Suite à un récent échange avec un ami, je me (re)pose la question de lieux que je qualifierais d’« hétérophoniques », ou d’« hétérosoniques ». Ces lieux qui proposent des espaces complexes, tissés à plusieurs voix, des espaces sonores autres, en s’inspirant du concept d’hétérotopie de Michel Foucault. Ces espaces d’écoute juxtaposent « en un seul lieu plusieurs espaces-temps, incompatibles dans un « monde réel », donc quelque-parts utopiques, toujours dans la conception de Foucault. « Espaces d’illusion soit des espaces de perfection », et sans doute espaces de perception, avec toute la subjectivité et fragilité de ces lieux singuliers et la difficulté liée à leurs définitions, qualifications, et qui plus est à leurs représentations. Je pense entre autres aux supermarchés, lieux de commerce, de déambulation – promenades, de rencontres, espaces aux ambiances nappées de Muzac, terrains de concentration et de flux humains, constructions à l’architecture et aux déplacements parfois sciemment labyrinthiques, entre fonctionnalité et errances (dé)programmées.
Bref, des lieux à lire et à entendre à différents niveaux, qui ne se raccordent pas forcément entre eux. Leurs écoutes peuvent facilement déconcerter une oreille passive, se laissant emporter, noyer dans un flux sonore chaotique. Nous sommes là dans une forme de brouhaha où annonces commerciales, bruits de foule, fontaines, Muzac et ambiances propres à chaque espace commercial, magasin, se brassent dans une « joyeuse » ou dans épouvantable cacophonie. Repenser des espaces-temps tels que des gares, des supermarchés, des prisons, hôpitaux, comme des situations où le sonore est intrinsèquement complexe n’est pas chose simple. Nous sommes à la limite de l’inextricable, du maitrisable. Il nous faut questionner l’écoute via l’hétérophonie d’espaces à la fois envahissants, voire stressants, et présentant des singularités acoustiques surprenantes, pouvant se révéler inspirantes pour l’arpenteur, l’écoutant, le preneur de son, le compositeur, le créateur sonore, et même l’aménageur…
On expérimente ainsi des situations sonores, en même temps qu’une variation d’écoutes situées, circonscrites par des architectures fonctionnelles, posant des limites, des seuils, des niveaux, des passages, des circulations, des mixages, offrant des espaces de dépaysement acoustique où règne une certaine confusion, incertitude, dans leurs apparentes trivialités-même.
Si je recherche régulièrement des lieux apaisants, j’assume la démarche, paradoxale, ‘de prendre un malin plaisir à entendre des espaces au bord de la saturation, voire au cœur de la saturation, à partir du moment où ces espaces ne me sont pas imposés, mais où je les ausculte en toute conscience et liberté.
Si vous allez faire des courses en supermarchés, ce qui n’est pas ma tasse de thé, n’oubliez pas de mettre quelques sonorités bien croustillantes au fond de votre chariot.
