Ce matin, effondré, un ami de longue date s’en est allé.Pensées toutes particulières à Isabelle, et à toute l’équipe des amis.es croisés, à Transcultures, City Sonic et ailleurs, via l’amitié indéfectible et l’énergie sonic de Philippe. Quel immense vide, mais aussi quelle envie d’écouter et de faire sonner encore le monde pour le garder bien vivant dans nos cœurs !
Hier, c’était juste une rencontre avec des étudiants et étudiantes en musicologie. Une sympathique retrouvaille avec la ville de Saint-Étienne, que j’avoue, j’aime beaucoup. Quelques séquences urbaines des plus ordinaires, des travaux, un bar, un campus universitaire, des rues et des places, des passants et passantes… Et une plus insolite, une voiture, dont les essuie-glaces peinent à dégivrer le pare-brise en crissant péniblement, un oiseau bavard, juste au-dessus, dans un arbre décharné, saluant à syrinx déployé le soleil timide, et une improbable musique synthétique qui surgit on ne sait d’où. Étrange et surprenant agencement sonore impromptu. C’était une série de moments, d’échanges, d’expériences de prise de son, de plaisir d’écouter ensemble, qui rendent la vie plus belle à entendre. C’était une séquence qui me conforte de prêter, encore et encore, simplement, l’oreille sur des tranches de vie, aussi anodines qu’imprévisibles, triviales que conviviales. Et demain, ailleurs, avec d’autres personnes, je tends à arpenter de nouveaux territoires sonores partagés. Les prochains seraont tour à tour bressands et brestois.
Un arpentage auriculaire des lieux Un PAS – Parcours Audio Sensible public, où seule l’écoute est installée dans des points d’ouïe Des sons captés in situ Des sons (re)composés et joués dans un concert-performance improvisé
En préambule, possibilité d’une inauguration officielle et festive d’un Point d’ouïe
En tout début d’année, au sortir des fêtes, j’ai été invité par l’ami Kamel, activiste culturel chambérien, que j’avais déjà croisée dans les établissements pénitentiaires d’Aiton et de Chambéry. Invité à tendre oreilles et micros à la fois sur le quartier du Biollay à Chambéry, mais aussi dans le Café associatif et culturel qui s’y niche. Le quartier est un exemple typique des cités dites de Grands ensembles, avec plus de 6000 habitants, en habitat collectif, essentiellement des logements sociaux, et avec une grande mixité. Bref, une des nombreuses cités construites entre les années 50/60, que l’on retrouve dans la plupart des métropoles. Celle-ci est d’ailleurs classée au Patrimoine du XXe siècle. D’immenses barres, dont certaines sinueuses, sont implantées dans des nids de verdure, longées par une petite rivière quasi champêtre, dressent un décor, à la fois brutaliste, le béton roi de l’architecture de masse, et où la promenade entre arbres et pelouses est assez sympathique.
Au creux de cet ensemble architectural imposant, dans un petit enclos de verdure, se tient le Café Biollay, ancien bar associatif des jeux de boules locaux, qui existent encore et sont pratiqués aux beaux jours. Ce café joue évidemment son rôle de bar associatif, offrant à tout un chacun et chacune un lieu de rencontre, autour d’un café ou de sodas à prix modéré, mais propose aussi un espace culturel en chantier, où l’image et le son sont au cœur du projet.
C’est d’ici que je tendrai l’oreille, dedans-dehors. La première demi-journée sera en partie consacrée à une visite-repérage, avec un photographe qui prépare une résidence artistique dans le quartier. En ce début d’année, les espaces publics restent assez déserts, mais la promenade offre des points de vue et d’ouïe assez diversifiés. Nous y croisons des structures d’accueil social, socio-culturel, l’unique bar Kebab boulangerie du quartier, le centre commercial, et devisons avec quelques habitué.es du Biollay. J’en profite pour glaner, ici et là, quelques ambiances sonores du cru.
Rentré au café, je vais y croiser beaucoup d’habitués, figures locales, qui fréquentent pour la plupart régulièrement le lieu depuis déjà longtemps. Beaucoup d’hommes qui viennent se retrouver et deviser devant un café, mais aussi quelques femmes, qui commencent à investir progressivement le lieu. Des accents d’ici où là, des langues, parfois difficiles à comprendre. Une diversité culturelle qui saute à l’oreille ! Je m’assois sur une table, discrètement. Toutes les personnes qui rentrent viennent me serrer la main avec un bonjour sympathique et leurs meilleurs vœux, nous sommes le 02 janvier. Quelques discussions informelles, Kamel me présente rapidement. Nous ne ne voulons pas brusquer les choses, plutôt s’immerger en douceur dans ce lieu où je sens d’emblée une belle humanité sans chichi, un lieu où les gens aiment à se retrouver et discuter du quotidien, de la politique, et des tas de choses de la vie. Acoustiquement. C’est un lieu vivant, et on s’y sent très vite bien.
Le deuxième jour, avec l’aide de Leila, je ferai plus ample connaissance avec les habitués. Nous leurs proposons de nous dire, à micros ouverts, ce qu’ils viennent chercher ici, aiment, leurs ressentis avec les lieux, les personnes. Certains refusent gentiment, timidement, mais viendront par la suite participer à une causerie collective, lors d’une pause clopes à l’extérieur. D’autres sont joyeusement intarissables. Le lieu est pour eux un refuge des plus importants, un espace essentiel pour la vie du quartier, surtout que les commerces ont massivement fermés ces dernières années. Cet espace est un îlot de résistance sociale, où habitants, acteurs culturels, chauffeurs de bus du terminus voisin, se retrouvent. L’installation d’un barbecue dans le parc du café, qui pourrait paraître un geste anodin, est en fait un véritable événement. Aux beaux jours, pouvoir se faire à manger de façon autonome, n’est pas une moindre chose. C’est un vrai lien social qui se tisse et se consolide autour de brochettes partagées.
Autre moment hautement social, le couscous du vendredi, que j’ai eu le grand plaisir de déguster sur place. Pour quelques euros, une immense assiette de couscous végétarien maison, cuisiné sur place, avec des légumes bios locaux, rassemble chaleureusement les habitués dans une belle ambiance festive.
Le père d’un enfant autiste réussit, à sa plus grande joie, à faire dire quelques mots à son fils, pour qu’il entende sa voix. Moment fort.
Je capte au mieux ces ambiances, en essayant d’interférer le moins que possible sur la vie du lieu, mais en toute transparence. Ces ambiances me confortent que ce genre de tiers-espaces ouverts, où chacun est légitime de parler, avec néanmoins un respect que l’éthique du lieu impose naturellement, demeure, dans une société que la solitude et les difficultés sociales gangrènent, un havre d’humanité. Un lieu agora, de rires, des tranches de vies, avec les difficultés et les joies mêlées, animé par une sympathique et truculente serveuse Alexandra . Un espace modeste, cependant clé de voûte sociale du quartier, reliant le dedans au dehors, et réciproquement, que l’on devrait trouver beaucoup plus régulièrement, en milieu urbain comme rural.
Ce sont ces moments d’écoute, d’échange, de partage, qui font que les sons que je tricoterai au retour de cette expérience, sont plus pour moi qu’une trace sonore, mais le souvenir bien ancré d’une belle immersion, où l’écoute prend toute sa place, humaine, attentionnée et respectueuse.
En écoute
Merci au Café Biollay, à Kamel, Leila, Alexandra, à la cuisinière du sublime couscous, et à toutes les belles personnes que j’y ai croisées.
Ateliers Paysage sonore, Café du Biollay – Chambéry – Janvier 2025
Comment peut-on, sans autre artifice ni dispositif que notre regard et notre écoute, interne, celle qui lit les repères sonores d’un tableau, d’une photographie, comme on déchiffrerait une partition musicale qui chanterait dans notre tête, entendre une représentation picturale « iconosonique » ? L’idée peut paraitre étrange, et pourtant, j’ai envie de vous en proposer l’expérience. Regarder attentivement pour mieux entendre, quitte à imaginer une scène auriculaire où l’imagination reconstituerait des ambiances indécises, ou sujettes à variations, interprétations… Je me frotte ici à une approche relevant du pur paysage sonore, celle de la représentation, voire d’une forme de re-construction sensible à l’aune d’une interprétation qui assume ses possibles dérives narratives et fictionnelles..
Pour cette première approche, cette confrontation d’un point de vue/point d’ouïe, j’ai choisi une œuvre archétype, emblématique d’une peinture naturaliste de l’École de Barbizon, le fameux « Angélus » de Jean-François Millet, célébrissime toile du Musée d’Orsay.
Le tableau est d’une composition simple, rigoureuse, presque austère, sans doute due à la vision d’une spiritualité intérieure qui ne se veut pas, loin de là, démonstrative. Tout juste un geste du quotidien, dans toute sa sobriété pastorale. Au premier plan, un couple, tête penchée vers le sol, mains jointes, fait la prière de l’angélus de midi. Juste derrière eux, une fourche plantée dans le sol et une brouette avec un sac de pommes de terre, précise l’action de ces deux protagonistes, des agriculteurs et agricultices en cueuillette. Au loin, au fond d’une plaine déserte, un clocher, celui de de l’église de Saint-Paul de Chailly-en-Bières exactement, non loin de Paris. Le titre évoque d’emblée un fait sonore. C’est parce que le clocher sonne l’Angélus, celui de midi, que le couple suspend sa besogne pour prier. La sonnerie de l’Angélus est, dans l’univers symbolique campanaire et religieux, clairement codifiée, donc facile à identifier. Tros tintements sur une cloche, assez lents, quelques secondes de silence, puis nouveaux tintements, silence, tintements. Neuf coups d’une cloche unique donc, suivis d’une volée, d’une à plusieurs cloches selon l’équipement du clocher.
Le clocher, faisant souvent office d’ « horloge publique » scandant la journée est ici assez éloigné géographiquement, ce qui laisse présupposer que selon le vent dominant, on perçoit plus ou moins ses sonneries, voire pas du tout. La taille du clocher semblant modeste à cette distance, nous fait imaginer que les coups teintés et la volée ne doivent pas être trop imposants, on est loin de la magnificence de Notre-Dame ou de la cathédrale de Strasbourg, plus à une échelle acoustique plus intime, recueillie, moins ostentatoire. Côté ambiance, la longue plaine assez déserte , peu, voire pas boisée, ne semble pas favorable à accueillir foule d’oiseaux chanteurs. Peut être quelques rapaces chasseurs plus haut dans le ciel. L’époque du tableau (1857/1859) nous dit que l’environnement acoustique n’était certainement pas perturbé ni par les automobiles, ni par les avions… La pollution sonore n’affectait pas encore ces parties reculée de la campagne. Ce qui fait que les émergences acoustiques, hormis périodes très venteuses ou orageuses, devaient se percevoir dans les moindre détails. Ici en l’occurrence, la ou les cloches du village. Après renseignement, à l’époque du tableau, le clocher gothique abritait un seul bourdon fêlé, celui que qu’entendait le couple, remplacé aujourd’hui par trois cloches plus modestes ((Lucie-Gabrielle, Lucienne-Marcelle, et Solange). Si on retourne à leur position aujourd’hui, on n’entend donc plus la même chose, si tant est qu’un lotissement où des routes adjacentes ne masquent le son des cloches.
Autre invité de marque après que se soit tu l’Angélus, le silence. Même si on peut imaginer des prières chuchotées, à voix basse, il me semble que c’est plutôt dans un recueillement silencieux, méditatif, que se déroule l’action. Silence des personnages, et du paysage lorsqu’a cessé de sonner l’Angélus. Une forme de sérénité intérieure et extérieure loin de la folle agitation urbaine de nos cités contemporaines.
Mais imaginons la scène un peu avant. Nos deux protagonistes sont à la cueillette de pommes de terres. On entend le son de La fourche qui creuse le sol. Sans doute celui des plans que l’on secoue pour en faire tomber la terre, des légumes roulant sur le sol, puis jetés dans le sac sur la brouette. Imaginons le bruit de la roue de brouette qui peut-être grince, pour faire image sonore d’Épinal, et s’éloignera vers le village, ou la ferme voisine, la cueillette du jour achevée.
Il y a, dans la palette colorée, à la fois riche en nuances et sans grande rutilance, la même sobriété harmonieuse que celle sonore que l’on pourrait entendre, avec des traines campanaires, qu’aux vues la distance de l’église, on doit percevoir sans grand éclat, tout en douceur. Le son, la lumière, tissés en délicates nuances, ne distordent pas, mais sonnent et résonnent de concert.
Entre la trivialité, la simplicité du monde agricole, que Millet admirait, et la spiritualité religieuse de la cloche sonnante, qui relie le ciel et la terre dans une sorte d’arc acoustique, le son campanaire est, à la fois discret et moteur de l’action, au final un des héros de ce tableau.
J’ai conscience que, à l’instar du tableau de Millet, lequel représente sans doute une version quelque peu idéalisée d’une vie campagnarde rythmée au fil des travaux et des Angélus, mon écoute de cette scène picturale est sans doute proche de la carte postale sonore, au trait forcé. L’exercice mêlant clichés pittoresques et tentative de modélisation sonore et acoustique, conduit à un résultat qui n’évitera pas le stéréotype. Cet écueil étant assumé, l’exercice reste pour moi une expérience ludique, qui tend à mettre en lien regard et écoute via un média pictural, sans autre prétention.
C’est d’ailleurs après avoir écrit ces quelques lignes que je découvre la phrase de Millet concernant son œuvre « En regardant cette peinture, j’aimerais que le spectateur entende sonner les cloches. ». Il n’aurait pu dire plus juste. En tous cas, ce désir a trouvé chez moi un écho qui a résonné fortement dans mon approche, à tel point que j’ai été content de commettre, en toute subjectivité, cette analyse où l’œil écoute, et où sans doute l’oreille regarde.
J’emploie le terme de tiers-espaces pour qualifier des lieux où la rencontre et l’agir ensemble, l’expérience et l’altérité, font se rencontrer des forces vives d’un quartier, d’une ville, d’un lieu de soin, d’éducation populaire, de recherche, ou d’actions mettant l’humain au centre du projet. Revenant tout juste d’un séjour dans un café associatif niché au cœur d’une imposante cité de « grands ensembles », avec un habitat social d’une riche mixité, j’ai pu apprécié les rencontres informelles, les causeries devant un café, un jus de fruit, un couscous maison, les façons de refaire le monde, hors et tout près de de chez soi, dans un petit havre où la parole circule librement, parfois passionnée. C’est ici où on s’assoit à une table, où tout le monde vient vous saluer, vous souhaiter la bonne année, et échanger autour de divers sujets, des problèmes de la cité, des commerces et des banques qui ferment, du manque de lieux de convivialité justement. On en parle sans la dramatisation médiatique habituelle, juste pour penser comment vivre avec les petites et grandes vicissitudes du terrain, et qui plus est améliorer un brin, ici où là, le cadre de vie. C’est là aussi où, aux beaux jours, les habitués se retrouvent autour du barbecue, du terrain de pétanque, ou de la télé qui diffuse des événements sportifs, du bar où se tissent des amitiés, où on se sent accueilli sans chichi. Un lieu intergénérationel, où adultes, ados et enfants se croisent, où les langues et les accents se frottent. Ce genre de nids conviviaux, je les rencontre ici et là, en posant mes oreilles dans des lieux qui semblent résister à l’individualisation solitaire, favoriser l’altérité, la chaleur humaine, la mixité, même si parfois, les tensions ne manquent pas de voir le jour Ces tiers – espaces conviviaux, je les ai trouvé dans des maisons d’accueil des familles de détenus, des bars associatifs tel le Café Biollay chambérien, des espaces culturels et bibliothèques de centres pénitentiaires, certains festivals hors-les-murs, des tiers-lieux, des lieux de soin, et même sur des bancs des places publiques… Partout où peut se faire la rencontre, éphémère, ponctuelle, régulière, voire durable. Partout où tout un chacun et chacune a la légitimité de s’exprimer, de proposer et d’expérimenter des choses à mettre au pot commun. La société à un grand besoin de ces nids de convivialité, ceux où on peut poser une oreille bienveillante, qui tente d’éviter tout préjugé moralisant, toute discrimination sociale, religieuse, ethnique, politique, ou autre, toute interprétation ou jugement à l’emporte-pièce. Là où la parole, si elle est parfois captée, reste libre et ouverte. Pour ma part, ces rencontres sont souvent favorisées par l’écoute des paysages sonores d’un quartier, d’un lieu, d’une structure, qui mettent en avant la vie sociale, et enclenche des échanges sur la façon dont on s’entend, et comment on se fait, même modestement, entendre.
Texte écrit au retour d’un séjour au Café Biollay, quartier du même nom de Chambéry Le 4 janvier 2025