écologie acoustique, bioacoustique, écoacoustique, et met l’accent sur l’influence du paysage sonore sur la faune et la flore, en se définissant comme une des solutions à la pollution acoustique.

Cette amorce de réflexion est bâtie autour d’expériences personnelles, d’écoutes et d’arpentages écoutants façon « Desartsonnants », tant en milieux urbains, périurbains, qu’en territoires ruraux.

Concernant les trames blanches Voir site du Cerema autour des trames blanches

L’artiste musicien, le créateur sonore, l’oreille sensible

Il parait naturel de penser que l’artiste musicien, ou le créateur sonore, développe de par ses pratiques, ses œuvres composées, une faculté auditive développée, aguerrie à différentes formes d’écoutes et d’objets sonores, pour reprendre les approches de Pierre Schaeffer.

L’écoute paysagère, in situ, notamment lors de marches écoutantes, ou sur des points d’ouïe déterminés, n’est certes pas l’action qui nous vient spontanément là l’esprit. Et pourtant, de nombreux et nombreuses promeneurs écoutant, pour citer Michel Chion, développent une affinité et une acuité toute particulière vers les paysages sonores à ciel ouvert, à 360°, urbains ou non. La perception de sources et d’ambiances multiples, d’espaces et de plans sonores plus larges que ceux de la salle de concert ou d’exposition, l’audition in situ de situations non composées, non musicalement écrites initialement, plonge les artistes auditeurs, mais aussi les publics qui leurs emboitent le pas, dans des situations immersives surprenantes. On peut même avancer ici l’adjectif inouï. Considérer ces expériences à l’aune de trames blanches est une façon de percevoir, voire de protéger, d’aménager des continuités auriculaires, des façons de nous déplacer dans des espaces où l’oreille pourra s’exercer à mieux entendre, à saisir la diversité et la richesse, mais aussi la fragilité acoustique des lieux. L’artiste il pourra puiser matière à (re)composer des espaces sonores singuliers, via différents modes de diffusion, d’installation, d’expériences performatives, et les partager avec différents public.

Voyons comment nous commencerons par arpenter le terrain, toutes oreilles ouvertes.

La marche écoutante comme geste esthétique et écosophique

La marche écoutante, balade sonore, soundwalk, PAS – Parcours Audio sensible pour Desartsonnants, et autres appellations, est un geste premier, une approche de terrain qui nous fait d’emblée arpenter le terrain de l’oreille. Dans le cadre d’une trame blanche, elle peut être outil de repérage, de diagnostic, une aide à l’écriture de mobilités douce, prenant en compte les caractéristiques auriculaires des espaces traversés, les sources sonores, les effets acoustiques et ambiances. Développer des marches collectives, lentes, silencieuses, à oreille nue, participera à la fabrique et à la préservation de trames blanches structurantes, dans des recherches de cohérences urbanistiques sensibles. Ces traversées acoustiques seront animées d’une volonté écologique (sensibiliser, protéger, aménager, développer…) voire écosophique, dans le sens guattarien du terme. La notion d’écosophie nous aide à penser des trames blanches, des lieux d’écoute, comme des espaces où une certaine philosophie, une recherche éthique, une morale sociale, sont de mise. Elle nous invite à une cohabitation respectueuse, entre humains, animaux, et milieux où l’anthropisation ne soit pas écrasante et égocentrée. La marche écoutante offre une approche à la fois expérientielle, pragmatique, sensible, éco-poétique qui nous fera

parcourir des corridors acoustiques comme des espaces de mieux-être non stressants. Des espaces où tous les sens seront conviés pour nous stimuler sans toutefois nous brutaliser. Entre îlots de fraicheurs et oasis acoustiques, les déplacements pédestres, urbains ou non, devront être pensés et aménagés comme des espaces de ressourcement, où la communication animale et humaine ne soit pas contrainte à hausser le ton dans une bruyante surenchère. Le défi est de taille mais mérite que les aménageurs, les artistes, les décideurs politiques, les habitants, s’y penchent collectivement, en mouvement.

Le field recording, entre mémoire, trace et matière à (re)composer

Le field recording, ou phonographie, ou bien encore enregistrement de terrain, in situ, est pour moi un prolongement de l’écoute paysagère. Avant de dégainer les micros tous azimuts, je laisse mes oreilles se frotter au territoire, s’imprégner des sons des lieux.

La prise de sons in situ, dans le cadre de la conception de trames blanches, peut prendre différentes formes et différents objectifs.

Prise de son mémoire, pour des écouter différées, hors-territoire, celle qui peut nous faire revivre l’expérience d’écoute initiale, avec parfois l’avantage d’un certain dégagement émotionnel, d’une décontextualisation cherchant la neutralité qui nous fera reformuler les expériences de terrain autrement, après coup et délocalisées, donc en partie affectivement épurées.

Pour s’appuyer sur les travaux de Pierre Schaeffer, on se placera dans une écoute active d’objets sonores possédant leurs propres logiques, agencements, et pouvant être lus comme des formes grammaticales, solfégiques, de paysages sonores en devenir. L’auditeur (re)compose, via l’écoute, le terrain acoustique de façon « musicale », non exempt de sensible, d’affect, l’imaginaire, ce qui peut s’avérer comme un outil de préfiguration proche du design d’ambiance.

La prise de son est également une façon de créer des traces, des cueillir des sources, de collecter des composantes et caractéristiques audios, une façon de construire un corpus sonore, pouvant être compléter de textes, d’images… L’artiste enregistreur mettra ici son savoir-faire pour choisir et placer ses micros, son point d’ouïe, ses mouvements, au service de la conception de trame blanche, en partenariat avec des aménageurs, résidents… Nous reviendrons un peu plus loin sur ces modes d’interactions agissantes.

Enfin, le fiels recordist est rompu aux traitement et aux montages sonores, voire à des exercices de compositions qui peuvent être création sonore, radiophoniques, électroacoustiques. Littéralement, partant de son échantillonnage audio, il fera paysage, il composera, tel un paysagiste qui va se fabriquer un jardin « à sa façon », un espace auriculaire esthétisé. Mais quel est donc dans ce cas l’intérêt du geste artistique pour la trame blanche ? Je peux y voir pour ma part différents attraits. Amener un peu de rêve, de plaisir, d’affect dans une étude parfois très technicienne en est une. L’imaginaire, le monde rêvé, embelli, sensibilise aux plaisirs de l’écoute, y compris non « composée », et stimule le désir de préserver, et qui plus est d’aménager des espaces où la qualité d’écoute, la biodiversité, l’apaisement acoustiques sont au rendez-vous. Bref il nous faut considérer des espaces vivables, qualitatifs, pour toutes et tous, humains et non humains, que devront forcément envisager les trames blanches dans leur conception.

Au-delà, on peut également imaginer que le preneur de son et compositeur paysagiste sonore, comme j’aime dans ce cas à le nommer, proposera une sorte de maquette audio-paysagère comme un outil de préfiguration, de modélisation d’espaces sonores équilibrés. Par ses connaissances liés aux effets acoustiques, généralement corrélés à la topologie et aux aménage des lieux, mais aussi de l’outil audionumériques et aux techniques d’écritures, l’artiste amènera ses façons d’entendre, d’imaginer, de créer, même modestement, des ambiances sonores où le plaisir de l’écoute est indissociables des contraintes de terrain.

On pourra penser des formes d’installations sonores qui prendront en compte la textures et les matériaux des sons, des façon de faire chanter le vent, la pluie, à l’échelle du paysage, ponctuellement, sans rien imposer.

On pourra également installer des paysages et parcours sonores (ce qu’est généralement une trame blanche) hors site, pour les faire connaître, les valoriser, les donner en exemples d’aménagements. Des expériences, déjà anciennes, ont d’ailleurs été réalisées via le Parc Naturel Régional du Haut-Jura (Acirene 1990), avec la Cité des sciences à Paris, l’Écomusée du Creusot, La ville de Lyon, dans le quartier du centre historique de Saint-Jean… La fabrique de trames blanches, notamment urbaine, peut s’inspirer de ces approches aux visées écologiques, voire écosophiques, comme nous allons l’aborder au chapitre suivant.

Les écritures et installations audio-paysagères, entre esthétique et approches écosophiques

Raymond Murray Schafer, dans les années soixante-dix, à développé une réflexion autour du paysage sonore et par-delà autour de l’écologie sonore, ou acoustique. Il appuiera ses recherches par de nombreux outils pédagogiques, dont des exercices d’écoute entrant dans la famille des soundwalks (marches écoutantes). Ce mouvement s’est développé en un vaste réseau international The World Listening Project (projet d’ écoute mondiale), promouvant l’écoute active et l’écologie acoustique. Ces travaux ont inspiré beaucoup d’artistes, de chercheurs, qui ont œuvré à développer des outils pédagogiques et milité pour que la composante sonore soit au rendez-vous des projets d’aménagement, au-delà des approches quantitatives (mesures de décibel), techniques (isolation phonique) et législatives (règlements et lois, cartes de bruit…). Une journée Mondiale de l’écoute (World Listening Day) a d’ailleurs été instaurée tous les 18 juillet, où des actions écoutantes, en relations avec l’écologie acoustique, sont proposées dans de nombreux pays.

Concernant les trames blanches, ce réseau, ces ressources et outils, sont non seulement inspirants, mais très utiles pour développer un projet qui, intrinsèquement, s’appuie sur la transition écologique, dans ses différentes approches, environnementales, sensibles, sociétales, éthiques, philosophiques…

Je reprendrai ici, les travaux autour de l’écosophie de Félix Guattari, à la suite de l’écologie profonde du philosophe norvégien Arne Naess. Il s’agissait de rompre avec une vision écologique très, trop anthropocentrée. Guattari défend la thèse que l’écologie ne peut pas être uniquement environnementale, via les rapports à la nature et à l’environnement, mais doit être aussi sociale, en considérant les contraintes économiques et sociétales, et également mentale, en regard de la subjectivité (sensibilité) humaine. Il pose donc via ces trois écologies, une action éminemment politique, avec toutes les tensions inclues, d’ailleurs plus que jamais d’actualité. L’aménagement du territoire, via entre autres les trames blanches, ne peut pas ignorer les différentes approches, qui placent l’écoutant, le marcheur, le résident, comme un co-écoutant parmi d’autres, dans des milieux fragiles, à partager de la façon la plus douce et conviviable que possible. L’artiste à l’écoute impliquée, l’aménageur, le piéton, riverain, résident… réfléchiront sur des espaces accueillants où des aménités auriculaires permettront à toutes et tous de mieux entendre, de mieux s’entendre.Le choix de parcours végétalisés, longeant des cours d’eau (voies vertes et bleues), pas trop pollués de lumières (trame noire), feront que ces espaces, ces mobilités, ces cheminements, nous feront apprécier des lieux les moins chahutés que possibles, y compris au niveau sonore. Notons que le chercheur Roberto Barbanti, dans on ouvrage « Les sonorités du monde – De l’écologie sonore à l’écosophie sonore« , reprend à son compte, des façons d’écouter et d’agir, dans la complexité, notamment politique des mondes sonores.

Pour cela, la transdisciplinarité et le partage de sensibilités, d’expériences, de savoir-faire, seront, autant que puisse se faire, des approches privilégiées dans la réflexion et la mise en place de trames blanches.

La transdiciplinarité, les actions interconnectées artiste/aménageur dans les trames blanches

L’aménagement du territoire gagne à monter des projets conviant différents savoir-faire, différentes compétences et sensibilités. Je n’ai de cesse que de le répéter.En matière de milieux sonores, l’acousticien voire le bioacousticien et l’écoacousticien, avec leurs approches scientifiques, dans l’étude des communications animales et humaines, des techniques de suivi, d’état des lieux, et d’analyses des signaux et espaces sonores seront des intervenants à l’ expertise aiguisée, pour des propositions pertinentes autour de trames blanches.

De même les urbanistes, paysagistes, architectes, écologues, apporteront des réponses en prise directe avec l’aménagement et la préservation d’espaces, des plans de mobilité douce, des zones associant confort acoustique, ilot de fraicheur, jonctions entre différentes partie de la ville, ou des espaces « naturels »…

Quant à l’artiste, peut-il, ou doit-il trouver sa place dans des processus d’aménagement ? Vous vous doutez bien qu’en tant qu’artiste travaillant sur l’écoute audio-paysagère, au sens large du terme, je pose là une question fortement orientée, inductive dirait-on, dont la réponse est évidemment affirmative. Oui, l’artiste joue un rôle non négligeable, pour peu qu’on lui laisse la place d’intervenir, dans la construction de trames blanches. Souvenons nous qu’à l’origine, via Murray Schafer, Max Neuhaus, Hildegard Westerkamp, Barry Truax, Christina Kubish, Akio Susuki... les soundwalks, balades sonores, marches écoutantes, sont des gestes artistiques mêlant des formes de musiques des lieux, de création sonore et d’écologie acoustique. Artistes engagés, ceux que je nomme des paysagistes sonores, à force d’arpentages, d’écoutes actives, de prises de sons, de (re)compositions audio-paysagères, d’installations, comme nous l’avons vu précédemment, trouve naturellement sa place dans une équipe transdisciplinaire. Sa sensibilité à lire le paysage sonore, parfois à le faire sonner, à embarquer des écoutants et écoutantes sur le terrain, ses visées pédagogiques, non seulement pour un jeune publics, mais pour des publics variés, apportent une touche sensible, voire un décalage poétique aux projets de terrain.

Il m’est arrivé de travailler sur un quartier stéphanois, avec un acousticien et ses étudiants, où, en emmenant des habitants marcher, nous avons comparé les mesures acoustiques, sonométriques, aux ressentis et perceptions sonores (sonies). Comparaison qui a parfois révélé de drôles de surprises, notamment dans les décalages entre réalités acoustiques mesurées et retours affectifs commentés. L’artiste, habitué à travailler dans et avec l’espace public, est en capacité de mettre des écoutes en scène, de les installer, de les rythmer, de les faire vivre comme des instants décalés, surprenants, des espace-temps inattendus autant qu’inentendus. Sa pratique créative, associée à celles d’aménageurs, de techniciens, amène dans la conception des trames blanches un regard, ou plutôt une audition, chemins de travers auditifs faisant faire un pas de côté, là où l’oreille, d’ordinaire assez peu sollicitée, nous en fera entendre de toutes les couleurs. L’artiste n’est pas forcément là pour ajouter des sons à des milieux parfois saturés, mais pour mettre en écoute l’existant, et si possibles valoriser les lieux remarquables de par leur qualité acoustique intrinsèque.

Vous l’aurez compris, ce plaidoyer milite pour l’inclusion d’un volet artistique dans des approches visant à établir des continuités acoustiques plus ou moins « silencieuses » ou tout au moins apaisées, où tout le monde trouve la place de communiquer sans trop élever la voix ou au pire se taire.

L’espace spatio-temporel des trames blanches, de ses définitions et conceptions in situ, est un riche terrain pour développer une oreille curieuse et promouvoir des lieux de mieux-être, où l’écoute partagée est au cœur du projet.

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